‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 447 sur 459 · III. — L'esPKIT du .XVIll' SIÈCLE ET LIÎ RÔLE DE LA · texte numérisé non relu

III. — L'esPKIT du .XVIll' SIÈCLE ET LIÎ RÔLE DE LA

France. — Quand on a terminé cette analyse et achevé la revue rapide de l'activité du xviii» siècle sous toutes ses formes diverses et multiples, on a tout montré, hormis justement ce qui est le trait essentiel de ce siècle, ce qui fait son unité en

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mOime temps que sa grandeur. C'est li ce qu'en Unissant il importo de mettre bien en relief. Kxposer ce caractère, c'est défiiur le rôle de la France. Le xviri" siècle, c'est elle et pour ainsi dire plie seule. C'est elle que l'iiistorien aperçoit sans cesse ; c'est autour d'elle que lu monde paraît tourner. Elle a beau dans l'ordre politique être humiliée, c'est îi elle qu'appartient l'empire intellectuel et moral ; et contre cette domination nul ne proteste. C'est au moment même de ses plus ftrands revers qu'elle apparaît le plus puissante. Elle donne le ton aux mœurs et aux esprits, comme «Ile le donne à la mode. Sa langue est devenue ce qu'était deux cents ans auparavant la langue latine , la langue internationale , celle en laquelle les hommes qui pensent s'entendent les uns les autres, de Londres à Saint-Pétersbourg. Ses écrivains n'écrivent pas seulement pour leurs compatriotes: ils écrivent pour tout l'univers. Ils dispensent la gloire aux souverains qu'ils louent: ils sont comme les arbitres des nations. C'est leur pensée qui va partout éveiller les intelligences. Une grande communion des esprits se fait gràco à eux, effaçajit les frontières, r.ipprocliant toutes les âmes en dépit des différences de races, en dépit des guerres que se font entre eux les souverains. L'Europe acquiert grâce ;\ eux le sentiment de ses intérêts communs, de ses aspirations communes. Ils répandent partout l'idée de la fraternité des hommes. Ils préparent l'avènement, lointain encore, de la fédération des peuples. Tous, à commencer par Voltaire, sont des cosmopolites bien plus que des Français: c'est pour l'humanité qu'ils travaillent, et le mot qui revient le plus souvent dans leurs livres, c'est le mot d'humanité. C'est leur faiblesse, car, de longtemps encore, la fraternité des peuples ne sera qu'un beau rêve, et l'idée de patrie restera la source la plus sûre des vertus publiques et privées ; c'est pourtant aussi leur gloire.

Le xviii" siècle est tout ensemble un siècle de négation et d'affirmation. Il a essayé tout à la fuis de détruire etd'édiiier. Ce que l'on a vu d'abord, ce sont les ruines qu'il a entasîées, et souvent on n'a vu de lui que la négation. Ce que l'on voit quand on l'étudié de plus près, c'est qu'il a été avant tout un siècle de foi. S'il a été si ardent à renverser, c'est qu'il voulait faire une œuvre nouvelle et que, pour élever le monument nouveau, il fallait d'abord faire la place nette.

La foi du xviii» siècle, c'est la foi dans la raison, la foi en la nature humaine, la foi en l'énergie, en l'activité. Son but, c'est d'affranchir l'activité et l'énergie, la nature liumaine, la raison, de toutes les routines, de tous les obstacles qui les arrêtent et les paralysent. Le xvi' siècle avait été une protestation contre les règles où l'on prétendait enchaîner la pensée. IWais cette protestation n'était pas sortie de l'ordre thôoliigique. Dans les pays demeurés catholiques , l'Église romaine était restée maîtresse, en tout ce qui touche aux matières religieuses, de l'intelligence et de la conscience. Dans les pays devenus protestants, la Héforme s'était bornée à substituer l'autorité de l'Ecriture à 1 autorité de l'Eglise. Le xviii" siècle s'affr.inchit également et de l'Eglise et de l'Ecriture. Il n'accepte qu'un seul juge en toutes matières, ou profanes ou religieuses, qu'une seule autorité : la raison. Aux seules lumières de ce flambeau infaillible, le seul capable d'éclairer le monde, l'esprit humain somme à sa barre toutes les puissances qui jusqu'ici ont conduit et dominé le inonde. Il entend leur demander à toutes des comptes sévères. La pliilosopliie seule désormais doit gouverner le monde, y établir la vérité, y faire régner la justice. Le catholicisme et le protestantisme ont également trouvé leur base dans la doctrine de la déchéance et de la rédemption ;

ils ont proclamé la corruption de la nature humaine ; le xviii" siècle, héritier du paganisme et de l'esprit de la Renaissance, osait en proclamer tout au contraire la bonté. Les réformateurs du xvi'= siècle étaient des théologiens ; les réformateurs du xvin' siècle sont des philosophes.

Uo là leurs audaces nouvelles, inouïes. Ils s'attaquent aux doctrines religieuses d'abord. Ils combattent également toutesies ortiiodoxies.nevoyant que des imposteurs et des fous dans tous ceux qui ont prétendu parier au nom de la divinité et imposer aux hommes ce qu'ils devaient croire. Comme le sentiment mystique leur fait défaut, comme leur érudition historique est insuffisante, ils comprennent peu do chose à l'institution et aux transformations des religions, ils ne voient guère en elles que des instruments d'abrutissement, ils n'aperçoivent que le sang qu'elles ont fait couler; ils croient faire œuvre sainte en travaillant de toutes leurs forces à purger la terre de ces monstres. Les uns rêvent la religion pur-e d'un Dieu unique. Dieu de vérité, père de tous les hommes, que tous adoreront dans les mêmes sentiments de charité universelle et de tolérance réciproque ; les autres vont plus loin encore et s'avancent jusqu'il l'athéisme, jusqu'à l'opicurisme do Lucrèce, n'ayant devant les yeux qu'un seul idéal : l'humanité, le triomphe de la raison. Dans l'ordre de la science ils ne s'arrêtent pas plus que dans l'ordre philosophique devant les révélations. Essayer d'arracher a la nature ses secrets ne leur semble plus une impiété. La planète est explorée en tons sens, les divers règnes de la nature sont interrogés, l'anatomie, la physiologie sont mises en œuvre; il faudra que la géologie révèle l'origine de la terre, comme l'histoire étudiée de près racontera les révolutions de l'humanité en révélant les causes de la grandeur et de la chute des empires. L'intelligence humaine, en dépit de toutes les obscurités, cclaircira les problèmes, quels qu'ils soient, qui l'environnent. Elle aura le dernier mot des choses à force de volonté et de persévérance. Ses erreurs mêmes bientôt rectiliées, lui seront profitables.

