‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 261 sur 547 · LIVRES ÉLÉMENTAIRES. DÉCRET SUR LA VENTE DBS BIENS · texte numérisé non relu

LIVRES ÉLÉMENTAIRES. DÉCRET SUR LA VENTE DBS BIENS

FORMANT LA DOTATION DES COLLEGES (8 mars 1793). — PRE- MIER DÉCRET SUR LES ECOLES PRIMAIRES (30 mai 1793).

Création du Comité d'instruction publique- — La première séance de la Convention nationale eut lieu le 21 septembre 1792; l'abolition de la royauté y fut votée à l'unanimité.

Le 2 octobre 1792, la Convention, statuant sur la création de ses divers comités, décida qu'il y aurait un Comité d'instruction publique composé de vingtquatre membres. L'Assemblée législative avait eu, elle aussi, son Comité d'instruction publique, dont plusieurs membres avaient été réélus députés à la Convention ; ces membres formèrent un Comité provisoire, en attendant la nomination du Comité nouveau : c'étaient Arbogast*, Audrein, Baudin des Ardennes, Bonnier, Carnot, Condorcet *, Gibergues, Prieur de là Côte-d'Or, Romme * et Roux-Fasillac.

Le résultat du scrutin ouvert pour la nomination du Comité d'instruction publique fut proclamé dans la séance du 13 octobre. Avaient été nommés : Condorcet, Prieur de la Côte-d'Or, Arbogast, Marie- Joseph Chénier *, Hérault de Séchelles, Gorsas, Lanjuinais, Romme, Lanthenas *, Sieyès*, Barère *, Dusaulx, Chasset, Mercier, David, Villette, Durand- Maiilane, Lequinio, Roux-Fasillac, Rabaut Saint- Etienne, Fauchet, Baudin des Ardennes, Quinette, Léonard Bourdon *.

Neuf des élus refusèrent leur nomination; ce furent Condorcet, Hérault de Séchelles, Lanjuinais, Sieyès, Barère, Villette, Lequinio, Rabaut Saint- Etienne, Fauchet. Us furent remplacés par Henri Larivière, Mathieu, Alquier, Massieu, Salles, Collaud la Saicctte , Caseneuve, Audrein, Fouché. Le comité choisit pour son président Arbogast, du Bas-Rhin ; pour son vice-président le vieux Dusaulx, le traducteur de Juvénal, et pour son secrétaire le publiciste girondin Gorsas.

Le 25 octobre, la Convention décréta que ses comités seraient renouvelés par moitié, deux mois après le jour de leur formation. Plus tard, on décida que le renouvellement serait intégral, et aurait

CONVENTION

lieu chuque mois. Nous ne croyons pas nécessaire de mentionner dans le cours de cet article chacun des renouvellements du Comité d'instruction publique; nous nous contenterons d'indiquer, à leur date, les modifications les plus importantes qui furent apportées à sa composition. Ajoutons que le plus souvent, à moins qu'un brusque revirement politique ne les écartât de la scène, ou qu'une mission dans les départements ne les éloignât momentanément de Paris, les élus étaient indéfiniment confirmés dans leurs fonctions.

Une fois constitué, le Comité d'instruction publique se subdivisa en plusieurs sections, afin de mieux embrasser les différentes parties du travail immense qu'il allait entreprendre, et qu'il nous serait impossible d'exposer dans ses détails si variés. Notre dessein n'est pas d'essayer de retracer l'ensemble de l'œuvre multiple accomplie par ce Comité, de concert avec la Convention : création du système décimal, réforme du calendrier, réorganisation ou fondation des musées, des bibliothèques, des grands établissements scientifiques et artistiques, programmes des fêtes nationales, etc. Le sujet spécial de cette étude, nous l'avons dit, ce sera l'organisation de l'enseignement public, et tout particulièrement de l'enseignement primaire.

Le plan du premier Comité, et le projet de décret sur les écoles primaires. — La séance du 12 décembre. — Il existait déjà un plan d'ensemble pour l'organisation générale de l'instruction publique : c'était celui que Condorcet avait présenté sept mois auparavant à l'Assemblée législative. (V. le résumé de ce plan à l'article Condorcet.) Le Comité le prit pour base de son travail, et au bout de quelques semaines il put se présenter devant la Convention avec un projet complètement élaboré.

C'est le 12 décembre 1792, — le lendemain même du jour où Louis XVI avait subi à la barre son premier interrogatoire, — qu'il est question pour la première fois, tant dans les precès-verbaux de la Convention qu'au Moniteur, d'un projet de décret sur l'instruction publique proposé par le Comité. Ce projet concernait seulement les écoles primaires. Antérieurement, toutefois, le Comité d'instruction avait dû faire connaître l'ensemble de son plan ; le fait n'est mentionné nulle part, mais il ressort d'une manière évidente des discussions qui eurent lieu dans les séances des 12, 14 et 18 décembre.

Voici comment le procès-verbal relate le dépôt de ce premier rapport, et la discussion à laquelle il donna lieu :

« Le rapporteur du Comité d'instruction se présente pour faire son rapport sur les écoles primaires : il donne lecture du projet de décret. (On en trouvera le texte complet plus loin.)

» L'article premier est décrété en ces termes :

« La Convention nationale, sur le rapport de son Comité d'instruction publique, décrète :

et Titre Ier. — Enseignement.

« Art. Ier. — Les écoles primaires formeront le »> premier degré d'instruction. On y enseignera les » connaissances rigoureusement nécessaires à tous »» les citoyens. Les personnes chargées de l'ensei- » gnement dans ces écoles s'appelleront instituât teurs. »

» Un membre prend la parole sur le plan général du Comité. Il demande la question préalable sur le projet, et conclut à ce que la Convention borne aux instructions des écoles primaire* celles qui seront données aux frais de la nation. La discussion s'engage, et l'assemblée l'ajourne ensuite à demain midi. » (Malgré cette décision, la discussion ne fut reprise que le surlendemain 14 décembre.)

Le procès-verbal, selon son habitude, n'indique pas le nom du rapporteur du Comité. Mais le Moniteur nous l'apprend ; on y lit en effet cette mention :

« Sur la proposition de Chtnier, le premier article du projet de loi sur l'instruction publique est adopté en ces termes : » (suit le texte de l'article.) Le Moniteur ajoute : « Plusieurs membres se disposent à combattre les dispositions subséquentes du projet dressé par le Comité d'instruction publique. Durand- Maillane lit un discours pour établir que ce plan introduit un système d'éducation trop scientifique. La discussion est ajournée. »

C'est donc Durand-Maillane qui prit la parole pour combattre le plan général du Comité. Durand-Maillane était un juriste provençal, et siégeait sur les bancs du centre. Son discours, auquel l'assemblée n'accorda pas les honneurs de l'impression, mais qui fut publié par lui quelques jours plus tard, avec des notes (Imprimerie de la rue Neuve-de-1'Egalité, cour des Miracles), excita la colère des journaux girondins. Le Patriote français, de Brissot, l'appela « une véhémente diatribe contre les lumières et les lettres ». Durand-Maillane s'était prononcé contre le plan du Comité, parce que ce plan, trop vaste, faisait « des écoles primaires le premier degré d'instruction, le premier échelon de cette suite d'enseignements qui, sous les noms d'instituts, de lycées et de société nationale, va former dans la nation, et à ses dépens, une corporation formidable. » L'orateur est d'avis que « le peuple français, pour être heureux, n'a besoin des sciences que ce qu'il lui en faut pour arriver à la vertu. » Les degrés supérieurs de l'enseignement doivent être abandonnés à l'industrie privée « à toute la liberté du génie, des goûts etdes moyens ». (Nous retrouverons les mêmes arguments dans la bouche de certains orateurs jacobins en frimaire an II; V. p. 550). Ajoutons que Durand-Maillane se déclare très nettement catholique, et veut fonder l'éducation sur la religion.

Un autre orateur, Masuyer, avait dans cette même séance reproché au projet de coûter trop cher; les écoles primaires seules devaient entraîner une dépense de 25 millions, que la République, disait-il, n était pas en état de supporter. (V. l analyse de son discours à l'article Masuyer.)

