MONOTRÈMES
ternes représentées par les cycles | • 3 • § • § • 73 . Rarement le cycle de groupement des feuilles sur la tige de ces plantes est plus élevé que yA. Les feuilles des monocotylédones sont généralement inermes ; toutefois, dans les broméliacées, quelques palmiers, les smilax, les feuilles présentent des aiguillons tranchants très acérés. Dans le bonapartea, chaque aiguillon porte à son extrémité une ouverture qui fait communiquer une sorte de glande avec l'extérieur.
Chaque feuille de monocotylédone comprend une double lame d'épiderme renforcée intérieurement de fibres mécaniques. Cet épiderme recouvre une masse de tissu parenchymateux ou tissu fondamental dans lequel courent parallèlement les uns aux autres et parallèlement à la longueur de la feuille des faisceaux libéro-ligneux dont la structure ne diffère pas de celle des faisceaux de la tige. La raison en est que les faisceaux foliaires sont les terminaisons des faisceaux tigellaires. Chaque faisceau libéro-ligneux est le plus ordinairement revêtu d'une lame péiiphérique de fibres mécaniques qui ont pour but non seulement de le protéger, mais encore de régulariser les pressions qui peuvent se faire sentir sur la masse libérienne du faisceau, lors de la circulation des gaz dans la feuille.
Dans quelques bulbes, les feuilles réduites à l'état d'écaillés charnues sont transformées en réservoir de nourriture. Dans les rhizomes souterrains, les feuilles se réduisent à l'état de petites écailles membraneuses.
La fleur des végétaux monocotylédones, lorsqu'elle est complète, présente généralement de dehors en dedans : 1° Deux vcrticilles alternants comprenant chacun trois pièces colorées ou non. Ce d' mille verticille d'enveloppes florales forme le périanthe; sauf dans les fluviales, il ne fait jamais défaut; *2° deux verticilles alternant entre eux et avec les précédents et comprenant chacun trois étamines ; 3° deux verticilles alternant entre eux et avec les verticilles précédents et comprenant chacun trois carpelles. En résumé, la fleur comprend donc un périanthe. un androcée et un gynécée. Tous les trois ont six pièces disposées trois à trois sur deux rangs. De là l'idée de considérer toutes les fleurs des monocotjlédones comme formées de verticilles floraux composés chacun de trois pièces élémentaires. De là la symétrie par trois, que l'on regarde comme caractéristique de ces fleurs. Des adhérences plus ou moins grandes peuvent réunir plus ou moins les termes de chaque verticille, ou encore les termes de verticilles consécutifs. Les pièces d'un verticille peuvent faire défaut en tout ou en partie. Une pièce d'un verticille peut s'hypertrophier tandis que d'autres s'atrophient. En combinant convenablement toutes ces dispositions, on a l'explication des divers types <ie fleurs que l'on rencontre chez les diverses familles de végétaux monocotylédones.
La placentation des monocotylédones est généralement axile ; les orchidées sont un des rares exemples de placentation pariétale chez les végétaux de cet embranchement, et quelques aroïdées un des rares exemples de placentation basilaire.
Les ovules des monocotylédones sont anatropes et bitégumentés ; rarement ces ovules sont orthotropes, comme chez les ériocaulonées, les tradescantiées, le vallisneria spiralis et quelques aroïdées.
Le pollen des monocotylédones est formé généralement de petites cellules globuleuses qui sont dispersées et déposées sur les stigmates des organes femelles par les insectes. Dans les orchidées, les cellules du pollen demeurent accolées les unes aux autres par une matière gommeuse très adhésive. Ces masses polliniques ont reçu le nom 2e Partie.
de pollinies; comme le pollen ordinaire, elle3 sont apportées sur les stigmates par les insectes, en particulier par les abeilles. Dans les zostères, monocotylédones qui vivent dans la mer, le pollen est constitué par de petites cellules allongées vermformes. Il y a tout lieu de croire, d'après les dernières recherches, que ces tubes polliniques de la zostère germent dans l'intérieur même de l'anthère où ils se sont formés, et qu'ils perforent le tissu de l'anthère et celui du pistil pour arrivejusqu'à l'ovule sans qu'il soit nécessaire pour eu; d'être déposés sur le stigmate.
Au moment de la fécondation, les fleurs des monocotylédones sont quelquefois le siège d'une élévation de température très considérable. Cette période d'excitation s'accuse parfois par la production de nectars ou- de parfums ; les plus connus de ces parfums sont ceux émis par les aroïdées. L'odeur bien connue de Y Arum maculatum, vulgairement nommé gouet ou pied-de-veau, rappelle celle de la viande corrompue, à ce point que les mouches viennent visiter les fleurs de l'arum et s'y laissent emprisonner.