Mais le xviii" siècle n'est pas seulement avide d'indépendance religieuse et philosophique, avide de science, il est avide aussi de justice sur la terre. Ce que la pensée française aperçoit, le voici : dans l'ordre politique, c'est une royauté qui se déclare de droit divin et commande absolument à plus de vingt millions d'hommes : dans l'ordre social, c'est une organisation fondée sur les castes et les privilèges. Toutes les immunités et tous les avantages sont pour les uns, toutes les charges pour les autres. Depuis longtemps cette monarchie ne se fait sentir que par l'oppression ; depuis longtemps aussi, tous ces privilégiés ne compensent plus par aucun service les droits dont ils jouissent. Depuis longtemps, des haines se sont amassées d'une part aussi bien que les mépris et les outrages de l'autre. La guerre intestine est dans les esprits. La philosophie cite à son tribunal et cette monarchie despotique, et cette organisation sociale. Elle fait voir l'injustice des uns et l'oppression des autres. Au nom de la raison, elle formule sa condamnation sévère. C'est Voltaire (jui, dans ses pamphlets, tantôt raille, tantôt flétrit les abus divers ; c'est Montesquieu qui oppose à l'état de la France la libérale constitution anglaise et les mérites du gouvernement représentatif; c'est Rousseau enlin qui fait entendre la voix révoltée et grondante du peuple et proclame que la souveraineté n'est nulle part ailleurs que dans la volonté populaire. Il semble que la royauté d'une part, de l'autre les corps privilégiés travaillent de leur mieux à seconder l'œuvre des philoso])hes et à démontrer combien en effet l'iniquité sociale est intolérable. Enfin, les conflits

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éclatent et les doctrines de la pliilosophie ont porté leurs fruits. Le peuple se lève, et ce qui sort des Etats-Généraux, c'est la ruine de la vieille monarcliio et du vieil ordre social; c'est la révolution ; c'est une France nouvelle qui troublera l'univers et ébranlera tous les trônes (V. Itcvolution française) .

Voilà l'œuvre du xviii' siècle. Siècle d'orages qui est venu, lui aussi, apporter au monde non pas la paix, mais la guerre. Siècle redoutable, sur lequel différeront longtemps encore les jun;emenls suivant les convictions ou les passions. Siècle où tous les écrivains ont été des combattants et des apôtres, bien pins que des artistes, auquel a manqué la sérénité intellectuelle et littéraire, mais auquel aucun de nous ne saurait contester ni la puissance, ni la sincérité, ni l'ardente inspiration de la vérilé et de la justice. Siècle, dirions-nous, après avoir fait la balance de ses vertus et de ses vices, le plus grand, le plus noble, le plus fécond par ses conquêtes de tout ordre, si le xix" siècle n'avait suivi. Mais le xviii" siècle peut revendiquer sa part de gloire jusque dans les conquêtes du xix" siècle. Ce sont nos pères qui ont ouvert la voie : nous n'avons fait que les y suivre ! , [Charles Bigot.)

SIECLE (DIX-.>'El^VIE.>li':). — Histoire générale, XXVI ; Histoire de France, XXWll. — Quoique dix liuit années nous séparent encore de la fin du XIX" siècle, on peut affirmer qu'aucun autre siècle n'a vu s'accomplir d'aussi profonds changements dans la condition matérielle et morale du genre humain. Il y a eu des époques aussi agitées; il n'y en a pas eu d'aussi fécondes. C'est que jamais les hommes n'ont eu au môme degré la notion et la passion du progrès; jamais le but n'a été si bien marqué, ni la victoire de la civilisation sur la barbarie aussi pleinement assurée; jamais enfin les conquêtes de l'esprit humain ne furent aussi irrévocables.

Cette vérité n'est méconnue que par ceux qui regrettent les institutions du passé, et par ceux qui ne voient dans l'histoire que les révolutiims et les baiailles. Quand on embrasse l'ensemble des événements, on constate sans peine qu'à travers les péripéties du drame politique, que même aux heures de trouble ou de réaction, la grande masse de l'humanité marche désormais d'un pas rapide et continu dans la voie que la Révolution française a sinon ouverte, du moins éclairée et déblavée iV. liévolulion /ru/i^aise).

Ce n'est sans doute pas céder à l'entraînement d'un patriotisme excessif que de se placer au point de vue français pour partager le xi.x° siècle en trois grandes périodes, la première finissant à la chute de Napoléon, la seconde se terminant par la révolution de 18-lS ; nous sommes dans la troisième. Car le renversement de l'empire frança'

n'étaient garanties contre l'arbitraire : la police disposait des biens et des personnes; les conseils de guerre, les décrets, les coups de force suppléaient à ce que les lois ont toujours d'insuffisant pour le service du despotisme. Le Concordat, qui restaurait l'Église pour en faire un instrument de règne, ne put la préserver des rigueurs du pouvoir. L'Université impériale devait établir la discipline dans les esprits. Le blocus continental et les droits réunis autorisaient une sorte d'inquisition, et la conscription, de moins en moins supportable, faisait des préfets des chasseurs d'hommes, i/égalité même était violée par la création d'une nouvelle noblesse, et lea majorais portaient atteinte au Code civil.

Si les libéraux n'ont pas craint de s'allier plus tard aux bonapartistes, si l'on put soutenir et faire croire que l'Empire avait été la continuation, et non la destruction de la Révolution française, c'est parce que la Restauration ramena les émigrés, inquiéta les acquéreurs de biens nationaux, rétablit la religion d'Etat, ébranla le principe de l'égalité de partage dans les successions ; c'est surtout parce que l'hmpirs avait hérité des conquêtes extérieures de la République, et que la chute de Napoléon nous les fit perdre.

