‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 85 sur 459 · I. PnESiiÈRE PÉRIODE. — Moyen âge · texte numérisé non relu

I. PnESiiÈRE PÉRIODE. — Moyen âge

1° Premiers éléments de lonr/ue et de poétie. — Il est difficile de marquer l'époque précise où commence la langue française, et, dans cette langue, les premiers germes d'une littérature. Pendant la suite d'invasions dont l'ancien sol gaulois a été le théâtre, notre histoire, notre langue et notre littérature sont tour à tour celtiques, romaines,

franques, gallo-romaines ou gallo-franques. De l'époque celtique ou gauloise, nous savons peu de chose, soit sur la langue elle-même, soit sur la littérature, et ce sont dos éléments bien incertains de l'une et de l'autre qu'on peut retrouver dans l'idiome de nos paysans bretons et dans leurs chansons populaires, en y cherchant, i quinze siècles de distance, un écho des chants sacrés des druides. La langue et la littérature des Romains ont laissé dans l'histoire de l'ancienne Gaule des traces plus faciles ."i recueillir. Toutes nos contrées du midi, de Marseille â Bordeaux, de Lyon à Toulouse, ont eu leurs écoles d'éloquence et de poésie latines, et il y eut un moment où l'empire romain en décadence trouva son principal éclat littéraire dans ses provinces gauloise*. Mais ce développement tout latin du génie gaulois appartient i l'histoire de la littérature romaine et nous touche seulement par l'influence que colle-ci a exercée sur nos populations indigènes, leur langue et leur caractère. L'élément germanique qui, après l'invasion des Francs en Gaule, a une si grande part dans les transformations politiques et ethnographiques de l'Europe, n'a qu'une très médiocre importance littéraire. Les diverses tribus germaniques, également voisines de leur origine barbare, n'avaient guère de traditions de culture intellectuelle h se transmettre, et chacune d'elles, sur le point où elle s'établit, en est aux premiers tâtonnements d'une grossière poésie, qui va prendre ses allures et ses formes propres dans la diversité des circonstances locales et historiques. Loiii de participer au réveil du peuple gaulois, l'élément tudesque s'élimine visiblement de la langue comme des idées de la nation reconstituée de co côté du Rhin par Cliarlemagne, et l'on est étonné de voir combien peu de mots d'origine germanique subsistent à côté du latin dans les plus anciens monuments de la première langue vulgaire française désignée sous le nom de langue romane.

Cette langue laisse entrevoir sa physionomie propre dans un premier document, le double serment de Strasbourg, prêté en 842, par Louis le Germanique à Charles le Chauve et par les soldats de Charles à Louis, avant de marcher contre Lothaire. On y voit disparaître ces désinences changeantes par lesquelles les mots latins marquent leurs rapports entre eux, et l'on y remarque aussi l'absence de l'article. Voici le texte et la traduction de la première partie:

Pour l'anioiir de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir, je sauverai mon frère Charles, ici présent, et lui .serai en aide en chaque chose, ainsi qu'un homme scion la justice doit sauver son frère, en tout ce qu'il ferait de la même manière pour moi, et je ne ferai avec Lothaire aucun accord, qui, de ma volonté, portcraitdommage à mon frère Charles, ici présent.

Cette langue naissante de populations encore barbares, livrées à toutes les incertitudes d'un état social en formation, va bientôt, au milieu d'un double courant de faits et d'influences, se partager en deux idiomes distincts et rivaux, la langue d'oïl et la langue d'oc, c'est-à-dire la langue du nord et la langue du midi de la France. Et ces deux langues, parlées par des populations dont l'hostilité ira, dans la gucrn! des Albigeois, jusqu'à l'extermination, partagées elles-mêmes en deux familles de dialectes, auront deux littératures différentes, répondant à la diversité des milieux, des races et

Pro Deo amur et pro cliristi.Tn poplo et nostro commun saivament, dist di en avant, in quant Deus savir et potir me dunat, si salvara jeo eist meon fratre Karin, et in adjudha et in cadhuna coza, si cnm um per droit son fradra salvar dist in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui. meon vol, cist meon fradre Karlo iu damno sit.

des événements. Mais le Nord doit l'emporter, en littérature comme dans l'iiistoire, snr le Midi. La langue provençale, si gracieuse et si sonore, avec les inventions, plus ingénieuses que puissantes, de ses poètes ou troubadours ', rentrera dans l'ombre des langues et des littératures mortes, tandis que les rudes et sourds dialectes du Nord formeront par leur fusion la langue française, et que les compositions barbares, mais fortes, de leurs trouvères resteront dans le patrimoine ou dans la tradition directe de la littérature nationale.

Dans la langue du serment de Louis le Germanique, on ne s'attend pas à trouver de riches productions littéraires. Les premières que l'on signale sont de simples chansons, qui ont reçu le nom de candlènes, à cause de la lenteur mélancolique avec laquelle elles se disaient {cantus lenis). Il nous en est parvenu une qui a un caractère exclusivement religieux : c'est la Cantilime de sainte Eulatie, qui appartient au x' siècle et qui est le plus ancien monument littéraire de notre langue, i peine échappée des langes de la latinité, mais déjà affrancliie de tout germanisme. C'est, en sept stances inégales, la rapide et naïve esquisse de la vie et de la mort d'une vierge martyre. Il nous suffira d'en citer le début :

Buona pulcella fut Eulalia ; Bel avret corps, bellezour anima.

