‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 449 sur 547 · FACULTÉS DE L'AME — 986 — FAMILISTÈRE DE GUISE · texte numérisé non relu

FACULTÉS DE L'AME — 986 — FAMILISTÈRE DE GUISE

tellectuelles. Il s'adressera aux sens d'abord, à l'intuition matérielle, il ne s'élèvera que peu à peu aux conceptions abstraites et aux vérités générales. Il n'oubliera pas d'ailleurs ce précepte « qu'il faut enseigner aux enfants le moins possible et leur faire découvrir le plus possible. » Sans tomber dans les utopies de l'éducation attrayante, sans exclure de l'éducation ce qu'il y a de nécessairement austère et laborieux dans l'œuvre du perfectionnement individuel, il cherchera cependant à rendre l'instruction agréable et aisée. Enfin il se préoccupera plutôt que son élève « ait la tête bien faite que bien pleine », qu'il soit une intelligence éveillée, active, capable de jugements personnels, plutôt qu'une mémoire chargée de faits et encombrée de formules apprises.

Les facultés de la sensibilité devront être cultivées par des méthodes analogues. Vous ne demanderez pas à l'enfant d'avoir au cœur le sentiment de la patrie avant qu'il sache ce que c'est que la patrie, ni d'être capable de charité avant qu'il soit en état d'aimer les autres hommes. Ici encore, comme pour les facultés intellectuelles, il faut procéder des sentiments plus simples aux plus complexes : il faut étendre peu à peu l'horizon sensible de l'enfant, l'habituer d'abord à aimer ce qui le touche de plus près, exercer son affection dans la famille et dans l'école, avec ses frères et ses camarades, avant de lui demander de s'élever jusqu'à ces sentiments d'un ordre supérieur, la bienfaisance, la tolérance, le patriotisme, qui sont comme les abstractions de la sensibilité.

La culture de la volonté est certainement ce qu'il y a de plus délicat dans l'éducation de l'homme. Comme le fait observer Mmc Necker de Saussure : « Il est extrêmement aisé à un instituteur de diminuer l'énergie morale de l'enfant. L'éducation presque entière tend malheureusement à ébranler sa fermeté, elle n'est le plus souvent, à vrai dire, qu'un système de moyens pour affaiblir la volonté. » Il est certain, en effet, que les nécessités de la discipline obligent les maîtres les plus doux à réprimer dans l'enfant tout acte d'insubordination, d'indépendance même, À dominer, à asservir presque la volonté de leurs élèves. Le problème de la discipline peut être résumé dans cette formule qui en manifeste bien les difficultés : Préparer à la liberté en obtenant l'obéissance. C'est en effet à se gouverner luimême que l'on veut préparer l-'enfant qu'on élève, et cependant il faut en attendant lui imposer des ordres, le soumettre à l'autorité de ses parents ou de son maître. Il y a moyen de concilier cette contradiction apparente et de tendre au but final de l'éducation, qui est le gouvernement de soi-même, sans compromettre ce qui en est le but immédiat, l'ordre et la discipline. Pour cela, il est bon d'abord que les ordres imposés à reniant soient des ordres immuables, où il n'y ait rien d'arbitraire ni de capricieux, émanant non de la volonté changeante d'un homme, mais d'un règlement fixe. L'obéissance que l'enfant accorde à une autorité ainsi comprise ressemble beaucoup h celle que, devenu homme, il devra toujours concéder à la raison et à la loi sociale. La liberté n'est pas l'indépendance capricieuse, affranchie de toute règle ; elle est l'adhésion réfléchie de lavolonté à ce que l'intelligence juge le plus utile et le meilleur. On ne détourne donc pas l'enfant de sa destination future en l'astreignant à suivre dos lois fixes : la volonté n'est nullement asservie, parce qu'elle est réglée. Seulement, il faut avoir soin de ne pas transformer l'autorité légitime de la discipline en tyrannie oppressive, qui par ses ordres incohérents et décousus déroute et déconcerte l'intelligence de l'enfant. Si l'on a soin de n'exiger de lui que des actes uniformes et réguliers, si en môme temps on lui laisse dans la mesure du possible et

pour les actes indifférents la faculté de se diriger lui-même, on aura à la fois obtenu son obéissance immédiate et préparé sa liberté future.

