‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 262 sur 547 · DÉCRET SUR L'ÉTABLISSEMENT DES ÉCOLES PRIMAIRES · texte numérisé non relu

DÉCRET SUR L'ÉTABLISSEMENT DES ÉCOLES PRIMAIRES

» La Convention nationale, ^près avoir entendu le rapport du Comité de salut public, décrète ce qui suit :

» 1. — Il y aura une école primaire dans tous les lieux qui ont depuis quatre cents jusqu'à quinze cents individus.

» Cette école pourra servir pour toutes les habitations moins peuplées, qui ne seront pas éloignées de plus de mille toises.

» 2. — Il y aura dans chacune de ces écoles un instituteur chargé d'enseigner aux élèves les connaissances élémentaires, nécessaires aux citoyens pour exercer leurs droits, remplir leurs devoirs, et administrer leurs affaires domestiques.

» 3. — Le Comité d'instruction publique présentera le mode proportionnel pour les communes plus peuplées et pour les villes.

» 4. — Les instituteurs seront chargés de faire aux citoyens de tout âge, de l'un et de l'autre sexe, des lectures et des instructions une fois par semaine.

» 5. — Le projet de décret présenté par le Comité d'instruction publique sera mis à l'ordre du jour irrévocablement tous les jeudis. »

Le jour même qui suivit le vote de ce décret, le 31 mai, le peuple de Paris, soulevé contre les chefs du parti girondin, entourait la Convention en armes ; le 2 juin, trente-deux députés girondins étaient décrétés d'arrestation. Au nombre des trente-deux se trouvaient quatre membres de l'ancien Comité d'instruction publique : Gorsas, Rabaut Saint-Étienne, Salles et Henri Larivière. Trois autres girondins, Dusaulx, ancien vice-président du Comité, Lanthenas, l'un de ses rapporteurs, et Ducos, dont nous avons reproduit le remarquable discours, qui étaient primitivement compris dans le décret d'arrestation, en furent exceptés sur la demande expresse de Marat. Le 3 juin, l'assemblée décidait le renouvellement de tous ses comités.

Il semblait qu'un événement si considérable, qui déplaçait dans la Convention Taxe de la majorité, dût faire abandonner, pour un moment du moins, les travaux relatifs à l'organisation de l'éducation nationale ; car c'était le parti de la Gironde qui avait eu jusqu'alors la haute main dans le Comité d'instruction publique. Il n'en fut rien, et nous allons voir les Montagnards, devenus les maîtres, poursuivre avec un redoublement d'énergie l'œuvre commencée.

CONVENTION — o3i —

CONVENTION

Du 31 mol 1793 au O brumaire an II (30 octobre 1 ~*.KS;.

L* projet Sieyès-Daunou-Lakanal. Nouvelles influences dans le Comité d'instruction publique. Décret sur les livres élémentaires (13 juin 1793). Décret sur la distribution des prix (29 juin). Le projet Sieyès-Daunou-Lakanal (26 juin]. Dénonciation de Hasscnfratz aux Jacobins (30 juin;. Le projet Siiyès-Daunou-Lakanal est écarté. Nomination de six commissaires chargés de présenter un plan d'éducation nationale (3 juillet). Apologie écrite par Sieyès et publiée par Lakanal. « Essai sur l'instruction publique, » par Daunou. — Lb plan Lkpelletikh. Rapport de Robes-

{ ùerre et lecture de l'ouvrage de Michel Lepelletier (i 3 juilet). Discussions sur le plan Lepelletier. Projet amendé présenté par Léonard Rourdon (lor août). Opinions isolées. La séance du 13 août : adoption du plan Lepelletier.

— DÉCRETS DIVERS VOTES Elt AOUT ET DANS LA PREMIERE MOITIÉ DE SEPTEMBRE. LA PÉTITION DU 15 SEPTEMDIIB.

Pétition du département de Paris, et décret rendu en conformité. Discussion du 16 septembre, et suspension indéfinie du décret de la veille. La Commission des six transformée en Commission des neuf. Projet de Michel-Edme Petit. — Le projet de la Commission des neuf. Rapport de Romme (20 octobre, 29 vendémiaire). Le décret du 13 août est rapporté. Décret du 30 vendémiaire an II. Décrets complémentaires des 5, 7 et 9 brumaire an II.

Le projet Sieyès-Daunou-Lakanal. — Nouvelles influences dans le Comité d'instruction publique. — Le parti qui domina d'abord au Comité d'instruction publique, après la révolution du 31 mai, ce ne fut pas la Montagne proprement dite, ce fut le Centre ou la Plaine, représenté par ses deux per sonnalités les plus remarquables, l'abbé Sieyès * et l'ancien oratorien Daunou *. Ces deux hommes furent les inspirateurs du nouveau plan qui, substitué à celui de Condorcet, fut apporté à la tribune de ia Convention le 26 juin 1793, trois jours après le vote de la nom elle constitution républicaine. Mais comme ni Sieyès, ni Daunou ne briguaient l'honneur de servir d'organe au Comité, — Sieyès recherchait l'obscurité par système, et se tenait de préférence dans ia coulisse ; et Daunou, lié avec les Girondins, était suspect au côté gauche, — ce fut un obscur député del'Ariège, Lakanal*, ancien membre de la congrégation de la doctrine chrétienne et en dernier lieu professeur de philosophie à Moulins, qui fut chargé des fonctions de rapporteur, pour lesquelles le désignait d'ailleurs son zèle pour tout ce qui concernait l'éducation, les sciences et les arts. Déjà, le 30 mai, Lakanal avait fait rendre un décret ordonnant le transfert de la collection de Chantilly au Jardin des Plantes; et le 10 juin, il avait présenté le rapport à la suite duquel la Convention décréta l'organisation du Muséum et en nomma les professeurs, ï

Romme, que nous avons vu en décembre 1792 parler au nom du Comité, ne put cette fois prendre part à ses travaux: envoyé en mission dans l'ouest, il venait d'être arrêté à Caen (2 juin) par les girondins insurgés, qui le retinrent prisonnier pendant deux mois.

Décret sur les livres élémentaires. — Avant la présentation du nouveau plan d'instruction publique, la Convention vota, le 13 juin, sur le rapport de Lakanal, un décret ouvrant un concours pour la composition des livres élémentaires. En voici la substance:

« Il sera ouvert un concours pour la composition des livres élémentaires destinés à l'enseignement national. — Il sera formé une commission d'hommes éclairés pour juger, entre les différents ouvrages qui seront envoyés, ceux qui mériteront la préférence. — Cette commission sera nommée par le Comité d'instruction publique, sous l'approbation de la Convention. — La commission, de concert avec le Comité d'instruction publique, arrêtera le plan des ouvrages élémentaires. Ces programmes seront rendus publics. — Il sera accordé des ré-

compenses nationales à ceux qui auront présenté les meilleurs ouvrages élémentaires. »

Ce décret, un peu différent de celui qu'avait proposé Arbogast(V. plus haut), ne reçat pas d'exécution immédiate. Aussi, huit mois plus tard, verronsnous le Comité d'instruction publique revenir à, la charge (9 pluviôse an II).

Décibel sur la distribution des prix. — Mentfonnons encore un décret qui fera voir que les collèges continuaient, malgré les événements politiques, à fonctionner régulièrement.

Sur le rapport du Comité d'instruction publique, la Convention décréta, le 29 juin, « que la distribution des prix accoutumés continuerait provisoirement d'avoir lieu dans les collèges de la République, et que cette distribution se ferait en présence des autorités constituées. »

Le projet Sieyès-Daunou-Lakanal. — Le nouveau plan adopté par le Comité, et lu à la Convention par Lakanal dans la séance du 26 juin, se trouve imprimé au Moniteur du 6 juillet 1793. En voici le texte :

« Projet d'éducation nationale.

» Institution des écoles ?tationales.

» 1. — Les écoles nationales ont pour objet de donner aux enfants de l'un et de l'autre sexe l'instruction nécessaire à des citoyens français.

» 2. — Il sera établi, sur le territoire de la République, une école par mille habitants.

» 3. — Dans les lieux où la population est trop dispersée, il pourra y avoir un instituteur-adjoint, placé sur la demande de l'administration de district, et d'après un décret de l'Assemblée nationale.

» 4. — Dans les lieux où la population est rapprochée, une seconde école n'est établie que lorsque la population s'élève à deux mille individus ; la troisième, à trois mille habitants complets, et ainsi de suite.

» 5. — Chaque école nationale est divisée en deux sections, une pour les garçons, une pour les filles.

» En conséquence, il y a un instituteur et une institutrice.

» Bureaux d'inspection.

» 6. — Il y a auprès de chaque administration de district un bureau d'inspection chargé de la surveillance et de la partie administrative des écoles nationales.

» 7. — Le bureau d'inspection est composé de trois commissaires nommés par le conseil d'administration du district, et pris hors de son sein.

» 8. — Il est renouvelé par tiers à chaque nouvelle administration.

» Des instituteurs.

» 9.— Les instituteurs et institutrices des écoles nationales sont examinés et élus par le bureau d'inspection.

» Cette nomination est confirmée librement par l'administration du district.

» 10. — Si l'administration refuse de confirmer la nomination du bureau, le bureau peut f?.ire un autre choix.

» 11. — Si le bureau persiste dans sa nomination et l'administration dans son refus, celle-ci désignera la personne qu'elle croira mériter la préférence.

» Les deux choix seront envoyés à la commission centrale, objet du chapitre suivant, qui prononce définitivement entre l'administration et le bureau.

» 12. — Les plaintes contre les instituteurs et institutrices sont portées directement au bureau d'inspection du district.

»13. — Lorsque la plainte est en matière grave,

CONVENTION

et après que l'instituteur a été entendu, si le bureau juge qu'il y a lieu à destitution, sa décision est portée au conseil général de l'administration du district, pour être confirmée.

» H.— Si l'arrêté du conseil général n'est pas conforme à l'avis du bureau, l'affaire est portée à la commission centrale, qui prononce définitivement entre l'administration et le bureau.

» 15. — Le salaire des instituteurs et institutrices est le même dans toute l'étendue de la République ; il est fixé à .... Il peut être changé tous les dix ans.

» le. — L'instituteur portera, dans l'exercice de 6es fonctions, et aux fêtes nationales, une médaille avec cette inscription: Celui qui instruit est un second père. (Article ajouté, qui ne figurait pas dans le texte primitif du projet.)

» De la commission centrale de l'instruction publique.

17. — Il y a près du Corps législatif, et sous son autorité immédiate, une commission centrale d'instruction publique.

» 18. — Ses fonctions, relativement aux écoles nationales, sont d'arrêter, avec l'approbation du Corps législatif, une méthode uniforme d'enseignement;

» Les règlements généraux qui fixent les devoirs des instituteurs et des institutrices;

» Le régime et la discipline commune des écoles nationales ;

» Enfin, de les administrer par l'intermédiaire des bureaux d'inspection.

» 19. — Ses fonctions, relativement aux bureaux d'inspection, sont:

» De correspondre avec eux ;

» De les surveiller;

» De dénoncer les abus, et de présenter au Corps législatif les moyens d'y remédier.

» Les autres fonctions de la commission centrale sont déterminées dans la suite du présent décret.

» 20. — La commission centrale de l'instruction publique est composée de douze membres;

» Elle se renouvelle annuellement par tiers ;

» Les membres sortants peuvent être réélus.

» La nomination annuelle se fait par le Corps législatif, sur une liste double, présentée par la commission elle-même.

» 21. — Le salaire des membres de la commission centrale et des bureaux d'inspection est le même que celui des instituteurs.

» Instruction et régime des écoles nationales.

>f 22. — L'éducation que la nation donne aux enfants de la République est en même temps:

» Intellectuelle,

» Physique,

» Morale et industrielle; en un mot, elle em- Drasse tout l'homme.

» 23. — Les premières leçons de lecture et d'écriture sont données par l'institutrice aux enfants de Vun et de l'autre sexe.

» Après ce premier enseignement, les garçons passent aux mains de l'instituteur.

» 24. — Dans l'une et l'autre section de chaque école nationale, on achève de perfectionner les enfants dans la lecture et l'écriture.

