‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 527 sur 547 · I. Quelques mots d'abord sur l'hérédité physiologique · texte numérisé non relu

I. Quelques mots d'abord sur l'hérédité physiologique

pii frappe tout d'abord même les yeux les moins attentifs, c'est l'hérédité des formes, de la structure extérieure du corps. Piien n'est moins rare que d'entendre dire qu'un enfant est le portrait de son père, de sa mère, de ses grands parents. Il en est de même de la voix, de la hauteur et de la petitesse de la taille, des difformités ou anomalies. Dans certaines familles la longévité est héréditaire ou, tout au contraire, l'extinction précoce des facultés physiques et mentales. On peut citer comme exemple de ce dernier cas la famille de Turgot. Quant à l'existence des maladies héréditaires, l'observation en est aussi ancienne que l'origine de la médecine : elle est de toutes les époques, de tous les lieux, de tous les peuples.

Sans insister, arrivons à l'hérédité psychologique.

Les instincts, qui constituent à eux seuls presque toute la vie psychique d'un grand nombre d'animaux, sont rigoureusement transmis par l'hérédité.

HEREDITE

HÉRÉDITÉ

Un animal qui, par impossible, aurait, avec l'organisme de son espèce, les instincts d'une autre espèce, serait un monstre dans Tordre psychologique : l'araignée ne peut sentir ni agir comme une abeille ; le castor ne peut sentir ni agir comme un loup. Ce qui est plus curieux, c'est que dps instincts acquis sont transmissibles par hérédité; en d'autres termes, certaines dispositions mentales, acquises à des époques dont on peut donner la date approximative, ont été fixées dans la race et ne se distinguent plus des instincts primitifs. Ce point est très important, puisqu'il nous montre que l'hérédité peut coopérer avec l'éducation en rendant permanentes des qualités acquises grâce à cette dernière.

Les particularités du goût, de l'odorat, du toucher, de l'ouïe, de la vue, des facultés perceptives en général, sont aussi transmissibles par hérédité. Certaines familles ont l'oreille musicale, d'autres sont rebelles à toute mélodie. Un des exemples les plus frappants de l'influence héréditaire sur le sens de la vue, c'est le nombre toujours croissant des myopes chez les peuples livrés aux travaux intellectuels. Ce qui amène la myopie, c'est le travail assidu de près. Le Dr Cohn de Breslau), qui a examiné les yeux de 10 000 écoliers ou étudiants, a constaté que, dans les écoles de village, les myopes sont peu nombreux; dans les écoles urbaines, le nombre s'élève en proportion du degré des écoles: écoles primaires 6.7 pour 100; écoles moyennes, 10.3 ; écoles normales, 19.7 ; gymnases et universités, 26.2 pour li 0.

On constate aussi l'hérédité pour la mémoire et les habitudes, qui ne sont qu'une forme de la mémoire. Par exemple, de quelles combinaisons multiples de conformation corporelle, de dispositions mentales et d'habitudes, l'écriture ne doitelle pas dépendre ? Cependant on constate souvent une grande ressemblance entre l'écriture du père et celle du fils, et on a remarqué que les jeunes Anglais apprenant à écrire en France ont une tendance très nette à conserver la manière anglaise.