Le discours de Jacob Dupont. — La discussion fut reprise le 14. Ce jour-là, un seul orateur parla, le girondin Jacob Dupont. Libre-penseur comme la plupart de ses amis politiques, il répondit aux attaques de Durand-Maillane par une profession de foi en sens contraire :

« Vous avez entendu, dit-il, les articles d'un projet de décret qui vous ont été présentés par votre Comité d'instruction publique. Ils étaient relatifs à l'organisation des écoles primaires. Cen'est pas sans une extrême surprise que j'ai vu deux orateurs se présenter à la tribune pour combattre l'article qui venait d'être décrété. Le premier (Durand-Maillane), se déclarant le panégyriste de l'ignorance, mêlant à un très petit nombre de vérités un très grand nombre d'erreurs; le second (Masuyer), s'appuyant sur une fausse base pour énoncer un faux calcul. » Et, abordant résolument la question religieuse qu'avait soulevée Durand-Maillane: a Croyez-vous donc, s'écria-t-il, fonder et consolider la République française avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes ou des signes religieux autres que ceux des arbres de la liberté?» (De nombreux applaudissements s'élèvent dans toute l'assemblée et dansles tribunes. Quelques membres s'agitent avec violence. On demande que les évoques qui interrompent soient rappelés à l'ordre. — Vous nous prêchez la guette civile, s'écrie l'abbé Audrein.) « La nature et la raison, continue Jacob Dupont, voilà les dieux de l'homme, voilà mes dieux. » (L'abbé Audrein : On n'y tient plus. Il sort brusquement de la salle. On rit.) L'orateur continue, et après quelques phrases générales, revenant à la question religieuse, il dit : « Je l'avouerai de bonne foi à la Convention, je suis athée .. » ijl se-

CONVENTION

fait une rumeur subite. Les exclamations de plusieurs membres prolongent le tumulte. Peu nous importe, s'écrie un grand nombre d'autres, vous il es honnête homme) « ...mais je défie un seul individu parmi les vingt-cinq millions qui couvrent la surface de la France de me faire un reproche fondé. » Dupont examine ensuite, en en faisant la critique, les discours des deux orateurs dont il combat l'argumentation, et termine en ces termes : « Le système de Durand-Maillane étant renversé, et les erreurs de celui de Masuyer relevées, il me resterait à poser la question. J'abandonne cette tâche au rapponeur du Comité. »

Nous avons cité les principaux passages du discours de Jacob Dupont, parce que sa profession de foi philosophique fit grand bruit, non seulement en France, mais dans l'Europe entière, et parce que les idées qu'il exprimait étaient généralement partagées par le parti de la Gironde, alors dominant dans la Convention. Il est t remarquer que les évêques, qui avaient protesté contre le langage du député girondin, siégeaient pour la plupart sur les bancs de la Montagne.

Le Comité, comme l'avait indiqué Dupont, se préparait en effet à présenter, à l'appui de son projet de décret sur les écoles primaires, un rapport justificatif. Ce fut Lanthenas qui fut chargé d'en donner lecture dans la séance du 18 décembre.

Le rapport de Lanthenas. — Lanthenas* était un médecin parisien. Caractère honnête, mais intelligence médiocre, il ne dut qu'à sa liaison avec les chefs de la Gironde l'honneur de jouer un instant un rôle sur la scène politique. Au 31 mai, Marat le fit effacer de la liste des girondins décrétés d'arrestation, par le motif que c'était « un pauvre d'esprit; » depuis ce moment, il retomba dans une obscurité d'où ne réussirent pas à le faire sortir quelques publications insignifiantes faites dans la seconde moitié de 1793. Il faut croire que le rapport lu par lui le 18 décembre à la tribune de la Convention, si la rédaction lui en appartient, avait été retouché par quelqu'un de ses collègues.

A propos de ce rapport, les auteurs de VHistoire parlementaire de la Révolution font l'observation suivante : « Le projet de Lanthenas fut présenté à la Convention dans les derniers jours de novembre ou dans les premiers jours de décembre. Nous nous sommes livrés aux recherches les plus minutieuses pour connaître la date de la séance où l'assemblée entendit la lecture de ce rapport. Nous avons consulté un grand nombre de. journaux, mais nos soins ont été vains. » (Histoire parlementaire, tome XXII, p. 545.) MM. Bûchez et Roux, historiens consciencieux et exacts, n'ont pas été heureux cette fois: il ressort, en effet, avec la dernière évidence, de la lecture du Moniteur et des procèsverbaux, que le projet du Comité concernant les écoles primaires avait été présenté dans la séance du 12 décembre, et que le rapport de Lanthenas (qu'il ne faut pas confondre avec le projet de décret) fut lu dans celle du 18 décembre. Le Moniteur (n° 354), donnant d'abord un résumé succinct delà séance du 18, indique que Lanthena3 y a pris la parole ; puis, dans son numéro suivant, il analyse le rapport de Lanthenas, et le fait suivre des discours de Ducos et de Petit (V. plus loin), qu'il donne comme ayant été prononcés dans la même séance: d'où il résulte que le rapport de Lanthenas a bien été présenté le 18 décembre.

Nous donnerons de ce document quelques citations que justifie son importance: c'est là en effet que se manifeste pour la première fois la pensée du Comité d'instruction publique relativement aux écoles primaires.

« La Convention nationale — ainsi débute le rapporteur — a montré le plus vif empressement pour organiser l'instruction publique, cette première dette de l'Etat envers tous les citoyens.

• Le Comité chargé de cette partie n'a pas voulu différer plus longtemps de répondre à une aussi juste impatience. Il a senti combien l'instruction du peuple importait, dans ce moment, à la République ; et c'est l'organisation des écoles primaires qu'il vous propose, avant tout, de décréter.

» Les autres branches de l'instruction publique se développeront après. Votre Comité prend pour base du travail qu'il vous présentera incessamment le plan offert à l'Assemblée législative, au nom de son Comité d'instruction publique (c'est-à-dire le plan de Condorcet). Il croit que l'importance des divers degrés d'enseignement, parfaitement développée dans le rapport de ce plan, vous est assez connue. L'organisation des écoles primaires, partie principale et essentielle de l'instruction publique, et qui peut en être regardée comme la base, serait défectueuse et même bientôt nulle dans ses effets, si celle des autres degrés ne la suivait immédiatement. »

Entrant ensuite dans le détail de l'organisation des écoles primaires, Lanthenas expose que l'enseignement doit s'y donner dans quatre divisions successives :

« Les quatre divisions pourront occuper quatre années pour les enfants d'une intelligence commune. Les instituteurs, ainsi que les institutrices, se feront aider par les sujets dont l'intelligence aura fait les progrès les plus rapides ; et ils pourront ainsi très facilement, dans les mêmes séances, donner à quatre classes d'élèves tous les soins nécessaires à leurs progrès

» Les nouvelles écoles ne différeront pas moins des anciennes par les méthodes d'enseigner. Celles que l'on y suivra procéderont toujours par l'analyse des idées, l'expérience des choses et la pratique des principes. Les enfants seront ainsi préservés des notions fausses qu'ils sont exposés à recevoir avec les mots, ou de cette nullité d'idées dans laquelle ils restent souvent après avoir appris à parler. Leur mémoire ne sera plus exercée que par la connaissance des choses et leurs justes rapports, dont on s'empressera de meubler leurs tendres cerveaux. Les nombres, les mesures, les objets d'art et d'histoire naturelle, qui nous entourent, l'écriture, le dessin du trait seront les objets journaliers de leurs exercices. Les sentiments de leur cœur seront dirigés par des lectures appropriées à leur âge, et par les applications pratiques et journalières des principes que ces lectures développeront. Leur attachement envers leurs parents, leur amour pour la patrie et ses lois, leur bienfaisance même envers les animaux, leur sensibilité aux charmes de la nature et aux dons des arts, seront ainsi soigneusement cultivés. La Constitution politique leur sera rendue familière; ils connaîtront les divers engagements qu'on peut prendre dans la vie et la manière légale de les contracter; enfin ils seront à même, au sortir de ces écoles, de s'entretenir dans les connaissances qu'ils y auront puisées, ou d'en accroître le développement, en suivant les degrés supérieurs de l'instruction publique. »

L'instruction des adultes n'est pas oubliée :

« Tout individu (en sortant des écoles primaires) pourra suivre ensuite directement, s'il veut, dans les écoles des degrés supérieurs, une plus ample instruction ; ou bien, s'il se voue dès lors à des travaux, à des occupations avec lesquelles des études prolongées ne sauraient s'accorder, il entretiendra facilement les connaissances qu'il aura acquises, en assistant avec ses parents aux lectures publiques que seront chargés de lui faire les instituteurs des écoles primaires. Ces lectures seront choisies de manière à faire servir de véhicule pour la morale, pour les connaissances simples et utiles, l'empressement que l'on aura à connaître tout ce que chaque jour doit amener d'intéressant et de nouveau dans la R publique.

CONVENTION

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» Ainsi ceux qui auront été élevés dans les écoles primaires ne pourront jamais oublier co qu'ils auront appris ; et les personnes d'un âge fait, qui ne peuvent cueillir elles-mêmes tous les fruits de la liberté, mais qui ont au moins le bonheur de les voir mûrir pour la génération qui nous succède, s'éclaireront aussi sur les objets qu'il leur importera le plus de savoir et de connaître. Toute personne sera mise à portée de cette instruction véritable, paix salutaire de l'âme, sans laquelle nos esprits affaiblis tombent dans une espèce de dégradation, cause, hélas! trop naturelle de toutes les superstitions qui déshonorent et pervertissent la nature humaine.