» On enseigne les règles de l'arithmétique, l'art de se servir des dictionnaires.

» On donne les premières connaissances de géométrie, de phvsique, de géographie, de morale et d'ordre social.

» 25. — Les élèves des écoles nationales sont instruits dans les exercices les plus propres à entretenir la santé, et à développer la force et l'agilité du corps.

(Ici se trouvait un article que le rapporteur sup-

prima à l'impression, à cause des critiques dont il avait été l'objet :

« Ils sont particulièrement exercés au chant et à la danse, de manière à pouvoir figurer dans les fêtes nationales. »)

» 26. — Les garçons sont élevés surtout aux exercices militaires, auxquels préside un officier de la garde nationale désigné par le bureau d'inspection.

» 27. — - Un officier de santé du district est chargé par le même bureau de visiter, dans les quatre saisons de i'année, toutes les écoles nationales du district.

» Il examine et conseille les exercices gymnastiques les plus convenables.

» Il examine les enfants, et indique en général et en particulier les règles les plus propres à fortifier leur santé.

» 28. — Les élèves des écoles nationales assistent et ont une place marquée dans les fêtes nationales du canton et dans celles de la commune.

» 29. — Ils visitent plusieurs fois l'année, avec leurs instituteurs, sous la conduite d'un magistrat du peuple, les hôpitaux et les prisons les plus voisins.

» 30. — Les mêmes jours ils aident dans leurs travaux domestiques ou champêtres les pères ou les mères de famille que leurs infirmités ou leurs maladies empêchent de s'y livrer. (Article ajouté.)

» 31. — On les conduit quelquefois dans les ma nufactures et les ateliers où l'on prépare des marchandises d'une consommation commune, afin que cette vue leur donne quelque idée des avantages de l'industrie humaine.

» 32. — Une partie du temps destiné aux écoles est employée à des ouvrages manuels do différentes espèces utiles et communes.

» Les filles surtout sont instruites à coudre, à tricoter, etc.

» 33. — Les instituteurs font à des jours marqués, pour tous les habitants, des lectures publiques sur des points de morale, d'ordre social, d'économie rurale, etc.

» 34. — Les élèves de l'une et l'autre section de chaque école nationale sont formés séparément en société, modelée à peu près sur le plan de la grande société politique et républicaine.

» 35. — L'instituteur et l'institutrice tirent de ce mode d'organisation des secours pour faciliter la distribution de l'enseignement, et le maintien d'une bonne police dans leur école.

» 36. — Des prix d'encouragement sont donnés aux enfants qui se sont le mieux conduits, et qui ont été les plus utiles à l'école, comme aussi à ceux qui, dans les différents cours, ont montré le plus de talent.

» 37. — Les grands prix des écoles sont distribués, en présence du peuple, dans la fête de la jeunesse, l'une des grandes fêtes nationales du canton, instituées dans le chapitre ci-dessous, Des fêtes nationales.

» 38. — La commission centrale de l'instruction publique, et sous elle les bureaux d'inspection, sont chargés de pourvoir aux règlements supplémentaires pour le premier établissement de l'éducation publique, et de les présenter à l'approbation du Corps législatif.

» Des élèves de la Patrie.

» 39. —La nation accorde aux enfants peu fortunés qui ont montré, dans les écoles nationales, le plus de dispositions pour les sciences, lettres et arts, des secours particuliers qui les mettent à portée d'acquérir des connaissances supérieures et des talents, dans les écoles particulières, auprès des professeurs libres.

» 40. — Ces secours sont accordés sur la demande des bureaux d'inspection, et l'avis de la commission i centrale.

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» Écoles particulières et libres.

» 41. — La loi ne peut porter aucune atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des cours et écoles particulières et libres sur toutes les parties de l'instruction, et de les diriger comme bon leur semble.

» 42. — La nation accorde des encouragements et des récompenses aux instituteurs et professeurs, tant nationaux que libres, aux savants et hommes à talents, qui ont rendu de grands services au progrès des lumières, des arts, et à l'industrie.

» 43. — Les bureaux d'inspection et la commission centrale ont exclusivement la surveillance de police et de protection sur les écoles particulières et libres, et sur les pensionnats d'éducation. »

Suivaient encore deux derniers chapitres, l'un concernant les bibliothèques et autres établissements d'instruction publique, l'autre relatif aux fêtes.

Les bibliothèques, dit le projet, seront toutes publiques. La commission centrale devra faire un rapport sur les établissements consacrés à l'enseignement public, aux sciences et arts, « qu'il serait bon de conserver dans le nouveau plan d'instruction nationale » (jardins des plantes, cabinets d'histoire naturelle, observatoires, écoles militaires et navales, sociétés des savants et des artistes). L'article 48 porte ce qui suit: « De nouveaux établissements et encouragements favorables au progrès des connaissances humaines et des arts, et à leur plus prompte communication, tels que lycées, instituts, dépôts complets pour la démonstration des arts et métiers, peuvent être décrétés par l'Assemblée nationale, sur la demande de la commission centrale, approuvée par le conseil exécutif. »

Le chapitre des fêtes était l'œuvre spéciale de Sieyès, qui attachait une grande importance à cette partie du projet. Il reproduisait, sans modifications essentielles, les idées développées par Rabaut Saint-Etienne en décembre 1792.

Outre les fêtes particulières, que pouvaient célébrer les citoyens ou les communes, Sieyès instituait des fêtes de canton, de district, de département, et enfin des fêtes nationales, célébrées dans la ville où l'Assemblée nationale tient ses séances. Il devait y avoir chaque année neuf fêtes de canton, neuf fêtes de districts, huit fêtes de département, et quatre fêtes nationales. Ces dernières s'appelaient: fête de la fraternité du genre humain, au premier janvier; fêle de la Révolution française, au 14 juillet; fête de l'abolition de la royauté et de l'établissement de la République, au lO août; et fête du peuple français, au jour où il sera proclamé que la constitution est acceptée. Aux fêtes de canton, un tribunal de vieillards, nommé par le bureau d'inspection, devait décerner la palme aux citoyens et aux communes qui se seraient distingues dans les différents concours qui devaient avoir lieu.

En résumé, le nouveau plan du Comité ne mettait à la charge de l'Etat que la seule instruction primaire. Celui-ci continuera toutefois à subventionner quelques établissements spéciaux d'instruction supérieure, et pourra même en créer de nouveaux ; mais c'est l'exception ; en règle générale, l'instruction secondaire et supérieure doit être abandonnée à l'initiative privée. La surveillance et l'administration des écoles nationales sont remises à des bureaux d'inspection, nommés par les administrations de district. L'autorité supérieure, en matière scolaire, est exercée par une commission centrale de l'instruction publique, élue par le Corps législatif (dans la première rédaction du plan du Comité, la nomination de la commission centrale était confiée au conseil exécutif).

Dénonciation de Hassenfratz aux Jacobins. — Ce projet fut mal accueilli par la Convention. Beau-

coup lui reprochaient d'avoir restreint aux écoles primaires l'édifice national de l'instruction publique; un grand nombre de républicains voyaient en outre de mauvais œil la création d'une commission centrale de l'instruction, qui devTit, selon eux, constituer une nouvelle aristocratie aussi redoutable que l'ancienne, l'aristocratie des lettrés.

C'était le 26 juin, nous l'avons dit, que Lakanal avait donné lecture à la Convention du projet de décret. Quelques jours plus tard (30 juin), un des orateurs les plus écoutés du parti de la Montagne, le savant Hassenfratz (plus tard membre de l'Institut et professeur à l'Ecole des Mines et à l'Ecole polytechnique), dénonça au club des Jacobins le plan du Comité d'instruction publique.

« Il faut que vous sachiez, dit-il, que Lakanal n'en est pas l'auteur ; le père de ce projet est le prêtre Sieyès, dont vous connaissez la perfidie. Cet homme s'est conduit avec une constante duplicité, il a joué l'amour de la liberté, tandis qu'il était gangrené d'aristocratie. . . lia été impossible au prêtre Sieyès, malgré toute sa perfidie, de ne pas adopter les écoles primaires. Elles sont divisées en trois parties. Il y a une commission centrale qui doit être composée de douze membres, qui seront renouvelés par tiers tous les ans, et qui sont à la nomination du pouvoir exécutif. D'après le système du prêtre Sieyès, dix-huit ou vingt membres rouleront perpétuellement sur eux-mêmes, ils pourront désigner ceux qui leur plaisent et ils formeront ainsi une coterie particulière, de manière que l'arme la plus redoutable sera dans les mains d'une corporation qui dirigera la République... C'est un nouveau sommet d'aristocratie que Sieyès veut établir à l'instar de la Sorbonne, afin de diriger à son gré l'esprit public Si l'on examine le

mode d'instruction, on voit qu'il n'y est nullement question d'exercer au travail et aux arts les jeunes républicains qui seront confiés aux soins des instituteurs. Que va-t-on faire des jeunes Français ?des pantins, des chanteurs et des danseurs » (allusion à un article supprimé ensuite par le Comité).

A ce langage, que les Jacobins applaudirent, il était facile de prévoir que le plan du Comité ne passerait pas. Un autre projet, d'ailleurs, celui de Michel Lepelletier * (V. plus loin), venait d'être communiqué à quelques conventionnels de la gauche, qui en avaient aussitôt adopté le principe avec enthousiasme, et qui espéraient amener la Convention a, le voter.

Le projet Sieyès-Daunou-Lakanal est écarté. Nomination de six commissaires chargés de présenter un plan d'éducation nationale. — C'était le 1er juillet que devait s'ouvrir la discussion à la Convention. Mais on la renvoya au lendemain, sur la motion de Lequinio. « L'assemblée, dit-il, a ajourné à aujourd'hui la discussion sur le plan d'instruction publique. Le projet du Comité vient de nous être distribué, nous n'avons pu le méditer ; j'en demande l'ajournement à demain. »

Le 2 juillet, le montagnard Couppé * de l'Oise, curé de Sermaise en Picardie, présente un contreprojet dans lequel il expose ses idées personnelles. Comme ce contre-projet ne fut pas même discuté, et qu'il ne renferme pas de vues originales, nous ne croyons pas nécessaire d'en donner ici l'analyse. (V. Couppé).

Lequinio combat ensuite le plan du Comité. Ce plan, dit-il, n'organise que des écoles primaires, et nécessiterait pour ce seul objet une dépense énorme, de 40 à 50 millions. Les fêtes proposées sont trop nombreuses; les fêtes particulières conduiraient au fédéralisme. Lequinio demande, outre les écoles primaires, des écoles secondaires au chef-lieu de chaque département, ainsi qu un certain nombre d'écoles spéciales.

Le 3 juillet, la discussion continue. Léonard Bourdon* se prononce aussi contre le projet du

CONVENTION

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Comité, et, le premier, parle en faveur du plan Lepellctier. « Le plan que Michel Lepelletier nous a légué, et dans lequel la grandeur et la sensibilité de son âme se sont si bien dépeintes, est le seul vestibule digne du majestueux édifice que vous venez d'élever (la constitution). » Léonard Bourdon fait un long parallèle entre les maisons communes l'éducation, ou maisons d'égalité, telles que les propose Lepelletier, et les écoles primaires projetées ; et citant l'exemple du pensionnat dirigé par lui-même (l'Institut des jeunes Français, fondé un an auparavant), il conclut à la supériorité des maisons communes. Non seulement elles sont préférables au point de vue éducatif, mais elles coûteront moins : au taux de 225 écoles primaires par département, l'orateur estime que le capital à débourser pour la dotation de celles-ci serait de 7 650 000 livres ; tandis que pour 40 maisons d'égalité, chiffre suffisant pour donner l'éducation commune à tous les enfants d'un département, le capital de fondation serait seulement de 4 200 000 livres.

Un membre, que le procès-verbal ne nomme pas, propose ensuite « qu'il soit nommé six commissaires, chargés de présenter, sous huit jours, un projet de décret sur l'éducation et l'instruction publique. » Cette proposition est adoptée.

C'était le rejet implicite du projet Sieyès-Daunou- Lakanal. C'était plus encore : l'initiative du plan à présenter était enlevée au Comité d'instruction publique, et confiée à des hommes nouveaux.

