‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 480 sur 547 · FRÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

FRÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

— V. Doctrine chrétienne {Frères de la).

FRERES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES (Institut des). — Congrégation séculière laïque a dont les membres, disent les statuts, ne peuvent prétendre à l'état ecclésiastique ; mais, tout entiers à leur vocation, vivent dans le silence et dans la retraite, attachés à leur Institut par les trois vœux de religion, ainsi que par celii d'enseigner gratuitement les enfants... en leur inculquant les maximes chrétiennes et leur donnant l'éducation qui leur convient. » Cette congrégation a été fondée en 1684 par Jean-Baptiste de La Salle*, docteur en théologie, chanoine de l'église métropolitaine de Reims, fils d'un conseiller au présidial de cette ville.

I. Préliminaires. — La seconde moitié du xviie siècle vit se produire un mouvement très actif en faveur de l'instruction et de l'éducation des classes pauvres. Quelques années avant la fondation de l'Institut qui est l'objet de cet article, Mlle Martel créait pour les provinces d'Auvergne, du Limousin, du Forez, du Velay, du Vivarais, la congrégation des « demoiselles de l'instruction du Puy »; et, sous une autre latitude, à Avranches, l'abbé Fleury établissait un « séminaire » de '* sœurs maîtresses ». d'où les institutrices, dénommées a dames de la Providence », se répandirent en grand nombre, sous le patronage du célèbre Huet, évêque d'Avranches, dans toute la Normandie, en Bretagne, en Picardie, en Champagne et jusque dans certaines provinces du Midi.

Vers le même temps Ch. Démia*, vice-promoteur de l'archevêché de Lyon, adressait (1666) aux échevins de cette ville des remontrances où il leur faisait comprendre le devoir de créer « de petites écoles pour l'instruction des enfants du pauvre peuple, dans lesquelles, avec la crainte de Dieu et les bonnes mœurs, on leur apprendrait à lire, écrire et chiffrer, par des maîtres capables de leur enseigner les choses qui les mettraient heureusement en état de travailler en la plupart des arts et professions, n'y en ayant aucune où ces premières connaissances ne servent d'un grand secours ou d'acheminement pour s'avancer dans les emplois les plus considérables. »

Plusieurs années auparavant, à Paris, sous l'inspiration du célèbre fondateur de la communauté de Saint-Sulpice, M. Olier, M. Bourdoise, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, avait écrit : « Pour qu'une école soit utile, il faut des maîtres qui travaillent à cet emploi en apôtres et non pas en mercenaires, comme si c'était un chétif métier ou commerce inventé pour avoir du pain... Parce que les écoles des paroisses sont pauvres et conduites par des pauvres, on s'imagine que ce n'est rien. Cependant c'est l'unique moyen de détruire le vice, d'établir la vertu, et je défie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur. L'école est le noviciat du christianisme.»

En dépit de ces exhortations, et malgré les injonctions des conciles de Paris, d'Angers, de Besançon, de Narbonne, d'Aix, l'insuffisance des écoles (depuis les ruines accumulées par les

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guerres du xvie siècle), et l'indignité du plus grand nombre des maîtres, continuaient à, provoquer des plaintes à, peu près universelles; et, à Paris même, le grand-chantre Claude Joly était accusé d'employer à la direction des écoles « des fripiers, gargotiers, perruquiers, férandiniers, joueurs de marionnettes et laquais. »

C'est à une telle situation que voulut remédier, c'est à de tels besoins qu'entreprit de pourvoir le descendant d'une ancienne et noble famille du Béarn, établie en Champagne sous Louis XI, et définitivement fixée à Reims vers la fin du xvie siècle, Jean-B;iptiste de La Salle, né le 30 avril 1651. IL Historique de l'Institut. — Lorsqu'il eut placé à la tête de l'école créée par lui à Reims (rue Neuve) quelques-uns de ces maîtres modestes revêtus, dès les premiers jours, « d'une robe en étoffe commune dont le devant doit être fermé par des agrafes en fer, avec un rabat blanc et un chapeau à larges bords, » M. de La Salle admit les plus fervents de ses disciples à contracter, pour trois ans, des vœux renouvelables, et arrêta, de concert avec eux, quelques règles générales de discipline : l' Institut des trêves des écoles chrétiennes était fondé.

Peu de temps après, les curés des villages voisins de Reims ayant demandé des maîtres d'école pour leurs paroisses, M. de La Salle répondit qu'il ne permettait pas à ses frères de vivre isolés, mais il ouvrit immédiatement, sous le nom de

'Séminaire de maîtres d'école, une maison où seraient formés des instituteurs pour les districts de campagne. Il créait ainsi le type des Schullehrerseminarien de Silésie et de Saxe, et des Ecoles

^normal s de France; dès 1G84 vingt-cinq jeunes hommes se formaient, dans la ville de Reims, à la direction des écoles rurales.

Quand on s'enquiert de l'origine des écoles normales, ce n'est donc pas au-delà du Rhin que l'érudition française doit diriger ses recherches : le réformateur de l'enseignement populaire en Autriche et en Prusse, Felbiger*, naquit trois ans après la mort de M. de La Salle.

