‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 514 sur 547 · GUE11LIN (L'ABBÉ · texte numérisé non relu

GUE11LIN (L'ABBÉ

une des consonnes fortes de notre langue : />, f, m, t, s, ch, k, n, l, r; et sous ces consonnes les voyelles suivantes : a, é, o, ou, eu, i, aï, eï, oi, è. Chaque chiffre correspond ainsi à une consonne €t à une voyelle.

Chaque mot étant représenté par un nombre, les chiffres correspondant aux consonnes en forment le corps invariable. Les voyelles, qui n'ont d'autre fonciion que de faire sonner la consonne, se suppriment dans l'écriture.

On voit les avantages de ce système : les 1 500 mots-racines, exprimés par des chiffres que chacun connaît, sont écrits de la môme manière en tout pays. Une méthode mnémonique permet d'apprendre assez rapidement la signification de ces 1 500 mots.

Les mots dérivés se forment au moyen de certaines terminaisons, uniquement exprimées par des voyelles, qui s'ajoutent aux mots-racines, et qui dans l'écriture se placent, en petits chiffres, à la suite et au-dessus des mots. Les modifications de genre, de nombre, de personne, de temps, de mode, sont exprimées par d'autres petits chiffresvoyelles, qui se placent devant le mot, un peu au-dessus; en sorte que le radical conserve son invariabilité arithmétique.

Il est dans la destinée d'une langue universelle de n être jamais sue que par celui qui l'invente. Mais nous engageons les personnes qui s'occupent de ces curiosités scientifiques à rechercher la brochure de M. Grosselin •. elles verront que la grammaire complète et le dictionnaire complet de la langue universelle sont contenus dans 24 pages d'impression.

En 1848, M. Grosselin se rallia aux principes de liberté proclamés par la révolution de Février. Voulant contribuer à ramener le calme dans les esprits, après cette crise violente, il fit paraître sous forme d'affiche un journal hebdomadaire, intitulé Justice et charité, avec cette épigraphe : « La loi de charité veut que chacun se dévoue pour le bonheur de tous. La loi de justice veut que tous se dévouent pour le droit de chacun. »

Ce journal n'eut que deux numéros. Dans les temps de troubles, les voix honnêtes sont vite étouffées par les clameurs des partis extrêmes.

En 1851, à la veille du coup d'État, M. Grosselin publia sous ce titre : Cherchez et vous trouverez, quelques essais de morale et de politique populaires. Il y recherche quelles sont les causes du malaise social et quels seraient les remèdes à y apporter. Lamartine fut vivement frappé de cet opuscule, et lui consacra un long article dans le Pays, journal dont il avait la direction politique.

Lors du coup d'État, l'Assemblée nationale mit en accusation le Président de la République et institua la haute cour de justice qui devait le juger. Au moment où la salle fut envahie par le général Bosquet et sa troupe, la minute de ce décret, signée du président et des secrétaires, fut confiée à M. Grosselin, qui la conserva pendant plusieurs mois.

Privé de ses fonctions de sténographe-réviseur, M. Grosselin reporta toute son activité sur les améliorations à, introduire dans les méthodes d'enseignement. Devenu membre du Conseil d'administration de la Société centrale d'éducation pour les sourds-muets, il entra en relation avec les professeurs de l'Institution nationale, et se mit au courant des procédés de l'abbé de l'Épée. Mais il comprit bientôt que la langue mimique, quand on veut l'apprendre complètement, est aussi difficile que toute autre langue ; puis c'est une sorte de langue étrangère que comprennent seuls eeux qui y sont inities. Il chercha un moyen de parler avec les doigts, applicable à la langue maternelle, et il inventa un alphabet qu'il appela phonodactylologique.

Dans cet alphabet, comme dans son système de langue universelle, M. Grosselin donne une valeur numérale à chacune des lettres, soit voyelles, soit consonnes, qu'il disposait ainsi :

rnnçnnnp. (faibles : 6, v, m, dt z, j, g Wur), n, l, r consonnes (forte3 . ^ ^ W| î% f> rtj k> gn% iUf r<

Voyelles (fortcs . ^ ^ ^ eUf é> ye

On représente ces lettres en montrant le nombre de doigts auquel correspond le consonne ou la voyelle. Chaque doigt a la valeur d'une unité ; le pouce vaut 5. Au moyen de cette combinaison, il est facile de représenter, d'une seule main, les nombres do 1 à 9. De convention, le petit doigt, montré seul, représente le nombre 10. On tourne vers la personne à laquelle on parle le dedans de la main pour les consonnes , le dessus de la main pour les voyelles.

Ce langage lutte de vitesse avec la parole, et comme il n'a pas égard à l'orthographe des mots, il peut mettre les parents, même illettrés, en état de commencer l'éducation d'un enfant sourdmuet dans sa langue maternelle.

Cette méthode, exposée par M. Grosselin dans plusieurs conférences, laissa les auditeurs assez froids. On trouva le procédé ingénieux, mais peu pratique.

M. Grosselin ne se découragea pas. C'est en 1861 qu'il apporta à son système de parler la langue française avec la main le perfectionnement qui en a fait une méthode propre à être employée aussi bien pour l'instruction des enfants doués de tous leurs sens que pour celle des enfants sourds-muets.

Cette méthode, à laquelle il donna le nom de phonornimie * , qui peut se traduire par la.mimique du son,M. Grosselin en fit l'essai, d'abord dans sa famille, puis à l'asile de la rue Berthollet, où elle eut un plein succès. Il en fit aussi un essai dans l'asile annexe du Cours pratique des salles d'asile, rue des Ursulines ; et là encore, la méthode réussit au gré de ses désirs .

Désormais convaincu de la bonté de la méthode phonomimique aussi bien pour l'enseignement de la lecture aux enfants doués de la parole que pour l'instruction adonner aux sourds-muets, AI. Grosselin se dévoua à la propager. Avec l'autorisation du ministre de l'instruction publique, il la porta dans plusieurs écoles normales des départements. A l'Exposition universelle de 1867, il installa, dans un pavillon spécial, une véritable écolo, fréquentée par les enfants des exposants et par des enfants qu'on y amenait de la salle d'asile de la rue Berthollet. Là, pendant cinq mois, on put voir M. Grosselin dirigeant la classe, et démontrant aux visiteurs les divers procédés employés par lui pour l'enseignement de la lecture et pour 1 éducation des sourds-muets. Le jury lui décerna une médaille d'argent.

En 1866, M.Gr.jsselin avait fondé la Société pour l'enseignement simultané des sourds-muets et des entendants-parlants. Cette société, dont les débuts furent modestes, poursuit son œuvre avec persévérance. Au mois de mai 1875, elle a été reconnue établissement d'utilité publique.

M. Grosselin s'est éteint le 5 janvier 1878, après une courte maladie. [A. L. Bourguin.J

Guatemala. — V. au Supplément.

GUERLLN (l'abbé). — Michel-Benjamin Guerh'n naquit à l'Isle-d'Albi (Tarn) le 2 décembre 1805. Après avoir fait de brillautes études au séminaire d'Albi, il fut nommé aumônier au collège de Laval, où il ne tarda pas à se distinguer. Esprit libéral et élevé, l'abbé Guerlin manifesta de bonne heure un vif intérêt pour les classes populaires, et, philosophe généreux, il comprit le rôle bienfaisant de l'instituteur primaire. Dévoué sans restriction

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à la cause de l'Université, M. Guerlin pensa que le meilleur moyen de la bien servir était de faire pénétrer dans le moindre village, avec des instituteurs bien préparés, les idées modernes qu'il savait si bien inculquer à ses élèves. Aussi fut-il heureux d'obtenir la direction de l'école normale de Laval dès sa fondation et de présider, en quelque sorte, à la création de l'enseignement primaire dans la Mayenne. Il devint, en effet, dès ses débuts, le conseiller le plus autorisé des instituteurs. Sous l'heureuse impulsion de l'illustre auteur de la loi de 1833, l'abbé Guerlin et son ami Mazeron, inspecteur primaire, entreprirent de refaire l'éducation professionnelle des rares instituteurs de l'époque, et ils exercèrent sur tous la meilleure influence. Le jeune directeur fut surtout remarquable par un rare bon sens, un esprit pénétrant, un dévouement absolu et un parfait désintéressement. Il soutenait, au besoin, de sa bourse ses chers élèves devenus ses enfants d'adoption, se préoccupant moins encore de leur propre sort que du bien qu'ils devaient faire à la société.

Durant les mauvais jours qu'eut à traverser l'enseignement laïque après 1850, M. Guerlin n'a jamais craint de critiquer les privilèges inouïs autant qu'injustes dont jouissaient les congréganistes. Il sut conserver sa fermeté et son indépendance dans les années de réaction pendant lesquelles on conspirait tout haut pour la suppression des écoles normales.

Jusqu'à sa mort, survenue le 5 avril 1879, M. Guerlin a soutenu le bon combat dans une retraite méritée par quarante-sept années d'enseignement, dont quarante et une passées à l'école normale de Laval. Le Conseil général avait reconnu les services de M. Guerlin en lui votant, à l'unanimité, un complément de pension de mille francs. Un nombreux cortège, où l'on remarquait les principales autorités de la ville et du département et plus de deux cents instituteurs, accompagna cet homme de bien à sa dernière demeure. Ses anciens élèves décidèrent spontanément de lui élever un monument comme témoignage de leur reconnaissance.

M. l'abbé Guerlin était depuis longues années déjà officier de l'instruction publique et chevalier de la Légion d'honneur. [Berson.]

GUEKNON-RANVILLE (Martial-Côme-Annibal- Perpétue-Magloire, comte de). — Homme politique français, né à Gaen, le 2 mai 1787, mort dans son château de Ranville le 28 avril 1866. Il était le second fils d'un gentilhomme normand qui avait servi dans les mousquetaires de la maison militaire de Louis XVI. En 1806, il s'engagea dans les vélites de la garde impériale, mais fut réformé pour cause de myopie. Il étudia alors le droit, et débuta avec succès au barreau de Gaen. En 1814, il se rallia à la cause des Bourbons ; pendant les Gent-Jours, il se rendit à Gand, et organisa une compagnie de volontaires, avec laquelle il tenta, au commencement de juillet 1815, une descente sur les côtes de la Basse-Normandie. Cet acte d attachement à la cause royale le signala aux faveurs du gouvernement de la Restauration : il fut successivement promu au grade de capitaine, puis de chef de bataillon dans la légion du Calvados, puis nommé président du tribunal de Bayeux (1820), avocat général à Golmar (1822), procureur général à Limoges (1823), puis à Grenoble (1820), et enfin placé en 1829 à la tête du parquet de Lyon. Le discours qu'il prononça lors de son installation fut une véritable profession de foi politique, qui attira sur lui l'attention de Charles X. Aussi, lorsque se constitua, en novembre 1829, le ministère Polignac, M. de Guernon-Ranville fut il appelé à en faire partie comme ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique. Ce ne fut pas sans hésitation qu'il accepta

d'entrer au nombre des conseillers de la couronne, car il savait combien ce poste allait être périlleux, et il pressentait les fautes que devait commettre M. de Polignac et qui perdirent la dynastie. Il essaya du moins, dans le domaine qui lui était réservé, de faire quelque bien, et parvint à faire signer au roi l'ordonnance du 14 février 1830, qui, si elle eût été exécutée, aurait hâté de trois ans la plupart des réformes qu'accomplit la loi Guizot.

Nous donnons ci-dessous le texte complet de cette célèbre ordonnance :

« Art. 1. — Les mesures suivantes seront prises pour que les communes du royaume soient immédiatement pourvues de moyens suffisants d'instruction primaire.

» Art. 2. — Les écoles communales seront divisées en trois classes correspondantes aux trois degrés d'enseignement reconnus par l'article 11 de l'ordonnance du 29 février 1816. Ce classement sera fait dans chaque département par le préfet, de concert avec le recteur de l'académie, et présenté à l'approbation du Conseil général dans la session annuelle.

» Art. 3. — Le Conseil général déterminera le minimum des émoluments divisés en traitements fixes et produits éventuels de chacune des trois classes d'écoles.

» Le tableau général de classement des écoles du département sera dressé en trois expéditions, dont l'une sera déposée à la préfecture, la seconde dans les archives de l'académie, et la troisième transmise à notre ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.

» Art. 4. — Ce tableau sera révisé annuellement dans les mêmes formes. Les écoles qui, par l'effet de fondations, donations particulières ou vote nouveau des communes, auraient acquis une importance suffisante, seront élevées, s'il y a lieu, à une classe supérieure.

» Art. 5. — Les conseils municipaux de toutes les communes du royaume délibéreront, dans leur prochaine session ordinaire du mois de mai, sur le moyen de pourvoir à rétablissement et à l'entretien des écoles primaires dont ils auront reconnu la nécessité.