Voldrent la veintre li Deo inimi, Vcldrent la faire diable servir.

(Eulalie fut une bonne jeune fille ; — Elle avait

beau corps, plus belle âme Voulurent la vaincre

les ennemis de Dieu, — Voulurent lui faire servir le diable.)

Le plus souvent, sans exclure le sentiment religieux toujours dominant, au moyen âge, dans l'art comme dans la vie, la cantilène était inspirée par des souvenirs guerriers ; c'était un chant de combat 011 de victoire, ou une complainte sur la inort d'un héros avec un résumé légendaire de sa vie. Elle popularisait, par une poésie grossière, les événements et les personnages, mais elle en dénaturait peu à peu le caractère historique et surtout les proportions, donnant souvent le premier rang dans l'imagination i ce qui avait tenu le moins de place dans la réalilé. La cantilène est devenue le point de départ et le thème des grands romans épiques ou chansons de geste, qui sont restés les principales œuvres littéraires du moyen âge.

2° Les grnuds poèmes épiques. — La chanson de geste est une sorte d'épopée spontanée, continue et collective, qui jaillit de l'imagination populaire, changeant de jour en jour de forme, comme la langue elle-même, recevant de bouche en bouche, suivant les temps et les lieux, des développements nouveaux, se mettant sans cesse en harmonie avec les idées, les mœurs, les sentiments, les passions de la foule à laquelle elle s'adresse. Le mot geste, dans son sens particulier, exprime toute la suite des hauts faits accomplis par un peuple 011 par une famille, en entendant toutefois par famille un groupe de personnages unis moins par le sang et la naissance, que par l'accomplissement d'une série de grandes œuvres, par une communauté de destinée héroïque. Les auteurs des chansons de geste sont le plus souvent incertains ou tout i fait inconnus. Pour quelques-unes des plus célèbres, on ne sait que le nom du copiste qui les a transcrites ou du chanteur ambulant qui les récitait.^ Il semble, au milieu de leurs transformations incessantes, que le peuple, véritable créateur du sujet et des héros, ait dédaigné de garder le souvenir de l'artiste qui avait donné à l'œuvre, non sa marque individuelle, mais celle do la nation et du temps.

Les premières chansons de geste, sorties par

ne remontent pas au delà du milieu du xi° siècle. Mais, l'élan une fois donné, la verve d'invention populaire fut aussi rapide qu'inépuisable, et le xii' siècle nous en montre déjà, le riche épanouissement.

Prises dans leur ensemble, les chansons de geste étaient divisées par leurs inventeurs euxmêmes en trois groupes, suivant les matières dont elles traitaient. Il n'y avait, en effet, pour l'imagination poétique de ce temps, que trois ordres de traditions ou de souvenirs : 1 histoire nationale, les légendes celtiques, et l'antiquité dont Rome était le centre. C'est ce qu'exprimait ainsi le trouvère Jean Bodel:

Ne sont que trois matières à nu! homme entendant : De France, de Bretagne et de Rome la grant,

La u matière de France, » la plus riche et la plus populaire, aux xii' etxiii'-' siècles, avait pour point culminant Charlemagne, et comprenait toutes les légendes dont il était personnellement le héros ou relatives aux personnages associés à sa mémoire. En tête de ces derniers figurait le héros Roland, ce type poétique par excellence, sur lequel l'histoire et la chronique sont à peu près muettes, mais dont l'imagination des trouvères fit la plus haute personification de l'idéal chevaleresque. La Chanson de Roland est une sorte à'ilutde romane. L'un des plus anciens de nos poèmes héroïques et le plus remarquable peut-être, elle a subi des remaniements qui l'ont portée de 4,000 vers à 10,000; on en ignore l'auteur, et l'un de ses manuscrits porte seulement le nom d'un obscur copiste. On la considère avec raison comme un véritable poème épique, et, dans ses cinq chants, elle a toutes les qualités du genre : un sujet national, l'unité d'action, une exposition simple et grandiose, la concision dos détails, une largeur magistrale du style et, dans la suite des épisodes intimement liés au récit, un intérêt soutenu. La Chanson de Roland, dite aussi de Roncevaux, a pour sujet l'expédition de Charlemagne en Espagne, pays que la légende lui fait conquérir tout entier, et la défaite éprouvée, en 778. par l'arrièregarde de son armée dans les défilés de Roncevaux. En voici quelques vers, pour donner une idée, non du mouvement général, mais du style, du rythme et de la langue du temps. Il s'agit de la découverte que fait Roland de son fidèle compagnon Olivier parmi les morts. Il l'apporte à l'archevêque Turpin, pour qu'il le bénisse, et il lui adresse un adieu funèbre :

Rollanz s'en turnet le camp vait recercier :

De suz un pin, de lez un églentier,

Sun cumpaignuni ad truvet Olivier,

Contre sun piz estreit l'ad embraciet.