Parallèlement au « séminaire » des maîtres d'é-

'cohvet en vue du recrutement de l'Institut, fut

-crée "un petit noviciat, ou noviciat préparatoire. « Ces élèves, dit le vénérable fondateur lui-même (Mémoire sur les Frères et leurs habits), admis de quatorze à seize ans, ont un dortoir, un réfectoire et des lieux de récréation -séparés; leurs

•exercices sont proportionnés à la portée présente de leur esprit. » Un an après, une seconde

• école normale était fondée « proche La Fère », grâce au concours du duc de Mazarin, « pour en tirer comme d'une pépinière le nombre des

'maîtres d'école nécessaire pour l'instruction de la jeunesse, gouvernée par deux directeurs capables, commis à cet effet par ledit sieur de La

% Salle; pour l'entretien de la petite communauté, ledit seigneur fait un fonds et capital de trois mille cinq cents livres, pour chacun an, de rente. » — Le duc fondait dix-sept bourses en faveur « de jeunes hommes destinés à être instruits des -véritables maximes des pédagogues chrétiens comme aussi à lire, bien écrire et chiffrer, chanter, pour pouvoir aller instruire la jeunesse dans les paroisses, bourgs et villages de son duché. » Quelques années plus tard, M. de La Salle, ap-

- pelé à Paris, y fondait (1696) deux écoles (rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et rue Saint-Placide) ; puis en 1698 il y créait (rue de l'Ourcine) un «séminaire urbain * à l'usage des maîtres destinés à vivre « dans le monde ><, lesquels demeuraient « en ce séminaire jusqu'à ce qu'ils soient, formés tant à la piété, qu'à tout ce qui est de leur emploi, instruits, nourris et blanchis gratuitement, pour ensuite être placés dans quelque bourg ou ville, sans plus avoir de rapports avec

notre communauté, si ce n'est ceux de bienséance. » L'enseignement, dans cette école normale, embrassait le catéchisme, la lecture, l'écriture (comprenant alors l'orthographe et la grammaire), l'arithmétique, le système des poids et mesures, et léchant d'église.

Ce programme de 1698 est tout simplement celui qui, près d'un siècle et demi plus tard, composera la partie obligatoire de l'enseignement des écoles primaires dans la loi du 28 juin 1833.

A l'école des maîtres laïques de la rue de l'Ourcine (ou de Saint-Hippolyte, nom de la paroisse) fut annexée une « école de charité », où les élèvesmaîtres s'exerçaient à l'enseignement sous la direction d'un frère expérimenté. Et ainsi, toute l'organisation pédagogique des séminaires d'outre- Rhin et de nos écoles normales d'instituteurs était fondée.

En même temps M. de La Salle établissait des écoles dominicales en faveur des apprentis et des ouvriers ; puis, à Paris et à Rouen (à Saint- Yon, quartier Saint-Sever), il inaugurait le système des pensionnats, à l'usage des enfants destinés aux carrières pour lesquelles la connaissance des langues anciennes n'était point nécessaire. Dans le programme de ces pensionnats figuraient la rhétorique, la géographie, l'hydrographie, la mécanique, la physique; « on enseigne à Saint-Yon, est-il dit dans un ancien Tableau de Rouen (1774), tout ce qui peut concerner le commerce, la finance, le militaire, l'architecture et les mathématiques, en un mot tout ce qu'un jeune homme peut apprendre, à l'exception du latin. »

Voilà bien, comment ne pas le confesser? le point de départ de l'enseignement primaire supérieur, et le premier dessein de l'enseignement secondaire spécial.

Une autre école avait été créée à Paris, près Saint-Sulpice, dans laquelle, tout en recevant l'instruction élémentaire, les élèves s'exerçaient aux différents métiers. M. Duruy, dans l'exposé des motifs du projet de loi sur l'enseignement technique (mars 1867), a dit avec une sincérité qui l'honore : « C'est à l'abbé de La Salle que la France est redevable de la mise en pratique et de la vulgarisation de cet enseignement nouveau;., de ce premier essai sortit un enseignement qui, s'il avait été régularisé, aurait avancé d'un siècle l'organisation des écoles d'adultes et même de l'enseignement secondaire spécial dont notre temps s'honore ajuste titre. »

Vers cette époque, le premier président du parlement de Rouen, M. de Pontcarré, très frappé des résultats « éducatifs » conquis par le vénérable fondateur, obtint de lui qu'il ouvrît, à Saint- Yon, un établissement où seraient reçus les jeunes hommes dont la mauvaise conduite ou le caractère indiscipliné rendait le maintien impossible soit dans l'intérieur des familles, soit dans les maisons d'éducation ordinaires. De là le pensionnat de force, où deux sections furent établies pour correspondre aux variétés de la condition sociale des jeunes « libertins ». Pour les uns, l'isolement cellulaire, avec leçons de « rhétorique et mathématiques » ; pour les autres, travail en commun, agricole et industriel : c'était, cent cinquante ans à l'avance, le système double de la « colonie agricole » et de la « maison paternelle » deMettray.

Quand il mourut, le 7 avril 1719, M. de La Salle, indépendamment du grand noviciat de Saint-Yon, laissait 1*23 classes, 281 frères et 9<'00 élèves.

Six ans après, des lettres patentes consacraient l'existence de l'Institut, et, énumérant les services rendus, sous tant de formes diverses, par les disciples du vénérable prêtre, faisant droit d'ailleurs aux instances du premier président du parlement de Normandie, accordaient « aux exposants le droit et la faculté de pouvoir jouir et

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posséder tous les fonds et héritages'dont on pourra leur l'aire legs et donations ou qu'ils pourront acquérir de leur chef. » (Lettres patentes de 1725.) Il était naturel que la vive impulsion donnée à l'instruction des classes pauvres par les disciples deM.de La Salle rencontrât une très vive résistance de la part de l'égoïsme et de la passion anti-religieuse coalisés. Cette élévation du niveau moral et intellectuel du peuple, cet affranchissement

Îiolitique et social qui devait tôt ou tard en être a conséquence, n'étaient pas du goût de cette portion de la noblesse et de la bourgeoisie qui, au xvme siècle, oubliait, dans les bras d'une philosophie sensualiste, les austères leçons d'égalité données par le christianisme.

«■ S'il entre un homme qui ait un anneau d'or et un habit magnifique, et qu'il entre aussi quelque pauvre avec un méchant habit, et qu'arrêtant votre regard sur celui qui est orgueilleusement vôtu vous lui disiez : « Asseyez-vous ici, » et que vous disiez au pauvre : « Tenez-vous là debout, » vous suivez des pensées injustes. »

Qui avait dit cela? ce n'était pas J.-J. Rousseau, c'était saint Jacques.