» Dans les cas où les dépenses ne pourraient être couvertes qu'à l'aide d'une imposition extraordinaire, elle sera votée dans les formes prescrites par les articles 39 et suivants de la loi du 15 mai 1818.

» Art. 6. — Les conseils municipaux arrêteront dans cette délibération :

» 1° Le montant des frais indispensables pour le premier établissement de l'école ;

» 2° Le traitement fixe annuel propre à assurer le sort de l'instituteur, en ayant égard aux émoluments éventuels qu'il pourra obtenir des élèves payants;

» 3° Le vote des fonds destinés aux frais d'établissement de l'école, et ceux affectés au traitement fixe de l'instituteur; ce traitement sera voté pour cinq ans ;

» 4° La liste des enfants qui seront admis gratuitement à l'école ;

» 5° Enfin le taux de la rétribution mensuelle à payer pour les enfants qui ne seront pas admis aux leçons gratuites.

» Art. 7. — Lorsqu'une commune n'aura pas les moyens d'entretenir un instituteur, elle pourra s'entendre avec une ou plusieurs communes voisines pour en avoir un en commun. Dans ce cas, chaque conseil municipal votera sa portion contributive aux diverses dépenses, conformément à l'article précédent, et dressera la liste des enfants de la commune qui devront recevoir l'instruction gratuite.

» La distribution des leçons entre les enfanta

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des communes ainsi associées sera réglée d'un commun accord par les maires respectifs, et ce règlement sera soumis à l'approbation du recteur, qui statuera après avoir pris l'avis du comité de surveillance.

» Art. 8. — Les préfets présenteront aux Conseils généraux, dans leur prochaine réunion, outre les tableaux énoncés en l'article ci-dessus, l'état des communes qui auront voté les fonds suffisants pour couvrir toutes les dépenses relatives à l'instruction primaire et de celles qui n'auront pu se charger que d'une partie de ces mêmes dépenses.

«Art. 9. — Vérification faite de ces états, le Conseil général délibérera sur les secours qu'il conviendrait d'accorder aux communes reconnues dans l'impossibilité de subvenir aux frais de leurs écoles, et votera les sommes qu'il jugera devoir allouer à cet effet.

» L'état de répartition de ces sommes, arrêté par le Conseil général, sera transmis au recteur de l'académie et à notre ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.

» Art. 10. — Outre les écoles primaires proprement dites, il sera établi des écoles modèles préparatoires destinées à former des instituteurs.

» Il y aura au moins une de ces écoles par académie.

» Les Conseils généraux délibéreront, dans leur prochaine session, sur l'établissement et l'entretien d'une de ces écoles dans le département même, s'il y a lieu, ou sur la contribution du département aux dépenses de l'école commune, qui sera, autant que possible, placée au chef-lieu de l'académie.

» Les préfets se concerteront avec les recteurs pour préparer les propositions sur lesquelles il conviendra d'appeler à cet égard l'attention des Conseils généraux.

» Art. 11. — Chaque année, il sera porté au budget de l'Etat une somme spécialement destinée à encourager l'instruction primaire; et pendant cinq ans, à partir du 1er janvier 1831, il sera prélevé, pour le même objet, le vingtième du produit de la rétribution universitaire établie par les articles 137 du décret du 17 mars 1808, et 25 et suivants du décret du 17 septembre 1808.

» Art. 12. — Les fonds ainsi formés seront employés par notre ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, d'après l'avis de notre Conseil royal :

» 1° A donner des secours aux communes qui se trouveraient dans l'impossibilité absolue de se procurer des moyens d'enseignement, et principalement à fonder des écoles préparatoires;

» 2° A faire composer, imprimer et distribuer des livres élémentaires ;

» 3° A donner des encouragements et des récompenses aux instituteurs qui se seront distingués par leur aptitude, leur zèle et leur bonne conduite.

» Art. 13. — Un rapport sur l'emploi des fonds sus-énoncés et sur l'état de l'instruction primaire dans toute l'étendue du royaume, nous sera présenté chaque année au mois de janvier, et communiqué aux Chambres.

» Art. 14. — Notre ministre des afiaires ecclésiastiques et de l'instruction publique nous proposera incessamment un règlement général, pour assurer aux instituteurs primaires communaux, au moyen de retenues sur leurs traitements et des autres ressources dont on pourra disposer, des pensious de retraite, lorsque l'âge ou les infirmités les mettront dans la nécessite de renoncer à leurs fonctions, après les avoir exercées un certain nombre d'années déterminé.

» Art. 15. — Notre ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique et notre

ministre de l'intérieur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de la présente ordonnance. »

Les louables intentions dont cette ordonnance rend témoignage furent paralysées par les événements politiques. Le conflit entre le ministère et la Chambre devint bientôt la seule préoccupation de tous les esprits ; et quand ce conflit fut arrivé à l'état aigu, M. de Polignac en brusqua le dénouement en lançant les ordonnances de juillet. Quoiqu'il eût fait au sein du Conseil la plus vive opposition à ces mesures illégales, M. de Guernon- Ranville ne voulut pas avoir l'air de reculer devant le danger, et apposa sa signature à côté de celle de ses collègues au bas des ordonnances. Après la défaite de son parti, l'ex-ministre de l'instruction publique, déguisé en colporteur, fut arrêté aux environs de Tours le 5 août 1830, conduit à Paris et enfermé au donjon do Vincennes. Il comparut devant la cour des pairs en même temps que ses collègues, les anciens ministres de Charles X, et fut condamné comme eux à la détention perpétuelle. Après six années passées au fort de Ham, il fut gracié, et se retira dans sa terre de Ranville, où il passa les trente dernières années de sa vie dans une obscurité volontaire.

L'académie de Caen a publié en 1873 une œuvre posthume de M. de Guernon-Ranville, sous le titre de Journal d'un ministre. Ce sont des notes jetées quotidiennement sur le papier au courant de la plume au sortir des séances du Conseil, et qui présentent un grand intérêt.

GUILLIÉ. — Le Dr Guillié, directeur-général et médecin en chef de l'Institution des jeunes aveugles de Paris, dans les premières années de la Restauration (1814-1821), a publié en 1817 un ouvrage intitulé Essai sur l'instruction des aveugles ou exposé analytique des procédés employés pour les instruire, Paris, 1 vol. in-8. On trouve dans ce» livre des renseignements historiques intéressants, et un exposé de la méthode alors en usage pour l'instruction des aveugles. — V. Aveugles.

GUIZOT (François-Piorre-Guillaume). — Né à Nîmes, le 4 octobre 1787, mort au Val Richer, le 12 septembre 1874; historien, homme d'État, membre de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Académie des sciences morales et politiques, etc.

« Il appartenait, nous dit sa fille, M"" Conrad de Witt, à une famille depuis longtemps protestante et qui, dans les temps de persécution, avait donné des pasteurs au culte du désert. » Son père, avocat distingué, se montra partisan de la Révolution quand elle donna le signal des franchises ; il se prononça contre elle, quand elle devint la Terreur; et, le 8 avril 1794, il portait sa tête sur l'échafaud.

En 1799, M. Guizot fut conduit à Genève par sa mère. De très bonne heure, il se familiarisa avec les langues allemande, anglaise et italienne, en même temps qu'il poursuivait l'étude des littératures classiques et des sciences exactes. Mais, comme il était exigeant envers lui-même, il reprit plus tard le latin et le grec, quand il vint suivre à Paris les cours de l'école de droit (1805).

A Paris, il se trouva seul, séparé pour la première fois de la femme vigilante, aussi invariable dans sa foi que dans sa tendresse, qui fut son conseil et son appui jusqu'au dernier jour. Lesressources dont M. Guizot pouvait disposer étaient d'ailleurs modiques et, pendant plusieurs années, il lui fallut, pour vivre, donner des leçons, auxquelles il joignit successivement le produit de ses traductions et de ses essais littéraires. Ses lettres à sa mère nous renseignent sur cette par-

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tie de sa vie toute de travail, sans nulle trace de détente ni d'agrément. « Je possède, écrit en octobre 1806 ce jeune homme de dix-neuf ans, une chose qui sera peut-être favorable à mes principes, quoique proscrite par le monde : Yentéte- ■ment. Je puis avoir tort ; mais, toutes les fois que je crois avoir raison, l'univers entier n'a aucune influence sur ma manière de penser et, pour la changer, il faut me prouver que je me trompe, ce qui me met daws la nécessité d'être toujours de bonne foi. » Il ajoute que, dût-il passer pour un orgueilleux, il évitera toute discussion avec ceux qui ne lui paraîtraient pas de son avis, car « il y a de la mauvaise foi à discuter, Lorsqu'on ne veut pas se ranger du parti de ceux avec qui on discute. » A peu de distance de là l'expérience devait corriger ces façons trop hautaines. Il importe d'ailleurs d'observer qu'ici M. Guizot entend parler plus particulièrement de ses croyances religieuses, exposées, dès lors, à plus d'une contradiction.

En 18u7, il entrait en relations avec Suard, directeur du Publiciste, et avec l'abbé Morellet ; il était reçu chez Mmc d'Houdetot et chez M™* de Rumford, veuve de Lavoisier. Dans ces salons, royalistes à bas bruit, il se voyait en présence des derniers représentants de ce xvm' siècle, si ondoyant dans ses curiosités, si facile dans ses mœurs, tout pénétré de scepticisme et d'enthousiasme. Quel vis-à-vis plus inquiétant pour ce disciple de Calvin, pour cet élève de Kant et de Herder, que ces amis de Voltaire et de Condillac, chez qui les formes et la grâce mondaine avaient tant d'empire, entêtés, eux aussi, mais dans leur imprévoyance et leur mobilité ?

Evidemment, on éprouva d'abord de part et d'autre quelque surprise, mais elle ne dura qu'un moment. M. Guizot, qui ne céda rien de « ses principes », sut gré à ses nouveaux amis de leur indulgence; et nous sommes autorisés à penser que s'il ne leur emprunta pas sans réserve leurs inclinations politiques, il retint tout au moins de ce milieu aimable, ouvert et gardé, sérieux et mondain, où persistaient le ton, les goûts et le regret d'un monde disparu, des impressions qui devaient exercer, à un moment donné, une influence certaine sur ses déterminations.

Vers le même temps, c'est-à-dire en 1807, il rencontrait pour la première fois MUe Pauline de Meulan, dont les directions affectueuses devaient contribuer à l'assouplir. Le trait délicat qui les rapprocha est trop connu pour que nous le rappelions; leur mariage est du 7 avril 1812. Entre ces deux dates, 1807 et 1812, se placent des années laborieuses pour elle et pour lui, avec des travaux qui complétèrent de jour en jour le crédit de M. Guizot parmi les lettrés, sans qu'on y surprenne encore nulle trace d'un engagement politique.

La première manifestation décisive de ses répugnances, sinon de ses préférences, coïncide avec sa nomination à la chaire d'histoire moderne de la faculté des lettres. Fontanes lui fit entendre, à cette occasion, qu'il se conformerait à l'usage en réservant dans sa leçon d'ouverture quelques paroles à l'adresse de Napoléon; M. Guizot répondit à cette insinuation par un refus (décembre 1812).

L'entrée de M. Guizot à la faculté doit être également retenue pour un autre motif; elle le plaça dans le voisinage de Royer-Collard*,qui fut le chef de cette école doctrinaire, plrs tard si fameuse, et qui devait l'introduire dans le monde officiel en le recommandant en 1814 à l'abbé de Montesquiou pour l'emploi de secrétaire général du ministère de l'intérieur,

Ce fut en cette qualité que M. Guizot prit part à deux actes considérables. En premier lieu, c'est

la loi sur la presse du 23 octobre 1814, précédée de la brochure Quelques idées sur la liberté de la presse, dans laquelle M. Guizot expose ses principes sur ce sujet délicat. Le silence imposé par l'empire est, suivant lui, l'origine d'une partie notable des malheurs du pays. La vérité peut seule restituer à l'esprit public son énergie nécessaire et à la nation la confiance. Il convient seulement de se tracer des limites; car le nouveau gouvernement est d'hier. La seconde mesure à laquelle s'associa le collaborateur de l'abbé de Montesquiou est l'ordonnance du 17 février 1815 qui, sous couleur de décentralisation, était en fait l'abolition de l'Université. Cette ordonnance fut rapportée le 15 août de la même année, et plus tard M. Guizot reconnut lui-même ce qu'elle pouvait renfermer de périls, en ouvrant les voies à des ambitions qui dès cette heure même « cherchaient habilement leur propre puissance dans le progrès de la liberté commune. »

Au lendemain du 20 mars, M. Guizot reprenait son cours à la faculté et il se proposait d'y attendre les événements, quand il y fut surpris par un mandat dont les conséquences devaient peser du poids le plus lourd sur toute sa carrière. M. Royer-Collard, dont il était l'obligé, et ses amis royalistes, se persuadaient que l'entreprise de Napoléon serait suivie d'une nouvelle défaite et d'un retour des Bourbons. La première Restauration avait commis des fautes signalées, et il y avait tout lieu de craindre que Louis XVIII, assiégé en Belgique par les ultras, ne se laissât emporter par eux, auquel cas c'était la suppression de tout contrat entre le souverain et le pays, l'ancien régime renaissant, et à bref délai la guerre civile. D un autre côté, les royalistes constitutionnels étaient informés qu'à Vienne les alliés hésitaient entre ces deux partis : un partage de la France, ou la France mise en tutelle sous l'autorité de quelque prince, français ou étranger. En présence d'un semblable dilemme, on jugea nécessaire de contredire par quelque message l'influence du comte d'Artois et de M. de Blacas et d'obtenir contre eux, s'il se pouvait, le maintien des garanties contenues dans la charte. M. Guizot fut désigné pour cette ambassade ; le 23 mai il quittait Paris ; le 1er juin il obtenait à Gand une audience du Hoi ; il rentrait à Paris le 3 juillet, après avoir été témoin du renvoi de M. de Blacas et du rapprochement de Louis XVIII et de Talleyrand, dont le programme reproduit, dans ses passages les plus marquants, celui des doctrinaires.