Le fruit qui succède à l'ovaire varie beaucoup d'un groupe de monocotylédones à l'autre; ainsi le fruit est un caryopse chez les graminées, c'est un achaine chez les cypéracées, c'est une capsule à déhiscence variée chez les liliacées, les orchidées; c'est une baie charnue à la surface, lorsque la graine est insuffisamment pourvue d'appareils disseminateurs, comme cela se voit dans beaucoup d'asparaginées. Le fruit de quelques monocotylédones peut atteindre un volume et un poids énorme ; tel est le fruit du cocotier et surtout le fruit du Lodoïcea Sechetlarum, qui atteint le poids de 10 kilogrammes. A l'article Palmiers, on trouvera tous les détails désirables sur ces fruits et sur les croyances auxquelles leur singulier mode de dispersion a donné naissance. Presque tous ces fruitsmonstrueux sont recouverts, vers l'époque où ils se détachent des arbres qui les produisent, d'une sorte de bourre brune très épaisse qui les protège, amortit le choc au moment de la chute et les empoche de s'écraser en tombant sur le sol.
Nous n'insisterons pas ici sur les usages généraux des monocotylédones ; nous reviendrons sur ce point en traitant, chacune des principales familles en particulier. V. à cet effet les articles Palmiers, Graminées, Lirioïdées, Musacées, Orchidées.
La grande majorité des monocotylédones est originaire des régions chaudes du globe. Plusieurs d'entre elles sont aquatiques, submergées ou nageantes; tels sont les potamogetons, les vallisneries, les lentilles d'eau, les hydrocharis, les stratiotes. Quelques-unes même habitent la mer, comme les zostères, les posidonies.
[C.-E. Bertrand.]
MOA'OTRÈMES. — Zoologie, XIII.— Tout à côté des Marsupiaux*, mais à un degré encore moins élevé dans la série zoologique, se placent les Monotrèrnes, qui semblent établir le passage entre les Mammifères et les Oiseaux. Comme chez ces derniers, en effet, l'intestin débouche dans un vestibule commun, dans un cloaque, au lieu de s'ouvrir directement au dehors. D'autre part les dents proprement dites sont représentées par des tubercules cornés, ou font même complètement défaut, tandis que les lèvres sont garnies de lames cornées qui acquièrent souvent un très grand développement et simulent le bec d'un oiseau. Enfin, quoiqu'il n'y ait point de poche pour loger les petits immédiatement après la naissance, il existe cependant en avant du bassin deux os semblables à ceux qui soutiennent, chez les marsupiaux, un repli de la peau de l'abdomen. Jusqu'à ces derniers temps, on croyait qu il n existait que deux animaux offrant ces particularités
MON TES OUI EU
MONTESQUIEU
d'organisation, VOrnithorkynque et YEctadné, qui
habitent l'Australie et la Tasmanie ; mais tout récemment on a découvert à la Nouvelle-Guinée une troisième forme, un Echidné qui, tout en étant parent de celui de la Nouvelle-Hollande, diffère cependant de ce dernier par quelques caractères anatomiques.
L'Omit horhynque et l'Echidné d'Australie sont connus depuis la fin du siècle dernier; ils ont d'abord été réunis par G. Cuvier à l'ordre dis Edentés, puis élevés au rang de sous-classe par de Blainville, sous le nom de Monotrèmes, emprunté à E. Geoffroy-Saini-Hilaire. Le premier de ces mammifères singuliers, l'Ormt/iorhynque paradoxal, est ainsi nommé à cause de ses mâchoires prolongées en bec de canard et pourvues seulement d'une paire de grosses dents cornées qui sont situées à la place occupée ordinairement par les dents molaires; il a le corps terminé par une queue élargie et aplatie en dessous, comme celle du castor, mais velue sur sa face supérieure ; son corps est revêtu de poils courts, et ses pattes se terminent par cinq doigts pourvus d'ongles robustes, et réunis entre eux par des membranes analogues a celles de la patte d'un canard et particulièrement développées aux membres antérieurs. Cet animal étrange habite la Tasmanie et l'Australie, et est connu des colons anglais sous le nom de Watermole (taupe de rivière). Il se tient en effet au bord des rivières, barbotte parmi les plantes aquatiques, et nage avec l'agilité d'un poisson; sa nourriture consiste en larves d'insectes, en vers et en petits mollusques. Les mâles ont le talon armé d'un éperon corné, muni d'une fente qui sert à l'écouiement d'un liquide visqueux. Ce liquide, sécrété par une glande particulière, logée dans la cuisse, est, contrairement à ce qu'on avait pensé d'abord, dépourvu de toutes propriétés venimeuses.