n est vrai que la gloire militaire ne nous manquait pas. Elle suffit longtemps à nous faire oublier tout le reste; la France en fut enivrée. De bonne heure cependant on put discerner chez le moderne César les symptômes de la fièvre ambitieuse qui devait le jeter dans des entreprises de plus en plus vastes. Méprisant le droit et les traités, il ne laissait pas plus de sécurité à ses voisins que d'indépendance à ses alliés, que de repos à ses sujets. Ses deux plus grandes fautes, l'invasion de l'Espagne et l'invasion de la Russie, sont dans la logique de son caractère. L'histoire impartiale ne reconnaît pas la différence qu'on a prétendu saisir entre la modération du Consulat et les excès de l'Empire. Saint-Domingue annonçait Moscou, et le meurtre du duc d'Enghien annonçait le guet-apens de Rayonne. La conquête française propagea quelques-uns des principes de notre Révolution, ébranla en Europe plus d'une institution surannée. Mais les peuples, humiliés et foulés, ne nous surent aucun gré de ce bienfait; l'oppression qu'ils subissaient avec nous et par nous suscita des ressentiments profonds et vivaces, rallia les cœurs autour des souverains dépouillés ou abaissés, prépara la réaction monarchique et féodale. Les dogmes de 89 furent compromis par les triomphes de Napoléon avant de l'être par ses revers. Ces revers étaient inévitables; 1814 fut une délivrance pour la plus grande partie de l'Europe. La France même respira. Sans la sanglante équipée des Cenl-Jours et les maladresses des Bourbons, on aurait pu croire qu'un édifice dura-

permit au Congrès de Vienne de fixer pour un I ble allait s'élever sur les ruines du nouvel empire

assez long temps l'équilibre des puissances, et le journées de février marquèrent le déliut dune nouvelle ère de luttes et de transformations.

Le 18 brumaire livrait la France à un homme dont la politique peut se résumer en deux mots : à l'intérieur, la compression ; au dehors, la conquête. Le travail d'organisation dont on fait honneur au Consulat ne fut à beaucoup d'égards qu'un retour à l'ancien résiine, et le pouvoir de Napoléon fut plus absolu que celui de Louis XV, car il n'y avait même plus de privilèges ni de corporations qui pussent résister. Les libertés publiques furent sacrifiées les premières ; les constitutions consulaire et impériale réduisaient à de vaines apparences la part que la nation prenait à son gouvernement. La tribune muette, la presse soumise à la censure et à la confiscation, faisaient silence pour que la voix du maître fiit seule en

d'Occident. Mais ISlô, en donnant une force irrésistible àlaréaction, prépara la ruine de laroyauté. Tandis que le Congres de Vienne répartissjit les provinces comme des fermes, et les populations comme des troupeaux, la Sainte-Alliance ébauchait un système de fédération européenne. Mais ce n'était qu'un contrat d'assurance mutuelle contre le progrès politique. Il y eut un aréopage international, mais il ne rendait d'arrêts que contre la liberté. Tant que la France resta sous le lé^imo sorti de nos défaites, ces arrêts furent exécutes, en Italie par les Autrichiens, en Espagne par l'armée française. Toutefois cet équilibre ne pouvait être stable. Le Nord pesait d'un poids trop lourd sur l'Occident. La politique des Nicolas et des Metternich était aussi aveugle et impuissante qu'elle semblait forte et habile. Aussi devait-elle aboutir à une révolte, et c'est de la France, c'est

tendue ; ni la propriété, ni la liberté personnelles de Paris que devait partir le

signal.

D'abord assez bien accueillis, les Bourbons ne tardèrent pas ii se rendre odieux par leurs allures et leurs maximes encore plus que par leurs actes. Le gouvernement do la Restauration, même sous RI. de Villcle, fut plus libéral que celui de l'Empire, car il resta parlementaire ; mais il se déclarait hostile ii la Révolution, i|uc Napoléon du moins avait l'eiiit de respecter lorsqu'il l'encliaînait. La nation lut plus blessée d'être traitée en pénitente que d'être trailée en esclave; on pardonne moins les afl'ronts que les violences. L'iinipirc ressemblait plus h l'ancien régime en réalité, moins en apparence. Peut-être Cliarles X aurait-il pu se maintenir sans la folie des ordonnances; il est vrai ([ue les ordonnances étaient l'application légitime do la théorie du droit divin.

La Révolution de Juillet battit en brèche l'œuvre du congrès de Vienne ; elle commença d'afl'ranchir l'Occident. La Belgique put se séparer de la Hollande. Le Portugal et l'Espagne ne, tardèrent pas il entrer dans les voies constitulionnelles. D'autre part la Pologne fut écrasée, l'Autriche conserva sa prépondérance en Italie ; les trois empires du Nord restèrent dans leur immobilité. Il y eut comme un partage de l'Eui'ope entre le mouvement et la résistance, entre l'avenir et le passé. En Franco la Révolution grondait ; à Vienne, à Berlin, h Pétersbourg, la réaction était toujours toute-puissante ; une crainte mutuelle maintenait la paix.

L'explosion de 1848 allait mettre aux prises les deux principes. Le gouvernemejit de Louis-Philippe avait pu rétablir l'ordre matériel, contenir les ardeurs belliqueuses déchaînées par la victoire de Juillet, organiser le pouvoir de la bourgeoisie. Il ne sut ni suivre ni comprendre le progrès des idées démocratiques. Il n'était ni odieux par son origine, ni tyranniquo dans ses actes ; il ne fut qu'étroit et obstiné. Il avait formé une armée puissante, donné l'impulsion k l'enseignement primaire, et favorisé le dôvelnpjieraent de la prospérité matérielle. Mais il était étranger au mouvemeiit desesprits. Tandisque la partie la plus intelligente de la nation était possédée du désir d'améliorer les institutions sociales, tandis que les philosophes, les utopistes, les romanciers, agitaient hardiment et éloquemment toutes les questions relatives au sort des classes ouvrières, le pouvoir restait le serviteur de la haute bourgeoisie, dont il défendait le monopole industriel par des lois prohildtives, et le monopole politiciue parle cens. L'oligarchie gouvernante s'isolait de plus en plus, refusant même de se recruter hors du cercle des gros contribuables. Le roi était vieux et timide; son ministre était invinciblement attaché aux maximes d'un parlementarisme dont la loi électorale faisait une fiction, puisque le pays légal était de plus en plus difl'érent du pays réel. Une monarchie de transaction inspirait peu de dévouement à ses partisans ; elle s'écroula presque sans résistance sous un choc qui ne semblait pas devoir être mortel.