Si cum il poet al arcevesque en vient.

Sur un escut l',Td as altres culchiet,

E l'arceveêques l'ad asolt et seigniet.

Jdunc apreget li duels e la pitiet.

Ço dit Rollanz: .. Bels curapainz Oliviers,

Vus fustes iilz al bon cunte Renier

Ke tint la marche Iresqu'al val de Rivier.

Pur hantes fraindre, pur escuz pécéier

E pur osberes derumpre ed esmaillier,

E pur produmes tenir e cunseillier,

E pur glutuus vcinire e esmaier,

En nule tcre n'ont nieillur chevalier. .

'Rolland s'éloigne, il parcourt de nouveau lechamp; — Sous un pin, près d'un églantier — Il a trouvé son compagnon Olivier; — Contre sa poitrine il l'a étroitement pressé. — Comme il peut, il revient vers l'archevêque. — Sur un écu, il a couché Olivier, auprès des autres, — Et l'archevêque les a absous et bénis. — Alors augmente le deuil et la pitié. — Et Rolland dit : Beau compagnon Olivier, — Vous étiez fils du bon comte Renier, — Qui tint la marche jusqu'au val de

amplification des cantilènes franques ou romanes, I Rivier. — Pour briser les lances, pour mettre et>

LITTÉRATURE FRANÇAISE — 1177

LITTÉRATURE FRANÇAISE

pièces les boucliers, — Pour rompre et démailler un liaubert, — Kt pour conseiller les gens de bien, — Et pour vaincre et abattre les traîtres, — En nulle terre, il n'y eut meilleur chevalier.)

La Chanson de Roland, la plus connue pour sa valeur poétique, est loin de donner une idée suffisante de la fécondité épique du génie français au moyen âge. Il y a d'autres compagnons de Cliarlemagne qui ont inspiré des poèmes ou des suites de poèmes autrement considérables. Ainsi la Geste de Guillaume au Cowl-nez ou de Garin de Monqlane ne comprend pas moins de dix-liuit branches, toutes du xiii" siècle, et lormant un total de 117,000 vers. La Gesle de Pépin ou du Hoi a le même nombre de branches ; commencée au xir siècle, elle se prolonge jusqu'au xiV siècle, de poèmes en poèmes. Une geste spéciale des chefs iiostilesà Cliarlemagne, celle de-Dooï! de Mayence, compte encore onze branches du xin" siècle, sans parler des branches perdues et des imitatiojis ou des remaniements ultérieurs. Et de tous ces poèmes, trois ou quatre seulement sont rapportés à des auteurs connus, spécialement i Adam de Brabant ou Adônes-le-Boi (mort vers 1300), proclamé n Roi des ménestrels » à la cour du comte de Flandre.

Les chansons de geste de la « matière de France, » avecleurs incidents relatifs à l'avènement de notre seconde race de rois, aux guerres et expéditions de Pépin, de Cliarlemagne, aux efforts de leurs successeurs contre les Normands, etc., composent un premier cycle épique, le cycle carlovingien. La « matière de Bretagne, » qui prend son développement un peu plus tard, déroule le tableau de l'histoire religieuse et politique du peuple breton, sous l'influence du génie celto-normand ; elle a pour héros principal le roi fabuleux Artus, et pour thème ordinaire les eiploits des chevaliers de la Table-Ronde à la recherche du Saint-Graal, vase merveilleux, qui a reçu le sang du Christ. Ces chansons composent un second cycle, le cycle d'Artus ou de la Table-Ronde. Elles présentent avec celles du cycle carlovingien de notables différences; elles sont d'une inspiration plus savante et d'une forme moins populaire ; on en connaît mieux les auteurs ; plusieurs sont en prose, et ont été faites moins pour être chantées que pour être lues. Les principaux romans en vers de ce cycle ont le même auteur, Chrestien de Troyes, qui mourut vers 1195.

La « matière de Rome, » comportant un sens très large, recueille tous les vagues souvenirs de l'antiquité, tant grecque que romaine, tant sacrée que profane. Elle a inspiré des poèmes de geste de forme épique, et des romans d'aventure ; les uns et les autres, recevant de majns en mains des développements nouveaux, ne touchent à l'histoire ancienne que par les noms des pays ou des personnages et sont, avec les incidents les plus fabuleux, du domaine exclusif de l'imagination.

On rapporte encore à deux autres cycles les chansons de geste et romans d'aventure du moyen âge : le cycle de la croisade et le cycle provincial. Le premier comprend tous les poèmes de longue haleine relatifs à ce grand mouvement qui entraîna l'Europe vers l'Orient, en donnant à la fois satisfaction au fanatisme religieux et à ta soif des aventures. Ils ont pour héros principaux Godefroi de Bouillon et Baudoin, et pour théâtre Jérusalem, Antioche et Constantinople. Quelques-uns sont encore anonymes, mais la plupart ont des auteurs connus. Plusieurs se succèdent et s'enchaînent, cotTime la suite d'une même œuvre, et nous conduisent jusqu'au xiv" siècle. Le cycle provincial offre un groupe nombreux de chansons de geste ne rentrant pas dans les cycles précédents eî qui appartiennent, par leurs sujets, aux légendes particulières d'une province. Chacune d'elles com-

prend un certain nombre de poèmes reliés autour des iTiêmes héros et des mêmes événements. Telles sont la Geste des Lorrains ou Loherruins, les Gestes du Nord, la Geste l/oiirgui(/7ionne, etc.

