MOUVEMENT
est appelée à rendre des services, en fournissant aux propriétaires de troupeaux des bergers capables qui font trop souvent défaut.
[Henry Sagnier.]
MOUVEMENT. —Physique, I. — Le mouvement est l'état d'un corps qui se transporte d'un point à un autre de l'espace. L'observation journalière nous apprend que les corps, à la surface de la terre, n'occupent pas toujours la même place, mais qu'ils changent ou peuvent changer de position relativement les uns aux autres. Ceux qui changent de place sont en mouvement; ceux qui paraissent occuper toujours la même position sont en re/tos. Mais la propriété de pouvoir être mis en mouvement, autrement dit la mobilité, appartient à tous les corps : c'est une propriété générale de la matière.
On reconnaît qu'un point matériel est en mouvement quand sa distance à d'autres points supposés immobiles vient à changer. C'est habituellement à deux axes rectangulaires d'un plan ou à trois plans perpendiculaires que l'on rapporte les positions d un point ou d'un corps de l'espace. Si ces axes ou ces plans sont réellement fixes, le mouvement du point que l'on y rapporte est réel ou absolu. Si au contraire les axes ou les plans de positions ont eux-mêmes un mouvementparticulier, celui du corps ou du point, par rapport à eux, n'est qu'apparent ou relatif. Ainsi les mouvements de va et vient qu'exécute un voyageur dans un wagon ou dans la chambre d'un navire en marche ne sont que relatifs, parce que les divers objets auxquels il rapporte les positions successives qu'il occupe, sont eux-mêmes en mouvement. Tous les mouvements que nous observons à la surface de la terre sont relatifs, puisque notre globe tourne sur lui-même en même temps qu'il évolue autour du soleil. Nous ne connaissons pas plus le repos absolu que le mouvement absolu; il n'existe pas sur la terre, qui emporte dans son double mouvement tous les corps situés à sa surface. Il n'existe pas plus dans le monde planétaire; car on sait que les astres, longtemps supposés fixes, accomplissent aussi des mouvements de translation ou de rotation. Le mouvement apparaît donc pour ainsi dire comme un des attributs essentiels de la matière.
Parmi tous les mouvements réels ou possibles, il en est quelques-uns qui peuvent être définis avec une grande simplicité et dont il importe de formuler les lois fondamentales.
Si l'on ne considère que la direction parcourue par le mobile dans son déplacement, le mouvement est rectiligne quand sa trajectoire est une ligne droite ; il est curviligne, quand la trajectoire est une courbe; dans ce dernier cas, le mouvement change à chaque instant de direction, car il suit les éléments rectilignes infiniment petits dont l'ensemble forme la courbe.
Si l'on considère dans le mouvement l'espace parcouru et le temps employé à le parcourir, on arrive à la notion du mouvement uniforme et du mouvement varié.
Mouvement uniforme. — Le mouvement est uniforme quand les espaces parcourus dans des temps égaux sont égaux, c'est-à-dire quand l'espace croit proportionnellement au temps compté depuis l'origine du mouvement.
L'espace parcouru dans l'unité de temps (on prend comme unité de temps la seconde) mesure alors ce qu'on appelle la vitesse du mobile.
En sorte qu'on connaîtra l'espace parcouru dans un temps donné en multipliant le temps évalué en secondes par le chemin parcouru en une seconde, c'est-à-dire en multipliant la vitesse par le temps; c'est ce que l'on exprime par la formule e = v. t, où e représente l'espace, v la vitesse, t le nombre de secondes.
Ce mouvement est celui que présentent les corps entièrement abandonnés à eux-mêmes, puhqu'en vertu de l'inertie, ils ne peuvent rien changer aux conditions de leur mouvement. C'est celui de la terre autour de son axe, celui de la propagation du son, dont la vitesse est de 34l) mètres par seconde, celui de la lumière, qui parcourt environ 280 0<i0 kilomètres par seconde.
Mouvement varié. — Le mouvement est dit varié quand les espaces parcourus pendant des temps égaux ne sont plus égaux entre eux. Il est accéléré, si les espaces parcourus dans des temps successifs égaux croissent sans cesse; retardé, si ces espaces diminuent d'une manière contenue; mixte, si les espaces varient alternativement dans un sens ou dans l'autre.
On ne peut plus dire ici que la vitesse du corps est l'espace qu'il parcourt dans l'unité de temps, puisque cet espace change sans cesse. On ne peut plus indiquer que la vitesse moyenne ou la vitesse à un instant donné.
La vitesse moyenne est la vitesse du mouvemert uniforme dont il faudrait supposer le corps animé pour que, dans le même temps, il fasse le même chemin que celui qu'il fait réellement. Si on la prend pour un temps un peu long, elle ne donne pas une idée très approchée du mouvement réel à chaque instant.
La vitesse à un instant donné, c'est l'espace que parcourrait le corps dans l'unité de temps qui suit l'instant considéré, si, à partir de ce moment-là, le mouvement se conservait sans s'accélérer ou se ralentir. Cette vitesse nécessite l'indication précise du moment auquel on la considère, sans quoi elle n'aurait plus de sens ; et elle ne donne pas l'espace réel parcouru par le corps, mais celui que le corps pourrait parcourir dans l'unité de temps, si tout à coup le mouvement redevenait uniforme.
Mouvement uniformément varié. — Il peut arriver que la vitesse, après chaque seconde, varie d'une quantité constante ; le mouvement est alors uniformément accéléré ou retardé, suivant que la vitesse a augmenté ou diminué.
Cette quantité constante dont la vitesse augmente à chaque seconde dans le mouvement uniformément accéléré s'appelle Y accélération ; il suffit de la connaître pour pouvoir trouver la vitesse d'un mobile après un temps donné t. Si on la désigne par a, qu'on appelle V0 la vitesse initiale que possédait le corps avant l'application de la cause accélératrice, la vitesse F, après le temps t, sera donnée par la formule V = V0 -f- aï et par V=at dans le cas particulier où le corps part du repos.
Ces définitions posées, on trouve facilement la loi suivant laquelle s'accroît, avec le temps, l'espace parcouru par un mobile animé d'un mouvement uniformément accéléré. Le cas le plus simple est celui où le corps part du repos : l'espace parcouru est le produit de la moitié de l'accélération par le carré du temps. C'est le cas des corps qui tombent dans le vide ; les espaces qu'ils parcourent sont proportionnels aux carrés des temps employés à les parcourir.