Une lettre de M. Guizot à sa femme datée de Gand, 4 juin, nous livre son impression du moment. « Il faut voir ce que je vois, écrit-il, pour y croire. Jamais je n'aurais imaginé qu'on puisse être aveugle à ce point. On convient à peu près que les ministres ont été incapables -, mais à quelle ignorance ont tenu les fautes, quelle nouvelle marche faudra-t-il suivre, c'est ce dont on ne s'inquiète pas. Dieu veuille qu'il (Talleyrand) ait assez de fermeté et un désir assez vif de sauver la France pour dire ce que sa position lui permet de dire. » Ces quelques mots nous font connaître suffisamment les intentions de M. Guizot, les obstacles auxquels il se heurta et le résultat incomplet d'une démarche qui, pour être qualifiée comme il convient, comporterait un examen et des développements qui ne sauraient entrer dans, le cadre de cet article. Bornons-nous à rappeler que tandis que M. Guizot remplissait sa mission, M. de Cormenin s'engageait comme soldat et que nous avons de lui ces paroles : o II (M. Guizot) avait alors plutôt le sentiment libéral et j'avais plutôt le sentiment national. » L'écart est là.

Entré au ministère de la justice comme secrétaire général de M. Barbé-Marbois, témoin des

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■excès de la Chambre introuvable et des cours prévôtalcs, M. Guizot sortait du ministère en 1816, pour être nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat. L 'Essai sur l'histoire et l'état actuel de l'instruction publique en France, la brochure qui a pour titre Du gouvernement représentatif et de l'état actuel de la France, sont de cette époque. On retrouve dans ces publications la trace des deux tendances qui seront le fond de la politique constante de M. Guizot : respect du gouvernement établi ; poursuite du progrès dans la légalité. En tous sens, il se prononce pour la liberté, mais à la condition qu'elle soit acquise par le développement des intelligences et par le travail ; la liberté ■et l'autorité ayant ensemble tout à perdre aux révolutions et aux coups d'Etat.

En 1818, M. Guizot était promu conseiller d'Etat; en 1819 il était chargé de la direction des affaires commerciales et départementales au ministère de l'intérieur; mais en 1820 l'assassinat du duc de Berry (13 février) provoque la chute du cabinet Decazes ; Royer-Collard et Camille Jordan combattent la nouvelle loi électorale à la Chambre des députés ; MM. de Broglie et de Barante, à la Chambre des pairs, proposent des amendements ; M. Guizot est destitué, portant ainsi la peine de l'attitude de ses amis et de ses résistances personnelles à la réaction inaugurée par le second ministère du duc de Richelieu.

C'est dans sa retraite de La Maisonnette, petite propriété qui lui fut prêtée par Mme de Condorcet, que M. Guizot prépara son premier écrit d'opposition : Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel. La question débattue était celle-ci : Laquelle des deux influences prévaudra dans le gouvernement, celle des classes moyennes émancipées par 89, ou celle des classes jadis privilégiées? La Charte sera-t-elle l'accomplissement légitime et sensé de la Révolution ou l'instrument de son châtiment? — L'année suivante (1821), dans un nouvel ouvrage qui a pour titre : Des moyens actuels de gouvernement et d'opposition, il atténue ce que sa précédente publication pouvait avoir de trop agressif, en s'efforçant d'établir que le régime fondé par la Charte contenait les seuls moyens de revendication efficace que pussent désirer les amis du pouvoir et de la liberté. C'était le temps des complots et des sociétés secrètes, auxquels M. Guizot entendait ne se mêler à aucun prix, bien que dans ses brochures : Des consvirations et de la justice politique ; De la peine de mort en matière politique, il se prononce pour la clémence, en regrettant l'action excessive de la police et Tâpreté des poursuites (1821-1822).

Ces travaux n'étaient pas, il s'en faut, son unique occupation ; il avait encore une fois rouvert son cours (7 décembre 1820) en prenant pour sujet : Y Histoire des ancienne-; institutions politiques de l'Europe chrétienne et des origines du gouvernement représentatif. Son projet était celui-ci : rappeler sur le passé de la France l'intérêt et le respect ; montrer les passages et le lien, la répétition des fautes commises, la persistance légitime dans un même effort. « On ne fonde pas, a-t-i! dit, un régime libre avec des préventions ignorantes ni avec des haines. »

Le 12 octobre 1822 Frayssinous suspendait ce cours, moins encore à cause des doctrines du professeur qu'en vue d'atteindre l'écrivain politique assez hardi pour conseiller aux ministres la modération.

Très heureusement, M. Guizot trouvait dans le travail un perpétuel refuge. Cette fois, les lettres et l'histoire devaient être pour longtemps son unique recours, puisque aussi bien toute action lui était désormais interdite. Il le comprit, et sa femme et lui, d'un ir^mecœur, avec le même cou-

1" PAHTIF.

rage, reprirent leur vie d'autrefois, parfois soucieuse, toujours discrète et étroitement unie. C'est à cette période féconde, de 1822 à 1827. que se rattachent les Essais sur l'histoire de France aux* siècle; les deux premiers volumes de l'Histoire de la révolution d'Angleterre, et la publication des premiers volumes des deux vastes collections de mémoires relatifs à l'histoire de France et à l'histoire de la révolution d'Angleterre, rassemblés ou traduits sous la direction de M. Guizot.

L'année 1827 fut marquée par un grand deuil, la mort de madame Guizot, arrivée le 1er avril, et par un événement politique décisif, la chute de M. de Villèle et son remplacement par M. de Martignac (4 janvier 1828) qui restitua à M. Guizot sa place de conseiller d'Etat et sa chaire à la Sorbonne. Cette dernière réparation surtout est pour nous du plus haut intérêt, car nous lui devons deux œuvres à nos yeux sans prix : l'Histoire de la civilisation en France, l'Histoire de la civilisation en Europe,

Ce fut pour appuyer le mouvement électoral qui produisit ces événements que furent fondés par les amis de M. Guizot la Revue française dont il prit la direction et l'association Aide-toi le ciel t'aidera, rendez-vous public de toutes les oppositions disciplinées par un même désir : déplacer la majorité.

Mais il était dit que le triomphe des royalistes constitutionnels devait être de courte durée ; le 9 août 1829 M. de Polignac prenait le pouvoir, et tout aussitôt des paroles imprudentes, l'attitude des familiers les plus intimes du château, présageaient un orage prochain. M. Guizot, nommé député de Lisieux le 23 janvier 1830, signe l'adresse des 221 qui, tout en protestant d'un respect profond pour la couronne, témoigne des défiances que le nouveau cabinet inspire au pays. Le 16 mai, la Chambre estdissoute ; de nouvelles élections ont lieu dans la première quinzaine de juillet, et, tandis que l'opposition se prépare à renouveler son effort, Charles X signe les ordonnances.

M. Guizot, parti pour Nîmes depuis le milieu de juin, ne rentra à Paris que le 27 juillet ; le jour même il rédigeait avec MM. Villemain et Dupin une protestation qui fut signée le lendemain par 63 députés; le 1er août il était chargé du ministère de l'intérieur; le 2 novembre sa démission était acceptée en même temps que celle de son ami le duc Victor de Broglie. Pendant son administration et après sa sortie, son langage ne varie pas : il se prononce pour la résistance, il ne veut ni des clubs, ni des manifestations dans la rue ; on demande la tète des ministres de Charles X et il la défend ; il dénonce les violences commises à Saint-Germain-l'Auxerrois et à l'archevêché, etc. Sa circulaire aux préfets, du 29 septembre 1S30, contient du reste tout son programme : « La liberté dans l'ordre, le progrès dans le repos, le perfectionnement sans combat, voilà ce que la France ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus; voilà ce qu'elle espère du gouvernement qu'elle n'est donné. »

Nommé ministre de l'instruction publique le 11 octobre 1832, M. Guizot devait signaler son passage dans ce département par des mesures qui demeurent, avec ses travaux historiques, l'honneur durable de son nom. La Charte avait promis la liberté de renseignement et. dès 1831, une commission pré>ulée par M. Barthe* était appelée à discuter les conditions de cette liberté. Ses délibérations n'ont pas été rendues publiques, mais nous pouvons affirmer que la question fut alors examinée sous toutes ses faces et que si l'on ne conclut pas, c'est que le gouvernement encore mal affermi, toujours sous le coup des émeutes et de l'insurrection et, par surcroit, préoccupé de l'usage que le clergé pourrait faire d'un moyen

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d'action qu'il ajouterait à ses autres armes ; le gouvernement, disons-nous, jugea qu'il était sage de renvoyer à des temps moins troublés la solution du problème. M. Guizot prit à tâche de le résoudre, au moins dans le domaine de l'instruction primaire, par la loi du 28 juin, qui institua la liberté, en réglant l'exercice du droit individuel, sans parler d'ailleurs des associations.

L'obligation, qu'il recommanda en 1871, après nos désastres, et en présence du suffrage universel, il la considéra en 1833 comme inopportune, et impraticable par ce motif que si elle peut fonctionner sans conflit dans les pays protestants, où le pouvoir civil contient et domine les ministres du culte, bien des luttes seraient à craindre dans les pays où le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont seulement juxtaposés en vertu d'un contrat. En ce qui touche la gratuité, il estima que si l'Etat avait le devoir de mettre l'instruction élémentaire à la portée de tous, il n'était tenu de la donner qu'aux enfants des familles qui étaient dans l'impossibilité de la payer.

D'un autre côté, il pensa que l'instruction du premier degré ne devait pas être partout la même. Toutes les communes furent donc invitées à fonder des écoles élémentaires, et les communes chefslieux de département et celles dont la population excédait 6UO0 âmes durent, en outre, créer une école primaire supérieure.

L'article 108 du décret organique du 17 mars 1808 avait décidé qu'il serait établi à l'intérieur des collèges ou lycées de chaque académie une ou plusieurs classes normales destinées à former les maîtres des écoles primaires. Avec le temps, les villes et les départements, encouragés par l'Etat, avaient fondé un certain nombre d'établissements spéciaux ; M. Guizot décida que leur institution serait générale et obligatoire. Enfin, en attendant que les instituteurs fussent admis au droit à pension, il créa à leur intention des caisses d'épargne et de prévoyance.

Ces dispositions, si bien conçues et si libérales qu'elles soient, ne sont pas à nos yeux le trait le plus saillant de cette loi célèbre. Ce qui nous frappe particulièrement, c'est le dernier paragraphe de son article 1er : Selon les besoins et les ressources des localités, cette instruction (élémentaire Ou supérieure) pourra recevoir les développements qui seront jugés convenables. » C'est le principe de la variété motivée substitué au principe abstrait de l'uniformité. Plus de programme universel, plus de clôture infranchissable ni de distinction rigide entre l'école et le collège; un champ libre est ouvert à toutes les aptitudes, et chaque région, chaque commune peut, en quelque sorte, façonner ses outils. Les circulaires de M. Guizot aux préfets, aux recteurs, aux inspecteurs primaires (créés en 1835) et aux instituteurs, renferment à cet égard, comme aussi au Sujet des salles d'asile et des cours d'adultes, les recommandations les plus explicites ; leur ensemble forme un code et un traité d'éducation. Au surplus, il ne fallait rien moins que ce grand labeur pour le distraire du deuil le plus amer ; il venait de perdre sa seconde femme deux mois après la naissance de son second fils (11 mars 1833).