Les Echidnés differentdes Ornithorhynques par leur corps garni de piquants plus forts que ceux des hérissons, et entremêlés de quelques poils, par leur tête prolongée en un bec très effilé, qui porte en avant une bouche d'une petitesse extrême, et enfin par leurs pattes disposées non pour fendre les eaux, mais pour fouir. Les mœurs de l'Echidné de la Nouvelle-Guinée sont encore inconnues, mais tout porte à supposer qu'elles ne diffèrent pas sensiblement de celles de l'Echidné du continent australien et de la Tasmanie. Ce dernier, l'Echidné épineux, vit dans les endroits sablonneux où il recherche les vers et les insectes, particulièrement les fourmis et les termites. Il les cherche avec le bout de son museau, qui paraît doué d'une grande sensibilité, et les capture au moyen de sa langue qui est enduite d'une salive visqueuse et peut être projetée hors de sa bouche. Au moindre danger, l'Echidné se met en boule et présente de toutes parts des piquants acérés. Les mâles portent en outre, comme les Ornithorhynques, des ergots au talon.
L'Echidné, do même que l'Ornithorhynque, a l'intelligence extrêmement bornée. Pendant le jour il reste caché dans un trou et ne se montre qu'à la chute du jour. Ses mouvements sont d'une lenteur extrême. A diverses reprises, des Echidnés ont vécu en captivité dans les jardins zoologiques de l'Europe, et particulièrement dans la ménagerie du Muséum d'histoire naturelle de Paris. [E. Oustalet.]
MONTESQUIEU. — Littérature française, XIX. — (maries de Secondât, baron de la Brcde et de Montesquieu, naquit au château de la Brède, non loin de Bordeaux, le is janvier 1689. Son père, n officier ci ii i avait de bonne heure quitté le service, comprit, des l'enfance, quelles espérances autorisait l'esprit vif et curieux de son fils, et paraît avoir fait do son instruction sa principale
sollicitude. Dès l'adolescence, le jeune Secondât témoigna d'une véritable vocation pour l'étude du droit : à peine ses études classiques terminées, il s'y lança avec toute l'ardeur de ses vingt ans. Son oncle paternel, qui était président à mortier au parlement de; Bordeaux, encourageait ces études. Le 24 février 1714, au temps où le grand roi vivait encore, Montesquieu, âgé de vingt cinq ans, fut nommé conseiller au parlement de Bordeaux. Deux années plus tard, en 1 7 1 G, son oncle, qui n'avait pas de fils et le considérait comme son héritier, lui légua avec la plus grande partie de ses biens sa charge de président à mortier. Ainsi Montesquieu, à peine âgé de vingt-sept ans, se trouva possesseur tout à la fois et d'une fortune considérable et d'une des plus hautes situations de la magistrature d'alors.
Ce double avantage n'était pas fait cependant pour le satisfaire. Nous voyons, à ce moment, Montesquieu, avec ces curiosités multiples qui sont comme l'apanage de la jeunesse, tourner de tous côtés son activité. En même temps qu'il remplit les devoirs de sa charge et poursuit ses travaux juridiques, il se sent attiré vers d'autres études : il se montre l'un des membres les plus actifs de l'académie de Bordeaux récemment fondée : il publie en 1719 le Projet d'une étude physique de la terre, où il fait appel au concours de tous les savants ; il écrit divers opuscules. Deux ans plus tard, en 1721, il remet à un éditeur étranger le manuscrit des Lettres pprsanes. Qui eût pu croire qu'un livre pareil était l'œuvre d'un grave magistrat, d'un président à mortier d'un parlement?
Le succès fut prodigieux. Le livre eut coup sur coup un nombre d'éditions considérable, en un temps où le public lettré n'était pas à beaucoup près ce qu'il est aujouru'hui. Montesquieu luimême a constaté, non sans une satisfaction bien e.Ncusable, ce succès : « Les éditeurs, a-t-il écrit, allaient tirant les passants par la manche et leur disaient: « Monsieur, faites-nous des Lettres p-rsanes. » C'était alors le temps de la régence et l'aurore du xvme siècle se levait. Après la vieillesse du grand roi, et le règne triste et austère de Minc de Maintenon, il semblait que la France opprimée depuis près de quarante ans fût délivrée d'un poids qui pesait sur sa poitrine. Une réaction s'accomplissait, violente et excessive comme toutes les réactions. Le livre de Montesquieu résumait ce qui était dans la conscience et le sentiment de presque tous. On y trouvait un esprit frondeur et hardi qui a toujours été comme le génie propre de la race française, une satire amère du régime qui venait de disparaître et n'avait laissé dans l'opinion que des souvenirs détestés, une foi robuste en la possibilité d'un avenir meilleur, que tous partageaient, l'invitation à des reformes libérales que tous souhaitaient et appelaient ; et, ce qui en France n'a jamais rien gâté, le livre tout entier était écrit dans une langue vive, alerte, précise, piquante et un peu raffinée, pleine de nerf et de sève, qui donnait au bon sens même et à la vérité l'allure piquante du paradoxe. Les Français ont toujours aimé à s'entendre dire leurs vérités quand elles sont bien dites : on trouvait une saveur piquante à entendre un étranger, un barbare, un Persan — comment peuton être Persan? — se moquer si spirituellement des Français et des Pari siens, et leur faire si galamment la leçon. Faut-il ne. rien omettre? L'époque de la régence était une époque libertine, et le sviii* siècle tout entier ne guérit jamais bien de cette maladie. Certaines pages sensuelles et erotiques des Lettres persanes ne nuisirent pas, elles non plus, au succ> s de l'ouvrage : et certaines lettres en liront lire à beaucoup plusieurs autres que, sans celles-ci, ils n'auraiuut peut-être pus lues.