» Le premier degré d'instruction que vous organiserez sera donc approprié aux besoins du plus grand nombre; il donnera aux enfants le premier enseignement nécessaire pour les mettre à même de porter plus loin leurs connaissances, en suivant de plus hauts degrés; et aux citoyens livrés à des occupations industrielles, il offrira, chaque semaine, une instruction qui, en amusant leur esprit, délassera leur corps de ses travaux ordinaires ; enfin il invitera, par l'attrait même de la curiosité et du plaisir, généralement tous les citoyens à se réunir paisiblement, à fraterniser ensemble et à s'instruire en commun. »

Le rapport s'occupe ensuite des livres scolaires :

« De bons livres élémentaires pour les écoles, et des instructions sages pour les instituteurs, aideront infiniment les hommes même les plus habiles. Aussi votre Comité s'est-il attentivement occupé de ces deux objets importants : il vous proposera, sous peu de jours, un projet de décret pour la confection des meilleurs livres élémentaires, ainsi que des instructions qu'il croit nécessaires pour diriger l'organisation des écoles primaires et les premiers pas de leurs instituteurs. »

A propos du titre III du décret, intitulé Dispositions particulières pour les pays où la langue française n'est pas d'un usage familier au peuple, le rapport s'exprime ainsi:

« Le titre troisième vous offre quelques dispositions pour les pays où la langue française n'est pas d'un usage familier au peuple.

» Votre Comité a senti qu'il fallait, par les dispositions du premier enseignement, avancer l'époque où l'unité de la République en aura tellement fondu les parties, qu'une seule et même langue, riche de mille chefs-d'œuvre familiers à tous les citoyens, les liera ensemble, pour toujours, de la manière la plus indissoluble. Il faut que les intérêts de la République soient maintenant connus de tous ses membres ; et ils ne peuvent l'être comme il convient, qu'en rendant la langue nationale parfaitement familière à tous. »

On voit par ce passage que la passion de l'unité nationale animait bien la Convention tout entière, les Girondins non moins que les Montagnards.

Enfin, au sujet du salaire des instituteurs, et de leur position dans la société, le Comité d'instruction publique répudie les traditions de la monarchie ; il veut assurer aux hommes chargés de l'éducation des jeunes citoyens une existence digne et indépendante:

« Vous avez à juger si votre Comité a pris ici la mesure qui se concilie avec l'économie nécessaire des deniers publics, les besoins des instituteurs et ce que vous devez faire pour eux, afin de les élever à la hauteur de leurs fonctions. C'est des instituteurs du peuple même, qui vous a envoyés, qu'il s'agit ; ce sont ceux qui doivent former ses enfants à la vertu, à l'amour de la patrie et de la liberté, que vous avez à doter. Le Comité a pensé que, sans leur donner du superflu, on ne pouvait trop assurer leur indépendance. Les premières écoles ont été trop négligées, trop avilies avant la révolution, pour que rien de ce qui existait puisse

ici diriger vos opinions. Ce qu'on appelait des maîtres d'école était couvert de ridicule et de mépris. Voués à n'enseigner que la classe la plus indigente des citoyens, et sans secours de la part d'un gouvernement ennemi du p unie, ainsi que de tout ce qui pouvait l'éclairer, ils ont été tenus

f>artout dans un état d'abjection où vous ne pouvez aisser tomber les instituteurs qui les remplacent. Aussi votre Comité a-t-il cru qu'il faudrait les mettre à môme de se détacher de tous les emplois subordonnés auxquels on les contraignait de servir, de se passer de toutes rétributions volontaires, de s'abstenir même de toute fonction de culte, pour ceux qui seront ministres de quelque religion ; et cependant d'élever leur famille honnêtement, en se consacrant, sans distraction, au double enseignement dont ils seront chargés. »

Vient enfin le mode de nomination des instituteurs :

« Quand vous aurez décrété les autres degrés d'instruction, votre Comité se propose de vous présenter un mode général d'élire pour toutes les places vacantes des différents degrés. Mais, en attendant, le mode qui lui a paru le plus convenable pour ces premières élections, c'est de préparer le choix des pères de famille de chaque arrondissement (scolaire), à qui elles sont laissées, par la désignation des personnes les plus capables, que feront quelques hommes instruits, adjoints aux départements. Ces personnes adjointes aux départements les aideront encore pour la fixation des arrondissements des écoles et généralement pour lever toutes les difficultés qui pourraient entraver une organisation qu'il est du plus grand intérêt de faire marcher avec toute la célérité possible. »

Le texte du projet de décret sur les écoles primaires. — A la suite du rapport de Lanthenas était reproduit le projet de décret sur les écoles primaires, dont la Convention avait déjà entendu la lecture le 12 décembre. Il faut remarquer ici que ce projet ne fut jamais transformé en loi (c'est par erreur qu'on le trouve placé au nombre des lois votées, dans l'utile recueil de M. Gréard, la Législation de l'instruction primaire en France, tome I, pp. 9-15). Seul, l'article 1er du titre Ier, adopté déjà, comme nous l'avons vu, dans la séance du 12, fut admis par la Convention. Mais, pour être restée à l'état de projet, cette première rédaction de la loi sur les écoles primaires n'en a pas moins son importance; la plupart de ses dispositions essentielles ont été reproduites dans des décrets postérieurs, entre autres celui du 30 mai 1793 sur l'établissement des écoles primaires, et celui du 8 pluviôse an II sur les idiomes étrangers et l'enseignement de la langue française, rendus l'un et l'autre sur l'initiative du Comité de salut public. Nous allons donc donner le texte de ce projet :

« Projet de décret sur les écoles primaires. » Titre Ier. — Enseignement.

» Art. 1er. — Les écoles primaires formeront le premier degré d'instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l'enseignement dans les écoles s'appelleront instituteurs.

» Art. 2. — Dans les écoles primaires on apprendra à lire et à écrire. On y enseignera les règles de l'arithmétique et les premières connaissances morales, naturelles et économiques.

» Art. 3. — L'enseignement des écoles primaires sera partagé en quatre divisions, que les élèves parcourront successivement.

» Art. 4. — Les élèves ne seront pas admis à ces écoles avant l'âge de six ans.

» Art. 5. — Il sera composé des livres élémentaires qui devront être enseignés dans les écoles

CONVENTION

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primaires. Ces livres seront rédigés d'après la meilleure méthode d'enseignement que les progrès des sciences nous indiquent, et d'après les principes de liberté, d'égalité, de pureté dans les mœurs et de dévouement à la chose publique, nécessaires dans un Etat républicain. Outre ces livres pour les élèves, il en sera fait d'autres qui serviront de guide aux instituteurs. Ceux-ci contiendront les principes sur la méthode d'enseigner, de former les jeunes gens aux vertus civiques et morales, des explications et des développements des objets contenus dans les livres élémentaires de l'école.

» Art. 6. — L'enseignement devant être commun à tous les citoyens sans distinction de culte, tout ce qui concerne les cultes religieux ne sera enseigné que dans les temples.

» Art. 7. — Une fois par semaine, l'instituteur donnera une instruction publique, à laquelle tous les citoyens de tout âge, de l'un et do l'autre sexe, seront invités d'assister. Ces instructions auront pour objet :

» 1° De rappeler les objets enseignés dans les

» 2° De développer les principes de la morale et du droit naturel ;

» 3° D'enseigner les lois dont la connaissance est nécessaire aux fonctions publiques les plus rapprochées de tous les citoyens;

» 4° D'annoncer les nouvelles et tous les événements qui intéresseront le plus la République ;

» 5° De donner des connaissances sur la culture et les arts, d'après les découvertes nouvelles.

» Art. 8. — Il sera composé, pour tous les citoyens qui se borneront au premier degré d'instruction, des livres de lecture. Ces ouvrages, différents pour les âges et les sexes, rappelleront à chacun ses droits et ses devoirs, ainsi que les connaissances nécessaires à la place qu'il occupe dans la société.

» Art. 9. — Il sera formé, pour chaque école, une petite collection de livres à l'usage des élèves qui fréquenteront l'école, et la garde en sera confiée à l'instituteur.

» Titre II. — Distribution des écoles primaires dans la République*

» Art. 1er. — Il y aura une école primaire dans tous les lieux qui ont depuis quatre cents jusqu'à quinze cents habitants. Cette école pourra servir pour toutes les habitations moins peuplées, qui ne sont pas éloignées de plus de mille toises.

» Art. 2. — Pour les habitations plus éloignées et les lieux qui n'auraient pas quatre cents habitants, il y aura une école par arrondissement, embrassant de quatre cents à quinze cents habitants; cette école sera placée de la manière la plus convenable.