Cet effroi de toute une classe qui se donnait pour l'élite raffinée de la nation française, en présence de progrès qui lui semblaient une menace, trouva une expression naïve dans les plaintes d'un parlementaire qui étendait, on ne sait trop pour quelle cause, aux humbles disciples de J.-B. de La Salle la haine qu'il poriait aux jésuites. « Les frères de la doctrine chrétienne, écrivait La Chalotais * dans son Essai d'éducation nationale, qu'on appelle ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre. Ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier la lime et le rabot, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des jésuites. Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi les gens du peuple, il n'est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent de ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre. »

Et Voltaire, à qui La Chalotais avait soumis son Essai en manuscrit, s'empressait de répondre:

« Je ne puis trop vous remercier de me donner un avant-goût de ce que vous destinez à la France... Je trouve toutes vos vues utiles. Je vous remercie de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs. Envoyezmoi surtout des frères ignorantins pour conduire mes charrues et pour les atteler. » (Lettre du 28 février 1763.)

« Il me paraît essentiel, écrivait encore le même philosophe, qu'il y ait des gueux ignorants. Ce n'est pas le manœuvre qu'il faut instruire, c'est le bourgeois. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » (1er août 176G.)

Cette explosion de mépris que, du haut de son château et de ses cent mille livres de rente, Voltaire jetait au pauvre peuple, forme un étrange contraste avec les termes delà bulle par laquelle le pape Benoit XIII, donnant à l'œuvre de l'humble chanoine de Reims une approbation solennelle, déplorait a les scandales qui naissent de l'ignorance, source de tous les maux (innamera quàe ex ignorantià, omnium origine malorum, proveniunt scandala), surtout parmi ceux qui, accablés de misère, ou pratiquant, pour vivre, les travaux manuels, sont privés de toute science. »

Des attaques inspirées par de mesquines passions trouvèrent peu d'écho au sein d'une société restée foncièrement chrétienne. En dépit de bien •des obstacles, l'œuvre de M. de La Salle prit de

rapides développements. En 1780, l'Institut comp" tait 1 1 G maisons en France, 2 à Rome, l à Ferrare, I à Orvieto, 1 à Estavayer en Suisse, 1 à la Martinique, en tout 121. Ces maisons renfermaient environ 800 frères, et 550 classes fréquentées par 36 000 élèves.

Lorsque la loi du 18 août 1792 eut supprimé les congrégations religieuses, en déclarant '< qu'un Etat vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l'enseignement public, ont bien mérité de la patrie », l'Institut dut nécessairement disparaître. En 1793, la plupart de ses membres se retirèrent dans les maisons d'Italie; d'autres te dispersèrent à travers la France, et enseignèrent dans des caves ou dans des étables. Un d'eux, le frère Martin, répondit devant le tribunal révolutionnaire d'Avignon : « Je suis un instituteur au service des enfants pauvres. Si vos protestations de fraternité sont sincères, mes fonctions me justifient et vous commandent la gratitude. » Il n'en fut pas moins envoyé à l'échafaud. Le supérieur général, frère Agathon, subit une détention de dix-huit mois ; le 9 thermidor le sauva de la guillotine.

Vint le jour où Chaptal, ministre de l'intérieur de 1800 à 1803, faisant droit aux plaintes des Conseils généraux, se préoccupa du soin de relever l'enseignement de ses ruines ; l'illustre savant présenta au Conseil d'Etat un rapport et projet de loi (brumaire an IX) où on lit :

« Avant la Révolution, il y avait presque partout des écoles primaires. Les parents choisissaient les maîtres et payaient leurs salaires

Dans les villes, les écoles primaires étaient généralement desservies par les Frères ignorantins, admirable institution dont les membres ont constamment réuni l'art d'enseigner aux mœurs les plus sévères. Tout cela a disparu sans doute ; mais il est aisé de tout rétablir et d'améliorer. »

Mettant à profit ces dispositions bienveillantes, les Frères relevèrent successivement les écoles à Lyon, à Saint-Germain en Laye, à Paris (Gros- Caillou), à Villefranche (Rhône), à Soissons, à Valence, à Toulouse, à Bordeaux, à Rethel, etc.

La conclusion du Concordat (26 messidor an IX) hâta naturellement la réorganisation de l'Institut. Des objections étaient faites contre une association dont les membres se liaient par des vœux. « Mais, répondait le conseiller d'Etat directeur des cultes, Portalis, le vœu, en soi, est indépendant de toute monasticité. On a fait des vœux avant qu'il y eût des monastères ; des citoyens ordinaires font des vœux sans vivre dans un cloître. Ce qui caractérisait l'ancien vœu monastique, c'est la garantie que la loi donnait pour en assurer l'exécution. Les lois ont fait tout ce qu'elles peuvent et tout ce qu'elles doivent pour la liberté humaine, lorsqu'elles ont annoncé qu'elles ne sanctionneraient plus aucun vœu. Elles n'ont pas à s'inquiéter de ce qui n'intéresse que la conscience ; il ne lui appartient pas de forcer ce retranchement impérissable de la liberté humaine. » Conformément à ces principes, Portalis, dans un rapport spécial au premier consul (10 frimaire an XII), proposa d'accorder aux Frères l'autorisation de se reconstituer « en un point central de réunion ». Ce point central était la ville de Lyon, où il fut entendu que le supérieur général de l'Institut devait résider à l'avenir.

Dans une des séances du Conseil d'Etat où se discutait le décret constitutif de l'Université, on fit ressortir les dangers qui pouvaient naître, disait-on, de l'adoption des Frères par la puissance publique. « Je ne conçois pas, répondit Napoléon 1er, l'espèce de fanatisme dont quelques personnes sont animées contre les Frères. C'est un véritable préjugé. Partout on demande leur

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rétablissement. Ce cri général démontre assez leur utilité. » (Séance du conseil d'Etat du 11 mai 1806.)

