‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 479 sur 547 · FREDERIC II · texte numérisé non relu

FREDERIC II

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nous appartenons. » Dans sa Dissertation sur les raisoiis d établir ou d'abroger les lois, il donne en ces termes son opinion sur l'homme et sa valeur morale : « S'imaginer que les hommes sont tous des démons, et s'acharner sur eux avec cruauté, c'est la vision d'un misanthrope farouche ; supposer que tous les hommes sont des anges et leur abandonner la bride, c'est le rêve d'un capucin imbécile; croire qu'ils ne sont ni tous bons, ni tous mauvais, récompenser les bonnes actions audelà de leur prix, punir les mauvaises au-dessous de ce qu'elles méritent, avoir de l'indulgence pour leurs faiblesses et de l'humanité pour tous, c'est comme doit agir un homme raisonnable. »

L'étude des langues anciennes et des classiques lui paraît indispensable. « Il faut absolument, dit-il dans la Lettre au ministre Zedlitz, que les jeunes gens apprennent le latin ; je n'en démords pas; on doit, seulement rechercher la méthode la plus aisée et la meilleure pour le leur faire apprendre facilement; s'ils deviennent plus tard des commerçants, ou se vouent à quelque autre carrière, suivant les aptitudes de leur génie, la connaissance du latin ne leur en sera pas moins toujours utile, et il viendra bien un temps où ils pourront s'en servir. » Comme il désire surtout qu'on ne se borne pas à étudier les auteurs anciens au point de vue des formes de la langue, mais qu'on les lise à fond, pour se pénétrer de leur esprit, il recommande de les traduire en allemand. « Les auctores classici, dit-il, doivent tous être traduits en allemand, pour que les jeunes gens se forment une idée de ce qu'ils sont réellement, sans quoi ils apprendront bien les mots, mais pas la chose. Les bons auteurs doivent être traduits en première ligne : ainsi, parmi les Grecs et les Latins, Xénophon, Démosthènes, Salluste, Tacite, Tite-Live, et les ouvrages de Cicéron, qui sont tous excellents ; de même Horace et Virgile, quand ce ne serait qu'en prose. » Ailleurs il ajuute aux auteurs ci-dessus Thucydide, la Politique d'Aristote, les Sentences d'Epictète et de Marc- Aurèlo.

Il insiste pour que dans l'étude de l'histoire on s'attache surtout à l'histoire moderne. « Proprement, dit-il dans son Instruction pour l'Académie des nobles, l'étude de l'histoire ne doit s'étendre que depuis Charles-Quint jusqu'à nos jours ; ces faits intéressants tiennent à nos jours, et il n'est pas permis à un jeune homme qui veut entrer dans le monde d'ignorer les événements qui sont liés à la chaîne des affaires courantes de l'Europe et la forment. » L'histoire de la patrie doit passer en première ligne : « Qu'un Anglais ne sache rien de la vie des rois de Perse, ou s'embrouille dans la multitude innombrable des papes qui ont gouverné l'Eglise, on le lui pardonnera; mais on n'aura pas la même indulgence pour lui, s'il ne sait rien de l'origine de son Parlement, des coutumes de son île, et des diverses familles qui ont régné en Angleterre. »

Quant à l'enseignement religieux, il veut le renfermer dans des limites plus étroites que par le passé : trois heures de catéchisme par semaine doivent suffire. Il craindrait de donner aux ministres du culte « une influence presque toujours fâcheuse, parce qu'il est rare que les prêtres ne soient pas ambitieux, et que le plus grand nombre des hommes est faible d'esprit. »

L'éducation des filles lui tient à cœur; il la trouve beaucoup trop négligée. « Une fille, dit-il dans la Lettre sur l'éducation, peut s'amuser à des ouvrages de femme, à la musique, à la danse même ; mais surtout qu'on s'applique à lui former l'esprit, à lui donner du goût pour les bons ouvrages, qu'on exerce son jugement, qu'on nourrisse sa raison par la lecture des choses solides. » Ailleurs, parlant des femmes, il déclare que « leur

intelligence ne le cède point à celle de l'homme, et même qu'avec une éducation plus mâle elles l'emporteraient sur nous. »