» Art. 3. — Dans les lieux qui renferment de quinze cents à quatre mille habitants, il y aura deux écoles, un instituteur et une institutrice.

» Art. 4. — Dans les villes de quatre mille à huit mille habitants il y aura quatre écoles, deux instituteurs et deux institutrices.

» Art. 5. — Dans les villes de huit mille à vingt mille habitants il y aura deux écoles pour quatre mille habitants, l'une avec un instituteur, l'autre avec une institutrice.

» Les villes plus peuplées auront de plus deux écoles par cinq mille habitants au-dessus de vingt mille habitants.

» Les villes de cinquante mille habitants auront par conséquent vingt-deux écoles.

» Les villes plus peuplées auront de plus deux écoles par six mille habitants au-dessus de cinquante mille.

« Les villes de cent mille habitants auront par conséquent trente-huit écoles.

» Celles qui sont plus peuplées auront de plus deux écoles par dix mille habitants au-dessus de cent mille.

» Titre III. — Dispositions particulières pour les pays où la langue française n'est pas d'un usage familier au peuple.

» Art. 1". — L'enseignement public sera partout dirigé de manière qu'un de ses premiers bienfaits soit, que la langue française devienne en peu de temps la langue familière de toutes les parties de la République.

» Art. 2. — A cet effet, dans les départements où la langue allemande s'est conservée jusqu'à présent, on enseignera à lire et à écrire tant en français qu'en allemand, et le reste de l'enseignement dans les écoles primaires se fera dans les deux langues.

» Art. 3. — Dans les contrées où l'on parle un idiome particulier, on enseignera à lire et à écrire en français; dans toutes les autres parties de l'instruction, l'enseignement se fera en même temps en langue française et dans l'idiome du pays, autant qu'il sera nécessaire pour propager rapidement des connaissances utiles.

» Art. 4. — Dans les lieux de quinze cents habitants, et ceux d'une population plus forte, où la langue allemande est en usage, les instituteurs devront être jugés capables d'enseigner dans les deux langues.

» Art. 5. — Dans les villages d'une population moindre, on se conformera à cette disposition autant que les circonstances le permettront.

» Art. 6. — Cependant, et pour la première nomination seulement, ceux des instituteurs, dans les lieux de quinze cents habitants et au-dessus, qui ne sauront enseigner qu'en allemand, et qui seront jugés dignes d'être conservés, pourront se faire aider par un instituteur adjoint qui enseignera en français.

» L'adjoint sera à la charge des instituteurs, et i) devra être approuvé par les personnes chargées de la nomination de ces mêmes instituteurs.

» Art. 7. — Les places d'instituteurs qui viendront à vaquer par la suite ne pourront être accordées, dans tous les endroits où l'on parle allemand, qu'à des personnes versées dans les deux langues.

» Titre IV. — Appointements des instituteurs et bâtiments pour les écoles,

» Art. 1er. — Les appointements des instituteur» varieront à raison de la population des lieux où les écoles seront situées. Ils seront fixés de la manière suivante :

» Art. 2. — Dans les lieux au-dessous de quinze cents habitants, chaque instituteur recevra six cents livres.

» Art. 3. — Dans les lieux de quinze cents à quatre mille habitants, chaque instituteur recevra six cent cinquante livres et chaque institutrice cinq cents livres.

» Art. 4. — Dans les lieux de quatre à dix mille habitants, les instituteurs auront chacun sept cent cinquante livres et les institutrices six cents livres.

» Art. 5. — Dans les lieux de dix à vingt mille habitants, les instituteurs auront chacun huit cent cinquante livres et les institutrices sept cents livres.

» Art. 6. — Dans ceux de vingt à trente mille habitants, les instituteurs auront mille livres et le^ institutrice» huit cent cinquante livres

» Art. 7. — Dans ceux de trente à cinquante mille habitants, chaque instituteur aura onze cent cinquante livres et chaque institutrice mille livres.

» Art. 8. — Dans ceux de cinquante à cent mihV habitants, chaque instituteur aura treize cents livres et chaque institutrice onze cents livres.

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» Art. 9. — Dans les lieux plus peuples, chaque instituteur aura quatorze cents livres et chaque institutrice douze cents livres.

» Art. 10. — Les instituteurs obliges d'enseigner, en môme temps, en français et dans l'idiome du pays, à raison de ce surcroît d'occupation, recevront une augmentation d'appointement de deux cents livres.

» Art. 11. — Les bâtiments des écoles primaires seront fournis par les communes, qui pourront disposer à cet effet des maisons de fabrique ou des maisons nationales, déjà uniquement consacrées aux petites écoles.

» Art. 12. — Les frais de premier établissement, d'ameublement et d'entretien seront à la charge des communes.

» Art. 13. — Les instituteurs des écoles primaires seront logés aux frais des communes, et, autant que faire se pourra, dans le lieu môme des écoles.

o Titre V. — Mode des premières nominations.

» Art. 1er. — Pour parvenir promptement à l'organisation des écoles primaires, il sera formé, dans chaque département, une commission de personnes instruites. Leur nombre pourra varier d'un département à l'autre. Il ne sera ni au-dessous de cinq, ni au-dessus de onze.

» Art. 2. — A cet effet, dans la huitaine qui suivra la publication du présent décret, les conseils généraux des communes enverront au directoire une liste indicative des citoyens qu'ils croiront dignes d'entrer dans la commission. Les séances où cette liste sera arrêtée seront annoncées d'avance.

» Art. 3. — Dans la huitaine suivante, le directoire du département, sur les listes qui lui seront parvenues, nommera les personnes les plus instruites et les plus recommandables par leurs mœurs et leur patriotisme.

» Art. 4. — Le directoire du département et la commission réunis détermineront, à la pluralité des suffrages, le nombre, le placement et la circonscription des écoles, conformément au titre II du présent décret.

» Art. 5. — Dans les communes qui, à raison de leur population, auront plusieurs écoles, leurs emplacements et leur circonscription seront déterminés par les conseils généraux des communes.

» Art. 6. — Le directoire du département, de concert avec la commission, en faisant publier le décret, fera une proclamation dans tous les lieux du département, par laquelle il invitera tous les citoyens instruits qui voudront se consacrer à l'instruction dans les écoles primaires, ainsi que ceux ^ui en remplissent actuellement les fonctions, à se faire inscrire à leur municipalité.

» Art. 7. — Huit jours après la proclamation, les municipalités feront parvenir au directoire du département les listes des personnes inscrites ; cette liste sera remise à la commission, qui fixera le jour et les lieux des examens.

» Art. 8. — Les aspirants, ainsi que les personnes déjà employées à l'enseignement, seront examinées par la commission sur leurs connaissances, sur leur aptitude à enseigner d'une manière claire et analytique. La commission prendra des informations sur leurs mœurs et leur conduite, et fera une liste de tous ceux qu'elle jugera éligibles. Le Comité présentera un projet d'instruction sur le mode de ces examens.

» Art. 9. — Cette liste sera imprimée et envoyée dans tous les lieux où il devra y avoir des écoles primaires.

>» Art. 10. — Sur cette liste, les pères de famille, les veuves mères de famille, ainsi que les tuteurs et curateurs de l'arrondissement, du village ou de la section de la ville où l'école sera située, éliront l'instituteur au scrutin et à la pluralité absolue.

Ceux qui sont actuellement en fonctions pourronl être réélus.

» Art. 11. — Le procureur général syndic indiquera le jour des élections pour chaque lieu.

» Art. 12. — Les dispositions piôcédentes s'étendent à l'examen et à la nomination des institutrices.

» Art. 13. — Les ministres d'un culte quelconque ne pourront être admis aux fonctions de l'enseignement public, dans aucun degré, qu'en renonçant à toutes les fondions de leur ministère.

» Art. 14. — L'instituteur sera installé de la manière suivante :

» Art. 15. — Tous les enfants qui devront fréquenter l'école se réuniront dans un lieu convenable ; ils seront accompagnés des pères et mères de famille, et, en présence du conseil général de la commune, l'instituteur fera la promesse solennelle de remplir avec zèle et assiduité les importantes fonctions qui lui sont confiées, de faire tous ses efforts pour propager les connaissances utiles et inspirer les vertus morales et civiques.

» Art. 16. — Parmi les pères et mères de famille qui assisteront à la cérémonie, celui et celle qui auront ou qui auront eu le plus d'enfants, en présentant à l'instituteur les enfants assemblés au nom des pères et mères de famille, déclareront qu'ils remettent entre ses mains leur autorité paternelle pour ce qui concerne l'instruction des enfants.