Le 24 Février est pour nous la date de l'avènement de la démocratie. Le suffrage universel a pu être mutilé, tiompé, intimidé; on n'a plus essayé de l'abolir. Dans les premiers temps de la seconde république, on crut i de plus vastes conquêtes ; on crut à une transformation radicale et prompte des rapports du capital et du travail. On se flatta d'introduire, par des réformes législatives et par des actes de gouvernement, une justice plus rigoureuse dans la disiribution des fruits du travail et des jouissances de la vie. Le peuple des grandes villes, saisi d'enthousiasme et enivré d'espérances, réclama du pouvoir une nouvelle organisation de la fociét'', révolution que la littérature avait représentée comme désirable et facile. La France n'était pas seule agitée. Le contre-coup de la Révolution de ISiS porta bien plus loin que

celui de la Révolution de 18:il). Les monarchies étrangères, elles aussi, avaient vieilli, et les peuples s'étaient lassés. L'esprit nouveau avait fait de vastes conquêtes, en dépit de toutes les polices; les nationalités opprimées commençaient h prendre conscience d'elles-mêmes. L'Italie, déjà remuée par l'encouragement que Pie IX avait d.mné aux idées libérales, s'insurgea et contre ses tyramieaux indigènes et contre l'Autriche qui les soutenait. L'Autriche se disloqua; ses sujets allemands voulaient des institutions plus libres, ses sujets non allemands une existence plus distincte. Berlin eut aussi des émeutes victorieuses. L'Allemagne se donnait une ébauche d'unité et une ombre d'empire. La Russie seule demeurait hors d'atteinte. LaPologne, écrasée après IS3Û, ne pouvait plus lutter. Partout ailleurs naissaient des constitutions, dont l'existence devait être éphémère, et l'influence durable.

L'heure de la réaction ne tarda pas à sonner. Chez nous, Paris devançait de trop loin le gros de la nation. La République était acceptée de tous, mais le socialisme faisait peur. La crise financière, industrielle et commerciale causa des souffrances profondes ; les campagnes entrèrent en défiance, et une partie de la population ouvrière de la capitale entra en fureur, poussée à bout par la misère et la désillusion. L'insurrection de juin ramena l'armée en scène, rendit la liberté suspecte, prépara l'avènement d'un sauveur. La Constituante commit la double faute de n'instituer qu'une Chambre, et de livrer le pouvoir exécutif à l'élu du suffrage universel direct. Le 10 décembre fut un premierplébiscile ; le bonapartisme, qu'on croyait presque disparu, faisait explosion ; les masses rurales étaient séduites par la légende napoléonienne, etles classes dirigeantes ontrainoes par la peur.

Dès lors la République était blessée à mort. La Législative, composée en majorité de monarchistes, j réactionnaire avec passion, ne se défia d'abord que ) de la liberté. Quand elle voulut résister au César dont elle avaii servi les intérêts, il était trop tard. ; Elle était peu capable de défendre une constitution qu'elle n'aimait pas, et qu'elle n'avait pas fait aimer. Toutes les forces qui pouvaient résister à un coup d'Etat étaient désorganisées. La résistance au 2 décembre fut tout juste assez énergique pour fournir un prétexte aux proscriptions, et ceux qui défendaient la loi furent accusés d'avoir attaqué la société. L'empire était rétabli do faitavant de l'être de nom. Une constitution (|ui ne laissait subsister qu'une ombre de représentation nationale, des décrets-lois qui effaçaient jusqu'aux derniers vestiges de toutes les libertés politiques, des plébiscites qui révélaient le profond découragement de la nation, la déportation et l'exil pour les républicains, d'habiles avances faites aux monarchistes, l'alliatice du clergé catholique, une vive impulsion donnée aux travaux publics, aux entreprises financières, tout contribuait à asseoir solidement, au moins en apparence, l'édilice du second empire.

La Révolution n'avait pas été plus heureuse dans le reste de l'Europe. Le roi de Prusse, peu propre au rôle qu'on voulait lui faire jouer, s'était retourné contre les Allemands qui prétendaient le charger de fonder l'unité nationale. La monarchie autrichienne avait eu de rudes épreuves à soutenir : elle en était sortie victorieuse, après une lutte acharnée contre les Hongrois, et grâce au concours de la Russie. L'Italie, encore trop divisée, n'avait pu venir i bout de l'armée autrichienne. Charles-Albert mourait en exil ; Venise succombait glorieusement. La républii|uo romaine était écrasce par une expédition française, et Pie IX ramenait la papauté dans les voies do l'absolutisme. Les petits princes rentraient dans leurs Etats, révo-

qaaient leurs concessions, et se vengeaient de leurs frayeurs sous la protection de la cour do Vienne. En 18Ô1 la réaction était partout triomphante. L'oeuvre du congrès de Vienne était restaurée, et la Sainte-Alliance semblait refleurir avec un Napoléon à sa tête.

Ce n'était qu'une apparence. La révolution de 1S48 avait partout laissé des traces. Les nationalités diverses soumises par la force h la domination autrichienne n'attendaient que l'occasion de secouer un joug odieux. L'idée de l'unité allemande s'était trop bien emparée des esprits pour que la Prusse, qui avait une constitution et des lois relativement libérales, ne fût pas tentée de diriger à son profit le mouvement national. En Italie, le Piémont conservait un frouvernement parlementaire, et les regards des populations opprimées se tournaient vers Turin. En France même, le suffrage universel subsistait, et ne pouvait manquer de ramener lot ou tard la liberté.

Napoléon 111 avait dit : « L'Empire, c'est la paix. » Mais il ne tarda pas à faire la guerre, entraîné par la tradition bonapartiste. Le souverain dont l'avènement arait été le plus éclatant succès de la réaction européenne donna lui-même le signal do nouvelles révolutions. La guerre de Crimée brouilla lAutriche et la Russie, affranchit les Roumains, jeta les bases de l'alliance entre la France et le Piémont. La guerre d'Italie, avec les soulèvements qui la suivirent, délivra du joug étranger la plus grande partie de la Péninsule. Tout réussissait à Napoléon 111, et il passait pour l'arbitre de l'Europe. L amnistie, les traités de commerce, le décret du 24 novembre 1860, semblaient inaugurer une politique plus libérale. Mais l'irrésolution du caractère de l'empereur et son goût pour les aventures le firent descendre peu à peu de la hauteur où la fortune l'avait placé. Un ministre de génie allait s'emparer du premier rôle dans les affaires européennes, et assurer à la Prusse le premier rang parmi les grandes puissances.

Napoléon avait préparé l'unité italienne sans en accepter toutes les conséquences: il ne se résigna pas à abandonner la papauté temporelle, et perdit le fruit d'un si grand bienfait. Une démarche imprudente et impuissante en faveur de la Pologne vainement soulevée jeta en ISCS la Russie dans les bras de la Prusse. L'expi'dition du Mexique occupa une partie de nos forces, vida nos arsenaux, nous empêcha de soutenir le Danemark en 1861, d'intervenir en 1866 dans le règlement de la querelle austro -prussienne. Il ne manquait plus à .M. de Bismarck, pour achever l'œuvre de l'unité allemande, commencée avec l'appui de Napoléon III et continuée malgré lui, qu'une guerre heureuse contre la France. Notre année avait été réorganisée d'une façon incomplète ; la restauration du régime parlementaire n'avait pas affaibli chez nous le parti de la cour, que le plébiscite avait enivré : une Chambre sans indépendance et un ministère sans fermeté se laissèrent entraîner dans la plus funeste des aventures.