Les facultés intellectuelles sont aussi transmissibles par hérédité. Si l'on veut regarder autour de soi, interroger sa propre expérience, on verra que certaines formes d'intelligence, l'esprit caustique ou rabelaisien, la réflexion ou l'étourderie, sont héréditaires. Pour produire des exemples qui soient connus de tous, il faut les emprunter à l'histoire. Les familles de savants, de poètes, de peintres, de musiciens ne sont pas rares. Rappelons seulement les Bernouilli, qui comptent une dizaine de membres plus ou moins illustres, les Saussure, les Cassini, les Herschell, les Euler, les Candolle, les Darwin. Chez les peintres, les Bellini, les Carrache, les Téniers, les van Ostade, les van der Velde, les Murillo, les Titien (neuf peintres de mérite). Chez les musiciens, les Mozart, les Haydn, les Beethoven, les Bach. Cette dernière familie offre un des plus beaux exemples connus d'hérédité. Elle a duré près de truis cents ans (iôôO-lS4o, et a donné naissance à une soixantaine de musiciens, dont une moitié furent éminenis. Comme les Bach contractèrent de nombreux mariages avec des filles de musiciens, organistes, etc., ces unions si fréquentes ne peuvent avoir été sans influence sur l'hérédité du talent musical : c'est un cas ra.e de bel 0 voulue dans l'espèce humaine. En ce qui touche aux hommes politiques, aux grands capitaines, nous n'en dirons rien, chacun pouvant se rappeler facilement les Médicis, les Guise, les Condé, les Lamoignon, les Mirabeau, etc. Il est plus important de mettre en garde contre une faus-e interprétation de l'hérédité intellectuelle. On est trop porté à atteudre de la transmission héréditaire ce qu'elle ne peut pas donner jious en ver-

rons plus loin les raisons), — une répète et sans métamorphose chez l'enfant dequalités intellectuelles des parents : d'un poète un poète, d'un homme de guerre un homme d<; guerre, etc. C'est poser le problème sous nm forme tout idéale. Tout ce qu'on peut attendre d€ 1 hérédité dans la plupart des cas, c'est que le degré d'intelligence des parents Enflas sur celui des enfants, il résulte des recherches de Candolle que le talent des mathém: t celui de la musique sont les deux seules formes spéciales qui soient a-sez régulièrement transmissibles des parents aux enfants.

L'hérédité des sentiments et des passions est au^i facile à constater. D'abord elle se traduit par le caractère, qui ré-ulte surtout de notre manière de sentir; mais il y a de nombreux exemples qui montrent que le penchant au jeu, l'alcoolisme, la gloutonnerie, 1 appétit sexuel, la tendance au vol, à l'assassinat sont bérédit même quand l'éducation est intervenue pour les combattre. Pour n'en citer qu'un exemple qui montrera dans tout son jour la terrible influence de l'hérédité : Une femme du district de l'H o supérieur;, d'une nature très perverse, échappa, il y a environ soixante-dix ans, à la corde. Il y a d'elle aujourd'hui 80 descendants en ligne directe : un quart a été frappé par la justice ; les trois autres quarts se composent d'ivrognes, de fous, d'idiots et de mendiants.

Ceci nous conduit à l'hérédité morbide. C une des formes les plus connues, les mieux blies de l'hérédité psychologique : elle se rencontre dans l'épilepsie, l'hystérie, l'hypocondrie, les hallucinations, la mélancolie, la démence, etc. L'hérédité du suicide mérite une mer.tion particulière. Il n'y a peut-être pas d'affection morbide dont la transmission ait été mi^ux constatée, et les exemples aoondent de familles chez qui le grand-père, le fils (ou la fille), le p ?a la

petite-fille; se sont suicidés, et ordinairement au même âge, sans motifs suffisants. Fréquemment même le genre de mort est de tradition dans une famille ; les unes se noient, d'autres se pendent, d'autres s'étranglent, d'autres se jettent par les fenêtres. Lorsque le père et la mère également atteints de maladie mentale, cas qui s est présenté plus d'une fois, il en résulte une descendance déplorable, qui, par suite d'infécondité ou de morts précoces, s'éteint à la troisième, tout au moins à la quatrième génération.

Les recherches les plus récentes et les plus précises permettent de porter à environ 45 pour 100 la proportion des aliénés héréditair

IL Nous venons de montrer que toutes les formes de. l'activité intellectuelle et morale pe être transmises par hérédité. Toutefois un doute

re naturellement : cette transmission esla règle ? Dans l'ordre psychologique, l'hérédité est-elle une loi?