Composition des mouvements . — Lorsqu'un corps, assujetti à se mouvoir sur un plan fixe, y parcourt une certaine longueur pendant un temps déterminé, il y parcourra encore la même ligne dans le même temps, si le plan se trouve animé d'une vitesse qui le transporte en une nouvelle . position pendant ce temps-là. L'exactitude de cette assertion est établie par l'expérience journalière ; on sait en effet que les différentes pièces d'une montre se meuvent de la même manière les unes par rapport aux autres, que la montre soit en repos ou en mouvement. On en a déduit la marche réelle dans l'espace d'un mobile soumis à deux
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vitesses simultanées. Galilée a montré le premier que les vitesses se composent comme les forces *, et que la vitesse résultant de deux vitesses simultanées est représentée, en grandeur et en direction, par la diagonale du parallélogramme construit sur les deux droites représentant les directions et les grandeurs des deux vitesses primitives.
Production des mouvements. — On conçoit sans la moindre difficulté comment naissent les mouvements uniformes et les mouvements accélérés, au moins dans le cas où ils se font en ligne droit". Lorsqu'une force unique, qui reste identique à elle-même, agit sur un corps toujours dan3 le même sens, elle lui imprime, dans sa propre direction, un mouvement qui va en s'accélérant régulièrement. Et si à un instant donné la force cesse d'agir sur le mobile, celui-ci, persévérant dans l'état où il se trouve alors, continue à se mouvoir uniformément avec la vitesse qu'il possède à cet instant.
Les mouvements curvilignes peuvent être naturellement produits par une force changeant constamment de direction ; mais ils résultent parfois aussi de l'action d'une force de direction constante; c'est quand le mobile, animé d'une certaine vitesse initiale, tend à se mouvoir de ce chef suivant une droite différente de celle que l'action seule de la force lui ferait parcourir. [Haraucourt.J
MOYEIN AGI-:. — Histoire générale, XXXIX-XL. — On appelle Moyen âge la période qui sépare l'antiquité des temps modernes.
Divisions du moyei âge. — Peut-on assigner au moyen âge une origine et une fin précises? Dans la série des siècles qu'on aura groupés sous cette dénomination générale, pourra-t-on marquer des divisions rationnelles? Voilà les questions que l'on doit examiner tout d'abord.
L'histoire du monde romain ne s'arrête pas brusquement à la mort de Théodose '-395^. Pendant quatre-vingts ans encore l'empire a existé, sinon de fait, au moins de nom. A la fin même du ve siècle, après la déposition du dernier empereur. Romulus Augustule, l'idée d'empire a survécu à un événement depuis longtemps prévu. D'ailleurs la chute de l'empire n'a pas eu pour résultat l'anéantissement soudain des lois, des institutions, de la société romaines. L'esprit romain a survécu à la puissance de Rome. Les idées romaines, ou, comme on disait alors, la « romanité » a subsisté forte et vivace, conservée par la littérature, les lois, la religion même, qui montre dans la Rome des empereurs la capitale du monde chrétien. Mais l'uniformité que l'empire avait durement imposée au monde a cessé d'être. Des peuples peu ou point « romanisés » franchissent des frontières longtemps respectées, et sur un sol jadis romain fondent des Etats barbares. Longtemps les deux sociétés vivent côte à côte pour ainsi dire. On peut étudier dans les documents contemporains leurs histoires distinctes, comme l'on voit deux fleuves couler parallèles avant de confondre leurs eaux. C'est par un mouvement insensible que s'est modifiée et transformée l'antiquité classique. Il a fallu quatre siècles pour achever la fusion des barbares et des peuples qui avaient directement subi l'influence de Rome. C'est 405 ans après la monde Théodose qu'un Germain, Charlemagne, a établi svir des bases nouvelles l'empire d'Occident. Ces quatre siècles [395-800] peuvent former une première période. Des éléments combinés du romajiisme et du germanisme, le moyen âge va sortir.
Les successeurs de Charlemagne ont succombé, moins par leur propre faiblesse, que par la difficulté de l'œuvre à accomplir. Les peuples, a barbares, qui durant de lomrs siècles de migrations incessantes n'avaient point oublié l'origine commune, devenaient, en se fixant enfin sur le sol, de plus en plus étrangers les uns aux autres.
La possession de la terre, souvent contestée, élevait des barrières entre les peuples et aussi entre les individus. Partout la classe des hommes libres devenait de moins en moins nombreuse. Le pouvoir restait aux riches propriétaies du sol, aux ducs, comtes et barons, au profit desquels se constituait le régime des bénéfices et des fiefs. C'était le morcellement, à la place de l'unité grandiose et chimérique que Charlemagne avait rêvée.' La féodalité grandit, dans une société renouvelée; qui eut une littérature, des mœurs, en un mot une civilisation particulière. Puis cette société vieillit à son tour. Elle avait eu ses jours de gloire au; temps des premières croisades ; elle avait écrit son histoire dans les poèmes des trouvères et les sentences des cours d'amours. L'ordre féodal se transforma, comme se transforment toutes lesl institutions humaines. Au bruit des révolutions qui ébranlaient le pouvoir des papes, des empereurs et des rois, les peuples se rappelèrent leurs droits qu'ils semblaient avoir oubliés. La diseuse sion, qui est une forme de la liberté, pénétra partout, dans les conseils des souverains, dans les écoles, dans le sanctuaire même. Les communes se fondèrent, la bourgeoisie naquit, rivale souvent heureuse de la noblesse; le chaos des siècles passés tendit à disparaître : le moyen âge arrive à l'apogée de sa brillante maturité.
Le xme siècle méiite de former à lui seul une période complète, la troisième. Dans toute l'Europe, un ancien ordre de choses finit, un régime nouveau commence. Dans l'histoire politique, littéraire, artistique, ce siècle laisse d'impérissables souvenirs. C'est le couronnement radieux d'une œuvre qui a coûté dix siècles de patience et d'efforts obscurs. Puis l'horizon s'assombrit de nouveau ; la quatrième et dernière période du moyen âge se termine au milieu des guerres sanglantes qui déchirent l'Occident et l'Orient. C'est l'enfantement douloureux de l'Europe moderne.