» Art. 17. — En cas de vacance, par mort, démission ou quelque autre cause que ce soit, d'une place d'instituteur ou d'institutrice, il sera pourvu au remplacement sur la liste des éligibles, arrêtée par la commission, d'après la convocation indiquée par le procureur général syndic du département et suivant le mode fixé par les articles précédents. »

La discussion du 18 décembre. — Lanthenas avait déclaré qu'aux yeux du Comité, « l'organisation des écoles primaires serait défectueuse et même bientôt nulle dans ses effets, si celle des autres degrés ne la suivait immédiatement.» Aussi, la lecture de son rapport achevée, demanda-t-il à la Convention qu'avant de s'occuper du décret sur les écoles primaires, elle discutât les bases générales de l'instruction publique, et qu'elle tranchât la question de savoir s'il y aurait plusieurs degrés d'instruction.

Rabaut Saint-Étienne voulut s'opposer à ce que le débat portât sur le plan général. « Je prie l'assemblée d'observer, dit-il, qu'elle a été mue par de puissants motifs, lorsqu'elle a décrété qu'on lui présenterait un rapport particulier sur les écoles primaires, Il y a ici une distinction à faire. La nation doit absolument la doctrine qui enseignera dans les écoles primaires les devoirs de citoyen. Ce qu'elle ne doit qu'indirectement, c'est l'enseignement des arts et des sciences... Faisons des hommes, faisons des citoyens, toute la France le demande. On ne nous demande pas des collèges, mais on nous demande des écoles primaires. Je conclus à ce qu'on discute séparément cet objet. »

Sans s'arrêter à l'observation de Rabaut, la Convention décida que la discussion s'ouvrirait d'abord sur le plan général du Comité.

Parmi les orateurs qui parlèrent ce jour-là, deux surtout exposèrent des vues remarquables dans des discours dont la Convention ordonna l'impression : ce sont le girondin Ducos*»de Bordeaux, l'un des esprits les plus incisifs et les plus alertes de la Convention, et le montagnard Michel-Edme Petit*, député de l'Aisne, disciple enthousiaste de Rousseau. L'orateur girondin se préoccupe surtout de soustraire l'école à l'influence du prêtre ; il voit le salut de la République dans la diffusion des lumières. L'orateur montagnard, creusant la question plus profondément, fait dépendre la pessibilité d'une instruction générale du peuple de la solution

CONVENTION

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préalable du problème de la misère. Nous allons mettre sous les yeux du lecteur des extraits des deux discours.

« L'instruction, dit Ducos en commençant, est une dette de la société envers chacun de ses membres. La distribution de certaines connaissances indispensablement liées à l'intérêt commun doit être considérée comme un devoir sacré pour les représentants du peuple. Ces vérités sont senties jusque dans les hameaux ; mais elles ont été contestées à la tribune de la Convention nationale ; et lorsque de toutes les parties de la République une voix unanime s'élève pour réclamer l'organisation de l'instruction publique, trop longtemps attendue ; lorsque tous les citoyens semblent vous dénoncer l'ignorance et l'erreur, comme les derniers tyrans qui restent à poursuivre et à bannir, ces vieilles reines du monde ont trouvé parmi vous des courtisans et des défenseurs. » (\llusion à l'opposition faite par Durand-Maillane au projet du Comité dans la séance du 12 décembre.)

et Je demande, continue Ducos, quel puissant génie a parsemé de merveilles les quatre années qui viennent de s'écouler, qui a proclamé la souveraineté des peuples, dissipé le fantôme de la noblesse, anéanti le papisme et la royauté? L'Europe entière répond : Ce sont les lumières. » Il faut donc, pour conserver les conquêtes de la révolution, travailler sans cesse au progrès de ces lumières. « Le retour des préjugés, voilà la véritable contre-révolution. Hâtez-vous, citoyens, de prévenir leur influence, en donnant au peuple des écoles primaires. L'homme qui dépend d'une autre raison que la sienne n'est libre qu'à demi, et ce reste de liberté appartient encore au premier imposteur qui sait s'emparer de ses préjugés ou de ses passions. »

Vient ensuite un passage remarquable sur les « dures nécessités » qu'entraînent avec elles les révolutions, « qui ne sont pas le temps de la liberté véritable, » et qui « font une grande consommation d'hommes de mérite. » Moins d'un an plus tard, celui qui parlait ainsi allait porter lui-même sa tête sur l'échafaud, et payer l'un des premiers sa dette à cet inexorable Saturne qui dévora les uns après les autres les meilleurs de ses enfants. Nous reproduisons ce morceau intéressant:

« Le temps des révolutions, il faut proclamer hautement cette vérité, n'est pas celui de la liberté véritable. Trop souvent elle emprunte les armes du despotisme pour le renverser, et ne règne par ses propres douceurs qu'après s'être établie par la violence ; quelquefois même elle est contrainte à couvrir d'un veile sanglant la statue de la justice et celle de l'humanité ; le salut du peuple l'ordonne, et son bonheur console de ces dures nécessités. Mais, citoyens, cette contradiction apparente entre les principes de la liberté et la marche révolutionnaire, cet esprit d'inquiétude, de sévérité, de vexation même, indispensable dans l'état de guerre entre des oppresseurs et des opprimés, n'est-il point propre à faire naître des idées fausses et des sentiments nuisibles dans une république?... C'est à l'éducation publique qu'il appartient de rectifier les notions erronées que l'habitude de l'oppression, et même celle de la résistance, auraient pu nous donner ; c'est à elle à adoucir nos mœurs, à prévenir leur férocité, à semer dans nos âmes ces principes d'humanité, de bienveillance universelle, charme et lien de la société, et sur lesquels reposeront désormais les gouvernements populaires ; c'est à elle enfin qu'il appartient de créer une génération nouvelle, qui sera digne de nos efforts et des lois que nous préparons, et qui, véritablement libre, ne nous regardera que comme des affranchis.

d II est, citoyens, un autre malheur nécessaire, attaché aux révolutions. Elles font, si j'ose ainsi

parler, une grande consommation d'hommes de mérite. Elles stérilisent pendant quelques années le champ des talents. A mesure qu'elles avancent dans leur marche rapide et terrible, elles écrasent sans pitié ceux qui, leur ayant donné l'impulsion première, tentent ensuite d'arrêter ou même de modérer leur cours... Que d'hommes dignes par leurs talents de défendre la cause du peuple, l'ont lâchement abandonnée ou vendue à ses ennemis. Hâtons-nous de réparer nos pertes. La République est inépuisable en soldats ; elle ne l'est pas encore en législateurs ; et pour ceux qui observent attentivement la marche des choses, la pénurie des sujets à placer à la tête du gouvernement n'est pas l'obstacle le moins effrayant à l'établissement de la liberté. »

Ducos aborde ensuite le projet du Comité, et traite spécialement la question du salaire des instituteurs :

« Vous êtes forcés de sacrifier la perfection à la célérité ; ce sera longtemps encore le sort des assemblées législatives. Mais il est un point de détail que je crois nécessaire de régler d'avance ; je veux parler de la proportion entre les salaires à accorder aux instituteurs des différents degrés... La méthode de payer beaucoup plus chèrement ceux qui sont chargés d'enseigner des connaissances plus élevées paraît la plus naturelle au premier aspect; mais il suffit d'une réflexion très simple pour prouver qu'elle serait funeste à l'instruction nationale. S'il est une fonction que son utilité rende sacrée aux yeux des amis de la liberté, c'est celle de l'instituteur des écoles primaires, appelé par la confiance du peuple à ouvrir les premières routes de la sagesse et du bonheur, à créer en quelque sorte une nouvelle existence à la génération naissante.... Et ce bienfait si grand ne rapportera cependant aucune gloire à ses auteurs. Ils travailleront ignorés, dans les hameaux, à former une nation nouvelle, tandis que les professeurs des écoles supérieures trouveront chaque jour, dans les succès 'publics de leurs élèves, de nouvelles récompenses de leurs travaux. Si donc, législateurs, vous mette" du côté des fonctions les plus attrayantes par leur nature, toute la gloire et tout le profit, l'institution respectable des écoles primaires sera abandonnée aux sots et aux ignorants ; vous confiez le sort de la génération nouvelle en des mains indignes de l'élever pour ses grandes destinées.

» Je ne sais quel degré d'importance on attache à l'établissement des écoles primaires; je pense, pour moi, que nous leur devrons notre véritable régénération, l'accord des mœurs et des lois, sans lequel il n'y a point de liberté; mais le succès de l'institution dépend du choix des instituteurs. Jean-Jacques Rousseau l'a dit : « Il faut être plus qu'un homme pour former des hommes. » Ceux qui voudraient marchander les vertus et les talents des maîtres de morale et d'art social que la nation vous demande, ceux qui, payant 130 millions aux prêtres pour enseigner au peuple des erreurs, regretteraient d'en consacrer 15 pour lui enseigner des vérités, ceux-là doivent économiser à la nation la dépense des écoles primaires. Ils auront à meilleur marché les frères de la charité, vulgairement dits ignorantins.