En même temps, un autre vote de la Convention indiquait clairement aux six commissaires la base qu'elle désirait leur voir adopter pour leur travail. Le montagnard Chabot avait demandé la parole : « Vous avez décrété il y a quelque temps, dit-il, que Félix Lepelletier serait admis à lire l'ouvrage de son frère sur l'instruction publique. Je demande que la Convention fixe un jour. » Et là- dessus la Convention décida que l'ouvrage de Michel Lepelletier serait imprimé.

Apologie écrite par Sieyès et publiée par Lakanal. — Ce ne fut pas sans un vif dépit que Lakanal vit écarter ainsi de la discussion le projet auquel il avait attaché son nom. On trouvera l'expression peu mesurée de ce sentiment dans le rapport qu'il présenta seize mois plus tard (7 brumaire an III) sur les écoles primaires (V. page 560). Il y impute à Robespierre l'insuccès du plan du Comité; et c'est en effet Robespierre, comme nous le verrons bientôt, qui se montra le plus chaud partisan des idées de Lepelletier.

Voulant essayer, sinon de faire revenir la Convention sur sa décision, au moins de défendre le Comité d'instruction publique contre les critiques auxquelles il était en butte, et particulièrement contre la dénonciation de Hassenfratz, Lakanal fit paraître, dans le courant de juillet, une brochure intitulée Lakanal à ses collègues. Cette brochure n'est pas son œuvre ; elle est simplement la reproduction d'une série d'articles publiés par Sieyès dans le Journal d'instruction sociale, et où celui-ci exposait et justifiait le pian du Comité. Lakanal nous apprend, dans un avertissement qui fait honneur à sa modestie, qu'il avait d'abord voulu publier le discours préliminaire, composé par lui-même, qui contenait l'exposé des motifs du projet de décret; mais qu'au moment de le livrer à l'impression, il avait lu les articles de Sieyès : « Je n'ai pas balancé, ajoute-t-il, à donner ce travail précieux à la place du mien; quand on a trouvé le bon, chercher autre chose, ce serait chercher le mauvais. »

Voici quelques passages intéressants de cet écrit:

« Ce n'est pas au législateur, dit Sieyès, à déterminer les méthodes, à fixer les connaissances ou les vérités. Ce travail appartient à ce qu'il y a de plus libre sur la terre, à l'esprit humain dont les progrès sont incalculables. » Le législateur se

borne «t à monter l'établissement, à indiquer son objet... Comparons le législateur à un architectemécanicien chargé de donner de l'eau à une ville. Il conçoit et construit sa machine hydraulique; il la place sur le canal; mais il ne fait pas l'eau qu'il doit élever pour la distribuer à raison des besoins. Les savants, les gens instruits sont ceux qui connaissent les sources dont le canal de l'instruction se compose, et qui l'entretiennent sans interruption. Trouve-ton de meilleures sources, tant mieux; le législateur est toujours prêt à en profiter, sans avoir besoin pour cela de rien changer à son établissement. La machine d'instruction, son organisation intérieure, ses rapports extérieurs, les services qu'elle doit rendre, sont précisément l'objet du plan législatif et administratif qu'on va lire.

» ...Ce qui frappera le plus, dans le projet qu'on va parcourir, les personnes qui ont connaissance des plans présentés à l'Assemblée constituante par Talleyrand, et à l'Assemblée législative par Condorcet, ce sera de n'y voir qu'un seul degré d'instruction, plus de lycée, plus de société nationale, etc. Le Comité de la Convention a cru ne devoir offrir qu'un plan d'écoles primaires renforcées. Il s'est borné à faire payer, par la bourse commune, l'instruction commune a tous. Ce changement ne doit point alarmer les amis des sciences et des arts. Dans un pays comme le nôtre, il n'est point à craindre de voir dessécher les sources des connaissances supérieures, des professions savantes et des talents distingués. On peut s'en rapporter, sur tout cela, à l'industrie particulière.

» Le Comité a fait à son plan quelques changements... Le] nombre des fêtes a été diminué (concession faite aux critiques de Lequinio). Deux articles nouveaux ont été adoptés par le Comité (les articles 16 et 30). »

Après avoir reproduit intégralement cette apologie, où l'on rencontre des vues originales, et qu'égaient parfois des anecdotes piquantes, Lakanal termine par cette observation :

» Voilà donc le plan qui a été dénoncé comme aristocratique, dans une société célèbre, le dimanche 30 juin dernier! C'est aux membres de cette société, qui l'ont lu, et au public, à juger lequel est aristocratique du plan ou de la dénonciation. »

s Essai sur l'instruction publique »,par Daunou. — Daunou, à son tour, voulut défendre le projet à la rédaction duquel il avait participé. Il fit paraître, dans le même mois de juillet 1793, un Essai sur l'instruction publique ; ce travail mérite d'autant plus d'attirer notre attention que deux ans plus tard, Daunou, devenu membre du comité de constitution, fut l'auteur du titre constitutionnel relatif à l'instruction publique (V. plus loin). Il est donc naturel de rechercher quelles étaient, en 1793, les idées professées sur ce sujet par le futur rédacteur de la constitution de l'an III.

Dans l'examen que fait Daunou du plan du Comité, il parle d'abord des fêtes, et fait de grands éloges de cette partie du projet, due spécialement à Sieyès, dit-il. Puis, passant à l'éducation publique, il la circonscrit en ces termes :

« Je crois que chez un peuple qui se perfectionne, l'éducation publique va se resserrant par degrés, et se reversant en quelque sorte dans l'éducation privée. Peut-être que le progrès suprême de l'état social est placé à l'époque où tous les parents seraient de bons instituteurs.

» Sans doute nous ne sommes point à cette époque, et c'est par conséquent un besoin national, aujourd'hui, que l'établissement d'une éducation commune; mais il importait de reconnaître les limites d'un tel établissement, et si je les ai bien aperçues, elles consistent :

» 1° En ce que les élèves ne sont point enlevés à leurs parents, et qu'en profitant de l'éducation

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commune, ils ne cessent pas de recueillir les bienfaits de l'éducation domestique ;

» 2° En ce qu'il est libre à chacun de former des établissements particuliers d'instruction ;

» 3° En ce que nul n'est contraint, en aucune manière, d'envoyer ses enfants aux écoles publiques ;

» 4° Enfin, en ce que le législateur, se bornant à la désignation» des objets de l'éducation nationale et à l'organisation des établissements publics où elle doit être donnée, abandonne les procédés et les méthodes à la sagacité des fonctionnaires et aux libres progrès de la raison. »

On se rappelle que Hassenfratz avait montré, dans la commission centrale proposée par le Gomité, la création d'une nouvelle Sorbonne. Voici ce que répond Daunou :

« On a fait contre les bureaux d'inspection, et surtout contre la commission centrale, une objection à laquelle nous pourrons, je crois, répondre ou plutôt satisfaire, en faisant renouveler tous les ans par moitié les membres de cette commission et de ces bureaux, et en déclarant môme ceux qui en sortiront inéligibles pour autant d'années que l'on voudra. Si, après cela, l'on prétendait encore que la commission ressemble à la Sorbonne, et les bureaux à des évéques, il devrait être permis, ce me semble, de fermer la discussion. »

Il y a aussi un passage contre le plan Lepelletier :

« Le Comité d'instruction ne propose que des écoles ; il a écarté les pensionnats ; il a été beaucoup moins frappé des prétendus avantages de ce dernier genre d'instruction, que de la difficulté extrême, de la presque impossibilité d'en rendre l'organisation pure ou même tolérable, de la soustraire à des abus sans nombre et aux désordres les plus affligeants. Santé, affections domestiques, inclinations douces, mœurs innocentes : tout est à perdre pour les élèves, tout est menacé du moins par le régime si peu naturel, par l'administration si souvent coupable de ces pensionnats publics. Je parle de ce qui doit arriver pour l'ordinaire : les exceptions, que je ne nie point, n'ont pas dû prévaloir sur le vice intime d'une telle institution. D'ailleurs ne vous abusez pas sur les rapports que l'on imagine entre ce genre d'éducation commune et le gouvernement républicain. Sans doute, à Sparte, dans une cité peu étendue, dans un système social où les droits civils seraient sacrifiés à la liberté politique, où la prospérité industrielle n'entrerait point dans l'idée de la puissance nationale, il faudrait peut-être également des repas publics et des esclaves, des ilotes et des pensionnats. Je n'ai pas besoin de rappeler les considérations contraires qui, dans une république telle que la nôtre, doivent sans contredit nous conduire à des résultats tout différents. »

Comme Sieyès, Daunou estime que le Comité a eu raison de ne pas s'occuper de l'organisation des degrés supérieurs d'instruction ; et sur cette question, il développe un point de vue entièrement opposé à celui de Condorcet, dont il était pourtant l'ami politique.

Les degrés supérieurs de l'instruction, dit-il, doivent rester libres ; ce serait une mauvaise chose que de constituer une corporation privilégiée et hiérarchique de professeurs salariés par l'État.Cependant il croit à propos de créer un certain nombre d'écoles spéciales. Mais « ces établissements ne sont que des parties absolument accidentelles de l'instruction publique, destinées à remplir l'intervalle entre l'état présent des mœurs et des lumières de la nation, et l'époque où la France doit commencer à recueillir les fruits de ses lois nouvelles. » A cette époque-là, on n'aura plus besoin de ces écoles; car les croire nécessaires, c'est un préjugé:

On s'est accoutumé à croire que l'enseignement public de certaines professions était un besoin de

la société. Beaucoup d'intérêts privés et communs ont semblé compromis, s'il n'existait pas d'écoles nationales pour préparer le médecin, l'homme d« loi, le militaire, à leurs fonctions respectives. Ce préjugé a dû naître sous un mauvais régime social... Laisser à chaque industrie le soin de se former et de s'accréditer d'elle-même, voilà ce qu: résulte du principe de l'égalité des droits civils, et ce qui est conseillé par les plus sages considérations d'utilité sociale, puisque c'est le moyen suprême d'émulation.

»... En dernière analyse, le système qui fait supporter à l'État les frais de l'instruction supérieure ne sera jamais qu'une manière de faire contribuer le pauvre à rendre le riche plus savant. »

Après avoir développé son système d'enseignement libre et de sociétés libres de savants et d'artistes, Daunou ajoute : « Législateurs, voilà tout ce que l'on peut faire sans une organisation publique de lycées, d'instituts et d'académies. Accoutumés que nous sommes à des corporations et à des privilèges, nous n'osons pas croire que le bien puisse exister hors de ces institutions monarchiques : nous les prenons pour les seules matrices de la science et de la sagesse, et il s'en faut bien que nous ayons encore assez de confiance dans la liberté. »

Il termine par un tableau analytique, dans lequel il trace le cadre d'une loi sur l'instruction publique, en indiquant seulement l'objet de chacun de ses titres et de leurs sections. Nous ne pouvons donner ici ce tableau ; d'ailleurs c'est simplement la reproduction, sous une forme abrégée, du plan du Comité dans ses lignes générales.

Mais ni Daunou, ni Sieyès, ni Lakanal ne furent écoutés. Le plan Lepelletier l'emportait décidément dans l'opinion de la Montagne. Toutefois, Lakanal devait avoir son heure plus tard : après le 9 thermidor, il présenta une seconde fois à la Convention le plan qu'elle avait repoussé en juillet 1793, et ce plan, légèrement modifié, devint le décret du 27 brumaire an III. (V. p. 560).

Le plan Lepelletier. — Rapport de Robespierre et lecture de l'ouvrage de Michel Lepelletier. — Les noms des six commissaires nommés pour élaborer un nouveau plan d'éducation ne sont indiqués ni par le procès-verbal, ni par le Moniteur : nous savons seulement que Léonard Bourdon, Robespierre, et Couppé de l'Oise étaient du nombre. Lakanal, lui aussi, en était, et nous le verrons, le 15 septembre, parler comme l'organe de la commission ; mais durant tout le temps de la discussion du pian Lepelletier, il n'eut qu'un rôle complètement effacé : les rapporteurs que se choisit la commission furent tour à tour Robespierre et Léonard Bourdon.

