‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 109 sur 547 · LA BIBLE AU POINT DE VUE PROTESTANT · texte numérisé non relu

LA BIBLE AU POINT DE VUE PROTESTANT

Parmi les nombreuses divisions des communions protestantes, deux opinions si tranchées se sont fait jour qu'il est impossible de les rapprocher ici en un seul article.

1° La Bible au point de vue du protestantisme évangélique ou orthodoxe. — Nous pensons ne pouvoir mieux faire que d'emprunter cet article à un fragment célèbre d'Alexandre Vinet :

« Ce n'est point dans une suite d'arides sentences que Dieu nous révèle sa volonté et les principes de son gouvernement; c'est essentiellement par des faits. Tout est histoire et tout se rattache à l'histoire dans ce livre qu'il nous a donné. On dit quelquefois que ce livre, antique et oriental, refuse de s'assimiler aux formes modernes de notre pensée. Oh ! dans ce livre du genre humain, le local et le temporaire disparaissent dans l'universel. Ne voudrez-vous pas en croire l'enfant? Sans aucune archéologie, il comprend la Bible comme le langage des compagnons de ses jeux : ces belles histoires font ses délices.

Quel livre plus attrayant ? quelles histoires

plus magnifiques? Où la gravité fut-elle tempérée par plus de grAce, la grâce accompagnée de plus de gravité? Où. la morale fut-elle mieux mise en action? Ce livre tout entier est l'histoire d'une éducation vaste et sublime : celle du genre humain. L'enfant la conçoit sans qu'on le lui Jise, comme sa propre éducation. C'est lui môme, lui, pauvre et débile créature, qu'il ose reconnaître dans cet homme collectif, dans cet enfant séculaire dont la vie morale, racontée, décrite et prophétisée, s'étend avec une richesse infinie de détails du premier verset de la Genèse au dernier verset de l'Apocalypse.

De môme que les profondeurs de l'homme, les profondeurs de Dieu s'ouvrent complaisamment à son œil enfantin. Il touche de sa petite main les merveilles de l'infini. Dieu a parié dans toute sa sagesse et toute sa bonté : il entend cette grande voix; la parole a habité parmi les hommes pleine de grâce et de vérité : l'enfant la reçoit dans sa mémoire, se l'approprie, s'en nourrit ; et dans l'immense ignorance de son âge, il sait déjà plus de vérités que les sages de l'ancien monde n'en ont jamais entrevu, ni cherché.

Ah! si vous voulez que les hommes aiment le Sauveur, entretenez-en leur première enfance. Menez-les tout jeunes vers le Crucifié ; dites-leur tout l'excès de son amour pour eux; dites-leur qu'il les aima dès avant leur naissance; que, brebis malheureuses, sans berger et sans bercail, il est venu les chercher dans le désert, et qu'il a donné son sang pour pouvoir les ramener dans la céleste bergerie. Vous savez avec quelle difficulté la vérité divine perce la dure écorce qu'épaississent autour de notre cœur l'exemple du monde, ses joies, ses vanités, sa fausse sagesse; hâtez-vous d'enfermer le christianisme dans le cœur lorsqu'il peut y pénétrer sans peine. Le Sauveur vous a dit de laisser venir à lui les petits enfants ; faites davantage encore, conduisez-les dans ses bras, et remettez-les à sa garde divine.

Le christianisme dont nous parlons est celui qui suppose pour chaque individu l'emploi immédiat de la Bible. Le peuple, l'enfance, l'homme de tout âge et de toute condition ne sauraient devenir chrétiens que par la Bible. La Bible est la bibliothèque de chacun des membres de la famille humaine.

Pour apprécier toute la puissance de culture attachée à la lecture de ces divins écrits, prenons dans le plus pauvre village un enfant d'une portée intellectuelle ordinaire. Que l'horizon de sa pensée est nécessairement borné ! Faites-vous une idée de l'indigence, de la raideur, de l'aridité de l'esprit d'un tel enfant : puis ouvrez-lui l'école, qu'il apprenne à lire, et qu'il lise la Bible.