MONTESQUIEU
MONTESQUIEU
Quand nous relisons aujourd'hui les Lettres persanes, instruits par l'œuvre entière de Montesquieu, et par les progrès de la science dont il a été en partie l'auteur , il est permis de penser que peut-être nous les comprenons mieux que ne le tirent ceux qui les premiers les connurent. Sous une forme légère, une pensée profonde et sérieuse s'y manifeste: pensée devenue banale depuis, mais qui alors était bien faite pour étonner, pour scandaliser même. La voici : c'est que tout ce que l'homme considère volontiers comme étant la vérité absolue, à savoir les idées politiques, religieuses, morales, les institutions, les mœurs, les opinions, tout cela est en réalité non pas absolu, mais relatif ; c'est que des conditions de vie différentes ont amené des constitutions diverses de la société, des conceptions diverses de lÉtat, de la famille, de la religion, du bien et du mal, et que ce n'est le plus souvent que par ignorance que nous condamnons tout ce qui s'est fait ailleurs et que nous admirons sans réserve tout ce qui se fait chez nous. Tout l'Esprit des lois était, on le voit, déjà en germe dans les Lettres persanes.
Il ne pouvait suffire à un esprit aussi vigoureux que celui de Montesquieu de s'être borné à laisser entrevoir ses pensées sous une forme légère. Ce qui l'avait tenté d'abord, c'était la satire de tous les préjugés qu'il voyait acceptés autour de lui comme d'incontestables vérités, et il avait cédé ii la tentation d'écrire cette satire ; mais en l'écrivant, à mesure qu'il réfléchissait lui-même davantage, il était amené à entrevoir un second livre derrière le premier, un livre où, renonçant à toutes les fictions, il laisserait parler la raison seule ; où il expliquerait ce que sont les sociétés humaines, comment elles se forment, s'administrent, se transforment: de quelles forces multiples elles se composent, quel rôle y jouent les divers intérêts, par quelles lois elles se fondent, s'accroissent, déclinent et enfin se succèdent. 11 vit là une œuvre utile et grande, que personne encore n'avait tentée, qui pourrait être la gloire d'un nomme en même temps qu'elle serait l'œuvre de nute une vie. Il ne se sentait pas incapable de 1 entreprendre.
Nous voyons alors Montesquieu prendre un grand parti. Il n'est pas de spectacle plus intéressant que ces vies dont un homme fait ce qu'il wut ; avecunesorte de généreux égoisme, il immole tiut à un besoin impérieux qui l'emporte, renonce à toutes les autres ambitions, et suit sans hésiter 1 ippel du génie intérieur.
En 1726, Montesquieu vend sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux. Il renonce à la carrière qui eût pu l'élever à de plus hautes dignités encore. (Ju'eût dit l'oncle qui l'avait fait son héritier s'il eût été témoin de cette résolution? On peut compter qu'il l'eût désavoué et maudit. On peut compter aussi que ses amis de Bordeaux furent sévères pour Montesquieu et attribuèrent sa décision soit à la paresse, soit à une coupable inquiétude d'esprit. Mais Montesquieu savait ce qu'il faisait.
11 vient à Paris d'abord : il passe deux années dans la grande ville, et. non sans quelques difficultés, il est nommé membre de l'Académie française. Il est admis dans l'illustre compagnie le '2i janvier l 728. Il est permis de penser qu'il attachait à ce titre une importance considérable, et nous allons aussitôt voir pourquoi.