Méthode critique. — L'histoire du moyen âse n'a pas toujours été écrite avec impartialité. Certains historiens ont été trop sévères, d'autres trop complaisants. C'est l'honneur de l'école historique contemporaine d'avoir étudié sans passion et d'après une méthode scientifique ces âges si longtemps méconnus ou méprisés. Dès le xvme siècle, en France, Fréret, Boulainvilliers, Duclos, Mably, commençaient l'étude approfondie de nos antiquités nationales. Depuis ce temps on peut dire que la science du moyen âge est restée essentiellement française. Les travaux, d'ailleurs remarquables, qui ont été publiés à l'étranger depuis un demisiècle, les ouvrages de Ferrari et de Sismondi pour l'Italie, de Roth, de Waitz et de Warnkœnig pour l'Allemagne et la Flandre, de Geyer pour les pays Scandinaves, ne sauraient se comparer à l'œuvre si considérable des érudits français. MM. Guizot, Amédée et Augustin Thierry. Michelet, Guérard, de Pétigny Lehuerou, Pardessus, de Rozière, Boutaric, Zeller, Fustcl de Coulanges, Renan om apporté dans ces difficiles études tout ce qu'ils avaient de perspicacité, de science et d'impartialité. Ils ont interrogé les écrits de la décadence latine et les codes des barbares, les annales des monastères, les polyptiques des abbayes, et les chartes des villes. La philologie est venue en aide à l'histoire. La littérature et l'art ont apporté des contributions nouvelles à la connaissance de ces temps reculés. Des générations d'hommes que l'ignorance ou la malveillance des siècles avaient condamnées à l'obscurité, reparaissent enfin à la lumière. On écarte les idées préconçues que Voltaire, abusé pour cette fois, avait répandues contre le moyen âge. Il n'y a pas de siècle stérile, pas de génération inutile. L'humanité marche toujours, et le travail le plus lent, le plus obscur de l'homme s'appelle encore le progrès.
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Les bornes de cet article ne nous permettent pas d'entrer dans tous les détails de l'histoire du moyen âge. Nous nous bornerons à indiquer les traits généraux de cette époque, en renvoyant aux articles spéciaux dont on trouvera la nomenclature au mot Histoire.
X" Période (395-800). — Dès la fin du ive siècle, l'empire romain était menacé de tous côtés par les Barbares. Sur le Rhin, le Danube, se pressaient les peuples germaniques et slaves, avides de trouver sur un sol plus fertile et sous un ciel plus doux un établissement durable. En Orient, sur le littoral de la mer Noire, des peuplades inconnues s'ébranlaient vers la Mœsie et Constantinople, avant-garde frémissante de tout un monde en marche. Sur les bords de l'Euphrate, depuis deux siècles, Rome luttait avec peine contre les Perses régénérés. Au Midi, des confins de l'Arabie Pétrée aux colonnes d'Hercule, les légions disséminées et comme perdues au milieu des déserts reculaient devant l'invasion obstinée des Africains et des Arabes, soldats, brigands et marchands. Sur les mers, enfin, où les pirates ne redoutaient plus un Pompée, les Sarrasins au Midi, les Normands dans le Nord, ne craignaient pas d'insulter par des incursions fréquentes à la majesté méconnue du peuple romain. Pour mieux résister aux efforts d'aussi nombreux adversaires, Théodose partagea l'empire . entre ses deux fils. L'un régnerait en Italie, l'autre à Constantinople. Le vieux monde seinbU.it à la veille de s'écrouler sous la pression formidable d'un monde nouveau.
Un tel état de choses ne surprenait pas les hommes du ve siècle. Ils s'effrayaient bien moins que nous ne le supposons d'une situation depuis longtemps prévue, plus grosse de menaces en apparence qu'en réalité. Beaucoup de tribus barbares étaient depuis des siècles au service de l'Empire ; les territoires contigus aux frontières étaient couverts de villages, où sous les noms é'alliés, fédères, co ons, vivaient des milliers de ces dangereux amis. Lorsque l'empire fléchit sous son propre poids, lorsque les provinces, et dans les provinces, les villes habituées à se gouverner presque comme des républiques indépendantes, brisèrent le lien fragile qui les unissait, surtout lorsque la race de Théodose en Occident se fut éteinte (455), les Barbares songèrent à tirer parti de leur force et de la faiblesse de Rome. Ils déchirèrent le pacte qui les liait à Théodose et à sa famille. Les fédérés Wisigotlis,Bursundes, Franks, s'estimèrent indépendants. Sous un Euric, sous un Gondebaud, sous un Clovis, i s étendirent les limites des terres que Rome leur avaitjadis données, en récompense de leurs services militaires. Ils s'emparèrent des biens du fisc, propriété des empereurs, ils dépouillèrent parfois les anciens possesseurs, en leur enlevant les deux tiers du sol ; ils créèrent enfin des Etats autonomes, sans souci des alliances d'autrefois, imitant les Barbares qui par la force de leur épée s'étaient imposés à l'empire, les Suèves et les Alains en Espagne, les Vandales en Afrique, les Angles et les Saxons dans la Grande-Bretagne, les Slaves sur le cours moyen du Danube. Attila menace Rome ; Genséric la prend. Le Tatar à demi sauvage, ennemi de Rome, se rencontre avec le Wende civilisé, jadis ami des empereurs. La barbarie « officielle, » parée de titres romains, semble donner la main à une barbarie inconnue venue des déserts de l'Orient. L'empire a cette fois cessé d'exister. Bientôt Odoacre le Hérule, puis Théodoric l'Ostrogoth, sont les maîtres de l'Italie.
