MO HA LE
forme politique : celui do Rousseau à la révolution. A partir de ce jour, la lutte fut entre les deux écoles. On l'a dit bien souvent : V Esprit de< lo>s fut l'évangile de la Constituante, le Contrat sociit fut celui delà Convention. La Constituante proclama les droits individuels et établit la royauté constitutionnelle. On sait comment et pour quelles causes multiples la réforme de l'Assemblée constituante échoua. Il ne resta plus qu'à faire la révolution. Sur la ruine de la monarchie constitutionnelle s'éleva avec la République la souveraineté populaire.
Nous sortirions du cadre de cette étude en recherchant si ce fut un bien ou un mal que la réforme rêvée par Montesquieu n'ait pu s'accomplir. Aussi bien les philosophes proposent dans leur cabinet et les événements disposent. Il est souvent hasardeux, et plus souvent inutile, de rechercher si ce qui s'est accompli eût pu ne pas s'accomplir ou s'accomplir autrement. Il est temps de revenir à Montesquieu lui-niême, et il nous reste peu de choses à dire.
11 avait achevé l'œuvre de sa vie et mené à bien la tâche entreprise. Il était comme épuisé lui-même de ce prodigieux effort de vingt longues années. A partir de 174s, il ne prend plus que rarement la plume ; en 1750, pour écrire une courte Défense 'le l'Esprit des lois, contre certaines critiques violentes; en 1751, pour envoyer le fragment de Lysimaque à l'académie de Nancy qui l'avait appelé dans ses rangs; en 1 754, semble t-il, pour composer le roman à'Arsan et Isménie, publié en 1783 seulement par son fils, et où se trahit une imagination affaiblie. Il songeait à écrire une relation de ses voyages; sa vue, qui n'avait jamais été bien forte, baissait; il était devenu presque complètement aveugle. 11 partageait désormais son temps entre Paris, où il était fort recherché et comptait de fidèles amitiés, et son château de la Brède. Ce fut à Paris que la mort vint le prendre le 10 février 1755. Une fièvre inflammatoire, qui lui laissa jusqu'à la dernière heure la lucidité de l'intelligence, l'enleva en quelques jours. Il avait un peu plus de soixante-six ans.
La vie d'un homme comme Montesquieu est tout entière dans ses livres. Il avait vécu pour étudier, penser, réfléchir. 11 avait pris la meilleure part d'action, celle qui est durable. L'humanité cependant aime les petits détails sur les grands hommes, et désire connaître la personne et le caractère de ceux qu'elle admire. Ajoutons donc ici quelques-uns de ces traits. Montesquieu, dans sa jeunesse, avait aimé le plaisir. Au fond l'étude fut sa seule passion : a Je n'ai jamais eu, disaitil lui-même, de chagrin qu'une demi-heure de lecture n'ait dissipé. » Il n'était pas indifférent à l'argent ; on l'a accusé d'avoir été un voisin processif et un seigneur qui n'entendait pas qu'on touchât à ses droits. Mais ce qu'il faut ajouter, c'est que, rigide sur le chapitre de ses droits, il était aussi un seigneur sans morgue et charitable. On a cité souvent, entre beaucoup d'autres, un trait de sa bi. nfaisance. Ln jour, à Marseille, ayant pris une barque pour se promener dans le port, il remarque que les mains de son batelier sont bien blanches pour le métier qu'il exerce. Il l'interroge, il apprend qu'il est ouvrier joaillier de son état, fils d'un négociant de Marseille que les corsaires ont pris et emmené à Alger. Joaillier la semaine, le dimanche le fils se fait batelier pour soutenir la famille et amasser s'il se peut la rançon du père. Do retour sur le quai, Montesquieu jette sa bourse au jeune homme et se dérobe. Quelque temps après la famille marseillaise est surprise de voir revenir le père et apprend que sa rançon a été payée. Montesquieu, plu- tard, revenant à Marseille, est reconnu par le jeune homme, qui se précipite vers lui, ne doutant pas qu'il soit leur
bienfaiteur inconnu : Montesquieu le repousse, disant qu'il ne sait de quoi on lui parle. Ce lut seulement à la mort de Montesquieu que l'on trouva sur ses livres l'envoi d'une Bomme de sept mille livres à un banquier anglais deCadix.et que l'on sut par celui-ci que la somme avait servi à payer la rançon du négociant marseillais Robert. Il ne suffit pas sans doute d'avoir l'âme généreuse pour écrire l'Esprit des lois; mais on est toujours heureux d'apprendre qu'un grand homme a été humain, et que le cœur s'est trouvé chez lui à la hauteur de l'intelligence. [Charles Bigot.]
MORALE. — Psychologie et Morale, XVIII. — On peut définir la morale, la science des principes ou du principe par lequel doit se diriger la volonté de l'homme.