En dehors de tous ces cycles de poèmes légendaires, se produisent des chroniques rimées de faits contemporains, qui prennent encore le ton épique lorsqu'un grand intérêt, comme celui de la foi, est en cause; telle est, au xiii' siècle, la Chanson de la a'oisade contre les Alljiyeois, comprenant près de 10,000 vers, offrant les formes de composition et de rythme des poèmes carlovingiens, et destinée Ji être récitée comme eux.

Par la multiplicité même de ses sujets, par les efforts incessants de l'imagination pour en renouveler le développement, par la part de plus en plus^grande faite aux sentiments humains, spécialement à la passion de l'amour, dans les événements héroïques, la chanson de geste perd pe\i à peu son grand caractère épique et tourne au roman d'aventure. Mais le roman, comme le poème épique, est toujours inspiré des idées et des mœurs du temps, et l'un et l'autre ne sont que la forine littéraire de l'histoire, la représentation mobile de la mobilité des mœurs contemporaines ; de là la grande distance qui sépare les diverses productions des cycles épiques du xii' au xV siècle.

3° Les poèmes didactiques, satiriques et allégoriques. — A côté de tous ces récits poétiques, des genres distincts commencent ,\ se faire place. Il y a des essais de poésie didactique : les Bestiaires, sortes de traités d'histoire naturelle, le plus souvent en vers, consacrés à la description physique et morale des animaux, à celle des végétaux et des minéraux, mais plus remplis encore de leçons de morale et d'allégories que d'observations scientifiques. La poésie morale se fait une place dans les fables, où nos pères recueillent les trésors de la pliilosophio antique et de la sagesse de l'Orient. Un roman indien, le Livre des sept conseillers, traduit ou imité dans les diverses langues de l'Europe, devient, en français, le Roman des sept saçjes ou de Dolopatlios, et fournit la trame d'une foule de récits, de légendes ou de fables et des prétextes de leçons.

Un genre qui paraît peu compatible avec le caractère épique, prend des développements inattendus : c'est le genre satirique ; il affecte bien des formes, mais il a son centre et pour ainsi dire sa citadelle dans le Roman de Renart, grande allégorie qui représente, sous son jour le moins héroïque, la société féodale. Sous les traits des animaux , le Roman de Renart met en scène toutes les classes sociales : les grands et le peuple, le roi luimême et ses conseillers, le clergé et les juges ; il nous montre la ruse aux prises avec la violence, l'hypocrisie couvrant la débauche, l'immoralité habile triomphant de l'innocence et de la vertu. Cette vaste composition, considérée avec raison comme l'ouvrage le plus achevé de l'art littéraire français au moyen âge, a cela de commun avec les poèmes cycliques et les épopées primitives, qu'elle ne semble pas le produit d'une création individuelle, mais d'un travail successif et collectif: ébauchée en latin, au xti" siècle, avant de prendre sa forme populaire en langue romane, elle se grossit, en passant de mains en mains, de traditions, d'anecdotes vraies ou fictives, de récits recueillis et remaniés, de fables qui prennent, en se développant, des allures épiques, et substituent à la naïveté primitive un remarquable raffinement d'idées. Le Roman de Renart, après avoir eu, en France, des remaniements et des suites, fit le tour de l'Europe en s'appropriant si bien, par les détails, aux mœurs des diverses nations, que plusieurs s'imaginèrent à la fois l'avoir inventé.

La satire se mêle à l'allégorie dans une autre grande œuvre littéraire , le Roman de la Rose,

commencé au xiii' siècle par Guillaume de Lorris (mort vers 12C0) et aclievé. au siècle suivant, par Jean de Meung (I280-I32fi.) Son importance est considérable par l'influence qu'il a exercée sur tous les genres de poésie ou de prose, mettant partout en honneur, au moyen âge, le raffinement et la recherche de la forme allégorique.

Le Roman de la Base se compose de '22,000 vers, dont 4,000 seulement appartiennent au premier de ses deux auteurs, et sont étrangers an caractère satirique do leur longue continuation. Il ne s'agit, au début, que d'une sorte de voyage au pays d'amour, ayant pour objet la conquête d'une rose emblématique, en dépitde mille épreuves, dans un monde de personnages imaginaires re'préscntant des qualités , des défauts et toutes sortes de choses abstraites animées par la fiction. Mais avec le continuateur de Guillaume de Lorris, le ton et les idées changent, et l'allégorie n'est plus que le voile transparent d'une satire universelle. Non seulement toutes les classes de la société sont prises à partie et malmenées, mais les institutions elles-mêmes et les idées sur lesquelles elles reposent reçoivent de rudes assauts. Voici comment le poète donne pour origine à la royauté, la force brutale :

Ung srand vilain cntie Le plus ossu de qiianqu Le plus roisii cl le grri Si le firent princn et sci

ni,

Et ce roi qu'on dit maître de tout, n'est rien que par la faiblesse de ses sujets ; il est tout entier à leur discrétion :

Ains est lor; car quant II vodrout.