La Bible, elle fut faite pour lui ; elle s'est mise d'avance à son point de départ, on n'aurait jamais pu faire, en étudiant avec soin l'enfant du pauvre, un livre qu'il pût mieux comprendre. Or dans ce langage qui est le sien, qui est celui de la nature, elle lui déclare les plus grandes choses. Dès le début, l'axe de toute vérité philosophique et morale est solennellement posé. Un même point de départ est donné aux pensées de l'enfant et à sa vie. Un mot l'oriente à jamais dans le labyrinthe du monde. Dieu proclamé, la conscience est reconnue, l'immutabilité de la loi du devoir est proclamée. Une fois ce phare élevé sur la route, l'enfant suit à sa pure lueur les destinées de la race humaine. Il assiste, témoin intelligent et intéressé, à l'établissement des premières sociétés. Un drame immense, où toutes les passions fondamentales du cœur humain se montrent dans leur candeur native, se développe à ses yeux ravis. L'imagination et la sympathie s'éprennent ensemble à la vue des péripéties majestueuses et des touchants épisodes de cette immense épopée qui, du seuil de néant au seuil de

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l'éternité, ne dévie pas un instant de l'unité la plus sévère.

Que diriez-vous de l'idée de faire lire dans les écoles populaires Y Iliade et Y Odyssée d'Homère? Laissez, diriez-vous, ce luxe à l'enfance opulente, et même ne le permettez qu'à un âge plus avancé. L'enfant chrétien, presque encore au berceau, balbutie la plus sublime des Iliades ; il fait, comme étude de première nécessité, cette lecture de luxe que vous ne permettez qu'à la classe la plus privilégiée. Qu'y a-t-il dans la Bible qui soit moins fort, moins profond que les épopées d'Homère ? Par combien de côtés au contraire la Bible ne paraîtelle pas au premier coup d'œil plus inaccessible qu'Homère? C'est pourtant là de quoi nous nourrissons l'enfant chrétien. Certes, c'est bien un phénomène que le plus auguste monument historique et religieux que possèdent les nations soit le livre d'école de nos petits enfants, et qu'ils le comprennent et qu'ils le goûtent plus que tous les ainres livres. Il a pour eux, il a pour le peuple tout l'attrait d'une épopée nationale ; il nous redit les actions et les destinées de nos ancêtres selon la foi.

On ne sent pas assez qu'avec la Bible on met dans les faibles mains de l'enfant, on place sous ses faibles yeux des trésors de notions vraies sur los rapports de l'homme à la société, en même temps qu'une foule de connaissances sur la nature et sur les arts, qu'il eût de toute autre façon acquises moins facilement et moins volontiers.

Ce qui me reste à dire étonnera peut-être : cette langue de la Bible, dans sa franchise, dans son caractère primitif, est plus propre qu'aucune autre à former celle de l'enfant. C'est bien là qu'il faudrait chercher pour lui les premiers modèles de narration, de description, d'éloquence quand on n'aurait d'autre but que de lui apprendre à écrire et à parler. La Bible est le meilleur livre de rhétorique de l'homme da peuple. »

2° La Bible au point de vue du protestantisme libéral. — La question se pose autrement pour le protestant libéral que pour le protestant de l'ancien type orthodoxe. Celui-ci, qui voyait dans la Bible entière une série d'oracles directement émanés de Dieu, ne pouvait trouver trop grande la part faite au recueil sacré dans l'enseignement de la jeunesse, depuis l'école primaire jusqu'à l'académie. En fait cependant, les exigences pratiques, le manque de temps, la nature de certaines parties du recueil, son volume lui-même, forçaient l'instituteur à restreindre l'étude de la Bible, à faire un choix. En réalité, l'enseignement de la Bible dans les écoles primaires consista surtout dans l'histoire sainte convenue, c'est-à-dire l'histoire du peuple d'Israël. Le Nouveau Testament fut remis dans son entier entre les mains des élèves. Mais là encore l'enseignement se composa des faits principaux de la vie de Jésus racontés par les évangiles, des événements qui signalèrent la fondation de la première église, et de quelques doctrines, en particulier des paraboles du Maître. Le catéchisme devait donner plus d'ampleur à cette instruction élémentaire, y ajouter les dogmes proprement dits, mais il reposait sur une base identique, c'est-à-dire la valeur absolue, la vérité exclusive de la religion révélée dans la Bible seule.

Au point de vue du protestantime libéral, la religion dans sa généralité est un fait humanitaire. Chaque forme de religion a sa légitimité temporaire et relative. Le christianisme, saisi dans ses principes, est la religion par excellence, et même ne se distingue pas réellement de la religion en soi. Toutefois il a ses racines comme ses déveveloppements dans l'histoire, et on ne le comprend bien qu'à la condition de savoir quels sont ses antécédents au sein du peuple où il est né,

quelles conséquences il a produites en se propageant dans le monde. D'autre part, c'est une loi de l'histoire des religions que toutes celles qui atteignent un certain degré de hauteur intellectuelle et morale condensent leur esprit, leurs principes, leurs caractères essentiels, dans un livre sacré, ordinairement un recueil d'enseignements ou de récits remontant aussi loin que possible vers le temps de leur apparition première et la personne de leurs fondateurs. Or la Bible est le livre sacré des chrétiens. Elle doit donc, à tous les points de vue, être étudiée et bien connue, si l'on veut arriver à une appréciation des vérités et des doctrines proposées comme chrétiennes.