Nous disons que la morale est une science. Il y a des faits appelés moraux dont l'existence et les caractères sont universellement reconnus. Certaines actions sont jugées moralement bonnes, d'autres moralement mauvaises; auteurs ou témoins, soit des unes, soit d >s autres, nous éprouvons des sentiments divers; nous admettons que l'homme a des devoirs à remplir, qu'il mérite d'être récompensé s'il les accomplit, pu n s'il les viole. Autant de faits que la science des moeurs ou morale constate, explique, et se propose de ramener à l'unité d'un système.
Nous disons de plus que la morale est la science des principes ou du jHncipe par lequel doit se diriger la volonté de l'homme. En effet, toute règle de conduite est un principe d'actiGn qui s'applique à un grand nombre de cas particuliers. C'est un principe, par exemple, qu'il faut être fidèle à sa parole, c'en est un autre qu'il faut pardonner les injures, etc. Autant de devoirs, autant de principes. Mais ces principes, dans leur multiplicité presque indéfinie, doivent pouvoir se subordonner les uns aux autres, et se rattacher à un principe suprême, dont ils ne sont que les conséquences et comme les déductions nécessaires.
La science de la morale a pour objet de déterminer cette hiérarchie de principes et de formuler celui duquel tous empruntent leur valeur et leur autorité.
Ces principes, ou ce principe, disons-nous encore, doivent diriger la volonté de l'homme. Le caractère essentiel de la volonté, c'est la liberté .
La conciliation du libre arbitre humain, soit avec le déterminisme des phénomènes de la nature, soit avec la prescience et la providence divines, peut présenter au métaphysicien des difiicultés presque insolubles ; mais pour le psychologue et le moraliste, la liberté est un fait que le sentiment intérieur atteste avec une irrrésistible clarté. Nous sentons que nous sommes libres, c'est-àdire que nous pouvons choisir entre tel ou tel motif d'action, vouloir ou ne pas vouloir, et cela suffit pour établir notre responsabilité.
Si la liberté est proprement la possibilité de choisir entre deux ou plusieurs motifs, il faut, pour que la liberté se détermine, qu'il y ait une raison de ce choix. Tous les motifs ne sauraient donc avoir une valeur égale. Or, les motifs se ramènent facilement à trois, qui sont le plaisir, l'intérêt, le devoir, ou, en d'autres termes, l'agréable, l'utile, l'honnête.
On agit en vue du plaisir, quand on ne se propose qu'une satisfaction immédiate de la sensibilité, quelles qu'en doivent être d'ailleurs les confluences. Le motif du plaisir n'implique qu'un faible degré de réflexion : il est à peu prè? purement instinctif, et reçoit ordinairement le nom de mobile.
On agit par intérêt, quand on recherche, non un plaisir immédiat, passager, et que suivra peut-
MORALE
MORALE
être une douleur intense et durable, mais la somme la plus grande possible de satisfaction, accompagnée de la moindre quantité possible de peine. On voit ainsi que celui qui se détermine par intérêt est nécessairement un calculateur. Il réfléchit sur les conséquences plus ou moins probables, plus ou moins lointaines de ses actes; il embrasse, par la réflexion, une période plus ou moins longue de l'avenir. Ce n'est plus ici la spontanéité du mobile instinctif : c'est l'intelligence en pleine possession d'elle-même, modérant les impulsions d'une sensibilité aveugle, mais tendant en réalité, et par une voie plus sûre, au même but que celle-ci, savoir, le plaisir ou tout au moins l'absence de douleur.
Tout autre est le motif du devoir, ou motif moral. Il se manifeste dans la conscience par opposition avec les deux précédents. Régulus s'est engagé à reprendre ses chaînes s'il échoue dans la mission que lui a confiée le sénat deCarthage ; il sait quels supplices l'attendent : épouvantée par l'aspect de la douleur, sa sensibilité lui crie de violer sa parole. Sa femme, ses enfants, ses amis, sa patrie même qui peut avoir besoin encore d'un général longtemps victorieux, unissent leurs prières : ne semble-t-il pas que l'intérêt (tel au moins que l'entend un vulgaire ésoisme) soit ici d'accord avec la sensibilité? Mais non ; il a juré, et le devoir commande de ne pas manquer à son serment. Sur un théâtre plus humble, dans des circonstances moins tragiques, s'impose à chacun de nous, et plus d'une fois pendant le cours de sa vie, le même choix qu'à Régulus.
Les motifs du plaisir et de l'intérêt sont égoïstes, car ils n'ont en vue que la satisfaction de l'individu. Le motif du devoir est désintéressé, car il commande surtout lo sacrifice du bonheur, de la vie même ; seul encore, le motif moral est obligatoire. Il faut entendre par là qu'il s'impose à la liberté sans la contraindre. Il apparaît comme un ordre, absolu, inconditionnel; il est, pour parler le langage de Kant, un impératif catégorique. Il ne dit pas : fais ceci, pourvu que tu y trouves ton plaisir ou ton intérêt ; mais : fais ceci, dusses-tu en souffrir, dusses-tu en mourir. Le noble adage : fais ce que dois, advienne que pourra, exprime d'une manière populaire et saisissante ce que Kant traduit par les deux mots d'impératif catégorique.
