DÉVELOPPEMENT DES FACULTÉS. — V
Education et Facultés.
DEVOIR. — Pour bien comprendre la signification et la force du mot devoir, il n'est pas inutile de se reporter à son étymologie latine : debere, debitum, d'où vient le mot français dette. Le caractère essentiel du devoir est en effet d'être obligatoire, c'est-à-dire de s'imposer à nous comme la dette, d'enchaîner notre liberté, non par une contrainte effective et matérielle, mais par un lien moral auquel nous ne pouvons nous soustraire sans nous rendre coupable.
Importance de l'enseignement du devoir. — Les maîtres de la jeunesse ne sauraient rien avoir plus à cœur que de pénétrer l'âme de leurs élèves, même à partir du premier âge, de la notion et du sentiment du devoir. Entre tous leurs enseignements, celui-là a une importance incomparable ; il faut qu'il soit l'objet de leurs plus constants efforts et le but vers lequel se tournent sans cesse leurs regards. Ce serait peu de chose que de faire des hommes instruits, habiles, capables de devenir utiles à eux-mêmes et aux autres par leur savoir et leur industrie, si, en même temps, ces hommes n'avaient contracté l'habitude de ne jamais perdre de vue ce qui est essentiellement le but de la vie. Le plus grand service à rendre aux enfants, aux familles et au pays, c'est de préparer une génération qui saura un jour faire son devoir.
Moyens d'enseigner le devoir : 1° L'exemple. — Le devoir s'enseigne avant tout par l'exemple. L'enfant qui aura vu ses parents et ses maîtres préoccupés en toutes les circonstances de la vie d'écouter la voix de la conscience, comprendra, sans qu'il soit besoin d'en faire l'objet d'une leçon, qu'il y a quelque chose de plus nécessaire que de faire sa fortune et de plus enviable que de jouir des biens acquis. Averti par le spectacle offert chaque jour à ses yeux, il apprendra naturellement à préférer le juste et l'honnête au plaisir et à l'intérêt, à respecter la loi, la règle, l'autorité. L'enfant est plus qu'on ne pense observateur et clairvoyant ; il n'est pas facile de lui donner le change sur la conduite et les sentiments de ceux qui sont chargés de son éducation, et si le maître ne prêche pas d'exemple, l'élève n'a bientôt pour lui ni respect ni confiance.
2° La lecture. — Après les exemples vivants, il faut placer les livres. Les premières choses qu'on lit, comme les premières choses qu'on voit, se gravent dans l'esprit d'une manière particulièrement profonde; les maîtres ne doivent pas l'oublier. Il n'y a rien dlndiffércnt dans les premières impressoins do l'enfance, ni la suite de mots que les instituteurs font épeler, ni le texte des dictées, ni les morceaux qu'ils font apprendre par cœur, ni le choix des sentences et des gravures dont ils peuvent orner les murs de la classe. Il n'est pas rare que, même dans un âge avancé, on retrouve encore dans ie fond de sa mémoire des traces de ce passé lointain, et plus d'un parmi nous s'est étonné du
DEVOIR
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rôle considérable qu'a joué dans sa vie un souvenir qui lui est resté du premier livre où il a appris à lire, d'un des premiers modèles d'écriture qu'il a copiés, d'une des p-emières phrases qu'il a plus ou moins correctement orthographiées, du précepte ou de L'image qu'il croit, voir encore sur le mur de la première .salle de classe où il est entre.
Quand l'élève arrive aux livres proprement dits, on ne saurait choisir avec une attention trop scrupuleuse ceux qu'en mettra entre ses mains. Il importe moins d'appeler fréquemment l'attention des enfants sur les traits héroïques de l'histoire, que de leur montrer les exemples du devoir journalier correctement rempli; il faut qu'en admirant ceux à qui il a été donné de s'élever au-dessus de l'humanité, ils apprennent surtout à estimer ceux qui font simplement, dans les circonstances ordinaires de la vie, ce que la conscience commande : le but à atteindre est qu'ils se persuadent bien qu'on n'est estimable, et en môme temps qu'on n'est heureux, qu'à cette condition. On a rarement le devoir d'être un héros ; mais on a tous les jours le devoir d'être un honnête homme.
11 y a une juste mesure à tenir que ne doivent jamais perdre de vue ceux qui écrivent pour la jeunesse ; qu'ils évitent de mettre la vertu hors de sa portée, dans un idéal décourageant; mais, d'autre part, qu'ils ne présentent pas non plus comme une exception ce qui est ou doit être la règle; dans l'un comme dans l'autre cas, on risque de manquer le but en fournissant à la faiblesse cette excuse : je fais comme les autres. Il y a moins de danger d'ailleurs à montrer les hommes comme meilleurs qu'ils ne le sont généralement qu'à appeler prématurément l'attention sur les misères de la triste réalité. Rien ne serait plus funeste que de familiariser de jeunes esprits avec le tableau trop exact de certains vices ou avec le compte rendu trop fidèle de certaines fautes, même pour leur en inspirer l'horreur. Sans s'astreindre à montrer toujours le crime puni et la vertu récompensée en ce monde, il faut tout au moins bien établir qu'un homme dont la conscience est muette est, dans le monde, comme celui auquel manque un des organes des sens, comme un sourd, comme un aveugle, comme un être en dehors des conditions de la nature.