Et cependant, cet empire si facilement détruit s'impose longtemps encore au respect d<js Barbares. Rome n'étant plus la capitale politique du monde, c'est vers Constantinople qu'ils tournent leurs regards. Là règne le César d'Orient, le seul
qui, dans cette Europe partagée entre les a roitelets » (reguh) barbares, porte le titre incontesté d'empereur (Basileus). Devant lui Théodoric, prince puissant, s'incline ; c'est à lui que Clovis demande la pourpre consulaire. Mais Constantinople est trop éloignée de la Germanie, de l'Espagne, de la Gaule, de l'Italie même, pour maintenir longtemps son hégémonie politique. Au vie siècle, gouverné par un homme de valeur, Justinien, que secondent de bons généraux, l'empire d'Orient pourra faire illusion sur ses forces réelles. L'Italie, l'Afrique, sont un instant reconquises. Mais cette restauration du passé, qui irait contre la fatalité immuable des choses, ne saurait être ni durable ni vraie. L'empereur de Constantinople a beau s'intituler successeur des empereurs de Rome. Il n'est point le représentant d'une époque morte, d'une civilisation qui chaque jour s'efface. Lui aussi, il appartient à des temps nouveaux. L'empire byzantin est bien un Etat du moyen âge, avec ses passions religieuses, son enthousiasme mystique au temps d'Héraclius, sa langue dégénérée, chaque jour plus corrompue et plus étrangère au grec de l'antiquité classique. Constantinople n'aura plus que de lointains rapports avec l'Europe occidentale. De son ancien pouvoir au delà du Danube et de l'Adriatique, elle ne gardera plus que des titres pompeux, conservés avec un faste tout oriental par les chancelleries impériales. D'ailleurs, elle aussi est menacée par les Barbares. C'est un prodige que cet empire, réputé si faible, ait pu résister pendant dix siècles aux efforts de redoutables agresseurs. Au vne siècle, un Arabe, Mahomet, prêche une religion nouvelle qui impose comme un devoir la guerre contre les infidèles. Une grande révolution s'opère dans l'Orient. Poussés par une force irrésistible, les Musulmans renversent l'empire persan, occupent tout le Nord de l'Afrique, conquièrent l'Asie-Mineure : mais Constantinople derrière ses hautes murailles les tient en respect. Les Slaves, bien plus nombreux que les peuples germaniques, envahissent les bassins moyen et inférieur du Danube. Constantinople résiste encore. Il est vrai que bientôt la capitale constitue seule presque tout l'Empire. Au delà dé la Maritza, l'autorité des empereurs est à peine reconnue. L'un d'eux constate avec tristesse au xe siècle que « la Grèce tout entière est devenue slave. » L'Europe était comme émancipée. Les royautés barbares purent alors se développer en liberté. Mais ici se manifeste la grande influence de Rome sur les destinées politiques du monde qu'elle avait gouverné. Les peuples qu'elle n'avait pas conquis, au delà du Rhin, du Danube et de la mer Noire, restent soumis au régime dangereux des tribus confédérées. Rien n'est plus obscur ni plus triste que l'histoire de la Germanie proprement dite, de la Russie, de la presqu'île Scandinave durant ces premiers siècles. Au contraire, dans les anciennes provinces romaines se fondent des royautés qui, pour être exercées par des barbares, ne tendent pas moins à devenir absolues. Dans la Grande-Bretagne, la Gaule, l'Espagne, l'Italie, les souverains conservent l'ancienne administration impériale, s'entourent de cours qu'ils essaient de rendre pompeuses, et dont les dignitaires portent les vieux titres romains. Les anciens impôts sont presque toujours conservés ; la loi romaine est presque partout en vigueur à côté des lois barbares ; les codes mômes des Wisigoths et des Burgundes sont adoucis par l'influence bienfaisante des codes romains. D'ailleurs, ces tentatives pour fonder un pouvoir absolu soulèvent parfois la colère des peuples. Après la mort de Clovis (511), après la conquête de la Bourgogne, éclate la guerre terrible des Austrasiens et des Neustriens, envenimée par les tendances autori-
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taires de Brunehaut. En Espagne, les successeurs de Reccarède et de Wamba ont peine à contenir leurs sujets révoltés. En Italie, l'aristocratie lombarde lutte contre les souverains, et finit par détruire le pouvoir des rois.
Os guerres générales, qui remplissent l'histoire de l'Europe du vie au vne siècle, compromettaient singulièrement la force des Etats barbares. La Gaule franke est sérieusement menacée par les Frisons, les Saxons, les Alamans ; elle ne se débarrassera de ce danger permanent que par un brusque changement de dynastie. L'Espagne, après la bataille de" Jerez (711), est conquise sans difficulté par les Arabes. L'Italie enfin est à chaque instant menacée par les pirates de toutes nations et de toutes religions qui écument la Méditerranée. Partout la diversité des pouvoirs avait engendré l'anarchie, et l'anarchie la faiblesse. L Europe, si longtemps habituée à l'unité politique de Rome, qui était une entrave, mais aussi un appui, semblait jetée hors de ses voies. C'est le trait caractéristique du moyen âge d'avoir substitué, à l'unité politique, l'unité religieuse, et d'avoir cherché dans la Rome des papes le lien moral qu'on demandait jadis à la Rome des empereurs.
Quand les Barbares, de gré ou de force, pénétrèrent dans l'empire. l'Eglise était déjà forte. La hiérarchie ecclésiastique était constituée. Le concile de Constantinople (381) avait reconnu à l'évoque de Rome la suprématie sur le monde chrétien. Protégée par les empereurs, l'Eglise avait fait des conversions nombreuses. Les Goths, notamment, avaient reçu l'Évangile d'Ulphilas. Les prédications, il est vrai, n étaient pas toujours orthodoxes. Parmi les Barbares surtout, l'hérésie d'Arius était en faveur. Mais l'église de Rome devait plus tard triompher. Dans l'empire, la loi romaine avait donné aux évêques une grande puissance. Sous le titre de « défenseurs, » ils étaient devenus de véritables magistrats municipaux, parlant au nom de la cité, nourrissant les pauvres, surveillant les prisons, protégeant les orphelins. La plupart des évêques d'ailleurs appartenaient aux familles nobles. Leur grand nom joint à leur caractère religieux leur donnait une autorité acceptée par tous. Après la chute de l'empire et la disparition des fonctionnaires impériaux, le diocèse remplaça la province. En face des Barbares, l'évêque conserva ses anciennes fonctions, politiques et ecclésiastiques.
Saint Paulin, saint Hilaire, Sidoine Apollinaire, saint Aignan appartiennent à l'histoire politique autant qu'à l'histoire religieuse. Attila s'arrêtait devant Rome à la voix de Léon Ier. Le plus barbare des Barbares semblait rendre un suprême hommage à la puissance de l'Eglise qui allait pour des siècles transformer l'Occident.
Les évêques défendaient devant les chefs barbares les privilèges de la religion chrétienne. Les moines la rendaient populaire. L'Orient possédait depuis longtemps des monastères. Les couvents de la Thébaïde et de la Palestine étaient célèbres. Mais la rêverie mystique, l'amour des discussions subtiles, l'impatience de la règle, condamnaient les moines d'Orient à rester inutiles ou à devenir dangereux. Dans l'Occident, à Noirmoutiers, à Ligugé, à Lerins, se fondent des monastères où le travail est imposé comme rèsde essentielle. En Italie, saint Benoît crée le couvent du Mont Cassin et impose à ses moines des obligations sévères. En Irlande Columban combat les restes du druidisme et fonde des abbayes d'où sortiront des missionnaires nombreux, fondateurs aussi de couvents (Luxeuil, Saint-Gall). La foi se répand et l'orthodoxie s'impose. Le catholique Clovis a détruit en Gaule les royaumes ariens des Wisigoths et des Burgondes. Il semble avoir triomphé par l'Eglise et pour l'Eglise. Les Franks sont les
soldats de la papauté, qui voit grandir son rite durant tout le vr siècle. Le pape saint Grégoire (590-G04), le premier des grands papes du moyen âge, s'attribue comme une sorte de suprématie temporelle et spirituelle sur l'Espagne, la Gaule, 1 Italie, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, où un roi se convertit. La papauté siège triomphante dans l'église de Latran, fondée vers le milieu du ve siècle. Toujours prête à affirmer, à exagérer même ses droits, elle devient d'autant plus puissante sur les Barbares que ceux-ci sont plus pénétrés par la civilisation latine et la foi chrétienne. A la fin du vne siècle. Rome se débarrasse de l'autorité, d'ailleurs nominale, des Césars byzantins. Forte de sa liberté et de sa puissance morale, la papauté ne pourra-t-elle pas avec des éléments nouveaux créer un nouvel empire romain d'Occident ?