Avant d'entreprendre le grand ouvrage qu'il médite et pour lequel, depuis plusieurs années déjà, il accumule les matériaux, Montesquieu veut voyager. Il veut parcourir l'Europe entière. Il a besoin de visiter les diverses nations pour obserser leurs mœurs et leurs institutions; il veut les visiteraussi pour s'entretenir partout avec les hom-
mes éminents formés par une autre éducation que l'éducation française, rencontrer d'autres idées, observer des préjugés divers, et ainsi se mieux guérir lui-même de tous les préjugés que malgré lui il conserve encore. Son litre d'académicien lui ouvrira toutes les portes et le fera bien accueillir partout.
lia trente-neuf ans. Il est dans toute la vigueur de sa raison, et pour voir il a de bons yeux. Les I livres lui ont appris tout ce qui peut être appris ' du passé : il lui reste à connaître le présent qui ne j s'apprend bien que par l'observation, et qui l'aidera à voir le passé avec des clartés nouvelles, quand demain il reviendra dans son cabinet à ses études et à ses livres. Rien ne fait mieux comprendre Montesquieu que ce besoin de voyager pour s'instruire à une époque où si peu de Fran- : çais voyageaient. Il ne sera pas un voyageur comme l'aimable président de Brosses, pour qui un tour en Italie n'est qu'une longue partie de plaisir et qui consacre les loisirs de la route à : raconter gaiement à ses amis ce qu'il a vu. Il i voyage pour lui seul et il voyage pour apprendre. Ce n'est pas un touriste, c'est un studieux : il passe indifférent sur les curiosités qu'il rencontre, il n'écrit guère ; il se borne à observer et à réfléchir, , à prendre des notes pour lui-même. S'il éprouva, ; vers la fin de sa vie, la tentation d'écrire le récit de ses voyages, il ne semble pas qu'il ait exécuté ce dessein.
Il a quitté Paris en l'28. Il se rend d'abord à Vienne, alors le grand centre allemand, la capitale du Saint-Empire, et visite également la Hongrie. De là il descend en Italie ; il séjourne à Venise, à P<ome, à Gênes ; puis, par la Suisse et la vallée du Rhin, il se rend en Hollande, où il s'arrête. Tous ces voyages durent une quinzaine de mois. De Hollande, à l'automne de 1729, il se rend en Angleterre. L'Angleterre à ce moment avait, depuis quarante ans environ, fermé l'ère de ses révolutions politiques. Elle avait définitivement fondé ce gouvernement constitutionnel et parlementaire que seule au monde alors elle possédait. Elle y trouvait, malgré les menaces intermittentes des prétendants, et la paix et la prospérité. Le spectacle d'un peuple libre, se gouvernant lui-même sous l'autorité d'un roi et en possession de l'exercice de tous les droits individuels, droits de la conscience et droits politiques, frappa vivement Montesquieu. 11 se plut à étudier, longuement et par le détail, et le mécanisme de la constitution anglaise et les mœurs d'où ces institutions étaient sorties et qui faisaient leur force. Il garda toute sa vie une vive admiration pour le peuple anglais, son culte de la liberté, son respect de la légalité, son amour quasi superstitieux du formalisme et des traditions : on ne s'étonnera pas qu'un magistrat et un légiste ait été particulièrement frappé de ces vertus. L'Angleterre garda nés lors dans son admiration une place privilégiée II n'était pas étonnant non plus que l'Angleterre ait plus tard fait entre tous les écrivains français une place à part au philosophe politique qui lui avait si parfaitement rendu justice.
Montesquieu s'attarda deux années entières en Angleterre, accueilli là, comme il l'avait été partout, avec la plus grande fav< ur. A la lin de 1731, il rentre en France. Il a vu tout ce qu'il voulait voir : il a fait sur les gouvernements et les sociétés une ample provision d'obscm.tions; ce qu'il lui faut maintenant, pour mener à bien l'œuvre entreprise, c'est le recueillement et le silence. S'il n'eût été qu'un homme de plaisir, aimant à jouir de la vie — et il n'était point par nature indifférent au plaisir — Paris avait à lui offrir les plus séduisantes distractions. Sun nom et sa réputation lui ouvraient les portes ue tous les salons, et
MONTESQUIEU
MONTESQUIEU
sa fortune lui permettait de mener la vie du plus aimable seigneur. Mais il avait de plus nobles ambitions et il sentait qu'il avait à faire de ses forces un plus noble emploi. A son retour d'Angleterre il s'arrête à peine à Paris; il reprend le chemin de sa province, il va s'enfermer dans son château de la Brède. Pendant de longues années, il n'en sortira guère que pour passer çà et là quelques semaines à Paris, où il est toujours fort recherché, ou entreprendre dans le midi quelques rapides voyages. Le reste de son temps, il le passe dans son cabinet, étudiant l'histoire et les législations, poursuivant sur l'antiquité, sur le moyen âge, sur les temps modernes, ce grand et persévérant travail dont il attend la gloire.
