CONTES
Incontestable?... Une dépense aussi véritablement nationale que l'est celle de l'instruction publique devrait se reverser avec égalité sur toutes les classes de citoyens;... cependant on nous propose d'abandonner entièrement le premier degré de l'instruction publique à la seule vigilance des conseils municipaux, sous la surveillance des souspréfets ; on ne lui applique d'autres fonds que la rétribution fournie par les parents... Je considérerai les écoles primaires comme des établissements abandonnés au hasard de quelques dispositions heureuses dans certaines localités, et, dans tous les cas, comme une institution purement facultative, tant que je ne verrai pas la nation elle-même s'interposer dans leur organisation, protéger l'instruction publique dans son premier degré comme dans les degrés ultérieurs, et l'encourager par tous les sacrifices que l'état de nos finances peut comporter... Aucune considération ne doit nous porter à concentrer toute la bienfaisance nationale dans les seuls lycées et dans les seules écoles spéciales, au lieu de répandre une partie de sa salutaire influence sur les écoles primaires, qui sont l'aliment du peuple et le besoin de tous. Un sentiment profond de justice et une sage politique commandent au contraire de reverser sur le premier degré d'instruction une partie des secours que la nation destine à l'éducation publique; et c'est même l'unique moyen de faire accueillir avec faveur, dans l'opinion de nos concitoyens, toute la partie du nouveau plan qui n'a pour but que le progrès toujours désirable des arts et des sciences... Je vote en conséquence contre l'adoption du projet. »
Dans la séance du 8 floréal, Daru s'étonne que le projet « ne fasse aucune mention des idées de religion à donner aux enfants. » Il n'indique pas quelles dispositions lui paraissent devoir être adoptées à cet égard ; il se contente de signaler cette omission dans une loi à laquelle il donne d'ailleurs son approbation.
Après un discours de Siméon, qui conclut en faveur du projet sans apporter d'ailleurs d'arguments nouveaux, le Tribunat déclare la discussion close, émet par 80 suffrages contre 9 un vœu favorable au projet, et charge Jacquemont, Siméon et Jard-Panvilliers de porter ce vœu au Corps législatif.
Le 10 floréal, les orateurs du Tribunat et ceux du gouvernement se présentent devant le Corps législatif. La discussion s'engage, ou plutôt il n'y a pas de discussion, tous les orateurs étant d'accord : il y a simplement échange de discours consacrés à célébrer les avantages du projet de loi. Jard-Panvilliers, puis Fourcroy, parlent dans la séance du 10. A propos de l'instruction primaire, Fourcroy s'exprime ainsi : « Sans doute apprendre à lire, écrire et chiffrer, est le besoin de tous les hommes vivant en société. Aucun ne devrait ignorer ces premiers moyens de communication et de conduite sociale. Mais malgré cette grande vérité, quel est le peuple nombreux où il existe dans toutes les communes une école gratuite qui y soit consacrée? Quel est le gouvernement qui peut soutenir ou qui soutient ce fardeau? Si cela n'existe nulle part, excepté dans quelques pays resserrés et d'une très faible population, c'est qu'il n'est pas dans la nature des choses que cela existe; c'est qu'il est hors de la limite du possible qu'une pareille organisation soit établie che?: un grand peuple. » On a pourtant réalisé de nos jours, chez plus d'un grand peuple, ce que Fourcroy, dont les opinions avaient bien changé depuis 1793, déclarait hors de la limite du possible et contraire à la nature des choses.
Le lendemain, 11 floréal, Siméon et Rœderer échangent encore deux discours. Notons dans celui de Siméon un passage contre l'instruction primaire
obligatoire. « Je vois dans le projet du gouvernement, dit-il, tout ce qu'il était possible de faire; je vois tout, excepté cette contrainte que l'un des adversaires du projet (Duchesne) aurait souhaitée. Mais comment forcer des pères de famille a, envoyer leurs enfants à l'école? Le culte des lettres ne se commande pas plus que celui de la religion. Tout y est libre, tout y doit être de sentiment et de persuasion. »
La discussion est alors déclarée close. Les membres du Corps législatif, on le sait, n'avaient pas le droit de discuter eux-mêmes les projets qui leur étaient soumis : le rôle de ces législateurs muets se bornait à écouter les orateurs que leur envoyait le Tribunat et le gouvernement, et à voter ensuite en silence pour ou contre la loi proposée. Le projet de loi sur l'instruction publique est adopté par 251 boules blanches contre 27 boules noires.
Après la promulgation de la loi du 11 floréal an X, la période consulaire n'offre plus rien dans le domaine de l'instruction publique que quelques arrêtés relatifs à l'organisation intérieure des lycées * et des écoles spéciales *. fJ. Guillaume.]
CONTES. — Sous ce terme générique, on comprend deux espèces de récits qui diffèrent d'origine et de caractère : 1° les contes de fées ; 2° les contes moraux ou scientifiques à l'usage de la jeunesse. Examinons-les successivement.
1° Les contes de fées, dits aussi Contes Bleus et Contes de ma Mère l'Oie, ont été longtemps abandonnés aux nourrices et aux vieilles filandières. C'est là que Charles Perrault a été chercher les aimables récits qui feront passer son nom à la postérité. Aujourd'hui, on en a fini avec cette indifférence dédaigneuse; les contes de fées sont partout recherchés par les curieux et les érudits. Les premiers dans notre siècle, les frères Grimm ont appelé l'attention sur les contes de fées qu'ils ont recueillis en Allemagne; les pays voisins n'ont pas voulu rester en arrière ; nous possédons aujourd'hui des collections de contes norvégiens, islandais, danois, russes, serbes, bohèmes, italiens, irlandais, bretons, etc., sans parler de contes indiens, turcs, mongols, etc. On ferait toute une bibliothèque rien qu'avec les contes de fées de toute date et de tous pays.
Ces collections nous ont appris une chose curieuse, c'est que la plupart de ces contes appartiennent à une même famille et sortent probablement d'une même souche. D'où viennent-ils ? Peut-on remonter jusqu'à l'original?
En traduisant du sanscrit le Panchatantra, ancien recueil de fables et de contes indiens, le savant orientaliste Benfey a publié, en appendice, un volume de notes dans lesquelles il donne la filiation de ces fables et de ces contes qui se sont répandus dans l'Occident aussi bien que dans l'Orient. Le point de départ est ordinairement dans l'Inde ; c'est de ce pays que seraient sortis la fable ésopique et la plupart de nos contes de fées. L'opinion de M. Benfey est généralement adoptée ; et, à condition d'admettre un certain nombre d'exceptions, elle a pour elle une grande vraisemblance.
Ces contes ont-ils été inventés par de beaux esprits pour amuser les enfants? non, sans doute; ils ont une origine plus relevée. Ce ne sont pas des auteurs de profession qui les ont imaginés ; c'est une littérature populaire qui s'est faite pour ainsi dire d'elle-même, sans que personne puisse en réclamer la paternité.
Les contes sont d'anciens mythes, transformés en légendes, et qui, peu à peu, abandonnés par les classes instruites, mais conservés et amoindris par le souvenir populaire, ont pris la forme enfantina que la tradition nous a gardée. Déjà dans Homère on peut saisir le passage du mythe à la légende, et de la légende au conte. Qu'est-ce que l'épisode