Frédéric fit ce qu'il put pour donner, par des mesures pratiques, un vigoureux essor à l'instruction publique en Prusse. Au lendemain de la guerre de Sept Ans, à peine délivré des soucis de cette longue lutte, il promulgue le Règlement scolaire du 12 août 1763 (Generallanrfschulreglement), qui rend la fréquentation de l'école obligatoire pour tous les enfants de cinq à treize et quatorze ans, établit des peines contre les parents ou tuteurs négligents, et stipule que s'il y a des élèves trop pauvres pour payer la rétribution scolaire, la caisse communale devra payer pour eux. Nul instituteur ne sera admis à enseigner, avant d'avoir prouvé sa capacité par un examen subi devant l'inspecteur. Toutes les « écoles borgnes » (Winkelschulen), qu'elles soient tenues par des hommes ou des femmes, sont interdites. Toutefois les parents aisés peuvent continuer à faire donner à leurs enfants un enseignement privé, par un précepteur.

Mais malgré les bonnes intentions du roi pour le développement de l'école populaire, il ne fut pas possible de tout réformer du jour au lendemain ; on manquait d'instituteurs capables, et en 17" 9 Frédéric, en dépit des prescriptions de son Règlement de 1763, dut placer à la tête d'un certain nombre d'écoles de Silésie des militaires invalides, faute d'un personnel mieux qualifié pour l'enseignement.

Son activité se porta également sur l'amélioration des écoles moyennes et des gymnases. La première Realschule fut fondée sous son règnepar Hecker * à Berlin , et Frédéric l'entoura d'une faveur spéciale. Quant aux universités, il eût voulu voir leur enseignement s'inspirer d'un autre esprit, « car notre intention, dit-il dans un rescrit qui vise l'université de Kônigsberg, est qu'on n'embrouille pas la tête des étudiants par des subtilités creuses, mais qu'on les éclaire et qu'on les rende capables, par la philosophie, de comprendre et d'appliquer des notions réellement utiles. » Dans une note marginale adressée au ministre von Fûrst, qui avait proposé de faire inspecter plus fréquemment les universités, iî s'exprime ainsi : « Il faut qu'en médecine elles s'en tiennent à la méthode de Boerhave ; en astronomie, qu'elles suivent Newton, en philosophie Locke, en histoire la méthode de Thomasius. Une inspection sera très utile si elle est confiée à un homme capable. »

Les tendances et les efforts de Frédéric en matière d'instruction se résument dans ce passage d'une lettre qu'il écrivait à d'Alembert le 6 octobre 1772 : « Plus on avance en âge, et plus on s'aperçoit du tort que font aux sociétés les éducations négligées de la jeunesse : je m'y prends de toutes les façons possibles pour corriger cet abus. Je réforme les collèges ordinaires, les universités, et même les écoles de village ; mais il faut trente années pour en voir les fruits ; je n'en jouirai pas, mais je m'en consolerai en procurant à ma patrie cet avantage dont elle a manqué. » A consulter : Œuvres complètes de Frédéric H, Berlin, 1846-lbo7. — Frédéric II philosophe, par G. Risrollot, Paris, Ernest Thorin. — Friedrich der Grosse und die Volkserziehung, von Dr P.-D. Fischer, Berlin, 1877.

FRÉQUENTATION SCOLAIRE. — Il ne suffit pas qu'il y ait des écoles nombreuses, saines, soigneusement munies de tout le mobilier nécessaire à l'étude. Ces bienfaits seraient stériles, si les enfants, pour qui les pouvoirs publics les ont prodigués, n'en profitaient par une fréquentation assidue. Dans la plus belle des écoles, dont les élèves seraient souvent absents, le meilleur des maîtres n'obtiendrait que de mauvais résultats»

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S'il revient sur ses pas, répétant, au profit des irréguliers, les leçons non entendues, c'est une perte de temps, de ce temps scolaire dont il faut être soigneusement économe ; s'il ne le fait pas, ses leçons seront mal comprises, donc mal écoutées. Ainsi l'assiduité de la fréquentation s'impose comme une nécessité : maîtres, parents, élèves, ont ici un devoir à remplir.