M. Guizot comprit que les réformes les plus utiles deviennent sans résultat si elles ne sont pas assidûment surveillées ; il ne se borne donc pas à faire un appel direct au dévouement des instituteurs, ce qui était un fait sans précédent ; il adjoignit aux recteurs des délégués spéciaux chargés de visiter les écoles; il multiplia les constatations et les avertissements. Il comprit encore qu'un si grand nombre de maîtres, dispersés jusque dans les campagnes les plus reculées, livrés depuis de longues années à tant de hasards, avaient

besoin d'un guide pour leur indiquer la voie. Il créa le Manuel général de l'instruction primaire % écrit périodique destiné à mettre les inslituteurs au courant des nouvelles méthodes et des faits scolaires qui pouvaient les éclairer. En même temps, l'indigence et la diversité des livres l'inquiétait à juste titre, et il fit préparer cinq manuels qui devaient servir de base à l'enseignement et le régler. Les progrès presque immédiats qui suivirent sont l'indice le plus certain de la convenance de toutes ces réformes. De 1833 à 1848, l'instruction primaire acquit 20 936 écoles nouvelles, et les établissements reçurent en plus de l'ancienne fréquentation 1 594 ai 1 élèves.

D'autre part, M. Guizot ne s'arrêta pas aux objections qui s'étaient produites en 1831, et il se proposa d'étendre le régime de la liberté à l'enseignement secondaire. L'Université conservait ses lycées et ses collèges ; mais tout Français était admis à ouvrir des institutions du second degré sous la seule condition de justifier de sa capacité et de sa moralité ; la question des petits séminaires et des congrégations religieuses étant d'ailleurs réservée. Ce projet, soumis à la Chambre, fut l'objet d'amendements significatifs où se montrent plus particulièrement la trace persistante des anciennes défiances. Un nouveau ministère survint sur ces entrefaites (15 avril 1837), et l'extension de la liberté fut renvoyée à un autre temps.

Malgré cet échec, sous les trois ministères de- M. Guizot : du 11 octobre 1832 au 10 novembre 1834; du 18 novembre 1834 au 22 janvier 1836; du 6 septembre 1836 au 15 avril 1837, l'instruction secondaire ne demeura pas stationnaire. Les règlements d'admission et les programmes de l'Ecole normale supérieure, rétablie en 1830, furent très heureusement modifiés, et dans les lycées et collèges, l'enseignement de la géographie et de l'histoire, notamment, acquit une autorité qui jusqu'alors lui avait fait défaut.

Dans l'enseignement supérieur, le progrès se manifesta par la création de nouvelles chaires, parmi lesquelles nous mentionnerons la chaire de droit constitutionnel confiée à M. Rossi, par la publication des Documents inédits relatifs à l'histoire de France, enfin, par l'institution du Comité des travaux historiques et des sociétés savantes, qui assurait un appui et donnait un centre d'action à tous les hommes d'études des départements.

M. Guizot dit quelque part dans ses Mémoires que si « l'ambition a ses jours, le détachement a aussi les siens»; mais il ne semble pas qu'il ait connu intimement les dernières de ces journées. 11 aimait le pouvoir ; il aimait la lutte, « où se déploient, c'est encore lui qui parle, les forces de l'esprit et du caractère. » Cette inclination est chez lui si accusée que nous le retrouvons sans trop de surprise, dès le mois de mai 1837, parmi les adversaires de M. Mole, dont la politique « inconséquente », avait suivant lui, le tort « de ne pas assurer à la Chambre une part suffisante dans le gouvernement ». De jour en jour, l'opposition de M. Guizot s'accentue, jusqu'à ce point qu'en 1839, il entre dans la coalition du centre droit dirigé par M. Thiers et du centre gauche conduit par M. Odilon Barrot. On donnait en même temps la main, par un glissement inévitable aux deux groupes disciplinés par M. Garnier-Pagès et par M. Berryer. M. Guizot affirme, il est vrai, en différents endroits, que le jeu du gouvernement parlementaire consiste essentiellement dans la libre concurrence des opinions et des partis ; mais là où il s'abuse, c'est quand il se persuade que l'esprit public et le souverain, quel que soit son nom, ne doivent souffrir aucun dommage de ces luttestrop rarement désintéressées. « Le vice radical des révolutions, a-t-il dit, c'est de méconnaître et

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de tuer le respect. » Cette juste sentence ne s'applique pas uniquement aux révolutions ; elle s'étend au jeu des partis, quand il se produit entre eux des ruptures ou des rapprochements trop imprévus et trop fréquents.

La coalition victorieuse dans les élections, il s'agissait de se partager l'héritage de M. Mole ; et seulement alors, et comme toujours, les difficultés apparurent. Le roi répugnait à s'écarter du centre droit; la gauche ne voulait de M. Guizot à aucun prix ; une émeute de quelques heures vint très heureusement rompre tous les engagements pris, et permettre à M. Thiers de constituer son cabinet. M. Guizot désigné pour l'ambassade de Londres, quitta Paris le 20 février 1840.

Cette ambassade fut un succès personnel très grand : la reine, l'aristocratie, la cité firent ensemble à M. Guizot l'accueil le plus empressé; mais en regard de ces caresses se plaça pour lui, et surtout pour le cabinet, le plus sensible mécompte. Les affaires d'Orient, engagées très ayant par M. Thiers, furent réglées sous les yeux de notre ambassadeur et à son insu, contrairement à tous nos desseins ; notre initiative devancée par la diligence de lord Palmerston fut matée de telle sorte que la France, avec ses velléités guerrières, se trouva tout à coup dans l'isolement le plus complet.

Rappelé d'Angleterre par le roi, M. Guizot fut immédiatement chargé du portefeuille des affaires étrangères auquel il devait joindre à bref délai la présidence du Conseil.

Le cabinet du 20 octobre 1840 est une date parmi les événements de notre histoire contemporaine, par sa durée, par la direction constante qu'il imprima pendant plus de sept ans à notre politique intérieure et extérieure; surtout par ce fait capital qu'il entraîna dans sa chute la monarchie de Juillet. Durant cette longue période, les sociétés secrètes continuent sans doute leur travail ; mais les insurrections ont pris fin et nul péril appréciable ne menace le pouvoir. La nation travaille et s'enrichit en se façonnant au négoce et à l'égoïsme ; elle est satisfaite, sinon reconnaissante. Cependant, nos armées de terre et de mer ne restent pas inactives et, si leur courage n'est pas appelé à tenter les grandes aventures d'autrefois, Taiti, Mogador, Tanger, Saint-Jean d'UUoa, Isly, etc., maintiennent intact l'honneur du drapeau. Si on ne nous craint plus, on nous respecte, et le voyage de la reine d'Angleterre manifeste à tous les yeux l'entente cordiale des deux pays. Quelques ombres passent sur ce tableau : la question du droit de visite, les mariages espagnols, l'affaire des flétris de Belgrave- Square, etc.

Malgré tout, à travers tout, malgré des bienfaits certains, à travers des impatiences qui ne furent pas étudiées d'assez près, ou qu'on dédaigna, une môme question se répétait incessamment, celle de la réforme électorale De 1831 à 1830 elle avait reparu onze fois; du 20 février 18 il au 8 avril 1847, elle s'était représentée dix fois devant la Chambre, et toujours sans résultat. Cette obstination correspondait-elle à un besoin sérieux, ou n'était-elle pas plutôt une manœuvre de parti ; et, même en admettant qu'il y eût là un mouvement de quelque valeur, l'heure était-elle venue de le suivre? M. Guizot, nous en avons la preuve, n'opposait pas à la réformo un refus catégorique et absolu; mais il jugea qu'elle n'était ni nécessaire, ni opportune.

Il avait montré plus de hardiesse en 1833, lorsqu'après trois ans de règne, et dans le feu de la lutte, il avait proposé la liberté de l'enseignement. Il s'était montré plus audacieux eue >re quand, en 183(i, il faisait effort pour ubit'nir la liberté dans l'enseignement secondaire. Ajoutons

que dix-sept années s'étaient écoulées depuis la loi du 10 avril 1831 qui avait abaissé de 300 à 200 fr. le cens électoral et le cens de l'éligibilité de I 000 à 500 fr. Plus d'un, parmi ses plus intimes amis, pensait « qu'il y avait ouelque chose à faire » ; et si le roi résistait lui aussi, dans son entourage les refus de M. Guizot étaient l'objet de critiques amères auxquelles la reine elle- m ;me devait joindre trop tard sa voix, si constamment discrète et si respectée.

Il serait injuste toutefois d'accuser sans réserve M. Guizot. C est avec intention que nous avons reproduit sa lettre de 18i)6 dans laquelle il parle de son entêtement et de l'orgueil de ceux qu'aucune influence ne peut fléchir, quand ils croient avoir raison. Sans nul doute il était malaisé de le convaincre; sans nul doute, il s'estime à son prix; mais était-il seul engagé dans le débat; était-il entièrement libre? Toute sa politique reposait sur le concours des classes moyennes; il voyait .en elles les gardiennes des principes de 80, les organes du parti conservateur. C'était à ces classes laborieusement assemblées, et faites à sa main, que le gouvernement empruntait cette majorité parfois exigeante, trop occupée d'elle-même, étroitement jalouse, mai» au demeurant facile à redresser et qui, en mainte occasion, l'avait protégé contre la révolte. Entre elles et M. Guizot n'y avait-il pas contrat passé? était-il prudent de le rompre, d'abandonner un appui certain pour faire appel à de nouveaux instruments d'un effet inconnu? On est tombé d'accord, après coup, qu'une concession eût été sage, et M. Guizot regretta lui-même d'être resté inflexible; mais l'événement redoutable était encore à naître, et M. Guizot persista.

La réunion du Château-Rouge du 0 juillet 18i7 fut le premier symptôme alarmant de cette agitation qui devait prendre le nom de campagne des banquets. L'exemple donné par Paris se propagea dans les départements ; ici, le nom du roi fut acclamé; en tel autre endroit, les toasts proposés devinrent le signal de manifestations révolutionnaires, que l'adresse au roi votée le 11 février 1848 qualifia de « passions ennemies » et « d'entraînements aveugles ». En même temps, M. Guizot déclarait que toute concession, au lendemain des provocations dont nous venons de parler, serait une faiblesse, et une grave imprudence ; il se refusait donc à tout engagement, quant à présent.

Le gouvernement ayant fait connaître sa résolution d'interdire les banquets, l'opposition, de son côté, prit le parti de poser la question de droit. Un nouveau banquet fut annoncé pour le 22 février. D'après une convention des plus bizarres, passée entre MM. Duvergier do Hauranne, Léon de Malleville et Berger, d'une part, MM. Vitet et de Morny, d'autre part, de l'aveu du cabinet, la tenue de cette réunion fut réglée d'avance comme une représentation théâtrale : à heure dite, un commissaire de police devait verbaliser et les manifestants s'engageaient d 'honneur ^à se disperser. Mais le National et la Réforme n'acceptèrent pas ce traité qui réservait le dernier mot à l'action judiciaire ; la manifestation réformiste se transforma d'après leur programme en un vaste rassemblement en tète duquel devait se placer la garde nationale. Le gouvernement comprit que s'il laissait faire il livrait tout et, le 21, un arrêté du préfet de police interdisait le banquet.

On a qualifié la révolution de février de « surprise » ; ceux qui en ont été témoins peuvent tout au moins convenir qu'elle dépassa ..outes les visH-s

SI. Guiiot quittait Paris le 1er mars et débarquait à Douvres le 3, pour se réfugier à

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Brompton où, un mois plus tard, il perdit sa mère. Son rôle d'homme public était fini ; mais il lui restait ses enfants et le soin de leur éducation, Bes amis et le travail, qui devaient désormais occuper sa vie sans partage, ou peu s'en faut. Les séances de l'Institut, dans les trois classes dont il était membre, furent ses délassements après sa rentrée au Val Richer, en juillet 1849 ; il eut, en outre, plus tard, pour le distraire, sa prodigieuse correspondance, la présidence de la Commission de 1870 qui prépara les voies à la liberté de l'enseignement supérieur, les débats du synode de 1872 et, comme labeur constant, l'accumulation des recherches nécessaires à l'achèvement ou à l'entreprise de ses études historiques : ÏHistoire de la révolution d'Angleterre, V Histoire de la civilisation en France qu'il se proposait de poursuivre; Y Histoire de France racontée à ses petitsenfants, les huit volumes de ses Mémoires, les Méditations sur la religion chrétienne, etc. La mort seule pouvait suspendre l'activité de ce puissant esprit ; encore ne le maîtrisa-t-elle qu'au dernier moment; car jusqu'au dernier moment, il continua de penser et de vouloir.