3° Enseignement dogmatique du devoir. — Non seulement les maîtres doivent agir sur le cœur de leurs élèves par l'exemple et par la lecture ; ils doivent encore être en mesure d'agir sur leur raison par un enseignement précis qui leur fasse connaître la nature et le caractère essentiels du devoir. Les élèves des écoles trouvent un exposé complet de tous les devoirs dans le livre dogmatique qui est entre leurs mains, dans le catéchisme. Un autre livre, répandu dans un très grand nombre d'écoles en France, est le Devoir du chrétien, ou, comme on l'appelle simplement, le Devoir. Ce dernier livre sert môme habituellement de livre de lecture dans les écoles congréganistes. Mais, outre que le catéchisme est un texte qu'il n'appartient pas à l'instituteur de commenter et le Devoir du chrétien un ouvrage qui offre trop peu d'attrait aux jeunes enfants pour lesquels certaines parties du moins ne semblent pas écrites, ces livres, en faisant en général de la morale- une dépendance de la religion, sont aujourd'hui insuffisants ; ils ne sauraient être le seul frein des mœurs dans un temps où l'autorité de la religion a trop généralement cessé d'être comme autrefois placée audessus de toutes les atteintes. A Dieu ne plaise qu'on jette prématurément des doutes dans l'esprit des jeunes gens, ni qu'on fasse de nos pauvres écoliers des philosophes; mais il faut prévoir l'avenir et donner à la doctrine du devoir une base assez large pour ne pas courir le risque de voir
s'écrouler la morale tout entière avec la chute d'une croyance.
i" E a saigne ment raisonné du devoir. — Ij • nombreux et admirables traités ont été écrits sur le devoir, depuis le temps de . ocrate et stoïciens jusqu'à Kant et aux moralistes contemporains. Contentons-nous d'indiquer, parmi les anciens, l'ouvrage que Cicéron adresse à son Marcus, sur les devoirs [De officiis), cr qui résume les doctrines des philosophes de la Grèce sur co sujet. Dans les trois livres qui composent co traité, Cicéron ne se contente pas d'établir qu'< n toute circonstance l'honnête doit être préféré à l'utile; mais il trouve dans le fond môme de notre nature l'origine et les titres de la loi moral répond à toutes les objections que la sophistique ancienne avait opposées à la doctrine do devoir.
Parmi les ouvrages modernes écrits sur le même sujet et dans lesquels les maîtres pourron utilement chercher pour eux et quelquefois pou. leurs élèves les considérations les plus propres à les affermir dans les vrais principes et à les mettre en garde contre les erreurs concernant l'origine, la nature, les caractères de la loi morale, nous ne saurions mieux faire que de citer le livre de M. Jules Simon intitulé : le Devoir. Ce livre, qui a sa place marquée dans les bibliothèques de tous les maîtres de la jeunesse, est complet et méthodique; il ne contient à aucun égard rien d'excessif ni de contestable. Quoique résumant les doctrines philosophiques les plus savantes, il ne cesse jamais d'être accessible à toutes les intelligences. On y trouve solidement établi le fondement de tous nos devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers nous-mêmes. Ces devoirs existent en dehors de toute considération d'intérêt ou de toute convention humaine ; ils sont fondés sur des principes nécessaires, universels et absolus. La conscience, comme la raison, constitue le fond même de notre nature ; la notion du devoir préexiste en nous, comme la notion de cause, à l'éveil de toutes nos facultés, et c'est à son origine supérieure et indépendante qu'elle doit le caractère impératif avec lequpl elle s'impose.
Différentes sortes de devoirs. — La conscience est la loi du devoir; les moralistes ont eu la tâche de recueillir et de classer les prescriptions de la conscience, de les traduire en une loi écrite. 11 nous suffira de dire ici qu'on distingue communément les devoirs suivant les divers ports sous lesquels on envisage la condition de l'homme. Nous avons des devoirs envers Dieu, envers nos semblables et envers nous-mêmes : quelques philosophes ont admis aussi des devoirs envers les êtres inférieurs.
Nous n'entrerons pas dans rénumération détaillée de ces devoirs; signalons toutefois l'importance de ceux qui nous lient à l'égard de nos semblables et qui sont l'objet de ce qu'on appelle la morale sociale. Nous naissons au sein d'une famille et d'une société à l'égard desquelles nous avons des obligations particulières. L'instituteur ne devra pas négliger d'insister auprès de ses élèves sur ces obligations. Tout leur a été dit dès les premiers jours sur leurs devoirs envers les parents ; leur attention a été appelée moins souvent sur leurs devoirs à L'égard de la patrie; il faut qu'ils se pénètrent à l'école de cette pensée qu'ils doivent aimer leur pays, respecter sa constitution, supporter les charges que ses lois nous imposent et au besoin se sacrifier pour lui.
Parmi les obligations envers la patrie, donnons une place particulière au devoir professionnel. Celui qui est chargé d'une fonction publique doit s'y consacrer tout entier ; et surtout quand cetto fonction est celle d'élever la jeunesse, le devoir