‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 86 sur 459 · II. Deuxième période. — Renaissance ou xvi" siècle · texte numérisé non relu

II. Deuxième période. — Renaissance ou xvi" siècle

1" La prose. — Deux grands faits dominent toute l'histoire au xvi» siècle : un besoin universel d'affranchissement et de rénovation, et un retour enthousiaste, dans les lettres et dans les arts, vers l'étude et l'imitation do l'antiquité. Le mouvement général d'indépendance aboutit, en matière religieuse, à la réforme luthérienne et calviniste, et celle-ci agit, à son tour, sur la lan-

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gue par la nécessité qui s'impose aux réformateurs de soutenir leur cause devant le peuple, en substituant le langage vulgaire de chaque nation au latin, si longtemps la langue officielle de l'Eglise. De même qu'un a vu, en Allemagne, Luther régler et, pour ainsi dire, créer la langue allemande gé néralo, par sa traduction de la Hible dans le dia locte dont il doit se servir pour ses traités et ses pamphlets, de môme on voit, en France, Jean Calvin (150;)-15Ci) donner au français sa forme presque définitive, en l'employant à la propaganda et aux polémiques religieuses. Son livre de Vinstitutwn clirétieime, écrit d'abord en latin (Bâle, 15;i(j), puis traduit en français par l'auteur luimême, n'est pas seulement le plus important manifeste du protestantisme dans notre pays ; c'est aussi le premier monument d'une prose vraiment française, appliquée à des sujets et à, des inti'rôts qui jusque-là paraissaient au-dessus d'elle. Du premier coup Calvin a donné i notre langue les qualités les plus conformes à l'esprit français : clarté, correction, vivacité, énergie, variété des tours; pour son propre usage, il l'a dégagée de ses périodes embarrassées et de toute cette surcharge d'incises qu'elle devait à sa parenté avec le latin et dont quelques grands écrivains reprennent encore après lui la pénible chaîne.

Contemporain de Calvin, François Rabelais (14S '?-155?), sans se tenir sur le terrain exclusivement théologique, obéit aussi à l'esprit de réforme; mais, pour échapper aux rigueurs aux quelles l'écrivain est exposé, de son temps, par une pensée trop hardie, il enveloppe la sienne dans un flot de plaisanteries qui éloignent la défiance. Philosophe, théologien, médecin, et le premier par l'érudition, au lieu d'un livre dogmatique, il écrit les contes les plus invraisemblables et les plus bouffons, le Gargantua et le Pantagruel (15;i2-I.j(;4), qui forment comme le rêve de l'épopée en délire, comme l'orgie de la raison et du génie : « œuvre inouïe, dit Sainte-Beuve, mêlée de science et d'obscénités, de comique, d'éloquence, de haute fantaisie, qui... vous saisit et vous déconcerte, vous enivre et vous dégoûte, et dont ou peut, après s'y être beaucoup plu et l'avoir beaucoup admirée, se demander sérieusement si on l'a comprise. « La Bruyère avait déjà déclaré que Rabelais est incompréhensible, et son livre, une énigme. « C'est un monstrueux assemblage, dit-il, d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du plie, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Rabelais n'en reste pas moins au premier rang des créateurs de la langue française; avec moins de rigueur et de précjsion que Calvin, il a fourni à l'idiome national, par son immense érudition, une variété infinie de ressources, et en le mettant au service de ses arrière-pensées et de ses rêves de philosophe, il l'a rendu capable de répondre non seulement au libre déploiement d'une verve et d'une imagination sans frein, mais aux délicatesses du sentiment et à la noblesse de la pensée.

Avec presque autant d'érudition, une égale souplesse, mais moins de fougue, Montaigne (I5;i:i-159'2) a aussi doté la littérature française d'une grande œuvre qui fait époque dans l'histoire de la langue et des idées; ce sont les Essais (1580). Sous ce simple titre, l'auteur nous offre la peinture générale de l'homme, se développant à travers ses intarissables confidences sur lui-même, car Montaigne a la prétention d'être « lui-même la matière de son livre. » Mais l'homme est un sujet « ondoyant et divers, » dont la mobilité naturelle et les perpétuelles contradictions induisent le philosophe à regarder toute '

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science humaine comme atteinte d'une irrémédiable incertitude. Montaigne, se complaisant dans son rùle de douteur, ne se lasse pas d'opposer le pour et le coiitre sur toutes les questions, de mettre en regard toutes les opinions et toutes les autorités, pour conclure qu'il n'y a pas lieu de choisir entre elles. Sa devise favorite est : u Que sais-je? » également éloignée de l'affirmation et de la négation. Ce scepticisme universel est exposé dans les EsS'iis avec un abandon charmant, un désordre capricieux, qui déroute le lecteur, sans cesser de le captiver, avec un luxe d'érudition facile et légère qui assouplit la langue française en la mettant sans cesse aux prises avec l'antiquité grecque et latine.