Pour apprécier l'homme chez M. Guizot, nous nous en tiendrons au jugement qu'en a porté Timon, qui ne fut pas de ses amis, à beaucoup près : « Comme homme privé, dit-il, il est digne par la haute honorabilité de sa vie et de ses sentiments de l'estime des gens de bien », et il ajoute : « Il y a, certes, une grande fermeté dans cette âme. » Sa fermeté est en effet prouvée ; mais ses lettres familières nous montrent aussi une sensibilité peu commune, soit qu'il prenne sa part des chagrins de ses amis, soit qu'il les associe à ses deuils. L'accent de sa douleur ou de sa pitié est aussi juste que profond, il est éloquent et il est ému. Les deux femmes distinguées qui portèrent son nom éprouvèrent pour lui une affection que justifiaient la délicatesse et l'assiduité de ses soins ; auprès de ses enfants, il joint à l'expérience, à la pénétration et aux conseils d'un maître consommé, la douceur, la grâce d'un cœur qui s'abandonne.

Comme orateur, il ne peut être comparé à personne et, pour le bien connaître, il faut l'avoir entendu et l'avoir vu ; car son autorité, et c'était là le trait caractéristique de son talent, ne résidait pas uniquement dans sa voix, ni dans la force obstinée de son raisonnement, elle se manifestait aussi dans son attitude, dans tous ses traits, sur son front, et surtout dans ses yeux, dont le regard direct attirait l'attention et d'où se dégageaient, aux jours des grandes luttes, une flamme subite et ces dédains qu'on n'a pas oubliés. Ses adversaires ont trop souvent perdu de vue qu'il était de Nîmes et que le doctrinaire de convention masquait un tempérament emprunté au midi le plus ardent. Son geste était sobre ; sa parole égale, ordonnée, correcte, tenace, très rarement imagée, en revanche nourrie de faits et d'idées, autour desquels il groupait les démonstrations les plus amples, moins faites, semblait-il, pour séduire son auditoire, que pour le soumettre. En l'écoutant, on n'était pas sous le charme, comme il est dit pour tel autre ; mais il était malaisé de n'être pas saisi et lié.

Il apportait dans l'étude des affaires une promptitude et une faculté d'assimilation des plus puissantes, sans s'arrêter aux surfaces, mais en allant au fond. On fut à même de s'en apercevoir au Conseil d'Etat, au ministère de l'intérieur, en 1830, quand il réorganisa le personnel, au ministère de l'instruction publique et aux affaires étrangères : devant les Chambres, qu'il fût question des travaux publics, des finances, de la politique générale ou de l'enseignement, il était toujours prêt, également lucide et complet en tout sens.

Sans parler des œuvres considérables de ses dernières années, et n'eût-il produit que VHistoire de la civilisation en Europe et ÏHistoire de la civilisation en France, M. Guizot aurait droit comme historien à tous nos respects. Pour se faire une juste idée de la valeur éminente de ces œuvres, il convient de se reporter au temps où elles sont nées, de considérer l'abondance des renseignements qu'elles renferment, le style, la nouveauté de la méthode et des aperçus, la nouveauté du but. S'il est vrai que le progrès réside surtout dans l'invention, il y a là un progrès décisif, dont l'étranger s'est emparé, un exemple qu'aujourd'hui même nous devons tenir à honneur de suivre.

Ecoutons M. Guizot, du reste, dans quelques passages qui contiennent les convictions du politique et de l'historien : « J'ai défendu tour à tour la liberté contre le pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire, deux grandes causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. » •— Puis encore : « Parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis, que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein le trouble et l'abaissement continus, si elle demeurait hostile à sa propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie elle' même à travers les siècles. » Enfin : « Je suis de ceux que l'élan de 89 a élevés et qui ne consentiront pas à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti pour l'ancienne France aucune amertume. »

On pourra regretter ensuite que M. Guii-ot, s'il n'aima pas la guerre ni les bâtiments, ait aimé le pouvoir avec trop de passion; on pourra l'accuser d'avoir confondu, en plus d'un cas, les impatiences de son ambition avec l'intérêt des causes qu'il se proposait de défendre ; on dira qu'adversaire de l'absolutisme et partisan de la liberté, il commit cette erreur de se montrer trop absolu et de ne pas reconnaître, à temps, qu'en dehors de ces classes moyennes, telles qu'il les avait conçues et qui avaient toutes ses complaisances, notre pays renfermait des capacités et des énergies dont l'heure d'accession était venue. Mais de quel usage pourraient être ces récriminations; et nous dirat-on à quel rnoment de notre histoire nos gouvernements ont jamais su, dans notre seul intérêt, distinguer entre nos ambitions raisonnées et nos désirs les plus irréfléchis?

Ce que nous ne saurions oublier, quant à nous, ce que nous joignons au souvenir des services signalés que le lettré, le philosophe, l'historien nous a rendus, c'est ce dernier fait qu'en 1870-1871, M. Guizot, alors âgé de quatrevingt-trois ans, s'associa de toute son âme à notre malheur et que ses adresses, trop peu connues, aux membres du Gouvernement de la défense nationale, à M. Gladstone, renferment des appels inspirés par le patriotisme le plus clairvoyant.

Aux ouvrages de M. Guizot que nous avons cités nous pourrions ajouter, sans être complet encore, ses études sur les Heaux-arts, sur Corneille^ Shakespeare et Washington; la Démocratie en France (1849), l Eglise et la société chrétienne (1 861), la France et la Prusse responsables devant l'Europe (1868), les Mélanges bibliographiques et littéraires, les Mélanges politiques et historiques, rassemblés en deux volumes (1868 et 1860).

[Armand du Mesnil.]

GUIZOT (Mmo)

GUIZOT (M"e)

GUIZOT (Mme, née Pauline de Meulan). — Élisabcth-Charlotte-Paulinc de Meulan, première femme de François Guizot, naquit à Paris, le 2 novembre 1773, d'une famille considérable dans la finance. Son père, M. de Meulan, était receveur général de la généralité de Paris; sa mère, demoiselle deSaint-Chamans, descendait de vieille race périgourdine. Elle grandit au milieu d'une société distinguée, dont faisaient partie Rulhières, Condorcet, Chamfort, Suard, etc. Dans son enfance et malgré les soins d'une éducation très cultivée, l'originalité plus tard si active de son esprit ne fut pas prompte à se manifester ; elle apprenait, elle travaillait, disent ceux qui l'ont connue, plutôt par docilité et par amour de l'ordre que par goût : une raison précoce dominait en elle.

En 1790, son père mourut, et elle vit bientôt sa famille tomber de la fortune dans la gêne. Ce fut alors, pendant le dur hiver de 1794 à 1795, qu'un jour, en dessinant, elle conçut le soupçon, dit M. de Rémusat, a qu'elle pourrait bien avoir de l'esprit », et qu'elle se décida à écrire, surtout pour soulager sa mère, restée veuve avec cinq enfants, dans un temps où chacun se suffisait à grand'peine à soi-même. Son début fut un roman : les Contradictions ou ce qui peut en arriver (1799, in-12); elle avait vingt-six ans environ. L'année suivante, elle en publia un autre : La Chapelle d'Ayton, imitation des romans anglais alors à la mode. Suard commençait vers cette époque à publier une importante revue philosophique et littéraire, le Publiciste. M11* de Meulan entra à la rédaction de cette feuille et, pendant près de dix ans, elle y écrivit sur toutes sortes de sujets, sur la morale, la société, la littérature, les spectacles, les romans, etc., des articles fort remarquables, dont les premiers furent réunis sous le titre d'Essais de littérature et de morale (Paris, 1802, in-8) ; il s'en trouve aussi beaucoup dans les Mélanges de Suard.

C'est dans le cours de cette longue collaboration au Publiciste qu'eut lieu un incident souvent raconté, et qui fut le seul point romanesque de la vie extrêmement sérieuse de MlIe de Meulan. Au commencement de l'année 1807, un chagrin domestique, la mort du mari de sa sœur, avait gravement altéré sa santé, et elle allait être obligée d'interrompre les feuilletons du Publiciste, lorsqu'une lettre arriva, offrant des articles qu'on tâcherait de rendre dignes d'elle pendant tout le temps de l'interruption. Mlle de Meulan, après quelque hésitation, accepta; l'intérim dura quelque temps, sans qu'elle connût le correspondant à qui elle avait affaire ; il ne se nomma à la fin que sur ses instances : c'était M. Guizot. Cinq ans après, en avril 1812, malgré la différence d'âge de M. Guizot, plus jeune du quatorze ans, un mariage l'unissait à Mlle de Meulan.

A partir de ce temps, une seconde époque, celle dans laquelle elle est plus connue, commence pour MroC Guizot : toutes ses idées et tous ses écrits se tournent à peu près exclusivement vers la morale et l'éducation. Elle avait débuté dans cette voie, quelque temps même avant son mariage, par des articles, contes et dialogues, insérés dans les Annales de l'éducation, recueil fondé par M. Guizot en 1811 et qu'interrompirent les événements de 1814 (V. Annales de l'éducation). En 1812, l'année môme de son maiiage, elle publia un recueil de contes intitulé les Enfants (Paris, 2 vol. in-12). Elle reprit ensuite, en 1821, cette suite de travaux naturellement suspendue par l'entrée de son mari dans la vie politique, et elle publia successivement Raoul et Victor, ou l'écolier (1821), qui a eu de nombreuses éditions; les Nouveaux Conte* (2 vol. in-12, 1823) ; V Education domestique ou Lettres de famille sur l'éducation (2 vol. in-8, 182G; la sixième édition, qui est

la dernière, est de 1881, Paris, Didier et C«', 2 vol in-12). On a publié d'elle après sa mort : Une famille (Paris, 1828,2 vol. in-12), et des Consuls de morale, ou Essais sur l'homme, 1 1 société, la littérature (Paris, 1828, 2 vol. in-8). Mme Guizot avait enfin collaboré à plusieurs des ouvrages de son mari sur l'histoire et la littérature anglaises.

Elle venait d'atteindre sa cinquante-quatrième année, lorsqu'une maladie douloureuse l'enleva, le 1er août 1827. Le matin de ce jour-là, dit Sainte- Beuve, « elle pria son mari de lui faire quelque bonne lecture ; il lui lut une lettre de Fénelon pour une personne malade, et, l'ayant finie, il passa à un sermon de Bossuet sur l'immortalité de l'âme : pendant qu'il lisait, elle expira, a

Elle avait eu un fils unique, François-Jean Guizot, ne le 11 août 1815, et qui mourut en 1837 dans toute la fleur de la jeunesse.

Il y a, comme on le voit, toute une partie des écrits de Mme Guizot qui ne nous concerne pas, et qui est d'ailleurs fort oubliée, ses romans et les extraits de ses articles du Publiciste, bien que Sainte-Beuve en cite des Pensées détachées, qui ne laissent pas d'avoir Leur prix, comme celle-ci, par exemple : o La gloire est le superflu de l'honneur, et, comme toute autre espèce de superflu, celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire. » Nous n'avons pas à insister non plus sur les livres de morale proprement dite de Mrae Guizot, qui la font placer sans hésitation par Sainte- Beuve « dans cette famille illustre et sérieuse des La Rochefoucauld, des La Bruyère, des Vauvenargues et des Duclos. »

Ses livres pour les enfants, et particulièrement Raoul et Victor, dont le succès a été populaire, peuvent être à bon droit cités comme des modèles du genre. Ce sont, dit M. André {Nos maîtres, aujourd'hui, 2e vol.), « des ouvrages pleins de boa sens, d'une gaîté communicative qui se mêle harmonieusement à des récits vifs, quelquefois touchants, sans cette fausse sensibilité qui tend à dénaturer les caractères. Une foule de leçons pratiques y sont données, auxquelles l'enfant se laisse d'autant plus pénétrer qu'il se tient moins en garde contre la prétention de l'écrivain à l'émouvoir et à le sermonner. A ces mérites se joint celui d'un style simple, mais toujours irréprochable. »

Mais son œuvre maîtresse est pour nous son Education domestique, trop peu lue peut-être par les maîtres et les maîtresses de nos écoles.

Ce n'est pas que ce livre ait été absolument fait pour eux. Comme son titre l'indique, c'est de l'éducation « domestique » que parle surtout Mme Guizot; c'est à la famille qu'elle s'adresse, et à la famille de condition au moins bourgeoise, placée dans un milieu social relevé et quelque peu aristocratique, à qui ne manquent ni l'instruction, ni les loisirs, ni l'aisance ou même la fortune. Mais Mm« Guizot va au-delà et, on peut le dire, au-dessus de toutes ces distinctions. Comme elle l'a écrit elle-même dans la préface à'Une famille, elle est persuadée « que la même éducation morale peut et doit s'appliquer à toutes les conditions; que, sous l'empire des circonstances extérieures les plus diverses, dans la mauvaise et dans la bonne fortune, au sein d'une destinée petite ou grande, monotone ou agitée, l'homme peut atteindre, l'enfant peut être amené à un développement intérieur à peu près semblable, à la même rectitude, la môme délicatesse, la même élévation dans les sentiments et dans les pensées; que l'âme humaine enfin porte en elle de quoi suffire à toutes les chances, à toutes les combinaisons de la condition humaine, et qu'il ne s'agit que de lui révéler le secret de ses forces et de lui en enseigner l'emploi. » C'est, suivant l'expression de Sainte-Beuve. « cette idée plénière de véritable démocratie humaine », qui fait la

GU1Z0T (Mme)

GUIZOT (Mmc)

grand mérite du livre de Mmc Guizot, et qui le rend de nature à être utilisé autre part que dans le monde même qu'elle a eu particulièrement en vue.