Le motif moral, qui ne saurait venir, ni de la sensibilité, ni de la réflexion appliquée aux moyens d'acquérir la plus grande somme possible de jouissances avec la moindre somme de peines, ne peut avoir sa source que dans la faculté de concevoir l'absolu, l'inconditionnel : c'est la raison. Le motif moral, puisqu'il commande, est une loi; et cette loi a son fondement dans la raison. Disons mieux, elle est la raison même en tant qu'elle éclaire et dirige la volonté, ou, comme dit Kant, la raison pratique.
Ainsi, d'une part, la liberté, capable de choisir entre plusieurs motifs, d'autre part, la loi de cette liberté appelée raison pratique ou loi morale, telles sont les deux conditions essentielles de la science des mœurs. Les êtres raisonnables et libres sont seuls susceptibles de moralité. Les partisans de la doctrine evolutionniste n'ont pas réussi à prouver que les animaux inférieurs à l'homme soient, même au plus faible degré, des êtres moraux ; il faudrait pour cela qu'ils eussent établi que l'animal est raisonnable et libre, et cette démonstration, ils ne l'ont pas fournie.
Par suite encore, toutes les causes qui altèrent ou détruisent dans l'homme la liberté et la raison, détruisent ou diminuent sa responsabilité. Telles sont la folie, l'idiotie, certaines maladies nerveuses, la sénilité extrême, etc.; l'enfant non plus n'est
pas responsable, avant un certain âge. Il semble que la passion, l'ivresse devraient abolir de même la responsabilité ; mais elle subsiste, bien qu'amoindrie peut-être, car il dépendait de la volonté de ne pas laisser prendre soit à la passion, soit à des habitudes funestes, une force qu'elle devient à la longue à peu près impuissante à combattre.
Nous avons dit précédemment que la loi morale est absolue et obligatoire. On lui attribue ordinairement un troisième caractère, celui de l'universalité. Si la raison révèle à tous les esprits le3 mêmes vérités nécessaires, la loi morale, on raison pratique, ne doit-elle pas imposer les mêmes ordres à toutes les volontés '/Pourtant il est difficile de contester que d'un peuple à l'autre, d'une époque à une autre époque, ne se manifestent des divergences profondes dans les jugements moraux. Le sauvage commet sans scrupule des actes qui pour nous sont abominables : où donc retrouver dans l'histoire cette unité morale de l'espèce humaine dont parlent certains philosophes ? « Trois degrés d'élévation du pôle, dit Pascal, changent toute la jurisprudence... Plaisante justice qu'une rivière borne : Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! *
Sans discuter à fond cette objection, ce qui nous entraînerait trop loin, contentons-nous d'observer que si la raison est le privilège de l'humanité, elle est loin d'être également développée chez tous les hommes. De même en est-il de la conception d'une loi morale. Les difficultés de l'existence matérielle, l'obligation d'une lutte de tous les instants contre une nature ennemie, l'ignorance, la superstition peuvent maintenir indéfiniment à l'état embryonnaire les facultés supérieures de l'âme. Pourtant, même chez les peuplades les plus dégradées se retrouve la conscience morale, avec ses traits essentiels. « En fait, dit M. Henri Joly, la générosité, la clémence, la véracité, la foi dans la parole donnée, voilà des vertus dont on trouve des exemples nombreux dans les populations les plus grossières. » La témoignages les plus récents et les plus authentiques des voyageurs sont unanimes sur ce point.
Avec la civilisation, la notion du bien et du mal croît en précision, en clarté, en délicatesse. « Le piliage et le brigandage, autrefois privilèges des héros, sont devenus le refuge des malfaiteurs; et en même temps la propriété est devenue plus accessible à tous et de mieux en mieux garantie. L'esclavage sous toutes ses formes, ainsi que les cruautés exercées sur la conscience au nom de la foi, ne sont déjà plus que des souvenirs... Le pillage, le massacre des vaincus, la réduction des prisonniers en esclavage, les armes empoisonnées, les courses, ont été de plus en plus flétries et condamnées, comme le droit d'épaves et le droit d'aubaine et autres restes de l'état barbare. » (P. Janet, cité par M. H Joly.) S'il n'est pas rigoureusement exact de dire avec Socrate et Platon que nul ne pèche que par ignorance, il reste vrai néanmoins que l'homme est d'autant plus porté à faire le bien qu'il le connaît mieux et qu'en général le progrès de la moralité est proportionnel à celui des lumières. Instruire, c'est moraliser.
Nous avons déterminé l'existence et les caractères de la loi morale; il nous reste à en rechercher l'essence et la formule. Dire qu'elle est l'obligation de faire le bien et d'éviter le mal, ce n'est pas assez, car on demandera ce que c'est précisément que le bien et le mal. Une sorte d'instinct, qu'on appelle sens moral, nous révèle sans doute, avec une clarté ordinairement suffisante pour la pratique, quelles actions sont bonnes, quelles autres mauvaises; mais la science exige qu'on rende compte de ces révélations mêmes, qu'on les ramène à leur principe.
Plusieurs systèmes ont été proposés. Pour les
MORALE