‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 459 sur 547 · SCHMID · texte numérisé non relu

SCHMID

FLEURY (Claude). — Connu surtout par ses travaux d'histoire ecclésiastique, Fleury mérite aussi l'attention pour ses idées pédagogiques. C'était un esprit distingué et, sur" plusieurs points, en avance sur son siècle. Saint-Simon a fait de lui un portrait flatteur : « Il était respectable par sa modestie, par sa retraite au milieu de la cour, par sa piété sincère, éclairée, une douceur et un caractère charmant et un désintéressement peu commun. » C'est en 1685 qu'il publia son traité Bu choix et de la méthode des études. Il s'était préparé à ce travail par une longue expérience personnelle acquise auprès des princes de Conti, dont il avait été le gouverneur. Ajoutons qu'en 1689, Fénelon, qui prisait fort son esprit et ses qualités, se l'adjoignit comme sous-précepteur du duc de Bourgogne.

Son livre est à la fois une critique très vive des méthodes en usage et un exposé fort judicieux des réformes que l'auteur voulait introduire dans les études. C'est avec une sévérité justifiée qu'il juge le moyen âge et la dialectique verbale alors en honneur : « Cette manière de philosopher sur les mots et les phrases, sans examiner les choses en elles-mêmes, était assurément commode, dit-il, pour se passer de la connaissance des faits qui ne s'acquiert que par la lecture... ; » Fleury a le tort de ne pas ajouter, et par l'étude directe de la nature. Mais il ne méconnaissait pas cette source du savoir : car il dit ailleurs : « Ce que l'on appelait au moyen âge étudier la physi-

que, c'était raisonner en l'air, comme si la nature n'eût plus été au monde pour la consulter ellemême. »

Sévère pour le moyen âge, Fleury admire la Renaissance et le beau mouvement littéraire du xvie siècle; mais il critique encore avec justesse les excès érudits des lettrés de cette époque. « Il y eut alors des curieux qui passèrent leur vie à étudier le latin et le grec, et à lire tous les auteurs seulement pour la langue... On a cru que se servir des anciens, c'était les savoir par cœur, parler des choses dont ils ont parlé, et redire leurs propres paroles, au lieu que pour les bien imiter, il faut choisir les sujets qui nous conviennent, les traiter comme eux d'une manière solide et agréable, et les expliquer aussi bien en notre langue qu'ils les expliquaient en la leur. »

Fleury, qui a l'esprit très porté à la critique, n'est pas content non plus des études de son temps. îl proteste contre les vers latins, se plaint qu'on sorte du collège avec une médiocre connaissance d<i. l'histoire, et croit enfin à l'urgence d'une réforme. Voici les trai.ts principaux de celle qu'il propose.

Il considère en premier lieu le but de l'éducation. Ce but est double : « Il s'agit de faire 1° des hommes honnêtes ; 2° des hommes habiles. » En d'autres termes, à l'éducation générale qui fait l'homme, il faut joindre l'éducation spéciale, professionnelle, qui est l'apprentissage de la vie pratique.

Quels seront les moyens employés pour atteindre ce but? Fleury se préoccupe d'abord des dispositions de l'enfant. Il s'effraie de son inattention, grand obstacle à l'étude et au progrès, et en analyse les causes. La principale, et l'enfant n'en est pas responsable, c'est la mauvaise méthode que l'on suit : on propose à l'enfant des vérités abstraites, des formules générales^ à un âge où il peut tout au plus observer et saisir des choses concrètes et particulières.

Le remède est par conséquent tout trouvé : il faut, autant qu'il est possible, ne présenter à l'enfant que des objets sensibles, « des peintures et des images ». Fleury veut aussi qu'on s'étudie h rendre l'instruction attrayante: mais il propose pour cela des moyens un peu naïfs et un peu puérils. Il veut que les livres qu'on met entre les mains de l'enfant soient neufs et bien reliés, que tout autour de lui soit souriant et gracieux, que le précepteur lui-même ait un beau visage ! Flatter et séduire les sens pour captiver peu à peu l'intelligence, tel est le principe. On voit que dès le dix-septième siècle les pédagogues comprenaient l'importance des procédés sensibles.

Le but de l'éducation et les moyens de fixer l'attention une fois indiqués, Fleury pose une autre question : « A qui l'instruction est-elle due? Faut-il la donner à tous ou la réserver à quelquesuns? » Fleury répond que tout le monde doit avoir sa part d'instruction : «. Il n'est pas juste que les pauvres, les artisans, les femmes qui ont de la raison comme les autres demeurent sans instruction. » Mais Fleury ne va pas jusqu'au bout de ce principe si juste; il se contredit même, et il conclut que « les pauvres n'ont besoin ni de savoir lire, ni de savoir écrire. »

Fleury est mieux inspiré, quand il établit la distinction des études qui sont le privilège nécessaire d'une élite, d'une partie seulement de la nation, et de celles qui conviennent à tous. Les connaissances nécessaires à tous sont la morale, la logique, l'hygiène : connaître et pratiquer ses devoirs, avoir lesprit juste et le raisonnement droit, jouir d'une santé robuste, voilà l'idéal de tous les hommes. Seulement il y a lieu de s'étonner que Fleury veuille que le peuple sache la logique, la morale, l'hygiène, et qu'il n'apprenne pas à lire au peuple.

Page 1