» ...Je demande que le maximum du traitement des instituteurs des écoles primaires soit déclaré d'avance au moins égal au terme moyen du traitement qui sera accordé aux professeurs de toutes les écoles supérieures. »

L'article 13 du titre V inspire à Ducos les réflexions suivantes :

« Un orateur a paru affligé de voir les prêtres (comme tels) exclus du plan d'enseignement public préparé par le Comité. Je ne ferai point à la Convention nationale l'injure de justifier cette

CONVENTION

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séparation entre l'enseignement de la morale, qui est la môme pour tous les hommes, et celui des religions qui varient au gré des pieuses fantaisies de l'imagination... La première condition de l'instruction publique est de n'enseigner que des vérités. Voilà 1 arrêt d'exclusion des prêtres. »

Il termine par un passage souvent cité sur la nécessité de l'instruction commune :

t Je pense que tous les enfants nés dans la République, quel que soit l'état ou la fortune de leur père, doivent être astreints, pour pouvoir parvenir dans la suite aux emplois publics, à suivre pendant un certain espace de temps les écoles primaires. Cet assujettissement, va-t-on s'écrier, contrarierait trop durement nos mœurs et nos usages ; je réponds que c'est à cause de cela môme que je le propose. Les mœurs d'un peuple corrompu ne se régénèrent point par de légers adoucissements, mais par de vigoureuses et brusques institutions. 11 faut opter ouvertement entre léducation domestique et la liberté; car tant que par une instruction commune vous n'aurez pas rapproché le pauvre du riche, le faible du puissant, c'est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité : la République sera toujours divisée en deux classes, les citoyens et les messieurs.

» Mon objet n'est pas d'examiner ici les avantages et les inconvénients moraux et littéraires de l'éducation domestique... Je ne veux pas non plus la proscrire, mais la restreindre, et je fixerais à deux années l'espace de temps que chaque enfant sera astreint à passer dans les écoles primaires. Si vous n'admettez pas ce règlement, il faudra travailler à résoudre ce problème : comment concilier une constitution républicaine avec une éducation monarchique?

» Je conclus à l'adoption du plan proposé par le Comité, en me réservant d'y proposer, s'il est soumis à la discussion, des amendements et des articles additionnels. »

Voici maintenant en quels termes Michel-Edme Petit demande à la Convention de songer aux moyens de supprimer la misère, avant de s'occuper de l'organisation de l'instruction publique :

« Certes, dit l'orateur montagnard, je suis bien loin de douter de la nécessité des écoles primaires; je désirerais aussi, moi, que tous les hommes fussent instruits de manière à ne jamais être dupes des charlatans et des fripons de quelque nature qu'ils soient, et quelque caractère qu'ils puissent revêtir. Mais qui est-ce qui profitera de ces écoles primaires projetées? Le riche, oui, le riche seul. Pour penser le contraire, il faut avoir bien peu vu nos campagnes ou le peuple pauvre de nos grandes villes. » Petit affirme que les familles pauvres, réduites à la triste nécessité de faire travailler les jeunes enfants, ne peuvent les envoyer à l'école. «Vos écoles primaires, continue-t-il, resteront donc ouvertes seulement aux riches : aussi, qui est-ce qui les demande avec le plus d'empressement? Je défie qu'on me montre un seul manouvrier, père de plusieurs enfants, au nombre des pétitionnaires, dont votre Comité d'instruction dit être assailli. Ceci nous démontre encore une grande vérité, c'est que non seulement la masse du peuple ignore certaines choses, mais qu'elle n'éprouve pas le besoin de les connaître. Or, il faut lui donner ce besoinlà, je le pense avec tous les amis de l'égalité. Nous lui donnerons ce besoin en lui procurant des moyens de travail, lorsque son travail sera dans une proportion plus juste avec ses besoins naturels. »

Mais quelles sont les mesures pratiques à prendre à cet effet? Voici ce que propose Petit :

a Que chaque municipalité de la République, au moyen d'une charge locale répartie seulement à commencer de ceux qui auront un revenu présumé

de C00 livres, et sur ceux-là à raison de C denien par livre, en augmentant progressivement de 3 deniers par chaque 100 livres au-dessus de 600 jusqu'à 1200 livres de revenus, et de 6 deniers depuis 1200 jusqu'à 3000 livres, etc., soit autorisée, dans le plus court délai, à pourvoir aux besoins de ses pauvres invalides, et au travail des pauvres valides de son arrondissement; que cet impôt soit versé dans la caisse de la municipalité, pour être employé en secours et en travaux de secours; et que les ouvrages résultant de ces travaux, les salaires exactement payés, soient vendus au profit des contribuables, chacun en raison de leur mise. Cette mesure provisoire va faire disparaître une multitude de vices. Je dis cette mesure provisoire, car il sera important d'en prendre une définitive sur ce même objet, et qui, s'étendant généralement à tous les riches de la République, fera disparaître l'inégalité qui résultera momentanément de celle-ci, attendu que les riches et les pauvres ne sont pas, dans toutes les municipalités, en même proportion... Quand, par cette mesure perfectionnée, nous aurons donné du pain, de l'ouvrage à ceux qui en demandent, alors ils seront attentifs aux grandes leçons qu'ils doivent recevoir et donner.

» Je demande que, préalablement à l'institution des écoles primaires, nous nous occupions de détruire la mendicité. »

Avant Ducos et Petit, un autre membre, Lequinio, député du Morbihan et montagnard, avait parlé en faveur du projet, et s'était exprimé dans le même sens que Jacob Dupont : a Laissez à chacun le droit d'embrasser la religion qui lui plaira, avaitil dit, mais, au nom du bonheur des peuples, n'en souillez pas l'éducation publique. »

La Convention entendit encore un discours de Leclerc, demandant, comme Ducos, a l'éducation commune », c'est-à-dire l'obligation pour tous les parents d'envoyer leurs enfants aux écoles primaires.

La discussion se prolongeait, lorsqu'elle fut brusquement interrompue par une observation de Marat. Il proposa que la Convention, au lieu d'entendre les orateurs qui demandaient à parler sur l'instruction publique, se bornât à ordonner l'impression de leurs discours. Cet incident caractéristique est raconté par le Moniteur en ces termes :

€ Un membre (probablement Leclerc) est à la tribune pour lire un discours sur l'éducation publique.

» Marat. Quelque brillants que soient les discours que l'on nous débite ici sur cette matière, ils doivent céder place à des intérêts plus urgents. Vous ressemblez à un général qui s'amuserait i planter, déplanter des arbres pour nourrir de leurs fruits des soldats qui mourraient de faim. Je demande que l'assemblée ordonne l'impression d« ces discours, pour s'occuper d'objets plus importants, et qu'elle entende le rapport de l'affaire de Rethel. (Il s'agissait d'un incident qui avait causé une vive émotion dans l'armée, un conflit entre le général Dumouriez et deux bataillons parisiens.] Il est urgent de rendre justice à des bataillons de patriotes indignement vexés par les généraux. (Les tribunes applaudissent.)

» Plusieurs membres appuient cette proposition. Le rapporteur de l'affaire de Rethel obtient la parole. »

Le rapport de Romme. — Le 20 décembre, l'instruction publique est de nouveau à l'ordre du jour. Romme*,lemathématicien, député du Puy-de-Dôme, le futur auteur du calendrier, l'austère républicain qui, enveloppé en prairial 1795 dans la proscription des derniers Montagïiards, se tua pour échappei au bourreau, prend la parole. « Romme, dit le Moniteur, au nom du Comité d'instruction publique, fait un rapport dans lequel il donne de nouveaux développements aux principes qui ont dirigé ce

CONVENTION

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•Comité dans son travail sur l'éducation. » L'impression de ce rapport est votée ; la Convention ordonne en outre la réimpression du rapport présenté par Condorcet à la Législative, et la séance est levée.

Le rapport de Romme n'existe pas à la Bibliothèque nationale; mais il s'en trouve un exemplaire dans la bibliothèque de la Chambre des députés, et un autre dans la bibliothèque Rapet, acquise par le Musée pédagogique.

Romme distingue l'instruction publique en deux parties : « celle qui est nécessaire à tous les individus ; et celle nui est nécessaire à la société, mais qui ne doit pas être nécessairement cultivée par tous. » La première partie de l'instruction sera donnée dans les écoles primaires et secondaires ; la seconde, celle qui prépare aux professions qui ne sont accessibles qu'au petit nombre, sera donnée dans les instituts et les lycées. I! pose ensuite ces deux questions : 1° La nation doit-elle établir la partie de l'instruction publique nécessaire à tous les citoyens ? 2° Doit-elle établir celle que réclament l'utilité générale et les besoins de la société entière? — et il répond affirmativement à la seconde comme à la première. « L'instruction publique, dit-il, n'est ni une dette, ni un bienfait : c'est un besoin... Le système de l'instruction publique doit être établi en son entier, puisqu'il doit correspondre au système entier des fonctions et des professions les plus indispensables au corps politique et social. » Il termine en résumant les bases du plan général de l'instruction publique en un projet de décret en huit articles. (V. Romme.)

