‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 90 sur 547 · III. RÉGÉNÉRATION DE L'INSTITUTION DES JEUNES · texte numérisé non relu

III. RÉGÉNÉRATION DE L'INSTITUTION DES JEUNES

aveugles (1814). — Administration du Dr Guillié (1814-1821). — A la tête de l'école fondée par Hauy fut placé en avril 1814 un homme actif, entreprenant, habile dans l'art de faire valoir les choses et de manier les hommes, mais qui, poussant ces qualités jusqu'à l'excès, visait plus à l'éclat qu'à la solidité des résultats : c'était le Dr Guillié*.

Ce nouveau régime s'inaugura par une réforme essentielle : le D' Guillié obtint une ordonnance royale qui rendait à l'école une existence distincte, en la détachant des Quinze-Vingts.

Un nouveau règlement (40 oct. 1815) lui assigna pour but « d'instruire des enfants aveugles et de leur donner un métier utile » ; il créait 90 places gratuites, dont un tiers pour les filles. Les boursiers devaient appartenir à des parents pauvres, être âgés au moins de 10 ans et au plus de 14, être doués de l'intelligence nécessaire pour recevoir l'instruction. Leur séjour dans l'établissement était •de huit ans. Le règlement faisait une part à peu lre Partie.

près égale à renseignement, intellectuel, à l'enseignement musical et a L'enseignement professionnel, qui, à moins d'incapacité évidente pour l'une de ces trois brancl nt obligatoires pour chaque

élève. La distribution de la journée donnait dix heures et demie de travail.

Sous le Dr Guillié, les choses marchèrent d'un pas très rapide; et si nous pouvions nous en rapporter à un livre publié par lui dès 1817, sous le titre d'Essai sur l'instruction des aveugles, nous resterions convaincus que toutes les parties de l'enseignement étaient dès lors dans l'état le plus florissant.

On y voit, par exemple, avec quelle facilité 1er. élèves traduisent Anacréon, comment ils lisent Tacite à livre ouvert, comment « tous avancent à pas de géants vers le but qu'ils ont sans cesse devant les yeux. »

L'enseignement musical atteignit une prospérité plus réelle, du moins en ce qui concerne l'étude des instruments. Le Dr Guillié eut le talent d'attirer à lui et d'intéresser à ses élèves les premiers artistes du temps, les Duport, les Habeneck; sous ces grands maîtres, quelques élèves devinrent de véritables artistes ; l'institution eut un orchestre excellent. Dans le quartier des filles, l'étude du piano fit de grands progrès. Celle de l'orgue fut introduite : le directeur comprenait déjà quelle pourrait être l'importance de cet instrument pour les élèves de l'institution.

Quant aux travaux manuels, on trouve, dans le livre du docteur Guillié et dans plusieurs rapports adressés par lui au ministère de l'intérieur la nomenclature de dix-sept espèces de travaux exécutés par les jeunes aveugles. Cette variété même prouve qu'on n'avait pas assez en vue la préparation pratique à des métiers utiles.

Des orages de plus d'un genre grossissaient depuis longtemps sur la tête du Dr Guillié; ils éclatèrent enfin, et il se retira en février 1821. Alors furent faites sur son enseignement plusieurs enquêtes qui en mirent à nu le charlatanisme.

Administration du Dr Pignier (18^1-1840). —Un homme étranger à l'enseignement, le Dr Pignier, fut fait « directeur, premier instituteur des jeunes aveugles ». Il y eut un abîme entre le passé et le présent : le D" Guillié avait cherché le bruit et l'éclat, le Dr Pignier, façonné aux mœurs et aux habitudes religieuses, fit de l'école presque un séminaire. Il apporta du reste peu de changements aux méthodes : les travaux manuels restèrent ce qu'i's étaient; l'enseignement intellectuel fut laissé aux différents maîtres, qui agirent indépendamment les uns des autres ; la musique seule, sans dégénérer, changea de caractère ; précédemment on visait surtout à faire pour l'orchestre de bons exécutants; maintenant on fit surtout des organistes, qui successivement furent admis à toucher de l'orgue à Saint-Etienne du Mont, à Saint-Thomas d'Aquin, aux Missions-Étrangères et dans d'autres églises.

Invention de l'écriture en points sail'mits.—'Da.ns les années qui suivirent immédiatement ( 1 8-5- 1829 , an fait d'importance capitale s'accomplit dans l'institution. C'est l'invention du système d'écri ture en points saillants, que je regarde comme la plus grande, sans aucun doute, qui se soit produite depuis Hauy, comme pouvant même être mise audessus de cttlle de l'impression en relief.

La première idée de ce genre d'écriture est due à une personne étrangère à l'institution, à Charles Barbier, qui représenta par des signes en points les sons principaux de la langue parlée. Les caractères en points de Barbier avaient l'avantage de pouvoir être écrits par les aveugles, mais ils présentaient de graves inconvénients. Le jeune Louis Braille y chercha des modifications, et fut conduit d'essai en essai à les transformer complètement :

AVEIJGLES

AVEUGLES

il rendit à la fois l'écriture plus prompte, en simplifiant considérablement les caractères ; plus rationnelle, en représentant non plus les sons de la langue parlée, mais les lettres mêmes de la langue écrite ; plus générale, car il l'appliqua encore aux signes de ponctuation, aux chiffres et à la musique.

Dans la musique, l'institution produisit pendant cette période, outre un bon nombre d'élèves distingués, deux artistes d'un talent supérieur : Claude Montai, dont le nom mérita de figurer comme facteur de pianos à côté de ceux d'Erard et de Pleyel, qui fut décoré de la Légion d'honneur et devint facteur de l'empereur, et Gabriel Gauthier, qui fut organiste de Saint-Etienne du Mont, auteur de nombreuses compositions vocales et instrumentales, et qui fut le véritable créateur des classes de solfège et d'harmonie à l'institution.

Cependant, pris dans son ensemble, l'enseignement déclinait. On reprochait à l'institution une mauvaise organisation, la confusion de tous les enseignements : « école de premier et de second degré, école normale, industrielle, musicale et même simple asile ; » l'anarchie dans les méthodes et le manque d'appropriation spéciale et professionnelle. L'autorité supérieure comprit la nécessité des réformes, et en 1840 elle réorganisa encore une fois l'institution des jeunes aveugles.

Page 1