En résumé, l'action pédagogique dans les facultés de l'âme doit se rapprocher le plus possible de l'ordre de la nature. Par là on favorisera l'évolution qui les conduit du concret à l'abstrait, de la vie instinctive à la vie réfléchie ; par là aussi on donnera aux facultés une activité propre, un élan et une énergie qui leur permettront de se développer elles-mêmes de plus en plus et de tendre à la perfection pendant toute la vie, afin qu'à l'éducation de l'école succède une éducation personnelle, une éducation de soi-même qui convient à tous les âges. [Gabriel Compayré.]

FAMILISTÈRE DE GUISE. — Nous n'avons pas l'intention do faire ici l'histoire ni la description du vaste établissement créé à Guise, sous le nom de familistère, par M. Godin-Lemaire, l'un des disciples de Charles Fourier *. Nous voulons seulement indiquer sommairement de quelle façon est organisée, dans cette tentative de réalisation partielle du programme de l'école phalanstérienne, l'éducation des enfants des associés.

Les familles associées sont toutes groupées dans un vaste édifice qui leur sert de résidence commune, et qu'on appelle le palais social. L'école est située tout près. A l'heure de la classe, un signal aisément entendu par tous appelle les enfants à se réunir dans la cour couverte du palais, où la plupart se sont déjà rendus d'avance. De leurs balcons, presque sans se déranger de leurs occupations domestiques, les parents peuvent assister au départ des enfants rangés en bon ordre, et prennent plaisir à regarder les évolutions régulières de cette petite troupe; les enfants qui la composent, se sentant observés par de nombreux spectateurs, rivalisent de propreté et de régularité ; d'où une émulation salutaire qui réagit sur les parents et sur toute la vie de la famille. Les deux départs, les deux retours de la journée s'effectuent de même ; les enfants, grands et petits, garçons et filles, s'avancent en chantant, bannières déployées, sous la surveillance des maîtres] et des maîtresses, au commandement des élèves gradés. Point de désordre, point de gaminerie, point de souillure matérielle ou autre sur le chemin de l'école.

Avant de pénétrer dans celle-ci, remarquons que l'école n'est pas le premier établissement d'éducation offert aux familles réunies dans le Palais social. Avant d'être écoliers, les enfants ont été nourrissons jusqu'à 24 ou 28 mois, poupons (de 2 à 4 ans), bambins (de 4 à 6 ans), et ont reçu dès le commencement le genre d'éducation convenant à leur âge.

La nourricerie et le pouponnât sont joints à l'édifice principal par une galerie couverte qui facilite le voyage des bébés et des parents. Les occupations y sont combinées de manière à développer les facultés physiques et morales. Des soins tendres, mais dont la gâterie est exclue, la vie avec des enfants de même âge, accroissent au plus haut point chez les petits enfants l'instinct de la sociabilité; les jeux en commun, dont on les habitue à déterminer eux-mêmes la nature, leur donnent de l'entrain, de l'initiative, môme de l'invention; l'usage des moniteurs, déjà établi au pouponnât, les prépare à la vie organisée ; l'enseignement se borne aux chants, à quelques notions apprises en jouant, nombres, lettres, à des leçons de choses, à des exercices corporels.

Le bambinat est le vrai jardin d'enfants ; il se trouve dans une des salles de l'école. Les procédés employés ne sont pas fondés sur des systèmes préconçus; on y combine le mieux possible les usages des salles d'asile françaises et des jardins d'enfants créés par Frœbel : exercice du corps,

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•chant, dessin, jeux propres à développer l'habileté des doigts, leçons de choses, histoires instructives, leçons de bonne camaraderie, voyages au pouponnât.