Du moment donc qu'il s'agit d'un enseignement primaire protestant libéral, il serait contraire à ce point de vue d'en exclure la Bible. Seulement il est clair que la part qui sera faite à la Bible dans cet enseignement sera déterminée par des principes assez différents de ceux qui prévalaient sous l'influence de l'ancienne orthodoxie. Ce n'est plus comme oracle divin et direct, c'est comme document religieux par excellence que la Bible entrera dans l'école. Par conséquent la méthode pédagogique sera beaucoup plus libre dans l'usage qu'il faut faire de la tradition écrite d'Israël et des premiers chrétiens.

Ce n'est pas seulement parce qu'il n'y a guère moyen de faire autrement, c'est par principe qu'elle se résumera surtout dans un enseignement historique, familiarisant les enfants avec les points principaux de la tradition canonique. D'excellentes leçons de morale pratique peuvent être rattachées par un instituteur judicieux à beaucoup de ces récits, qui ont d'ailleurs un parfum de poésie et d'antiquité dont il serait fâcheux de priver l'enfance. C'est pour la grande majorité des enfants la seule occasion qu'ils auront de s'ouvrir à l'idée que les civilisations, les mœurs, la manière de vivre n'ont pas toujours été conformes à ce qui se passe autour d'eux.

Le même tact devra présider au choix de ces récits. Maxima debetur puero reverentia. Il faut aussi passer rapidement sur les périodes compliquées, ne pas fatiguer la mémoire des enfants avec des généalogies de patriarches, des dynasties de rois dlsraël et de Juda, des listes de prophètes, qui ne peuvent avoir d'intérêt que pour ceux qui ont le temps et la capacité d'une étude technique. J'appelle toutefois l'attention de l'instituteur sur la nécessité de combler par quelques notions historiques bien résumées la période, très écourtée dans le recueil canonique, qui va du retour de la captivité de Babylone à l'aurore de l'histoire évangélique. En effet ce n'est pas au sein du vieil Israël, mais au sein du peuple juif tel qu'il se constitua religieusement et politiquement pendant cette période que Jésus parut et annonça l'évangile. De même, il devra leur dire brièvement ce qui a fait dévier le christianisme de sa simplicité évangélique et ce qui a rendu la Béforme nécessaire.

En vertu du principe protestant libéral, l'instituteur non-seulement peut, mais encore doit familiariser les enfants avec l'idée que les doctrines religieuses et morales de l'Ancien Testament sont restées inférieures sur bien des points à celles que l'Évangile enseigne. Il doit de même les avertir qu'il ne faut pas chercher dans la Bible des révélations scientifiques, aucun auteur canonique n'ayant cherché à dépasser les idées reçues de son temps en matière cosmologique, géographique ou physique.

C'est dans le Nouveau Testament qu'il puisera le plus directement des enseignements de l'ordre religieux et moral proprement dit. L'explication familière de l'Oraison dominicale et celle des principales paraboles s'offrent naturellement à lui comme les

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thèmes à préférer. Cela n'empêche pas que le Nouveau Testament lui-môme, en petit format, à très bon marché, comme on peut se le procurer aisément grâce aux sociétés bibliques, doit être remis entre les mains des élèves. U est indispensable, en vue de leur instruction religieuse ultérieure, qu'ils s'habituent de bonne heure à le connaître et à y chercher des textes. Du reste nous n'approuvons pas la lecture quotidienne et par conséquent machinale d'un chapitre, comme cela a lieu dans certaines écoles. C'est du temps perdu. Il vaut mieux affecter à l'instruction biblique les heures réglementaires, les utiliser sérieusement, et faire en sorte que les élèves s'intéressent à cette étude, car c'est là le point essentiel.

L'instruction biblique à l'école primaire protestante doit viser en effet à mettre l'enfant en état de recevoir avec fruit l'instruction religieuse plus développée qui lui sera donnée par le pasteur avant sa première communion, ainsi que les enseignements de la chaire évangélique. Rien de plus difficile pour le pasteur-catéchiste que d'instruire convenablement les jeunes gens qui lui arrivent absolument dépourvus de toute connaissance biblique préalable, et l'instruction qu'il doit alors leur donner est nécessairement très incomplète.