Il n'y a point à s'étonner dès lors que l'article qui suit ait été inséré (art. 109) dans le décret célèbre qui organisait l'Université de France (17 mars 1808) :

« Les Frères des écoles chrétiennes seront brevetés et encouragés par le grand-maître, qui visera leurs statuts intérieurs, les admettra au serment, et fera surveiller leurs écoles. Les supérieurs de ces congrégations pourront être membres de l'Université. »

Les statuts furent, en effet, visés par le grandmaître, en Conseil de l'Université, le 22 juin 1810. Comme consécration de l'existence civile de l'Institut, la loi de 1818 accorda aux Frères, assimilés aux membres de l'Université qui se voueraient pour dix années à l'enseignement, la dispense du service militaire, dispense qui n'avait cessé, en fait, d'être accordée aux membres de l'Institut depuis 1808.

Telle est la faveur dont la fondation du vénérable de La Salle devint l'objet qu'en 18l9,ne pouvant tolérer que le siège de l'Institut fût définitivement fixé hors de la capitale, le Conseil municipal de Paris, « considérant que la ville de Paris doit attacher un grand prix à posséder un établissement qui devra procurer de grands avantages pour l'instruction primaire,.... que le royaume entier profitera des ressources que doit présenter l'établissement central des Frères des écoles chrétiennes et le noviciat qu'ils se proposent de former, » offrit d'acquérir de l'administration des hospices une maison située rue du faubourg Saint- Martin (dite la maison Dubois), afin de la « concéder à la congrégation des Frères des écoles chrétiennes pour en jouir tout le temps que cette congrégation subsistera dans ledit local, sans en payer aucuns loyers, la propriété étant réservée à la ville de Paris, mais pour ne rentrer en possession de ladite maison que dans le cas où l'établissement des Frères cessera d'occuper lesdits lieux pour quelque cause que ce soit.» (Délibération du 27 avril 1819.)

En conséquence une ordonnance royale (2 juin 1821) autorisa le préfet à concéder aux Frères, « au nom de la ville de Paris, la maison du faubourg Saint-Martin, pour y former leur principal établissement et leur noviciat. ».

Le siège de la communauté subsista au faubourg Saint-Martin jusqu'en 1847, époque à laquelle l'établissement ayant été exproprié pour faire place à la gare du chemin de fer de Strasbourg, la ville de Paris, fidèle au contrat qui la liait vis-à-vis de l'Institut, transféra la maisonmère dans une propriété sise rue Oudinot (alors rue Plumet).

Au milieu des luttes qu'une réaction fougueuse provoqua, sous la Restauration, contre la grande corporation enseignante fondée en 1808, la passion politique tenta d'entraîner l'Institut du vénérable de La Salle dans une résistance irréfléchie à l'une des dispositions de l'ordonnance du 29 février 181 6. Satisfaits de la protection que leur accordait l'Université, les Frères n'avaient cessé de se dérober à tout esprit d'intrigue ou de parti. Tout à coup (1818) le supérieur général (frère Gerbaud) déclare que l'Institut refuse de se conformer aux prescriptions concernant les examens et les brevets . Une main habile venait d'enlever les Frères à leurs pacifiques labeurs pour les enrôler sous une bannière ennemie. Déjà l'affairé était portée à la tribune parlementaire ; la guerre allait s'ouvrir; l'issue en eût été fatale et pour les Frères et pour l'enseignement.

Un homme, qui, depuis 1808, avait été pour les

Frères, dans les conseils de l'Université, un puis sant protecteur, qui était d'autant plus qualifia pour défendre l'ordonnance de 1816, dans son esprit et dans son application, qu'il l'avait élaborée avec ses deux amis, Cuvier. et de Gérando, M. le conseiller Ambroise Rendu, se jeta entre les Frères et leurs dangereux amis.

« Il y a autre chose, s'écriait celui qui avait été l'intime collaborateur de M. de Fontanes dans la création de l'Université de France, au fond d'une question dont l'apparente simplicité contraste avec la longue discussion à laquelle d'illustres personnages n'ont pas dédaigné de prendre part... Comme il sera démontré que les statuts de la congrégation ne sont point la raison de résister, il faudra chercher ailleurs cette puissante raison.

«... Nous voulons sauver l'Institut des écoles chrétiennes du péril certain où le précipiterait un système dont on ne saurait avouer ou justifier les motifs. »

Et traitant la question dans ses détails, arrachant les Frères aux périls d'une solidarité politique, M. Rendu montrait où se trouvaient, pour eux, avec la sécurité, les conditions d'une prospérité durable.

Si les conseils d'un ami assez dévoué pour contredire et pour déplaire arrachèrent les Frères à des entraînements périlleux, il faut en savoir gré à leur esprit de modération et de sagesse : les suggestions passionnées ne leur manquaient pas. Une transaction suggérée par M. Rendu à M. Royer-Collard, président de la Commission de l'instruction publique, satisfit aux scrupules du supérieur de la congrégation, tout en maintenant le respect de la loi.

Au reste, l'Institut n'eut pas à se repentir de sa déférence aux conseils d'un clairvoyant protecteur. En 1833, au moment où la loi imposa à tout directeur d'école sans exception le brevet de capacité, il pouvait présenter à l'administration supérieure de l'instruction publique les chiffres suivants, pour la France : 369 écoles, 1039 classes, 1100 frères, 93 000 élèves. Dans Paris seul, les Frères dirigeaient 73 classes où étaient admis 6350 élèves. A ces classes du jour ils avaient joint des classes du soir où se pressaient près de 1000 ouvriers.