Le 13 juillet, le jour môme où Marat tombât sous le couteau de Charlotte Corday, Robespierre, au nom de la Commission des six, venait lire à la Convention l'ouvrage sur l'éducation laissé par Michel Lepelletier, dont l'impression, comme nous l'avons vu, avait été décrétée dans la séance du 3.

Michel Lepelletier, marquis de Saint-Fargeau, appartenait à une illustre famille parlementaire ; c'était, après le duc d'Orléans, le plus riche propriétaire de France. Élu député à la Convention par le département de l'Yonne, il avait siégé sur les bancs de la Montagne, et avait voté la mort de Louis XVI. Le^oir du 20 janvier 1793, un fanatique royaliste, Deparis, voulant venger sur un conventionnel kl condamnation de son maître, avait poignardé Lepelletier. La Convention, émue et indignée de cet attentat, décerna au représentant assassiné les honneurs du Panthéon, où ses restes mortels furent solennellement déposés le 24 janvier. Parmi les papiers qu'il avait laissés se trouvait un plan d'éducation nationale, que son frère, Félix Lepelletier, fit connaître à ses amis dans le

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courant du mois de juin. Il est aisé de comprendre quelle autorité et quel prestige lui prêtait la destinée tragique de son auteur.

« Citoyens, dit Robespierre avant de commencer sa lecture, votre Commission sera bientôt en état de vous présenter l'ensemble du nouveau travail dont vous l'avez chargée. En attendant, elle va vous donner un garant de ses principes, payer tribut à l'impatience publique, en mettant sous vos yeux l'ouvrage d'un homme illustre qui fut notre collègue... Vous allez entendre Lepelletier dissertant sur l'éducation nationale. Vous allez le revoir dans la plus noble partie de lui-même. En l'écoutant, vous sentirez plus douloureusement la grandeur de la perte que vous avez faite. »

Nous donnerons du travail de Lepelletier quelques extraits qui permettront de se faire une idée suffisante du système d'éducation qui y était exposé.

« J'avoue, disait Lepelletier en débutant, que ce qui a été dit jusqu'ici ne remplit pas l'idée que je me suis formée d'un plan complet d'éducation. J'ai osé concevoir une plus vaste pensée ; et considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée par le vice de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière régénération, et, si je peux m'expliquer ainsi, de créer un nouveau peuple.

» ... Tout le système du Comité (Lepelletier parle ûu plan du premier Comité, emprunté à Cordorcet) porte sur cette base, l'établissement de quatre degrés d'enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées. Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu; mais avant ces degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utiles qu'à un petit nombre d'hommes, je cherche une instruction générale pour tous.

»... Les enfants domiciliés dans la ville, le bourg, le village où sera située l'école primaire, seront bien plus à portée des leçons, en profiteront, et bien plus souvent, et bien plus constamment; ceux au contraire qui habitent les campagnes et hameaux ne pourront pas les fréquenter ainsi habituellement, à raison des difficultés locales, des saisons et d'une foule d'autres circonstances.

» Une bien plus grande inégalité va s'établir encore, à raison des diverses facultés des parents; et ici les personnes aisées, c'est-à-dire le petit nombre, auront tout l'avantage. Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours et plusieurs heures chaque jour; mais quant à la classe indigente, comment fera-t-elle? Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l'instruction ; mais avant, il lui faut du pain ; son père laborieux s'est privé d'un morceau pour le lui donner, mais il faut que l'enfant gagne l'autre ; après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que, pour repos, il s'en aille à l'école, éloignée peut-être d'une demilieue de son domicile?

» ... Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, reçoivent mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins. Par le mode suivant lequel je vous proposerai de répartir la charge de ces établissements, presque tout portera sur le riche, la taxe sera presque insensible pour le pauvre. Ainsi vous atteindrez les avantages de l'impôt progressif que vous désirez d'établir; ainsi, sans convulsion et sans injustice, nous effacerons les énormes disparités de fortunes dont l'existence est une calamité publique.

» Prolonger l'instruction publique jusqu'à la fin de l'adolescence, est un beau songe; quelquefois nous l'avons rêvé délicieusement avec Platon, quelquefois nous l'avons vu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de Lacédémone; quelquefois nous en avons trouvé l'insipide caricature dans nos collèges; mais Platon ne faisait que des philosophes, Lycurgue ne faisait que des soldats, nos professeurs ne faisaient que des écoliers. La République française a besoin de faire des hommes de tous les états : alors ce n'est plus dans les écoles qu'il faut les renfermer, c'est dans les divers ateliers, c'est sur la surface des campagnes qu'il faut les répandre : toute autre idée est une chimère qui, sous l'apparence trompeuse de la perfection, paralyserait des bras nécessaires, anéantirait l'industrie, amaigrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution.

» Dans un moment je parlerai de l'éducation supplémentaire, offerte à tous les jeunes citoyens sans exception. Je parlerai aussi des cours d'études auxquels un petit nombre pourra se trouver porté par son goût, ses facultés ou son talent. Mais tout cela est pour l'adolescence; tout cela est la suite de l'institution publique : il faut d'abord pour tous que le cours entier de l'institution ait été parcouru.

» Je viens maintenant au mode d'organiser ces établissements.

» Dans les villes pour chaque section, pour chaque canton dans les campagnes, d'ordinaire une seule maison d'institution pourra suffire.

» Le plus grand éloignement sera au plus de deux ou trois lieues ; ainsi les parents pourront souvent et facilement revoir le dépôt qu'ils auront confié à la patrie, et l'austérité de l'institution républicaine ne coûtera pas un regret à la nature.

» Ici s'élève une question bien importante. L'institution publique des enfants sera-t-elle d'obligation pour les parents, ou les parents auront- ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national ?

» D'après les principes, tous doivent y être obligés.

» Pour l'intérêt public, tous doivent y être obligés.

» Dans peu d'années, tous doivent y être obligés.

» Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle constitution. Je ne vous le propose qu'à regret; je soumets à votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution publique ne sera que facultative pour les parents. Mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je puis m' exprimer ainsi, la force et la maturité républicaine, je demande que quiconque refusera ses enfants à l'institution commune, soit privé de l'exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique, et qu'il paie en outre double contribution dans la taxe des enfants.

» Il vous sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d'émigrés, et autres propriétés publiques.

» Je voudrais encore qu'à défaut d'autre ressource, les vieilles citadelles de la féodalité s'ouvrissent pour cette intéressante destination.

» ... D'après les calculs que j'ai faits, il m'a semblé qu'un maître pour 50 enfants suffirait. Les enfants seront classés de manière que les plus âgés puissent soulager le maître dans ses fonctions, surveiller les plus jeunes, aider pour les répétitions... Chaque maître aura sous lui un égal nom-

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bre d'enfants de différents âges. Il sera indépendant des autres maîtres, comme aussi son autorité se bornera aux enfants qui lui seront confiés. »

Pour l'éducation physique, Lepelletier recommande-en premier lieu un genre de vie et des exercices qui donnent au corps la santé et la vigueur.

« Après la force et la santé, ajoute-t-il, il est un bien que l'institution publique doit à tous, je veux dire l'accoutumance au travail. Je ne parle point ici de telle ou telle industrie particulière; mais j'entends, en général, ce courage pour entreprendre une tâche pénible, cette action en l'exécutant, cette constance à la suivre, cette persévérance jusqu'à ce qu'elle soit achevée, qui caractérise l'homme laborieux.

» ...J'aborde maintenant l'enseignement, cette partie de l'éducation, la seule que le Comité ait traitée, et ici je marcherai d'accord avec lui... J'adopte entièrement, pour l'institution publique, la nomenclature que le Comité vous a présentée pour le cours des écoles primaires : apprendre à lire, écrire, compter, mesurer, recevoir des principes de morale, une connaissance sommaire de la Constitution, des notions d'économie domestique et rurale, développer le don de la mémoire en y gravant les plus beaux récits de l'histoire des peuples libres et de la Révolution française; voilà le nécessaire pour chaque citoyen; voilà l'instruction qui est due à tous.

» Je me contenterai d'observer que, sans multiplier davantage ces objets d'étude, je désire que l'enseignement en soit un peu plus étendu et plus approfondi que dans le plan du Comité ; je voudrais reporter quelque chose de l'instruction destinée par le Comité aux écoles secondaires, dans mon cours d'institution publique.

» D'après le principe que l'enfance reçoit aisément l'empreinte de l'habitude, je voudrais qu'il ne lui fût pas parlé de religion, précisément parce que je n'aime point dans l'homme ce qu'il a toujours eu jusqu'à présent, une religion d'habitude. Je regarde ce choix important comme devant être l'acte le plus réfléchi de la raison.

» Je désirerais que pendant le cours entier de l'institution publique, l'enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle, et non les enseignements d'aucune croyance particulière.

» Je désirerais que ce ne fût qu'à douze ans, lorsqu'il sera rentré dans la société, qu'il adoptât un culte avec réflexion. Il me semble qu'il ne devrait choisir que lorsqu'il pourrait juger.

» Cependant, d'après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes , peut-être pourriez-vous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu de familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu'à douze ans des pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difficulté de circonstance à la sagesse de vos réflexions ; mais j'insiste, dans tous les cas, pour que cette partie d'enseignement n'entre point dans le cours de l'éducation nationale, ne soit point confiée aux instituteurs nationaux, et qu'il soit seulement permis de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et pour y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles.

» ... Je propose que dans chaque canten la dépense de la maison d'institution publique, nourriture, habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les habitants du canton, au prorata de la contribution directe... J'évalue par aperçu, et au plus, la taxe pour l'éducation des enfants, à une moitié en sus de la contribution directe... Le produit du travail des enfants viendra en soulagement de la dépense de la maison.... Quelques en-

fants auront des revenus personnels. Tant qu'ils seront au nombre des élèves de la nation, n'estil pas naturel que ces revenus soient appliqués à la dépense commune?

»... Pour régir et surveiller chaque établissement d'éducation nationale, les pères de famille domiciliés dans le canton ou section formeront un conseil de cinquante-deux personnes, choisies parmi eux, qui l'inspecteront alternativement.

» ... L'enfant est parvenu à douze ans; à cet âge finit pour lui l'institution publique; il est temps de le rendre aux divers travaux de l'industrie.

» ... Au sortir de l'institution publique, l'agriculture et les arts mécaniques vont appeler la plus grande partie de nos élèves, car ces deux classes constituent la presque totalité de la nation.

» Une très petite portion, mais choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux études qui tiennent à l'esprit.

» Quant aux premiers, l'apprentissage de leurs divers métiers n'est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître c'est l'intérêt : la leçon la plus persuasive c'est le besoin... Mais aux jours de délassement, il est convenable que cette jeunesse retrouve des exercices du corps, quelques leçons, des fêtes, des rassemblements. . . Vos Comités, dans un travail vraiment philosophique, vous ont offert des moyens d'appeler dans des solennités civiques la jeunesse sortie des premières écoles. Ici donc s'achève mon plan par celui de vos Comités. »

Ce long mémoire, dont nous n'avons extrait que les passages les plus saillants, était suivi d'un projet de décret en 26 articles. La plupart d'entre eux ne sontque la répétition de ce qu'on vient de lire relativement à l'éducation de l'enfance dans les maisons nationales; il serait donc superflu de les reproduire. Nous transcrirons seulement ceux qui se rapportent à l'instruction secondaire et supérieure, pour laquelle Lepelletier adoptait, comme on l'a vu, le plan de Condorcet. Les voici :

« Art. 6. — Le dépôt des connaissances humaines et de tous les beaux-arts sera conservé et enrichi par les soins de la République; leur étude sera enseignée publiquement et gratuitement par des maîtres salariés par la nation.

» Leurs cours seront partagés en trois degrés d'instruction : les écoles publiques, les instituts, les lycées.

» Art. 7. — Les enfants ne seront admis à ces cours qu'après avoir parcouru celui de l'éducation nationale.

» Ils ne pourront être reçus avant l'âge de douze ans aux écoles publiques.

» Le cours d'études y sera de quatre années ; il sera de cinq ans dans les instituts, et de quatre dans les lycées.

