CORDIER
cratie, l'amour de la patrie ; de l'aristocratie, la méfiance ;du despotisme, la crainte. Examinant ensuite « la bonté de ces formes de gouvernement,» il condamne sans restriction l'aristocratique et le despotique, et voici comment il s'exprime au sujet de la démocratie et de la monarchie tempérée :
« Le gouvernement démocratique peut être lent dans sa marche; mais il est circonspect, constant et inébranlable dans les revers. Les délibérations sont justes, lorsque le peuple n'est point séduit par l'intrigue ou emporté par les cabales ; mais la brigue le jette loin des voies de l'équité, et alors il est très difficile de le ramener.
» Le gouvernement monarchique évite ces inconvénients. La monarchie a des lois fondamentales, et le monarque a un conseil. Si l'on est fidèle à cette disposition des choses, l'arbitraire du despotisme disparaît, et le gouvernement conserve toute la maturité des délibérations qu'on voit chez les républicains : mais le monarque fait seul la loi ; et s'il n'est animé de l'amour du bien public, tous ces moyens sont inutiles, et l'autorité risque de devenir arbitraire. La faveur, le crédit des courtisans, ou la faiblesse du souverain, peuvent produire des effets encore plus funestes que les dissensions civiles. Les sujets ont plus de jouissances dans les monarchies que dans les républiques ; mais le luxe, l'ambition, l'amour des plaisirs, y produisent aussi des dérangements de fortune fréquents, et les besoins du monarque exigent des impôts plus
onéreux Il faut conclure de ces observations,
qu'il n'est point de gouvernement à l'abri de tout inconvénient; mais que le républicain est propre aux vertus, et le monarchique aux agréments de la vie. »
La théorie du P. Corbin sur l'origine et le but de la société politique est à peu près celle du Contrat social:
« On appelle gouvernement politique, dit-il, celui qu'établit un peuple pour le bien commun de tous ceux qui le composent. » Et plus loin : « L'utilité et la fin raisonnable du gouvernement politique nous induisent à croire qu'il est le fruit d'un accord entre les hommes, dicté par la raison et la sagesse ; mais il s'en faut bien que les moyens qui l'ont établi répondent à la bonté de sa fin : ouvrons les historiens, et nous verrons ce chef-d'œuvre apparent de la raison naître de la violence et de la loi du plus fort. »
Dans un chapitre intitulé : Manière dont les gouvernements politiques auraient dû s'établir, on lit ceci : « Il aurait fallu qu'un homme sage eût proposé une union libre et volontaire de tous les membres de la société; qu'il eût rassemblé les forces et les volontés de tous, pour les faire agir sur un plan dicté par la raison, et dirigé par la sagesse vers la félicité commune. Alors la confédération de plusieurs sociétés, semblable à celle des républiques grecques, leur eût fourni le moyen de repousser l'ennemi, ou plutôt elle aurait étouffé le germe funeste de l'ambition. Que de maux épargnés au genre humain ! »
Un pareil langage a de quoi nous surprendre ; et le fait seul qu'un moraliste catholique ait songé à écrire un traité d'éducation civile est déjà un symptôme remarquable de l'esprit du temps.
Le P. Corbin, il faut se le rappeler, écrivait à la veille de 1789 ; d'ailleurs, la congrégation des Pères de la Doctrine chrétienne se distinguait par ses tendances libérales : en ce moment-là môme, elle avait dans ses collèges des professeurs comme Lakanal, le futur conventionnel, et Laromiguière le philosophe.
Nous n'avons pu nous procurer aucun détail biographique sur le P. Corbin ; nous savons seulement, par son propre témoignage, « qu'il s'était consacré, des sa plus tendre jeunesse, à l'institution publique. » Il existe de lui, selon Quérard, |
un autre ouvrage intitulé Mémoire sur les princi~ paux objets de l'éducation publique (Paris, vers 1788). D'après Barbier, le P. Corbin serait devenu général de son ordre. Nous ne connaissons pas la date de sa mort.