A cette assiduité peuvent s'opposer plusieurs causes sur lesquelles l'action de l'instituteur est nulle ou presque nulle.

D'abord, Y éloignemeitt . Dans certaines régions, les habitations sont disséminées ; la route est longue jusqu'à l'école; l'hiver, elle n'est pas toujours praticable. Que faire ? Multiplier les écoles ? Mais une école n'est pas vivante, si elle ne réunit au moins vingt ou trente enfants. Ces petites écoles, presque désertes, qui les dirigera ? Quel maître ira volontiers s'enfermer au fond d'un hameau perdu, dans cette pauvre classe dont l'outillage scolaire sera sans doute défectueux ; où, faute d'élèves nombreux, l'émulation sera absente ; où il ne pourrait, malgré ses efforts, espérer les succès qui sont son orgueil légitime et professionnel? Pour obvier à la difficulté qui naît de l'éloignement, le moyen le plus efficace serait peut-être de favoriser autour de l'école communale l'établissement de petits tutorats, pensions ou demi-pensions, où, pendant la mauvaise saison, les enfants des hameaux éloignés trouveraient économiquement, parfois chez des amis de leur famille, le vivre et le couvert.

En second lieu, les maladies, surtout les maladies contagieuses : il arrive souvent qu'un maître est forcé de fermer provisoirement l'école, alors que des mesures hygiéniques, prises à temps, auraient permis de ne pas recourir à cette extrémité. Le remède à cet inconvénient serait une bonne organisation de l'inspection médicale : organisation facile, grâce au dévouement et au nombre des médecins ; il suffirait d'une réglementation assurant une indemnité convenable.

En troisième lieu, les travaux de l'industrie et les travaux des champs, auxquels, par nécessité ou par avarice, les parents emploient fréquemment les enfants d'âge scolaire. Contre les usurpations intéressées de l'industrie, l'école n'est pas désarmée; une loi existe, qui protège le développement physique et intellectuel de l'enfant ; si elle n'est pas encore assez utilement appliquée, du moins il n'y a pas là d'obstacle insurmontable. En est-il de même pour les travaux des champs? Il survient dans l'année agricole des travaux qui s'imposent, ne peuvent être ajournés, réclament impérieusement l'activité de toute la famille ; et de plus, il y a des besognes que l'enfant peut faire aussi bien qu'un adulte, pour lesquelles sa journée vaut celle d'un ouvrier. Il y aura là toujours des exigences respectables, avec lesquelles il faudra compter. Peut-être conviendrait-il que les vacances ne fussent pas données en une fois et partout à la même saison, quel que soit le caractère agricole de la région ; mais qu'elles fussent divisées en deux, et réparties sur les semaines où les travaux des champs réclament le travail des enfants. Cette mesure aurait un autre avantage. On se plaint que les fils des cultivateurs désertent la campagne : pourquoi ne pas chercher à attacher de bonne heure l'enfant à la terre? Pourquoi ne pas lui ménager l'occasion de se mêler, de s'intéresser à la vie agricole, d'avoir son rôle dans ces grands travaux faits en commun et qui, dans nos campagnes, ont quelque chose de joyeux ? L'enfant aime naturellement à faire ce qu'il voit faire aux grandes personnes : il lui semble alors qu'il est un petit homme ; il grandit à ses propres yeux, s'il travaille comme un adulte. Dans les régions ma-

ritimes, dès neuf ou dix ans, il désire, il est fieT d'aller à la mer avec les aînés. Pourquoi, dans lesrégions agricoles, ne pas l'initier, dans l'âge des impressions vives et profondes, à ces travaux qui maintenant sont un plaisir et plus tard seront sa vie?