Leur aides au roy todront :

Et li roi tous seus demorra.

Si tost com li pueple vorra.

Car lor bontés ne lor proesces, Lor cors, lors forces, lor safjesces, Ne sunt pas siens, ne riens ni a ; Nature bien les li nva.

Le Roman de ta Hose eut, comme le Roman de Renari, ses remaniements en Irance, et ses traductions et imitations à l'étranger, surtout en Angleterre ; mais nulle part on ne contesta son origine et son caractère éminemment français.

La satire se fait encore une place importante dans des ouvrages qui, empruntant leur titre aux livres saints, s'appellent des Bibles : il en a été conservé deux échantillons du xiii' siècle : la BiOle de Guyot de Provins et celle de Hugues de Ilerzi. Dans l'une et l'autre, les diverses classes de la société sont passées en revue et censurées avec véhémence. La Bible Guynt, comme on disait au moyen âge, qui renferme environ 2,000 vers, débute ainsi :

Diju siècle puant et orrible M'esluet (il me convient) commenc Qui ne sera pas losengière (louangi Mais line et voire (vraie) et droitun

une Bible,

Elle s'attaque particulièrement au clergé et aux ordres religieux; elle n'épargne ni les cardinaux, ni le pape lui-même, qu'elle appelle notre père l'Apostole, et auquel elle reproche de ne pas être la boussole, « la tresraontaigne » des fidèles. Elle peint, sous les plus sombres couleurs, la ville de Rome et les vices, les crimes dont elle a été et est le théâtre. Guyot, si sévère pour les moines de son temps, était moine lui-même, et d'un âge assez avancé lorsqu'il écrivit cette bible, qui a fait tour k tour voir en lui « un homme de génie, né trois siècles trop tôt, » ou simplement « un moine irrité contre le monde, au milieu duquel il ne peut plus vivre. »

C'est dans le domaine de l'allégorie et de la satire

que se développe un genre propre au moyen âge et qu'on a appelé essentiellement gaulois, le fabliau ou petite fable ffahlenu). C'était un récit en vers, comme la chanson de geste, mais qui contrastait à dessein avec elle par le ton léger et moqueur, par les inventions comiques, la malice des observations, un naïf dévergondage. Le trouvère champenois Rutebeuf (xiii' siècle) est à la fois l'un des premiers satiriques et le principal fahleor de son temps. Ces récits malins, légers, volontiers licencieux, furent très goûtés en Italie où Boccace nous les emprunta au siècle suivant; ils ont élé repris avec succès par Rabelais, La Fontaine, Voltaire, et autres conteurs à l'esprit gaulois des temps modernes.

i° Les genres lyriqui-s. — Ce n'est pas seulement dans les œuvres de longue haleine, poèmes héroïques, didactiques ou moraux, que le sentiment littéraire se développe en France au moyen âge ; il se fait jour dans une foule de petites pièces de vers représentant, par les sujets ou par la forme, toutes les variétés de la chanson. Le sentiment qui domine est l'amour, mais il se mêle aux idées du temps, aux détails de la vie du poète, aux souvenirs des grands événements, en sorte qu'un genre modeste de poésie est encore une représentation fidèle de la société contemporaine. La chanson se montre très florissante au xiii' siècle, sans avoir cette variété de rythme qu'elle atteindra peu à peu. L'un des premiers auteurs de chansons, et des plus célèbres, est le comte Thibaut de Champagne, qui, après avoir pris une part importante, pendant la minorité de saint Louis, à la coalition féodale, la fit échouer par son empressement i subir le prestige de Blanche de Castille, devenue la dame de ses poétiques pensées. Voici un échantillon du sentiment et de la langue, au début de ce genre de poésies, qui doit être si fécond :

Moût est amors de niervoillei pooir Qui bien et mal tait tant com li agrée. Moi fait elc trop longuement doloir, Maisons me dit que j'en ust ma pensée. Maij'ai un cuer, ains tex ne fu trovés, Tos jors me dist : amés, amés. amés.

N'autre raison n'iert ja par lui mostrée, Et j'aimerai, n'en puis esti-e tornês.

Dame, merci, qui tos les biens avés ; Tûules valorsel toutes grans bontés

Sunt plu

qu(

I dan

: fere le po

! qui soit née ;

(Amour est de très merveilleux pouvoir, — Qui bien et mal fait, comme il lui agrée. — Il me donne à moi de trop longs chagrins, — Raison me dit d'en ôter ma pensée. — Mais j'ai un cœur, tel qu'il ne s'en trouva jamais ; — Toujours il me crie ; aimez, aimez, aimez. - - Aucune autre raison ne sera obtenue de lui. — Et j'aimerai, je n'en puis être détourné. — Dame, ayez merci, vous qui avez tout bien ; — Tout mérite et toutes grandes bontés — Sont plus on vous, qu'en dame qui soit née ; — Secourez-moi puisque vous le pouvez faire.)