[J. Guillaume.]
CORDIER (Mathurin). — Humaniste et professeur distingué du seizième siècle, né en Normandie en 1479. « 11 consacra sa longue vie à enseigner les enfants, à Paris, à Nevers, à Bordeaux, à Lausanne, à Neuchâtel et a Genève, où il mourut le 8 septembre 1564, à 1 âge de quatre-vingt-cinq ans. Il avait les qualités d'un excellent régent, tout occupé de ses devoirs, et aussi soigneux de former ses écoliers à la sagesse qu'à la bonne latinité » (Notice biographique en tête de l'édition des Colloque publiée à Neuchâtel en 1819). Au collège de la Marche, à Paris, il avait été le professeur de Calvin, qui lui témoigna toujours une très grande estime et lui dédia un de ses ouvrages.
Au point de vue pédagogique, Cordier mérite surtout un souvenir, à cause d'une tentative de réforme en partie heureuse, en partie chimérique: très frappé des défauts de l'enseignement tel que l'avait fait la scolastique, et que le pratiquaient encore presque tous les collèges dans la première moitié du seizième siècle, il crut trouver le remède dans un mode d'étude qui devait, suivant lui, avoir pour effet de faire apprendre le latin comme une langue vivante, tout en enseignant aux élèves des préceptes de morale et un certain nombre de notions usuelles. Ses Colloquia scholastica contenaient un choix de phrases latines, d'une difficulté graduée, que les élèves apprenaient par cœur et s'adressaient les uns aux autres pour s'exercer à parler latin en classe. Dans les différents postes qu'il occupa, notamment à Neuchâtel, le vieux Cordier appliqua, paraît-il, avec succès sa méthode, qui conserva un grand renom longtemps après lui. Il n'y a pas vingt-cinq ans que ses colloques latins étaient encore en usage dans la Suisse française, et on les retrouverait peut-être dans quelques petits collèges.
Cordier est aussi l'auteur d'un petit traité intitulé Le Miroir de la jeunesse. Ce livre est aujourd'hui introuvable, et on n'en connaît l'existence que par la mention qu'en ont faite La Croix du Maine et du Verdier. Voici le passage de La Croix du Maine relatif à cet ouvrage : « Il a écrit en français le Miroir de la jeunesse, imprimé à Poitiers l'an 1559, pour Pierre et Jean Moines frères. Ce livre a été depuis imprimé à Paris par Jean Ruelle et autres, l'an 1560, ssus le nom de Civilité puérile. » Du Verdier, énumérant les ouvrages de Mathurin Cordier, cite « le Miroir de la jeunesse pour la former à bonnes mœurs et civilité de vie, imprimé à Paris, in-16, par Jean Bonnefous; » il n'indique pas la date de la publication.
Plusieurs bibliographes ont identifié avec le Miroir de la jeunesse un petit livre imprimé à Paris en 1560, et qui jouit d'une certaine célébrité comme rareté typographique ; nous voulons parler de l'ouvrage intitulé : « La Civile honesteté pour les en fans. Avec la manière d'aprendre à bien lire, prononcer et escrire : qu'avons mise au commencement. A Paris, de l'imprimerie de Richard Breton , rue S. Jacques , à l'Escrevisse, 1560. Avec privilège . » Cette identification ne repose que sur l'autorité du passage de La Croix du Maine reproduit ci-dessus; car aucun bibliophile moderne n'ayant vu le Miroir de la jeunesse, il n'a pas été possible de comparer les deux ouvrages et de constater par ce rapprochement si la Civile honesteté est réellement une reproduction du Miroir. Or, l'interprétation faite du passage de La Croix du Maine nous semble abusive; il dit, en effet, à propos du Miroir : « Ce livre a été depuis imprimé à Paris par Jean Ruelle et autres, l'an
CORMENIIS
CORNELL
1560, sous le nom de Civilité puérile. » Pour que les mots et autres pussent s'appliquer avec certitude à l'imprimeur Richard Breton, il faudrait que le titre du livre imprimé par Breton fût la Civilité puérile, et non pas la Civile honesteté.