Au sortir du bambinat, les garçons et les filles des associés habitant le familistère deviennent élèves de l'école. Le local scolaire est à la fois grandiose et élégant, comme tout ce qui se rapporte au palais social; les classes y sont ornées de tableaux, d'inscriptions qui contribuent à accroître les connaissances des élèves et à rendre l'instruction agréable. Le programme des cours s'est toujours conformé aux programmes officiels, sauf à donner aux branches autrefois dites accessoires et facultatives l'importance qu'elles méritent réellement. Les enfants, exercés à la gymnastique dès le pouponnât, môme dès lanourricerie, continuent naturellement à la cultivera l'école ; il en est de même des divers genres de dessin ; enfin les mouvements se font toujours en chantant, et léchant est cultivé avec distinction par les enfants de tous les âges. L'étude élémentaire des sciences, de l'histoire naturelle, reçoit beaucoup d'attention ; les élèves du cours supérieur sont exercés à la lecture perfectionnée, reçoivent des leçons de déclamation auxquelles assistent aussi les enfants de la 2e classe. Le familistère possède au centre des écoles un théâtre, où se font les conférences, où se donnent les leçons d'ensemble et où de petites pièces sont représentées, des concerts donnés aux associés par les élèves actuels et anciens. Etre admis au nombre des acteurs et aclrices est la récompense des meilleurs élèves. La première classe reçoit en toutes choses un enseignement comparable a, celui des écoles primaires supérieures. Les élèves y sont en général d'une force remarquable en ce qui concerne le dessin industriel, surtout dans la branche applicable à la grande industrie des associés du familistère, la construction des fourneaux 'Je fonte. Peut-être serait-ce là le motif d'une critique légère. Sans doute les enfants doivent surtout devenir spécialement habiles dans les détails de l'industrie qu'ils auront à pratiquer ; mais si l'on n'y prend pas garde, on peut aussi arriver à l'exclusivisme ; il est bon que les enfants ne délaissent pas absolument ce qui n'aura probablement pas pour eux d'utilité pratique, et, contrairement à l'opinion émise par un partisan de la spécialisation, qu'ils soient non seulement praticiens, mais aussi un peu amateurs. Remarquons, clans le programme des cours, l'histoire de France « surtout depuis la Révolution française » ; ce programme a été établi à une époque où celui des lycées s'arrêtait juste à ce point ou ne le dépassait que pour la forme ; ce n'est que depuis un bien petit nombre d'années que l'histoire contemporaine et l'étude des lois de notre société ont conquis dans l'enseignement officiel de tous les degrés leur place légitime, alors qu'ils l'ont obtenue, dès la fondation du familistère, dans l'école de cette association.

Tous les ans ont lieu au familistère deux grandes fêtes, celle du travail et celle de l'enfance. Dans cette dernière se fait la distribution des prix suivant la pratique des lycées et collèges et -d'un grand nombre d'écoles ; mais à Guise la fête dure toute la journée ; elle a lieu au théâtre, et dans les cours vitrées situées sur la place, de près de 2/3 d'hectare de superficie, autour de laquelle sont construits le familistère, l'école et les bâtiments annexes ; promenades avec bannières, chants, musique, exercices gymnastiques, exhibition des produits classiques, tout vient ajouter à la solennité de la fête.

Malgré bien des difficultés que nous n'avons pas à décrire, l'éminent fondateur du familistère, M. Godin, a réussi à maintenir l'école mixte quant aux sexes à tous les âges. Le succès per-

manent de cette grande expérience est d'une importance capitale ; il est la meilleure réponse à taire à ceux qui, tout en admirant le système américain, déclarent que nos mœurs ne s y prêtent pas.

En 1881, les écoles du familistère, dirigées par deux instituteurs et une institutrice, comptaient 230 élèves environ. [Paul Kobin.j

FAMILLE. — On n'a pas à traiter ici de la famille en général, ni de ses rapports avec la commune ou avec l'Etat, encore moins de ses rapports avec l'église. On n'a pas davantage à examiner par où la famille de nos jours diffère de la famille d'avant 1789, quant à sa constitution légale et à ses mœurs. Nous écartons les questions de théorie pure et d'histoire : nous nous en tenons au point de vue pratique ou pédagogique, c'est-à-dire aux rapports de la famille avec l'école ; avec l'écolo primaire, bien entendu. Quel concours l'école doitelle demander aujourd'hui à la famille, notamment à la famille populaire, dans l'œuvre de l'éducation ? Gomment obtenir ce concours ; de quelle manière, sous quelles formes s'exercera-t-il ?