Projet de Rabaut Saint-Etienne. Projet de Bancal. — Le lendemain 21, Rabaut Saint-Ètienne prononce un discours sur l'éducation nationale. R approuve les idées du Comité en ce qui concerne la réorganisation de l'enseignement; mais, ajoutet-il, il faut distinguer l'instruction publique de l'éducation nationale. » L'instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres; elle s'enferme dans des murs. L'éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée ; elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. L'éducation nationale est l'aliment nécessaire à tous, l'instruction publique est le partage de quelques-uns : elles sont sœurs, mais l'éducation nationale est l'aînée. » Rabaut propose en conséquence la prompte organisation d'exercices militaires et gymnastiques pour la jeunesse, de fêtes publiques réunissant tous les âges ; il veut instituer dans chaque canton un sénat de vieillards, qui distribuera des prix et des réprimandes ; il veut même imposer aux enfants, jusqu'à l'adolescence, un vêtement uniforme. C'est là, dit-il, « un moyen infaillible de communiquer incessamment, tout-à-1'heure, à tous les Français à la fois, des impressions uniformes et communes, dont l'effet soit de les rendre, tous ensemble, dignes de la révolution. » (V. les détails à l'article Rabaut Saint- Etienne).

Le projet de Rabaut, accueilli avec enthousiasme, est renvoyé au Comité d'instruction publique, et lui-même est adjoint à ce Comité, dont il avait d'abord refusé de faire partie.

La discussion du projet de loi sur les écoles primaires avait été indéfiniment ajournée ; aucune décision n'avait été prise non plus relativement au plan d'ensemble présenté par Romme. D'autres préoccupations s'étaient emparées des esprits. Pourtant, le 24 décembre, la Convention entendit encore un discours sur l'éducation populaire, que prononça le girondin Bancal, l'ami de madame Roland. Bancal présenta, en son propre nom, un plan nouveau: il demanda qu'il n'y eût que deux degrés

d'instruction, les écoles élémentaires et les écoles centrales; les premières établies dans chaque municipalité, les secondes au chef-lieu de chaque département. R recommanda les exercices gymnastiques et militaires, ainsi que l'institution des fêtes nationales. Enfin, il proposa qu'on cessât de salarier le clergé, seul moyen, disait-il, de garantir la liberté des cultes.

Le projet de Bancal fut simplement renvoyé au Comité d'instruction publique. Il n'en fut plus question; quant à son auteur, envoyé en avril 1793 à l'armée du Nord pour arrêter Dumouriez, il fut livré par celui-ci aux Autrichiens, qui le retinrent en captivité pendant près de trois ans. Mais l'idée qu'il avait jetée dans la discussion ne fut pas perdue; ce fut en effet son système qui finit par prévaloir, comme on le verra, dans l'organisation définitive de l'enseignement public telle qu'elle fut votée en 1795.

Rapport d'Arbogast sur les livres élémentaires. — A partir de la séance du 24 décembre, la Convention, absorbée tout entière par le procès du roi et par les divisions intestines qui l'avaient partagée en deux camps de jour en jour plus irréconciliables, cessa durant plusieurs mois de s'occuper du plan d'instruction publique. Le dernier document qui appartienne à cette première période est un très remarquable rapport d'Arbogast*sur la composition des livres élémentaires, imprimné sans date, mais qui fut probablement présenté à la fin de 1792 ou au commencement de 1793 (le Moniteur ne le mentionne nulle part). Ce rapport forme le complément de celui de Lanthenas sur les écoles primaires ; en en détachant les principaux passages, nous allons achever de montrer comment le premier Comité d'instruction publique avait compris la mission qu'il avait reçue de la Convention.

« Votre Comité, dit Arbogast, ne vous a encore proposé que la première partie du plan général d'instruction, le projet sur les écoles primaires; et déjà il a cru devoir vous soumettre le moyen le plus efficace d'exécuter ce plan, moyen sans lequel il faut renoncer à la régénération do l'enseignement; c'est la composition des livres élémentaires.

» Il a pensé que, quoique vous n'ayez encore rien décrété, ni sur les écoles primaires et secondaires, ni sur les instituts, c'est-à-dire sur ce degré qui répond aux collèges actuels, il devait embrasser dans un seul rapport la manière de faire composer les livres destinés à ces trois degrés d'instruction ; car il aurait été désavantageux de les séparer, et d'ailleurs le changement de quelques articles du plan n'influerait pas essentiellement sur la composition de ces ouvrages.

» Dans la plupart des établissements d'instruction, on n'enseigne encore que des ouvrages médiocres, la plupart de près d'un siècle au-dessous de l'état de la science ; ils sont transcrits sous la dictée du maître, ce qui entraîne la perte d'un temps précieux. Ils deviennent souvent, entre les mains des élèves, par les fautes des copies, des écrits informes où le sens est altéré, et qui ajoutent à la difficulté de la science celle d'un manuscrit rebutant, souvent indéchiffrable, surtout lorsqu'ils doivent renfermer des calculs ou des tableaux. Gardons-nous de conserver cet abus, proscrit déjà chez nos voisins, et fait pour paralyser l'enseignement et retarder ou anéantir tous les progrès.

» Elevons les livres, qui contiendront les éléments des sciences, à la hauteur où sont parvenues les sciences elles-mêmes. Le défaut ou la disette de bons ouvrages élémentaires a été, jusqu'à présent, un des plus grands obstacles qui s'opposaient au perfectionnement de l'instruction . »

Pour y remédier, il faut, dit le rapporteur, que les représentants du peuple appellent les savants à

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rédiger ces livres, et à s'acquérir ainsi la gloire d'être les bienfaiteurs de la génération présente, et de préparer le bonheur des générations futures. « Nous pouvons donc nous promettre que les premiers savants de la France s'empresseront de concourir à la composition des ouvrages destinés au troisième degré d'instruction: je dis les premiers savants ; car il n'y a que les hommes supérieurs dans une science, dans un art, ceux qui en ont *«ondé toutes les profondeurs, ceux qui en ont reculé les bornes, qui soient capables de faire des éléments où il n'y ait plus rien à désirer.

» Avec un bon ouvrage, qui sert de base aux leçons, un homme à talents, quand môme il ne serait pas profond dans toutes les branches de la science ou de l'art qu'il doit enseigner, acquerra bientôt ce qui peut lui manquer encore... Le môme homme, qui aurait passé inutilement sa vie aux sophismes et aux frivoles et dangereuses subtilités de la scolastique, en dirigeant ses travaux vers un but utile, concourra au perfectionnement do la «•aison humaine et à, la prospérité de la nation. »

Arbogast expose que les instituteurs ne manqueront pas à l'instruction. « Tous les citoyens instruits, ceux mêmes que la confiance avait revêtus des fonctions civiles les plus éminentes, ceux à qui leur fortune permet de vivre indépendants et loin des occupations, s'empresseront de prendre part au travail si honorable, si utile de l'instruction. Les fonctions de l'enseignement étaient méprisées, et devaient l'être, lorsque l'instruction tendait à étouffer le raisonnement, lorsqu'elle offrait à l'esprit plus d'erreurs que de vérités; mais aujourd'hui que l'instituteur est destiné à donner aux enfants, pour ainsi dire, une seconde vie, la vie civique, quelles fonctions plus belles et plus grandes peuvent honorer les vertus et les lumières d'un citoyen, que celles de former des hommes pour la patrie, et de les rendre dignes d'elles ?

» Il y a deux sortes d'ouvrages à faire composer, continue le rapporteur : ceux qui contiendront les éléments des sciences, des arts et des beaux-arts, destinés aux instituts; et ceux qui serviront aux écoles primaires et secondaires. Votre Comité a cru devoir vous proposer de charger directement les hommes les plus éclairés, de la composition des ouvrages pour les instituts, et d'ouvrir un concours pour ceux des écoles primaires et secondaires, concours auquel les étrangers mêmes seront invités à prendre part...

» Pour parvenir à l'accord nécessaire entre les livres, non seulement du même degré, mais encore des différents degrés d'instruction, votre Comité a cru devoir adopter une mesure indispensable : c'est de faire arrêter par les auteurs des livres des instituts, réunis en commission, de concert avec votre Comité, les pians des ouvrages destinés aux instituts, et les programmes de ceux qui, soumis au concours, sont destinés aux écoles primaires et secondaires. »

Le rapport traite ensuite de la méthode à adopter dans la composition de ces ouvrages. Ce doit être la méthode de l'analyse ; elle est l'instrument qui fait arriver aux inventions et aux découvertes; seule elle donne la rectitude du jugement, la précision des connaissances.