En ce qui concerne sa forme extérieure, YÈducation domestique n'est ni un roman sur l'éducation, ni l'exposé d'un système d'éducation, bien que le livre tienne à la fois de l'un et de l'autre. « Former un système d'éducation, dit Mme Guizot dans sa préface, n'était pas dans ma disposition, ni, je crois, à ma portée ; ... je ne me sens pas capable d'en concevoir un qui convienne à une œuvre si vaste. L'éducation embrasse tout l'homme ; nul système n'y peut suffire s'il ne répond à toutes les parties de la destinée humaine. Il ne m'appartenait pas de tenter une telle entreprise. Je n'ai prétendu que rassembler, en un certain nombre d'essais, quelques-unes des idées que m'a fait naître le spectacle de plusieurs éducations successivement accomplies autour de moi, idées que depuis dix ans ont fort étendues mon expérience personnelle et le cher intérêt qui en fait l'objet particulier de mon attention (Mme Guizot veut ici parler de l'éducation de son propre fils). En cherchant à les rendre de la manière la plus conforme à leur nature, il m'a paru que, nées de l'observation, elles devaient se reproduire, en partie du moins, par des exemples. J'ai donc supposé une correspondance entre des parents occupés de leurs enfants et qui se communiquent mutuellement, à l'occasion des petits incidents de l'éducation, les réflexions qu'ils leur suggèrent. » Un père et une mère, M. et Mme d'Attilly, dont les deux petites filles, Louise et Sophie, ont l'une cinq ans et l'autre sept au moment où débute le livre, sont les principaux interlocuteurs de cette conversation écrite qu'une séparation nécessitée par les circonstances prolonge pendant neuf ans, et dans laquelle interviennent, pour une plus ou moins grande part, des parents, amis ou voisins qui ont également, les mamans surtout, charge de famille.

Mme Guizot avait déjà employé cette forme, sur un plan plus restreint, dans les Annales de L'éducation; trois ou quatre lettres à peu près entières et des fragments de quelques autres sont même empruntés à la correspondance des Annales.

Dans ce cadre, comme elle le dit, Mme Guizot ne se pique pas de faire entrer toute l'éducation ; l'éducation physique n'y est pas-; l'éducation intellectuelle y est réduite à quelques vues ; c'est l'éducation morale des enfants qui fait le vrai sujet du livre. Et elle y est traitée avec une délica- j tesse et une largeur de principes et en même temps un souci de l'expérience pratique qui en font une œuvre hors ligne. C'est l'analyse très fine et très profonde de tous les éléments de l'âme de l'enfant qui sert de point de départ aux directions morales que donne Mmc Guizot ; elle les met en relief dans des traits pris sur le vif, dans des anecdotes frappantes, qu'elle interprète ensuite et qu'elle ramène à des données générales de théorie ou d'application. « Les actions des enfants, dit-elle par exemple dans la lettre qui commence l'ouvrage, nous trompent continuellement par leurs rapports extérieurs avec les nôtres, et nous nous égarons aussi souvent à chercher en eux, pour les diriger, des mobiles semblables à ceux dont nous uvons la conscience en nous-mêmes. Louise, dans je ne sais quel transport, laisse là ses jeux, vient se jeter à mon cou, ne peut se lasser de m'embrasser; il semble que tout mon cœur de mère ne pourra suffire à répondre à la vivacité de ses caresses : elle me quitte, et du même mouvement folâtre s'en va baiser sa poupée ou le bras de fauteuil qu'elle rencontre sur son chemin. Ai-je en moi de quoi m'expliquer ce bizarre assemblage d'actions en

apparence contradictoires, ou faudra-t-il leur chercher des motifs sans aucun rapport avec mes propres sentiments? Mon cœur, qui se fond de tendresse à regarder mes enfants, pourra-t-il se résoudre à ne voir, dans les témoignages de leur amour, que l'effet d'un besoin de mouvement? Penserai-je que Louise vient me caresser comme elle saute et chante, uniquement pour faire quelque chose, sans aucun sentiment spécial qui la détermine à l'une de ces actions plutôt qu'aux autres? Je me tromperais à en juger tout à fait ainsi ; Louise m'aime autant qu'on peut aimer à cinq ans Mais la tendance à se développer en tous sens, à pousser pour ainsi dire la vie en dehors, produit chez les enfants un mouvement extérieur hors de proportion avec le motif intérieur qui le cause. Louise m'embrasse certainement plus qu'elle ne m'aime, comme elle crie plus qu'elle n'a de chagrin et rit plus qu'elle ne s'amuse ; et en toute chose le mouvement d'expansion, plus énergique que la cause dont il émane, se prolonge après qu'elle a cessé. Ainsi ses pleurs continuent, bien que son chagrin soit passé, et, après en avoir fini du besoin d'affection qui l'a entraînée vers moi, elle va épuiser ses caresses sur mon fauteuil ou ma table. » Voilà le procédé dont use Mmc Guizot pour ainsi dire à chaque page de. son livre ; c'est cette netteté de coup d'oeil aussi bien que ces explications ingénieuses et sagaecs qui font le grand charme de son livre.

Il serait difficile d'analyser rigoureusement toutes les observations au jour le jour que contiennent les soixante lettres de Y Education domestique. Signalons en particulier les lettres sur l'obéissance, où Mme Guizot revendique énergiquement, au bénéfice de l'enfant, le respect de sa personnalité, très réelle, et tresactivement vivante, si différente qu'elle soit de la nôtre : « On se croit aisément propriétaire, là où l'on est maître, et l'éducation de nos enfants est tellement notre affaire, que nous sommes toujours prêts à la traiter comme un de nos intérêts personnels. »... « Il y a deux manières d'élever un enfant, pour soi plutôt que pour lui, en lui interdisant l'exercice de sa raison pour le soumettre absolument à la notre, ou en suivant dans notre enseignement, moral ou autre, la marche de notre raison, sans observer les procédés de la sienne. Dans le premier cas, on oublie d'élever l'enfant pour en faire un homme ; dans le second, que l'homme qu'on élève est encore un enfant. » (Lettre IV; voir aussi, sur le même sujet, la VIIIe.) Une des plus belles séries de lettres est celle où Mme Guizot démontre les principes de conscience et de raison sur lesquels elle fonde le devoir, réfutant l'opinion de ceux qui, comme mistress Hannah Moore, croient qu'il faut regarder les enfants a non comme des êtres innocents dont les petites faiblesses nécessitent peut-être quelques corrections, mais comme des êtres qui apportent dans le monde une nature corrompue et de mauvaises dispositions, que l'éducation doit avoir pour principal but de rectifier. » (Lettres XII et XIII.) « En ce point, notezle, dit Sainte-Beuve, Mme Guizot est fermement du siècle de la philosophie de l'expérience, qui examine, va jusqu'au bout et ne se rend pas; elle ne fait intervenir aucun élément mystérieux et irrationnel dans l'éducation. C'est par là qu'il la faut distinguer assez essentiellement de Mme Necker de Saussure, cet autre auteur excellent, et avec laquelle e|le s'est rencontrée d'ailleurs sur tant de détails, comme Mme Necker elle-même se plaît à le faire remarquer en maint endroit de son second volume. Elle tient une sorte de milieu entre Jean-Jacques et Mme Necker, à la fois pratique comme Jean-Jacques ne l'est pas, et rationaliste comme Mmc Necker de Saussure ne croit pas qu'il suffise de l'être. » On trouvera la même

GUTSMUTHS

GUTSMUTHS

indépendance et la même hauteur de vues dans une autre série de lettres qui terminent à peu près l'ouvrage, et où Mme Guizot traite à fond la question si délicate de l'éducation religieuse qu'il faut donner aux enfants. Mme Guizot veut que les enfants reçoivent un enseignement religeux ; mais elle distingue dans cet enseignement deux éléments qui sont, suivant elle, bien différents, l'idée de Dieu et la religion. L'idée de Dieu est universelle, dit-elle, elle est la môme pour tous les hommes, « quoique tous ne s'en soient pas rendu compte également et de la môme manière, quoiqu'un grand nombre peut-ôtre n'aient jamais songé à résumer leur idée sous cette forme : // y a un Dieu; et que quelques-uns, après y avoir songé, aient dit : Il n'y a pas de Dieu. » Quant aux religions, elles sont spéciales ; il y en a plusieurs, il y en a même beaucoup, et qui s'excluent. «■ Parlez beaucoup de Dieu à vos enfants, dit Mme Guizot. Vous ne sauriez trop les en occuper, lorsque vous aurez su rendre leur attention assez sérieuse pour que cette parole ne les frappe pas comme un son indifférent ; mais que l'idée de Dieu soit pour leur esprit un ressort qui l'étende, non une chaîne qui le comprime ; qu'associée à la variété de leurs pensées, elle les unisse dans un vaste ensemble ; que toutes leurs actions en reçoivent une empreinte qui élèvera leur importance ; qu'ils sachent sentir Dieu dans les bons mouvements qui leur sont communs avec tous les hommes, qu'ils le reconnaissent autour d'eux dans toutes les vertus dont il aime à recevoir l'hommage. Ainsi formés à vivre en la présence du Dieu de l'univers, ils pourront recevoir les dogmes dont vous ferez l'objet de leur foi comme un bienfait du maître qui les approche plus intimement de sa personne, non comme le gage exclusif de leur admission à sa présence en ce monde, et ne s'imagineront pas que Dieu cesse là où se posent les limites d'une croyance. Ils verront dans les pratiques dont vous les instruirez à composer leur culte, un moment de relâche aux soins de la vie, un temps choisi pour s'approcher de Dieu avec plus de recueillement et de liberté d'esprit, et recevoir de lui le renouvellement des forces dont nous avons besoin au milieu de la presse du monde ; mais il ne se feront pas des habitudes de la piété un état à part du reste de la vie, ayant certaines fonctions déterminées qui ne s'étendent pas au-deià de l'époque où l'on est en exercice... » (Lettre L; voir, sur toute cette question, les lettres de XLIX à LV).

Cette citation nous paraît caractériser dans sa plus grande hauteur l'esprit général du livre de Mme Guizot. Ce livre, dit encore Sainte-Beuve, dans l'excellente étude dont nous avons déjà parlé, « restera après Y Emile, marquant en cette voie le progrès de la raison saine, modérée et rectifiée de nos temps, sur le génie hasardeux comme en politique la Démocratie de M. de Tocqueville est un progrès sur le Contrat social. Essentiel à méditer, comme conseil, dans toute éducation qui voudra préparer des hommes solides à notre pénible société moderne, ce livre renferme encore, en manière d'exposition, les plus belles pages morales, les plus sincères et les plus convaincues, qu'à côté de quelques pages de M. Jouffroy, les doctrines du rationalisme spiritualiste aient inspirées à la philosophie de notre époque. »

fCh. Defodon.l

GUTSMUTHS. — Jean-Christop!>e- Frédéric Gutsmuths, éducateur allemand, né à Quedlinburg (Saxe prussienne), le 9 août 1759, mort à Schnepfenthal (Saxe-Gotha), le 21 mai 1839, peut être considéré comme le créateur de renseignement de la gymnastique en Allemagne. Il n'avait pas encore achevé ses études lorsqu'il fut chargé par le médecin Ritter de surveiller l'éducation de ses

