‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 178 sur 534 · MYTHE, MYTHOLOGIE - 1385 - MYTHE, MYTHOLOGIE · texte numérisé non relu

MYTHE, MYTHOLOGIE - 1385 - MYTHE, MYTHOLOGIE

d'un grand serpent de feu, tantôt la lance ou l'épée brandie par un guerrier céleste cache derrière la nue orageuse. Le tonnerre fut son cri de guerre ou le roulement de son chariot, ou le mugissement de taureaux monstrueux. Dans le vent il crut entendre les hurlements d'une meute aérienne lancée par des chasseurs, ou bien les doux accords d'une lyre invisible. Les nuages furent tantôt de bonnes vaches laitières qui nourrissaient la terre, tantôt les bœuls du soleil, ou des cygnes, ou des dragons monstrueux. L'orage était un combat entre des puissances lumineuses, bienfaisantes, amies des hommes, et des puissances ténébreuses, destructives, redoutables. Ainsi se formèrent, non pas encore des mtjthes, mais des éléments mythiques dont le rapprochement et la mise en action formèrent ensuite les mythes complets.

Du moment en effet que la nature paraissait ainsi remplie d'êtres animés, ayant des sentiments, des désirs, des passions tout à fait analogues à ceux de l'homme, il était tout simple d'appliquer à leurs rapports apparents les analogies de la vie humaine. Ainsi l'aurore parait avant le soleil, qui semble la ooursuivre, vouloir s'unira elle, et devant 1 iquel elle disparaît. L'aurore personnifiée fut donc considérée comme l'amante, ou la fiancée, ou la victimo du soleil également personnifié. La terre, 6térile pendant l'hiver, se couvre de verdure et de fleurs, lorsque le ciel redevient plus doux : de là l'idée d'un mariage fécond du ciel tus, Saturne, Jupiter) et de la terre (Géa, S, I.atone, Sémélé, etc.). et ce mythe est à la base d'une quantité de mythologies. Cette propension à dramatiser ainsi les faits de l'ordre naturel étant, en Grèce surtout, le partage d'une race éminemment imaginative et artistique, donna lieu à ces innombrables récits où sont décrits les rapports, les alliances, les parentés, les amours et les rivalités des innombrables dieux et déesses de la religion grecque.

C'est ce qui nous explique pourquoi l'on peut attribuer à ces divinités tant de défauts ou d'actes qui nous paraissent contraires à la perfection divine. Les phénomènes de la nature no sont ni moraux ni immoraux; mais si on les personnifie, si l'on dramatise leurs rapports apparent';, ils peuvent très bien donner lieu à des représentations d'un caractère blâmable. Par exemple Apollon est le soleil, les nuages rouges do son coucher sont des bœufs qu'il fait paître le soir, Mercure est le vent frais du crépuscule qui les chasse. L'imagination mythique traduit immédiatement ce phénomène en disant que Mercure détourne les bœufs d'Apollon, les lui vole et s'enfuit avec eux.

Une fois cette forme mythique donnée aux phénomènes de la nature, on comprend aisément qu'antérieurement à la naissance de la philosophie et de toute science réfléchie, mais à l'époque où les questions morales commençaient à se poser à leur tour devant l'esprit humain, cette môme forme ait servi d'expression à certaines vérités d'expérience pratique et donné lieu à ce second genre de mythes, moins nombreux que le premier, mais non le moins remarquable ni le moins instructif, qui incorpore une idée morale dans un récit, fictif en réalité, mais tenu pour réel. Le plus célèbre de ces mythes, celui de Prométhée enchaîné et torturé sur un rocher pour avoir voulu le bien des ' hommes et leur avoir communiqué, avec l'art de faire du feu, les moyens de la civilisation, est un des plus tragiques, et il a inspiré l'un des chefsd'œuvre du drame grec (Trilogie d'Eschyle sur Prométhée).