Ici toutefois se présente une difficulté dont il serait vain de dissimuler la gravité. L'histoire sainte, au point de vue orthodoxe, était bien moins conforme aux strictes données de la Bible qu'on ne se l'imaginait ; mais elle passait pour historique d'un bout à l'autre, et l'instituteur n'éprouvait aucun scrupule à la raconter telle que la tradition la lui avait transmise. Aujourd'hui, pour peu qu'il soit lui-même initié aux résultats de la critique religieuse, il n'ignore plus qu'une notable partie de cette histoire est rangée dans la catégorie du mythe ou de la légende. Ira-t-il raconter aux enfants comme autant de faits réels le dialogue du serpent et de la première femme, le déluge universel et l'arche de Noé, les prouesses de Samson aux longs cheveux et le séjour de Jonas dans le ventre du grand poisson, etc.? D'autre part, peut-on attendre de l'âge et du niveau intellectuel des enfants de l'école primaire qu'ils saisiront les nuances, déjà difficiles à faire comprendre aux adultes dépourvus d'instruction, qui permettent de trouver un grand charme et même une haute valeur religieuse à de vieux récits dont la lettre est absurde et dont l'esprit est souvent admirable de profondeur et de vérité?

Il nous semble que le point de vue pédagogique auquel nous avons le droit de nous placer sur le terrain du protestantisme libéral nous permet de résoudre le problème. C'est à des enfants que l'on s'adresse, il faut leur parler un langage en rapport avec leur âge. Le mythe, la légende, l'histoire légendaire correspondent à l'âge enfantin de l'humanité. Il ne faut pas, comme dit un proverbe allemand, vouloir devancer Dieu. Quand on apprend aux enfants l'histoire romaine, les initie-t-on immédiatement aux savantes critiques d'un Niebuhr ou d'un Mommsen? Nullement; on leur enseigne la tradition, et il faut qu'ils la connaissent d'abord pour être ensuite en état de comprendre la transformation qu elle subit sous la main des grands maîtres de la science. — De même, nous estimons que l'instituteur primaire doit enseigner simplement l'histoire sainte traditionnelle, en la corrigeant çà et là par une confrontation indépendante avec les textes canoniques. Par exemple, il ne leur dira pas que le serpent de l'Eden était Satan déguisé ni que les nègres sont les descendants de Cham, car ces deux assertions traditionnelles sont parfaitement contraires aux textes. Mais il n'entrera pas dans la distinction entre mythe et fait réel, légende et histoire, par la raison qu'il ne serait pas compris. Et pourtant, mythe, légende ou fait réel, il faut que cette tradition soit connue. lrt Partie.

Mais en même temps il posera ce que je puis appeler des pierres d'attente, il dira plus d'une fois à ses élèves qu'il ne peut pas leur expliquer le fond des choses parce qu'ils ne sont pas encore assez instruits pour le comprendre, mais que plus tard ils le comprendront : c'est un raisonnement que l'enfant accepte volontiers. Il renverra au temps de l'instruction religieuse les difficultés que ses élèves les plus avisés, échos parfois des conversations de la famille, pourraient fort bien lui opposer : cela se voit assez souvent. Il importe que plus tard jamais le jeune homme ne puisse accuser son instituteur d'avoir abusé de sa crédulité d'enfant. La précaution que je conseille de prendre suffira pour parer à ce danger. L'instruction du pasteur viendra, non pas en contradiction , mais en complément et en amplification de celle de l'instituteur. Après le lait, la viande, comme disait un apôtre, et nous ne faisons, en appliquant ce principe à l'instruction biblique dans l'école primaire, que nous conformer à la règle fondamentale de toute pédagogie. Rien de moins naturel qu'un petit rationaliste de huit à dix ans, rien de plus dangereux qu'un superstitieux d'âge mûr. Nous n'avons qu'à suivre la méthode que l'humanité elle-même a suivie dans son développement séculaire. Sans doute il faut à l'instituteur pour cette partie de sa tâche du tact et de la mesure. Mais quelle partie de cette tâche n'en exige pas? [Albert Réville, Dr en théologie.]

Ouvrages à consulter. — La Bible des familles, rédigée par un groupe de pasteurs et de théologiens néerlandais, traduite en français (Sandoz et Fischbacner, à Paris). — Manuel d'instruction biblique, par A. Réville ire partie (Paris, chez les mêmes éditeurs).

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