Telle était, dès lors, la somme des services rendus par les Frères à la cause de l'éducation populaire, que l'illustre auteur delà loi de 1833 crut satisfaire au vœu de la conscience publique eu déclarant son intention de rendre à l'Institut un éclatant hommage dans la personne de son supérieur général. Au moment même où était discutée la loi qui allait donner une impulsion décisive à l'instruction primaire, M. Guizot fit demander au frère Anaclet si les statuts de sa congrégation lui permettaient de recevoir la croix d'honneur. Le supérieur général répondit au ministre : «... En consultant l'esprit des règles de notre saint fondateur, qui tendent toutes à nous inspirer le renoncement aux honneurs et aux distinctions, nous croyons devoir vous remercier humblement de l'offre si honorable que vous avez daigné nous faire, et vous prier d'agréer nos excuses et nos actions de grâces en môme temps que notre refus. »

Trente-huit ans plus tard, au lendemain des désastres de l'invasion (1871), l'Académie française eut à disposer d'un prix exceptionnel qu'elle était priée, par la grande ville américaine de Boston, de décerner à qui elle jugerait digne de cet honneur, pour services rendus pendant le siège en présence de l'ennemi. L'Académie déféra au jugement de l'opinion en choisissant la corpora- I tion qui, pendant toute la durée de la guerre, avait jeté cinq cents infirmiers sur les champs de ba-

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taille, et dont un des membres (le frère Nethelme) était tombé sous les balles prussiennes, au milieu dos blessés du Bourget. Cette fois le supérieur général ne fut pas consulté, et le premier corps littéraire du monde put attacber à sa manière « la croix d'honneur au drapeau du régiment » des Frères des écoles chrétiennes.

Retracer les progrès de l'Institut en France et son extension dans les diverses parties du monde à partir de 1833, serait écrire la vie du frère Philippe (mort en 1874). Il sera parlé dans un article spécial de l'avant-dernier supérieur général des frères. Bornons-nous à dire ici qu'en janvier 1880, l'Institut comptait à l'étranger 205 maisons : en Egypte 4, en Turquie 4, en Tunisie 2, dans les Tndes anglaises 7, en Chine 2, à Madagascar 2, à New-York 23, à Baltimore 11, à Montréal 30, en Californie 6, dans l'Equateur 9 ; l'Italie possédait 22 maisons, la Belgique 45, etc.

A cette même époque, les Frères avaient en France, y compris les colonies, 1078 maisons, 9 809 maîtres et 284 729 élèves.

Le total général était :

Frères 12 008

Classes 7 767

Elèves 355 752

Dans le département de la Seine, seul, l'Institut possédait î)6 établissements, avec des classes de dessin industriel, pour les adultes, telles que celle de la rue Montgolfier qui comptait 900 élèves, bronziers, sculpteurs, ornemanistes, etc.

III. Méthodes et direction pédagogiques. — Dans ce vaste ensemble d'établissements scolaires, quel système pédagogique avait prévalu? Quelles méthodes y présidaient à la direction des esprits?

Dans les premières années de la Restauration tout était machine de guerre. A peine peut-on comprendre aujourd'hui que, transformées par la baguette magique des partis, élevées au rang de luttes de tribune et de presse, les querelles de deux modes d'enseignement missent en péril la paix des écoles et y fissent pénétrer le souffle enflammé des haines politiques.

Certes l'enseignement mutuel1" et l'enseignement simultané étaient fort innocents par eux-mêmes des gros mots qu'on échangeait en leur nom. Ils ne méritaient assurément

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Mais derrière renseignement mutuel se cachaient l'hostilité contre l'influence religieuse ou, du moins, les protestations de l'esprit laïque contre les projets menaçants que l'opinion libérale attribuait au clergé. Derrière l'enseignement simultané, au contraire, apparaissait une association forte par ses œuvres traditionnelles et par l'esprit de corps, l'association des Frères des écoles chrétiennes.

Les Frères, en effet, n'avaient jamais cessé d'appliquer le mode simultané dont l'abbé de La Salle avait été le créateur.

Rompant avec la routine invétérée du mode individuel, le seul connu dans les siècles précédents, M. de La Salle avait divisé les écoles en plusieurs classes distinctes, et établi, dans chaque classe, trois divisions en rapport avec le programme de l'enseignement, le nombre et la force relative des élèves, « la division des plus faibles, celle des médiocres, et celle des plus capables. »

« Chaque ordre de leçons, disait le vénérable novateur, aura sa place assignée dans l'école... Cependant tous les écoliers d'un môme ordre recevront ensemble la leçon. L'instituteur veillera avec soin à ce que tous soient attentifs, et à ce que, dans la lecture, par exemple, tous lisent à basse voix ce que le lecteur lira à haute voix. Il interrompra, de temps en temps, le lecteur, pour

faire lire à d'autres quelques mots, en passant, pour les surprendre et s'assurer qu'ils suivent attentivement, a Des règles analogues furent données dans la Conduite des écoles pou l'orthographe, l'arithmétique, le catéchisme.

Cependant, n'était-il pas possible, en certains cas, et pour certaines matières d'enseignement, de distinguer des parties où l'intervention personnelle du maître n'était pas absolument et constamment nécessaire ; où l'action directe de l'instituteur pouvait être secondée, sinon suppléée, par la collaboration judicieuse d'un élève particulièrement capable, considéré comme assistant? D'après ce principe, tout frère fut autorisé à s'adjoindre, en cas de besoin, un ou deux des premiers élèves dans chaque division pour exercer, envers leurs camarades, la fonction de répétiteur.

Cette alliance préventive des procédés d'enseignement simultané et de certaines pratiques de ce qu'on appela plus tard l'enseignement mutuel; ce rôle de surveillance attribué à Yécolier inspecteur élevé, par moments, en l'absence du frère, à la dignité de maître, tout cet ensemble ne constituait-il pas, un siècle à l'avance, la combinaison efficace et rationnelle qu'après échange d'invectives plus burlesques que meurtrières, les deux modes ennemis devaient adopter, de guerre lasse, sous le nom de mode mixte ? Et quand Bell et Lancaster présentèrent avec fracas à l'admiration de théoriciens naïfs les procédés décorés de leurs noms, cette nouveauté, en ce qu'elle avait de raisonnable, ne datait-elle pas de cent cinquante ans?