Pour résoudre cette question, il faut d'abord la bien poser, c'est-à-dire montrer comment elle se décompose.

1° Les caractères spécifiques, soit physiques, soit moraux, sont-ils transmis par l'hérédité ? Oui, ils le sont toujours, chez l'animal comme chez l'homme.

2° Les caractères généraux qui constituent les races ou \ .aires? Oui. ils le

S"nt également: d un nègre il ne naît pas un I Et cela est vrai aussi non seulement des qu s psychiques communes à tous les hommes, mais d'une forme particulière de constitution mentale ^prédominance de la sensibilité et de I tien, tendances sensuelles, inaptitude aux abtions. etc.).

3° Les caractères purement individuels sontils héreci. s faits nous ont montré

HÉRÉDITÉ

HÉRÉDITÉ

qu'au physique et au moral ils le sont souvent.

Ainsi, en résumé, l'hérédité régit toujours ces caractères très généraux qui constituent l'espèce, tc-jijours ces caractères moins généraux qui constituent la variété, souvent les caractères individus. La conclusion bien évidente qui ressort de là, c'est que l'hérédité est la loi, la non-hérédité l'exception.

Nous parlerons plus loin des exceptions. Recherchons maintenant sous quelles formes générales se fait la transmission héréditaire. Dans l'état actuel de nos connaissances, il n'existe rien qui ressemble à des lois scientifiques de l'hérédité ; on en est réduit à quelques formules empiriques qui servent à classer les faits. Les voici :

1° Loi de l'hérédité directe et immédiate: « Les parents ont une tendance à léguer à leurs enfants tous leurs caractères psychiques, généraux et individuels, anciens et nouvellement acquis. » Cette loi, pour se réaliser, suppose une parfaite égalité d'action du père et de la mère dans l'acte de la génération : ce qui doit être extrêmement rare. C'est à cette seule condition que l'enfant peut représenter une moyenne physique et morale des deux parents. Quelquefois l'égalité d'action semble consister en un partage où l'un donne les formes extérieures et l'autre lègue les qualités mentales. Le cas le plus célèbre est celui de Lislet Geoffroy, ingénieur à l'île de France. Fils d'un blanc et d'une négresse très bornée, au physique il était complètement nègre comme sa mère; sous le rapport de l'esprit il était un blanc : il est mort membre correspondant de l'Académie des sciences. En fait, il y a toujours prépondérance de l'un des deux parents, en sorte que la loi la plus générale de l'hérédité est la suivante.

2° Loi de prépondérance dans la transmission des caractères: « L'un des deux parents peut avoir une influence prépondérante sur la constitution mentale de l'enfant. » Il peut arriver ou bien que la prépondérance suive le sexe (du père au fils, delà mère à la fille) ; ou bien qu'elle aille d'un sexe au sexe contraire (du père à la fille, de la mère au fils). On peut rencontrer à chaque instant dans la vie ordinaire des exemples de ces deux cas. D'après une opinion assez répandue, l'hérédité irait le plus souvent d'un sexe au sexe contraire : cette opinion a été même soutenue par plusieurs savants, notamment par Buffon. C'est une assertion d'une valeur très douteuse ;- en ce qui touche les maladies mentales du moins, les recherches de Baillarger tendent à établir le contraire : il a montré que la folie se transmet plus fréquemment du père au fils qu'à la fille, de la mère à la fille plus fréquemment qu'au fils.