Au vme siècle, les royautés barbares semblent près de mourir d'une sénilité précoce. Menacée de perdre, après l'Espagne et l'Orient, le nord de l'Italie, la Germanie peut-être, où les Saxons païens ont fondé une confédération puissante, la papauté se décide à accomplir une révolution. Aux Mérovingiens décrépits elle substitue une famille nouvelle, qui a pour ancêtres un évèque et un soldat. Charles Martel a arrêté les Arabes, conquérants de l'Espagne; Pépin le Bref menace les Lombards, et fonde la puissance temporelle des papes; Cnarles extermine les Saxons, détruit la royauté lombarde, arrête les invasions musulmanes. Le 25 décembre de l'an 800, le pape pose la couronne impériale sur la tête de Charlemagne. L'Eglise et l'Empire, comme au temps de Constantin, semblent se confondre, union fatale qui couvrira l'Europe de ruines et de sang.
2' Période. duIXe au Xlle siècle. — L'empire créé par Charlemagne ne survécut pas longtemps à son fondateur. Des Pyrénées à la mer du Nord, de l'Atlantique à la Theiss et à l'Elbe, se pressaient trop de nations diverses. Si l'Italie et la Gaule, conservant encore le souvenir des Césars romains, consentaient à devenir provinces d'un nouvel empire d'Occident, la Germanie tout entière se montrait peu disposée à reconnaître l'autorité d'un seul chef, résidant au delà du Rhin. Dans la Gaule même et dans l'Italie, comme on ne sentait plus la forte main de Charlemagne, les luttes intestines recommençaient ; l'aristocratie militaire et religieuse, mise en possession d'une grande partie du sol, cherchait à conquérir l'indépendance. Vingt ans après la mort de l'empereur, une désagrégation lente, symptôme de la mort, détruisait en détail son œuvre. Sous le règne de Louis le Débonnaire (814-840), les partisans do l'unité impériale essayèrent en vain de faire triompher leurs idées. La bataille de Fontanet (841) et le traité de Verdun (843) consacrèrent un démembrement devenu inévitable. La Gaule, l'Italie, l'Allemagne se séparèrent. Une fois encore, en 884, le monde occidental n'eut qu'un seul chef. Mais Charles le Gros fut déposé (887), et les différents pays qui avaient composé l'empire se séparèrent pour toujours.
La séparation ne se fit pas sans d'affreux désordres. On eût dit que le vieux monde se déchirait. Le ixe siècle mérite bien le nom de « siècle de fer ». L'Europe entière semble se couvrir de sang et de ruines. Ce ne sont pas seulement d.s -uerres privées qui désolent la Gaule, l'Italie et l'Allemagne. Des invasions incessantes de Normands au nord, d'Arabes au sud, de Hongrois à l'est, de Slaves sur les frontières de l'empire byzantin, viennent ajouter à l'horreur de ces temps si troublés. L'invasion danoise ébranle toute I Ile de Bretagne. Le monde Scandinave, agité par des convulsions intestines, est comme projeté en dehors de ses limites séculaires. L'invasion s'é-
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tend sanglante et, rapide sur l'Ecosse, les Hébrides, les Orcades, l'Islande, le Groenland au nord-ouest, sur la Russie à l'est où Rurik fonde vers 862 un empire Scandinave ; à l'ouest, les mers sont sillonnées par les longues barques des Normands qui voudraient fonder aussi des établissements dans l'Europe occidentale. Au delà du Danube, les cavaliers Magyars, menaçant la « Marche orientale » (OEsterreich, Autriche), préparent la fondation du futur royaume de Hongrie. C'est le temps enfin où le monde slave franchit décidément le Danube et couvre de ses innombrables tribus la presqu'île des Balkans. Un monde nouveau s'impose à Byzance, et transforme tout, jusqu'au nom des pays qu'il occupe (Péloponèse, Morée). Dans l'Espagne enfin, les successeurs d'Abder-Rahman, qui s'était déclaré indépendant en 755, ont à combattre les fréquentes révoltes de leurs sujets musulmans, tandis que le royaume chrétien des Asturies commence contre l'islamisme une lutte qui a duré six cents ans.
C'est cependant de ce sang et de ces ruines que sont sortis les Etats du moyen âge. Le monde barbare, qui avait si longtemps roulé sur luimême, semblable à une mer agitée, se calme enfin et s'arrête. Malgré tant de sang répandu, le ixe siècle n'est pas un temps de mort; c'est un siècle de vie et de création féconde.
L'empire romain avait laissé après lui le souvenir de l'unité fondée sur la loi. Charlemagne avait cherché l'unité dans la foi religieuse. Cette foi avait inspiré la première renaissance des lettres et des arts en Gaule, en Italie, en Angleterre. La religion parut désormais un élément indispensable à la fondation et à la durée des nouveaux Etats. Du xe au xii' siècle, le christianisme se répandit en Norvège, en Suède, en Pologne, en Russie, en Hongrie, même dans les Etats fondés par les Slaves, Bulgarie, Croatie, Serbie. A ces nouveaux venus le christianisme semblait donner droit de cité, à côté des Etats plus anciens de l'Occident et du midi. Cette unité religieuse était d'ailleurs toute morale. Elle respectait les nationalités, se bornant à inspirer au monde une foi ardente et mystique dans l'Evangile.