A Montaigne, il faut rattacher Charron (1541- Ifi03), qui, dans son livre de la So|5resïe( 1601), donne au même système du doute universel plus de consistance méthodique, mais moins de charme et de valeur littéraire; puis liiienne de la Boétie (1530-I5(i3), célèbre par l'amitié de Montaigne, et dont le Discours sur la senntude volontaire, ou le Contre-un, est resté la plus belle déclamation classique du siècle.

On ne peut oublier Jacques Amyot (1513-1593), qui, par son aimable traduction de IHutarque, eut une telle influence sur la langue dos gens du monde et des écrivains, que Montaigne lui attribue l'honneur de les avoir tirés du bourbier ; ni lo doux et un peu maniéré saint François de Sales (156J-I6'J2), qui, pour mieux embellir la prose française, la surcharge de festons et de fleurs ; de nobles et intègres magistrats, comme Michel de rHospital (I.i05-I573) ou Etienne Pasquicr (1529- I(il5), qui, consacrant leurs loisirs aux lettres anciennes, maniaient en maîtres la langue nationale quand il s'agissait de défendre contre des fanatiques et des forcenés les droits de l'humanité et la tolérance ; ui de savants et courageux éditeurs comme Henri Estionne ;i53l-lj98) ou Dolet 11509-1546), payés de leur dévouement à l'érudition par l'exil ou par la mort; ni enfin, à la dernière heure des malheureuses luttes religieuses et politiques du xvi' siècle, les auteurs plus ou moins anonymes du célèbre recueil de pamphlets appelé bi Satyre Ménippée (1593), qui, après avoir plus fait pour la cause d'Henri IV que les armes de l'Espagne pour celle des Ligueurs, est lesté, par la verve, l'esprit mordant et l'éloquence, le triomphe littéraire le plus complet du bon sens et du patriotisme.

Il faut aussi faire une place à part, dans la jeune prose française, à la double famille des conteurs et des auteurs de mémoires. Les premiers, comme Marguerite de Navarre (1492-1549) dans VHi-ijtameron, puisent aux mœurs mêmes du temps ou empruntent à l'Italie d'agréables mais trop libres histoires d'amour, ou bien, comme Bonaventure Des Périers (I549'?-I514), dans le C'jmbalum niundi et les Nouvelles récréât io7is, mêlent, à la manière de Rabelais, les joyeusetés aux hardiesses religieuses et métaphysiques. Les seconds, comme Montluc (1501-1577), Brantôme (1540-1614), ou Agrippa d'Aubigné (1550-1030), ce dernier non moins célèbre comme poète, animent leurs précieux témoignages sur les faits contemporains de toute la vivacité de leur vanité personnelle ou des fureurs du fanatisme.

2" /.« poésie et le théâtre. — Au xvi« siècle, la poésie jouit d'une haute faveur et jette beaucoup d'éclat. Elle aborde les grands sujets moraux et religieux qui répondent k la fermentatation intellectuelle de l'époque, mais elle s'attache surtout au travail de la forme littéraire, soit n perfectionnant les vieux genres français, soit en en créant de nouveaux, où elle puisse lutter avec les littératures et les langues de la Grèce, de l'ancienne Rome, et de la moderne Italie.

Clément Marot (l'i9;'-l.S44) forme comme la transition enire les poètes du moyen âge et les poètes nouveaux. C'est un habile mittcur en œuvre des formes poéli(|ues les plus charmantes du temps passé, et Boilcau a justement loué son « élégant badinage ». Il porte la grâce et l'esprit dans tous les genres légers, la ballade, le rondeau, l'épigramme, l'épitre, etc. ; puis, touché par le souffle de la réforme religieuse, il veut donner au protestantisme français ses chants sacrés, et entreprend la traduction ou la paraphrase en vers des Ps'iumes de David : tâche supérieure à la fois, à son talent et aux ressources acquises de la langue française; sur les données les plus lyriques, les P.-aumes de Marot ressemblent encore à nos vieux Noëti.

Après Marot et un petit nombre de poètes qui ■n'ont pas des visées plus hautes, comme Marguerite do Navarre (1492-1549), plus célèbre par ses contes que par ses vers, ou Mellin de Saint-Gelais (1491-1558), qui lutta pour retenir la poésie dans les afféteries amoureuses, commence enfin la véritable renaissance littéraire avec Ronsard, à la fois célèbre par ses œuvres personnelles et par son influence comme chef d'école. Six des plus notables de ses contemporains se réunissent à lui pour former le groupe brillant désigné sous le nom de pléiade française. Ils ont leur manifeste, ou déclaration de principes, rédigé par l'un d'eux, Joachim du Bellay (152il-15li0) sous le titre de : Défense et illustralion de la lungue française (1549). Joachim du Bellay fut lui-même un poète, attaché par système à l'imitation des Grecs et des Latins, mais qui n'en porta pas moins une grâce toute française dans le genre du sonnet, récemment emprunté à la littérature italienne. On l'appela le Cl prince du sonnet », comme on appela le chef de l'école le « prince do l'ode ••.