enfants ; il s'acquitta de sa tâche d'une façon qui révélait en lui de rares qualités pédagogiques, et lorsqu'en 1779 il quitta sa ville natale pour aller suivre les cours de l'université de Halle, Ritter lui fit promettre de venir reprendre ensuite ses fonctions de précepteur. Gutsmuths étudia à Halle la théologie et la pédagogie, puis revint en effet dans la famille Ritter, où il resta encore plusieurs années, jusqu'à la mort du père de ses élèves. Mme Ritter lui ayant déclaré alors que sa situation de fortune ne lui permettait pas de conserver un précepteur, une circonstance imprévue vint ouvrir à Gutsmuths une carrière nouvelle, tout en lui permettant de ne pas se séparer des élèves auxquels il s'était attaché. Salzmann* venait de fonder à Schnepfenthal l'institution qui devait promptement devenir si célèbre, et il avait an nonce le dessein de recevoir gratuitement, à titre de premier élève, un enfant bien doué. Son choix tomba sur le jeune Karl Ritter, le futur réformateur de la science géographique, alors âgé de six ans, et que son précepteur Gutsmuths amena à Schnepfenthal, ainsi que son frère aîné. Lorsqu'il eut vu Gutsmuths, Salzmann ne voulut plus se séparer de lui et lui offrit une place de professeur dans son institut : Gutsmuths accepta (17S5), et entra à Schnepfenthal pour n'en plus sortir. Il fut chargé entre autres de l'enseignement de la géographie et de celui de la technologie; mais c'est surtout comme professeur de gymnastique qu'il s'est fait connaître et qu'il a rendu de réels services. L'école des « philanthropinistes * », à laquelle appartenait Salzmann, voulait qu'une place fût faite dans l'éducation aux exercices physiques, et on avait déjà pu constater dans le P/iilanthropinum de Dessau les rudiments d'un enseignement de la gymnastique. Gutsmuths eut le mérite de développer ce qui n'existait qu'en germe dans l'institut fondé par Basedow *, et de tracer le premier un programme rationnel qui constitua la gymnastique en une discipline spéciale, ayant ses règles, ses principes scientifiques et sa méthode pédagogique. « Lorsque j'arrivai à Schnepfemhal en 1785, raconte Gutsmuths dans un de ses ouvrages, Salzmann me conduisit dans un joli endroit situé à la lisière d'un bois de hêtres, en me disant: « Voici notre place de gymnastique. <> Là nous venions tous les jours nous récréer en exécutant cinq exercices élémentaires. Ces exercices, qui ne formaient pas encore un système régulier, venaient de Dessau, où Salzmann avait séjourné. Basedow ou quelque autre avait-il conçu la pensée de remettre en honneur l'éducation physique des Grecs? Je l'ignore. Salzmann me confia bientôt la direction de ces exercices élémentaires. J'en connaissais l'importance. Co que je pus. déterrer des décombres séculaires, des restes historiques de l'antiquité, ce que la réflexion et parfois le hasard vint m'offrir, je l'essayai successivement dans nos gaies récréations, le mettant à l'épreuve. Ainsi s'augmentèrent peu à peu les exercices, et se formulèrent les règles, non sans difficulté parfois. Ainsi, après sept années d'essais, put être publié, dans la première édition de ma Gymnastique, le premier travail nouveau sur un sujet presque oublié et sur lequel on ne possédait plus que les indications de l'histoire. » Ce fut on 179'i que parut la Gymnastique de la jeunesse (Gymnastik fur die fugend)% dont Gutsmuths donna une seconde édition en 1 804 ; une troisième édition a paru après la mort de l'auteur, en lSi7, à Stuttgart. Ce livre a été traduit en français, en anglais et en danois. Dans un autre ouvrage publié à Francfort en 1817 sous le titre de ilunuel de gymnastique pour le-; fils de la pairie, dédié aux princes et au peuple de la Confédération germanique [Turnbuch fur die SÔhne des Yaterlandes, den Fiirsten und dem Yolke des deutschen

fiîindes çewidmet), l'auteur a traité son sujet plus spécialement au point de vue militaire et patriotique. On a encore de Gutsmutlis deux autres écrits relatifs à la gymnastique : l'un est intitulé Jeux pour exercer et récréer le corps et l'esprit de la jeunesse (Spiele zur Uebung und Erholung des Korpers und Geistes fur die Jugend), 1796; l'autre est un petit Catéchisme de la gymnastique (Katechismus der Tumkunst), 1818.

Il faut mentionner aussi d'autres publications où Gutsmuths fait preuve d'une excellente méthode pédagogique et d'un savoir très étendu. Ce sont un Manuel de géographie (Handbuch der Géographie)^ Leipzig, 1810; une Esquisse de la description de la terre (Abriss der Erdbeschrei~ bung), Leipzig, 1819, livre destiné aux élèves, et une Méthodique de la géographie {Methodik der Géographie), Leipzig, 1835, destinée aux maîtres; un traité de technologie intitulé Récréations mécaniques pour les jeunes (,ens et tes adultes (Mechanische Nebenbeschaftigungen fur Jung linge und Mariner), Altenburg, 1801 ; et enfin une publication périodique qui parut durant vingt années, de 1800 à 1820, sous le titre de Bibliothèque pédagogique {IHbliothek fur Pâdagogik, Schulwesen und die gesammte pàdagogische Literatur Deutschlands).

Gutsmuths s'était marié en 1797, et il habita depuis cette époque une petite maison de campagne qu'il avait achetée près de Schnepfenthal. « C'est là qu'il fallait le voir, dit un biographe, au milieu de sa nombreuse famille, qu'il dirigeait avec une dignité de patriarche ; occupé, aux heures de loisir, à cultiver ses fleurs, à greffer ses arbres fruitiers, à soigner ses abeilles, ou bien assis dans son atelier de tourneur, et mêlant ainsi de diverses façons l'utile et l'agréable. Il allait deux fois par jour à Schnepfenthal, le matin de 11 heures à midi pour la leçon de gymnastique, l'aprèsmidi de 2 heures à 4 heures pour les leçons qu'il donnait en classe ; en été il conduisait en outre les élèves au bain de 4 à 5 heures et dirigeait les exercices de natation. » Il ne prit sa retraite qu'en 1837, après cinquante-deux années d'enseignement quotidien, et mourut deux ans plus tard, à l'âge de quatre-vingts ans. La plus tendre amitié n'avait cessé de l'unir à son illustre élève Karl Ritter, devenu professeur à l'université de Berlin. La Société pour l'instruction élémentaire de Paris lui avait décerné en 1815 le titre d'associé étranger.

GUYENNE ET GASCOGNE. — Le système ingénieux d'un enseignement régulier comme moyen de gouvernement est postérieur à la conquête de César. Remplacer la langue des vaincus par celle des vainqueurs et assimiler ainsi les uns aux autres, étouffer en son germe toute résistance nationale, en un mot conquérir l'homme après avoir conquis le sol, telle est à partir d'Auguste la méthode que suit la politique romaine. Subjuguée plus rapidement encore par l'éducation que par les armes, la Gaule méridionale était, au me et au ive siècles, si complètement romaine qu'elle fournissait à Rome les grammairiens et les rhéteurs chargés de lui apprendre sa propre langue et de lui en faire admirer les beautés.

Parmi les écoles fondées en Gaule par les Romains, il n'est que juste de citer en première ligne celle de Bordeaux ; dès les premières années du ive siècle, c'est-à-dire à l'époque de la naissance d'Ausone, elle contrebalançait déjà la gloire de ses rivales qu'elle n'allait pas tarder à éclipser.

Un des plus anciens professeurs bordelais dont on puisse citer le nom est Exupère, qui donna des leçons d'éloquence à Toulouse et à Narbonne. Il eut pour élèves les petits-neveux de l'empereur Constantin et fut nommé par leur in-

fluence gouverneur de l'Espagne. Il était né à Bordeaux, comme Tibérius Victor Minervius qui, j si l'on en croit Ausone, son élève, fut l'un des plus ! grands orateurs et l'un des plus doctes professeurs de cette ville. Saint Jérôme, dans ses Chroniques, dit qu'il enseignait avec éclat la rhétorique j à Rome en 359. Attius Patera occupait la même chaire à Bordeaux à l'époque où Ausone était encore fort jeune. D'après saint Jérôme, il professait les belles-lettres à Rome en 339, avec le plus grand succès. Ausone le cite comme l'un des plus remarquables orateurs de son siècle. Il était de Bayeux et descendait d'une famille de druides; son père était prêtre d'Apollon. Citonsencore Luciolus, rhéteur bordelais qui fut d'abord le condisciple, puis le maître et enfin le collègue d'Ausone, et Latinus Alcimus Alethius, qui avait écrit l'histoire du règne de Julien, perdue depuis.

Decimus Magnus Ausonius, le plus célèbre de tous ces professeurs, naquit à Bordeaux vers l'an 309, d'une famille éminente dans les annales de la science gauloise. Son père, Julius Ausonius, médecin de Bazas établi à Bordeaux, avait acquis une grande réputation par son savoir et ses vertusprivées. Ausone reçut de sa tante, iEmilia Dryadia, la première éducation, complétée par Macrinus et Minervius au gymnase de Bordeaux, puis à Toulouse sous la surveillance d'Arborius son oncle maternel, qui fut lui-même un professeur distingué. Ausone revint dans sa ville natale et débuta dans l'enseignement en ouvrant une école où il se montra bientôt tellement supérieur, qu'il ne tarda pas à obtenir la chaire de rhétorique. Au bout de trente ans de professorat, il fut appelé à Trêves par l'empereur Valentinien qui le chargea de l'éducation de son fils Gratien. Celui-ci, parvenu tout jeune encore au trône impérial, se montra reconnaissant envers son ancien professeur qu'il nomma successivement préfet de l'Illyrie, de l'Afrique et de la Gaule. Plus tard même, il l'éleva jusqu'au consulat. Rassasié d'honneurs et déjà vieux, Ausone revint à Bordeaux. Il mourut dans cette ville vers la fin du ive siècle, dont il fut un des poètes le plus justement estimés.

C'est grâce à ses écrits, complétés par ceux de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, et par les chroniques de saint Jérôme, que nous pouvons nous faire une idée exacte du développement extraordinaire qu'avaient pris l'enseignement et le culte des lettres dans la capitale de l'Aquitaine. Le plus remarquable des élèves d'Ausone est Méropius Pontius Anicius Paulinus, plus connu seus le nom de Paulin de Noie, né à Bordeaux, en 355, d'une illustre famille. Marié en Espagne à une femme chrétienne, il se fit baptiser en 389, et fut élu évêque de Noie dans les premières années du ve siècle. On a de lui divers écrits.

Aux professeurs cités plus haut, nous pourrions,, d'après Ausone, Sidoine Apollinaire et saint Jérôme, en ajouter beaucoup d'autres ; la renommée de l'école bordelaise se répandit au loin, les élèves accouraient en foule. De grandes voies stratégiques, œuvre du génie roma'in, reliaient entre elles et avec la capitale de l'empire les diverses portions du territoire conquis ; Bordeaux, ville de commerce, était d'ailleurs par ses galères en rapport avec la Grèce et la Sicile : aussi voyonsnous le grammairien Citarius, attiré parla réputation des maîtres illustres de Burdigala, quitter Syracuse pour venir s'établir dans la cité des Bituriges-Vivisques. Malheureusement, la ruine de l'empire romain était commencée et le vieux monde s'écroulait de toutes parts ; des jours terribles se préparaient pour le midi de la Gaule, les barbares s'approchaient. Au ve siècle les Vandales, les Goths, les Alains se précipitèrent sur l'Aquitaine comme un torrent dévastateur.

Sous la domination des Visigoths, Bordeaux se releva de ses désastres et crut voir encore des jours prospères. Théodoric et ses fils avaient, mal gré leur rudesse et leurs mœurs sanguinaires, certaines prétentions à copier la civilisation romaine; les écoles se soutinrent pendant quelques temps encore. De celles de Vésone sortent « le doux Anthédion », poète plein d'art et de charme, et Paulinus Pétrocorius ou Pétricordius, qui mit en vers la vie de saint Martin. Le nom d'un autre professeur de cette époque est arrivé jusqu'à nous : Lupus, à la fois rhéteur et poète, que l'admiration de ses auditeurs forçait de partager ses leçons entre Agen et Périgucux.

L'Aquitaine et la Novempopulanie étaient depuis près d'un siècle au pouvoir des Visigoths, lorsque Clovis les attaquant à Vouillé, près de Poitiers, remporta sur eux une victoire complète à la suite de laquelle les Franks occupèrent tout le pays compris entre la Loire et ia Garonne. Bordeaux vit son gymnase fermé et ses professeurs en fuite. Avec la génération suivante s'éteignit même le souvenir des écoles de la Gaule méridionale. L'ignorance et la barbarie régnèrent partout, et le clergé devint le suprême asile des lettres et des connaissances humaines.

C'est dans les églises d'Auch (civitas Ausiorum), d'Eauze, métropole de la Novempopulanie, dans l'abbaye de Saint-Lizier où enseignait l'archiprêtre Faustus (autistes), dont on a fait mal à propos un évêque de Tarbes; au prieuré de la Réole, dans les abbayes Saint-Séverin et Sainte- Croix, situées aux portes de Bordeaux, qu'on peut retrouver les traces d'un enseignement scolaire.

Cet état de choses se prolongea pendant trois siècles jusqu'à la venue de Charlemagne, dont on connaît les efforts pour relever l'instruction dans ses Fitats : il prit possession de l'enseignement public et mit tout en œuvre pour restaurer les lettres par le clergé, devenu sous sa main puissante un instrument docile. Un de ses capitulaires, adressé à Baugulf, abbé de Fulde, est là pour en témoigner ; il ordonne la création et le réouverture des écoles dans les églises métropolitaines et dans les couvents.