Depuis nos désastres, l'attention de l'Europe a été surtout attirée par les luttes intérieures qui ont abouti chez nous à l'établissement définitif de la République, et par les rivalités d'influence qui ont amené la guerre d'Orient et un nouveau démembrement de l'empire turc. Ainsi, malgré les revers de la France, la période des temps contemporains marquée par les succès de la Prusse aura été en somme favorable h la cause de la liberté. L'Italie s'est complétée; le pouvoir temporel a disparu; l'Allemagne a un parlement élu par le suffrage universel ; l'Autriche possède un gouvernement constitutionnel qui assufO à la Hongrie une sorte d'indépendance, et la barbarie musulmane, une fois de plus, a perdu du teiTain.

Nous n'avons jusqu'ici parlé que de l'Europe. Or un des grands faits qui frapperont le plus la postérité dans l'histoire du xix« siècle, c'est la prise de possession, par la civilisation européenne, des autres parties du monde. C'est là une conquête sans retour, une révolution sans réaction possible.

L'Amérique a été entièrement transformée. La population des États-Unis a décuplé, et la grande République a pris place au premier rang des puissances. Les déserts qui s'étendaient il y a quatrevingts ans des AUéglianys au Pacifique sont aujourd'hui sillonnés par les cliemins de fer, semés de villes florissantes, et partout entamés par des défrichements qu'accélère une immigration de jour en jour plus active. Au nord de l'Union, notre ancienne possession du Canada est devenue une confédération de provinces qui se gouvernent librement sous la suzeraineté de l'Angleterre. .\u sud, les colonies espagnoles se sont affranchies, et ont formé des républiques que leurs révolutions trop fréquentes et leurs dissensions intestines ont retardées, 'mais non arrêtées, dans la voie du progrès matériel et moral. La vaste colonie portugaise du Brésil est maintenant un empire constitutionnel.

En Asie, les populations indigènes offraient plus de résistance, mais la résistance a été presque partout vaincue ou parles armes, ou par l'influence de l'Occident. Les Russes ont soumis le Caucase, conquis le Turkestan, berceau des antiques invasions, agrandi leurs possessions au Nord-Ouest du Pacifique. Les Anglais ont élargi et consolidé leur empire de l'Inde, réduit leurs vassaux à une plus étroite obéissance, étendu la main sur le Pendjab et sur les côtes de la Birmanie. Ils ont fondé dos comptoirs et des forteresses sur les points les plus importants des grandes routes maritimes, occupé Aden et Périm il l'entrée de la mer Rouge, Ormuz dans le golfe Persique, Singapore sur le cliemin de la Chine, Hong-Kong aux portes du Céleste-Empire. La France a créé une colonie déjà florissante dans la Cochinchine méridionale, et acquis par un traité de protectorat, sur le reste de l'Annam, des droits qu'elle pourra faire valoir. Les Hollandais ont accru leur domaine dans l'archipel malais.

A l'extrémité orientale de l'Asie, le Japon, jusqu'ici fermé, vient d'accomplir spontanément là révolution la plus surprenante. En peu d'années, ce peuple intelligent et hardi est sorti d'un régime féodal qui rappelait notre moyen âge pour entrer dans le courant de la civilisation européenne do la seconde moitié du xix' siècle.

Les Chinois offraient plus de résistance par leur masse que par leur force militaire. Les Anglais en 18i"2, les Anglo-Français en 1861, ont abattu b, coups de canon les barrières qui entravaient le commerce. Les Chinois ont reconnu leur faiblesse. Ils repoussent encore nos mœurs, nos idées, et même la plupart de nos inventions; ils n'ont pas de cheiuins de fer; leur système politique est resté immuable. Mais ils ont accepté la lutte sur le terrain économique ; ils disputent avec succès leur propre marclié aux négociants européens. Leurs éniigrants, sobres et laborieux, se répandent en Malaisie, en Australie, aux Antilles, effraient les .américains des États-Unis par le bas prix de leur travail, et font craindre une invasion d'une nouvelle sorte, qui ferait aux ouvriers blancs une concurrence funeste. L'empire chinois est resté débile; la race chinoise s'est rendue redoutable.

En Océanie, les Anglais ont fait de l'Australie, aussi grande que l'Europe, une Europe nouvelle : ils y ont fondé dos colonies qui se développent avec une merveilleuse rapidité, sur un sol vacant, sous des institutions libres. La France, avec la

Nouvello-Calodoiiie ot quelques petites îles du Pacifique, reste loin en arrioro.

C'est peut-être en Afrique que la barbarie a perdu le plus de teri'ain. Ce vaste continent a élé entamé de toutes parts, traversé dans tous les sens par des voyageurs que l'opinion place au proniioi- rang des héros modernes. Sur les bords de la Médiierrance, nous avons pris Alger, repaire d'uiie piraterie si longtemps impunie ; nous avons réduit 1rs tribus arabes et berbères, ot crée une nouvelle Franco qui prolonge l'ancienne au delà des mers. La Tunisie entre dans le cercle de notre influence. Maîtres du Sénégal, nous cherchons une route qui rejoigne nos deux colonies en passant par le Soudan. Malgré les obstacles que nous opposent d'un côté le grand désert, de l'autre l'insalubrité du climat, nous ne renoncerons pas h gagner h notre civilisation les vastes et fertiles contrées où des empires nègres s'élèvent et s'écroulent dans des guerres sanglantes et presque perpétuelles. Le Soudan oriental a été en partie soumis par les Egyptiens. L'Egypte elle-même, un moment conquise et presque découverte par une expédition française, mise CTi valeur par un gouvernement qui empruntait à la France ses plus utiles agents, replacée sur la grande route des Indes par l'œuvre française du canal de Suez, est administrée sous la suzeraineté de la Turquie par une dynastie musulmane que la France et l'Angleterre réunies protègent et surveillent.

Au sud de l'Afrique, les possessions britanniques s'étendent sans cesse, et, quoi qu'on pense des moyens employés, la civilisation profite des progrès de l'Angleterre. Dans l'iiuérieur, les voyageurs les plus hardis sont suivis de près par des missionnaires, agents d'une ligue internationale, qui fondent des stations et fout la guerre à, la barbarie et à l'esclavage.