Ajoutons un argument décisif. On a cru et répété que la Civile honesteté ne portait pas de nom d'auteur. Or, en examinant l'exemplaire qui figure dans les vitrines du musée typographique de la Bibliothèque nationale, où il est exposé à titre de spécimen du caractère de civilité, nous avons constaté que l'auteur s'est nommé dans la dédicace, dont voici le début : « A très haut et illustre prince et seigneur monseigneur Lienor d'Orléans, duc de Longueville, marquis de Rothelin, comte de Dunois, Neufchastel, et Tancarville, prince de Chastellaillon, grand chambellan et connestable heredital de Normandie. C. Calvitie, humble salut. » (Suit le texte de l'épître dédicatoire.)
L'auteur de la Civile honesteté ne serait donc pas Mathurin Cordier, mais C. Calviac. — Qui est ce Calviac? Nous avons vainement cherché quelque renseignement sur son compte. Contentons-nous de faire remarquer que le Liénor d'Orléans-Longuevllle auquel il dédie son livre était le souverain de la ville de Neuchàtel, où Cordier avait résidé plusieurs années.
En revanche, Cordier conserve sans contestation la paternité du Miroir de la jeunesse : seulement son livre est introuvable, comme le constate Barbier, qui déclare n'avoir jamais pu le voir.
[J. Guillaume.]
CORMENIN (Louis-Marie de la Haye, vicomte de). — Cet écrivain qui, sous le nom de Timon, se fit, pendant le règne de Louis-Philippe, une si grande renommée comme pamphlétaire, n'appartient qu'incidemment à la pédagogie ; mais il serait injuste de passer sous silence quelques écrits à l'usage de l'enfance, échappés à sa plume originale, et les efforts qu'il a faits, à certaines époques de sa longue carrière, en faveur d'œuvres importantes d'instruction et d'éducation.
Cormenin, né à Paris le 6 janvier 1788, mort dans cette même ville le 6 mai 1868, fut successivement auditeur au conseil d'Etat sous le premier empire, maître des requêtes à la Restauration, député de l'opposition de 1828 à 1846, membre de l'Assemblée nationale en juin 1848, et en 184*9 membre du conseil d'Etat, où il fut rappelé après le coup d'Etat de 1851 . En 1855, un décret impérial le fit entrer à l'Académie des sciences morales.
Ses nombreux pamphlets, relatifs pour la plupart à la liste civile, aux dotations et aux apanages demandés par le roi, ainsi qu'à la querelle des ultramontains et des gallicans, ont eu beaucoup d'éditions. Son Livre des orateurs ou Etudes sur les orateurs parlementaires n'a pas eu moins de succès. D'autre part, de savants ouvrages de droit dont Cormenin est l'auteur, notamment les Questions de droit administratif, font encore aujourd'hui autorité dans la jurisprudence. Enfin un livre d'économie politique présenté sous une forme populaire : les Entretiens de village% dont une partie avait paru d'abord sous le titre de Dialogues de maître Pierre, a été couronné par l'Académie française.
Tout cela n'est pas, à proprement parler, de notre ressort. Mais Cormenin a publié, en 1838, une petite brochure de 12 pages, ayant pour titre Le maître d'école (in-18, chez Pagnerre), dans laquelle, devançant, en quelque sorte, une forme d'enseignement qui n'a point encore trouvé sa place définie dans nos écoles primaires françaises, il expose aux enfants, d'une façon familière et vive, les principes généraux de la moraie. particulièrement de la morale considérée au point de vue social et patriotique.