Mais toutes ces mesures ne peuvent être prisesque par les pouvoirs publics. Il y a un moyen qui est tout entier dans la main de l'instituteur,, moyen plus efficace que tous les autres ensemble et sans lequel tous les autres seraient sans effet : c'est l'intérêt qu'il saura mettre dans son enseignement, le caractère d'utilité pratique qu'il saura lui donner, et Construire des écoles n'est qu'une faible partie de la tâche, dit une instruction ministérielle du 20 août 1857 ; quand on a rendul'enseignement accessible, il reste à le rendre profitable. // importe que les populations puissent toucher du doigt l'utilité pratique de i instruction. - On ne saurait se le dissimuler, le tour vague,, abstrait, purement théorique de l'enseignement est trop souvent l'une des causes de la désertion, des classes. Pourquoi, dans les campagnes particulièrement, le chef de famille tiendrait-il à ce que les enfants fréquentent régulièrement l'école, si les heures qu'on y passe paraissent des heures mal employées; si la dépense qu'elle entraine estr à ses yeux, une dépense stérile ? Il faut, à tout prix, que les familles, les communes, le département, l'Etat puissent se considérer comme amplement dédommagés, par les résultats, des sacrifices qu'ils auront accomplis.» Aujourd nui encore, et. bien que l'enseignement soit partout absolument gratuit, la réflexion est toujours aussi juste. Il faut que l'enfant aime l'école, qu'il comprennebien que les connaiss; nces qu'il y vient chercher seront pour lui dans la vie ce que les outils sont pour l'ouvrier; que si, homme fait, il ne possède pas ce que l'on enseigne dans la classe, il sera-, parmi les autres, dans un état d'infériorité et d'impuissance. Il faut que le père, que la mère de famille, jour par jour, pour ainsi dire, voient s'accroîire le savoir de l'enfant, qu'ils le voient écrivant mieux, calculant plus sûrement, pouvant rédiger une lettre, sa mémoire se meublant de connaissances scientifiques et pratiques. Il faut que les parents peu instruits comprennent, par ce qu'ils voient faire à l'enfant, l'utilité de l'instruction. Sentant eux-mêmes l'infériorité à laquelle les condamne leur ignorance, il faut qu'ils voient que l'enfant, en fréquentant l'école, échappe à cette infériorité. Le temps d'un enfant de dix à quatorze ans représente déjà une valeur : l'école enlève cet enfant à sa famille qui aurait besoin du travail, du salaire de ce petit ouvrier. Il appartient à l'instituteur de montrer, par 1 utilité de son enseignement, que cette mesure est utile et juste ; que ce que l'élève acquiert à l'école vaut plus que ce que gagnerait aux champs ou à l'atelier l'ouvrier de douze ans; que le temps donné à la classe est un capital productif, qui dans peu d'années rapportera plus qu'il ne coûte maintenant. « Je vois, par les derniers rapports de MM. les inspecteurs primaires, dit encore la circulaire citée plus haut, qu'un nombre très considérable d'enfants s'abstiennent encore de fréquenter les écoles. Les causes d'un fait si digne d'exciter notre sollicitude sont assurément très complexes: on peut parler de l'indifférence des populations pour l'instruction, de la pauvreté des familles, de la difficulté ou de la longueur des chemins qui, dans certaines localités, séparent les habitations de l'école; mais, à ces causes, contre lesquelles le temps seul permettra à l'administration de réagir, ne faut-il pas ajouter, pour une large part, celle dont je parlais plus haut, le caractère trop vague et trop théorique de /'enseignement? Or on rendra l'instruction pratique en

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employant moins de temps à enseigner des choses dénuées d'intérêt pour les élèves des écoles, et en donnant plus de temps, au contraire, à l'enseignement des connaissances usuelles. »