Au même siècle appartiennent, dans la chanson d'amour, le mystérieux châtelain Raoul de Coucy, dont la passion pour la dame du Faël donna lieu à une des plus tragiques légendes; Adam de la Halle, bourgeois d'Arras, plus célèbre par l'invention des premiers « jeux n dramatiques ; Colin Muset, ménestrel de profession, qui porte la chanson de cliâieau en château moyennant salaire. Au XIV'' siècle nous citerons le fécond et ingénieux Guillaume de Machault (mort en 1371), qui " commencha, dit-on, toutes tailles nouvelles et les parfais lais d'amour, n et Jean Froissart (1337lilO), chez qui la gloire du chroniqueur ne doit pas faire oublier le talent heureux du poète. Il est un de ceux qui nous montrent, à cette époque,

LITTERATURE FRANÇAISE — 1179

LITTÉRATURE FRANÇAISE

dans un degré étonnant de perfection, les formes savantes du rondeau, du virelai et de la ballade. Une stance, qu'il est superflu de traduire, suffira pour marquer le progrès de lu lan^uo et du genre d'un siècle à l'autre :

: lient

I la rose violette.

i belle.

Sus toutes flo

Et, en après, „

La lloui- de Ivs est belle, cl la perselle (bluet) ;

l.a llour de glay (ijlaïeid) est plaisans et parfetle,

El 11 plusieurs aiment moult l'anquclic ;

Le pyonier {pivoine), le muget, la soussie,

r.ascune flour a par li sa nierile.

Mes je vous (li, (mit que pour ma partie :

Sus toutes [lours, j'ainime la Margherile.

La chanson, développant toutes ses formes lyriques, prend, au xv' siècle, le premier rang dans la littérature française de la fin du moyen âge. Les rythmes deviennent encore plus divers et plus savants; le virelai, la ballade, le rondeau atteignent à une perfection de forme, à une grâce de sentiments, qui ont fait oublier les essais précédents. Les poètes qui excellent sont : Eustache Deschamps, Christine de Pisan, Alain. Chartier, Charles d'Orléans, Martial d'Auvergne, Guillaume Coquillard et, pour abréger la liste, François Vil- Ion, à qui Boileau ne craint pas de sacrifier en bloc tout le passé poétique de la France :

Villon n'est pas d'une autre famille que les poètes dont nous venons de parler, mais il a sa physionomie propre, un sentiment personnel et, avec la grâce, la vigueur du langage. Connu pour .son existence irrégulière et désordonnée, il se reproche ainsi dans son plus long poème, le Grand Testnment, le mauvais emploi qu'il a fait de sa jeunesse :

Hé Dieu ! se j'eusse estudié Au temps de ma jeunesse folle.

Et à bonnes mœurs dédié, J'eusse maison et couche molle !

Mais quoi ? je fuvoye l'escolle

Comme faict le mauvais enfant

En escri\ant eeste parotle

A peu que le cueur ne me fend.

L'œuvre la plus gracieuse de Villon est la Bal- Inde des Dames du temps jadis, avec son refrain mélancolique :

Mais où sonl les neiges d'antan.

Elle est dans tous les recueils. D'autres pièces montrent chez lui une précision, une énergie de langage dont la strophe suivante, sur la mort, donnera l'idée :

La mort le faict frémir) pallîr.

Le nez courber, les veines tendre.

Le col enller, la eh.ir mollir, Joincts et nerfs eroistre et estendre.

Corps féminin, qui tant est tendre.

Pollï, soae! {doux), si precieulx.

Te faudra-t-il ces mauU attendre 7 Ouy, ou tout y\( aller es cieuli.

Voilà la langue poétique que le xV siècle lègue au siècle suivant après quatre siècles de transformations et de progrès.

ô° Le théâtre. Mystères, moralités, farees. — Il tjst un genre littéraire où chaque société, chaque époque, ont laissé leur image la plus fidèle et qui ne pouvait manquer au moyen âge, c'est le genre dramatique. Il prend, à l'origino de nos sociétés modernes, gouvernées par l'Église, un caractère particulièrement chrétien, on peut dire même ecclésiastique. Le théâtre n'est, au début, qu'une annexe du temple, et les premières représentations dramatiques ne sont que la mise en scène des mystères de la foi et des faits merveilleux de 1 histoire biblique ou de la vie des saints. Aussi

les appelle-t-on des mi/stcres ou encore des miracle^, suivant leur sujet. Le spectacle de ces pièces, liées ainsi aux cérémonies religieuses, se donne longtemps dans l'église même, à l'occasion des grandes fêtes comme Noël, l'Epiphanie, Pâques, l'Ascension. Les personnages traditionnels, les animaux eux-mêmes ont leur place marquée dans le cortège. On parle aux yeux, par les attributs et les costumes ; aux chants liturgiques se mêlent des dialogues en lansue vulgaire; toute la légende est mise en action. Quand le chœur même de l'église ne suffisait pas à ces manifestations scéniquos d'une foi naïve, des échafauds étaient dressés dans le parvis ou dans les cimetières. Le plus souvent un sermon ouvrait la scène, en guise de prologue, et la représentation était close par un Te Deum, ou tout autre morceau de plainchant, qu'assistants et acteurs disaient à la fois.