Il n'aborde pas tout d'abord cependant ce grand ouvrage. Les études de droit de sa jeunesse avaient fixé son attention sur le peuple romain, qui a constitué autrefois la science juridique. Il avait été vivement frappé par le spectacle de cette race singulièrement forte, tenace en ses entreprises, qui à l'origine est seulement une petite cité du centre de l'Italie, qui peu à peu, par son énergie, ses vertus, sa patience, son ambition aussi et sa politique, impose son joug à toutes les cités voisines, conquiert l'Italie, puis l'Espagne, l'Afrique, la Gaule, la Grèce et l'Orient, fait de la Méditerranée un lac romain, et devient la maîtresse de tout l'univers alors connu. Puis un autre spectacle ne l'avait pas moins frappé: Rome conquérante du monde succombant sous sa propre grandeur; l'empire succédant à la république, comme la république avait succédé à la royauté : les vices remplaçant les vertus; c< tte puissance prodigieuse qui si lentement avait grandi, déclinant et s'affaiblissant, périssant sous ses propres fautes après s'être élevée par ses vertus, retombant enfin au néant d'où elle était sortie. Son séjour en Angleterre lui avait en quelque sorte mieux fait comprendre la Rome ant 111e, dont une aristocratie fermement atta- <hé- S ses droits et une démocratie vaillamment i éso'.ue à réclamer la liberté avaient fait la grandeur, et qui avait marché vers la décadence sitôt que l'équilibre entre ces deux forces, opposées mais également utiles, avait disparu. De la victoire de la démocratie l'empire était sorti par une loi nécessaire, et avec l'empire la décadence, dans l'abaissement de tous sous la loi d'un despote. La conclusion ne déplaisait pas à Montesquieu, baron lui-même, fort peu démocrate et qui venait de voir par l'étude de l'Angleterre ce que peut pour la grandeur d'un pays une aristocratie qui défend ses privilèges avec énergie, mais qui en même temps a la conscience de ses devoirs et ne cherche pas à s'y dérober.
Il remet à plus tard son grand ouvrage. Il s'arrête à en écrire comme un chapitre détaché. Reprenant à son tour cette histoire romaine qui a sollicité Machiavel, Bossuet, Saint-Evremond, il relit tous les historiens, et il s'efforce de lire entre les lignes de leurs livres. Par delà l'histoire romaine, telle qu'un Rollin l'a écrite avec une candeur innocente et prête à accepter toutes les fables, il en entrevoit une autre qui ramène les légendes à la réalité, et ne veut prendre conseil que du bon sens et de la raison : histoire d'où le peuple romain sort bien plus glorieux et plus vraiment grand que de tous les récits menteurs de ses propres annalistes, car on y sent bien mieux à quel effort de volonté, a quelle politique habile et résolument poursuivie, il a dû son triomphe, avant que les mêmes cause! naturelles qui l'avaient élevé précipitasseni aussi Ba chute.
De cette étude patiente, de cette concentration de pensée solitaire -sort le petit volume Intitulé : Considération» <mr t't grandeur et la décadence des Romains, qui parut en 173'». C'est dire en un seul
mot tout ce qu'il vaut que de constater qu'après bientôt un siècle et demi, et malgré tous les progrès accomplis depuis lors par la science historique, il est demeuré classique. Certains détails ont pu être corrigés depuis : l'ensemble demeure debout; toutes les recherches de l'érudition n'ont ajouté que bien peu à ce qu'avait deviné la perspicacité de Montesquieu. Il avait du même coup créé pour ainsi dire un genre nouveau : la philosophie de l'histoire. Combien peu sans doute, parmi les lecteurs des Lettres persanes, avaient imaginé que l'écrivain qui tenait la plume d'Usbek était un si profond penseur et capable d'une telle gravité!
Montesquieu s'était donné à lui-même la preuve de sa force d'esprit et de sa vigueur d'expression. Il ne lui restait plus qu'à se consacrer tout entier à la composition de ce grand ouvrage de synl historique et de philosophie politique qu'il méditait depuis dix années déjà. A en rassembler patiemment les matériaux, à en ordonner les matières, à l'écrire, il employa quatorze années. On p"ut dire que depuis l'âge d'homme il y mettait déjà toutes ses pensées. 11 semble que, vers 1740, un sujet particulier le tente de nouveau, comme l'histoire des Romains l'avait tenté déjà. Au cours de ses études historiques.il avait rencontré la physionomie de Louis XI, et il avait été d'abord séduit et par l'énergie sombre de l'homme et par la grandeur de son œuvre. On a dit que cette histoire avait été écrite, puis jetée au feu par l'étourdeiie d'un secrétaire. Quand on sait le soin avec lequel Montesquieu conservait, non pas seulement ses manuscrits, mais jusqu'à ses moindres brouillons d'écrivain, l'aventure parait très singulière. Ce qui est vraisemblable, c'est qu'en effet Montesquieu songea d'abord à écrire une histoire de Louis XI; c'est aussi qu'après en avoir écrit un certain nombre de chapitres, que probablement on retrouverait encore dans les papiers dont a hérité sa famille, il renonça à son projet. Il sentait que son grand ouvrage était ce qui pressait d'abord, que là était le monument qu'il importait d'achever.