Que les instituteurs ne s'y trompent pas : c'est là, et là seulement, qu'est leur véritable moyen d'action pour assurer la fréquentation régulière, moyen plus efficace même que la {gratuité et l'obligation. Ils les ont réclamées et ils ont bien fait ; ce sont pour eux, quoi qu'on en ait dit, deux forces nouvelles. Il est certain que la rétribution scolaire, si minime qu'elle fut, servait à certains parents de raison ou de prétexte pour ne pas envoyer leurs enfants à l'école. Lorsque l'on remarquait, sous le régime de la gratuité partielle, que les élèves gratuits étaient précisément les plus irréguliers, on voulait en conclure que la gratuité était plus nuisible qu'utile à la fréquentation ; les parents, disait-on, ne tiennent pas à une chose qui ne coûte rien et que l'on offre. C'était une erreur. Ce n'est pas que la gratuité fît dédaigner l'école ; c'est qu'elle ne suffisait pas pour attirer les élèves. Les parents, le plus souvent dénués d'instruction, négligeaient d'envoyer leurs enfants à l'instituteur, parce qu'ils ne voyaient pas ce que l'enfant pouvait y gagner. Ils ne l'envoyaient pas quand cela ne coûtait rien : ils l'eussent encore moins envoyé si cela eût coûté quelque chose. On a remarqué que l'enfant était assidu, du jour où l'on avait amené les parents à souscrire un abonnement ; c'est que dès lors, a-ton dit, ils ne voulaient pas que l'argent donné fût perdu. Sans doute ; mais pour amener les parents à souscrire un abonnement, il fallait, au préalable, les avoir gagnés à la cause scolaire, et c'est là précisément qu'était la question. Donc que les instituteurs comptent sur eux-mêmes et sur l'utilité manifeste de leur enseignement, plus que sur la gratuité.

Les instituteurs voient surtout dans Y obligation un moyen efficace d'assurer la fréquentation assidue ; il est en effet certain qu'une prescription légale ne peut que leur venir en aide. Mais ici encore, n'est-il pas à craindre qu'on ne se fasse quelque illusion, et que l'espérance qu'on fonde sur la contrainte ne soit démentie par l'expérience? Le maître a besoin du concours des parents; il a besoin que l'enfant sache que ses parents pensent du travail scolaire ce qu'en pense son instituteur lui-même. Or, si la famille est" indifférente à ce travail parce qu'elle n'en comprend pas les bienfaits, est-ce l'amende ou la prison qui les lui feront comprendre? N'est-il pas à craindre au contraire que cette indifférence contrariée ne se change en hostilité? que les enfants, qui presque sans exception partageront les sentiments des parents, n'arrivent à l'école comme à la corvée, y apportant la mauvaise humeur, un désir de mal faire, élèves qui dans la classe seront une gêne, voués d'avance aux punitions ? Or, la punition extrême est le renvoi, qui pour eux serait une délivrance bien plus qu'un châtiment. Donc, ici encore, c'est aux maîtres qu'il faut faire appel avant tout; ce sont eux qui peuvent, mieux encore que la loi, conquérir les parents à la cause sco laire ; l'assiduité de la fréquentation sera toujours en raison de leur activité, de leur mérite, du talent qu'ils auront à faire comprendre aux enfants et aux familles que l'instruction est utile et nécessaire, qu'elle est une valeur et un bienrait.

Il y a cependant plusieurs institutions accessoires que les maîtres pourront dans une certaine mesure contribuer à établir, à faire fonctionner, et qui les aideront puissamment à assurer la fréquentation régulière. C'est d'abord le concours de personnes jouissant d'une influence honorable. Ce concours, on a déjà cherché à le leur assurer par l'établissement des bureaux scolaires. « L'obsta-