Tel fut, dès l'origine, le système dont se trouva doté de toutes pièces l'Institut des frères des écoles chrétiennes par le génie pratique et le bon sens inventif d'un éminent réformateur.

L'Institut put se féliciter d'être resté obstinément fidèle aux prescriptions de M. de La Salle lorsqu'en 1836, rendant compte de ses études sur l'enseignement primaire en Hollande, M. Cousin rapporta ce jugement des autorités scolaires d'Amsterdam : « Nous regardons l'enseignement mutuel comme une méthode absolument insuffisante. Ce n'est pas un système fait pour des êtres moraux et intelligents ; et nous ne nous croyons pas le droit de l'appliquer à une école de pauvres plus qu'à toute autre école » (p. 63). Voilà qui était de nature à refroidir quelque peu l'enthousiasme des pédagogues improvisés qui avaient célébré dans l'enseignement mutuel « une méthode qui n'exige qu'un surveillant au lieu de maîtres; où le nombre des élèves n'a d'autre limite que celles de l'emplacement ; où la dépense est la dixième partie des frais habituels, et le temps le tiers de la durée des études ordinaires ; où tous les enfants arrivent au môme degré de savoir; où pas un moment n'est perdu, pas une punition corporelle infligée; où l'espoir des récompenses remplace la crainte de la peine, et où la peine la plus forte est le blâme du public. » (Précis de l'établissement et des progrès de la nouvelle méthode d'enseignement élémentaire, 1816.)

« 11 est assez curieux, continuait M. Cousin, d'entendre à Amsterdam un ministre protestant, un quaker et un philosophe s'accordant à faire l'éloge de ces pauvres Frères qui font tant de bien, et qu'un fanatisme d'un nouveau genre essaie en vain de flétrir sous le nom do Frères ignorantins. »

Dans son Tableau de l'enseignement primaire de 18o7 à 1817, M. Gréard, de sa plume nette et précise, a retracé la conversion, dont il fut le promoteur, des écoles mutuelles de Paris en écoles simultanées. « Tandis que. dt-il. aucune école congréganiste, sauf deux, ne possédait moins de trois classes, quatre-vingts écoles laïques sur cent quatorze étaient restées avec une ou deux classes

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Les partisans de renseignement mutuel ne se faisaient plus guère illusion. On ne le défendait plus; mais on continuait à le pratiquer. »

La question ne pouvait être résolue que par la transformation du régime même des études ; c'est cette transformation qu'accomplit V organisation pédagogique inaugurée en 18(>7.

M. de La Salle avait posé en principe : 1° qu'on doit enseigner par raison, c'est-à-dire en faisant taire aux élèves une étude réfléchie des idées exprimées par les mots; 2° qu'il faut les exercer à chercher eux-mêmes et à découvrir les vérités qu'on veut leur faire acquérir: 3° comme conséquence, que le maître doit avoir soin de beaucoup interroger.

« Que le frère, dit l'éminent éducateur, se garde d'aider trop facilement les élèves à répondre aux questions qui leur sont proposées ; mais qu'il les habitue à chercher avec ardeur ce qu'il sait qu'ils peuvent trouver eux-mêmes. Il les persuadera qu'ils retiendront mieux les connaissances qu'ils auront acquises par un effort persévérant. Il ne se contentera point de leur donner l'énoncé des questions ou des problèmes qu'ils auront à résoudre, il les obligera à en inventer d'autres eux-mêmes, selon leur capacité. »

Et encore :

« Le maître ne parlera pas aux élèves, comme en prêchant, mais il les interrogera par plusieurs demandes et sous-demandes, afin de leur faire comprendre ce qu'il veut leur enseigner. »

Sous le nom d'orthographe, la Conduite des écoles comprend un cours très complexe embrassant les éléments de l'orthographe proprement dite, de la grammaire, de la rédaction d'actes civils et de la correspondance commerciale ; et le réformateur fait cette recommandation pratique : « Après qu'ils auront copié pendant quelque temps les modèles divers qu'on leur a expliqués, le maître obligera les élèves à composer et a écrire eux-mêmes des promesses, des quittances, des marchés d'ouvriers, des mémoires d'ouvrages, de marchandises livrées ou reçues, des devis, etc. ;... il leur fera aussi écrire ce qu'ils auront retenu des cours qu'on leur aura faits. »

Le principe étant établi que les enfants doivent être enseignés par raison, il était naturel que M. de La Salle imposât cette réforme primordiale de remplacer pour les élèves le livre écrit en une langue qu'ils ne comprenaient pas, c'est-à-dire en latin, par un livre écrit en français. Un usage immémorial prescrivait le psautier latin dans les écoles comme premier livre de lecture, et les solitaires de Port-Royal avaient tenté vainement de s'en affranchir. M. de La Salle eut à triompher, sous ce rapport comme sous mille autres, de résistances opiniâtres; il y réussit. « La lecture du français, écrivait-il, peut seule aider les maîtres à développer l'intelligence ; les ouvrages latins ne renferment pour eux qu'une lettre morte; ils n'ont à s'en servir que pour suivre les offices de l'église. Lorsqu'ils lisent en français, ils peuvent, au contraire, utiliser leurs loisirs, dans leur famille, par de bonnes et fructueuses lectures. »

Le fondateur de l'Institut a donc donné à l'instruction populaire sa langue naturelle ; et cette lutte prolongée contre l'idiome des érudits et des clercs, au profit de la langue nationale, explique cette prescription absolue insérée dans les statuts de l'ordre :

« Les frères qui auront appris la langue latine n'en feront aucun usage dès qu'ils seront entrés dans la société. Il ne sera permis à aucun frère d'enseigner le latin à qui que ce soit. »

C'est sans doute en raison de cette « ignorance » voulue et systématique de la langue latine que les disciples de l'abbé de La Salle ont été désignés souvent par le nom de Frères ignorantins, porté

à l'origine par les frères de Saint-Jean de Dieu. A l'interprétation que certains adversaires ont faite parfois de ce mot, les propugnateurs de la langue française dans l'école ont pu se contenter, en tout temps, de répondre par un sourire.

