constamment son action d'un
solutisme; et il le fut d autant plus aisément que bout à l'autre de la France, qu'il instituait les i,i la France, lasse des troubles, fatiguée de ses ^ tendants, le plus énergique des instruments de' « cinquante roitelets », acceptait volontiers un Icentralisation monarchique
roi, surtout un roi caressant dans l'exercice de son j Un autre cardinal-ministre, un étrano-er aclipvi autorité, soucieux des intérêts de la nation, jaloux cette œuvre nationale, au dedans comme°au'dehors de sa dignité au dehors. Il ne convoqua pas les Entre le terrible Richelieu, dont les actes de ius ' Etals-Generaux, le souvenir de ceux de la Ligue tice avaient si souvent ressemblé à des actes de était trop inquiétant. Il n eut recours qu'une fois I vengeance, et le « doux et bénin .. Mizarin tout b, l'assemblée des notables (liOG) ; elle lui rendit est contraste, le caractère, les moyens le succè« • peu de services, il tint peu de compte de ses avis. ; le but seul est le môme. Mazarin eut deux ennemis « Je viens, leur avait-il dit, me mettre en tu- , à réduire : le Parlement qui, souvent associé par telle. ..Mais il écrivait en guise de commentaire : , la royauté à la vie politique, s'essayait eu l'ab- .. J ai ait cela la main sur la garde de mon épce. » sence d'une véritable représentation nationale à Tout ce qui se lit de réformes de 1598 i liilO fut jouer le rôle d'un parlement anglais • et les nrinces son œuvre personnelle, ou celle d'un autre lui- { ces ennemis constants du principe d'autorité' même, Sully ; et ce devait Être désormais le ca- | Sous Richelieu, la résistance n'avait osé se traduire ractére de la monarchie française. Ce pouvoir i que par des conspiraiions. Contre un ministre impersonnel, jusqu à la Révolution, valut ce i|uc va- ! populaire, qui paraissait ridicule et passait pour latent les personnes, rois ou ministres, qui l'exer- [ poltron, on fit une guerre civile. Mazarin cependant çaient : sous Henri IV il fut incontestablement triompha complètement des ennemis que Ricliebienfaisant. ,,. ^ . . ^ lieu navait qu'à demi vaincus. Il réussit par la
Uneespècedmterrègne suivitsamort De IfilOà ! ruse, les concessions, les atermoiements les IG24, la France annulée, comme on l'a vu, au de- i fausses-sorties, les » pas de ballet » mieux' que hors, se décomposait au dedans par les intrigues son prédécesseur par les coups d'audace et de de cour, les rebellions princières, les tentatives , violence; il avait d'ailleurs un point d'appui solide séparatistes des protestants. Au milieu de cette qui avait toujours manqué au ministre de Louis XIII dissolution, la nation, pour la dernière fois avant l'irrésolu: c'était la faveur inébranlable de la 1789, fit entendre sa voix, aux Etats-Généraux de reine. Après cinq années de guerres égayées de 1GI4, s'olevant contre les privilèges, demandant quolibets, mais lourdes au peuple dalio'ereuses des réformes. Le Tiers-Etat, plus opprimé, parla pour la France, le Parlement rentra hiTmilié et plus haut que les deux autres ordres et contre amoindri, dans son rôle judiciaire : soiis Louis XIV eux ; mais il avait conscience de ses droits, et non il y fut comme emprisonné. Quant à ces princes de sa force. On lui permit des plaintes, on lui qui bouleversaient le royaume pour une entrée accorda des promesses, puis on ferma à ses dcpu- au conseil ou un gouvernement de province il n'y tés la porte de leur salle de délibération. Ils ne eut désormais plus de place pour eux ni au censurent pas trouver un Jeu. de Paume. Et la mo- seil, ni dans les provinces. On allait les emprinarchie congédia ainsi la dernière des libertés po- ; sonner eux aussi, mais à la cour et les enchaiiier Iniques de l'ancienne France. | auprès du roi par des faveurs, des largesses des
Enfin la puissance royale passa entre les mains distinctions de vanité. Mazarin triompha donc. On du cardinal Richelieu, " ce fondé de pouvoirs uni- ' peut croire même qu'au dedans comme au deversel de la royauté. » Il en ressaisit les éléments hors, il triompha autrement et plus que n'eut dispersés, il en reconstitua l'unité, il la défendit ! voulu son prédécesseur. Il ne se contenta pas de avec une impitoyable énergie, au prix d'une lutte ! vaincre l'aristocratie, il l'énerva. Quand il rentra de toutes les heures. Dans son gouvernement, ! en France (I6j.3), il vit tous les princes qui l'avaient comme dans sa politique extérieure, il sut ce qu'il \ si publiquementoutragé, les magistrats qui avaient voulait et ne lit rien de plus. D'abord, avec une , mis sa tête il prix, « s'étouffer dans son antichanimodération digne d'éloges, et sans céder à l'eni- i bre .., et composer sa cour; il maria une de ses vrement d'une victoire longtemps disputée, il [ nièces à un prince du sang, chef de la guerre <> ruina le parti huguenot .., c'est-à-dire un litat , civile, à Conti; il sut si bien oublier leurs injures, dans l'Etat, sans toucher à la secte, à la conscience, qu'ils oublièrent toute leur fierté, et se préparèrent (Edit d'Alais.) Surtout il « rabaissa l'orgueil des doucement autour de lui à la brillante domesticité
grands et réduisit tous les sujets en leur devoir »,
frappant la haute aristocratie pour ses intrigues de cour (Chalais'), pour ses défis à la loi (Bouttevillej, pour ses conspirations militaires (le maréchal de Marilhac), pour ses révoltes ,à main armée (Montmorency), pour ses complots avec l'étranger (Cinq-Mars), faisant tomber les plus hautes têtes, B les arbres qui portent ombrage .., jetant à la Bastille les complices subalternes, et hors de France ceux qui paraissaient à l'abri de ses atteintes, la mère même et le frère du roi. A son lit de mort, il déclara, « devant Dieu qui allait le
juger, qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis . funest
de Versailles.
En 1061 l'absolutisme était fait. Certes on ne peut s^affliger de la défaite de ses adversaires. L'histoire ne saurait faire cause commune avec les ennemis des deux cardinaux, ils étaient ceux de la France; mais il est permis de regretter que, par une conséquence, d'ailleurs logique, de notre développement historique, l'unité française n'ait pu s'établir définitivement qu'avec l'aide et au profit du pouvoir absolu. Le pays était désormais livré sans contre-poids à une puissance trop sûre d'elle-même pour ne pas devenir excessive et
Pour la première fois depuis cinquante ans, ce fut un roi qui prit en main l'autorité royale. Louis XIV n'a pas créé la moiiarcliie absolue, «jcuvre «les siècles et terme des eflbrts de ses prédécesseurs; ce qu'il a créé, c'est ce « métier de roi », qu'il exerça avec tant de constance et de dignité pendant cinquante-quatre ans. Il en régla tous les détails, il en traça un programme auquel il resta fidèle jusqu'il la fin ; il en formula môme les principes, que Bossuet sut appuyer sur des textes sacrés. On pourrait extraire des Mémoires du roi, et des Mnximes politiques tirées de l'Écriture, une sorte de Déclaration des droits du roi. que la Déclaration des droits do l'homme remplacera un siècle plus tard. « Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. — La volonté de Dieu est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement. » Le droit dioin, telle était la dernière phase du développement de la monarchie française. Richelieu avait identifié sa personnalité avec l'Etat ; Louis XIV absorba l'Etat dans la sienne. Cet Etat devenait, dans la doctrine du roi, une sorte de communauté dont le roi était l'unique |)ropriétaire. 11 pouvait disposer de tout, des biens de ses sujets par la confiscation, de leur honneur par la disgrâce, de leur liberté par les lettres de cachet; et il n'y avait de recours contre lui qu'au tribunal de Dieu. On devine quels étaient les dangers, on sait quels furent les vices de pareilles théories.
Ce pouvoir sans limites ét^it aussi sans contrôle. La France en etl'et était aussi bien préparée à, subir l'absolutisme, que l'Europe, en 16B1, à accepter la prépondérance française. Plus d'Etats-Généraux, institution oubliée, dont on ne parlera de nouveau qu'en ni.'). Plus de remontrances parlementaires : <i On sait les maux qu'ont causés vos assemblées, » avait dit le jeune roi aux magistrats ; le pays en efi'et n'avait pas eu le temps de les oublier. Quelques provinces seulement avaient gardé des ombres de liberlés provinciales, leurs Etats; quant aux libertés municipales, le roi pouvait les supprimer, les rendre, les vendre.
Le pouvoir royal ne trouvait même pas d'adversaires dans ces corps ou dans ces classes qui longtemps avaient gardé, avec leur existence propre, leur instinct de résistance. La haute aristocratie, la noblesse de robe, le clergé, n'avaient plus, au lieu de pouvoir, que des privilèges, et ne demandaient au roi que de les garantir. Le Tiers- Etat, lui du moins, était une force, mais une force inerte, n'ayant aucun moyen de se manifester, ni par des élections, ni par des cahiers, ni par des écrits. La seule forme insaisissable de lopposition, c'étaient les couplets satiriques. Dans « cette monarchie absolue tempérée par des chansons, « comme on l'a dit spirituellement, l'expression de la pensée était, comme tout le reste, un « privilège du roi. 1) 11 n'y avait point de droit contre celui qui avait tous les droits, qui était le droit lui-même. Au reste, le roi ne dédaignait pas de tirer du Tiers-Etat des serviteurs et des instruments, qu'il trouvait dociles et laborieux, à la grande indignation des ducs et pairs, restés sans emploi dans ce « règne de roture et de vile bourgeoisie 11. Il y aurait peu de choses i changer dans l'cxorde célèbre de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, pour y trouver, au lieu de la définition de la puissance divine, celle du pouvoir royal dans ses relations avec ses sujets, « soit qu'il communique sa puissance » à ceux qu'il a choisis, » soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse. »
Louis XIV eut peu à faire pour compléter l'organisation de la monarchie ; son rôle fut plutôt d'en régler les mouvements et d'en assurer l'har- T- Paiitie.
munie : car, depuis François I" et Henri II surtout, presque toutes les institutions administratives existaient. Mais il anima tout de sa volonté et de son ardeur au travail : les six conseils de la chamlire du roi, qu'il présidait régulièrement; les deux ministres d'État (chancelier, contrôleur général) et les quatre secrétaires d'État (des affaires étrangères, de la marine et des colonies, de la guerre, du la maison du roi), avec lesquels il « travaillait » assidûment; les intendants, dont l'administration était sous le contrôle du conseil des dépêches, tenu tous les samedis en sa présence. Le roi, qui considérait le travail comme le premier devoir do la royauté ( « c'est par le tr.Tvail et pour le travail qu'on règne ", a-t-il écrit), ne manqua pas un seul jour aux obligations qu'il s'était imposées. 11 est vrai qu'il apportait dans ces fonctions plus d'application que d'étendue d'esprit, qu'il voulait tout connaître, sans être capable de tout diriger, ci. qu'il l'égard des hommes vraiment supérieurs il était animé d'une sorte de jalousie instinctive.
Son heureuse fortune lui fournit deux ministres de premier ordre au commencement de son règne, Colbert et Louvois ; il sut apprécier leur mérite et utiliser leur génie, quoiqu'il ait eu de bonne heure la fâcheuse tendance de les opposer l'un à l'autre, et qu'il ait dès le début donné sa préférence à celui qui savait le mieux flatter et servir ses sentiments d'orgueil. Colbert et Louvois furent sans doute des réformateurs ; mais on s'aperçoit bien Tite qu'ils ont plus amélioré qu'innové, plus étayé que reconstruit. Leur œuvre, comme celle de la plupart des grands ministres de la monarchie avant Turgot, est toute personnelle, et ne dure guère plus que l'ouvrier. Ils ne changent rien au régime dontiissontles meilleurs serviteurs, et l'on peut dire, sans méconnaître leurs services, que, s'ils ont fait beaucoup de bien, ils ont réalisé bien peu de ces progrès qui assurent l'avenir d'un peuple.