Un article fort intéressant du Alanue* général
de l'instruction primaire (juin 1847) nous le montre occupé dès 1842 à créer, dans plusieurs départements, des ouvroirs-campagnards, destinés aux filles et aux femmes de la campagne, où l'on devait mener de front l'instruction primaire élémentaireet le travail des mains, et, d'autre part, des veillées-ouvroirs, pour combattre les dangers des veillées, qui « gâtent ou perdent à peu près autant dejeunes filles que les cabarets gâtent et perdent de garçons»). — «Qu'y a-t-il à faire, dit Cormenin, pour remédier à l'abus des veillées ordinaires où se pélent-mélent les filles et les garçons? Il y a, partout où les populations agglomérées en permettent l'essai, à installer d'abord la veillée dans les salles d'école ou de mairie ; à n'en ouvrir la porte qu'aux femmes et aux filles âgées au moins de sept à huit ans, sans aucun mélange d'hommes; à donner pour surveillants disciplinaires à ces personnes rassemblées le maître d'école et sa femme ; à ne pas laisser inoccupés les doigts de ces femmes,, soit parce qu'elles viendront y raccommoder leurs hardes, y filer, y coudre, y tricoter, y marquer, y ourler; soit parce que le soin diligent des maires peut procurer aux plus pauvres du chanvre à filer, à dévider, ou tout autre ouvrage. Vous procureriez ainsi aux femmes qui en manquent (dans les longues et glaciales soirées de l'automne et de l'hiver) du feu, de la lumière, du travail et de la société. J'insiste sur ce dernier mot, de la société; car je ne sais pourquoi l'on priverait les pauvres du commerce et de la douceur d'une honnête compagnie dont jouissent les riches. » Et le tout, selon le calcul de Cormenin, coûterait pour une saison 51 francs. Il y a peut-être là, de notre temps encore, une idée heureuse à réaliser, partout où il n'est pas possible d'établir pour les femmes de véritables cours d'adultes.
Enfin, en 1849, nous voyons Cormenin publier, à la suite d'un voyage en Italie, un important mémoire sur les salles d'asile de ce pays, et sur l'application de l'institution des salles d'asile en France. Les conclusions de ce mémoire (Manuel général de l'instruction primaire, n° de juillet 1849) contiennent, on peut le dire, le résumé de tout ce qui se pratique aujourd'hui de meilleur dans nos salles d'asile au point de vue de l'administration, de l'hygiène et de l'enseignement.
A tous ces titres, le nom de Cormenin méritait d'avoir sa place dans ce Dictionnaire.
[Charles Defodon.]
CORNELL (Ezra). — Cet homme de bien, dont le nom est devenu célèbre par la fondation d'une des grandes Universités des Etats-Unis à Ithaca,, naquit dans le comté de Westchester, Etat de New- York, en 1807. Il ne reçut que l'instruction donnée dans les common schools (écoles primaires gratuites, et en 1828 il entra au service d Otis Eddy, un grand manufacturier d'étoffes de coton à Ithaca. Son activité et ses aptitudes lui valurent bientôt une position plus lucrative. Il fut un des premiers à comprendre l'importance du télégraphe électrique, et se consacra pendant plusieurs années à en favoriser l'introduction et le développement. Il acquit ainsi une fortune considérable, qu'il employa à des fondations utiles. Il fit d'abord élever un bâtiment pour une bibliothèque à Ithaca, et y consacra 100,00i) dollars. Plus tard il résolut d'établir une institution où toute personne, sans distinction de couleur et de culte, pourrait acquérir l'instruction dans la mesure qu'elle désirerait ; à cet effet, il donna 500,060 dollars et environ 200 acres de terre pour une Université qui comprendrait une école d'agriculture. Depuis il y ajouta des sommes importantes pour des laboratoires, des musées et diverses constructions. L'Université obtint de l'Etat sa charte de reconnaissance en 1865, et s'ouvrit en 1868 avec vingt-cinq professeurs d'un mérite reconnu
CORNELL