Mais tout s'écroula de nouveau après la mort du grand législateur; Eauze fut dévastée par les Normands, ainsi que Bazas, Lectoure, Auch, Condom, Aire, Tarbes, Bayonne, Acqs (Dax), Oloron et Lescar. L'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux fut incendiée par eux. Deux ans après, en 847, d'autres pirates conduits par le féroce Asker dévastèrent de nouveau la capitale de l'Aquitaine, détruisirent le monastère de La Réole et ravagèrent la Saintonge et le Périgord.

Gouverné au xe siècle par des comtes qui reconnaissaient la suzeraineté des ducs de Gascogne, Bordeaux ne recouvra quelque importance qu'après le mariage d'Aliénor de Guyenne avec Henii Plantagcnet.il n'est pas douteux que pendant la période anglaise, c'est-à-dire du xne siècle à la seconde partie du xve, l'instruction n'ait été cultivée à Bordeaux dans une certaine mesure. Les archives du château du Cros, situé à quelques lieues de Bordeaux, dans la commune de Loupiac, contiennent un document fort curieux du 15 janvier 1274: c'est un contrat par lequel Bernard de Ségur, d'après les conseils « de savis et prohomes et amies », s'engage à payer annuellement et pendant dix ans à son frère Armand Bernard du Cros, qualifié de clerc, la somme de dix livres bordelaises pour achever ses études, « obs d'aprener et d'estudiar escolas. » Il est plus que probable que les écoles auxquelles il est lait allusion dans ce précieux titre de famille sont celles de Bordeaux, dont le château du Cros n'est éloigné que de six ou sept lieues à

peine. Les savis en leys étaient les licenciés ou docteurs en droit.

Nous avons, en effet, la preuve que l'étude du droit était cultivée à Bordeaux pendant la période anglaise : le Catalogue des rôles gascons nous donne à deux reprises le nom de Guillaume de Cazes, l'un des professeurs qui, en 1312, y étaient chargés de cet enseignement.

En 1321, le cardinal Jacquet d'Ossat, devenu pape depuis quelques années sous le nom de Jean XXII, fonde l'université de Cahors, qui comprenait quatre facultés et compta plus tard des professeurs illustres, comme Béroalde et Cujas. On y accourait de tout le Quercy et même de beaucoup plus loin. Dax, à la même époque, avait son école de droit.

Les lettres de ratification du traité de Brétigny, signées par Edouard III, le 24 octobre 1360, portent que les sujets anglais ou français pourront étudier avec les mêmes privilèges que par le passé dans les écoles ou les universités des deux royaumes, fréquentées par des laïques et quelquefois par des religieux.

En 1380, par exemple, nous voyons le pape donner à un bénédictin de l'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux, Pierre Ayraud, l'autorisation de suivre « en dehors de son couvent, dans une université, » les cours de lettres et de sciences avec la même pension qu'il aurait eue sur les revenus de l'abbaye, s'il avait continué d'y résider.

S'il est douteux et fort peu probable qu'il existât un collège à Bordeaux dans les premières années du xve siècle, il est au contraire très certain qu'il s'y trouvait à cette époque une école municipale et laïque, comme dans beaucoup d'autres villes constituées en communes. Dans une assemblée du Conseil des Trente, tenue à l'Hôtel de Ville, le 26 mars 1414, nous voyons figurer, parmi les conseillers de la cité, Me Jehan Andrieu, qualifié de « mestre de l'escola ».

Malheureusement l'état de guerre continuel dans lequel était Bordeaux ne permet pas de supposer que les jurats, obligés sans cesse de veiller à la sûreté de la ville, pussent apporter une grande attention au développement intellectuel de la jeunesse. L'instruction, si peu développée à cette époque, est encore, du moins en grande partie, entre les mains du clergé, et l'on ne voit pas que la municipalité s'en préoccupe le moins du monde ; les registres de la jurade de 1406 à 1424 n'y font aucune allusion. Cependant il est incontestable qu'on cultivait alors l'étude du droit et de la médecine.

Cet état de choses dura jusqu'en 1441, époque mémorable où, sur la demande expresse des jurats et du. grand sénéchal de Guyenne, fut fondée par le pape Eugène IV l'université de Bordeaux. La bulle pontificale, datée de Florence, est du 7 mai 1441. Le pieux archevêque Pey-Berland dressa les statuts de la nouvelle université conjointement avec Henri-François de Cavier, évoque de Bazas, conseiller du roi d'Angleterre. Les jurats de cette époque fondèrent en même temps, sous le nom de Collège des Arts ou Collège de Grammaire, une maison d'éducation d'ordre secondaire destinée à recevoir des élèves de toute la Guyenne et de la Gascogne.

Il est important de faire ressortir le caractère essentiellement laïque de ces deux institutions dont les jurats demeurèrent « fondateurs et patrons ». « Quo f'actum est ut, litteris ponti/iciis, major et jurati burdigalenses Academix patroni fuerint constitua. » Cette idée de placer l'instruction publique sous le patronage des magistrats élus par le peuple était essentiellement démocratique. Louis XI fit beaucoup pour la nouvelle institution: il lui donna pour conservateur le grand sénéchal de Guyenne ou son lieutenant ; il décida

que les « escholiers estudiant en l'université de Bourdeaux » no pourraient être cités devant aucune courdu royaume, mais seulementau Palais de l'Ombrière (Castrum Umbrarix), devant le sénéchal.

A Montauban, constitué depuis 1144 en commune indépendante, les consuls de 1476 firent ajouter à leur hôtel de ville de la rue de l'Aiguille une grande salle pour servir d'école. Le Hvre armé, l'un des manuscrits les plus précieux des archives de cette ville, contient en langue gasconne un règlement fort curieux daté de 1497 et rédigé par ces magistrats municipaux. On y faisait des études assez complètes; on y apprenait la philosophie et la langue latine, mais le grec n'y figure pas. Les religieux des couvents de la ville qui désiraient s'instruire y recevaient une éducation gratuite, for amor de Dio. Les régents y étaient taxés à chaque mutation consulaire et remplacés avec le consentement de l'évêque.

Depuis la fondation de son université régionale et surtout depuis celle d'un Parlement par Louis XI en 1462, le mouvement intellectuel h Bordeaux avait acquis un développement extraordinaire. Le vieux collège des arts étant devenu très insuffisant, les jurats de 1532 résolurent de le transformer et de constituer une institution nouvelle qui pût rivaliser avec les meilleurs collèges de Paris. L'honneur de cette idée revient à Jehan de Ciret, clerc-secrétaire de la Ville, puis conseiller au Parlement. L'ouverture solennelle de cette remarquable institution, l'une des meilleures de France au dire de Montaigne, qui plus tard y fit ses études ainsi que Scaliger, eut lieu le 24 mai 1533. Elle prit le nom de Collège de Guyenne. Jehan de Tartas, qui en fut le premier principal, venait de Paris où il avait eu la direction du collège de Lisieux. 11 amenait avec lui vingt professeurs détalent, dont quelques-uns, comme Charles de Sainte Marthe et Mathurin Cordier, étaient des hommes du plus grand mérite.

Cependant la Héformation, sœur de la Renais sance, avait fait depuis plusieurs années son apparition en Guyenne et en Gascogne. Elle se montre à Bordeaux dès 1523. Jehan de Ciret, le fondateur du collège de Guyenne, et plusieurs des professeurs de la création, appartenaient à la religion nouvelle. Calvin, forcé de quitter Poitiers en 1534, y laissa trois de ses disciples. Ceux-ci, s'étant assuré le concours de quelques jeunes gens, étudiants ou autres, les envoyèrent comme régents d'écoles dans les villes où ils supposaient qu'ils trouveraient accès. D'autres vinrent de Suisse ou d'Allemagne. Citons Philibert Sarrazin (1535) et Jehan Bernède à Agen ; Nicolas Charpentier à Castelmoron-d'Albret ; à Sainte-Foy-la-Grande en Agenais, Aymon de la Voye ; Jean Colassus à Bordeaux ; à Tonneins et à Clairac, André Mélanchthon ; en Saintonge, Nicolas Clinet, etc. Un grand nombre d'entre eux périrent misérablement sur les bûchers allumés par l'intolérance et le fanatisme.

A Montauban, comme dans les villes de l'Agenais, les doctrines nouvelles furent d'abord enseignées dans les écoles publiques. En 1537, un carme nommé Michel de Affinibus, appelé par les consuls pour être principal du collège, fut accusé d'expliquer à ses élèves les épitres de saint Paul et d'enseigner « certaines doctrines hérétiques ». Jean de la Rongeraye, professeur d'éloquence, Jean Carvin qui fut trois fois principal, les régents Charles de Bellefleur, Jean ue Manas et Bierre Bertholier, subirent des accusations analogues; mais ce ne fut qu'en décembre 1559 que la Réforme se produisit au grand jour dans l'école montalbanaise.

La fondation du collège d'Auch est au contraire essentiellement catholique. Le cardinal de Clermont-Lodève était mort en 1540, léguant aux pau-

vres de la ville une somme de 500 000 francs. Son successeur, le cardinal de Tournon, considérant que sa province ecclésiastique n'avait aucun établissement considérable pour l'enseignement des lettres et des sciences et jugeant d'ailleurs « que l'ignorance de la jeunesse est une pauvreté qui n'a point de pareille », crut pouvoir employer à la fondation d'un collège dans la capitale de la Gascogne la plus grande partie de ce legs. François Ier l'y autorisa par lettres patentes du 7 octobre 1543. Des réclamations s'étant produites, de nouvelles lettres royales du 11 mars 1545 ordonnèrent la prompte exécution des projets du cardinal. La construction du collège fut alors commencée et promptement achevée. L'un des professeurs les plus remarquables de la nouvelle institution fut le poète Marc- Antoine Muret, qui fut plus tard appelé au collège de Guyenne. En 1564, Charles IX donna au colKjge d'Auch le droit de décerner des diplômes de bachelier et de maître ès-arts.

Le collège de Gimont, petite ville située à 26 kilomètres d Auch, fut fondé cette même année 1545. La population de cette contrée était fort pauvre, aussi l'évêque de Lombez et les grands bénéficiers du diocèse recurent-ils de François Ier l'ordre de faire les frais du nouvel établissement. Mais ce fut seulement en 1567 que Charles IX réussit à faire exécuter la volonté royale. La fondation du collège de Mont-de-Marsan fut menée plus rapidement (1556); les Barnabites en eurent la direction. Enfin le collège de Lectoure naquit un peu plus tard ; il eut d'abord des professeurs séculiers. Nogaro, Vie, Mirande, toutes les villes un peu importantes de la Gascogne eurent bientôt des écoles où elles entretenaient plusieurs maîtres et où l'on enseignait même la langue latine. « Il fallait, dit un historien catholique, opposer des lumières vraies et solides aux lueurs trompeuses dont l'hérésie s'efforçait d'obscurcir la vérité. »

C'est donc à la Réforme que revient en grande partie l'honneur de ces fondations. Basée sur la lecture de la Bible, elle avait intérêt à répandre l'instruction ; aussi les premiers réformateurs sont-ils unanimes à recommander la création d'écoles du premier âge. Puis, comme elle manquait de pasteurs, elle ouvrit des collèges partout où elle le put et créa quelques académies. La province de Saintonge eut deux collèges, l'un à La Rochelle, fondé vers 1570 et où fut appelé Nicolas de Grouchi, l'un des plus illustres professeurs du collège de Guyenne; l'autre à La Rochefoucault, ouvert en 1583, et qui eut une longue existence. La Basse-Guyenne possédait aussi deux collèges : celui de Bergerac, qui essaya, mais en vain, de se transformer en académie, et celui de Nérac, tout particulièrement protégé par Jeanne d'Albret. En outre, le collège de Bordeaux compta pendant toute la durée du xvr* siècle un certain nombre de professeurs calvinistes. Enfin la Gascogne eut aussi deux collèges à Castres et à Montauban. Ce dernier, fondé par lettres patentes de 1579, sur la demande des consuls de cette ville, fut doté par Henri, roi de Navarre, d'une somme de 200 livres de rente. La première pierre n'en fut posée que le 14 octobre 1597. Enfin, conformément aux prescriptions du synode national tenu à Sainte-Foix en 1578, six académies protestantes ou écoles de théologie furent instituées pour la France et le Béarn : Montauban, Saumur, Sedan, Die, Nîmes et Orthez. La première, seule, rentre dans le cadre de cet article.

Au dix -huitième synode national, tenu à. la Rochelle du 1er mars au 12 avril 1607, l'assemblée ordonna de nouveau « d'établir des petites écoles ou collèges dans chaque province pour instruire les jeunes gens dans les bonnes lettres avant de

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