Les finances royales avaient passé par de singulières alternatives. Sully, « grapillant pour le roi, 11 économe, médiocre inventeur en matière de ressources nouvelles] (la Paulette), avait laissé •iO millions d'épargne en douze ans ; en six ans la Régence les eut dissipés; Richelieu obéra le trésor par les dépenses de la guerre, à partir de 1635. Mazarin « porta le filoutage au ministère», Fouquet l'y maintint, érigeant le désordre en système. Colbert y ramena l'économie et la probité, rétablit l'équilibre du budget, et sut, pendant quelques années seulement, enrichir le roi sans épuiser la nation. Mais il ne pouvait qu'atténuer le mal, diminuer la taille, sans l'étendre aux deux ordres privilégiés, limiter le nombre des douanes de province à province, sans supprimer entièrement ces fâcheuses entraves, et soulager sans les délivrer la production et la consommation des charges qui les grevaient, de la gabelle et des aides. Il ne lui fut même pas permis de rester fidèle jusqu'au bouta son système et à ses principes; il dut dès lU'iS, pour satisfaire aux exigences ruineuses du roi, contracter des emprunts, lui qui les condamnait, et vendre des offices après en avoir tant supprimé. Après lui les finances retombèrent dans le désordre, sous ses successeurs médiocres, incapables ou impuissants. Le Pelletier, Chamillart, Desmarets, et dès 1715 on prononçait déjà le mot de banqueroute.
Colbert sut du moins, au temps de sa prospérité financière, faire un placement avantageux de ses épargnes, en créant une de nos forces militaires, la marine île guerre. Richelieu avait improvisé des flottes. Colbert créa des ports, assura le recrutement des équipages parle « système des classes», et fit construire 19U vaisseaux. Un instant l'Angleterre et la Hollande même reconnurent notre supériorité navale ; mais elle déclina après (iolbert
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et son fils Seignelay. On manquait de ressources pour le coûteux entretien des flottes; et l'Iioniieur du pavillon français ne fut soutenu dans les dernières années du règne que par des corsaires illustres.
Louvois de son coté travailla avec un zèle et une fermeté admirables k doter la France d'un puissant instrument de victoire. Il transforma l'armée française, la mit vraiment sous la main du roi et du ministre, créa tout un contrôle technique et administratif, établit une discipline rigoureuse, perfectionna l'armement, fit de la maison du roi un corps d'élite, réorganisa l'arme do l'artillerie, créa celle du génie, ou du moins le corps des ingénieurs, et tira de l'obscurité un des plus grands liommes du règne, Vauban.Maisil ne put (|ue limiter leplus grave des abus de notre organisation militaire, la vénalité des grades ^capitaine et colonel). Il ne touclia qu'à peine (ordre du tableau), et non sans souleVer bien des colères, à ces droits de la naissance, contre lesquels les lois mêmes étaient impuissantes. Richelieu avait vainement (code Micliau) édicté que le soldat pourrait s'élever de grade en grade par son mérite. L'usage était plus fort que les édits. Il aurait fallu, pour changer cela, une révolution bouleversant tout l'édifice social : l'arbitraire était toujours obligé de compter avec le privilège: et Colbert ni Louvois ne pouvaient être des révolutionnaires. Louvois d'ailleurs a été aussi déplorable inspirateur que bon organisateur. Mais son œuvre est certainement la plus durable du règne. Les armées, même sous les mauvais ministres de la fin du règne, restèrent fortement organisées. Les années désastreuses comptent peu de ces défaites qui attestent une décadence profonde. Après les Cnndé, les Turenne, Luxembourg, Catinat avaient encore des soldats digties d'eux, et même lorsque le favoritisme compromettait l'issue des campagnes, la fortune de la France se relevait avec les armées héroïques de Vendôme à Cassano, i Villa-Viciosa, de Villars h Malplaquet et àDenain.
La justice, cet autre élément de la puissance royale, lut aussi l'objet da grands travaux, sinon de grandes réformes, sous l'inspiration de Colbert, sous la direction de Séguier. On reprit le projet, qui sous Richelieu n'avait reçu qu'un commencement de réalisation (code Michau), de réunir et de mettre en ordre toutes les lois et ordonnances, d'en faire un grand monument législatif. C'était une idée féconde ; quelques-unes des ordonnances rédigées sous cette inspiration sont des œuvres remarquables (eaux et forêts, marine). Mais l'ordonnance civile avec ses contradictions et ses juridictions exceptionnelles, l'ordonnance criminelle avec ses pénalitésbarbares, ne pouvaient avoir un caractère définitif. Comment donner l'unité à la loi, dans une société où tout est inégalité'? En dépit du nom de Code Louis, un code véritable, simple dans ses principes, logique dans son ordonnance, ne pouvait être fait que par la France nouvelle au sortir de la Révolution. D'ailleurs on ne pouvait pas plus toucher au vice capital de l'organisation judiciaire qu'aux autres privilèges de la France monarchique. La vénalité subsista pour les offices de judicature, comme pour les grades militaires.
Si, après avoir passé en revue les éléments de la force publique, finances, armée, marine, justice, nous étudions ceux de la richesse publique, agriculture, industrie, commerce, nous aurons sous les yeux le même spectacle, celui des efforts personnels, souvent heureux, de plusieurs rois ou ministres, donnant au pays quelques-unes de ces années d'activité et de prospérité dont la France sait si bien profiter. Mais aucune de ces œuvres économiques ne porte en elle-même des garanties de durée, et les racines du mal sont, ici comme ailleurs, dans l'état social, qui ne peut être modillo. H est juste de reconnaître cependant que ce
souci de la richesse publique, cet intérêt porté aux classes laborieuses, constituent à eux seuls un progrès véritable. Quelques rois seulement, Louis I\, Charles V. Louis XI, Louis XII, avaient eu jusqu'alors conscience de ce devoir, et compris que la royauté ne doit pas seulement à la nation l'ordre au dedans, la puissance au dehors, mais encore les moyens de s'enrichir. Deux grands ministres du xvii= siècle, Sully et Colbert, pénétrés de ce principe, ont eu la passion du bien-être général, plus humains, l'un et l'autre, sous leur apparente dureté, que les plus snisibles « amis des liommes» du siècle suivant. Cela suffit à leur faire pardonner bien des erreurs économiques, et les fautes qu'ils ont commises, et celles qu'ils n'ont pas empêchées. Mais cela ne suffit pas à faire du xvii« siècle tout entier un siècle de prospérité et de fécond développement. L'un a protégé douze ans, l'autre vingt-deux ans la richesse publique.
h'nr/ricultm-e fut surtout l'objet des préoccupations de Sully. La terre était à ses yeux la seule source de la richesse française, « les vraies mines du Pérou », en même temps que les chanips étaient la pépinière do ses forces militaires. Il favorisa l'agriculture par des mesures hardies, dignes des économistes du xviii' siècle, comme la liberté de circulation des grains, et aussi par des soins minutieux, par la protection accordée aux laboureurs contre les gens de guerre et les gens de finances, parla propagation de cultures nouvelles, parles leçons et les exemples que donnait Olivier de Serre, dans son T/iéàtre royal d'Agriculture et dans son domaine du Pradel. Colbert fut moins hardi (il maintint les entraves sur le commerce des grains), mais tout aussi soigneux des intérêts de la classe rurale; il renouvela les édits de Sully, il supprima un certain nombre do fêles chômées, il améliora par des importations les espèces domestii|ues, il diminua la taille. Malheureuseiuent l'œuvre du premier fut pendant cinquante ans compromise par les guerres civiles et étrangères; l'œuvre du second périt tout entière avec lui ; l'iniquité du régime financier, tailles, gabelles, aides, jointe aux guerres, ruineuses même avant d'être désastreuses, effacèrent jusqu'aux dernières traces de son administration bienfaisante. Les rapports des intendants à la fin du siècle, la Diine royale de Vauban, montrent la misère des campagnes à la fin du grand règne.
Quant à Vindmtrie, Sully, un physiocrate bien avant Quesnay et Gournay,en méconnut absolument l'importance : « la Franco n'est faite pour telles babioles. » Henri IV, mieux inspiré, s'occupa utilement de la fabrication des draps, tapis, miroirs, et surtout de la soierie, ce travail essentiellement national, qui avait déjà attiré la sollicitude do Louis XL Quant à Colbert, l'industrie fut son œuvre de prédilection, et cette partie de sa laborieuse administration est celle où le bien et le mal sont le plus étroitement mêlés. Il créa à grands frais, et au prix d'incessantes difficultés, un grand nombre de nouvelles industries : métallurgie, cordages et goudron, lainages et tapis, dentelles, glaces, étoffes de soie, crêpes et velours, les dérobant à la Suède, i la Hollande, à l'Italie, établissant ou réorganisant pour elles des luanufactures modèles, animant tout de son activité opiniâtre. Là presque tout est à louer. Il eut aussi un sentiment très juste des dangers qui entouraient cette industrie naissante, et il la garantit par un système de tarifs proinrteurs; la prohibition absolue dos produit» similaires de l'étranger l'eût engourdie, la liberté des échanges l'eut ruinée. Mais il protégea trop l'industrie française quand il mulilplia pour elle des règlements tutélaires qui furent souvent des règlements lyranniques, et quand il l'emprisonna dans ce vieil édifice des corporations industrielles, où la liberté du travail et celle de la concurrence
SIECLE (DlX-SEPTlEMli:)
étouffaient ensemble. Après Colbert !a tutelle disparut, la tyrannie resta. Les rt^gleraents devinrent des prétextes .'i amendes ruineuses ; la routine et l'égoisnic, qu'il avait combattus, rognèrent souverainement dans les jurandes et les maîtrises. Les guerres, la révocation do l'édit de Nantes épuisèrent le travail national. Cependant l'industrie, créée par Colbert, languit plutût qu'elle ne mourut après lui.
L'histoire du commerce nous offre les mêmes noms et les mômes péripéties que celle de l'industrie : Sully, Henri IV, Colbert ont favorisé son développement au dedans et an deliors, par des voies de communication, dos routes et des canaux, par des encouragements à la marine marcliande, par la création de nombreux débouchés coloniaux. Il convient d'ajouter à ces trois noms ceux de liiclielieu, qui ébaucha les premières compagnies de commerce maritime, et de Fouquet qui fit, par la création du droit de 50 sous par tonneau sur les vaisseaux étrangers, comme un demi-acte de navigation. L'histoire de nos progrès coloniaux sous Colbert est particulièrement significative. Henri IV et Richelieu avaient protégé les explorateurs (Canadaj et acquis des possessions lointaines. Mazarin en vendit une partie. Colbert les racheta toutes, lit pénétrer l'inlluence française dans l'Indoustan et commença l'exploration delà Louisiane. Il conçut évidemment le plan d'un grand empire colonial. Mais cet empire il le partagea à cinq grandes compagnies privilégiées et pourvues de monopoles, régime fâcheux qui, du vivant même du ministre, roina les compagnies et faillit aussi ruiner les colonies.
En résumé, Sully et Colbert furent de véritables ministres de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, sans Cil porter le titre. Mais il n'y en eut pas d'autres en cent dix-sept ans. Après Sully, après Colbert, l'Etat, contrairement à ses véritables intérêts, ne considéra la production agricole, le travail national, les transactions intérieures et extérieures, que comme autant de sources de revenus pour le Trésor; il « tua la poule aux œufs d'or », comme autrefois Philippe le Bel ou les Valois.