Vers le même temps l'Europe adoptait un régime politique presque uniforme, celui de la féodalité. Fondée dans des sociétés composées d'éléments romains et d'éléments germaniques, la féodalité emprunte des traits aux deux civilisations de Rome et de la Germanie. L'empire romain avait connu les patrons et les clients, les nobles qui possédaient le sol et lus colons qui . le cultivaient, sans parler des esclaves. Dans la Germanie, la truste, le comitat étaient des institutions analogues à la clientèle romaine. Les codes romain et barbares proclamaient la grande autorité du patron, chef de la famille, « qui parle au nom des autres » (mtmdould, de mund, bouche;. Au milieu des troubles du ixe siècle, le principe de la recommandation ^de commendare) l'emporta. Les plus faibles se groupèrent autour des plus forts, leur confiant la défense de leur personnes et de leurs terres. Le caractère distinctif de la société est désormais l'attachement à la propriété foncière. Aux divers modes de possession correspondent diverses formes dans l'ordre politique et social. La terre sur laquelle s'exerce un droit abbolu de propriété se nomme alleu. La terre dont on ne possède que la jouissance, ou sur laquelle s'exerce un droit de possession incomplet, se nomme bénéfice ou fief. Celui qui tient une terre en fief d'un autre homme est vassal d'un suzerain. La vassalité, d'ailleurs, n'entraîne pas la servitude. La cérémonie de l'hommage, par laquelle le vassal se lie au suzerain, respecte la liberté des deux parties contractantes. Au-dessous des vassaux, les colons, aussi nombreux et aussi
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variés qu'au temps de l'empire, paient des redevances aux seigneurs. Enfin au dernier degré de la société sont placés les esclaves. Voilà les caractères généraux du régime féodal. Sans doute, dans divers Etats, on doit remarquer quelques différences de détail. En Orient, par exemple, la féodalité n'existe à proprement parler que pour les terres militaires ou impériales données en récompense à des soldats. Dans les pays gouvernés par les Musulmans, la féodalité est surtout personnelle et administrative ; elle n'est qu'une forme particulière d'une hiérarchie religieuse et militaire. Dans le fond elle est encore analogue à la féodalité européenne et chrétienne. Sur les points où Arabes et chrétiens se rencontrent, en Espagne et en Orient, chroniqueurs et poètes sont frappés moins des différences que des ressemblances des deux régimes. Partout, sous des noms divers, l'aristocratie domine. Dans le groupe des Etats Scandinaves se retrouvent les vieilles divisions germaniques par dizaine et centaine, les réunions de district, les Tings ou assemblées générales dans lesquelles les hommes libres règlent les affaires du pays. Ces institutions, plus démocratiques que celles de l'Europe centrale et méridionale, se modifient dès le xie siècle, sous l'influence du droit romain et du droit canon. L'Europe tout entière paraît alors soumise aux mêmes règles. Au-dessus des différences internes de chaque peuple se forme un régime politique unique, sorte de patrimoine commun à tous les Etats européens. Partout les hommes s'assemblent et les Etats se fondent d'après des lois communes basées sur l'identité de cause, la possession territoriale, et l'identité de but, le maintien de la propriété foncière.
La féodalité paraît arriver à son plein épanouissement dans le courant du xie siècle. Loin d'entretenir la barbarie, comme on l'a cru si longtemps, elle lui impose des barrières, et l'arrête. Ses institutions, loin d'être un chaos, sont fort régulières ; ses lois sont fixes dans leur multiplicité. De véritables écoles de législation se fondent et produisent de savants jurisconsultes. La Normandie surtout se distingue dans ce grand travail d'organisation politique et judiciaire. Littleton et Glanville sont les premiers des grands feudistes au moyen âge. Plus tard, l'Angleterre normande produira Bracton et Britton. L'Italie possédera les codes de Obertus ab Orto et de Gerardus Niger (xne siècle) : l'Allemagne a le code intitulé Vêtus auctor de Bentficiis. La féodalité semble appelée moins à conquérir des Etats qu'à les organiser. Au lendemain même de l'invasion normande (xi* siècle), l'Angleterre est féodalement divisée entre 700 grands barons et 60215 barons inférieurs. A la fin du même siècle, lorsque la France et l'Europe mirent le pied sur le sol de l'Asie, la féodalité s'implanta naturellement dans ce pays où vivaient cependant des races si diverses. Les Assises de Jérusalem furent rédigées avec soin, au milieu même du tumulte des batailles. Elles devaient plus tard servir de base aux travaux de Philippe de Navarre et de Jean d'Ibelin (xme siècle).
Les résultats de la féodalité n'ont pas été médiocres. Elle a presque partout effacé pour toujours les distinctions de races ; elle a multiplié les familles agricoles, protégées plus qu'on ne pourrait le supposer par les institutions féodales. Elle a répandu l'activité et la vie dans les campagnes longtemps aba: données. Elle a appelé un grand nombre d'hommes à la possession du sol. Enfin, dans un autre ordre d'idées, elle a partout inspiré une littérature originale. Il ne faudrait pas exagérer cependant les bienfaits de ce régime politique. La société féodle était rude. Malgré l'influence de l'Eglise, malgré l'institution religieuse et militait-» de la chevalerie, qui intéressait les forts à la
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défense des faibles, le moyen âge est un temps de passions fougueuses et de luttes sanglantes.
Dès le xe siècle, l'aristocratie féodale affirme sa puissance. En Allemagne, elle domine les faibles. Dn Luitpold en Bavière, un Otto en Saxe, un Giselbert en Lorraine sont les véritables maîtres des du< hés allemands. En France, les seigneurs peuvent en 987 opérer une révolution tout aristocratique, en plaçant sur le trône un prince féodal, Hugues Capet. En Italie un marquis d'Ivrée, un duc de Frioul se disputent la couronne. Le pape lui-même est obligé de défendre contre les barons la papauté qui n'est plus qu'un fief. Partout, d'ailleurs, la force et les prétentions de l'aristocratie féodale donnent naissance à des guerres privées. L'Allemagne est troublée par les Gherard et les Mattfried, les Conrad et les Bamberg ; la France par Foulques Nerra et Eudes de Blois. Pendant près d'un siècle dure cette effervescence qui agite toute l'Europe et trouble l'Eglise même. Les évêques et les abbés sont entrés dans « le siècle. • Leurs mœurs sont celles de la société militaire ; les évêchés et les abbayes deviennent des souverainetés dont on trafique ouvertement; c'est ce qu'on appelle la simonie. Le clergé renonce partout au célibat ; l'Europe va se couvrir peutêtre d'une caste sacerdotale. Sous toutes les formes, dans le sanctuaire comme dans les châteaux, la féodalité, qui a morcelé le sol, morcelle l'autorité. Le mysticisme religieux, développé dans l'isolement, pousse les hommes à de grandes aventures. Au xie siècle, la race normande se répand dans le midi de l'Italie (1016-1053), en Angleterre (10C6) ; des chevaliers bourguignons s'établissent dans la péninsule hispanique (lOiiO . Ils fonderont plus tard le royaume de Portugal (1140). Enfin l'Europe entière, emportée dans un élan de foi, se précipite à la fin de ce siècle vers le tombeau du Christ. C'est une démocratie immense, qui ne connaît encore que ses devoirs, et qui semble ignorer ses droits. Aujourd'hui, elle obéit docile à l'aristocratie qui la mène, peut-être "lie se soulèvera demain.
La féodalité avait établi des rapports intimes d'homme à homme, de pouvoir à pouvoir. Si le vassal dépend du seigneur, et le seigneur du roi, le roi à son tour ne dépendra-t-il de personne ? Question redoutable, que la papauté a voulu résoudre à son avantage.
