‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 509 sur 547 · GRÈCE MODERNE · texte numérisé non relu

GRÈCE MODERNE

La Guilletière ou plutôt lo correspondant de M. Guillet, en rendant compte d'une visite qu'il fit vers cette époque à une école d'Athènes, nous donne de précieux renseignements sur une sorte de méthode d'enseignement. « Nous trouvâmes, dit-il, une trentaine déjeunes enfants assis sur des bancs et leur régent à leur teste, qui leur montroit à lire... Il se leva et nous fit grande civilité; la nation n'en est pas avare ; le janissaire le pria de ne point interrompre ses leçons, pour nous en faire voir la méthode, que je trouvai très ingénieuse. Il s'en faut bien que la nostre s'en approche, car le maistre pouvait faire lire toute sa classe à la fois, sans confusion et d'une manière à tenir toujours chaque écolier attentif à ce que les autres lisoient. Ils avaient à la main chacun un livre semblable, et si, par exemple, il y avait trente écoliers, il ne leur donnait à lire que trente mots d'un discours continu, le premier ne lisant que le premier mot, le second que le second et ainsi de suite. Et si chacun lisoit correctement son mot, il leur en faisoit lire encore trente ; mais si quelqu'un venoit à manquer, il estoit incontinent repris par l'écolier d'après, qui estoit exact à l'observer, et celuy-cy estoit encore observé par le plus proche, chacun se renvoyant le mot jusqu'à ce que les trente mots fussent lus ; de sorte que les trente écoliers estoient toujours en haleine prests à se reprendre, chacun se piquant d'honneur d'estre plus habile que son compagnon ; et la leçon d'un particulier devenoit une leçon commune où il se mesloit une continuelle émulation. Mais, pour empêcher que chaque écolier n'éludast cet ordre en se préparant seulement à son mot particulier, l'ordre des places n'étoit pas fixé pour toujours, et celuy qui, à une leçon, avoit été placé le premier, estoit mis dans un rang différent à une seconde. Voilà comment il ne falloit qu'une leçon pour toute une classe, quelque nombreuse qu'elle fust. Et ce qu'il y avoit encore de commode pour le maistre, c'est que les écoliers n'étoient pas obligés de venir tour à tour lire auprès de luy, car chacun d'eux étoit le précepteur de son compagnon. »

Malgré la défectuosité des méthodes et le cadre restreint des connaissances élémentaires, les élèves étaient obligés d'apprendre quelque chose. Les punitions étaient très sévères. Au-dessus du fauteuil de l'instituteur on voyait suspendue la férule (phalangas), cruel instrument de discipline pour les étourdis et les paresseux; on infligeait en outre le piquet simple ouaggravé par la génuflexion, par l'obligation de tenir un poids plus ou moins lourd à bras tendus, le crachement sur la figure, le noircissement et la bastonnade.

Lorsqu'en Europe et surtout en France l'instruction populaire fut améliorée par l'introduction de la méthode de Lancaster, les Grecs furent des premiers à l'introduire dans leur enseignement. On considérait alors l'enseignement mutuel comme un bienfait du ciel pour les écoles communales qui ne possédaient pas de ressources suffisantes. En 1817, Georges Cléoboulos de Philippopoli, qui avait fait ses études à Paris, devint le promoteur de l'enseignement mutuel chez les Grecs. Il composa des tables de lecture, imprimées à Paris, qui attirèrent l'attention des vulgarisateurs de ce mode d'enseignement en France.

Deux écoles mutuelles, l'une de garçons, l'autre de filles, furent instituées à Athènes en 1818 par la « Société des Philomuses »; d' autres furent fondées à Délos, Saint-Pierre, Patmos, Syros, Tripolitza, Nauplie et dans certaines villes des provinces grecques de l'Empire ottoman. La méthode lancastrienne fut introduite en 1819 dans les écoles des Iles Ioniennes sous l'inspection de M. Athanase Politis, ainsi que dans celles de Jassy, de Bucharest et d'Odessa et dans les colonies grecques de

l'Europe. Mais ces établissements étaient peu nombreux; la plupart des écoles élémentaires, situées loin des grandes villes et n'ayant à leur tête qu'un maître ignorant, demeuraient dans la même situation.