Cet Etat, qui disposait de toutes les forces publiques et de toutes les ressources de la nation, voulut aussi étendre son pouvoir sur un domaine qu'on n'usurpe pas impunément, celui de la conscience, « dont Dieu, disait Cromwell avec une si haute sagesse, s'est réservé la juridiction suprême. » Le règne personnel de Louis XIV, h ce point de vu», constitue un véritable retour en arrière. Ses devanciers ne lui avaient pas laissé l'exemple de la persécution ; Henri IV, a qui était de la religion de tous ceux qui sont bons et braves », avait Jiégocié il graiid'peine les conditions d'un accord provisoire entre ses coreligionnaires de la veille et ceux du lendemain. Riclielicu put créer un régime plus durable par la paix d'Alais. Sans proclamer le principe de la tolérance, il l'appliqua. Ce principe, il faut le dire, n'était guère mieux compris au xvii" siècle qu'au xvi", et tout aussi peu en harmonie avec l'instinct d'unité de l'un qu'avec les passions religieuses de l'autre. Le grand roi n'entra donc pas en lutte avec l'opinion publique lorsqu'il déclara la guerre à l'hérésie. Celte déclaration de guerre date du premier jour de son règne, il nous l'apprend lui-même; la Révocation ne fut pas le caprice d'un jour, mais le ferme propos d'une volonté résolue, une œuvre de violence méthodique, un acte de foi peut-être, mais i coup sûr l'inspiration d'un orgueil sans bornes, encouragé d'ailleurs par les assemblées du clergé, flatté et servi à l'envi par les intendants, par les ministres, qui « voulaient être d'autant plus considérés :i la Cour et approchés des récompenses. » Le. roi commença par restreindre le terrain sur lequel les protestants croyaient avoir le droit de vivre, par
les chasser des professions libérales, par intervenir dans leurs nnnul'actures, leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs familles, au moyen d'une série d'ordonnances habilement graduées. Puis il essaya de la corruption {Caisse des convertis), sans grand elfet, enfui de la violence (les Dragonnades) avec un terrible succès. Peut-êire croyait-il la secte détruite, quand il révoqua l'édit de Nantes (I68à). L'émigration, la ruine de plusieurs provinces, la guerre civile des Cévennes, durent lui montrer l'étendue de son erreur.
Les conséquences funestes de cette persécution no l'empêchèrent pas cependant de poursuivre une autre secte religieuse, celle des jansénistes, avec une singulière violence, au milieu même des désastres et des douleurs de la lin du règne. Il avait montré, au début, des dispositions plus conciliantes h l'égard de Port-Royal, cette réunion d'esprits élevés qui voulurent demeurer catholiques malgré le pape, et fidèles ;'i l'Église quand elle les rejetait. Il les frappa sans pitié de ITOOi n 1-3, s'acharnant contre les débris du jansénisme, contre les vieilles religieuses de Port-Royal, contre les murs de l'abbaye célèbre, contre les ossements des morts. 11 n'en triompha pas, du reste; les jansénistes survécurent ;\ ces coups répétés et à la bulle Uniijenilus, après avoir étonné le xvii" siècle par leur courage et la dignité de leur attitude.
Cette obstination dans la violence avait sa racine dans l'idée môme que Louis XIV se faisait de ses droits et de ses devoirs. Il le montra bien dans la lutte qu'il soutint contre le pape lui-même (Innocent XI, 1G82) au sujet de la Régale, et dont il sortit victorieux grâce à l'appui de son clergé. L'Église gallicane, dont Bossuet rédigea la charte sous le nom de Déclaration des quatre articles, était surtout l'Église royale.
A cette croyance du roi dans sa propre infaillibilité se joignirent d'ailleurs d'autres sentiments ;'i la fin du règne. Sous l'influence de M™" de Maintenon, sous les premières atteintes de la vieillesse et des revers, Louis XIV voulut réparer les scandales de sa vie passée. « Sa conversion, a-t-on dit, fut plus funeste au royaume que sa dissipation. » Ses scrupules développèrent son intolérance, ses remords se traduisirent en persécution. Une dévotion de commande régna h la cour; et les courtisans méritèi'cnt alors la piquante définition de La Bruyère : ■> Des hommes qui, sous un roi athée, seraient athées. » C'est dans ce Versailles assombri par l'hypocrisie que le roi. de plus en plus dominé par l'épouse secrète, vieillit, tristement frappé à plusieurs reprises, comme souverain et comme père, survivant h sa gloire, à sa famille, à son siècle.
On ne saurait terminer ce pénible chapitre des persécutions religieuses, sans parler de l'ordre des Jésuites. Fondée au xvi' siècle pour lutter contre l'esprit nouve.iu, dotée par ses créateurs d'une organisation toute militante, la Compagnie de Jésus ne cessa de combattre, sous la direction de ses généraux, usant avec une infatigable activité, sur tons les terrains, des armes qu'elle maniait le mieux, l'éducation, la prédication, la confession, surtout la direction de conscience des souverains, ce qu'on pourrait appeler la confession politique. Les grands papes du moyen âge eux-mêmes n'ont pas confondu plus qu'eux le spirituel et le temporel, la doctrine et le gouverneiuent. On les trouve associés en Angleterre aux troubles et aux complots catholiques du commencement du siècle. Puis l'Allemagne devient le champ de leur activité. Ils dirigent l'éducation, ils forment la conscience de Ferdinand II ; la lîavière est le foyer de leur propagande, et la Ligue catholique leur instrument. Le triomphe de la Franco ruina leur pouvoir en Allemagne, et cepen-
dant nous les voyons en France tout ensemble acceptés et redoutes, snisinuant et s'iraposant du eomniPiicement h, la fin du siècle. Henri IV oui les avait bannis, les rappelle, et leur donne le beau collège delà Flèche'.'lls triomphent dërop! position de l'Université de Paris, ils gagnent car les agréments de leur enseignement l! noblesse de cour et la bourgeoisie (Molière et le prince de <.onti au collège de Clermont); ils fontTcîure de la Sorbonne le champion du jansénisme. Cette
,rArnIf,'M fTo"''', ""'■ "^""'^ «^her; le vengeur a Arnauld fut Pascal, et sa vengeance, l'ironie des Prormcta/es, Des ce jour, ils euren contre eux 1 opinion Mais il leur restait bien d'autres forco" et c était bien peu de chose en face de cette puis^ sance souple et multiple que la résistance d'une poignée d hommes austères, savants et fiers Les Jésuites devaient l'emporter. Ils n'arrivèr'ni que peu à peu ù la confiance du roi; ils s'en enip"! rerent cependant dans les dernières années années de regrets, de scrupules, de terreurs religieuses. Après la direction du père Lacliai.e indulgente et peu active, celle du père Tellier se maintint sans partage, s'aflirman[ jusriu'à la dernière heure par les coups portés à Port-Roval e redoublement des rigueurs contre les proies^ tants, et même les dispositions testamentaires du 101 en faveur du duc du Maine. Aussi ce fut dès .es premiers jours de la Régence que le projet d'expulsion des Jésuites fut pour la première fois mis an délibération.
Il faudrait pouvoir, après les institutions, les .eformes. les abus, étudier la société elle-même les classes qui la composent, la vie privée les mœurs et les sentiments de chacune d'elles' Aucune étude n'est plus difficile en général • au'.wii'' siècle surtout, les documents sont rares'. La comédie à cette époque nous montre l'homme ses îravers ou ses vices plutôt que l'individu, ses habitudes, sa manière d'être; le roman, qui de nos jours se complaît à l'excès dans les descriptions et les analyses de toute espèce, n'est au xvii= siècle quune œuvre d'ennuyeuse fantaisie, tantôt un travestissement de l'histoire {le Grand Ct/rus) tantôt un déguisement de la nature (/' hW quelquefois une pénétrante analyse psycholog que (ta Pnncesse de Cleves). L'intéi'ieur de "la maison nous reste fermé.
Cependant une classe de la société vit au .rand jour, et se trouve pour ainsi dire continuellement en scène. C est la noblesse de cour. Les poètes et les historiens, les moralistes, les satiriques, la mettent h 1 envi sous nos yeux. Un peu rude et .^Tossiere encore au début du siècle (voir Tallemant des Réanx;, elle gagne en politesse au conlactdes/,mw!iïra,etpossède enfin, sous Louis \IV cette suprême élégance et cette rare délicatesse de goût dont le nom seul de Versailles éveille l'idée. Nous connaissons d'ailleurs par Molière I a Bruyère, Mo.» de Sévigné, DangLu, et surtout banu-bimon, ses travers et ses vices la fa luite de ses petits marquis, les furieuses 'batailles que se livraient les vanités autour d'un tabouret de duchesse, ou pour un juste-au-corps h brevet les intrigues tortueuses, les ,< cabales frappées » au triomphantes, étouffant leurs sanglots ou dissimulant leur joie .< par une larme amenée à grand' peine et entretenue avec soin, au bord de la paupière. .. i\ous connaissons aussi le désordre des ! mœurs de Versailles étalé d'abord au grand jour puis enveloppe d'un voile épais de fausie dévotion en attendant que la Régence le remit en pleine .',h?,'Tr.', h"" ''"""eur; l'infatigable mendicité des plus grands et des plus riches, la passion du leu, enfin les pratiques scandaleuses et criminelles que révélèrent à demi les procès de la Brinvilhers, de la Voisin et de la Vigoureux La noblesse de province nous est moins con-
nue : celle-li n'épuisait point, comme l'autre, ses tenanciers, par l'intermédiaire d'intendants 'impitoyables. Elle résidait, vivait au milieu des fermiers et des valeis, et un peu comme eux. Car elle vivait à grand'peine, dans ses châteaux délabres, voyant chaque jour ses revenus diminuer et ses besoins s'accroître; humble devant l'intendant du roi, qu'elle méprisait comme un parvenu, en l'implorant comme un maître, afin d'obtenir de lui un brevet, un bénéfice, une pension, un secours. Avide, elle aussi, mais par misère, plus humaine peut-être que la noblesse de cour', plus laborieuse, mais n'ayant pas tout entière gardé comme elle le goût des armes et la brillante tradition du courage militaire.
Le clergé de cour (on peut donner ce nom à une partie du haut clergé) nous est connu aussi. A côté de quelques prélats mondains et bruyants, comme cet archevêque de Reims dont M'"" de Sévigné conte si plaisamment l'histoire, il comptait beaucoup d'illustres évèques, la gloire de la chaire chrétienne. Plusieurs allèrent à la fin, comme Bossuet, consacrer à leur troupeau « les restes d'une ardeur qui tombait n, ou, comme Fénelon disgracié, étonner leur diocèse do leur charité. En général le liaut clergé du xvii'^ siècle n'ofi're pas, comme celui du règne de Louis XV, le spectacle dune dissipation qui va jusqù'ait scandale, d'un scepticisme voisin do l'athéisme. Le clergé inférieur vit au milieu des paysans, partage leur misère. Nous retrouverons ses représentants en 1789 confondus avec ceux du Tiers- Etat.
La haute bourgeoisie (la noblesse de robe et la noblesse de finances ne sont pas autre chose) ne se sépare pas de la haute noblesse, et malgré les allures hautaines de celle-ci à l'égard des roljins et des traitants, elle partage sa vie, ses goûts, ses vices. Elle l'égale en arrogance, elle la dépasse et l'iiumilie par sa fortune : « le financier Samuel Bernard donnait KOO,(K)0 livres de dot ;\ ses filles, et c'étaient les présidents Mole et Lamoignon qui briguaient l'honneur de devenir ses gendres. » Aux jours de détresse, Louis MV daignait montrer h Samuel Bernard les carpe-s de Marly. L'aristocratie d'argent se faisait donc sa place h la cour. Les grands avaient mille raisons pour ne pas rire comme le peuple des Turcarets. La moyenne et la petite bourgeoisie échappent bien plus à l'histoire : la vie y est modeste, régulière ; la fortune s'y fait lentement, dans la boutique ou la « poudre du greffe i.. Les traditions de famille y sont respectées, les enfants soumis à l'autorité paternelle. Ce qui pourrait le mieux en donner une idée, ce seraient les travaux qu'une érudition sagace a multipliés depuis quelque temps sur la famille et la jeunesse de Molière, ce véritable enfant de la bourgeoisie parisienne. Et c'est Molière encore qui nous signale le travers principal de la classe dont il faisait partie, la vaîitté bourgeoiie, le désir do s'élever à la fréquentation des hommes de cour. D'autres auteurs comiques en font foi à la fin du siècle. Ces titres de bour.jeois, de lmnrgeoi<e, portés fièrement jusque-là, commençaient à faire rougir M. Jourdain on M™" Blandureau ! L'un et l'autre voulaient donner à jouer, et traiter galamment les marquis et les belles marquises.
Si l'on veut se représenter l'honnête et douce existence de la petite bourgeoisie de province, qii'on lise le charmant tableau que Marmontel, né en 1734, à Bort, a tracé de son enfance, dans ses Mémoires. On peut l'appliquer au .xvii' siècle. Il faut plus d'un siècle pour modifier de tels intérieurs.