La principale étoile de la pléiade, Ronsard (1524-15S5), rajonne sur tous les genres à la fois; mais le poète excelle surtout dans le genre lyrique, dont il varie les tons et les formes à l'infini. Et, dans ce genre, les sujets gracieux lui conviennent le mieux. Il y porte tantôt le charme naturel du langage et du sentiment, comme dans cette « odelette « si connue :

Mignonne, allons voir si la rose Qui, ce malin, avait déclose Sa robe de poui-pie au soleil, K poiut perdu, ceUe vesprée.

Les plis de sa robe pourprée El sou teint au vutie pareil

Tantôt il redouble la grâce du langage par les recherches ingénieuses du rythme :

Bel aubépin Ilurissant,

Yeruissaut, Le long de ce beau rivage.

Tu es \eslu jusqu'au bas

Des longs bras D'une lambruuche [vigne] sauvage.

Ronsard ne le cède à personne dans le sonnet. Le suivant figure avec raison dans tous les recueils :

Quand vous serez bien vieille, au soîr. à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant.

Direz, cliaiitant mes vhps et vous esmerveillant :

>« Ronsard me celébroit du temps que j'estois belle. •

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Désjà sous le labeur à demy someillant, Qui au bruit de mon nom n^ s'aille réveillant. Bénissant voslre nom de louange immortelle.

Je;

3ns la terre et, fantosme sans os, nbres myrleuï je prendrai mon repos ; z au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mou amour et vostre fier dédain- Vivez, si m'en croyez, n'alieiidez à demain; Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Jaloux de donner à la langue française un

poème épique classique, imité des épopées grecques et latines, Ronsard entreprit la h'ranciade , consacrée à célébrer les origines de la nation française, dans les formes où V Enéide célébrait celles de la nation romaine. Cette entreprise ne fut guère plus heureuse que celle de Marot h. l'égard de la poésie sacrée : ni le génie de Ronsard, ni la langue de l'époque, ne suffisaient à une telle tentative.

Parmi les noms qui brillent autour de Ronsard, soit d.ins la pléiade, soit en dehors, nous devons mentionner : Remy Belleau (1528-1579), le poète pastoral au talent abondant et souple ; Jean-Antoine de Baif (15.32-15SU), qui tenta d'introduire dans notre prosodie, au lieu ou à côté du vers rimé, le vers mesuré des anciens ; le seigneur Du Bartas (1541-159 i), qui osa, dans son poème de la Sepmriini: (1579), chanter l'œuvre des sept jours de la Création et qui fut quelquefois, par l'idée et par la langue, à la hauteur de son sujet ; Philippe ; Desportes (l.i45-lG0(i) et Jean Beriaut (1570-1611), les deux poètes les plus corrects et les moins am- ; bitieux do l'école; Jean Passerai (I534-1G0'2), poète I érudit, sans pédantisme, mais non sans vigueur, j l'un des collaborateurs de la Sdyre Ménippée; enfin deux poètes dont l'un résume le xvi« siècle i dans ses traits les plus caractéristiques, et dont 'l'autre m.nrque la transition entre ce siècle et le ; suivant : Théodore-Agrippa d'Aubigné (I551-1G30) et Mathurin Régnier (1573-1013). Le premier, homme et poète d'action, voué au protestantisme avec une ardeur indomptable qui lui valut quatre arrêts de mort, ne s'arrêta pas aux petits genres si chers li l'école de Ronsard, mais il osa tenter la poésie toute moderne et toute vivante, en prenant pour sujet les guerres religieuses de son temps; de là son poème, les Tragiques, comprenant neuf raille vers et divisé en sept livres, qui, sous les titres de Misères, Princes, Chamhre dotée, Feux, Fers, Vengeance, Jugement, sont autant de tableaux terribles et d'implacables satires des violences et des infamies, qui, au nom de la religion, ont désolé ou déshonoré la France. Régnier traite aussi la satire, mais en moraliste et non en sectaire ; homme du monde et homme d'église, il se moque des travers et flagelle les vices ; par la mise en scène de l'hypocrisie, il prépare et annonce Molière.

Le théâtre, à l'époque de la Renaissance, est l'objet d'une tentative de réiorme littéraire qui, rompant avec la foi naïve du moyen âge, le rattache pour longtemps à l'imitation et à l'influence de l'antiquité. Pendant la première moitié du siècle, les mystères sont encore le spectacle favori du peuple ; les sotties, farces et moralités trouvent aussi dans Pierre Gringoire (1475-li41) leur dernier et plus brillant interprèt-^ ; mais l'école de Ronsard dédaigne ces amusements vulgaires; elle retourne, par une imitation déjà savante, à l'ancienne tragédie classique. Etienne Jodelle (1532- 1573), Jacques Grévin I510-I57n), Robert Garnier (1545-1601), Antoino de Montchrétien (1575-1621), prennent K l'antiquité grecque et latine, ainsi qu'à l'histoire sacrée, les sujets que traiteront après eux Corneille et Racine ; ils prennent aussi aux tragiques anciens, mais aux Latins plutôt qu'aux Grecs, la manière de les traiter. On sent, malgré les erreurs du goût et l'insuffisance manifeste de la langue, que nous touchons au théâtre classique.

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