La suppiession de l'esclavage est une des plus grandes œuvres de notre siècle, et comme une réparation que la race blanche devait à la race africaine. C'est à la France de la Révolution qu'appartient l'iionneur d'avoir donné le signal dans ses colonies. Mais h'S affranchis de Saint-Domingue se séparèrent de nous ; ceux des autres îles furent replongés dans la servitude par la réaction consulaire. Nous avions ouvert la voie ; l'Angleterre nous y dépassa. En 1815 elle av;iit fait stipuler au traité de Paris l'abolition de la traite ; en 1834 elle afi'ranchit les esclaves do ses colonies. En 1818 le gouvernement provisoire de la République française suivit cet exemple. La plupart des peuples civilisés firent de même. La question avait plus d'importance aux Etats-Unis ; la prospérité du Sud semblait reposer sur le travail servile. La terrible guerre civile qui éclata en 1861 aboutit k la défaite des sécessionnistes et à l'abolition de l'insiitution pour laquelle ils avaient pris les armes. Plusieurs millions de noirs furent d'un seul coup élevés à la digniiô d'hommes libres et de citoyens. Les colonies espagnoles et leBiésil renferment encore des esclaves, mais leur libération graduelle est commencée. Il ne reste plus qu'à poursuivre cette odieuse coutume dans les États musulmans et chez les peuples barbares.

Le servage, qui n'est qu'une forme adoucie de l'esclavags, fut aboli en Russie par le tsar Alexandre II en ISGl. La situation des chrétiens sujets de l'empire turc n'était guère moins cruelle. La Gi-èce, après une lutte héroïquement soutenue, fut délivrée par l'intervention de la France, de l'Angleterre et de la Russie; elle s'est accrue des îles Ioniennes, puis du sud de l'Epire et de la Tliessalie. La Roumanie, la Serbie, le -Monténégro sont devenus des États indépendants; la Bulgarie est presque entièrement affranchie; la Roumélie orientale jouit d'un gou- 2« PABiif:.

verneinent séparé. La domination ottomane en Europe est chaque jour plus restreinte et plus menacée.

Mais ce qui caractérise l'histoire du xix' siècle en Europe, ce n'est ni la fréquence des révolutions, ni l'avènement ou le retour à la vie de quelques peuples nouveaux ou longtemps opprimés. C'est surtout le progrès entendu dans son sens le plus large, c'est le mouvement des idées, l'accroissement de la force productive des nations, l'aïuélioration de la situation luatérielle et morale des classes les plus nombreuses, le resserrement des liens de solidarité qui unissent tous les membres de la famille humaine. L'histoire politique et militaire n'est qu'une partie de l'histoire, la plus dramatique sans doute, mais non touiours la plus importante.

Notre siècle est par excellence un siècle scientifique. Jamais la nature n'a été interrogée avec autant de zèle et de succès. Dans presque toutes les voies la France donna l'impulsion. La Révolution, l'Empire, la Restauration virent à l'œuvre une pléiade do chercheurs de génie, qui partout laissèrent une trace profonde. Les noms de Cuvier et de Geoft'roy Saint-Hilaire, d'Ampère et d'Arago, de Thinard et de Gay-Lussac, se présentent tout d'abord à l'esprit. C'est surtout dans l'histoire naturelle et la chimie que nous fûmes au-dessus de nos rivaux. Bichat n'avait pas exercé une moindre influence sur la médecine. Aujourd'hui, dans presque toutes les branches de la science, l'Angleterre et l'Allemagne nous disputent la palme, et semblent parfois l'emporter sur nous par la variété des découvertes de détail et par l'ampleur des systèmes. C'est un Anglais, Darwin, qui a créé la théorie ingénieuse et féconde de l'évolution ; et c'est de l'autre côté du Rhin que les recherches sur les secrets de la vie sont conduites avec le plus d'activité.

Nous n'avons pas peu contribué à renouveler l'étude de 1 histoire par des chefs-d'œuvre oii la narration la plus éloquente mettait à profit une érudition scrupuleusement puisée aux sources. Mais il y avait déjà eu de grands historiens ; la linguistique est une création de ce siè le. Les innombrables variétés du langage humain ont été comparées et classées ; les idiomes ont été groupés en familles, l'analyse des racines, des formes grammaticales, des luots conservés ou modifiés par le temps, a répandu une lumière inattendue sur les origines dos peuples, sur leur parenté, sur leurs migrations, sur leurs mœurs et It-urs croyances primitives.

L'archéologie ne s'est pas contentée de dégager les ruines et de déchiffrer les secrets des civilisations disparues; elle a découvert et interprété les vestiges d'un état antérieur à toute civilisation, et fait remonter à des centaines de siècles nos connaissances incomplètes, mais certaines, sur les premiers habitants humains de notre planète. La géologie allait bien plus loin encore, et reconstituait les annales des révolutions terrestres qui ont devancé l'apparition de l'homme.

Le domaine des lettres et des arts est presque le seul c|ui échappe presque entièrement à la loi du progrès ; on ne peut se flatter d'elTacer les vieux cliofs-d'œuvre. Sans doute l'épotiue qui a vu briller Gœtln', Byron et Victor Hugo n'a point de comparaison h craindre, et, quoiqu'il soit téinéraire de devancer le jugement de la postérité, nous pouvons croire que nos peintres et nos sculpteurs sont dignes de leurs devanciers, tandis que la musiciue a été portée de nos jours à un degré de perfection qu'elle n'avait pas encore atteint. Mais si liiuagination humaine n'est pas devenue plus riche et plus féconde, ses créations ont été mises à la portée d'un plus grand noinbie d'hommes. D'une part on a inventé de nouveaux moyens

de reproduire les œuvres d'art; d'autre part, la lecture est devenue d'un usage plus général et plus varié.

Deux causes principales ont accéléré la diffusion des lumières : la multiplication des journaux et les progrès de l'instruction populaire. Telle est k cet égard la force du sentiment public, que, loiu de ramener l'Europe en arrière, les périodes de réaction ont à peine ralenti le mouvement; les gouvernements les moins libéraux se sont efforcés plutôt de diriger à leur gré l'éducation do la jeunesse que d'en restreindre les bienfaits. Partout on a compris que la science est une dette sacrée de la génération adulte envers la génération n.iissante ; presque partout ou comprend que l'enseignement a pour but de préparer les hommes aux luttes de la vie, non de les asservir à certaines doctrines, et l'école, en conquérant la place qui lui appartient, conquiert aussi son indépendance.

L'obligation n'est pas encore consacrée par toutes les législations : mais elle entre de plus en plus dans les idées et dans les mœurs. En même temps, le minimum des connaissances exigées de tous et distribuées à tous s'accroît de jour en jour, et les degrés supérieurs de l'instruction sont rendus plus accessibles h toutes les intelligences. Beaucoup reste à faire, mais on voit le but, et le branle est donné.

