‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 194 sur 547 · SUCCÈS DE L'ENSEIGNEMENT MUSICAL EN FRANCE · texte numérisé non relu

SUCCÈS DE L'ENSEIGNEMENT MUSICAL EN FRANCE

On ne peut pas se dissimuler que les préjugés

CHANT

CHANT

de la société dirigeante, en France, ont paralysé les bonnes intentions des législateurs à l'endroit de l'enseignement musical populaire. Le véritable rôle de la musique dans l'éducation est encore méconnu dans notre patrie, et malgré les efforts des amis éclairés de l'art musical, malgré les documents officiels, malgré les programmes, malgré les concours, malgré les commissions d'encouragement et d'organisation, la musique reste proscrite dans l'opinion dominante, sous le nom ignominieux pour elle d'art d'agrément, et sa diffusion da^is l'enseignement primaire est souvent empêchée ou rendue illusoire par le peu d'estime qu'elle rencontrait naguère dans l'enseignement secondaire classique, d'où sortent ordinairement les autorités supérieures qui régissent le premier, et notamment les écoles normales.

Pour la plupart des lycées de jeunes gens comme des pensions de demoiselles, l'enseignement de la musique, presque toujours individuel, se réduit à l'imitation banale et maladroite de la virtuosité des artistes de profession, à un assez fade amusement de salon, ou à une lutte mesquine ; d'amours-propres féminins, indigne d'une éducation intelligente.

On ne fait que commencer à s'apercevoir que le côté instrumental de cet enseignement est en réalité plus utile aux hommes, et qu'il ne reste guère de place pour cultiver et employer ce genre de talent dans la vie de famille des femmes mariées, à moins qu'elles n'aient cultivé le côté le plus négligé : le chant.

Mais celui-là manque de professeurs, tandis que les maîtres de piano pullulent ; il est livré à quelques rares spécialistes, qui n'ont su en faire qu'une imitation ridicule du théâtre, en bornant leurs leçons à apprendre à chanter des « morceaux d'opéra ».

Pas d'autre musique de chant que celle-là dans les éducations à la mode. Il est vrai qu'à bien d'autres points de vue on peut remarquer cet envahissement abusif du théâtre dans notre vie. C'a été longtemps une opinion établie qu'il n'y a de belle musique que la musique « dramatique ». On retrouve cette prétention exclusive jusque dans les régions officielles du budget et de l'Institut. La seule subvention accordée à l'art musical, jusqu'en 1877, était la subvention des grands théâtres. Pour être réglementairement élu membre de l'Académie des Beaux-Arts, il faut avoir composé un opéra. Bach, Haydn, Mendelssohn, s'ils vivaient encore, ne pourraient peut-être pas être nommés membres de l'Institut.

La grande musique symphonique, la grande musique classique n'ont eu à Paris, jusqu'en 1878, que des taudis, tandis que l'opéra et même l'opérette avaient des palais à choisir. Beethoven et Haendel étaient forcés de se réfugier dans des cirques, tandis qu'Offenbach, Hervé, Lecocq trônaient dans le velours et l'or.

Mais depuis l'Exposition la belle salle du Trocadéro, avec son buffet d'orgue monumental qui la voue à la grande musique de concerts, a ouvert, espérons-le, une nouvelle ère à l'art classique, et surtout à l'art choral, la manifestation la plus importante de la musique classique populaire.

Les vieux préjugés contre la musique commencent à devenir surannés : l'opinion des classes lettrées est bien modifiée depuis la vogue des concerts classiques : l'université, par ses membres les plus intelligents, est entrée dans le mouvement artistique provoqué par ces concerts.

On peut dire qu'aujourd'hui le véritable obstacle à la résurrection du bon goût musical en France, surtout en province, est principalement celui-ci : les 6o?is maîtres manquent.

Les artistes ne sont pas assez instituteurs, les instituteurs ne sont pas assez artistes.

Pour rendre les instituteurs capables d'entreprendre utilement au moins la partie élémentaire de l'enseignement musical, le simple chant, il faudrait une éducation du goût qui demande danschaque centre d'enseignement normal un artisted'élite, aussi versé dans l'art de la pédagogie que dans celui de la musique; il faudrait donc d'abord une pépinière d'éducateurs artistes, aussi supérieurs à leurs élèves-maîtres par l'éducation générale que par l'instruction professionnelle, et c'est justement ce qui fait défaut.

L'enseignement réussit partout où se trouve un instituteur vraiment musicien, ou un artiste aidées larges et généreuses, ayant avec les qualités du professeur une éducation classique sérieuse, et sachant l'art difficile de se faire écouter et comprendre, autant que respecter et obéir.

Quand les deux capacités ne sont pas réunies, le résultat est pire que s'il était nul, car il se transmet et se perpétue. On conçoit que devant cet inconvénient, les autorités scolaires s'abstiennent, et préfèrent le danger de ne rien faire à celui de mal faire. On conçoit, en l'absence de résultats bien saillants et bien prouvés de ces méthodes diverses qui se combattent en se reprochant mutuellement leur impuissance, que les ouvragespédagogiques les plus récents se taisent sur cette matière, que les guides d'instituteurs les plus usités ne fassent pas même mention des mots chant et musique dans leurs tables détaillées, et passent brusquement de certificats à chauffage, et de mot/Hier à mutations.

Unir le bon goût à la simplicité, voilà le secret de la réussite. Le danger, c'est l'ignorance, la vulgarité et le manque de jugement du maître, son amour-propre et sa prétention au titre de compositeur, défauts plus odieux en matière esthétique qu'en toute autre, et qui font le malheur de tant de sociétés orphéoniques.

Pour régler les questions de bon goût, faire apprécier le beau et condamner le laid, il faut dans chaque pays, dans chaque centre d'instruction, une autorité qui puisse inspirer la confiance et le respect. Tant vaudra cette autorité, tant vaudra l'instruction musicale de toute une contrée.

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