Au-dessous de la bourgeoisie, le peuple, et d'abord celui de Paris ; c'était déjà un peuple à part, en France. Facile aux violences, il sentait parfois
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se réveiller an lui les instincts de la Ligue et le goût des barricades ; mais, prompt aux émotions généreuses, il admirait Riclielieu allant seul au milieu d'une foule irritée à l'iiôtel de ville. Parfois, il. la tin du grand règne, par exemple dans il! terrible hiver d(3 1709, c'étaient la misère et la faim qtii l'agitaient. Au reste, d'une singulière élasticité, il reprenait vite sa bonne humour, son ardeur au travail, son goût au plaisir, sa passion pour les spectacles, ceux du Pont-Neuf surtout, plus t sa portée que la comédie de l'hôtel de liourgogne, où les bourgeois et les clercs seulement se pri'ssaient au parterre. Un curieux passage d'un livre écrit par un avocat d'Avignon, en lGi)3, met sous nos yeux le peuple parisien d'alors, et vraiment aussi celui d'aujourd'hui : » Paris est une vaste hôtellerie; on voit partout des cabarets et des hôtes, des tavernes et des taverniers ; les cuisines fument à toute heure, parce qu'on mange à toute heure. Les tables sont abondantes. Ils ne mangent jamais seuls ; ils aiment à boire de petits coups, mais souvent; ils ne boivent jamais, qu'ils n'invitent leurs convives i eu faire de même. Le même peuple ne s'enivre que les jours de fêtes, mais il travaille les jours ouvriers avec assiduité; il n'y a pas un peuple au monde plus industrieux et qui gagne moins, parce qu'il donne tout à. son ventre, il ses habits, lit cependant, il est toujours content. >>
Nous ne savons rien de l'artisan de province, sinon qu'il vit péniblement sous la tyrannie presque héréditaire des maîtres et des jurés. Quant à l'histoire du paysan, c'est celle de tous les abus de l'ancien régime; tout pèse sur lui. lin Sully, un Colbert l'aident îi porter le faix, mais ne le diminuent guère. Il paie au roi, au seigneur, au prêtre. Il fournit aussi l'impôt du sang qu'il a en horreur (la milice). Il y a eu peut-être quelques progrès dans son bien-être entre ICOU et 1700. En | 1G14, au témoignage de Savaron, les paysans de certaines provinces o mangeaient l'herbe h la manière des bêtes ». Mais le bien-être est une chose essentiellement relative, le résultat d'une comparaison. Celle que le paysan fait de sa situation avec la situation des nobles et des hommes d'église développe en lui une irritation toujours croissante. C'est à ses yeux surtout qu'éclate l'absurdité du régime social ; c'est sur lui, sur cette terre a où il a enfoui son cœur avec son grain >i, que s'abattent tous les fléaux des mauvais jours. Vauban, sans auîre passion que le bien public, les a dépeints, dans la Dime Itoi/nle, avec une rare éloquence de chiffres et de faits. Ce livre, le plus généreux du siècle, est, de la première à la dernière page, le commentaire du fameux passage de La Bruyère : u L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides, tout brûlés du soleil, attachés ii. la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet, ils sont des hommes. ))
Tel est, dans ses traits essentiels, le tableau de la puissance royale en France au xvii» siècle, de ses luttes, de ses triomphes, de ses excès. (;'est encore en Angleterre qu'il faut chercher l'opposition et le contraste. L'Angleterre, en effet, ne représente pas seulement à celte époque des intérêts différents, mais des principes contraires. En face de cet idéal de la monarchie absolue que la plupart des souverains avaient poursuivi pendant la première moitié du siècle, et que, dans la seconde, la France seule réalisait, la nation anglaise, en IGSîj, au terme de sa longue révolution, établit un régime nouveau et original. Uno rapide analyse de la Déclarution des droits suffirai en indi(iuer le véritable caractère. Elle débu-
tait par la récapitulation des abus et des actes coupables qui avaient rendu la révolution nécessaire et légitime : usurpation des pouvoirs législatifs, perception illégale des taxes, oppression de l'Église, perversion de la justice, confiscations sans condamnation, etc. Celui qui avait fait toutes ces choses ayant abdiqué, le prince d Orange avait invité les Etats du royaume à se concerter sur les moyens de garantir au pays sa religion, ses droits et ses institutions. En conséquence, les lords et les communes déclaraient que nul ne pouvait dispenser des lois ; que le souverain ne pouvaii, sans l'assentiment des représentants de la nation, ni lever des taxes, ni entretenir des armées permanentes; que les snji'ts avaient le droit de pétitionner, les électeurs de choisir librement leurs députés, les justiciables d'obtenir une justice égale pour tous, au moyen de jurés légalement élus; que les parlements devaient être fréquemment convoqués, délibérer sans pression, exposer leurs griefs sans contrainte, et redresser les abus sans ontiaves. Conformément au droit et aux antiques coutumes des Anglais, Guillaume et sa femme Marie, promettant de respecter ces droits et ces coutumes, étaient appelés au même titre J> la couronne d'Angleterre. Ces limites tracées à l'arbitraire royal, ces garanties de la liberté indi viduelle, ce gouvernement de la nation par elle-même [self-fjovemment) , ce pacte enfin imposé, comme condition d'avènement, i une dynastie nouvelle, voila certes, il faut le dire h la gloire de l'Angleterre, un des grands faits de l'histoire politique des temps modernes : c'est un progrès auquel toutes les nations civilisées participeront tôt ou tard. La monarchie française, telle que nous l'avons décrite, est le ternie d'un long développement : sa vieillesse est proche. La monarchie anglaise, au contraire, ouvre une ère nouvelle, et le WEii" siècle ne tardera pas à prouver quelle force elle a puisé dans ce rajeunissement de ses traditions séculaires. Mais il faut attendre encore cinquante ans avant que ces idées soient appréciées, cent ans avant que cet exemple soit suivi. L'Angleterre d'ailleurs n'a pas travaillé pour les nations européennes, mais pour ellemême. Elle n'est pas animée de cette ardeur de propagande qui caractérise notre grande Révolution. Les Constituants de 1789 faisaient une Décluralioji t/es droits de l'/iomme, fondée sur la raison elle-même. Les Parlementaires de 168S rédigèrent une Déclaration de leurs droits, appuyée sur d'antiques institutions plutôt que sur des principes abstraits.
L'histoire intérieure des autres États offre peu de ces grands faits qui intéressent l'Europe. La ruine économique de l'Espagne s'achève comme sa ruine politique; celle de l'Italie est consommée depuis un siècle; les Hollandais s'enrichissent encore, mais, dans la seconde moitié du xvii" siècle, ces 11 rouliers des mers » n'ont pins le monopole du commerce maritime. L'Autriche et l'Allemagne, qui tiennent une si large place dans l'histoire des guerres et des traités, n'ont pour ainsi dire pas d'histoire intérieure. La Suède traverse, sous Charles XI, une période intéressante de développement monarchique et de réformes commerciales ; mais dès 1700, le règne de l'aventureux (;harles XII suspend la vie intérieure de la nation. La lînssie est, en ce moment même, façonnée par la main puissante et brutale de Pierre le Grand. Mais cette étrange révolution, œuvre d'un homme, appartient par ses conséquences au xviii" siècle ; le xvii' l'ignore.
Les lettres, les arts, /es sciences. — La supériorité littéraire du xvii" siècle est hors de cause. A sa suprématie en Europe, la France sut joindre i cette époque une véritable royauté intellectuelle; et la monarchie absolue eut le rare bonheur de
conduire sous le règne de Louis MV, le cliœur | développer le goût delà conversation polie, d'adoudes grands écrivains. Nous ne pouvons ici ni cir, au contacf des femmes, les mœurrencore un faire une enumorat.on complète, ni tenter une i peu grossières de l'époque irecédere de avuriser appréciation détaillée des cliefs-d'œuvrc de la enfin lY^closion des chefs-dWie Sans doute d^^ grande époque classique. Il nous suffira de mon- ' .. " le. cians uouie eue
trer que les pljases du mouvement littéraire correspondent h celles de la transformation politique de la France.
La première période, qui comprend le rè
d'Henri IV Louis XIII
et le conin
se trompa souvent et dédaigna Polyeucte pour admirer les romans de M"" de Scu'déry, ou les sonnets à la mode. Ce commerce de galanterie et de bel esprit était trop raffiné pour ne pas deve- -•- aisément ridicule. Mais la littérature du
innioxm o«, .„„, . ,''!'' fi",. 'l^gnf'. de xvii" siècle, qui a fait de l'àme humaine son uni-
La ilrrtévtonrenl "'■" ^"""^'^ d éducation, que élude, n'a pas inutilement fréquenté dans sa La liberté Mgoureusc mais un peu desordonnée jeunesse la ra.//,. de la marquise M"i^.!i '■^'ll.'':'''?'"'^'' ''P''^" Mathurin Régnier. , Cette éducation de l'esprit français se continua
Malherbe " réduit la muse aux règles du devo.. . ,. On dit qu'à force de biffer dans les œuvres de Ronsard les mots grecs et latins, les hardiesses de mauvais goût, les longueurs et les faiblesses, il bifl'a Ronsard tout entier; il cfl'aça d'un trait de plume toute la poésie du xvi" siècle, son érudition pedantesque et ses ambitions téméraires, mais aussi sa variété, sa fécondité, sa grâce. Ce fut un poète cependant. La prose, à ce moment, est entre les mains d'ouvriers consciencieux et habiles qui préparent aux grands écrivains leurs matériaux, les mots et les phrases. Vaugelas, le grammairien fixe les règles, Balzac et Voiture, les éiÀstolievs, façonnent la période; le premier lui donne l'ampleur oratoire, le second l'assouplit et l'aiguise. Ils ont l'un et l'autre, à un haut degré, le don de l'expression : ce qui leur manque le plus, ce sont des idées à exprimer. En 1U35, l'Académie française est créée, pour être comme un tribunal suprême où seront portées les questions de la langue et du goût, ''
La deuxième période, qui comprend la fin du ministère de Richelieu et la minorité de Louis MV, est privilégiée entre toutes. Nous nous conlenterons de nommer Descartes, Corneille, Pascal
Cette
génération, contemporaine des grandes
choses du ministère de Richelieu ou des audaces de la Fronde, a dans son génie je ne sais quoi de yml. Elle s'attaque aux questions les plus élevées. Lun condense en quelques pages les lois de l'intelligence humaine, et soumet tout à la raison ; 1 autre fait de l'honneur, du devoir, de la passion les principaux acteurs de son drame Le troisième porte à ses ennemis des coups mortels avec « la géométrie enfiammée » des Provmciales ; puis il s absorbe et finit par se perdre dans la contemplation des problèmes les plus redoutables de la foi et de la destinée humaine. La langue française notant alors ni embarrassée de règles, ni encombrée de foi mules, chacun d'eux la façonne à son gré, la plie à son inspiration particulière. Pas de sacrifices aux conventions qui n'existent pas, aux usages qui ne se sont pas encore imposés; un style essentiellement personnel. Pascal l'a dit : "On cherche un écrivain, et on trouve un homme, u On peut rattacher à cette génération, malgré la date de leurs oeuvres, La Rochefoucauld et le cardinal de Retz ; ce sont des hommes de la Fronde, qui ont iraduit plus tard, l'un ses déceptions dans les Miiximes, l'autre tes rancunes dans les Mémoi7'es.