Le drame, sans abandonner son caractère religieux, ne commença à soriir de l'église qu'au XV' siècle. Des confréries d'ouvriers se formèrent pour jouer des mystères, dont la composition et la mise en scène se compliquèrent de plus en plus. Ils eurent pour sujet tous les grands actes de la vie de Jésus, mais il y en eut un qui prima toujours tous les autres dans la faveur populaire : ce fut le Mystère de la Passion. Celui-là, prenait ordinairement de vastes proportions et parfois une longueur incroyable. Celui que composa Arnoul Gresban se divisait en vingt journées et contenait environ 25,(HiO vers : le nombre en fut porté par ses continuateurs à plus de 60,000. Le frère do ce fécond auteur, Simon Gresban, alla plus loin encore, avec le Triomplumt mystère des actes des apôtres, <i translaté fidèlement de la vérité historiale, ordonné par personnages: » grande féerie religieuse qui se maintint au théâtre tout un siècle, malgré les difficultés de la mise en scène, et qui n'a pas moins de 80,000 vers, avec un répertoire de 4'.'.S personnages. Ce mystère gigantesque s'est réimprimé, avec le détail descriptif des scènes et des décors, jusqu'au milieu du xvi" siècle.

Outre l'Ancien et le Nouveau Testament et les légendes des saints, des événements de l'histoire contemporaine pouvaient fournir quelques sujets de drames populaires. Tel est le Mystère du sièye it'Orléuns, qui compte lui aussi plus de a(l,'oOO vers, et qui fut représenté pour la première fois, le « mai 1439, h Orléans, pour l'anniversaire de la délivrance de cette ville par Jeanne d'Arc.

Aux confréries, qui jouaient les mystères, il faut joindre des troupes profanes qui firent entrer le théâtre du moyen dgo dans une nouvelle voie, comme celte des Enfants sans souci, ou des clercs de la Basoche. Après les anciens « jeux» dramatiques, dont Adam de la Halle avait autrefois donné le modèle, elles représentèrent des moralités, sortes de pièces allégoriques, qui eurent encore quelquefois pour thème des paraboles de l'Ancien ou du Nouveau Testament mises en dialogues, mais qui le plus souvent développaient, avec des personnages abstraits et fictifs, comme ceux du Kom'ftt de ta llose, une actioi» comique très libre, ou une violente satire. Ainsi naissait la comédie, qui prit un tour plus vif encore dans les sotties, ou satires dramatiques, en honneur jusqu'au milieu du xvr" siècle.

Un souvenir populaire a survécu aux tentatives de comédie du xv% c'est celui de la Farce de Maistre fierre Pathelin, œuvre à peu près anonyme de quelque .> poète satirique et joyeux compère », compagnon et fournisseur des clercs de la Basoche. C'est la mise en scène d une joyeuse friponnerie, où la morale et la justice trouvent moins leur compte que la vieille gaieté française, d'une suite et comme d'un ricochet de ruses et

de fraudes, sans autre moralité que le plaisir de Toir tromper un trompeur. Maître Pierre Patlielin, avocat sans causes ou du moins sans argent, endort par sa flatteuse parole la défiance de son voisin le drapier et se fait livrer une pièce de drap", qu'il se promet bien de ne pas lui payer. Il enseigne aussi au berger Agnelet à tromper les juges par une feinte bêtise, en bêlant, pour toute réponse, et celui-ci a recours au même stratagème pour frustrer son avocat de ses lionoraires. Cette simple farce, que l'on peut appeler la perle littéraire de notre vieux théâtre, produite ou plutôt reproduite, au xv» siècle, en un français déjitrès net, très vif, très agréable, n'a cessé d'être l'objet d'imitations, de traductions, et, jusqu'à nos jours, de tentatives de rajeunissement.

6" La prose. Chro7iiqueurs. — Pendant ces cinq siècles de développement poétique, la prose française a fait aussi son chemin, mais avec plus de lenteur, et elle offre moins de richesse littéraire et moins de variété. La théologie, qui est la première et longtemps la seule occupation de l'esprit, a pour langue officielle et exclusive le latin ; la philosophie, qui accepte le rôle de « servante de la théologie », n'a pas d'autre langage; l'éloquence, qui arrive à une haute puissance, à en juger par les effets des prédicatiojis des croisades, n'a rien fait pour enrichir l'idiome roman ; si, à l'occasion, l'orateur s'adressait à la foule en langue vulgaire, les grands sermons, comme ceux de saint Bernard, s'écrivaient et se conservaient en latin.