Dans la seconde moitié du xc siècle, un Allemand, Otton Ier, avait essayé de rétablir l'empire de Charlemagne. Il parvint difficilement à imposer son autorité à l'Allemagne et à l'Italie : les autres souverains se gardèrent de reconnaître cette suzeraineté nouvelle ; quelques-uns, comme le César de Byzance, refusèrent de donner au César germanique le titre d'empet eur. Les nations, en effet.étaient désormais trop distinctes pour qu'on pût constituer à nouveau l'unité rêvée par Charlemagne. Ce n'est qu'en dehors de la politique, dans le monde chrétien, que cette unité pouvait se rencontrer. Rome espéra réussir où les Ottons avaient échoué. Au xie siècle, avec le moine Hildebrand et Pierre Damien, elle entreprit la réforme profonde de l'Eglise, créant des ordres religieux, interdisant la simonie et le mariage des prêtres, cherchant aussi dans le passé des titres à la domination du monde, consultant à cet effet les Evangiles et les Décrétâtes, trouvant partout inscrites la glorification de l'Eglise et la puissance du Bucce seur de Pierre. Devenu pape, Hildebrand (Grégoire \ll) voulut réaliser son rêve. Il imposa le respect absolu du Saint-Siège à l'Espagne, au Portugal, à l'Angleterre, ù la Pologne, à la France môme, H entama, enfin, avec l'Empire une hn te qui devait durer deux cents ans. Entre le pape et l'empereu deux unités puis: intos et terribles que Charlemagne avait léguées au monde, surgissaient de
motifs de désaccord. En Allemagne, en Italie, dans l'Europe catholique, l'Etat devait-il absorber l'Eglise, en transformant les évêques et les abbés en de simples vassaux militaires? L'Eglise devaitelle supprimer l'Etat? Rendrait-elle les princes ecclésiastiques indépendants des souverains temporels, « avec de vastes territoires dépourvus de charges, avec des droits dégagés d'obligations,.... placés dans un pays sans lui appartenir, membres de la république chrétienne ? »
Ledébat qui s'engageait était politique autantque religieux. Au xne siècle, au temps de Frédéric Ier et d'Alexandre III, le caractère politique domine. Il ne s'agissait plus seulement de la papauté et de l'empire, mais aussi des villes de la Lombardie, qui avaient grandi au milieu de la lutte. Garderont-elles leurs privilèges ou recevront-elles les constitutions de l'empire? Au siècle suivant, la question se déplace de nouveau. Les papeslnnocentlllet Innocent IV défendent l'indépendance de l'Italie, que FrédéricII voudrait annexer à l'empire allemand. La papauté semble victorieuse à la mort de Frédéric II (1250). La maison des Hohenstaufen s'éteint ; l'Italie et l'Allemagne reprennent chacune séparément le cours de leur destinée. Mais le triomphe de la papauté n'est qu'apparent. Auxrv* siècle, un pape est fait prisonnier dans Rome ; le Saint-Siège est transféré à Avignon. Pendant plus d'un demisiècle, le chef de l'Eglise n'est que le lieutenant d'un souverain laïque. En réalité les papes sortaient vaincus d'une lutte qui avait duré près de trois siècles. Ils devaient renoncer à tenir dans une complète dépendance les sociétés civiles Mais cette lutte, que des hommes énergiques avaient fièrement soutenue, aux dépens même de la papauté, n'était pas sans gloire. Le Saint-Siège a rendu de grands services au monde du moyen âge, il a préservé l'Europe occidentale de la domination allemande; il a rudement ébranlé une féodalité orgueilleuse et redoutable; en s'alliant contre les Césars allemands au peuple des villes, il a révélé à celui-ci toute sa force ; enfin, il a lancé sur 1 Occident ses missionnaires et ses moines sortis du peuple, véritable armée révolutionnaire, qui, pour lutter contre le despotisme laïque, jetait à tous les vents le mot de liberté.
Pendant la longue lutte du sacerdoce et de l'empire, le régime féodal se modifie. Les villes grandissent; la bourgeoisie prend de l'importance. Alors s'accomplit ce qu'on a appelé la révolution communale. Dans le nord de l'Italie, les villes qui ont conservé le souvenir des constitutions romaines, Pise, Gênes, Milan, avaient toujours possédé une « commune ». Le commerce les mettait en relations permanentes avec le midi de la France. Là aussi les communes se formèrent. Les chartes de fondation furent imitées en Espagne et en Portugal. Les communes du Nord dérivent surtout des associations de marchands ou ghilds, dont on signale l'existence en Flandre, en Angleterre, dans les Etats Scandinaves, en Allemagne, en Russie. Dans ces pays, comme dans la France septentrionale, le mouvement communal ne s'est pas opéré sans troubles. H a fallu lutter contre une aristocratie jalouse, conquérir les chartes d'indépendance. De là les associations do communes, la Hanse, ou union des armateurs du Nord, la ligue du Rhin, formée par les villes de commerce situéos le long du fleuve. Du nord au midi, les villes deviennent puissantes. Des relations s'établissent entre elles. l)«jà l'horizon semble s'élargir. La foi religieuse n i ist plus désormais le seul mobile qui pousse les hommes. Dès la troisième croisade (1187), la noblesse presque seule Bgure dans ces expéditions plus pompeuses qu'utiles. Labourgeoisie s'adonne au commerce et s'enrichit. A la noblesse de naissance elle oppose une noblesse de fortune. Adversaire +h la féodalité, elle est l'alliée naturelle de
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tous ceux qui luttent contre les institutions féo- j ment au xive siècle. Une lutte qui devait durer |jales> j cent ans met aux prises la France et l'Angleterre.
En France, la bourgeoisie s'est alliée de bonne j Les deux pays sont ruinés. Il faudra plus tard les heure à la royauté. Dans cette alliance, elle a gouvernements de Charles VII et de Louis XI lmi perdu l'indépendance communale, mais cette indé- France, pour réparer les malheurs que le sage
pendance, à la fin du xn« siècle, dégénérait déjà en de graves désordres. Sous Louis VI, Louis VII et surtout Philippe-Auguste, la royauté française se développe, au temps où dans d'autres pays, en Allemagne, en Angleterre, dans les Etats Scandinaves, les rois luttent péniblement pour le maintien de leur autorité. Dans l'Europe troublée, la France apparaît comme un pays véritablement uni et désormais réglé. Suger a donné à la royauté la force qui lui manquait. Saint Bernard réforme l'Eglise de France. Abailard le philosophe « met à jour les secrets de Dieu, et jette au vent les plus hautes questions. » Ses disciples vont répandre dans le monde la pensée libre du maître. Arnaud de Brescia sera pendu à Rome pour avoir rêvé de république. Le politique qui a dégagé la royauté des entraves féodales, le théologien qui demande à la raison la confirmation de la foi, le penseur qui voudrait sonder tous les mystères, annoncent des temps nouveaux. L'aristocratie féodale est comme rejetée au second plan. Les rois et les peuples sont en présence, moins pour se combattre que pour s'unir. De cette union toute politique la conséquence est pour les uns la force, pour les autres la richesse, plus de sécurité, la gloire enfin des lettres et des arts.