La troisième période correspond aux années les plus brillantes de la monarchie absolue, et a contribue à en augmenter léclat. Ce qui la distingue, c est plutôt la perfection que la puissance. La langue et le goût sont arrivés ensemble à leur maturité. Nous avons vu sous quels maîtres s'était lormée la première. Le goût avait eu son école aussi, la société de l'hôtel de Rambouillet. De I61U
j 'f'/,-'.'"^"^ '^ Chambre Ueue àe V incomparable Ait/iémce, Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, puis dans I hôiel de sa fille, la duchesse de Montausier, une réunion assidue d'h ne les gens, d ' de beaux
esprit français se continua a la cour. Les grands écrivains de cette seconde moitié du xvii« siècle vécurent presque tous à la cour, de la cour, et pour la cour. Dans cette société brillante, oisive et délicate, dans ce monde placé comme en dehors et au-dessus du reste de 1 humanité, où l'on n'avait accès que parla naissance, la faveur ou le génie, ils trouvèrent tout ensemble leur inspiration et leur succès. Quel inépuisable sujet d'observation pour les moralistes que ces luttes snnrdes et ces conflits secrets d'orgueil, de vanité, d'ambition, de passions de toute sorte! Tous les écrivains français de cetteépoque sontdes moralistes ; ils jettent rarement les yeux sur la nature extérieure, ils n'ont guère la curiosité des choses du passé ; il ne faut leur demander ni l'imagination puissante qui crée ou ressuscite, ni la fantaisie capricieuse qui transforme tout. Mais tous, poètes tragiques ou comiques, sermonnaires ou historiens, ont eu la science du cœur liumain. D'ailleurs, les yeux fixés sur la cour, ils s'étudient i la charmer. Dans leurs ouvrages rien d'étrange, d'audacieux, d'irrégulier, qui put troublerl'harmonie et la majestueuse ordonnance de Versailles. Si l'on osait regretter quelque chose dans cet âge de perfection classique, ce serait son unité même. Tous ces écrivains sans rivaux eurent, il faut l'avouer, un horizon assez restreint, et l'air qu'ils respiraient ne fut traversé par aucun de ces grands courants de curiosité hardie ou de sympathie ardente qui nous rendent si chers le xvi' et le XVIII' siècle.
Le grand roi domine cette littérature de cour comme la cour elle-même : il semble communiquer au brillant cortège qui l'entoure quelque chose de sa noblesse d'allure et do sa grâce souveraine. Il est peu d'ouvrages de ce temps où cette majestueuse figure ne soit au premier plan, elle ne s'impose pas seulement à ceux qui subissent son influence, mais à ceux môme qui semblent s'y dérober. Si Bossuet songe à lui en peignant la puissance divine, et Racine en faisant parler le roi des rois, La Fontaine ne l'oublie pas quand il met le lion en scène, et Saint-Simon est comme obsédé de sa grandeur. En relour de la gloire qu'ils lui donnent, il se montre pour eux un protecteur généreux et éclairé. La protection littéraire sous ce règne a été louée et attaquée avec une égale vivacité. Il faut se garder ici des opinions extrêmes. Certes l'histoire ne saurait souscrire au vers célèbre :
Un Auguste aisémeni peut faire des Virgiles.
Ce ne sont pas ses libéralités qui ont fait naître le génie, et écloro les chefs-d'œuvre. Ces libéralités mêmes, ces pensions, ces faveurs de cour sont bien peu de chose au prix des mérites qu'il encourageait, et en comparaison surtout de ses autres largesses. On a fait remarquer ijue Corneille fut moins rémunéré qu'un capitaine des levrettes de la chambre : et peu s'en fallut que la protection royale ne l'oubliât, quand le succès l'eut oublié! Mais ce qu'on ne peut nier, c'est le choix ... éclairé qui dirigea les faveurs littéraires de ce rè-
„' "?, P'jctfuses, de grands seigneurs, | gne, et la bonne grâce avec laquelle elles furent esprits, a Illustres écrivains, s'efforça de I accordées. Le roi éleva les écrivains jusqu'à lui.
au milieu d'une société toute pleine de préjugés aristocratiques, et (|ui n'eût pas manqué de les maintenir i un degré inférieur. A vivre ainsi sous la niain royale, ils perdirent un peu de leur liberté, mais, si singulier que e.ola paraisse, ils gagnèrent en dignité. Il ne faut pas oublier eu efl'et que le succès, avant le xviii' siècle, n'enrichissait pas un écrivain. Les gens de lettres vivaient nécessairement dans la dépendance, dans la ilomesticitè des puissants. Malherbe demandant une pension à Henri IV, le roi, toujours besogneu.x, le recommanda il M. de Bellegarde. Corneille avait dédié Cinnak M. de Montiiuion, un riche financier, qui donna 200 pistoles au poète, et ce précédent effraya Louis XIII quand il apprit que le grand écrivain allait lui déàier l'oti/ew.te. lUchelieu, Mazarin, Fouquet relevèrent la condition des gens de lettres, en les ratiacliant, pour ainsi parler, au domaine royal. Louis XIV les mit à peu près au rang qui leur était dû. Ne nous hâtons pas de condamner cette autre sorte de système protecteur. La moins humiliante des protections est celle de l'État, et l'Éiat, c'était le roi.
Au reste, tous les écrivains de ce demi-siècle n'ont pas subi au même degré l'influence royale. Quelques-uns ne sont pas les élèves de Versailles. On reconnaît i leur langue plus libre, à leur inspiration plus variée, les habitudes de la génération précédente. A ce groupe appartiennent Molière, Bossuet, M'"" de Sévigné, et surtout La Fontaine, qui ne voulut pas passer de la clientèle •de Fouquet dans celle de Louis XIV, et qui resta obstinément fidèle à ses amis disgraciés, à la nature dédaignée, au xvi» siècle oublié. Racine et Boileau, au contraire, appartiennent tout entiers à Louis XIV et à la cour. Mais bien avant la lin du règne, k Versailles même et autour du roi, une transformation s'opère dans les idées et dans le style. Au moment môme où la majestueuse unité de la cour est troublée par des dissensions et des factions, où l'opinion |iublique s'inquiète et s'aigrit, quelques écrivains mêlent des dissonances au concert flatteur des courtisans. La Bruyère fait la satire de la cour; Fénelon blâme le pouvoir absolu et. lui cherche un correctif; Lesage remet la comédie politique en honneur. La langue française change d'allures, la phrase devient plus brève, comme une arme facile k manier. Déjà les écrivains cherchent les suffrages de la ville plus <]ue ceux de la cour. Le xviii" siècle commence.
L'art français brille d'un éclat moitis vif que la littérature, au xvii' siècle; mais il obéit au même mouvement et subit les mêmes transformations. Il a, comme elle, sa première génération vigoureuse, originale, indépendante, celle de Poussin, de Claude Gellée (le Lorrain), de Lesueur, de Philippe de Champagne, de Puget. Quoiqu'ils se soient inspirés pour la plupart des grands modèles de la Renaissance italienne, rien de plus divers que leurs talents. S'ils appartiennent tous au grand siècle classique par quelques qualités communes, la noblesse du style, la beauté magistrale de l'ordonnance, ils sont tous en dehors de ce qu'on pourrait appeler l'École de Versailles. Lesueur, dont le génie doux et harmonieux semble avoir quelque parenté avec celui de Racine, était mort six ans avant que Louis XIV prit le gouvernement en main . Poussin et Claude Lorrain passèrent une partie de leur vie à Rome et se passionnèrent pour la nature qu'on n'admirait guère autour du grand roi. Champagne fut l'ami des fiers solitaires de Port-Royal et leur peintre austère. Pugot travailla plus pour Fouquet, pour Colbert, pour les grands ports, que pour le roi et le palais. La génération qui appartient en propre au règne personnel de Louis XIV a plus d'unité, mais moins de personnalité. Peintres, sculpteurs, architectes, dans cette seconde moitié du siècle, s'inspirent de la majesté
royale, Lebrun dans ses flatteuses allégories, Rigaud dans ses beaux portraits, Perrault ilans la colonnade du Louvre, d'un caractère solennel et un peu froid. Surtout ils travaillent tous h une œuvre commune, orner comme il convient le séjour de cette puissance quasi-divine. Versailles fut leur oeuvre à tous, autant que celle do Mansard ; ce fut surtout, comme on l'a dit, « l'œuvre symbolique du règne». Avec son immense façade, dont rien ne trouble la monotonie grandiose, ses grands escaliers où tant de courtisans pouvaient se presser sur les pas du roi, ses jardins, .ses allées, ses ronds-points dessinés par Le Nôtre avec une impitoyable régularité, son peuple de statues dues au ciseau de Ooysevox et des Coustou, ses bois à. I horizon pour les chasses royales, Versailles fut le triomphe de la volonté de Louis XIV. Il avait choisi comme à. dessein ce lieu, a le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage. Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors. » Pour les besoins et les plaisirs de cette ville royale improvisée dans un désert, il fit construire à grand frais la machine do Marly, et presque aussitôt après il fit amener, par des travaux meurtriers, les eaux d'une rivière éloignée. Puis, quand le dieu eut son temple, il voulut avoir sa chapelle; il fit bâtir Marly, pour y goûter, au milieu de quelques adorateurs plus fervents, les douceurs d'un culte plus intime.
L'histoire de la littérature et de l'art hors de France se divise très nettement en deux parties : la première comprend des œuvres pleines de puissance et d'originalité. C'est la fin de la Renaissance. Les grands liommes de cette époque lacontinuent, et jettent sur son déclin un éclat extraordinaire ; ils appartiennent au XVII' siècle par la date de leurs ouvrages, au xvi» parleurs inspirations. Il ne faut les chercher ni en Italie, ni en Allemagne : le génie de l'une est éteint, celui de l'autre tardera longtemps encore à s'éveiller. C'est en Espagne et en Angleterre qu'on les trouvera. La gloire intellectuelle de l'Kspagne survit d'un siècle à sa grandeur politique, avec Cervantes et son inimitable roman, avec l.ope de Vega et Calderon, doués l'un et l'autre d'une richesse d'imagination qui n'a d'égale que leur fécondité. A ce moment, on le sait, le goût espagnol fait loi en Europe ; la France elle-même lui doit quelques inspirations, tour à tour fâcheuses et heureuses [le Cid). La suprématie artistique de l'Espagne dura plus longtemps encore et remplit le siècle tout entier. L'école française pâlit auprès de l'école qui a produit presque en même teiups, par le pinceau de Velasquez. deZurbaran, de Murillo, tant de toiles incomparables, portraits ou visions, rois, infantes, moines en extase, ou légions d'anges soutenant la Vierge en pleine lumière céleste, peinture mystique et sensuelle, sévère et raffinée. L'Espagne a saisi à cette époque le sceptre artistique des mains de l'Italie. L'éclatante école d'Anvers est une de ses dépendances, comme les Pays-Bas une de ses possessions. De même que l'école espagnole, elle a les qualités qui charment les yeux et celles qui parlent à l'àme, la franchise d'exécution aussi bien que la puissance de conception; chez Rubens la fougue du pinceau égale colle de la pensée ; il no faut pas croire qu'il se contente d'accumuler dans son œuvre immense toutes les richesses de la chair, du costuiue, du coloris ; il est aussi le peintre de la douleur, do la joie, de la grandeur religieuse et de l'orgie bouffonne. Van Dyck possède au suprême degré le don da la beauté noble ou gracieuse. Au rayoïmemont de ce foyer d'autres génies s'échauffent. L'école hollandaise, qui en procède, cherche ailleurs ses inspirations; elle s'attache à la nature scrupuleusetpent. Avec
la môme conscieiicp, Riiysdaêl peint les larges horizons, Tcniers les scènes populaires, les laideurs joyeuses, les superstitions grotesques, Potter les troupeaux à la porte de l'étable ou dans les gras pâturages (les polders, Terburg le portrait des ambassadeurs ou des riches bourgeois des Provinces-Unies ; Gérard Dow et les Ostade, leurs intérieurs brillants de propreté, dont un rayon de lumière éclaire les profondeurs brumeuses. Ce soleil qui perce le brouillard, cette science du clair-obscur, se résument dans le plus illustre nom de cette école, celui de Rembrandt. En résumé, le mouvement de la Renaissance italienne an wi'^ siècle peut seul être comparé à cette grande floraison de chefs-d'œuvre entre Séville et Harlem.