Quoi qu'il y ait eu des journaux avant ce siècle, la presse périodique est une insliiution toute contemporaine. Par la rapidité de leurs informations, par leur bas prix, par leur abondance et la promptitude de leur circulation, les r-uilles publiques sont devenues d'un bout à l'autre du monde civilisé le principal aliment des esprits, le plus puissant véhicule de la science et du progrès. C'est même à la presse que le pro:;Tès doit sa force désormais irrésistible. Toutes les puissances rétrogrades se sont liguées contre cette puissance nouvelle, et ont cherché, soit à la restreindre, soit à l'asservir et h l'exploiter. Mais c'est beaucoup que la discussion et la (lubliciié soient devenues la grande loi des choses humaines. Toute tjrannie est à demi-vaincue, quand elle ne peut ni imposer le silence, ni échapper à la nécessité de se justifier. L'invention de l'imprimerie, ainsi complétée, porte ses fruiis les plus précieux en inondant l'univers d'une lumière parfois trouble et changeante, mais qu'on ne peut éteindre.

La presse n'aurait pu recueillir tant d'informations sans le télégraphe, ni les répandre si promptement sans les chemins de fer. L'application de la vapeur à l'industrie des transports avait été devinée longtemps avant d'être réalisée. Le premier bateau à vapeur, construit par le Français de Jouffroy, remonta le cours de la S.'ône en ms. Cet essai n'eut pas de suite, (.'est l'Américain Fulton qui fit passer celte grande invention dans le domaine de la pratique. Le propulseur à hélice, également dû à un Français-, marqua un progrès nouveau. Peu h peu la navigaiiou à vapeur remplace la navigation à voiles, non seulement pour le transport des voyageurs, mais pour celui des marchandises.

Les chemins de fer surtout ont changé la face du monde. C'est en 1804 que fut construite en Angleterre la première locomotive, bien imparfaite encore. Le premier chemin de 1er franç^iis date de 1827. L'énurmité des frais d'établissement rendit d'abord la construction assez lejjte. jusqu'à ce que le concours des gouverni'monis et de l'indu'trie privée triomphât de tous les obstacles. On évalue la longueur des voies ferrées, à la fin de 1880, à3.i7000 kilomètres pour le gi..be entier, dont 20 0110 pour la France. Les Etats-Unis en ont HO 000 kilomètres.

Les vieillards peuvent seuls nous dire quelle transformation la vapeur a fait subir aux relationi sociales et ijiternationales. Les voyages, autrefois longs et coûteux, s'accomplissent avec une merveilleuse rapidité. Les hommes, jadis enfermés dans leurs pays par la difficulté des transports, se déplacent sans peine pour leurs affaires, pour leur instruction, pour leur plaisir. Les peuples apprennent h se connaître et à s'aimer. Les colonies sont mieux rattachées à la métropole ; l'émigration s'est développée. Le commerce a reçu une impulsion encore plus puissante. Les marchandises même encombrantes circulent h bon marché. Les houilles qui abondent dans certains pays vont alimenter l'industrie des pays moins favorisés. Les populations les plus déshéritées sortent de leur isolement, écoulent les produits naturels de leur sol, reçoivent les produits de l'industrie étrangère ; la richesse se multiplie en s'échangeant. Les blés de Russie et d'Amérique arrivent sans grands frais dans l'Europe occidentale; l'univers ne formant plus qu'un vaste marché, la famine et même la disette deviennent impossibles dans les contrées pourvues de moyens de communication suffisants.

Les chemins de fer étendent le domaine de la civilisation autant qu'ils la servent là où elle fleurit déjà. Aux États-Unis l'Ouest a été uni à l'Est par le Transcontinental, qui met les bords du Pacifique à six jours des rivages de l'Atlantique. Nous aclievons et nous assurons par des chemins de fer la ceni|uête de l'.^lgérie, comme les Anglais celle de l'Inde, comme les Russes celle de l'Asie centrale.

Ainsi le commerce international a pris un essor sans exemple; des ports sont creusés, améliorés, pourvus d'un outillage qui épargne le temps et la peine. Aucun obstacle n'arrête l'audace des ingénieurs, devenus les plus hardis des conquérants modernes. Des tunnels, comme ceux du mont Cenis et du Saint-Gothard, traversent les plus hautes montagnes. Un Français, Ferdinand de Lesseps, a raccourci de moitié la route de l'Inde et de la Cliine en perçant l'isthme de Suez; l'isthme de Panama est déjà entamé par lui. L'homme a pris conscience de sa toute-puissance ; on compte sur de nouvelles surprises.

Il était absurde de séparer par les douanes les peuples qu'unissaient les travaux des ingénieurs. L'économie politique, cette science qui date du xviii' .siècle, mais qui commence seulement à devenir populaire, à rectifier ses premières théories souvent trop absolues, à faire entrer dans ses calculs les doimées morales qu'elle avait d'abord trop écartées, l'économie politique n'a cessé de prêcher la liberté des échanges. Malgré la résistance des intérêts fiscaux, des intérêts locaux, des préjugés qui isolaient les peuples, les barrières sont tombées ou se sont abaissées. L'Angleterre a ouvert la voie. Ses mines de fer et de houille, sa marine sans rivale, la supériorité de son industrie, les richesses accumulées sur son sol par l'activité de ses enfants et par une longue jouissance de la liberté politique, t(mt contribuait à la rassurer contre la concurrence étrangère. Elle eut plus de peine à propager au dehors les doctrines que le grand Cobdeii avait fait adopter à ses concitoyens. Cependant le fameux traité anglo-français de 1800 donna le branle. La liberté commerciale, ne triomplie que lentement, soit parce que les gouvernements, comme en Antérique, tirent des dou.mos un trop gros revenu, soit parce que les produeteurs se liguent plus aisément que les consonimaiours. Il y a des teiups d'arrêt; il y a même des retours enarrière, mais la victoire finale n'est guère douteuse.

Si la vapeur accélère le transport des voyageurs, des marchandises et des lettres, l'électricité met

instantanément les liommcs en rapport, d'un bout du inonde à l'autre. Le t61éi:raplie élcctrii|ue a 6té rendu possible par les découvertes d'Ampère et d"Arago ; ce sont surtout les Américains qui ont rendu pratique cette grande invention, qui relie les continents par les câbles sous-marins, et que des perfectionnements successifs mettent sans cesse davaniage à la portée de tous. Elle n'a pas été pour la presse un moins grand bienfait que pour le commerce; en quelques lioures les nouvelles du globe entier sont portées à la connaissance de quicon(iue sait lire.