Pendant la guerre de l'indépendance, le gouvernement provisoire essaya, malgré tous les malheurs qu'il avait à supporter, d'organiser systématiquemont l'enseignement primaire dans les quelques provinces délivrées du joug ottoman ; il s'efforça d'abord d'y introduire partout le mode mutuel. En

1824, dans un rapport de la commission instituée pour organiser l'instruction publique, nous lisons ce qui suit : « Pour l'instruction du pays et son bonheur, trois degrés d'enseignement sont nécessaires : l'instruction primaire et populaire, l'instruction secondaire ou classique, et l'instruction supérieure. Mais comme dans les temps malheureux que nous traversons il est impossible d'établir ce large plan d'enseignement, il suffit, pour le présent, d'organiser le premier degré et d'introduire partout la méthode mutuelle, qui est utile, nécessaire même, et qui se donne à peu de frais, tant pour le gouvernement que pour l'élève. Pour atteindre ce but, il faut fonder une école normale mutuelle à Argos, où seront admis et instruits des jeunes gens capables de pouvoir, après avoir complété leurs études, enseigner dans les villages. Par ce moyen, l'école modèle sera comme une grande source d'où découleront les ruisseaux d'enseignement mutuel. » En effet, quelques villages eurent, tout de suite, des écoles mutuelles. En

1825, l'inspecteur de l'instruction publique nous donne dans son rapport les détails suivants : « A Athènes il y a deux écoles centrales de l'enseignement mutuel; dans l'île de Tinos, une; dans l'île d'Andros il y a, dans trois endroits différents, trois écoles d'enseignement mutuel; il y a une école mutuelle dans l'île de Patmos ainsi que dans d'autres lies des Cyclades et desSporades. A Tripolitza, à Astros, Saint-Pierre, Vitina, Dimitzana, Stemnitza et à Langadia il y a également des écoles mutuelles, ainsi qu'à Missolonghi. » Quelquesunes de ces écoles comptaient un grand nombre d'élèves; mais elles manquaient de tout ce qui est nécessaire pour l'application de la méthode, tableaux, ardoises, plumes, crayons et modèles d'écriture. La guerre, qui continuait toujours, ne laissait pas à ces écoles le temps nécessaire pour se développer, ni à l'instruction populaire celui de se répandre. En 1828 le premier ministre de l'instruction publique, M. Soutzos, déclare que « tous ces projets de lois furent accueillis favorablement par le corps législatif du gouvernement provisoire, mais que rien de sérieux n'a été fait jusqu'à présent. » Mais nous rencontrons de 1828 à 1830 des mesures plus efficaces prises par le premier président de la Grèce, Jean Capodistrias de Corfou. C'est à celui-ci que sont dus l'organisation et le développement de l'enseignement populaire pendant cette époque de transition. « On essaierait en vain, dit-il, de régénérer un peuple sans l'éducation morale ; et l'espoir de la Grèce est dans l'éducation des enfants. » Il considérait l'enseignement primaire comme la base solide de la régénération du peuple. M. Dutrône, philbellène français, Jean Cockonis et Mustoxidis sont les trois hommes qui ont soutenu par leur intelligence et leurs connaissances les efforts de Capodistrias. Ainsi, au lieu de l'école normale primaire qu'on avait voulu fonder à Argos, ils en installèrent une à Egine, où était alors le siège du gouvernement. Un philhellène distingué, M. Eynard, mita la disposition de Capodistrias 50 000 francs pour bâtir cette école. On avait traduit le Manuel des écoles élémentaires d'enseignement mutuel de M. Sarazin, professeur du cours spécial d'enseignement mutuel fondé par la ville de Paris.

Page 1