Enfin l'année 1748 vint et YEspi'it des lois parut. Cette date est restée une date littéraire mémorable, même en ce xvme siècle où parurent tant d'ouvrages qui sont demeurés des événements historiques. D'intimes amis auxquels l'auteur avait communiqué son manuscrit, entre autres Helvétius, s'effrayèrent, paraît-il, de l'austérité du livre et prièrent Montesquieu, dans l'intérêt de sa réputation, de ne pas le publier. Il n'en crut que lui-même, et il eut raison. Le succès de Y Esprit des lois, en effet, fut prodigieux : il n'obtint pas moins de vingt et une éditions en moins de deu\ années; succès sans précédent et depuis même sans égal pour un livre de haute raison. Voltaire, qui n'aimait qu'à demi Montesquieu et sur lequel Montesquieu de son côté faisait bien des réserves — et combien en effet ces deux hommes ne différaient-ils pas? — a exprimé en un mot toute la 1 de cet ouvrage : « L'humanité avait perdu ses titres : Montesquieu les lui a rendus. »
On peut faire à l'Esprit des lois plus d'une critique fondée. On a pu signaler ce qu'a de factice et de faux la théorie générale posée par l'auteur, que l'honneur est le ressort des monarchies comme la vertu celui des républiques; on a pu montrer le décousu de certaines parties; on a pu Burtout relever dans le style, tantôt une brièveté sentencieuse qui va jusqu'à l'obscurité, tantôt un i:oùt de l'antithèse qui va jusqu'à l'affectation et au raffinement du bel esprit. Quel écrivain n'a ses défauts, et Montesquieu a certainement en les siens. Penseur solitaire, vivant dans l'étude, la lecture cl la méditation plus que dans la réa iié, il a été certainement disposé à abuser de l'abstraction, et à construire, une humanité plus logique
MONTESQUIEU
MONTESQUIEU
et plus absolue que jamais elle n'a pu se montrer; écrivain sévère à l'excès pour lui-même, il a incontestablement visé plus que de raison à enfermer chaque pensée en une forme brève et saisissante, presque toujours tendue et souvent forcée. La meilleure langue est à coup sûr celle qui se met le mieux à la portée de l'esprit moyen des lecteurs, et pour être comprise n'exige point d'effort. L'Esprit des lois- est assurément une lecture laborieuse : mais personne ne s'y est un peu appliqué sans être largement payé de sa peine : on a pu dire justement de Montesquieu ce que lui-même disait de Tacite, qu'il abrégeait tout parce qu'il voyait tout. L'Esprit des lois ne sera jamais un livre populaire : il ne s'adresse qu'aux esprits déjà cultivés, et qu'un peu d'aridité ne rebute pas : mais aucun livre ne fait penser davantage, et il faut dire à la décharge de l'auteur que s'il n'eût adopté la forme rapide et sommaire, toute nerveuse et concentrée, qu'il a choisie, une longue série de volumes n'eût pas été de trop pour faire tenir toutes les réflexions et toutes les pensées qu'il a enfermées en ce seul ouvrage.
La durable valeur de l'Esprit des lois est non pas dans la thèse contestable qui en fait l'apparente unité et qui est le système du livre ; elle est dans les observations si précises, et presque toujours profondes et fortes, qui le remplissent, sur lantiquité,sur le moyen âge, sur les constitutions des divers pays. On peut dire que personne, plus que Montesquieu, n'a contribué à fonder l'histoire philosophique. Tout le mouvement moderne des sciences historiques est sorti de lui pour une part considérable. Mais l'originalité véritable de l'ouvrage est dans ces chapitres qui précisément étonnèrent et même scandalisèrent le plus les contemporains : dans ceux où il signale le caractère relatif de toutes les institutions, des lois, des mœurs, de la moralité elle-même. Si étrange que paraisse la contradiction, on peut dire qu'aucun esprit ne fut à la fois plus systématique et moins absolu que celui de Montesquieu. Le premier il a bien montré comment il y avait en l'humanité comme plusieurs humanités différentes, comment les races, les habitudes, les climats divers, avaient amené aussi des organisations diverses des sociétés, établi ici une forme de gouvernement et là une autre, amené à considérer comme le devoir la pratique de telles ou telles vertus, parfois même de tels ou tels vices : aussi c'est presque toujours pour ne pas connaître suffisamment les conditions d'existence des époques ou des contrées qui diffèrent de la nôtre, que nous condamnons si sévèrement les pratiques qui y sont observées. C'était cette pensée déjà qui avait inspiré les Lettres persanes, et c'est elle qui domine l'Esprit des lois. Montesquieu, on le voit, demeurait fidèle à lui-même.