C'est à la faveur de ces idées, et sous l'impulsion de ce souffle novateur, que l'Institut de M. de La Salle a opéré ses conquêtes. Sur deux points considérables de la science et de l'art pédagogiques, il a été, disons-le, à la tête du progrès moderne ; nous voulons parler des innovations qu'il a introduites dans l'enseignement du dessin et dans celui de la géographie.

Tout le monde sait ce que doit le dessin, dans les écoles, à cette méthode du frère Victoris « par laquelle les Frères, a écrit M. Buisson dans son Rapport sur V Exposition universelle de Vienne, sont arrivés à élever le niveau de l'enseignement, à en régulariser la marche, à en faire profiter la masse, et non plus seulement l'élite des élèves ; » méthode qui expliquait, aux yeux du professeur Langl (Rapport officiel autrichien sur l'enseignement de l'art industriel), « la supériorité incontestable des travaux d'élèves exposés à Vienne par les écoles congréganistes. »

Tout le monde sait aussi que c'est un membre de l'Institut des Frères qui a présenté et vu couronner au Congrès international de géographie à Anvers, en 1871, à l'exposition de Vienne, en 1873, et au Congrès international de Paris, en 1875, la première carte écrite en français où l'on ait mis à la portée de l'enseignement primaire les procédés hypsographiques, en même temps que des notions précises sur la géographie physique, agricole, économique. Après M. Levasseur, M. Buisson a loué l'Institut « d'avoir entrepris résolument cette transformation des méthodes primaires », et hautement applaudi à l'hommage rendu par le jury viennois au frère Alexis, « à qui revient l'honneur d'avoir le premier osé faire pénétrer dans l'école populaire un ensemble de procédés rigoureusement scientifiques. » (Rapport sur l'Exposition de 1 ienne, p. 200.)

Faut-il s'étonner que cet esprit d'initiative hardie ait enfanté des œuvres multiples, et qu'il vivifie, en se diversifiant selon les temps, les lieux et les besoins, toujours fidèle pourtant à son origine, une foule de créations dont les noms sont répétés chaque jour : hautes écoles de commerce, d'industrie, d'administration, de préparation aux écoles spéciales, telles que l'établissement de Passy, le collège de Manhattan à New-York, la grande maison d'Halifax, au Canada; pensionnats d'enseignement primaire et d'arts techniques et agricole, comme la maison de Marseille, comme Saint-Nicolas (à Vaugirard, Issy et Igny) ; demi-pensionnats de classes commerciales, comme la maison de la rue Saint- Antoine à Paris, etc.? Ces fondations sont des types auxquels l'étranger rend hommage et qu'il ne se lasse pas d'étudier pour tenter d'en reproduire les traits essentiels. Récemment, des délégués du gouvernement prussien et des commissaires des bureaux de commerce anglais visitaient Passy et Saint-Nicolas; et, après étude approfondie, déclaraient qu'ils n'avaient rien à mettre en regard dans leurs pays respectifs ; récemment encore, et à un autre point de vue, M. Gabriel Charmes écrivait de Syrie au Journal des Débats : « Les Frères des écoles chrétiennes sont nos pionniers en Orient. Ce sont eux qui défrichent le terrain où notre civilisation poussera. »

Cette activité do l'Institut rend seule raison de certains résultats spéciaux qu'il serait injuste de méconnaître. Dans une période de trente années, de 1848 à 1878, sur 1 445 bourses mises au con-

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cours, pour les écoles d'enseignement primaire supérieur, par la ville de Paris, I H8 places ont été données aux élèves des Frères. En 1878, année du dernier concours auquel ceux-ci ont pu prendre part , sur 339 concurrents déclarés admissibles, 2i? appartenaient aux écoles de l'Institut, et sur les ;»0 premières places, les Frères en obtenaient 34.

On a objecté aux Frères que ces résultats n'étaient point un argument décisif, parce que le concours était fait pour des élèves de choix, et que probablement, les têtes de classe étaient façonnées au détriment du corps. Les Frères ont répondu que la constance du succès impliquait l'égalité des soins pour l'ensemble des classes ; ils ont donné comme preuve les résultats des examens pour le certificat d'études. En effet, ont-ils dit, chiffres en main, de 1869 à 1877, la moyenne des certificats, pour les écoles laïques, est de 5.76; elle est de 12.72 pour les écoles congréganistes. Et ils ont cité ce passage d'un rapport de M. Gréard : « Si le concours des bourses est l'épreuve de Vélite, l'examen du certificat d'études est l'épreuve de la moyenne. Ici, point de préparation spéciale. C'est par un progrès naturel, sans autre effort que celui d'une application de chaque jour, que les élèves peuvent arriver au couronnement de leurs études. » (Rapport au préfet de la Stine, 25 septembre 1875.)