3 et 4e périodes, du XIII « siècle à l'an 1453. — Le xiiie siècle marque l'apogée de la France
Charles V n'avait pu conjurer. Cette guerre terrible est loin d'ailleurs de desservir la France. Le patriotisme naît enfin, et Jeanne d'Arc en est la personnification éclatante. Les provinces occupées par les Anglais reviennent à la couronne, et ce retour resserre le lien qui unissait déjà les autres pays de France.
L'Angleterre, après la guerre étrangère, connaît la guerre civile ; elle subit la sarglante querelle des deux Roses. L'aristocratiu en sort décimée, et Henri VII (i486) peut sans rt'îûcultés établir le pouvoir absolu chez une nation très attachée pourtant à ses droits. L'Espagne va bientôt trouver l'unité nationale, sous Ferdinand et Isabelle. L'Italie voit tomber les république-. Des familles princières régnent à Milan et à Fin rence, comme à Naples. Venise, seule des grande* villes italiennes, conserve sa constitution républicaine et aristocratique. L'Allemagne, si long temps divisée, a comme pressenti l'unité poss; ble, sous la dynastie des Luxembourg. Mais cetif famille slave, dont Prague est la capitale de pré dilection, ne saurait plaire aux Allemands. En 1438, la couronne impériale revient à la maison vraiment allemande des Habsbourg. Les Etais Scandinaves, Suède, Norvège et Danemark, signent en 1397 l'union de Calmar, et n'ont plus qu'un seul souverain. L'Orient, perdu lentement par les
au moyen âge. Philippe- Auguste et surtout saint Grecs, est occupé par les Turcs, qui, en 1453, en- Louis ont organisé le pouvoir royal. Les commu- I trent à Constantinople, consolident leur pouvoir nés, de gré ou de force, se soumettent à l'auto- [ dans la presqu'île des Balkans, et fondent une rite des prévôts du roi. Le midi de la France, j administration solide sur cette terre classique du dompté par la terrible guerre des Albigeois, de- désordre. La Russie enfin, envahie par les Tatares vient moins étranger au reste du royaume. La féo- au xnr2 siècle, secoue leur domination sous dalité, frappée par Philippe- Auguste, s'incline avec Ivan III (1463). Moscou devient la capitale définirespect devant Louis IX dont l'Eglise a fait un tive d'un monde qui se dégage des ténèbres du saint. L'Allemagne est en proie aux troubles du moyen âge. Dans toute l'Europe, ft nous voyonf grand interrègne ; l'Italie est déchirée par les la même tendance à la centralisation, à l'unité, à guerres civiles; l'empire grec d'Orient a disparu la formation et à la prépondérance des intérêts pour faire place à un empire latin; l'Angleterre ! généraux, des pouvoirs publics. » est affaiblie par les longues luttes des barons, des I Une révolution s'accomplit en effet au xve sièbourgeois et des rois; la Suède est attristée par cle. Au régime féodal et aux constitutions com- •les drames sanglants dont le palais des Folkungs munales, qui n'avaient pu rien produire de duraest le théâtre; seuls le Danemark et la Grande- ble, on substitue un ordre politique fondé sur Hanse ont quelque puissance dans les régions du l'absolutisme du pouvoir royal. Cette révolution Nord. Au milieu de ce désordre général, la France , rencontre sans doute des résistances. A la fin du -voit s'accomplir avec lenteur mais sûrement l'œu- | xive siècle, des troubles éclatent en France sous vre de l'unification territoriale. Son influence est j Charles VI, en Angleterre et en Allemagne, où prépondérante sur la Méditerranée, à Montpellier, i deux souverains sont déposés, dans les Flandres à Marseille, dans les Deux-Siciles, où s'établit une , dont les grandes et tumultueuses cités sont le maison française, dans la Morée occupée surtout foyer révolutionnaire de l'Europe. Ce mouvement par des chevaliers français, à Constantinople où s'apaise dans la seconde moitié du xve siècle. Le régnent des empereurs latins soutenus par la principe du pouvoir personnel l'emporte dans la France, en Egypte, où domine notre influence politique, au moment où les idées démocratiques commerciale; saint Louis essaye même de fonder bouleversent l'Église.
un établissement chrétien à Tunis. Dans le même En 1378, la nomination de deux papes provoque temps, le français tend à devenir la langue de la , le Grand-Schisme. En 1409, la chrétienté a trois science ; il est déjà celle de la poésie. L'université papes à sa tête. Pour réformer les déplorables de Paris, fréquentée par des étudiants de toutes abus de l'Église, des conciles se réunissent à Connations, brille d'un éclat incomparable. Guillaume stance (1414), à Bâle (1431). Malgré les proposide Saint-Amour, Odon de Douai, Chrétien de , tions démocratiques de Gerson, d'Ailly, des doc- Beauvais, Rutebœuf, Joinville, saint Bonaventure, teurs français et anglais, ces conciles ne parsaint Thomas, un des plus admirables génies du Tiennent pas à limiter l'autorité des papes. Les moyen âge, publient leurs ouvrages. Des corpora- gouvernements laïques fixeront eux-mêmes des tions d'architectes et de maçons couvrent la France barrières au pouvoir pontifical, par des pragmatiet l'Europe occidentale de magnifiques cathédrales, ques sanctions. D'ailleurs, pour n'avoir pas per- Le royaume, riche et prospère à l'intérieur, reçoit ' mis une réforme, l'Église est menacée d'une révoune organisation administrative. Le parlement est ! lution. Les Flandres et l'Angleterre, depuis le fixe à Paris, les États généraux sont assemblés. | temps de Wicleff, sont hostiles à Rome., A Con- A l'extérieur, la France devient redoutable sous ; stance, le pape et l'empereur ont fait brûler Jean Philippe le Bel, l'ennemi des Anglais et le vain- , Huss et Jérôme de Prague. Maia l'Allemagne cenqueur des pape*. | traie est ravagée par une guerre de religion. Le
Mais cette ère de prospérité s'arrête brusque- désordre est au comble. En Saxe, sur les bords du