Cette conception de l'histoire est le grand honneur de Montesquieu. On remarquera qu'aujourd'hui elle n'est plus guère contestée. 11 fut, de son temps, à peu près seul à l'avoir. Le caractère de l'esprit français a toujours été volontiers absolu : jamais ce défaut ne fut plus sensible qu'au xvme siècle. Il suffit de lire les livres des plus grands e-prits d'alors, et particulièrement le magnifique Essai sur les moeurs de Voltaire lui-même, pour voir combien il était difficile à un Français d'alors de comprendre ou d'expliquer ce qui choquait sa raison, et de quel service la science moderne est redevable à Montesquieu.
Un autre mérite original de l'Esprit des lois, c'est d'avoir bien marqué, dans la vie des nations, l'importance du rôle de la richesse, les effets du commerce, la place des échanges. C'est l'avènement de l'économie politique dans l'histoire, dont elle est un facteur si considérable. Les historiens jusqu'alors s'en étaient à peine doutés.
On en eût vainement cherché la trace dans les livres les plus illustres.
Ce n'est pas cependant encore là tout YEsprit des lois. La France d'alors, lasse d'abus sans nombre dont le poids devenait plus lourd de jour en jour, à mesure que la raison s'éveillant en comprenait mieux l'injustice, à mesure aussi que le changement des mœurs avait supprimé la raison d'être de la plupart des privilèges, appelait de tous ses vœux une réforme : elle l'appelait dans le gouvernement, elle l'appelait dans l'administration, dans l'ordre judiciaire, dans la répartition des impôts, dans la condition civile, politique, religieuse des individus : la réforme ayant refusé de s'accomplir, elle finit par faire une révolution. Le livre de Montesquieu, s'il nous parle avec développement de l'antiquité , du moyen âge, des pays environnants, ne perd pas un moment la France de vue. Ne lui demandons pas de faire directement la critique de ce qui existe en France ou de proposer des réformes directes. Le philosophe n'est pas un pamphlétaire, et il plane volontiers au-dessus des lieux et des temps. Ne demandons pas davantage au baron de Montesquieu d'être un partisan de la République ; et qui d'ailleurs, en 1748, pouvait en France prévoir la République de 1792? Montesquieu est fermement attaché à l'institution des castes sociales, et ne dissimule pas son admiration pour le système féodal ; il n'a point confiance dans les capacités du peuple à se gouverner lui-même, et l'exemple de la démocratie romaine est sans cesse présent à ses yeux; mais s'il veut conserver et l'institution de la noblesse et celle de la royauté, s'il estime que hors de là il n'est point de salut, et que le passé de la France doit régler son avenir, il demande à la royauté de renoncer à son pouvoir absolu, dangereux pour elle-même, oppressif pour tous : il veut une noblesse qui ait conscience de ses devoirs aussi bien que de ses droits : il réclame pour tous, paysans et vilains, les garanties de la liberté individuelle. Il ne croit pas à la possibilité de fonder actuellement en France une société durable sur une autre base que celle dès droits de l'individu. Son idéal, il l'a vu en Angleterre : c'est une royauté constitutionnelle, qui réunit à la fois les avan âges des trois seules formes théoriques de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, et rend le progrès possible, avec lenteur, mais sécurité, sans aucune de ces secousses ou aucun de ces redoutables entraînements où peut sombrer la fortune, la vie même d'une nation.
C'est cette partie du livre de Montesquieu que retinrent surtout les contemporains. Les réformes qu'il avait indiquées dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre constitutionnel, dans l'ordre civil, dans l'ordre administratif et économique, devinrent comme le programme du parti libéral, durant la seconde moitié du siècle. Sous la forme contenue, sereine et hautaine d'un dogmaticien doctrinaire, il n'était pas difficile de sentir, dans l'ouvrage de Montesquieu, un ardent amour de la liberté et des droits individuels, une commisération profonde pour tous les humbles et les opprimés; la conviction que le jour de la justice pouvait être amené pour eux sans compromettre l'équilibre d'une société vieille déjà de plusieurs siècles. Les hommes qui, comme Malesherbes et Turgot, essayèrent de réconcilier la royauté et la nation en extirpant les abus, furent des discipks véritables de Montesquieu.
Quinze ans environ après le livre de Montesquieu, un autre livre de philosophie sociale parut : le Contrat social de Rousseau. Fils d'une petite république, Rousseau fondait toute l'organisation politique sur la souveraineté populaire, et la souveraineté populaire directement exercée Le livre de Montesquieu devait conduis à la ré-
MONTESQUIEU