» Art. 8. — Pour l'étude des belles-lettres, des sciences et des beaux-arts, il en sera choisi un sur cinquante. Les enfants qui auront été choisis seront entretenus aux frais de la République auprès des écoles publiques, pendant le cours d'étude de quatre ans.

» Art. 9. — Parmi ceux-ci, après qu'ils auront achevé ce premier cours, il en sera choisi la moitié, c'est-à-dire ceux dont les talents se sont développés davantage ; ils seront également entretenus aux dépens de la République auprès des instituts pendant les cinq années du deuxième cours d'étude.

» Enfin moitié des pensionnaires de la République qui auront parcouru avec le plus de distinction le degré d'instruction des instituts, sera choisie pour être entretenue auprès du lycée, et y suivre le cours d'étude pendant quatre années.

» Art. 11. — Ne pourront être admis à concourir ceux qui, par leurs facultés personnelles, ou celles de leurs parents, seraient en état de suivre, sans les secours de la République, ces trois degrés d'instruction. »

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Discussions sur le plan Lepelletier. -— Robespierre n'avait présenté l'ouvrage de Lepelletier que comme une sorte de préface au plan d'ensemble que la Commission des six était chargée d'élaborer. Mais l'impatience de la Convention s'accommodait mal des délais qu'aurait demandés l'élaboration d'un pareil travail. Aussi, dans la séance du 23 juillet, Cambon, pour en finir avec les lenteurs, fit-il une proposition singulière : « Je demande, dit-il, que Lepelletier lui-même devienne le rapporteur du Comité d'instruction publique, et que son ouvrage soit discuté. » La proposition*est adoptée.

En conséquence, six jours plus tard, le 29 juillet, Robespierre vint relire à la tribune le projet de décret qui résumait le plan Lepelletier, et que la Commission des six avait légèrement modifié. Les modifications portaient sur les points suivants : au lieu de trois degrés d'instruction complémentaire, il n'y en avait plus que deux, les instituts et les lycées ; parmi les élèves des maisons d'éducation nationale, il en devait être choisi un sur cinquante pour recevoir l'instruction gratuite dans les instituts; et parmi les élèves de ces dernières écoles, un sur vingt-cinq devait être choisi pour l'admission gratuite dans les lycées. L'article 11 du projet était supprimé. Enfin une disposition nouvelle édictait en ces termes une sanction pénale contre les citoyens qui contreviendraient au vœu de la loi :

« L'obligation de confier à la patrie les enfants, les jeunes citoyens pour être élevés par elle dans les principes de l'égalité et de la République, est un devoir de père et de citoyen. Ceux qui refuseront de le remplir seront imposés à une double contribution directe, et leurs noms seront inscrits «ur un tableau affiché dans les municipalités, dans le lieu des assemblées primaires et des assemblées électorales ; les noms de ceux qui l'auront rempli seront honorablement inscrits sur une autre colonne. La nation adopte tous les enfants qui ont perdu leurs pères et mères; elle les élève dans les maisons d'éducation nationale, durant le période qui vient d'être déterminé. »

La Convention ajourna la discussion au lendemain.

Le 30 juillet, trois orateurs prirent la parole, Grégoire *, Lequinio et Fourcroy *.

Grégoire, nommé membre du Comité d'instruction publique quelque temps auparavant, était un évêque constitutionnel, et siégeait sur les bancs de la Montagne. Il combattit, non-le principe de l'éducation commune, mais le système de Xinternat gratuit. « Nous sommes tous d'accord, dit-il, sur la nécessité d'une éducation commune ; mais doit-elle Tètre en ce sens, que tous les enfants, réunis à demeure dans des maisons nationales, y seront élevés -et nourris aux dépens de la République ? » Envisageant d'abord la question sous le rapport financier, Grégoire évalue à 300 millions la dépense annuelle qu'exigerait la réalisation du plan Lepelletier. D'autre part, les parents, dans les campagnes, ont besoin de l'aide de leurs enfants ; les en priver, ce serait souvent les réduire à l'impossibilité d'exécuter certains travaux agricoles. Quant au côté moral, Grégoire pense que la présence des enfants au foyer domestique est avantageuse aux parents euxmêmes, et que l'influence bienfaisante de la famille est plus propre que le régime des internats à former le caractère des élèves.

Lequinio se déclara au contraire partisan du plan Lepelletier; et à ceux qui le représentaient comme pratiquement impossible à réaliser, il répondit : « Qui ne se serait pas révolté en France, il y a six ans, contre l'homme bienfaisant et hardi qui aurait proposé franchement l'établissement du gouvernement républicain? Eh bien, aujourd'hui la République existe, et la France connaît déjà le prix de ce gouvernement... Il en sera de même de

l'éducation commune. Ce projet étonne beaucoup de gens aujourd'hui ; il semble contrarier les lois sacrées de la nature ; il révolte l'orgueil, et la multitude n'ose pas le croire praticable; avant quatre ans, si vous l'admettez, on y sera familier et l'on s'étonnera que vous ayez un instant hésité. »

Fourcroy, le célèbre chimiste, qui depuis plus d'un an avait consacré tous ses instants à diriger la fabrication du salpêtre dont la France avait besoin pour armer ses soldats, avait été appelé, quelques jours auparavant, à siéger à la Convention comme député de Paris en remplacement de Marat assassiné. Il était à ce moment l'un des membres les plus ardents du club des Jacobins, dont il devint même président en frimaire an II. Son opinion ne pouvait manquer d'être d'un grand poids dans la discussion ; ajoutons que Fourcroy était doué d'un réel talent oratoire, au rapport des contemporains.

Il se prononça en principe pour le projet de Lepelletier, en reconnaissant toutefois que ï'énormité de la dépense serait un obstacle sérieux; mais on pouvait écarter cette difficulté, dit-il, si on renonçait à l'habitation commune, et si on laissait l'entretien des enfants à la charge des parents. Cet amendement, en modifiant le projet sur un point que Fourcroy représentait comme accessoire, en laissait néanmoins, selon lui, subsister la base, l'éducation commune : les enfants seront logés et nourris chez leurs parents, mais « les écoles, ouvertes pendant la plus grande partie de la journée, réuniront les enfants dans leurs jeux, leurs études, leurs exercices... Je crois avoir prouvé, dit-il en terminant, que l'instruction commune est la seule qui convienne à des républicains; que le projet de Lepelletier remplit tout ce qu'on doit se proposer à, cet égard, quoique l'éducation ne puisse pas être donnée à tous les enfants aux dépens de la République. Je demande qu'on discute article par article le projet de cet illustre martyr de la liberté. Je ne doute pas que la Convention nationale, en se livrant à cette discussion, trouvera que ce plan peut être exécuté avec l'amendement que je propose. »

Ce discours paraît avoir fait une certaine impression, car la Convention décida, séance tenante, que Fourcroy serait adjoint au Comité d'instruction publique.

Projet amendé présenté par Léonard Bourdon. — Le surlendemain, 1er août, Léonard Bourdon, au nom de la Commission des six, vint présenter un projet de décret modifié (le Moniteur, très incomplet sur ce point, donne ici par erreur la date du 3 août). La Commission n'avait pas adopté l'amendement de Fourcroy, qui eût supprimé entièrement l'internat et remplacé les maisons communes par de simples écoles publiques ; mais elle rendait l'internat facultatif (on se rappelle que Lepelletier lui-même avait d'avance indiqué cette concession si elle était jugée nécessaire), et elle le limitait à l'éducation des garçons.

« Votre Commission d'instruction publique, dit Léonard Bourdon, s'est rassemblée hier; elle s'est occupée de nouveau de l'importante matière soumise à votre décision; elle a examiné les différentes opinions qui ont été imprimées ou présentées à la tribune pour ou contre la réunion des enfants; elle a balancé les avantages et les inconvénients des différents systèmes, et enfin elle a adopté celui qui lui a paru le plus propre à concilier les bons esprits, et à nous assurer tous les avantages de l'institution commune, sans nous exposer à aucun des inconvénients qui ont paru inévitables à plusieurs des membres de l'assemblée.

» Voici les modifications au plan de Lepelletier, que je suis charge de vous proposer. » (Nous ne

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reproduisons que les dispositions essentielles du nouveau projet de décret) :

« 1. — Les enfants mâles que leurs parents voudront confier aux soins de la République seront élevés, nourris et entretenus à ses frais, dans des maisons d'institution commune, depuis l'âge de 7 ans jusqu'à 14.

» 2. — ... Ces maisons s'appelleront maisons d'égalité.

» 4. — On y donne, en outre, les mêmes instructions que dans les écoles communales. — Chaque maison d'institution commune recevra 500 enfants.

» 5. — Aussitôt après la promulgation de la loi, il sera établi dans chaque département une de ces maisons, dans laquelle seront déposés sur-le-champ les enfants adoptifs de la patrie, demeurant dans l'étendue de son ressort. — Les parents qui voudront faire recevoir leurs enfants dans ces maisons communes seront tenus de les faire inscrire sur un registre ouvert à cet effet dans chaque municipalité.

» 9. — Dès qu'il y aura 500 nouvelles inscriptions, il sera établi une seconde maison commune, et ainsi d ; suite.

» 10. — Lorsqu'il sera formé une maison commune dans un canton, les écoles primaires qui y étaient établies seront réunies et incorporées avec elles.

» 11. — Les citoyens de l'arrondissement qui désirent que leurs enfants puissent profiter des avantages de l'institution commune, et à la subsistance desquels cependant ces enfants seraient utiles, peuvent les retirer chaque année, pendant les travaux de la campagne, en justifiant du besoin qu'ils ont des services de leurs enfants par une attestation de trois pères de famille.

» 12. — Tous les exercices des maisons d'égalité soat publics et communs aux enfants demeurant chez leurs parents, qui voudront y assister.

» Les maisons d'égalité .et les écoles primaires seront sous la surveillance et l'administration des pères de famille de l'arrondissement. »

Deux orateurs, Thibaudeau et Piette, prirent la parole à la suite de Léonard Bourdon, et tous les deux combattirent l'éducation commune forcée, telle que la Commission l'avait proposée le 29 juillet. # Thibaudeau, l'un des plus écoutés parmi les jurisconsultes de la Convention (il devait présider plus tard le Conseil des Cinq-Cents ; Napoléon Ier le fit comte et Napoléon III sénateur; il n'est mort qu'en 1854), débuta assez singulièrement par une déclaration qu'on n'eût guère attendue de la part d'un adversaire des principes de Lepelletier. « J'ai toujours pensé, dit-il. que les enfants étaient une propriété de l'État, et que. les parents n'en étaient que les dépositaires,... qu'il fallait que l'enfant, en ouvrant les yeux, ne vît que la patrie, et que jusqu'à la mort il ne vît plus qu'elle. » Néanmoins, il reproche au plan Lepelletier d'affaiblir les liens de famille; si des pères refusaient de se soumettre à un semblable système, ajoute-t-il, « je ne croirais jamais au crime de ces pères, ni à la justice des lois que vous feriez pour les punir. » Thibaudeau conteste les avantages physiques et moraux qu'on invoque en faveur de l'éducation commune; il ne pense pas « que l'éducation commune soit plus propre que l'éducation privée à conserver les enfants, » non plus qu'à former leurs mœurs. Toutefois, comme conclusion, il se déclare disposé à admettre, ainsi que la commission le propose dans son nouveau projef de décret, l'établissement de maisons d'éducation commune, pourvu que l'envoi des enfants dans ces maisons reste facultatif.

Piette, des Ardennes, s'exprima avec beaucoup de vivacité, a Chaque maison d'éducation, dit-il, ne serait pas une maison d'enfants trouvés, mais elle présenterait un spectacle mille fois plus abusif, plus dégoûtant encore et plus hideux. »

Après l'adoption d'une motion de Laloi, qui proposa « de cesser tous les débats partiels sur cet important sujet, » la discussion fut ajournée, pour être reprise seulement le 13 août.

La Convention avait, en ce nu ment terrible, à faire face à tant d'ennemis, qu'on se demande avec étonnement comment elle pouvait trouver encore du temps et de l'attention pour un débat pédagogique. Mayence, Condé, Valenciennes venaient de se rendre; Lyon, Marseille, Bordeaux, la Vendée étaient soulevés; et sur le point de tenter le suprême effort de la levée en magse, la Convention avait convoqué à Paris, pour le 10 août, les délégués des assemblées primaires. C'est au milieu de ces préoccupations qu'elle poursuivit, sans se troubler, l'examen du plan Lepelletier.