Lorsque dans l'antiquité elle-même les esprits plus éclairés ne purent ajouter foi comme auparavant à tous ces naïfs récits mythologiques, il s'en ' fallut bien que leur véritable origine fût reconnue

par ceux qui s'en occupèrent. L'explication la plus répandue, bien qu'elle fût inadmissible, et que bien des modernes ont reproduite au cours des deux derniers siècles, fut que les dieux et les déesses étaient d'anciens rois et reines divinisés après leur mort. Cette explication s'appuyait entre autres sur le fait qu'on montrait en Crète le berceau et le tombeau de Jupiter. Mais non seulement en Crète, de plus, en bien des endroits de l'Asie, on avait des dieux mourant en hiver pour renaître au printemps (Adonis, Atys, etc.), et les mythes dont ils étaient les héros n'étaient autre chose que la dramatisation du cours régulier de l'année. Ce genre d'explication, aujourd'hui tout à fait abandonné, s'appelle vévnémérisme, du nom d'Evhémère, bel esprit qui vivait à la cour du roi macédonien Cassandre dans la seconde moitié du ive siècle avant notre ère, et qui contribua beaucoup à la mettre à la mode.

On appelle mi/tholoqie comparée une science spéciale qui s'occupe de rapprocher les traditions mythiques des diverses nations pour en rechercher les traits communs et les origines, soit distinctes, soit identiques. Cette science a jeté de vives lumières sur les origines anté-historiques et les parentés des peuples. C'est elle qui a porté le dernier coup à l'évhémérisme en montrant que les noms de beaucoup de divinités grecques étaient déjà connus et invoqués sur les bords de l'Indus par les Aryas, cousins germains des Grecs, mais se dirigeant vers le sud, tandis que les Grecs avançaient dans la direction de l'ouest; que ces noms sanscrits ne sont pas autres que ceux qui désignaient, dans la langue commune primitive des deux branches, le ciel, l'aurore, le soleil, la lune, le vent, les nuages, en un mot la plupart des phénomènes personnifiés sous les noms des dieux grecs.

La vieille mvthologie gauloise est encore très mal connue, bien qu'on travaille à la faire sortir de vingt siècles d'oubli. Elle a pourtant laissé des traces nombreuses, soit dans les superstitions de nos campagnes (dames blanches, f'.'"'S, lutins), soit dans certaines légendesâla fois bouffonnes et tragiques comme celle de Gargantua (qui parait avoir été une personnification du soleil dévorant, insatiable), soit enfin dans de poétiques récits, comme la légende de la Mélusine, qui devint le mythe d'origine de la célèbre maison de Lusignan. On en trouve aussi d'intéressants débrisdans les vieux contes de fées que Perrault a si agréablement contés et qui ont charmé notre enfance. Comme on abuse aisément de toute idée nouvelle, on abusa aussi de la théorie des mythes en voulant l'appliquer à tout et partout, au point de reléguer dans le domaine du mythe des p(,rsonnages et des événements parfaitement historiques. C'est à ce genre d'abus que répondit un spirituel pamphlet bien connu qui démontrait que, selon cette théorie, Napoléon I" n'avait jamais existé.

A son tour l'auteur de cette démonstration méconnaissait qu'il y a des règles qui permettent de distinguer quand un récit est mythique et quand il ne l'est pas. Il est clair qu'un événement raconté, un personnage décrit par des contemporains ou par des historiens rapprochés de son temps, ne saurait être classé parmi les mythes, surtout quand ce qui nous en est dit, bien que surprenant ou rare, n'est en contradiction ni avec les lois de la nature, ni avec les données de 1 expérience commune. De plus on peut s'assurer de la I réalité historique d'un fait allégué, si l'on est suffisamment certain de ce qui le précède et de ce I qui le suit, et si l'on trouve que ce fait est la tran- 1 sition logique et naturelle de ses antécédents a i ses conséquents. On voit tout de suite 1 appucation que l'on peut faire de cette double règle a la onne et à l'histoire de Napoléon Ie*.

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