L'ensemble des faits ci-dessus exposés est de nature à justifier l'attention que tous les amis de l'éducation populaire n'ont cessé d'accorder, — défenseurs ou adversaires, — à l'Institut fondé, il y a deux cents ans, par le pédagogue illustre dont le nom doit être placé en tête des organisateurs de l'enseignement primaire en France et en Europe. De tels succès, mieux encore aujourd'hui qu'au moment de l'élaboration de la grande loi de 1833, ont leur explication, pour une large part, dans ces observations du haut fonctionnaire de l'Université qui fut chargé par M. Guizot de dresser le Tableau de l'instruction primaire dans notre pays : retraçant la vie du frère des écoles chrétiennes, M. Lorain écrivait, il y a cinquante ans : « Les dissipations du monde, le soin de son avenir, le désir de la renommée ne lui font nul souci. Le maître auquel il obéit l'envoie, il arrive. Des lettres le rappellent, il est prêt. En tout, il accomplit son œuvre, comme s'il avait à faire sa réputation et sa fortune ; et cependant, les revenus de l'école ne passent même pas par ses mains, et les plus brillants succès peuvent-ils toucher un homme qui a renoncé à son nom ? Certes, frère Euthyme , ni frère Amphyloque ne visent point à la gloire, et jamais vœux plus humbles ne furent plus religieusement accomplis. Et le novice qui veille aux «oins domestiques près de ses deux compagnons, là-bas, à l'extrémité de la France, devers les Alpes ou les Pyrénées, et le supérieur qui tient ici dans sa main tous les fils de la communauté, qui commande une milice organisée dans toute la France, tous portent un manteau de même laine, un chapeau de môme feutre, et se saluent : Mon frère » (p. 80).

Ouvrages à consulter. — Conduite des écoles chrétiennes, publiée en 1720; édition de 1863, avec une lettre du frère Philippe. — Avis aux Frères sur plusieurs objets d'enseignement (MS). — Vie de M. de La Salle, par le P. Garreau, 2 vol. in-12°, 1825. — Vïe de J.-B. de Lt Salle, fondateur de l'Institut des Frères, par un membre de cet Institut, 2 vol. in-8°, 1876. — Essai sur l'instruction publique, et particulièrement sur l'instruction primaire par M. le conseiller A. Rendu, 3 vol. in-8°, 1819. — On mot sur les Frères des écoles chrétiennes, par le memt, 1839. — L'Institut des Frères et les nouvelles écoles à ta Lancaster, lettre à M. le comte de Chabrol, 1817. — Question importante, pi\r M. Dubois, théologal d'Orléans, 1817. — La Vérité sur l'enseignement mutuel, 18 21. — M. Am-

broise Rendu et l'Université de France, par Fjig. Rendu, in-8°, 1860. — Vie du Frère Philippe, par Poujoulat, 1375.

[Eugène Reuda.] FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES DU FAUBOURG SAINT- ANTOINE. — La Communauté des Frères des écoles chrétiennes du faubourg Saint-Antoine a été fondée en 17 12 par j l'abbé ïabourin, curé de Sainte Marguerite, o en I vue du soulagement intellectuel et religieux | des enfants pauvres. » L'exemple de M. de La Salle détermina cette création, dans laquelle ' l'abbé Tabourin obéit à une direction d'idées particulière et se rattacha aux traditions de « messieurs de Port-Royal ». La Communauté se distingua par ce trait spécial qu'aucun vœu n'y était prononcé, « les Frères, disent les statuts, pouvant quitter leur ministère quand ils le jugent à propos» ; ils étaient envoyés « isolément, s'il y avait lieu, dans les paroisses de la ville et de la campagne. »

Le système pédagogique de la Communauté reposait sur les mêmes principes que celui de Y Institut de J.-B. de La Salle :

Groupement des élèves selon le degré de leur instruction ;

Simultanéité des services pour les élèves d'une même mission ; Uniformité des livres et des leçons ; Emploi habituel et régulier des élèves les plus instruits, « et qui savent le mieux se faire obéir », pour seconder l'instituteur, sous les titres de sous-maîtres, censeurs, secrétaires, conducteurs, bibliothécaires, portiers, etc. Le portier « est chargé d'ouvrir et de fermer la porte au besoin ; de voir si les mains des enfants entrants sont bien lavées, si leurs ongles sont coupés, et leurs cheveux bien peignés. »

Le but de la Communauté était de former « de bons citoyens et de bons chrétiens, en les instruisant des règles de la vie chrétienne et des devoirs de la vie honnête. » Pour y parvenir, c« les maîtres doivent s'appliquer à étudier les inclinations des enfants, à développer leur raison, à former leur jugement et leurs mœurs : ils doivent les accoutumer à faire réflexion sur eux-mêmes, à comparer leurs actions avec leurs devoirs, à écouter la vérité en rentrant dans leur propre cœur, à concevoir le mépris du monde et de ses variétés. » (Règle des écoles, art. 10.)

Supprimée en 1792, comme toutes les associations enseignantes, la Communauté se rel- va en 1803. Portalis venait de provoquer la reconstitution des congrégations de femmes vouées à l'enseignement et aux services hospitaliers : « il est expédient, disait-il, d'autoriser les associations utiles...:.. C'est une chose admirable, en France, que de voir naître et prospérer une foule d'établissements qui n'ont besoin que de n'être pas contrariés. » (Rapports au premier consul, du 2 pluviôse an XII et du 13 prairial an XIII.) Profitant de ces dispositions, les Frères Saint Antoine relevèrent à Paris 17 écoles et rouvrirent leur maison mère rue Saint-Jacques. Ce fut là que, recueillant les inspirations de Port-Royal des Champs, le supérieur général, frère Hureau, reconstitua une œuvre qui ne reçut que peu de développements ; les ressources de la Communauté se bornaient à une part de revenus d'un fonds qui, légué par le célèbre Nicole, avait été fidèlement transmis d'héritiers en héritiers, sous le nom de boite' à Pcnette. [Eugène Rendu.]

FRÈRES DE L'INSTRUCTION CHRETIENNE, DUS DE LAMENNAIS. — Fondée a Ploftrmel (Morbihan) par l'abbé J.-M. de Lamennais, frère du célèbre publiciste; autorisée le 1er mai IS'2'2 pour les cinq départements ue l'ancienne Bretagne, cette congrégation fut. pendant près de trente années, l'instrument le plus efficace, ou pour mieux dire,

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