3* Loi de l'hérédité en retour ou médiate, ou atavisme : « Les descendants héritent souvent des qualités physiques et mentales propres à leurs ancêtres et leur ressemblent sans ressembler à leurs propres parents. » — Cette hérédité en ligne directe est si commune et si frappante qu'elle avait été remarquée dès l'antiquité; mais elle se produit aussi en ligne collatérale (de l'oncle au neveu ou à la nièce, de la tante à la nièce ou au neveu, etc.). Ceci peut surprendre au premier abord. A la réflexion, on comprendra que si un neveu ressemble à son oncle, un cousin a sa cousine, c'est parce que tous deux tiennent leur ressemblance d'un ancêtre commun qui l'a transmise à des générations intermédiaires, lesquelles l'ont gardée à l'état latent. Nous connaissons, pour notre part, un neveu qui ressemble si bien à son oncle maternel que tout le monde en est frappé. La ressemblance est encore plus mentale que physique. Tous deux ont eu un développement d'esprit précoce qui s'est arrêté vers quinze ans. Depuis, ils sonttombés dans une sorte d'inertie qui les rend impropres à tout travail suivi. I'js ont tenté toutes les carrières

sans se fixer à aucune : il e&t impossible d'attribuer ces ressemblances à l'éducation ou à des influences de famille. L'oncle a passé la plus grande partie de sa vie en Algérie ; le neveu a vécu en France dans une famille extrêmement rangée et laborieuse ; enfin il est douteux qu'ils aient passé ensemble plus de dix jours de leur vie. Ces ressemblances dérivent d'un ancêtre commun qui est leur père et grand-père.

D'ailleurs les cas d'atavisme en ligne collatérale ne sont pas rares dans l'histoire. Il suffit de rappeler Sénèque et son neveu Lucain ; Pline l'Ancien et Pline le Jeune, Maurice de Nassau et son neveu Turenne, Gustave-Adolphe et son petit-neveu Charles XII, les deux Corneille et Fontenelle. On en trouve plusieurs exemples dans la famille des Jussieu, des Bernoulli, des Murillo, des Carrache, etc.

L'explication de l'atavisme, sous toutes ses formes, devient fort simple, si l'on remarque que» dans l'hérédité, la simple transmission et le développement sont deux propriétés distinctes, bien qu'elles agissent généralement ensemble. Les caractères simplement transmis restent à l'état latent pendant une ou plusieurs générations, prêts à se développer quand les conditions changent.

4° Certaines dispositions physiques et mentales d'une nature très nettement déterminée, le plus souvent morbides, se manifestent chez les descendants au même âge que chez les ascendants (loi d'hérédité aux époques correspondantes de la vie).

Cette loi, moins générale que les précédentes, dont elle n'est à proprement parler que le corollaire, mérite cependant une mention à part, parce que nulle autre ne montre mieux combien l'hérédité pèse sur nous de tout son poids, alors même que nous n'en avons nulle conscience et nul souci. Cette hérédité aux époques correspondantes se rencontre fréquemment dans l'épilepsie, la surdité, la cécité. Il y a le cas d'une famille dans laquelle trente-sept enfants et petits-enfants devinrent tous aveugles entre dix-sept et dix-huit ans. Nous avons déjà dit que l'hérédité du suicide au même âge est fréquente. Il en est de même de l'aliénation mentale. Esquirol cite l'exemple d'une famille dont tous les membres furent atteints de folie à quarante ans, et l'on trouve beaucoup de cas de ce genre dans les écrits des aliénistes.

Notons, au point de vue spécial de l'éducation, que, dans certaines familles, le développement de l'esprit est précoce chez les enfants, mais s'arrête brusquement. Chez d'autres, au contraire, il est tardif, mais le temps perdu est vite réparé.

L'étude des lois ne serait pas complète sans celle des exceptions. C'est une question très complexe, obscure, mal connue, qui ne peut être traitée ici avec les développements qu'elle comporte. Il faut, cependant, montrer brièvement que le principe énoncé plus haut : « l'hérédité est la loi », se justifie.

Nous ne nous arrêterons pas à citer des cas où les lois de l'hérédité semblent violées : tout le monde en connaît. Nous prierons seulement le lecteur de ne pas oublier que là même où il y a une opposition aussi complète que possible entre les parents et les enfants, la dissemblance ne porte jamais que sur des caractères individuels, c'està-dire sur une très faible partie des caractères transmis par l'hérédité. Ceci posé, les exceptions à la loi sont réductibles à deux catégories : celles qui résultent de l'hérédité elle-même ; celles qui résultent de causes étrangères.