La facilité croissante des communications devait suggérer l'idée de rassembler en un seul lieu tous les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine. La première exposition universelle fut ouverte à Londres en 1851 ; la seconde à Paris en 1855. Ces grandes fêtes n'ont pas fourni seulement l'occasion d'étaler des marchandises et d'amuser des voyageurs. On les a fait servir au progrès de la civilisation tout entière par des congrès scientifiques; par la i comparaison des méthodes et des résultats de l'éducation, des institutions de bienfaisance et d'utilité sociale. Les peuples ainsi rapprochés ont i reconnu que certains objets étaient non d'intérêt national, mais d'intérêt humain. Chaque jour les j différents États se concertent, soit pour établir l'unité du service et du tarif de la poste dans j tout l'univers, soit pour assurer le respect de i la propriété industrielle et de la propriété Intel- j lectuelle, ou pour combattre les fléaux qui me- j nacent notre vie ou notre subsistance. Les philanthropes espèrent que cette législation supérieure finira par embrasser tous les rapports des peuples entre eux, de manière i prévenir leurs différends ou à les faire juger par un tribunal respecté. Déjà on a fait de louables efforts pour adoucir et pour codifier les lois de la guerre; déjà, l'arbitrage a mis fin h plus d'un litige.

La vapeur n'a pas seulement rapproché les hommes et facilité l'échange di:s produits. Elle a décuplé la puissance industrielle des peuples en permettant de substituera la force limitée du bras humain une force que la nature fournit en abondance. En même temps qu'on trouvait un moteur à bas prix, on inventait des rouages de plus en plus perfectionnés. Le travail humain devient surtout un travail de direction; chaque progrès diminue la part de notre action physique, augmente celle de notre attention et de notre intelligence. Les noms de Jacquart et de Philippe de Girard suffisent à rappeler avec quel succès la France s'est associée à ce grand mouvement. Toutes les industries ont dû les unes après les autres recourir aux machines, qui présentent le triple avantage de l'économie, d'une puissance illimitée et d'une précision croissante, et pour lesquelles rien n'est trop gros ni trop menu, car elles servent kla fabrication des cuirasses de navire comme à celle des pièces d'horlogerie. L'agriculture mênie commence à ressentir les effets de cette révolution, qui est loin d'être arrivée à son terme.

Le triomphe des machines devait à la fois multiplier, dé|)lacer, transformer la richesse. La facilité des transports rendait la concurrence plus active, et les progrès do la mécanique exigeaient une plus grande concentration de capitaux. L'avantage dans la lutte était assuré aux localités les mieux placées pour recevoir les matières premières et le combustible, ou pour écouler les produits, comme aux établissements qui, en accroissant leur importance, diminuaient les frais généraux de la production. Dans cette guerre pacifique, la fortune pencha vers les gros bataillons. De là vinrent l'accumulation des ouvriers dans les villes où les amenaient les chemins de fer, et la formation des sociétés par actions. La richesse, qui autrefois était surtout territoriale, est deve-

nue en grande partie mobilière ; l'industrie rassemble les capitaux et en fractionne la représentation ; les chemins de fer sont la propriété do grandes compagnies ; les Eials, obérés par d'énormes dépenses de guerre, encouragés par l'augmentation régulière des revenus publics, ont multiplié les emprunts avec une émulation parfois im- ))rudente. Ainsi s'est créée une masse prodigieuse d'actions, d'obligations, de titres de rente, doiit la valeur suit les oscillitions de la prospérité générale et de la confiance publique : ainsi s'est accrue l'importance des grands marchés de capitaux, comme les Bourses de Paris et de Londres. Ainsi les capitaux deviennent, comme les autres marchandises, sujets aux courants d'exportation et aux fluctuations des cours. De là une plus grande solidarité entre les nations; la prospérité des uns sert au développement des autres ; les malheurs des uns sont ressentis par les autres.

Toute révolution fait des victimes; la révolution économique et nidustrielle devait avoir les siennes. La grande industrie a presque tué la petite, et déjîi le grand commerce nuit au petit. Les anciens chefs d'atidier, les artisans libres, les boutiquiers sont contraints d'échanger leur existence indépendante contre la situation plus pénible d'employés et d'ouvriers. Les machines permettaient de l'abiii|uer à meilleur marche, et par conséquent niettaieiU un grand nombre d'objets à la portée des bourses les plus modestes. Le champ de la ronsommation s'est étendu à l'infini ; les étoffes simples, par exemple, coùti'nt bien moins aujourd'hui qu'autrefois, malgré la diminution de la valeur de l'argent. Mais le progrès de la fabrication eut d'abord ou parut avoir pour résultat de restreindre la demande du travail, et les macbini's fuient regardées par les ouvriers I comme un fléau. En plus d'une ville elles furent brisées par des émeuiiers; Jacquart faillit être tué par les tisseurs de Lyon.

La vérité est que les perfectionnements industriels ont au contraire multiplié les salaires, en donnant à la production une extension prodigieuse. Mais cette extension même a parfois dépassé les limites de la prudence ; l'encombrement des marchés a causé de brusques arrêts. Les travailleurs avaient été attirés dans les villes par l'appât d'un plus gros salaire. Là ils étaient plongés dans une atmosphère matériellement et moralement moins salnbre que celle de la campagne, entassés dans des logements malsains, où ils végétaient, où leurs enfants s'étiolaient, qu'ils quittaient autant qu'ils le pouvaient pour cédera toutes les teniatioiis d'une grande cité. Ils risquaient de perdre les habitudes du foyer et le goût de I économie. Toute crise, tout chômage les réduisail à la misère. Les chefs d'industrie, pousses par la concurrence, allongeaient les journées, en diminuaient le prix, employaient les enfants et les femmes. Les lois étaient insuffisantes pour combattre les abus; la charité publique et privée, qui n'est j.imais qu'un palliatif, luttait en vain contre l'envahissement du paupérisme. On peut du'o que de ^815 à 1848 la grande industrie a été. en Angleterre et en France, presque aussi cruelle à ses humbles instruments que favorable au développement de la riche-se publique.

(et état de choses devait produire un dangereux antagonisme social. En Angleterre, vers 18i(), la lutte était si vive qu'on parut craindre un soulèvement général de la population ouvrière. Peu à peu cependant l'usage de la liberté, et surtout de la libeité d'association, a produit une heureuse détente. En France l'animosité fut plus âpre encore et plus durable, parce que les querellas politiques se mêlaient aux querelles sociales. j\otre histoire nous a habitués à tout attendre de

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