L'école primaire borne aujourd'hui moins que jamais son ambition à enseigner et à instruire ; elle prétend élever l'enfant ou du moins y contribuer. L'élever, c'est-à-dire le faire sortir tout entier, avec sa volonté et ses sentiments aussi bien qu'avec son intelligence, de cet état incertain et enveloppé qui caractérise les premières années de la vie, et le porter peu à peu à cette hauteur où il se sente avoir une raison d'homme, une conscience d'homme, un cœur d'homme. Les maîtres primaires ne sont pas de simples professeurs : le jour où, séduits par la commodité de la fonction ainsi réduite ou par une puérile vanité, ils se contenteraient de ce titre, ils auraient abdiqué leur plus noble privilège. Ils sont, et il dépend d'eux de le rester, des instituteurs, au sens ample et profond du mot; ils ont à faire œuvre d'éducation morale autant que d'éducation intellectuelle; on leur demande, et c'est un grand honneur pour eux, de préparer, en même temps que des esprits bien réglés, des hommes de bien et de bons citoyens. Il ne viendra à la pensée de personne que des maîtres à qui l'on confie six heures par jour durant six longues années des enfants âgés de six à douze ans, puissent jamais se désintéresser des parties supérieures de l'éducation.

Il ne faut pas que la suppression récente de l'enseignement religieux jette la moindre incerti~ tude sur l'office d'éducation morale que la nature môme des choses et l'opinion publique attribuent à l'instituteur et auquel il ne peut se soustraire sans déchoir. S'il est vrai qu'il a été, non pas dépouillé, mais soulagé d'une obligation qu'il n'avait à remplir que selon la lettre, c'est-à-dire d'une façon machinale, également injurieuse à la religion et à la profession magistale, et qui jurait avec l'esprit de tout notre enseignement primaire, il n'en est que plus strictement tenu de n'épargner aucuns soins pour former l'enfant tout ensemble aux bonnes habitudes, aux bons sentiments et au gouvernement de soi-même. On ne lui interdit pas, ce serait vouloir l'impossible, de s'inspirer d'un principe religieux ou d'un principe philosophique dans les préceptes ou les exemples qu'il donne : ce qu'on veut, c'est qu'il n'abuse pas de sa situation privilégiée pour enseigner dans les écoles publiques un credo philosophique ou religieux, parce qu'aucun credo semblable ne répondrait à un sentiment assez général, pas plus dans le personnel enseignant que dans les familles et chez les législateurs eux-mêmes. On peut donc s'affliger ou se réjouir de cette suppression : ce qui est certain, c'est qu'elle était inévitable et commandée par l'état véritable des esprits dans notre pays. Une chose non moins certaine, c'est que

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la fonction éducatrice de l'instituteur reste l'une des plus hautes qui puisse tenter l'ambition d'un homme. Si en effet l'on considère qu'il a surtout affaire au peuple, aux classes rurales et ouvrières, on verra qu'il doit à la fois civiliser et moraliser. Cette rude argile qu'on lui met entre les mains pour en faire un homme, il n'a pas seulement à l'animer de l'étincelle de l'esprit : il faut qu'avec un art patient et prolongé il s'applique à en adoucir les angles et les aspérités, et à l'approprier au commerce social. Dans cette œuvre double de civilisation et d'art moral, c'est lui-même, si on l'ose dire, qui devrait être à la fois l'artiste inspiré, l'ouvrier habile et le modèle irréprochable.

Mais s'il comprend sa tâche et qu'il la prenne à cœur, il se convaincra bientôt que l'école ne peut rien, — disons plutôt, rien d'assuré et de durable, — sans le concours de la famille. « La meilleure éducation sera toujours profondément défectueuse par quelque endroit, a dit M. Dupanloup, si elle se fait sans la légitime et nécessaire influence des parents. » Cela est si vrai qu'en toute rigueur les termes de la question devraient être renversés : ce n'est pas du concours prêté par la famille à l'école qu'il faudrait parler, mais du concours prêté par l'école à la famille, tant le droit de la famille est sacré, tant son rôle est primordial, tant son action est profonde, incessante, presque souveraine. Seulement il faut voir les choses telles qu'elles sont. La plupart des familles honnêtes exercent une influence irrégulière, intermittente, mêlée de beaucoup de négligence ; elles comptent sur i'école pour en exercer une plus suivie, méthodique, réglée par l'expérience, en un mot raisonnable; et elles sont fondées à n'attendre pas moins. C'est qu'en effet l'éducation est, pour les parents, un soin entre bien d'autres, qui vient après celui de gagner péniblement le pain quotidien, un soin presque de luxe, bien que sacré, auquel on a peu de loisirs et peu d'attention à donner. Pour l'instituteur, au contraire, c'est l'office unique et professionnel, auquel il doit tout son temps et auquel un long noviciat a dû le préparer : quoi d'étonnant qu'on se décharge en grande partie sur lui du soin de corriger, d'amender, de perfectionner les caractères aussi bien que les intelligences?