La nomenclature a aussi une grande importance . « On doit mettre le plus grand soin à ce que la nomenclature soit exacte dans tous les livres élémentaires ; car les langues sont des méthodes analytiques, et les raisonnements dépendent presque entièrement du langage. » On a réformé la langue tle la chimie et de la physique; et les assemblées de la Révolution, « pour rectifier les idées sur des matières politiques, ont dû rectifier aussi la nomenclature, celle de l'ancien régime ne pouvant convenir à celui de la liberté.

» La langue française, qui, de toutes les langues

Ve PARTIE.

usitées aujourd'hui, est la plus propre aux sciences parce qu'elle est la plus précise et la plus analytique, acquerra, par cette amélioration, un degré de perfection de plus, et de nouveaux droits à devenir la langue universelle. »

Croire les enfants capables seulement de mémoire, et non de raisonnement, c'est un préjugé qu'il faut combattre : « Les enfants raisonnent aussi bien, quelquefois mieux que les hommes, mais sur des choses à leur portée, et ces choses sont celles qui tiennent à des idées sensibles. Commençons donc de bonne heure à faire raisonner les enfants ;... que, par une pente douce, on marche des idées sensibles aux idées abstraites. »

Voici comment Arbogast trace, en terminant, le programme de la méthode d'enseignement qu'il désire voir employée dans les écoles primaires:

« Nous devons mettre en usage ici la méthode, déjà pratiquée avec succès, d'enseigner à lire en commun aux enfants assemblés, et les livres où ils s'exerceront à cet art doivent leur inspirer les premiers sentiments moraux. L'écriture doit accompagner la lecture, et il y a des choix à faire entre les différents caractères, pour préférer celui qui sera le plus net et le plus facile à figurer. Les premières règles de l'arithmétique devront être exposées avec toute la clarté possible, et les exemples choisis de manière qu'ils offrent des applications aux usages les plus ordinaires de la vie. Les notions de l'histoire naturelle auront principalement pour objet l'analyse si attrayante des plantes qui servent à nos premiers besoins. Quelques idées sur l'observation des phénomènes qui influent le plus sur la vie champêtre ; quelques notions sur la manière de mesurer les champs, sur le système du monde, sur les lois, seront partagées en petits livres, de 16, de 20 ou de 30 pages, dont les uns serviront de bases aux explications des instituteurs, et tous à exercer à la lecture ; mais aucun ne doit contenir de termes qui seraient ou au-dessus de l'intelligence des enfants, ou que l'on ne serait pas parvenu à leur faire comprendre avec facilité et exactitude par des explications antérieures.

» ... Les livres destinés à l'enseignement devront être souvent retouchés, et toujours perfectionnés. Mais votre Comité vous offrira ses vues à cet égard, lorsqu'il vous aura soumis l'ensemble du plan qui fait l'objet de ses travaux. »

Cet intéressant rapport est accompagné d'un projet de décret ainsi conçu :

o Prof et de décret.

» Art. 1*. — Il sera formé une commission d'hommes éclairés dans les sciences, les lettres et les arts, pour s'occuper incessamment de la composition des livres qui devront servir à l'enseignement dans le troisième degré d'instruction.

» Art. 2. — La Convention nationale charge son Comité d'instruction publique du choix des personnes qui devront concourir à ce travail, et d'en soumettre la liste à l'approbation de la Convention.

» Art. 3. — Usera ouvert un concours pour la composition des livres pour les écoles primaires et secondaires.

» Art. 4. — Aussitôtaprès sa nomination, la commission arrêtera, de concert avec le Comité d'instruction, les plans des ouvrages élémentaires destinés au troisième degré d'instruction.

» Art. 5. — La même commission arrêtera pareillement, de concert avec le Comité d'instruction, les programmes des différents livres élémentaires qui devront servir aux écoles primaires et secondaires.

» Art. 6. — Ces programmes seront rendus publics ; les citoyens français et les étrangers seront invités à concourir à la composition de ces livres. La commission jugera, entre les différents écrits qui seront envoyés, ceux qui mériteront la préférence. »

La délibération sur ce décret fut renvoyée à plus

CONVENTION

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tard, et ce fut seulement dans la séance du 13 juin (V. plus loin) que la Convention revint sur cet important sujet.

Décret sur la vente des biens formant la dotation des collèges. — Les grands débats politiques qui remplirent les cinq premiers mois de 1793 obligèrent la Convention, ainsi que nous l'avons déjà dit, à suspendre la discussion du plan d'instruction publique. Mais l'œil vigilant du Comité ne cessa pas, durant cet intervalle, d'être fixé sur tout ce qui touchait aux intérêts dont le soin lui était confié ; et nous le voyons, à plusieurs reprises, faire voter des décrets relatifs à diverses questions administratives.

Ainsi, le 14 février 1793, la Convention, sur le rapport du Comité d'instruction publique, autorise les corps administratifs, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné, à fixer le traitement des professeurs en exercice ainsi qu'il suit : dans les villes audessous de trente mille âmes, de 1 000 à 1 500 livres; et dans les villes au-dessus de cette population, de 1 500 à 2 000 livres.

Le 8 mars, un autre décret, rendu sur le rapport de Fouché de Nantes, vient régler la vente des biens formant la dotation des collèges et autres établissements d'instruction publique.

^ Ce décret, très important, assimile, dans son article 1er, les biens des collèges aux autres biens nationaux destinés à être vendus.

« Les biens formant la dotation des collèges, des bourses et de tous autres établissements d'instruction publique français, sous quelque dénomination qu'ils existent, dit cet article, seront, dès à présent, vendus dans la même forme et aux mêmes conditions que les autres domaines de la république, sauf les exceptions ci-après énoncées. »

Quelles sont ces exceptions ? L'article 5 va ncus l'apprendre :

« Art. 5. — Sont exceptés des dispositions contenues dans les articles 1 et 2, tous les- bâtiments servant ou pouvant servir à l'usage des collèges et de tous autres établissements de l'instruction des deux sexes; les logements des instituteurs, professeurs et élèves, ensemble les jardins et enclos y attenant, ainsi que ceux qui, quoique séparés, sont à l'usage des établissements de l'instruction publique, tels que les jardins des plantes, les emplacements pour la botanique et l'histoire naturelle.

» Les corps administratifs sont tenus de faire procéder aux réparations urgentes, nécessaires pour prévenir la ruine et la dégradation des bâtiments réservés ci- dessus ; sans que, sous prétexte de cette autorisation, ils puissent se permettre aucuns ouvrages d'embellissement ou d'ornementation. »

Ainsi, loin de faire vendre les bâtiments scolaires, comme ont paru le supposer quelques écrivains Hostiles à la Révolution, là Convention interdit expressément la vente de tous les bâtiments servant ou - pouvant servir à l'usage des collèges, etc., et prescrit d'y faire les réparations nécessaires. Elle dispose, il est vrai, des « biens formant la dotation des collèges, » comme la Constituante avait disposé des biens du clergé; mais, en même temps, elle assure le paiement du traitement des professeurs et des instituteurs :

« Art. 8. — A compter du 1M janvier 1793, le paiement des professeurs et instituteurs, tant des collèges que de tous les établissements d'instruction publique français, sera à la charge de la nation... »

Et elle prend, dans les articles 8 à 13 du décret, les mesures minutieuses pour garantir l'exécution de cette décision.

Deux mois plus tard (5 mai 1793), la Convention complète ce décret par deux autres, dont l'un porte que la dépense des bourses sera à la charge

de la nation, et que « les bourses vacantes dans les collèges seront données par préférence aux en fants des citoyens qui ont pris les armes pour la défense de la patrie ; » et dont l'autre stipule que a les pensions méritées et obtenues par les instituteurs, professeurs ou maîtres des collèges dont les biens ont été mis en vente par la loi du 8 mars précédent, continueront de leur être payées sur le pied qu'elles se trouvent réglées. »

Premier décret sur les écoles primaires. — Apres cinq mois d'ajournement des plans du Comité d'instruction publique, tout à coup, au plus fort de la lutte entre la Gironde et la Montagne, nous voyons la question des écoles primaires posée de nouveau devant la Convention, et cette fois d'une manière brusque et impérative qui emporte d'assaut la décision. Ce n'est plus le Comité d'instruction publique qui se présente avec un plan détaillé et laborieusement combiné ; c'est le Comité de salut public, de création encore récente (il avait été institué le 6 avril 1793), qui s'empare de la question, emprunte au projet du Comité d'instruction publique ses deux ou trois points essentiels, et en fait un décret laconique que Barère apporte à la tribune le 30 mai. Sans discussion, le décret est adopté. Il est ainsi conçu :

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