Opinions isolées. — Nuus n'avons pas mentionné à leur date, vu leur insignifiance, divers discours de conventionnels obscurs, tels que Faure, Delacroix, Calés, Delagueulle, Deleyre, Raffron, qu'on trouve dans la collection des opinions de députés imprimées par ordre de la Convention. On y rencontre, tantôt la reproduction des plans connus, avec des variantes personnelles à l'orateur, tantôt des projets excentriques, et parfois des idées singulièrement arriérées. Ainsi Faure, de la Seine- Inférieure, ne veut pas qu'on instruise le peuple, parce que si les ouvriers cessaient d'être ignorants, ils ne voudraient plus travailler. « Lorsqu'un enfant aurait appris à bien lire, bien écrire, les éléments de la grammaire, le calcul de l'arpentage et du toisé, les principes des connaissances morales, etc., qui d'eux voudra prendre le tablier et remplir les fonctions les plus pénibles comme les moins lucratives de la société ? » Raffron, député de Paris, vieillard de quatre-vingt-trois ans, prononce trois discours contre le luxe, les mauvais théâtres, les loteries, les monts-de- piété; il combat en même temps le plan Lepelletier, qu'il appelle « un établissement qui répugne à la nature. » Son système à lui est très simple : « Rendez le peuple heureux et vous aurez bien avancé son éducation. Le peuple n'a le temps ni de lire, ni d'étudier; d'ailleurs, la vertu est dans son cœur. »

Nous n'insisterons pas davantage sur ces fantaisies individuelles, sans portée sérieuse, et nous arrivons à la grande discussion du 13 août.

La séance du 13 août. Adoption du plan Lepelletier. — Plusieurs projets se trouvaient en présence : le plan Lepelletier, amendé par la Commission des six ; et un certain nombre de propositions individuelles, telles que celles de Raffron, de Petit, de Deleyre, etc. Il s'agissait de savoir lequel, parmi ces projets, obtiendrait la priorité.

Une dizaine d'orateurs prirent successivement la parole.

Le dantoniste Lacroix se déclare partisan de l'éducation commune; mais il pense qu'elle ne doit pas être forcée. En enlevant aux pauvres des enfants qui leur sont utiles, on leur imposerait un sacrifice beaucoup plus lourd à supporter pour eux que pour les riches; c'est là, dit Lacroix, un côté important de la question qui mérite d'être bien examiné.

Robespierre : a Le plan de Lepellet ter a réuni tous les suffrages ; on ne lui en a pas opposé un seul qui puisse soutenir la concurrence, soit par le principe, soit par l'ensemble. Je propese donc de lui donner la priorité, et de réserver jour la fin les autres questions... C'est alors que vous examinerez jusqu'à quel point la volonté p. irticulière doit céder à la volonté générale, qui n'a pour Dut que le bonheur public. »

Jay Sainte-Foy (montagnard) ne pense pas qu'il *oit nécessaire d'organiser ce qu'on appelle « l'éducation républicaine » ; cette éducation est dans la nature, dans les mœurs publiques, dans les fêtes

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nationales, dans les livres élémentaires. « Voudrie/.-vous substituer à cette instruction simple la pédanterie et l'aristocratie des savants? Vous avez promis à la nation, non une éducation républicaine, mais une instruction commune. Je demande qu'on s'en occupe ; c'est là ce qui est praticable et pressant. »

Gaston (montagnard) dit que l'instruction forcée est contre les principes de la liberté ; il répugnerait aux pères de famille d'abandonner leurs fils pendant douze ans pour les faire instruire. « Mais il est une instruction nécessaire, celle qui, nous mettant en état de remplir des fonctions publiques, nous rend utiles à la société. Celle-là doit être forcée, et je pense qu'il faudra fixer des jours où elle sera donnée aux enfants de tous les citoyens. »

Léonard Bourdon : « Il faut distinguer l'éducation de l'institution commune. Je demande que l'assemblée décide s'il y aura des maisons communes où les enfants recevront l'instruction . »

Romme (il avait été rendu à la liberté quelques jours auparavant) : « On a raison de distinguer l'éducation de l'instruction... L'éducation, seule, donnerait de bonnes mœurs avec des préjugés; l'instruction, seule, favoriserait les talents, mais donnerait de la jactance. Réunissez-les, et vous donnerez aux hommes des mœurs pures et des lumières. Je crois que l'instruction nationale doit être considérée sous deux rapports : Quelle est l'instruction qui convient à tous les hommes? quelle est celle qui convient à chacun en particulier ? Il n'est pas un seul individu qui ne doive connaître ses droits et ses devoirs : voilà l'instruction qui convient à tous. Mais tout le monde ne peut pas être ingénieur, par exemple. Voilà le cas de l'instruction particulière. C'est sur ces deux objets très distincts que je voudrais que le Comité présentât des plans séparés. Je voudrais qu'il y eût autant d'établissements d'instruction que de communes, et autant d'instituteurs que de curés ; je voudrais aussi que la somme immense donnée par 1 Assemblée constituante à Louis Capet fût destinée à l'éducation des enfants de la République. Je demande qu'on adopte ces bases, et qu'on les renvoie au Comité pour présenter des projets conséquents. »

Bréard (montagnard) combat le plan Lepelletier comme impraticable ; cette institution ne serait possible que dans une petite république comme Venise ou Genève. Il pense qu'il faut établir des écoles où les enfants apprennent -à lire et écrire.

Danton, qui jusqu'alors n'avait jamais pris la parole dans les discussions sur l'instruction publique, sort cette fois de sa réserve, et c'est peutêtre son intervention qui va faire pencher la balance. .

Il fait un grand éloge de Lepelletier et de son plan. « Mais, ajoute-t-il, le législateur doit concilier ce qui convient aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre ce plan que l'amour paternel s'oppose à son adoption : sans doute il faut respecter la nature, même dans ses écarts. Mais si nous ne décrétons pas l'instruction impérative, nous ne devons pas priver les enfants des pauvres de l'éducation. La plus grande objection est celle de la finance ; mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera élevé aux dépens du superflu des hommes à fortune scandaleuse... Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. Je demande qu'on pose ici la question : Sera-t-il formé aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la faculté d'envoyer ses enfants pour recevoir l'instruction publique ? »

Charlier (mpntagnard) veut, comme Danton, l'éducation commune facultative; mais il est nécessaire que tous contribuent aux frais des établissements publics.

Guyomard (droite) combat le projet des établissements nationaux. Il demande qu'on laisse aux pères le soin de l'éducation de leurs enfants.

Robespierre reprend la parole pour défendre le plan Lepelletier. On le dit impraticable : « Citoyens, répond Robespierre, c'est l'imagination qui pose ordinairement les bornes du possible et de l'impossible ; mais quand on a la volonté de bien faire, il faut avoir le courage de franchir ces bornes... Jusqu'ici je n'ai entendu que plaider la cause des préjugés contre les vertus républicaines. Je vois, d'un côté, la classe des riches qui repousse cette loi, et de l'autre, le peuple qui la demande. Je n'hésite plus, elle doit être adoptée. Je demande la priorité pour le plan Lepelletier. »

Il s'élève, dit le Moniteur, de longs débats sur la question de priorité.

Danton revient à la charge : « ... Allons donc à l'instruction commune ; tout se rétrécit dans l'éducation domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune... Et moi aussi, je suis père,... mais mon fils ne m'appartient pas, il est à la République ; c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien... On a dit qu'il répugnerait au cœur des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas, laissez-leur en la faculté seulement... Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux pourront les envoyer s'instruire. »

Les propositions de Danton sont adoptées, sauf rédaction. Voici la rédaction qui fut ultérieurement présentée et admise (nous en empruntons le texte au Journal de l'instruction publique, revue dirigée par Thiébault et Borelly, qui parut de 1793 à 1795, et qui contient souvent des renseignements que ne donnent ni le Moniteur ni les procès-verbaux de la Convention) :

« La Convention décrète qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants des citoyens seront élevés et instruits en commun ; et que les familles qui voudront conserver leurs enfants dans la maison paternelle auront la faculté de les envoyer recevoir l'instruction publique dans des classes instituées à cet effet. »

La Convention avait donc adopté, en principe, le plan Lepelletier amendé, tel que la Commission des six le lui avait présenté le 1er août. Mais elle dut bientôt reconnaître que, même sous la forme adoucie que lui avait donnée la Commission, ce plan était inexécutable ; aussi le décret du 13 août ne tarda-t-il pas à être rapporté (V. page 546, séance du 20 octobre 1793), et il le fut, chose curieuse, sur la proposition de Léonard Bourdon luimême.

Décrets divers votés en août et dans la première moitié de septembre. — Nous mentionnerons pour mémoire seulement divers décrets spéciaux relatifs à l'instruction publique et votés par la Convention dans le courant d'août et la première moitié de septembre 1 793.

Le 8 août, sur le rapport de Grégoire, la Convention décida la suppression des anciennes Académies.

Le 25 août, une députation d'instituteurs, admise à la barre, présenta une pétition pour que l'éducation nationale fût forcée et gratuite. « Un des enfants qui accompagnent la députation, dit le Moniteur, demande qu'au lieu de les prêcher au nom d'un soi-disant Dieu (ici la Convention manifeste son improbation par un mouvement d'indignation), on

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les instruise des principes de l'égalité, des droits de 1 l'homme et de la constitution. » La pétition fut renvoyée au Comité d'instruction publique.

Le lendemain 26, la Convention discutait le titre du Code civil déterminant les rapports entre les pères et mères et les enfants. Cette question était étroitement liée à celle de l'instruction publique. L'article l«r de ce titre fut adopté en ces termes:

« L'enfant mineur est placé par la nature et par la loi sous la surveillance et la protection de son père et de sa mère. Le soin de son éducation leur appartient. Ils (les parents) ne peuvent en être privés que dans les cas et pour les causes que la loi détermine. »

L'article 2 était ainsi conçu :

a Le principal devoir des pères et mères,' après avoir nourri et élevé leurs enfants, est de leur apprendre ou faire apprendre un métier d'agriculture, ou un art mécanique. Ceux qui négligeraient d'accomplir cette obligation sont tenus de fournir des aliments à leurs enfants pendant toute leur vie. »

Cet article donna lieu à une discussion dont nous empruntons le résumé au Journal de l'instruction publique :

« Jean-Bon Saint-André (membre du Comité de salut public) voudrait qu'une peine fût infligée aux parents qui se trouveraient dans le cas prévu par 1 article.

» Cambacérès répond que cette disposition trouvera sa place dans le code de l'instruction publique.

» Romme fait observer qu'obliger un homme riche h nourrir son fils, qu'il aura élevé dans la mollesse, ce n'est point le punir. Il faut que le droit de faire instruire les enfants appartienne à la société ellemême. Mais il demande que cela soit renvoyé à l'instruction publique.

» Guyton-Morveau * fait sentir que ce serait une lacune dans le Code civil que d'en retrancher ce principe. Il veut qu'il y soit consacré, sauf à renvoyer les moyens d'exécution à l'instruction publique.

» L'article est adopté. »

Le 30 août, le Comité d'instruction publique propose qu'il soit nommé une commission chargée de l'examen des livres élémentaires.

Le 31, Lakanal fait adopter un décret réorganisant l'Observatoire.

Le 9 septembre, Lakanal fait voter un autre décret supprimant les écoles militaires encore existantes, excepté celle d'Auxerre, et contenanten outre une disposition d'un caractère général, que voici:

« Art. 3. — Jusqu'à l'organisation définitive de l'instruction publique, les corps administratifs sont expressément chargés de pourvoir au remplacement de ceux des instituteurs publics qui n'ont pas constamment professé, depuis 1789, les principes de la Révolution. » (Dans le Journal de l'instruction publique, cet article est donné sous la forme d'un décret spécial, qui porte la date du 3 octobre.)