1° Exceptions résultant de l'hérédité ellemême. Il peut sembler paradoxal de dire que l'hérédité se fait exception à elle-même. Pourtant rien de plus simple. Dans les espècesi nfé« rieures (animales et végétales), où la génération

HEREDITE

HÉRÉDITÉ

est asexuée, la transmission héréditaire est infiniment plus sûre que dans toute autre. Mais dès que la génération exige le concours des sexes, il y a deux hérédités en lutte. Un peu do réflexion montre que l'action unique de ces deux facteurs peut donner lieu aux résultats les plus dissemblables : moyenne entre les deux parents, prépondérance du père à tous les degrés possibles, pré- >ondérance de la mère à tous les degrés possi- )les, naissance de qualités nouvelles grâce à des combinaisons mentales que nous ignorons, ou ;râce à des transformations dont nous parlerons lans la suite.

Ce n'est pas tout. Les parents transmettent des qualités qui sont restées chez eux à l'état lar.ent. Chez les animaux, supérieurs, l'expérience des éleveurs fixe à huit ou dix générations le temps nécessaire pour éliminer les chances de retour. Remarquons que dix générations (c'est-à-dire pour l'homme environ trois siècles) représentent 2048 générateurs dont l'influence plus ou moins marquée est possible. On peut ainsi entrevoir la complexité du problème et comprendre comment la plupart des exceptions à l'hérédité viennent de l'hérédité elle-même.

Les auteurs qui ont le mieux étudié la question, en particulier les médecins aliénistes, ont montré d'ailleurs que c'est mal comprendre l'hérédité que d'attendre d'une génération à l'autre le retour de phénomènes identiques. L'hérédité a ses transformations, ses métamorphosos. Un simple état nerveux des parents peut se changer chez les enfants en mélancolie, en manie, en dégénérescence plus grave encore, comme l'idiotie et l'imbéciliité. La folie des ascendants peut devenir chez les descendants : faiblesse d'esprit, originalité, violence du caractère et des passions, dérèglement, alcoolisme — et inversement.

On peut donc entrevoir comment l'hérédité seule, et en éliminant toute cause étrangère, paraît se faire exception à elle-même, et comment l'immense majorité des exceptions se réduit à des apparences. Mais il y a des exceptions qui viennent d'ailleurs.

2° Exceptions qui ne résultent pas de l'hérédité. Les causes dont le résultat immédiat est de faire dévier la transmission héréditaire sont comprises sous le nom général de variabilité. Ces causes agissent tantôt avant la naissance, tantôt après la naissance.

Les premières sont les plus importantes. En laissant de côté les histoires merveilleuses, on ne peut guère douter que certaines dispositions mentales de l'enfant dépendent de l'état momentané des parents à l'instant de la procréation. L'influence de l'état d'ivresse a été particulièrement constatée : l'enfant engendré dans cet état peut être épileptique, aliéné, obtus, idiot.

Nous n'insisterons pas sur les autres causes qui peuvent agir, soit pendant la vie embryonnaire, soit après la naissance, parce qu'elles sont universellement admises. Elles peuvent, chacune à leur manière, modifier l'hérédité.

III. Après avoir étudié les faits et les lois, considérons maintenant l'hérédité dans ses rapports avec l'éducation. Dans ce qui va suivre, il ne s'agit nullement de diminuer l'importance de cette dernière, qui n'est contestée par personne et ici moins que partout ailleurs; mais il faut montrer que l'hérédité est souvent une force antagoniste, que l'éducateur ne peut essayer de vaincre qu'en la traitant à la manière des forces naturelles, c'est-à-dire en lui obéissant. On a trop oublié (surtout au siècle dernier; l'existence des qualités intellectuelles et morales antérieures à l'éducation, qui les transforme quelquefois, mais qui ne les crée jamais. Les adversaires de l'hérédité ont eu le grand tort d'expliquer par une cause exté-