Il n'y a qu'un genre de prose qui adopte de bonne heure la langue romane : c'est l'histoire, ou plutôt la chronique. Les récits fantastiques des romans de la Table-Ronde, en prenant les premiers la forme de la prose, conjointement avec la forme poétique, ont préparé l'emploi de la langue vulgaire aux récits des événements réels. Quatre noms dominent parmi les chroniqueurs du moyen âge : tous les quatre hommes d'action, acteurs et témoins des faits qu'ils ont racontés. C'est, à la fin du xii" siècle, Geotfroi de Villehardouin (1155-1213), qui ouvre la marche avec son Histoire de la conquête de Constantinople, comprenant une période de neuf ans, de 1198 à 120". Marquant par les allures mêmes de son style la transition entre le récit poétique et la simple prose, il a des tournures, des mouvements, des traits de sentiment, qui rappellent les trouvères et les chansons de geste ; il célèbre les faits autant qu'il les raconte , il offre un mélange de naïveté et d'héroïsme qui se traduit par des formules solennelles et un peu banales d'admiration : Il Or oïez une des plus grandes merveilles et des graigneur aventures que vous onques oïssiez!...

Or pourrez ouïr étrange prouesse et sachez que

onques Dieu ne tira de plus grands périls nuls gens comme il fit ceux de l'ost (armée), en cel jour. » Un des passages les plus remarquables est la description de Constantinople et de l'efl'et produit sur les croisés par la vue de cette ville, n que de totes les autres ère souveraine, » et qui leur donne une si haute idée de leur entreprise. Il Et sachiez que il ni ot (eut) si hardi cui (i qui) le cuer ne fremist, et ce ne fut mie (pas) merveille, que onques si grant affaire ne fut empris de tant de gent, puisque (depuis que) li monz (monde) fu esterez (créé). »

A Villehardouin succède le sire de Joinville, (laWlSlS), originaire également de Champagne, élève et compagnon du comte Thibaut et fidèle serviteiir de saint Louis. Ses Mémoires, dictés à la lin de sa vie, ont pour sujet les expéditions et l'administration intérieure du règne de Louis IX. Ils respirent, d'un bout ;\ l'autre, le dévouement et l'admiration pour la mémoire de son souverain. Ils ont au plus haut point le caractère de témoi-

gnage personnel. Ce sont « choses, dit-il, que j'ai oralement veues et oyes. » Le narrateur se met entier dans son livre, avec ses souvenirs et es impressions, sans jactance ni fausse modestie, cédant naturellement au plaisir de faire connaître n son bon seigneur » et à celui de conter; acteur et héros lui-même, il se met en relief aussi bien que les autres, avec une naïveté toute chevaleresque et une simplicité pleine de grandeur. Un de ces courts récits où il excelle fera connaître, en quelques lignes, la langue do Joinville et sa manière. Il s'agit de la reine qui, étant enceinte, a suivi la croisade on Egypte et qui, au moment d'accoucher, apprend la défaite et la captivité du roi. Il Avant qu'elle fust accouchée, elle fist vider hors toote sa chambre, fors que le chevalier, et s'agenouilla devant lui, et lui requit un don, et le chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dist : Je vous demande, fist elle, par la foi que vous m'avez baillé, que si les Sarrazins prennent cette ville, que vous me coupiez la teste, avant qu'ils me prennent. Et le chevalier respondist : Soyez certaine que je le feray volontiers; je l'avoye ja bien en pensée que je vous occiroie avant qu'ils nous eussent pris. »

Le troisième grand chroniqueur est, à un siècle de distance, Jean Froissart ( 1.3.37- li 10), homme du monde, de cour et de plaisir, moins directement engagé dans l'action. Poète brillant et habile, qui met de l'art dans ses récits, de la couleur dans ses tableaux, il devient par là supérieur à ses devanciers, sans perdre la naïveté de l'expression, qui fait le charme de la chronique. Son livre, intitulé : Chroniques de France, d'Auyletfrre, d'Eloese, d'Espanne, de Bretagne, de Gascogne, Flandres et lîpux d'alentour, est un tableau vivant et complet de son temps, des beaux faits d'armes, des actes loyaux, de l'élégance naissante, des désordres, des cruautés, des malheurs qui signalent des guerres continues, des fêtes de la cour, des incejidies des villes et des massacres des peuples ; mais dans ce mouvement, un peu confus, de la société féodale au xiV siècle, règne l'incertitude chronologique et manque le sentiment de la vie populaire.

Le dernier chroniqueur de cette longue période littéraire est Philippe de Commines (\447-15U9). qui, avec une langue de plus en plus mûre et dans une société de moins en moins naïve, aspire à faire œuvre d'historien. Mêlé aux affaires publiques, sous les règnes de Louis XI et de Charles VIII, il ne raconte point seulement les événements, il les explique et les juge ; il pénètre les secrets de la politique, cherche les causes et les conséquences ; il étudie le caractère du peuple et le fondement des institutions; les idées modernes prennent chez lui conscience d'ellesmêmes, et ses Mémoires ont mérité d'être appelés ic le bréviaire des hommes d'État. » Il peut être excessif de comparer Commines à Tacite, ou de voir en lui notre Machiavel ; il n'en a pas moins le mérite de donner à l'histoire l'expression définitive de son temps, dans une langue simple, na-" lurelle, claire et précise, encore imprégnée de naïveté et de malice gauloise, et que la meilleure prose du xvi= siècle aura de la peine à dépasser.

Page 1