cle que l'indifférence des parents ou leur pauvreté oppose à la fréquentation des écoles ne sera jamais complètement détruit, dit une circulaire ministérielle du 2 avril 1870, tant qu'à côté de l'instituteur, et dans chaque commune, ne se produira pas l'action collective de ces associations charitables qui, sous le nom de bureaux scolaires, rendent à l'étranger de si grands services à l'enseignement. Leur mission ne serait pas seulement de surveiller l'école de leur commune, mais surtout d'en assurer la fréquentation. Avertis par l'instituteur de l'absence ou de l'inassiduité do l'enfant, les membres des bureaux scolaires en rechercheraient la cause et exerceraient auprès des parents que, dans les communes rurales, ils connaissent le plus souvent, une action bienfaisante ; leur intervention se produirait par de sages conseils et parfois aussi par de faibles secours, qui tantôt seraient un encouragement, tantôt une récompense, et dont une caisse des écoles leur procurerait la disposition. »

Cette institution des bureaux scolaires s'est peu généralisée. Les commissions municipales scolaires, instituées par la loi du 28 mars 1882 pour surveiller et encourager la fréquentation des écoles, auront sans doute une action plus efficace, puisqu'aux moyens de persuasion elles pourront joindre les mesures de rigueur qui contraignent. D'ailleurs elles seront elles-mêmes puissamment aidées par l'institution des caisses d'écoles. Cette institution date de 1867 ; mais c'est aujourd'hui seulement qu'elle produira ses effets, grâce à la décision qui vient d'être prise par l'Etat de contribuer à leur alimentation. « Toute commune subventionnée pour l'instruction primaire, dit l'arrêté du 23 septembre 1881, qui créera une caisse des écoles, conformément aux dispositions de l'article 13 de la loi du 10 avril 1867, recevra en faveur de cette caisse, si elle en fait la demande, une allocation de l'Etat qui ne pourra, en aucun cas, excéder 300 francs, mais qui, jusqu'à concurrence de ce chiffre, sera égale à la somme que la commune aura elle-même inscrite chaque année, à son budget, au profit de la caisse des

La création des caisses d'écoles est le complément indispensable de l'obligation. Depuis quelque temps déjà, l'école était ouverte gratuitement à quiconque ne pouvait payer la rétribution scolaire ; cependant, beaucoup d'enfants n'y paraissaient pas ou la fréquentaient sans régularité. Pourquoi ? Si faible que soit le travail ou le salaire de l'enfant, les parents peuvent être trop pauvres pour s'en priver; l'enfant manque de vêtements, n'ose apporter ses haillons à l'école ; il manque de livres, de papier; il ne peut suivre les leçons, faire les devoirs. La loi sur l'instruction obligatoire ne fera pas disparaître ces causes d'absence ; la caisse d'école peut y remédier : elle donnera des secours aux parents indigents que l'école prive du travail de l'enfant; elle donnera des vêtements aux enfants, s'ils en manquent, des fournitures scolaires à ceux qui ne pourront les payer, livres, papiers, etc., les outils de l'écolier, sans lesquels les efforts du meilleur maître sont paralysés et sa bonne volonté impuissante.

A ces actions bienfaisantes peut s'ajouter celle de l'émulation ; que l'espoir de récompenses proposées inspire à l'enfant lui-même le désir de ne pas manquer la classe. Le bienfait de l'instruction est chose lointaine : c'est une idée qui n'agit guère que sur des esprits mûris par l'expérience ; un esprit plus jeune se prend plus vivement au désir d'un avantage prochain. Que des compositions hebdomadaires rendent l'élève soucieux de ne pas compromettre son succès par une absence d'un jour ; qu'il y ait des prix, des