Enfin, le 11 septembre, un membre du Comité d'instruction publique (le Moniteur n'indique pas son nom) présente une liste de commissaires nommés pour aller dans les départements examiner les livres élémentaires sur l'éducation. Cette liste est renvoyée au Comité d'instruction publique.

La pétition du 15 septembre. — Pétition du département de Paris, et décret rendu en conformité. — Cependant la situation générale devenait toujours plus critique, et l'heure des mesures extrêmes avait sonné. Déjà le 23 août avait été rendu le fameux décret ordonnant la levée en masse; le 5 septembre, sous la pression d'une formidable manifestation des sections de Paris, la Convention avait « placé la terreur à l'ordre du jour ; » >e 11 septembre fut votée la loi du maximum, et le

17 septembre la loi des suspects. Et c'est à ce moment redoutable, au début du régime do la terreur, que nous allons entendre la voix populaire s'élever pour réclamer quoi? l'organisation de l'instruction supérieure.

Le 15 septembre, les autorités constituées du département de Paris et des districts ruraux, accompagnées de députationâ de la commune, des sections, et des sociétés populaires, se présentent à la barre de la Convention, et Dufourny, président du directoire du département, donne lecture en leur nom de la remarquable pétition que nous allons analyser.

L'organisation de l'instruction supérieure, dit la pétition, telle que la monarchie l'a léguée à la République, est éminemment défectueuse ; les hautes études ne sont accessibles qu'à un petit nombre de privilégiés, et une foule de talents se perdent faute de moyens pour se développer et porter des fruits.

« Ce n'est donc ni aux individus, ni même aux familles, qu'il faut abandonner le soin de l'éducation ; c'est à une grande nation, qui, prise collectivement, retire presque tout le fruit d'une éducation générale bien dirigée, à y attacher la plus grande importance, à la surveiller avec le plus grand intérêt...

» Il y a quatre mois que votre Comité de salut public parlait de l'éducation comme d'une mesure de sûreté générale (allusion au décret du 30 mai 1793); et puisque cette mesure n'est pas réalisée, notre sûreté est nécessairement compromise.

» Nous savons que l'éducation, qui fut toujours l'objet de vos sollicitudes, est en ce moment celui de vos discussions. Nous attendons avec une impatience patriotique les lois qui à cet égard vont émaner de votre sagesse; mais l'organisation complète éprouvera dans son exécution des lenteurs inévitables, et qui ne s'accordent pas avec les besoins urgents de la République. L'année scolaire va recommencer, et une année est trop précieuse pour en faire le sacrifice : saisissons donc cette époque pour rapprocher l'instruction publique de la perfection à laquelle vos décrets peuvent la porter.

» Les collèges de Paris, semblables en cela à tous ceux de la République, sont encore voués à la barbarie du moyen âge... pourraient-ils échapper plus longtemps à la faux réformatrice?

» Nous ne voulons plus que les avantages de l'éducation soient l'apanage exclusif de la caste trop longtemps privilégiée des riches; nous voulons y appeler tous nos concitoyens. Nous inviterons, nous aiderons les indigents à sortir de leurs souterrains, à descendre de leurs greniers pour venir participer à ces institutions salutaires...

» Tandis que vous vous occupez à organiser le premier degré d'instruction publique, nous avons préparé pour les degrés supérieurs un travail qui coïncide avec le vôtre. Les trois assemblées nationales ont trituré toutes les idées relatives à ces idées (sic) ; il nous a suffi de rapprocher en un faisceau les traits de lumière qui étincelaient dans les rapports de vos comités et dans vos discussions, et le plan que nous venons vous soumettre est en quelque sorte votre ouvrage.

» Au lieu de ces établissements, qui n'étaient guère que les écoles primaires du sacerdoce, nous vous demandons des gymnases où les jeunes républicains puiseront toutes les connaissances indispensables dans les diverses professions d'arts et métiers ; des instituts où ils recevront les principes élémentaires des sciences et des langues; un lycée où le génie trouvera tous les secours pour se développer et diriger son vol... Le lycée que nous demandons n'est point une création nouvelle ; il résulte de la collection des établissements savants qui sont à Paris, et dont plusieurs, tels que

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l'Observatoire et le Muséum d'histoire naturelle, sont déjà réorganisés par vos lois.

» Nous pensons que, sauf les modifications nécessitées par les circonstances et les localités, notre plan pourra s'appliquer à tous les départements qui, comme nous, auront les hommes et les choses... Il a été discuté et concerté non seulement avec votre Commission, mais encore avec des hommes dont l'Europe admire les talents, et dont la France estime le patriotisme. Déjà deux d'entre ceux qui ont quitté le ministère (Garât et Monge), et que la confiance publique a suivis dans la retraite, désirent concourir à la régénération morale d'une nation renaissante. Nous avons préparé d'avance tous les moyens d'exécution qui pouvaient nous être confies. Parlez, et à l'instant nous nous emparons de la génération qui court à la puberté, pour la pétrir dans le moule républicain. »

Suivent trois tableaux correspondant à chacun des trois degrés : écoles secondaires, instituts, lycées.

Les écoles secondaires, où la durée de l'instruction doit être de deux ans, seront des écoles professionnelles : on y enseignera la géométrie descriptive, la physique et la chimie, la mécanique, avec des applications. 11 y sera fait en outre des lectures sur les diverses autres branches d'éducation et d'instruction.

Pour les instituts et les lycées, le programme embrasse l'ensemble des connaissances humaines, classées de la manière suivante :

lre section. — Connaissances physiques et mathématiques.

2e section. — Langues, littérature, éloquence, poésie.

3 e section. — Connaissances morales et politi-ques.

4e section. — Arts et applications des sciences aux arts :

La 4* section se subdivise ainsi :

1° Arts utiles :

Art de nourrir,

— de vêtir,

— d'abriter,

— de guérir,

— de se défendre.

2° Arts d'imitation et d'agrément :

Dessin, peinture, sculpture, gravure, Musique, Déclamation, Danse et pantomime.

Les propositions du département de Paris avaient été concertées, comme le disait la pétition, avec la Commission, et avaient reçu d'avance l'assentiment de bon nombre de conventionnels influents. Jean- Bon Saint-André convertit immédiatement en motion le vœu des pétitionnaires : Lakanal déclara, au nom de la Commission des six, que le plan développé dans la pétition était en effet celui que cette Commission avait elle-même adopté, et qu'il ne doutait pas que la Convention nationale ne retendît bientôt à toutes les parties de la République ; il formula en même temps un projet de décret résumant les demandes de la pétition.

Le seul opposant fut un autre membre de la Commission, le curé Couppé de l'Oise; il demanda l'ajournement.

Mais Barère, membre du Comité de salut public, appuie les pétitionnaires, et réclame au contraire le vote immédiat.

La Convention adopte d'enthousiasme le projet de décret ; sur quoi Prieur de la Marne, autre membre du Comité de salut public, s'écrie : « Je demande qu'à l'instant vous étendiez à toute la République les trois degrés d'instruction que vous venez de décréter pour Paris. » Cette extension est aussitôt votée, et la rédaction définitive du décret est arrêtée comme suit :

« La Convention nationale, sur la pétition qui lui a été présentée par le département de Paris, les districts ruraux, la commune, les sections et les sociétés populaires y réunies, décrète :

» Art. 1er — Indépendamment des écoles primaires dont la Convention s'occupe, il sera établi dans la République trois degrés progressifs d'instruction ; le premier pour les connaissances indispensables aux artistes et ouvriers de tous les genres ; le second, pour les connaissances ultérieures, nécessaires à ceux qui se destinent aux autres professions de la société ; et le troisième, pour les objets d'instruction dont l'étude difficile n'est pas à la portée de tous les hommes.

» Art. 2. — Les objets d'étude de ces écoles seront classés et enseignés d'après les tableaux annexés à la minute du présent décret.

» Art. 3. — Pour les moyens d'exécution, le département et la municipalité de Paris sont autorisés à se concerter avec la Commission de l'instruction publique de la Convention nationale, afin que ces établissements soient mis en activité au 1" novembre prochain ; et en conséquence, les collèges de plein exercice et les facultés de théologie, de médecine, des arts et de droit, sont supprimés sur toute la surface de la République. »

Le même soir, Dufourny rendait compte aux Jacobins de ce qui s'était passé à la Convention, et se félicitait en ces termes du résultat obtenu : « Il paraît que la nation va enfin jouir dune éducation spécialement dirigée vers les arts, et qui offrira à tous les citoyens des moyens de perfectionner leurs enfants dans les fonctions utiles. »

On aura remarqué sans doute que Lakanal, en se déclarant d'accord avec les pétitionnaires, soutenait maintenant une opinion différente de celle qu'il avait défendue trois mois auparavant : dans son projet du 26 juin, en |effet, l'instruction supérieure était abandonnée a l'initiative privée. C'est qu'à l'influence de Sieyès et de Daunou avait succédé celle de Romme, de Fourcroy, de Guyton- Morveau, de Grégoire, et Lakanal, cœur honnête, mais esprit flottant, recevait l'impulsion et ne la donnait pas.

Tcute la Montagne, cependant, ne partageait pas les vues qui semblaient dominer en ce moment aux Jacobins; et la séance du lendemain en fournit la preuve.

Discussion du 16 septembre. Suspension indéfinie du décret de la veille. — Couppé de l'Oise, on l'a vu, s'était opposé à la pétition du département de Paris, et avait demandé l'ajournement. N'ayant pu l'obtenir, il vint le lendemain proposer le rapport du décret, et souleva une discussion des plus vives et des plus intéressantes. Voici comment elle est résumée dans le Moniteur :

« Ii a été extorqué hier à la Convention, dit Couppé de l'Oise, un décret qui crée une nouvelle aristocratie. Je veux parler du décret rendu sur la proposition des autorités constituées de Paris, qui établit trois degrés d'instruction, et qui ne dit rien de l'instxiiction populaire, de l'éducation que doivent obtenir les laboureurs, les vignerons, les campagnards, en un mot la classe peu fortunée. Je demande le rapport de ce décret. »

Chabot, l'ex-capucin, appuie Couppé. « Ce décret a été enlevé à la fin de la séance, lorsqu'il n'y avait plus que très peu de membres. Il tend à faire revivre les abus de l'ancien régime. Cette question est très importante, je demande qu'elle soit solennellement discutée... Nous verrons s'il n'est pas possible, lorsque nous aurons un Code civil à la portée de tous les citoyens, que nous n'ayons plus besoin de procureurs, û avocats et de savants. Je demande le rapport du décret. Rappelez-vous que vous avez rejeté le plan que vous présenta Monsieur de Condorcet, parce qu'il était trop scientifique. »

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Prieur de la Marne ne s'oppose pas à ce que cette matière soit discutée avec maturité, mais le décret qui a été rendu la veille lui paraît renfermer quelque chose de bon. « Il est vrai que dans les trois articles qui vous furent présentés par les autorités constituées de Paris, il n'est point parlé de la classe intéressante des cultivateurs, et nous savons tous que cette classe de citoyens n'existe pas dans Paris ; mais on donne une destination utile aux écoles de droit et de théologie, en y plaçant des artistes qui apprendront aux citoyens les arts utiles à la société. »

Romme désire le rapport du dernier article et le maintien des deux premiers. Il ne faut pas supprimer tous les collèges et ne les remplacer par aucun établissement.

Fabre d'Églantine veut au contraire le maintien du dernier article, qui anéantit les académies et les facultés, le réceptacle des préjugés, et la suppression des deux premiers : ils sont contraires au décret sage qui donne une éducation commune à tous les citoyens.

Cambon : « Le décret rendu hier reproduit les académies sous un autre nom ; on veut encore nous faire croire qu'on ne peut bien faire un soulier que le compas à la main et dans une académie, tandis que les souliers ne doivent être faits que dans la boutique d'un cordonnier. »

Fourcroy défend le décret. La critique de Cambon l'a touché au point le plus sensible, car c'est lui-même qui avait donné l'idée de la création des écoles secondaires professionnelles, qui formaient le trait caractéristique du projet. « Par les articles adoptés hier, dit-il, nous n'avons pas eu l'intention de rétablir les académies ; mais il fallait anéantir l'éducation vicieuse que l'on donne à une jeunesse dont l'esprit ne doit connaître que les principes de la raison. En détruisant cette antique institution, il était nécessaire de la remplacer... J'ai proposé moi-même l'établissement d'une école dont encore personne n'avait présenté l'idée, dont je n'avais trouvé le plan dans aucun écrit. Je demande le maintien du décret et la discussion des tableaux qui sont annexés. »

Bazire, se séparant cette fois de son ami Chabot, prend la défense du haut enseignement; ce sont les sciences, dit-il, qui peuvent consolider la république. Toutefois, pour donner à la Convention le temps de mieux examiner la question, il demande la suspension du décret, et l'ajournement de la discussion à trois jours.