On attend donc beaucoup de lui; et il doit répondre à cette attente. Mais, encore une fois, il ne peut rien faire, rien achever, rien consolider si la famille ne lui vient pas en aide ou contrarie son action. Quels que soient son zèle et son talent, il pourra éveiller chez l'enfant les meilleurs sentiments et provoquer de sa part les meilleures résolutions, mais, tout seul, il ne saurait pénétrer à cette profondeur où se fondent les habitudes définitives. Outre l'exemple continuel du jour et de la nuit, des jours de fête et des jours d'œuvre, que les parents offrent à leurs enfants, il y a entre eux ce que la langue populaire appelle si énergiquement les liens du sang, c'est-à-dire une relation dont rien ne peut égaler l'intimité, la puissance, la continuité, et qui emprunte une égale force et du caractère propre à la mère et du caractère paternel. C'est la famille enfin, avec sa physionomie aux mille aspects, avec son histoire aux mille alternatives, mais toujours pleine de leçons et de force éducatrice, à la fois dans ses douceurs et ses rudesses, dans ses joies et dans ses longues épreuves partagées en commun, surtout d?ns sa lutte incessante et âpre pour conquérir le pain du jour ou l'aisance du lendemain.

Quelle école prétendrait suppléer à celle-là ou la reléguer dans l'ombre? Toutes nos institutions pédagogiques perfectionnées, quand on y regarde de près, apparaissent comme artificielles auprès de cette institution naturelle et digne de s'appeler vraiment divine, s'il en est une au monde. Nous

osons cependant entreprendre œuvre d'éducation, et c'est notre devoir : mais ne perdons jamais de vue que nos livres et nos préceptes n'égaleront jamais la famille populaire pour imprimer aux enfants les qualités et les vertus cardinales, sur lesquelles se fondent toutes les autres : le sens pratique d'abord, c'est-à-dire le sens des réalités et des nécessités de la vie, avec la simplicité des habitudes ; ensuite, la patience à souffrir, le travail obscur poursuivi à outrance, l'économie infatigable. Que l'école primaire prenne donc garde, avec ses perfectionnements parfoisraffinés d'installation matérielle et même d'enseignement, de n'aliéner en aucune façon l'enfant de la maison paternelle ; qu'elle craigne, par dessus tout, de porter atteinte à ces deux qualités que la famille excelle à communiquer: le goût des mœurs simples, et le sens de la vie réelle. Méritons que l'enfant se plaise à l'école et y profite; mais prenons un égal soin que l'école ne le rende jamais étranger à la famille.

Telle est sans doute la théorie vraie des rapports entre la vie scolaire et la vie domestique : malheureusement il faut convenir que dans la pratique l'école est souvent obligée par la force des choses à se charger presque seule d'une tâche qu'elle devrait naturellement partager avec la famille. Qu'il s'agisse de l'office de civilisation et de savoir-vivre ou de l'office d'éducation morale proprement dite, les parents, surtout dans les grandes villes industrielles, où père et mère travaillent hors du logis, où ce logis même se réduit à une ou deux chambres, n'ont pas toujours le temps ni le goût ni les moyens de s'appliquer à élever leurs enfants : ils se reposenten très grande partie de ce soin sur l'instituteur et l'institutrice.

Ceux-ci, répétons-le, ne doivent pas se dérober à la responsabilité aggravée qui résulte pour eux d'un tel excès de confiance. Mais ils n'auront garde d'oublier que leur action éducatrice est impossible, qu'elle est vaine et précaire, s'ils ne réussissent à y associer la famille. Quels effets peuvent-ils attendre de leurs leçons d'ordre, de propreté, de savoir-vivre, de retenue dans les propos, comme aussi de justice et de bienveillance mutuelle, si, loin d'être confirmées par les exemples de la maison paternelle , elles sont chaque jour effacées par des habitudes contraires ? Jamais un instituteur, digne do ce nom, ne prendra son parti de n'être point soutenu par les parents ; il n'épargnera rien pour les pénétrer de son esprit, les associer à ses vues, les mettre enfin de son côté dans l'œuvre commune.