A aucune époque de son histoire l'Angleterre n'a rien eu de pareil . Mais en revanche la première partie du XVII" siècle est un de ses grands âges littéraires. Il s'ouvre, c'est toutdire, avec Shakespeare, qui appartient au règne de Jacques I" autant qu'à celui d'Elisabeth. Un autre grand poète dramatique, Ben Jonson, soutient l'honneur du théâtre anglais jusqu'aux approches de la Révolution. Presque aussitôt après, le républicain Milton dote l'Angleterre d'une épopée véritable, bien supérieure aux essais ambitieux ou aux froides imitations du siècle précédent ou du suivant. Mais cette personnalité vigoureuse de la littérature anglaise s'efface au moment même où meurt la littérature espagnole. Dès lors la domination de l'esprit français est assurée. Son goùl régnera sans partage. Dryden marque la transition. A Addison et à Pope, l'ordre, l'élégance, la pureté de style paraissent les qualités les plus précieuses. On donne des lois à la poésie, on discute et on crée des règles, on suit Corneille plus que Shakespeare, on admire Versailles à Saint- James, et on l'imite à Londres.
C'est au commencement du xviii' siècle surtout que la royauté intellectuelle de la France s'affirma par toute l'Europe. Alors seulement et pendant soixante ans, les nations qui avaient eu un passé littéraire et artistique l'oublièrent, reniant leurs traditions pour adopter nos modèles. " En littérature, dit Macaulay, la France donna des lois au monde entier. » Et celte suprématie devait longtemps consoler la France de sa décadence politique.
Il y a cependant un domaine dans lequel la France n'a pas eu une supériorité exclusive, sur lequel surtout l'action do la monarchie ne s'est pas exercée d'une façon souveraine; c'est celui de la science. Louis XIV et Colbert ont bien songé à elle, ils ont créé des académies, fondé de grands établissements, comme l'Observatoire, donné des pensions même à des savants étrangers « dont le roi voulait être le bienfaiteur, quoiqu'il ne fiit pas leur maître. » Mais on voit peu de savants dans le brillant cortège do la royauté. Certes de beaux travaux et de grands noms français peuvent être cités : dans les mathématiques Format, Descartes, Pascal ; dans la physique, Pascal encore, Papin (qui alla mourir à l'étranger, après la révocation de l'édit de Nantes), Mariotte. etc. ; dans l'érudition, Lenain de Tillemont et les bénédictins do Saint-Maur; dans la jurisprudence, Domat. Quelques étrangers, formant la clientèle scientifique de la France, tirent faire ù l'astronomie de grands progrès, Huygliens, Rœmer, les Cassini. Mais dans cette lutte contre l'inconnu et contre l'erreur, dans cette conquête de la nature, de la ten-e et de l'espace céleste par l'intelligence humaine, les grands noms appartiennent encore i l'Angleterre. Au début du siècle. Bacon donne aux sciences physiques et naturelles leur méthode rigoureuse, Vinductio»; Harvey expose la théorie de la circulation du sang. A la fin. Newton for-
j mule la loi de l'attraction universelle. L'Italie n'a I guère qu'un nom h citer, mais un grand nom, celui de Galilée.
! Quant à la science qui donne aux autres leurs méthodes et essaie d'aller plus loin qu'elles dans i Vaii-i-letà, la philosophie, elle a sa place, une largo place, marquée dans le xvn" siècle français par Descartes. Quoiqu'il ait vécu en Allemagne dans ' sa jeunesse, composé en Hollande son Discours ! sur la mcttiode^et fini ses jours en Suède, auprès ' d'une reine philosophe, son génie est esscntielle- : ment français par sa simplicité, sa clarté, sa logique. Il n'appartient i. aucun groupe, il ne s'est 'formé dans aucune société; et quoiqu'il n'ait subi aucune influence, celle qu'il a exercée est j immense, non seulement sur les philosophes, IMalobranche, Bossuet, Fénelon. les logiciens de Port- I Royal, mais sur tout son siècle. La révolution qu'il j a opérée dans l'ordre des idées a préparé la révolution dans l'ordre des faits. Indépendant dans ce I siècle de soumission. Descartes est une exception j et une puissance. Locke en Angleterre, Spinoza î en Hollande, Leibnitz en Allemagne, le plus cui rieux et le plus universel des esprits de l'époque, [ n'ont pas été moins avant dans l'étude des proj blêmes philosophiques ; mais ils n'ont pas. comme Descartes, mené tout un siècle à leur suite. Ce siècle, au reste, n'était pas plus indulgent que le précédent aux nouveautés hardies ; il s'ouvrit par le I supplice, à Rome, de Giordano Bruno (IGOi). La I condamnationdeGalilée,;'i Rome encore, les vingtsept années de captivité de Campanolla à Naples, I le supplice de Vanini à Toulouse (1U19), furent, I pour la liberté de penser, des avertissements du môme genre.
Un siècle qui a produit de tels créateurs, formulé de telles lois, reculé à ce point les limites des connaissances humaines, n'est pas un siècle stérile au point de vue de la science. Mais il ne semble pas que ces découvertes aient passionné en général l'opinion comme elles le méritaient, ni provoqué un de ces grands mouvements qui soutiennent les chercheurs de vérité et provoquent de nouvelles recherches. Siècle, en somme, plus épris du beau que du vrai, plus désireux d'ordre que d'indépendance, plus sensible à la grandeur qu'ardent au progrès. Ce n'est point un pas fait en avant vers le rriieux et l'avenir, mais plutôt un temps d'arrêt solennel de l'Europe civilisée autour de la France, de la France autour de la monarchie. Le nom de siècle, de Louis XIV est une erreur, consacrée par Voltaire ; celui de grand siècle est une injustice : l'histoire de l'humanité en compte de plus grands. Mais ce fut incontestablement le qrand siècle de la monarchie française. |R. Julliffler.]
SIÈCLE (DIX-HUITIÈME). — Histoire générale, XXV ; Histoire de France, XXVIII-XXIX. — Pour la chronologie il n'est rien de plus nettement défini qu'un siècle. Il va dans les temps modernes de deux chifl'res suivis de deux zéros à deux autres chifl'res suivis de deux zéros également ; il embrasse une révolution exacte et précise de cent années. Pour l'histoire, il en est tout autrement. Durant une période de cent années solaires, un fait capital s'est toujours produit qui amène dans l'humanité quelque transformation considérable et la renouvelle pour ainsi dire. C'est ce fait qui constitue l'événement essentiel. Il ne commence pas toujours à un millésime où la numération arithmétique est changée ; il ne finit pas toujours ;\ un autre millésime où cette numération se change encore ; le siècle historique compte ainsi tantôt plus de cent années et tantôt moins : quand les historiens parlent du siècle, c'est seulement une période d'années plus ou moins longue qu'il faut entendre, durant laquelle s'accomplit une évolution intellectuello.
SlKCLli (DIX-HUITIKMK) — Sl'il
SIÈCLE (DlX-HUlTlÈME)
morale et sociale. Ainsi, pour nous en tenir au sujet <|U0 nous avons à traiter ici, on peut dire que le xviu" siècle est l'un des plus courts de l'histoire ; il commence seulement en ni5, au moment où meurt le grand roi Louis XIV : il finit au moment oi'i sojit cojivoqués les Etats-Gonéraux de Franco. Los quinzo premières années du xviii" siècle appartiennent encore b. l'histoire du xvii" siècle : les onze dernières appartiennent par avance ;'i riiistoire du xix". ("est une ère qui s'achève le jour où la l'iégenco du duc d'Orléans succède h la monarcliie du Roi Soleil; c'est une ère nouvelle qui est inaugurée, le jour où le Tiers-Etat, si longtemps dédaigné et méprisé, prend possession de la France, s'apprête à proclame!' les Droits de l'homme, et au principe divin va substituer, avec toutes ses conséquences politiques et sociales, le principe nouveau de la souveraineté nationale et de la liberté individuelle. On ne s'occupera ici que de l'espace renfermé entre ces deux dates.
1.— Le Dix-urrTiÈME SIÈCLE politique. — La France, après avoir un moment, au xvii' siècle, pu commander souverainement en Europe, n'avait pas mieux réussi dans ses ambitions que la monarchie espagnole et impériale au xvi" dans ses prétentions ;'i la domination universelle. Le rêve de Louis XIV avait été aussi vain quo celui de Gharles-Quint. Déjà forcé de s'arrêter h Nimègue, déj:"i humilié à la paix de Ryswick, le grand roi vieilli dont le royaume était épuisé, les iinances menacées de la faillite, avait été plus complètement humilié h Utrecht. Il lui avait fallu recevoir la loi de l'Angleterre. Sa seule consolation avait été de voir un de ses peiits-flls assis sur le ti'ùne d'Espagne. Un autre abaissement bien plus complet, et celui-ci définitif, c'est l'abaissement de la Suède aux environs de la même date. Elle avait brillé avec Gustave-Adolphe d'un vif éclat sur les champs de bataille de l'Allemagne au temps de la guerre de Trente ans. Elle venait de paraître, sous Charles XII, avec une puissance conquérante extraordinaire. Il semblait que le Nord eût trouvé son Alexandre. Pendant dix années on vit le jeune roi, vainqueur des Russes qui sous le gouvernement de Pierre I" naissaient alors à la vie politique, vainqueur des Polonais auxquels il imposa un roi de sa main, vainqueu des Saxons, devenu comme le maître et l'arbitre d'une partie du monde. Toute cette gloire sombra dans la seule journée de Pultava. Charles vaincu, fugitif, prisonnier, ne devait survivre dix années et reparaître un moment en son pays que pour finir en aventurier au siège de Friedericksliall. L'effort démesuré qu'il a imposé h son royaume l'a épuisé. C'en est fait désormais de la grandeur de la Suède. La puissance dans le Nord appartient désormais sans contestation h son adversaire et son rival de gloire, Pierre, que ses sujets appelleront justement Pierre le Grand. A force d'énergie, de persévérance, de volonté intelligente, celui-ci semble avoir fondé une nation avec des hordes jusque-là sauvages et h demi errantes, comme sur les bords glacés de la Neva il a su fonder une capitale. L'œuvre de Pierre le Grand, si virilement entreprise, sera non moins virilement continuée par deux femmes : parla première C-ilherine, sa veuve, et plus tard par la seconde Catlierine, la Grande Catherine. Désormais, il y a en Europe une grande nation de plus, prenant place sur la carte politique, il y a une monarchie nouvelle, la plus absolue de toutes, la plus ferme en ses desseins et sa politique, s'étendant de la mer Polaire et de la Baltique jusqu'à la mer Noire, convoitant Constantinople. L'espace sur lequel elle commandera en Europe sera aussi vaste, pour ainsi dire, que le reste de l'Europe tout entier : à l'est, par delà les monts Oural, elle s'étendra I
et ira jusqu'au bout de la Sibérie, jusqu'au Kamtchatka, jusqu'à l'océan Pacifique. Elle mettra même le pied jusque sur l'Amérique du Nord. Au sud-est, par delà le Caucase, elle s'avancera jusqu'à l'Asie centrale et ses progrès inquiéteront l'Angleterre devenue maîtresse de l'Inde. L'avènement rie la Russie à la vie politique, son entrée dajis le concert des nations européennes, où plus d'une fois son action sera une action prépondérante, tel est assurément le plus considérable des cvénomonts politiques du xvtii" siècle.
Un second événement n'est pas beaucoup moins considérable. Jusqu'ici le nord de l'Allemagne n'est jamais sorti du morcellement féodal. Il n'existe de centralisation un peu puissante qu'au sud de l'Allemagne, dans la vallée du Danube, aux mains de l'Empereur : le jour de l'Allemagne du Nord va venir. Les HohcnzoUern sont devenus électeurs de Brandebourg. Rientôt l'électeur de Rrandebourg devient roi de Prusse. Deux hommes, Frédéric- Guillaume l" et Frédéric II, dont le second sera le premier homme politique comme le premier capitaine de son t{ mps. vont faire de ce petit royaume de Prusse l'un des États de l'Europe les plus puissants. Frédéric II saura tour à tour se servir de tous ses voibins, au détriment de tous ; ses alliances changeront aussi souvent quo ses intérêts. Chaque entreprise lui vaudra des provinces nouvelles. Après avoir, dans la guerre de la succession d'.\utriche, trouvé son profit à être l'ami de la France, durant la guerre de Sept ans, aidé de l'Angleterre, il tiendra tête à la France et à l'Autriche réunies ; il les vaincra toutes deux. Homme redoutable, politique fort peu scrupuleux, digne pourtant de sa haute fortune par son courage et son génie. La Prusse qu'il laisse en mourant pèse désormais d'un grand poids dans le monde. L'Autriche a maintenant on Allemagne une rivale, plus jeune, plus énergique, plus vivaco. Tôt ou tard i! faudra que la lune inévitable pour l'hégémonie s'engage entre elles deux. Le xix" siècle verra ce duel retardé do cinquante années par la Révolution française et les guerres de Napoléon. 11 aboutira à la défaite de l'Autriche, qui se verra exclue désormais de la Confédération germanique. Une autre guerre, plus formidable encore, mettra la couronne impériale sur le front d'un roi de Prusse descendant de Frédéric H. La Prusse pourra faire à son tour le rêve de la domination universelle en Europe. Il appartient à l'avenir de dire avec quel succès.
