MÉMOIRE
lui où nous en avons en une première idée. D'autre part, il n'y apoinl de souvenir sans la conviction que nona existions an temps 'i1"' le souvenir nous rappelle. Pour l'homme <|iii perdrait cette conviction, le passé serait anéanti; il lui semblerait qu'il commence d'exister; toul ce qu'il aurait p.-nsé, tout ce qu'il aurait dit, fait ou éprouvé avant cet instant pourrait lui paraître appartenir à une autre personne, mais il ne pourrait se l'imputer à lui même, et sa conduite future ne présenterait rien qui fut la suite de sa conduite pai Par là môme — et cela intéresse directement l'éducation — disparaîtraittouteobligation,toutcrespnnsabilité : on n'est responsable que de soi-même, ou, quand on l'est des autres, c'est dans la mesure où l'on a action sur eux. Quant à la notion de durée, il faut bien qu'elle se dégage un jour ou l'autre de l'intelligence enfantine, pour que les mots de présent, passé et futur lui présentent un sens et que. par exemple, l'enseignement du verbe soit possible.
Si nous reprenons le fait ci-dessus, dont l'analyse nous a permis de formuler la loi de la mémoire, nous y trouverons encore la preuve des rapports de la mémoire avec deux autres facultés, l'imagination et l'association des idées. Non seulement je me rappelle un certain passage des œuvres de Reid, mais je revois en esprit le volume dont il fait partie ; mon souvenir est enveloppé dans une image, il est une image. Non seulementjepense àReid.maisje pense àRoyer-ColIard, parce que celui-ci a également traité do la mémoire : les deux souvenirs se tiennent, l'un vient naturellement à la suite de l'autre. Ainsi double secours pour la mémoire, mais non sans quelque réciprocité d'inconvénients. L'imagination se mêle parfois si intimement à la mémoire, que la confusion s'établit entre les produits de l'une et de l'autre, même involontairement. « A beau mentir qui vient de loin, » dit le proverbe ; et cependant il peut y avoir autant et plus d'illusion que de mensonge dans tel récit qui parait incroyable. Le voyageur, en retraçant les scènes qui l'ont frappé, ne cherche pas à tromper ; mais, l'imagination aidant, il force la couleur du tableau dont le cadre est réel, et bientôt sa peinture n'est plus la reproduction exacte des choses ; ses souvenirs ont pris un air de fiction. Quant à l'association des idées, c'est une opération qui simplifie et facilite le travail de la mémoire, mais comme elle est spontanée et involontaire, elle a besoin d'être gouvernée par la réflexion et la volonté. Elle devient alors la plus sûre et la plus rationnelle des méthodes pour cultiver la mémoire. Quand nos idées sont rangées dans un ordre systématique, conforme autant que possible à celui de la nature ou aux lois de la raison, le» souvenirs naissent et se suivent comme d'eux-mêmes. « Il est indubitable, dit l'auteur de la Logique de Port-Royal, qu'on apprend avec une facilité incomparablement plus grande et qu'on retient beaucoup mieux ce qu'on enseigne dans le vrai ordre, parce que les idées qui ont une suite naturelle s'arrangent beaucoup mieux dans notre mémoire et se réveillent bien plus aisément les unes les autres. »
La liaison logique des idées est donc la meilleure des mnémotechnies. On donne ce nom à des procédés fondés sur la faculté d'associer les idées, mais artificiels : par exemple, l'idée de telle couleur associée à celle de tel nombre rappellera cette dernière idée. Ce sont donc des rapports factices et accidentels que l'on suppose entre 1"> idées que l'on veut retenir et les signes auxquels on les associe. Ces moyens donnent quelquefois des résultats assez surprenants, mais ils ont l'inconvénient grave de fausser a la longue le jugement. Or, il ne faut pas cultiver la mémoire au préjudice du jugement, mais faire marcher de front ces deux facultés.
On remarque dans la mémoire de grandes diversités selon les individus. Les uns retiennent plus facilement les notions acquises par les sens, avec les signes qui les représentent, comme les fo
les (nul, nrs, les sons; d'auti es fournies
par la raison, comme les chiffres, abstraction faite de leur formule. De là, d'une part, la mémoire physique ou mémoire des mots : d - enfants, des peintres, des musides poètes, en général des hommes d'imagination; ''t. d'autre paît, la mémoire rationnelle on des choses, celle des mathématiciens, des historiens, des philosophes. Mais on rencontre encore (■'•s deux snries de mémoire :
tantôt la mémoire est paresseuse, rebelle, tantôt elle est vive et obéissante; tantôt elle est : tantôt elle laisse échapper le souvenir à peine formé. Ces inégalités s'expliquent jusqu'à un certain point par le degré d'impression de la notion primitive dans l'intelligence et par le de^ré d'intérêt de cette même notion. Quand l'esprit a été très vivement frappé par une idée, il est naturel que le souvenir s'en reproduise plus vite. D'un autre côté, la mémoire est dans un rapport nécessaire avec l'intelligence elle-même dans l'ensemble de son développement, et l'on peut dire que plus on est intelligent, éclairé, instruit, plus on a de mémoire. Un esprit lourd, peu ouvert, a peu de mémoire : pour avoir des souvenirs, ii faut d'abord avoir des idées. Enfin il y a des influences physiologiques : le sexe, la santé, l'état du cerveau, l'âge. Les vieillards perdent la mémoire; s'ils la conservent en partie, elle leur rappelle les époques les plus lointaines de Leur existence et non les faits contemporains. A la suite de certaines maladies, an perd la mémoire ou totalement ou partiellement : c'est l'amnésie (privation de la mémoire). Une lésion du cerveau suflitpour produire un résultat analogue.
Quelles que soient les diversités et les inégalités de la mémoire, elle peut toujours se fortifier par l'habitude, et elle ne peut pas se passer de l'exercice : aucune faculté ne demande à être tenue plus constamment en haleine ni ne se dégrade plus vite. Rien cultivée, elle présente à des degrés divers trois qualités principales dont la réunion complète constituerait la perfection de la mémoire : la facilité à apprendre, la ténacité à conserver, la promptitude à reproduire le souvenir.
On a tenté plusieurs explications de la mémoire, en se demandant ce que deviennent les notions acquises jusqu'à ce qu'elles se montrent de nouveau. Les uns ont cru qu'elles restent dans le moi, latentes et obscures, mais réelles et prêtes à se raviver au premier signal. D'autres n'ont adopté cette opinion que par rapport aux idées rationnelles, et ont attribué au cerveau la conservation des idées sensibles. Ni l'une ni l'autre de ces hyp nhèses ne répond à la question. 11 est bien évident qu'il faut tenir compte du cerveau dans la production et dans la reproduction d'une idée, le cerveau étant, non la cause, mais l'instrument indispensable de la pensée. Ce n'est pas ici le lieu d aborder l'examen du rôle qu'il joue dans le travail de l'intelligence; mais nous rappellerons, en ce qui concerne la mémoire, une série de phénomènes dont le premier l'intéresse directement: à la suite d'une impression cérébrale (fait physiologique) se produit un fait psychologique, sensation, idée ou volition. Quand le même fait physiologique se reproduit, provoqué par une circonstance semblable ou analogue, le fait psychologique primitif se manifeste aussitôt comme étant l'effet d'une môme cause, et la conscience, qui l'avait perçu une première fois, le perçoit de nouveau. La mémoire, qu'on a considérée si souvent comme une faculté à part et inexplicable,