L'entreprise est difficile partout, et particulièrement dans certaines villes ; elle l'est au point de paraître chimérique. Mais comment se résigner à ne point l'aborder, comment se consoler de n'y point réussir à quelque degré, si l'on considère qu'il y a là une condiiion vitale de l'éducation, et que s'en passer c'est risquer de bâtir dans le vide 1 Disons-nous bien d'ailleurs que le cas est rarement aussi désespéré qu'il le paraît à première vue : il porte en lui, si l'on peut ainsi dire, des remèdes propres et comme des grâcesd'état. Outre que l'instituteur dévoué à ses élèves finit toujours par prendre de l'ascendant sur la famille, parce qu'il aime gratuitement et de sa libre volonté les enfants que la famille aime par instinct naturel et par une sorte de nécessité, il y a encore un autre sentiment, et des plus énergiques, sur lequel il peut faire fond en toute confiance. Tous les parents, excepté ceux à qui de trop ingrates conditions d'existence ou une longue démoralisation enlèvent jusqu'au plus vulgaire souci de leurs devoirs, s'efforcent, soit par mobile d'affection, soit par mobile de vanité, ou par l'un et l'autre tout ensemble, de monter à mesure que leur enfant monte en savoir-vivre et en honnêteté ; ils tra-

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vaillent à se hausser à son niveau, ils se sentent obligés envers lui ; ils auraient honte qu'en arrivant de l'école il se sentît étranger, déclasse au milieu d'eux ; ils modèrent leur violence, ils mettent de la réserve dans leurs propos, ils disposent mieux leur intérieur, enfin ils tâchent à se civiliser pour que l'enfant n'ait pas à rougir de sa famille.

L'instituteur sera rarement déçu , croyonsnous, en comptant sur cette disposition naturelle. 11 en profitera d'abord pour entrer en communication directe avec les parents. Il les appellera auprès de lui à l'école pour leur parler des enfants, de leurs études, de leurs qualités, de leurs défauts, des habitudes qu'ils n'ont pas et qu'ils doivent prendre ; ils viendront au premier ■signe, si le maître a su conquérir l'autorité morale sur ses élèves, s'il est l'objet de leur confiance et de leur respect ; s'il a d'ailleurs du tact et de la modestie. Quelques-uns, toutefois, plus négligents ou quelque peu sceptiques, tarderont peut-être à se présenter : qu'il aille les trouver chez eux. Il n'aura pas de peine l\ leur montrer que l'éducation de leurs enfants demande un concert de vues et de moyens pratiques entre l'école et la maison paternelle, que les mêmes conseils, les mêmes exemples, la même manière de juger de la valeur morale des actions, doivent être adoptés de part et d'autre: qu'il y a aussi des conditions extérieures à observer, sans lesquelles un homme ne mérite pas de s'appeler bien élevé, relatives à la propreté corporelle, au bon état des vêtements, à la bonne tenue, etc.

A ces communications individuelles, où le maître déploiera tout ce qu'il a d'honnête diplomatie, viendront s'ajouter des réunions générales de parents, à l'occasion des notes mensuelles ou trimestrielles, des examens, de la visite des magistrats scolaires, ou de telle autre circonstance. C'est là. que peut se foncier le véritable esprit de l'école et de la famille, là que s'établit de la manière la plus solide la communauté de vues et de sentiments; là que naît ou se développe chez les parents une sorte particulière d'honneur, et non la moins noble, "ni la moins efficace, l'honneur d'être de ceux qui comprennent l'importance de l'éducation, et qui s'y appliquent de propos délibéré. On s'applaudira, on se félicitera pour ses enfants et pour soi-même d'appartenir à l'école, à telle école, et de collaborer avec de bons instituteurs. Est-il nécessaire d'ajouter que de telles réunions ne valent que ce que les maîtres les font valoir ? Aucun détail n'est indifférent pour en assurer le succès; rien ne doit être abandonné au hasard ; tout doit être prémédité, préparé avec soin : aussi bien le choix du jour et de l'heure que celui des chants, des lectures, des récitations, des questions adressées aux élèves, des éloges et <les blâmes distribués ; mais par dessustout l'allocution du maître. Qu'elle ne sorte pas du ton simple, familier, cordial ; mais en même temps qu'elle soit grave et destinée à produire une impression sérieuse. Quant au fond, c'est, exposée discrètement, l'histoire intime de l'école durant la période écoulée qui fera le thème principal; pourquoi n'y ajouterait-on pas une biographie, un récit d'histoire ou de géographie, une nouvelle intéressante? Un maître intelligentne sera pas embarrassé de recueillir, autours de ses lectures privées, plus de notes qu'il ne lui en faut pour défrayer sa séance scolaire. Si quelqu'un était tenté de traiter de fantaisies ces projets d'entrevues individuelles et collectives avec les parents, nous ne lui demanderions pas de nous proposer un moyen plus efficace et plus naturel à la fois, — il n'y en a pas, — ni de nous dire comment on peut faire V éducation à deux sans concert préalable et continuel. Nous nous bornerions plutôt à répondre que ces fan-