La proposition do Bazire est adoptée. Mais la discussion, ainsi ajournée, ne fut plus reprise, et le décret se trouva indéfiniment suspendu; si bien que la nouvelle année scolaire s'ouvrit sans que rien eût été décidé à cet égard, et qu'un an plus tard les anciens collèges existaient toujours, comme le constate le rapport de Lakanal sur les écoles centrales, du 26 frimaire an III (V. p. 565).

La Commission des six transformée en Commission des neuf. — Bien que Lakanal, en appuyant la pétition du 15 septembre, eût parlé au nom de la Commission des six, on a vu que celleci n'était pas unanime, puisque Couppé de l'Oise avait aussitôt protesté. Il est même probable que ce sont les dissidences qui s'étaient élevées dans cette Commission qui avaient décidé certains de ses membres à tenter de faire passer leur plan sous le couvert des autorités de Paris. Quoiqu'il en soit, cet état de choses ne pouvait se prolonger sans inconvénient, et ce fut Couppé luimême qui, après l'adoption de la proposition de Bazire, demanda à la Convention d'intervenir.

a La Commission que vous avez chargée de vous présenter un plan d'éducation, dit-il, se trouve entravée dans sa marche. Elle est composée de six membres : trois se sont attachés à un système et ne veulent pas en démordre ; les autres I

ne peuvent passer outre. Je demande que vous lu: adjoigniez trois membres. »

La Convention décide que Guyton-Morveau, Michel-Edme Petit et Romme seront adjoints à la Commission des six, qui se trouve ainsi transformée en Commission des neuf. Par le choix de ces nouveaux commissaires, dont deux, Romme et Guyton- Morveau, étaient favorables aux idées exposées dans la pétition du 15 septembre, la Convention donnait raison, contre Couppé de l'Oise, à Lakanal et aux deux autres membres de la Commission des six qui a ne voulaient pas démordre de leur système. »

Les travaux de la nouvelle Commission durèrent un certain temps : ce ne fut qu'au bout d un mois que Romme, nommé rapporteur, put venir présenter à la Convention un projet de décret. Mais qui s'en étonnera ? C'est justement en cet instant que le Comité d'instruction publique, aidé de Lagrange, de Monge, de Dupuis, et d'autres savants, travaillait à la réforme du calendrier : le 20 septembre, le premier rapport sur le calendrier nouveau fut lu par Romme à la Convention; le 5 octobre, elle adopta la nouvelle division du temps ; et le 24 octobre, sur le rapport de Fabre d'Eglantine, elle vota les nouveaux noms des mois et ceux des jours de la décade.

D'autre part, les événements politiques suivaient leurs cours. Le 3 octobre, la Convention décrétait que trente-neuf Girondins, au nombre desquels se trouvait Ducos, seraient traduits au tribunal révolutionnaire, et que soixante-treize députés, qui avaient signé une protestation contre le 31 mai, seraient détenus dans une maison d'arrêt; Daunou était parmi ces derniers.

Projet de Michel-Edme Petit. — Dans l'intervalle, Grégoire fit, au nom du Comité d'instruction publique, un rapport sur le Recueil des traits de vertu civique (28 septembre), que ce Comité était chargé de rédiger et qui devait servir de livre de lecture dans les écoles primaires. Deux jours après (1er octobre), Petit vint lire en son nom personnel un projet d'éducation nationale dans lequel il se séparait de ses collègues de la commission. (Petit, on s'en souvient, était ce député qui en décembre 1792 avait demandé qu'avant d'instituer des écoles primaires, on s'occupât de détruire la mendicité.)

Il insiste, en premier lieu, sur la nécessité d'un enseignement religieux dans les écoles ; mais il le veut purement déiste. Il déclare ensuite que les plans d'éducation proposés « pour répandre une quantité de lumières sur la république » r^e sont que « de folles imaginations. » Le peuple a besoin ue travailler pour vivre ; il n'aura jamais le temps de se livrer à l'étude. Les écoles qu'on propose d'établir pour les degrés supérieurs d'instruction, écoles secondaires, instituts, lycées, contribueraient à propager dans la nation le goût du luxe et des jouissances, et à constituer une aristocratie des lumières. Le plan Lepelletier, appliqué au premier degré d'instruction, serait dangereux; il détruirait les sentiments de famille, la morale : heureusement il est impraticable.

L'organisation recommandée par Petit se réduit h ceci : les parents qui ne pourront pas instruire leurs enfants eux-mêmes les enverront à l'école primaire publique. Outre ces écoles primaires, il y aura dans chaque district une maison commune d'instruction supérieure, dans laquelle seront admis^ l'âge de quinze ans, ceux des enfants « qui auront montré un goût particulier et irrésistible pour les sciences et les arts. » Enfin, des cours publics sur les sciences utiles seront donnés pour éclairer le peuple.

Le projet de Michel-Edme Petit ne fut pas discuté.

Le projet de la Commission des neuf. — Rap-

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port de Romme. Le décret du 13 août est rapporté. Décret du 30 vendémiaire. -— Ce fut le 20 octobre (29e jour du 1er mois, ou, selon la nomenclature adoptée quatre jours plus tard, 29 vendémiaire) que la Commission des neuf présenta son rapport. Voici comment le Mo?iiteur rend compte des incidents de cette séance :

Raffron est d'avis qu'il ne faut s'occuper en ce moment que des écoles primaires. Il expose ses idées à ce sujet. Ces écoles doivent être gratuite* ; tous les citoyens seraient invités, mais simplement invités, à y envoyer leurs enfants. « J'estime l'éducation paternelle, ajoute l'orateur, plus avantageuse que l'éducation publique. »

Lebon trouve qu on n'a fait encore que divaguer sur le sujet en discussion. On présente une multitude de projets incohérents entre eux. Il faut d'abord résoudre cette question : Veut-on une éducation nationale, ou simplement l'instruction publique? « J'entends par éducation nationale, une éducation suivant laquelle vous remplaceriez les pères et mères par le mode d'une éducation commune et obligée. » Lebon, comme Raffron, se déclare opposé à l'éducation commune.

Couppé de l'Oise : « On avait décidé (voir la séance du 1er août) de ne s'occuper de l'instruction publique que lorsque le Comité aurait présenté un plan d'ensemble sur toutes les parties. Je demande qu'on observe ce décret. »

Pons de Verdun : « Ce serait le moyen d'éterniser la discussion. Je propose au contraire qu'on s'occupe de l'instruction élémentaire, et qu'on discute à l'instant soit le plan de Raffron, soit celui de la Commission. »

Romme fait alors connaître le plan de la Commission, sous la forme d'un Projet de décret sur les écoles nationales^ En voici le texte :

« Projet de décret sur les écoles nationales

présenté à la Convention nationale au nom de la Commission d'éducation nationale.

» La Convention, après avoir entendu sa Commission d'éducation nationale sur les nombreuses pétitions envoyées des divers points de la République, et sur celle qui a été présentée le 15 de ce mois par la commune, les sections, les sociétés populaires, les districts ruraux et le département de Paris, pour demander la prompte organisation d'une éducation républicaine afin de faire disparaître l'enseignement dérisoire et barbare des collèges d'humanité, et de toutes lès écoles de l'ancien régime, qui retardent, dans la génération naissante, le développement de l'esprit public et de l'amour de la patrie, décrète ce qui suit :

» Art. 1er. — Tous les collèges d'humanités, les écoles de droit et de théologie, et les petites écoles, sous quelque dénomination qu'elles existent, sont supprimées. Cette suppression aura son effet aussitôt que les nouveaux établissements pourront entrer en exercice.

» Art. 2. — L'instruction nationale, prise dans son ensemble, se divise en deux grandes parties.

» La première est relative aux besoins de chaque citoyen ;

» La seconde est relative aux besoins de la société entière.

» Art. 3. — Les écoles nationales consacrées à la première partie sont distribuées dans toute la République en écoles de l'enfance et écoles de l'adolescence.

» Art. 4. — Tout individu, depuis l'âge de six ans, est inscrit dans les écoles nationales

» Il y apprend à connaître ses droits, ses devoirs, comme homme et comme citoyen.

» Par des exercices gymnastiques et militaires, par le travail des mains et la fréquentation des ateliers par l'exercice de ses facultés intellectuelles

et les grands exemples de vertus sociales puisés dans les annales des hommes libres, et surtout dans notre révolution, chacun est préparé à se choisir une profession utile, et à devenir l'ami et le défenseur intrépide de la patrie.

» Art. 5. — Les écoles de l'enfance se divisent en premières et secondes écoles. L'enseignement est essentiellement le môme dans toutes les écoles nationales, mais modifié et gradué selon l'âge et la capacité des élèves. Il est conforme au premier tableau annexé au présent décret.

» Art. 6. — Tous ceux qui remplissent l'honorable fonction d'élever et d'instruire les enfants de la République, portent le titre d'instituteurs, quelle que soit l'école dans laquelle ils exercent leur zèle et leurs talents.

» Ils sont fonctionnaires publics.

» Art. 7. — Il y a une première école dans toutes les communes qui ont depuis 400 jusqu'à 1 500 habitants des deux sexes et de tout âge. (Cet article est déjà décrété, fait observer en note la Commission. — V. plus haut le décret du 30 mai 1793.)

» Art. 8. — Sur la demande des habitants et l'avis des corps administratifs, il peut être établi une première école dans les lieux qui n'ont pas la population exigée par l'article précédent, pourvu que cette population se trouve dans l'arrondissement de mille toises de rayon, et que dans cet arrondissement il n'y ait pas d'autres écoles.

» Art. 9. — Les écoles nationales sont multipliées et distribuées dans la République, à raison de la population, conformément au second tableau annexé au présent décret.

» Art. 10. — Les corps administratifs, de concert avec les conseils généraux des communes, déterminent, pour chaque commune, le nombre des premières écoles, conformément à ce tableau.

» Art. 11. — Le placement des secondes et troisièmes écoles est déterminé conformément au tableau, par les corps administratifs, après avoir pris le vœu des communes, et en présence des commissaires envoyés par elles.

» Art. 12. — La commission d'éducation nationale et le Comité d'instruction publique reunis sont chargés de faire les programmes qui doivent ouvrir le concours pour la composition des ouvrages nécessaires aux écoles nationales. Ils pourront s'adjoindre des coopérateurs pris dans la Convention ou hors de son sein, afin d'accélérer ce travail important et très urgent.

» Les programmes seront conformes au premier tableau annexé au présent décret, et envoyés aux corps administratifs, aux sociétés populaires et aux sociétés libres des arts.

» Art. 13. — Les écoles des mines, d'artillerie, du génie, des ponts et chaussées, de marine, de médecine et de chirurgie, les écoles relatives à l'agriculture, à l'histoire naturelle, à la physique, aux arts, et à l'enseignement des langues orientales, sont maintenues jusqu'à une nouvelle organisation de ces établissements. » i

(C'étaient ces écoles spéciales qui devaient former, dans le plan de la Commission, la seco?ide partie de l'instruction nationale*, relative aux besoins de la société entière.)

Ce décret est accompagné de deux tableaux qui le complètent. Nous reproduisons le premier à la page ci-contre.

Le deuxième tableau donne l'échelle de population qui doit déterminer pour chaque commune le nombre des premières écoles; on trouvera plus loin, à l'art. 6 du a Décret relatif à l'organisation et à la distribution des premières écoles, » la reproduction intégrale de cette partie du tableau. Il indique en outre « le rapport en nombre des premières écoles aux secondes et aux troisièmes ; » co rapport est fixé comme suit :

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