Tandis que deux nations nouvelles se constituent au XYiii" siècle, une autre disparaît. La Pologne est effacée de la carte d'Europe. Elle offrait depuis longtemps le spectacle de luttes intérieures, de guerres civiles incessantes; elle achevait de s'épuiser elle-môrae, oubliant qu'elle n'eût pas eu trop de ses forces réunies pour résister aux convoitises dont elle était l'objet. Un jour ses trois voisins se réunirent pour la partager entre eux selon leurs dents. La France donna les mains à cette iniquité.
Ni en Italie ni en Espagne ne s'accomplissent d'événements qui aient d'importance véritable pour l'histoire générale. L'Italie sert toujours de champ de bataille; les étrangers s'en disputent ce qui n'appartient pas au pape ou n'est pas resté aux mains de petits princes ou de républiques déchues. Elle ne sortira de son sommeil que lorsque le souffle de la Révolution française l'aura toucliéo : elle commencera alors son douloureux et patient oll'ort vers l'unité et l'indépendance. L'Espagne depuis Philippe II continue sa décadence . son industrie s'éteint, son sol se dépeuple et n'est plus cultivé, ses colonies seules empêchent que l'on voie bien à nu sa misère et son impuissance. L(!s Pyrénées semblent de plus en plus une barrière qui la sépare du reste de l'Europe.
SIECLE (DIX-HUIÏIÈME)
La Hollande, si liùroique au xvii" siècle lorsqu'elle soutPiiait seule la lutte contre l'invasion du grand roi et le forçait à reculer devant l'inondation, ne joue plus de rôle politique. Le mônre jour qui a porté son statliouder Guillaume d'Orange au tiôno d'Angleterre, a marqué la fin do sa gloire. Ce qui paraissait son triomphe a été le signal de sa ruine. Elle n'est plus pour ainsi dire qu'une petite chaloupe traînée à la remorque du gros vaisseau britannique. Durant tout le xviir siècle elle bornera son ambition à s'enrichir le plus possible par la pêcbe et le commerce de ses colonies.
Tout l'intérêt à l'Occident est dans l'histoire de la France et celle de l'Angleterre. L'histoire de la France, si l'on excepte la courte période qui précède et suit Fonienoy, se résume en un seul mot : îiumiliation. Encore la guerre de la succession d'Autriche, brillante pour l'honneur de nos armes, ne nous procure-t-elle d'autre avantage que dtissurer à la couronne de France la province de Lorraine le jour où mourra Stanislas Leszcjynski, l'ancien roi do l'ologne. l'ancien protégé do Charles XII, beau-père de Louis XV. La guerre de Sept ans, qui suii,de près, ne nous apporte que des bontés tant qu'elle dure et des ruines lorsqu'elle finit. En Eur.ipe le prestige des armes françaises a disparu. Notre puissance maritime, créée par Colbert au siècle précédent au prix de tant d'efforts, s'évanouit. Ce n'est pas laFrance qui recueillera sur les océans l'héritage de la monarchie espagnole, qu'un moment elle avait pu espérer. Nos colonies si prospères durant près de cent années sont ravies l'une après l'autre. Ni l'héroïsme de Montcalm ne sauva le Canada, ni celui de Dupleix, de Labourdonnais son rival, ni celui de Lally-Tollendal ne sauvèrent l'Inde française. La France perd le Canada, elle perd l'Inde, elle perd la Louisiane ; s'il faut accuser de ces malheurs, irréparables pour l'influence française, l'incapacité et l'égoisme de notre gouvernement, il faut accusiT aussi l'inintelligence des philosophes et des économistes du xviii" siècle, qui, à commencer par Montesquieu, n'ont jamais •vu dans ces colonies qu'une cause d'affaiblissement pour la mère patrie.
Tout ce que la France perd au xviii' siècle, c'est l'Angleterre qui en bénéficie. C'est elle désormais qui va régner sur les océans, promener partout son pavillon souverain, faire le commerce de l'univers et s'enrichir de tous les profits qu'il apporte ; et tandis que le commerce développera chez elle l'industrie, avec ses colonies elle étendra en même temps partout sa langue, sa race et son influence. Elle a trouvé enfin la voie longtemps cherchée à ses ambitions. Elle ne demandera plus, comme au moyen âge, au temps do la guerre de Cent ans, à prendre pied sur le continent, à conquérir une partie de la France pour s'assurer le rang auquel elle prétend. Elle a tourné ailleurs ses ardeurs conquérantes. En Europe, elle aspire à jouer surtout le rôle d'arbitre qui maintient l'équilibre et y dépensera au besoin son argent et le sang de ses soldats : toujours ennemie d'une puissance qui menace do devenir prépondérante, toujours amie d'une puissance qni s'élève. Pendant ce temps, elle poursuit d'autre part, avec une admirable constance, le progrès de sa domination maritime. Depuis IGSS, elle a accompli sa révolution intérieure et trouvé la paix dans la monarchie constitutionnelle, dans un certain juste-milieu de l'autorité d'un souverain et de la liberté politique. Elle possède un gouvernement en accord avec les voeux de la nation. Toutes ses forces désormais s'emploient entièrement à assurer la grandeur de la nation. A la reine Anne succède la dynastie des Georges. Marins, marchands, industriels, hommes d'Etat, chacun dans leur sphère et selon leur intelligence,
s'associent de leur mieux Jr l'œuvre commune. Les hommes politiques auront pour mission de débarrasser l'Angleterre des concurrents qu'elle peut avoir à redouter : la mission des autres sera de les retnplacer. L'ennemi i vaincre d'abord pour l'Angleterre c'est la France, et la tâche lui est d'autant plus aisée que la France le plus souvent s'abandonne elle-même.
A la date de 1763, au moment où finit la guerre d-e Sept ans, on potivait considérer la victoire de l'Angleterre comme l'une des plus complète^ qui aient été jamais remportées. Notre marine militaire est presque détruite, la plupart de nos colonies nous sont ravies. Notre commerce est ruiné. En Europe même, le roi de Prusse a conquis le droit de parler aussi haut, plus haut même, que le roi de France ou l'empereur d'Autriche. C'est Frédéric II vraiment qui pourrait dire qu'on ne peut plus tirer un coup de canon sans sa permission; mais Frédéric II, pas plus que la grande Catherine, n'est un rival pour les ambitions de l'Anghaerre. Ni l'un ni l'autre ne peut songer à la domination de l'Océan. La terre ferme suffit à tous deux : ils y sont cantonnés. La planète tout entière appartient à l'Angleterre seule. Tous les océans sont traversés par ses flottes. Tous les produits de l'Occident et de l'Orient s'échangent dans ses entrepôts. Le vers du poète :
Le trident de Neptune est le seeptre du monJe,
est devenu à la lettre une réalité.
A ce moment pourtant va surgir un dernier événement politique, dans l'histoire du xviii" siècle ; événement imprévu entre tous, et dont les suites seront incalculables. Moins de quinze années après la fin de la guerre de Sept ans, à l'heure où l'Angleterre semble le plus complètement triomphante, voici que la principale colonie, la plus riche, la plus exclusivement anglaise, la colonie de l'Amérique du Nord, se met en rébellion contre la mère-patrie, refuse de recevoir plus longtemps sa loi, revendique son indépendance. Toutes les forces de l'Angleterre victorieuse seront insuffisantes à réduire cette insurrection. Après six années do lutte acharnée, elle sera obligée de s'avouer vaincue, contrainte h reconnaître l'indépendance des rebelles. Ceux-ci ont trouvé une alliée dans la France désireuse de venger ses récentes humiliations; ils ont trouvé leur meilleur soutien dans leur propre courage, dans leur amour de la liberté, prêt à tous les sacrifices ; ils l'ont trouvé aussi dans le génie militaire et la vertu de leur chef, Georges Washington. La république des États-Unis a désormais sa place au soleil. Pendant un siècle, elle ne cessera do grandir, jusqu'à ce que, par sa population, sa prospérité, sa richesse et son activité féconde, elle soit devenue l'un des empires les plus considérables du monde.
Deux faits sortent de cette insurrection, peu grave en apparence, dont Boston donne le signal, mais qui tous deux iront croissant en importance il mesure que le temps marchera. L'Angleterre a désormais une rivale sur les mers, capable non sans doute d'empêcher qu'elle ne prospère, mais capable d'empêcher qu'elle tienne à peu près seule toute la place. Voici le second fait: l'Amérique, qui depuis le jour où elle a été découverte n'a compté jusqu'ici que comme une sorte d'annexé de l'Europe, l'Amérique s'est émancipée ; désormais elle comptera pour elle-même. Après les États de l'Union, les colonies espagnoles du Mexique, de l'Amérique du Sud, suivant l'exemple du Nord, s'affranchiront à leur tour de la domination européenne. Le nouveau continent, avec dos fortunes diverses, aura sa vie indépendante et propre. Il ne recevra plus la loi. L'Amérique du Nord, dotée d'un sol merveilleusement fécond, où
SIKCLE (DIX-IIUITIKMK
'2'iV.\ — SIÈCLE (DIX-HUITIKMR)
abondent tontes les ricliosscsafii'icoles et minières, aux mains d'une race à laquelle ne manquera aucune énergie, aucune industrie, qu'anime le souffle fécond do la liberté, bicniot ne se contentera plus d'exploiler pour elle seule les trésors dont elle est en possession. Elle fera de la vieille Europe sa contribuable ; elle ira porter sur tous les marchés de l'ancien monde son coton, son pétrole, SCS blés, SOS viandes, ses produits industriels. Elle aura même ses romanciers, .ses poètes, ses historiens, ses pliilosopbes aussi bien que ses novateurs religieux. La splière de la civilisation, jusque-là bornée à l'Europe, s'est agrandie, comme celle de la politique. Tel est le spectacle auquel nous assistons aujourd'hui. Telles sont les conséquences des événements accomplis il y a cent ans au delà de l'Océan.
II. — Le xviii" siècle .^ktistmjue, littéraire, scientifique et philosophique.— On a pu résumer en quelques pages les faits matériels de lapolitique au xviii' siècle ; pour parler comme il conviendrait de l'œuvre de ce siècle dans l'art, la littérature, la science, la philosophie, ce ne serait pas trop d'un volume entier. C'est ici, en effet, qu'est sa gloire véritable, son action féconde et vraiment originale. On se bornera à indi<|uer dans cet article les lignes principales, renvoyant pour les détails aux articles spéciaux renfermes dans ce Dictionnaire, et demandant pardon au lecteur des omissions inévitables dans cette revue trop rapide.
Nous commencerons par dire quelques mots des arts.
Les arts. — Depuis plus d'un siècle déj!i,le génie antique de la Itenaissance italienne languissait comme épuisé par son effort.De Michel- Ange, l'architecture et la sculpture étaient tombées au cavalier Bernin ; la peinture, de Raphaël, de Titien, de 'Véronèse à Tiepolo et Ji Guide Reni ; le xvii" siècle av,iit déjà été pour elle la pleine décadence. Elle n'avait plus eu un seul peintre à meure en comparaison de Mignard, de Lebrun ou de Rigaud. La Hollande, si originale et si brillante en ce même xvii" siècle avec Rembrandt, Paul Potter, Van Ostade et Cuyp, n'avait brillé que pendant deux générations à peine; sa splendeur artistique avait disparu en même temps que sa grandeur politique. L'Espagne n'avait point vu naître d'artistes capables de succéder à Velasquez ou à Murillo. La Erance seule compte dans les arts du dessin au xviii" sièle. Un seul pays doit être mentionné à côté d'elle; l'Angleterre. Elle a déjà produit un grand caricaturiste, un peintre terrible de la réalité, Hogartli. Elle produit alors un vrai peintre, un coloriste charmant, un portraitiste plein de grâce, Joshuah Reynolds. De lui sortira l'école anglaise moderne. D'autres à côté de lui, imitant les Hollandais comme lui-même s'inspire de Van Dyck, s'exercent au paysage et regardent la nature en face. Ils auront pour disciples les Constable, les Bonnington, qui à leur tour exerceront une si grande influence sur les paysagistes français du XLK' siècle.