taisies-là, on les essaie, on les réalise bien ou mal, sous des formes diverses, dans beaucoup d'écoles laïques et contrréganistes. Nous signalerions à l'étranger un institut professionnel considérable, fondé par l'initiative privée, l'œuvre Casanova h Naples, qui prend à tâche d'associer, par réunions périodiques, les pères et les mères à la vie morale de l'école, et de faire marcher parallèlement, au grand profit de l'une et de l'autre, l'éducation des parents et celle des enfants. La voie est donc ouverte, et la nécessité d'y entrer est manifeste : que faut-il pour y avancer? du savoirfaire assurément; mais surtout un vif sentiment des conditions essentielles d où dépend l'éducation morale.

îNous parlerons brièvement d'une institution excellente, qui entre de plus en plus dans nos mœurs scolaires, et qui est bien propre à établir des rapports réguliers entre l'école et la famille : celle des carnets de notes hebdomadaire?. 1! nous suffira de dire que ces carnets, comme tous les bons moyens pédagogiques, ne valent que par « l'esprit » que l'on y met; si l'on n'y tient la main de très près, ils deviennent en peu de temps lettre morte, un simple appareil mécanique de chiffres ou de notes qui fonctionne presque de lui-même, mais qui finit par ne rien dire aux parents, le maître n'y ayant mis de son côté aucune pensée, aucune observation actuel 'e et vivante, ou plutôt aucune sollicitude. La moindre remarque précise a en langue vulgaire » sera plus éloquente que cette statistique prétendue rigoureuse de bons points ou de places. Au reste, un maître doué de quelque discernement n'aura garde, en arrivant dans une école, d'appliquer tout d'une pièce un système complet et compliqué d'évaluations qu'il a vu employer ou qu'il a employé lui-même avec succès dans d'autres écoles. Il aura égard au degré de culture intellectuelle et morale des familles et des élèves, ainsi qu'aux habitudes établies ; il ne se demandera pas si tel procédé est bon en soi et absolument, mais s'il est bon en tel lieu et au sein de telle population, s'il est de nature à être aisément compris et pratiqué. Souvent il se contentera d'une note morale, d'une résidta>det embrassant toutes les parties de l'instruction, et d'une autre peut-être, relative à la conduite, ou même d'une seule marquant la disposition générale de l'élève, son bon vouloir et ses progrès ou son indolence d'esprit et de caractère.

N'allons pas oublier de mentionner l'un des meilleurs moyens d'agir sur les familles dans le même sens que l'on agit sur les élèves : celui des livres de la bibliothèque scolaire ambulante. Encore un instrument dont le bon emploi assure le succès, mais qui par lui-même n'aboutit à aucun effet sensible. Un bon livre prêté à l'élève, c'est le maître, c'est l'école transportée au foyer domestique. Que l'instituteur ait soin de suivre quelquefois ce livre dans sa destinée obscure ; qu'il s'informe si l'enfant l'a lu à haute voix ou pour lui tout seul, si cette lecture a été goûtée, approuvée, quelles réflexions elle a suggérées dans le cercle domestique : voilà sans doute un moyen d'action très légitime et pour ainsi dire affectueux, qui, outre son effet direct, a l'avantage de mettre en évidence, aux yeux des élèves, la communauté de vuesetde sentiments entre lécole et la famille.

On pourrait ajouter, enfin, que les classas d'adultes, là où elles ont pris racine dans les mœurs et où elles réunissent des personnes d'un certain âge, mariées, pères ou mères de famille, Offriront au maître une occasion d'autant plus précieuse qu'elle se renouvelle fréquemment, d'associer les parents à son œuvre d'éducation et de les pénétrer directement de son esprit.

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