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récompenses de toute sorte distribuées à la fin de l'année, ou mieux peut-être h la fin de chaque trimestre, de chaquo mois ; et que, dans la répartition de ces récompenses, il soit tenu compte de l'exactitude et de l'assiduité. Surtout qu'on fasse usage des livrets scolaires ou cahiers de correspondance entre l'instituteur et les parents. C'est un des moyens les plus puissants pour assurer l'émulation, la discipline, l'assiduité. Ce cahier raconte en quelque sorte la vie scolaire de l'enfant : un élève peut être fier de son livret comme il peut en être honteux. Les parents hésiteront à inscrire sur ce petit registre, qui demeure, une cause d'absence qui ne serait pas sérieuse ; tel qui ferait de vive voix un mensonge de complaisance, hésitera s'il faut donner à ce mensonge une forme écrite et durable. Les parents trouveront dans ce petit cahier la trace de la vigilance quotidienne du maître ; ils comprendront mieux, ils estimeront ce qu'on fait pour leur enfant et ce que vaut l'école. Invités à contrôler le travail des devoirs et des leçons, ils s'intéresseront davantage à cette œuvre où ils auront un rôle ; l'activité du maître ira éveiller, solliciter la leur; ils seront plus soucieux de res pecter dans le travail de l'enfant la régularité qui seule assure le progrès.

Enfin, que [l'instituteur tienne avec soin son registre d'appel, où les moindres absences, même celles d'une demi-journée, doivent être constatées. Ce registre n'est pas seulement un recueil de matériaux statistiques ; il peut aussi avoir une haute portée pédagogique. « C'est qu'il ne s'agit point seulement ici de chiffres quelconques, dit à ce sujet une circulaire ministérielle du 1er mars 1877, il s'agit d'enfants dont nous avons charge, d'unités vivantes, dont pas une ne doit être négligée. Ce chiffre que l'instituteur s'astreint h marquer pour une absence, c'est toute une leçon qu'il donne aux enfants, aux familles, au pays. l)uand l'administration dit à l'instituteur qu'il ne doit pas laisser passer inaperçue l'absence d'un seul élève pendant un seul jour, elle dit par là même aux parents que cette absence n'est pas un fait insignifiant; qu'eux aussi doivent respecter le temps des enfants ; que, dans la durée si réduite des études primaires, les heures, les jours sont comptés ; que priver l'enfant de quelques leçons par mois, c'est priver son intelligence de quelquesunes des ressources et des chances du développement dont elle avait strictement besoin ; c'est causer à cet enfant un préjudice réel en brisant pour lui la suite des idées, le bon ordre de l'enseignement, la progression des exercices; c'est enfin prendre sur son capital et mutiler cette éducation, qui n'est pourtant que le minimum de la culture nécessaire à l'homme et au citoyen. »

Si l'instituteur se pénètre bien de ces vérités, s'il les répand autour de lui, il aura fait plus que la loi même pour la régularité de la fréquentation. 11 faut qu'il comprenne, il faut qu'il fasse comprendre aux autres qu'on doit respecter dans l'élève une personnalité humaine qui grandit, encore indécise dans ces années d'enfance, et qui sera plus tard ce qu'on la fait maintenant. C'est pendant les années d'école que se décide la question si l'enfant sera un homme utile h lui-même, aux siens, à. la société. C'est pourquoi il faut ménager avec scrupule, défendre avec énergie, le temps que l'enfant donno à la classe. Que les instituteurs prennent cœur à cette tâche en se disant que si l'Etat leur manifeste sous tant de formes sa vigilance et sa sollicitude, c'est qu'il regarde attentivement comment l'avenir prochain de la patrie se prépare dans les classes qu'il leur confie, dans Yécole, naguère encore si humble, presque méprisée, aujourd'hui populaire et respectée.

fl. Carré.]

FRÈRES. — On donn e le nom de Frères a des instituteurs réunis en une association religieuse, et généralement liés à leur règle par des vœux.

Nous avons, à l'article Congrégations religieuses, indiqué la situation légale de ces associations; on y trouvera également une statistique des congrégations tant d'hommes que de femmes.

Nous consacrons ci-dessous des articles historiques aux plus importantes parmi les congrégations enseignantes d'hommes.

Quant à la question de l'enseignement congre ganiste en général, et à l'examen des divers pro blêmes qu'elle soulève, nous renvoyons le lecteur à l'article Laïcité.

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