rieure, l'éducation, ce qui est dû à une cause intérieure, le caractère. Leur polémique, en eff<'t, a bien souvent consisté à poser ce dilemme décisif à leurs yeux : Ou bien les parents ne ressemblent pas aux enfants, et alors où est la loi d'hérédité? Ou bien les enfants ressemblent moralement à leurs parents, et alors pourquoi chercher une autre cause que l'éducation ? o pas naturel qu'un peintre ou un musicien apprenne son art à son fils ? qu'un voleur d ses enfants au vol ? qu'un enfant né dans la débauche se ressente de son milieu ?

Quelques exemples bien choisis suffisent pour montrer l'importance de l'innéité (qui n'est pour une bonne part que l'hérédité), et pour couper court à toutes ces explications incomplètes tirées de l'influence de l'éducation. Qu'on se rappelle comment d'Alembert, enfant trouvé, élevé par la veuve d'un pauvre vitrier, sans ressources, sans conseils, poursuivi par les railleries de sa mère adoptive, de ses camarades, de son maître qui ne le comprenait pas, n'en suivit pas moins sa voie sans se décourager et devint à vingtquatre ans membre de l'Académie des sciences, ce qui ne fut que le commencement de sa gloir.3. Supposez-le élevé par sa mère Mme de Tencin, admis de bonne heure dans les salons où se rencontraient tant d'hommes d'esprit, initié par eux aux problèmes scientifiques et philosophiques, affiné par leur entretien ; et les adversaires de l'hérédité ne manqueraient pas de voir en son génie le produit de son éducation.

On pourrait citer bien d'autres exemples. Nous croyons ramener l'influence de l'éducation à ses justes limites en disant qu'elle n'est vraiment efficace que sur les natures moyennes. Supposons que les divers degrés de l'intelligence humaine soient échelonnés de telle sorte qu'ils forment une ligne qui monte de l'idiot, qui est à un bout, au génie qui est à l'autre bout. L'influence de l'éducation aux deux bouts de la série est à son minimum. Sur l'idiot, elle n'a presque aucune prise ; des prodiges de patience et d'adresse n'aboutissent souvent qu'à des résultats insignifiants et éphémères. A mesure qu'on monte vers les degrés moyens, cette influence augmente. Elle atteint son maximum dans ces natures moyennes qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises, sont un peu ce que le hasard les fait. Puis, si l'on s'élève vers les formes supérieures de l'intelligence, on la voit de nouveau décroître et, à mesure qu'elle s'approche du génie, tendre vers son minimum.

L'éducation est une somme d'habitudes : chez les peuples civilisés, elle forme un édifice si savant, si compliqué, si laborieusement élevé, qu'on reste étonné quand on l'examine en détail.

Rapprochez le sauvage à l'état brut de l'homme à l'état de culture accomplie : quelle différence ! c'est qu'en réalité il y a des milliers d'années qui les séparent. Oui, beaucoup de ces habitudes que l'éducation nous fait contracter naturellement ont coûté à l'humanité des siècles d'efforts. 11 a fallu fixer en nous le travail conservé et accumulé de plusieurs centaines de générations. Il a fallu des millions d'hommes pour inventer et perfectionner ces méthodes qui développent le corps, cultivent l'esprit, forment les mœurs. Mais on ne doit pas oublier que l'action extérieure de l'éducation a été aidée par l'action intérieure de l'hérédité. Les races qui n'ont pas été façonnées par une longue culture ne sont pas aptes à recevoir notre éducation. Il y a de nombreux exemples d'enfants très intelligents, choisis parmi des tribus sauvages, transportés en Europe, instruits comme nos enfants, devenus en apparence semblables à eux, et qui brusquement s'enfuient pour retourner à leur sauvagerie primitive et n'en plus sortir.

Page 1