COCHIN
tion dont les établissements se comptent aujourd'hui par milliers dans la France entière. Mais M. Cochin n'était pas homme à s'en tenir à ce modeste essai. Ce qu'il voulait, c'était fonder une œuvre durable et qui devînt comme le seuil nécessaire de l'école primaire. Il a eu soin d'ailleurs d'en définir le caractère et le but, dans son Manuel des salle* d'asile (publié en 1833), ouvrage remarquable à bien des titres et qui, en 183 i, fut couronné par l'Académie française comme le meilleur livre publié dans l'année. « C'est pour suppléer, dit-il, aux soins, aux impressions, aux enseignements que chaque enfant devrait recevoir de la présence, de l'exemple et des paroles de sa mère, qu'il a paru nécessaire d'ouvrir des salles d'hospitalité et d'éducation en faveur du premier âge. » Voilà l'idée première et le but des salles d'asile. M. Cochin en poursuivait avec ardeur la réalisation, tout en désirant trouver quelqu'un d'intelligent et de dévoué (une femme surtout) pour aller étudier en Angleterre l'organisation des Infants' se kools. Le hasard lui fait rencontrer Mme Millet *, la mère du grand statuaire, qui s'offre pour cette mission. « Mais vous ne savez pas l'anglais, » lui dit M. Cochin. — « Non, répond-elle, et c'est ce qu'il faut ! Au moins, je ne saisirai que l'esprit de la chose, sans être distraite par les mots. » Elle part pour l'Angleterre, passe deux mois à visiter les écoles, en rapporte une étude complète qu'elle met en rapport avec notre esprit national, et en 1827, elle ouvre le premier asile rue des Martyrs. Soixante, quatrevingts, cent enfants y viennent bientôt et y sont disciplinés en huit jours, grâce aux éminentes qualités d'esprit et de cœur de la fondatrice.
Dans le même temps, M. Cochin, l'âme de cette grande entreprise, conçoit le projet d'une « maison complète d'éducation primaire » dont la salle d'asile sera le point de départ et la base. Mais écoutons plutôt ce que nous dit M. Cochin lui-même dans le Manuel des salles d'asile (p. 58 de la 5e édition) :
« Ayant reconnu, après quelques années d'administration en qualité de maire d'un arrondissement de Paris, qu'il était désirable d'accroître le bien-être de la population par la fondation d'une salle d'asile, et d'en faire une section nécessaire d'un établissement d'éducation primaire, je formai le projet de bâtir une maison-modèle contenant des classes de toute espèce et pour tous les âges. »
Cette pensée de rattacher la salle d'asile à l'école primaire et d'en faire, pour ainsi dire, une annexe indispensable de celle-ci," est peut-être ce qui fit la fortune et assura l'avenir des asiles ; car les plus jeunes enfants pouvaient ainsi y être amenés par ceux de l'école, sans dérangement pour les familles. C'est ce qui se pratique encore aujourd'hui dans les groupes scolaires, et c'était bien un groupe que M. Cochin avait l'intention de construire. Il semble maintenant qu'il devait compter sur la participation de la Ville dans les frais de cette construction d'un genre tout nouveau. Mais lorsque ce plan, nous dit M. Cochin, fut proposé au préfet de la Seine, celui-ci le considéra comme impraticable et répondit avec obligeance que c'était le rêve d'un homme de bien.
L'homme de bien heureusement poursuivit sans découragement ce rêve qui paraissait chimérique, et <c voulut courir le hasard de l'exécution en engageant sa propre fortune, quoiqu'elle dût subir une forte atteinte en cas de non-succès. »
Après cette déception qu'il n'attendait pas, M. Cochin se met à l'œuvre, fait dresser les plans sous ses yeux, en dirige l'exécution, et « en trois mois de temps », chose presque incroyable, « les clefs d'une maison qui contient mille élèves, quatre logements de maîtres et de grandes dépendances, lui étaient remises après entier achèvement. La maison était ouverte, et 420 enfants étaient ins-
crits dans les trois divisions principales de l'établissement, le jour même de l'ouverture, trois mois et dix-sept jours après la pose de la première pierre. » Rien n'avait été oublié dans ce groupe si rapidement construit, et après avoir fait dans ces locaux la part des maîtres et des élèves, M. Cochin en fit une aussi pour l'Ecole normale des salles d'asile, dont Mme Millet prit immédiatement la direction avec une rare intelligence de cet enseignement.
Un succès si complet ne laissait plus de doute sur l'avenir de cette fondation. Aussi l'administration municipale comprit-elle qu'il y avait un grand intérêt pour elle à devenir propriétaire d'un pareil établissement. Elle en fit donc l'acquisition ; mais jusque là, c'est-à-dire pendant quinze mois, (de 1827 à 1829), les écoles y furent entièrement entretenues en plein exercice, aux frais de M. Cochin.
En cédant cette propriété, on comprend qu'il ne cédait pas le devoir de veiller sur son œuvre, qui fut jusqu'à la fin de sa vie l'objet constant de ses préoccupations. Il passe des années en voyages, en études, en soins de toute sorte, pour doter les salles d'asile d'une méthode d'enseignement, chefd'œuvre de sagacité et de prévoyance que l'amour le plus éclairé de l'enfance pouvait seul inspirer, et où l'on reconnaît bien la marque des conseils de Mmc Millet : il faut une femme, une mère pour trouver tant d'ingénieux procédés (V. l'article consacré à Mmc Millet).
Le Manuel qui résumait la méthode nouvelle fut publié par la maison Hachette en 1833, l'année qui vit promulguer la loi Guizot sur l'instruction primaire. Il eut successivement cinq éditions, et parut d'abord sous ce titre : Manuel des fondateurs et des directeurs des premières écoles de V enfance, connues sous le nom de salles d'asile. Disons tout de suite, pour ceux qui s'étonneraient de voir figurer ici le mot de directeurs, que jusqu'en 1855 ces établissements furent dirigés indistinctement par des hommes et par des femmes.
L'ouvrage est divisé en deux parties, et l'auteur a pris soin de définir ainsi chacune d'elles : « Dans l'une, intitulée Manuel des Fondateurs, on a d'abord fait connaître la nature et l'utilité des salles d'asile, l'influence qu'elles doivent avoir sur la moralité des populations, sur l'aisance des familles, sur l'administration des secours publics et sur les écoles primaires de tous les degrés. On a ensuite indiqué toutes les choses nécessaires à leur organisation, à leur entretien et à la surveillance qui doit s'exercer à leur égard.
« Dans la seconde partie, intitulée Manuel des Directeurs, on a énoncé toutes les considérations les plus propres à inspirer aux maîtres des petites écoles le dévouement nécessaire à leur profession, et on leur a fait connaître les méthodes à suivre pour le développement physique, moral et intellectuel des enfants du premier âge. »
Ces deux parties répondent admirablement à l.i pensée de l'auteur. La première abonde en considérations delà plus haute portée économique sur l'influence des asiles, au point de vue du bien-être des familles, sur l'abus du rôle des indigents, sur la progression de la dépense des enfants trouvés, sujet qui fournit à M. Cochin l'occasion de prouver par des chiffres que le nombre de ces petits malheureux diminue très sensiblement à mesure que celui des salles d'asile augmente. En effet, en 1820, on compte 5472 enfants abandonnés, et en 18J3 seulement 2380. On voit que la différence est considérable avec une population qui l'est beaucoup plus. Il y a aussi des pages excellentes et pleines d'aperçus nouveaux sur le paupérisme et les réformes qu'il réclame. C'est une question qui lui était familière, pour l'avoir approfondie quand il voulut fonder une maison de refuge dans le
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