L'art français du xviii' siècle connaît à peine ce que font ses voisins d'outre-Manclie. Il suit sa voie, et c'est lui qui en Europe est surtout admiré. Ses sculpteurs ne seront j)as les indignes .successeurs de nos maîtres français du xviii" siècle. Pour ne citer que deux noms, Pigalle et Houdon légueront à la postérité d'admirables ouvrages. Clodion exécutera des statuettes exquises, dans leur grâce un peu sensuelle. L'architecture française continuera, avec Soufflet, la grande tradition de la Itenaissance. Mais c'est dans la peinture surtout que la France aura produit au xviii' siècle une école vraiment originale. VVatteau meurt dès les premières années de la Régence. iMais pendant un demi-siècle sa puissante
influence se fera sonlir. Une peinture tonle nouvelle, pleine de charme et de finesse, est éclose. Après Watteau viendront les Boucher, les Vanloo, les Latour, les Chardin, les Pater, les Lancret, les Fragonard , les Greuzo , peintres aimables d'une société élégante, polie, un peu raffinée, un peu voluptueuse, k côté d'eux une légion do dessinateurs délicats, de fins graveurs produiront des estampes, illustreront les beaux livres. Le côté faible de cet art charmant sera qu'il songe seulement à plaire à une aristocratie qui vit trop elle-même de la convention et se tient trop à l'écart de la franche nature et de la réalité. Son écueil sera le luaniérisme, la recherche de la fausse élégance, la convention. Une réaction deviendra nécessaire pour sauver l'art de la fadeur et de la mièvrerie. C'est encore de la Franco qu'elle sortira. David apparaît, rapportant le culte de l'antiquité, osant regarder la nature en face. Il fait à son tour une véritable révolution. On en verra les conséquences fécondes dans l'art français du XIX" siècle, alors mêiuo qu'une réaction nouvelle se sera produite contre les faux Grecs et les faux Romains que David a essayé de représenter.
Dans la musique, la France, au xvii» siècle a reçu de l'Italie l'étincelle sacrée. Au xvtii' siècle, le Florentin Lnlli a des héritiers bien français. Rameau brille dans toute sa gloire. Monsigny, Dalayrac. Pli i lidor, Grétry, Français d'adoption comme de génie, créent chez nous l'opéra-comique, clair, spirituel, parfois ému, parfois élevé, qui se poursuivra au siècle suivant. Dans la musique pourtant, la France n'atteindra point encoro au premier rang. Les deux sources de profonde inspiration de l'art ossentii'llemcnt moderne sont ailleurs. Elles sont en Allemagne, qui produit Gluck après avoir produit Hn-ndel et Sébastien Bach, en attendant qu'elle produise Mozart, Haydn et Beethoven ; elles sont en Italie quia Pergolèsc et Cimarosa et qui se prépare àenfanter Rossini.Bellini, ses incomparables artistes ducommencenientduxix"' siècle. Paris est du moins le clianip de bataille que se. disputent les deux écoles du chant et de l'harmonie. La querelle des gluckistes et des piccinistes passionne durant plusieurs années tout ce qui a des oreilles en France.
Le ynouremenl litiéraiie. — Le .xviii' siècle est une dos plus magnifiques époques littéraires qui jamais aient été vues. L'Angleterre, qui avait eu auparavant des poètes comme Chaucer, comme Shakespeare, comme Milton, voit, au souffle de la liberté, naître à la suite de Locke Tes vrais fondateurs de la presse anglaise. Elle enfante des pamphlétaires comme Swift, des moralistes comme Addison et Sterne, des liistoriens comme Hume et Gibbon, des romanciers comme Daniel Defoe, Richardson et Fielding, des autours dramatiques comme Sheridan, dos critiques comme Johnson, Iles orateurs et des hommos d'Ktat comme Horace Walpole, Lord Chailiam, comme bientôt Fox et le second Pitt. Dans la poésie didactique, Tiiomson et Pope auront de leur vivant des noms glorieux.
Le mouvement littéraire de l'Allemagne ne se produira que dans la seconde moitié du siècle. Depuis Luther, il semble que le génie de l'Allemagne sommeille. Mais il va se réveiller avec un incomparable éclat. Aucune renaissance ne sera plus extraordinaire que celte renaissance germanique si longtemps attendue. Voici KIopstock, voici 'Wieland, voici surtout les trois noms glorieux entre tous : Lessing, Gœtlie, Schiller. Le caractère de celte renaissance sera une réaction contre l'influence de la littérature française que subit l'Allemagne depuis le commencement du siècle : mais, môme en réagissant contre la littérature française, elle lui devra beaucoup, pour
l'ordre, pour le goût, pour la clarté. Elle y joindra de son fond une inspiration neuve et profonde, une ardente imagination. A son tour cette littérature exercera au xix' siècle une action considérable sur la littérature française, à l'époque de la rénovation romantique.
En attendant, au xviii' siècle, c'est la France qui , dans la littérature comme dans les arts plastiqués, mène le cliœur des nations. Les Allemands viendront tard, les Anglais ne sont guère lus qu'en Angleterre ; les écrivains pour lesquels on se passionne et qui agissent partout sur les esprits, ce sont les écrivains français. Jamais plialange plus intéressante ne se montra animée d'une plus noble ardeur : ce sont d'abord Voltaire et Montesquieu, ouvriers de la première heure, qui apparaissent dès les premières années de la Régence. Montesquieu tombera au milieu de la route, mais mort il continuera à agir autant que vivant. Voltaire écrira et conduira le mouvement jusqu'à son dernier jour en 1778. L'épopée, le théâtre, l'histoire, la poésie légère, le conte, le roman, le pamphlet, la correspondance en prose et en vers, tous ces instruments ne seront pas de trop pour employer sa prodigieuse activité. Puis h la génération suivante, de nouveaux ouvrinrs accourront en foule pour mener à bien l'œuvre de la pensée française. Jean-Jacques Rousseau, d'Alembert, Diderot, Buffon, les encyclopcdistes n'auront pas moins d'admirateurs à Londres, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, en Italie, qu'à Paris même. Beaumarchais enlin, par ses satires liardies, renouvellera une fois encore la comédie française, comme avant lui Marivaux l'avait renouvelée déjà par ses intrigues déliées, ses analyses raffinées, et sa délicatesse un peu subtile. Il suffira d'avoir ici rappelé ces noms.
Le mouvement scieniifique. — La science, di'jà en honneur au xvi» et au xvii' siècle, s'élève de plus en plus dans l'estime du xviii'; elle y prend son rang à l'égal de la littérature ou de l'art. La conquête de la vérité dans tout ordre des connaissances apparaît comme l'un des plus nobles emplois qui puissent être faits de l'intelligence. De toutes paits des sociétés savantes se fondent sur le modèle de l'Académie (les sciences de Paris pour propager les découvertes et récompenser les savants. Les souverains encouragent les sciences, les grands seigneurs se piquent d'apprendre, les femmes mêmes ne veulent point rester étrangères aux spéculations scientifiques. M"' du Chàtelet et Voltaire rédigent des mémoires pour l'Académie des sciences. Si en mathématiques le xviii" siècle ne voit point apparaître de découverte capitale comme celle de la géométrie analytique ou du calcul infinitésimal, les mathématiciens illustres, les géomètres comme Clairaut, les algébristes comme Maupertuis, d'Alembert, Euler, Condorcet, Lagrange, ne manquent point. Laplace, par le calcul, fait rentrer tout le système solaire sous l'empire de la loi de la gravitation aperçue par Newton. L'astronomie devient de jour en jour une science plus précise, en même temps qu'elle perfectionne ses instruments d'observation. Les sciences naturelles avec de Jussieu, avec La Condamine, avec Buffon, avec Linné, avec Daubenton , avec Lamarck , font le catalogue des êtres vivants, étudient leurs organes, s'efl'orcent d'établir des classifications naturelles, ou essaient de résoudre le grand problème de l'origine et des transformations de la vie. La physiologie commence ses travaux féconds. Enfin la chimie moderne naît avec Lavoisier. La décomposition de l'eau détruit à tout jamais la vieille théorie des quatre cléments. Ici encore c'est la France qui aura le plus d» noms illustres à énumérer.
L'industrie progresse tandis que la science
poursuit ses recherches. La machine à vapeur a été inventée. Elle va transformer toutes les conditions de la production industrielle. Demain la même machine dirigera les vaisseaux et s'appellera le bateau à vapeur; demain encore elle s'appellera la locomotive et poussera à travers les continents les trains sur les chemins de fer.
Le mouvement philosophique. — C'avait été la pliilosophie métaphysique et spirituaiiste de Descartes qui avait domino le xvii« siècle. La méthode du doute philosophique, servant non pas à douter, mais au contraire à échapper au doute, h saisir d'abord la pensée comme la preuve de l'existence de l'âme, puis à s'élever aussitôt de l'âme humaine à Dieu, cette méthode où la raison semblait venir si heureusement à l'aide de la révélation, avait été aussitôt accueillie avec ardeur par les théologiens catholiques. La philosophie cartésienne est celle que propagent au xvii= siècle Arnauld, Malebranclie, Bossuet, Fénelon. Le caractère de la philosophie duxviii" siècle est la réaction contre le cartésianisme. Elle a pour maître, non plus Descartes, mais le philosophe anglais Locke, d'après lequel toutes nos idées nous viennent par les sens et ne sont que des abstractions et des généralisations de nos sensations, pour dire le vrai mot, des sensations transformées. La philosophie de Locke, qui a commencé par conquérir les esprits en Angleterre, se répand bientôt sur le continent. Voltaire se fera son apôtre le plus ardent, comme celui des idées scientifiques de Newton. Plus tard, Condillac, dans un livre qui est un modèle d'exposition, coordonnera tonte la doctrine de l'empirisme et essaiera d'expliquer tous les problèmes de l'origine des idées, des signes, du langage. Ses théories feront loi jusqu'aux premières années du siècle suivant. Un sensualisme, tantôt élevé, quelquefois brutal et grossier : telle est la philosophie dominante du xviii' siècle. En Angleterre, une école, l'école écossaise, fort peu engagée dans les systèmes, s'occupant assez peu des conclusions métaphysiques, se développe durant la seconde moitié du siècle ; elle se plaît surtout à observer et à décrire les phénomènes de l'intelligence, elle essaie de classer les fonctions et les facultés de l'esprit humain, de trouver les lois de l'association des idées. On pourrait dire qu'elle a fondé définitivement les études psychologiques, qui tiendront une si grande part dans la curiosité du xix° siècle. Le spectacle que nous offre l'Allemagne est plus important encore. La pensée de Leibnitz se poursuit et se continue d'abord, sans exercer d'action au dehors, ni produire de noms illustres, jusqu'à ce qu'enfin paraisse Emmanuel Kant. Celui-ci sera le plus puissant rénovateur de la philosophie. On peut dire que de lui sortira tout le mouvement du siècle qui va suivre. Sa Critique de la raison pure ruinera tout à la fois la métaphysique cartésienne et l'empirisme de Locke. Il fera toucher du doigt le caractère relatif de toute connaissance humaine ; il montrera que nous connaissons seulement les impressions causées en nous par les objets du dehors, et jamais à vrai dire les objets en eux-mêmes. Mais Kant, au moment même où il poursuit ses plus profonds travaux, n'est, même en Allemagne, pour ainsi dire qu'un solitaire. Il a devancé son temps : c'est à peine si quelques rares disciples l'écoutent. C'est après sa mort que s'exercera son action féconde ; ce sont ses livres qui conduiront la révolution qu'il prépare, et non pas lui.