‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 221 sur 534 · Corvidés ou Corbeaux · texte numérisé non relu

Corvidés ou Corbeaux

Dans cette liste, toutes les familles dont le nom est précédé d'un astérisque ne comptent pas|de représentants dans notre pays. [E. Oustalet.]

PASSIONS. — Psychologie, IV. — Pour bien comprendre la nature des passions, il faut considérer d'abord que les phénomènes psychologiques qu'on appelle ainsi se rattachent à la sensibilité, c'est-à-dire à la faculté d'aimer ou de haïr et par suite d'éprouver du plaisir ou de la peine, comme les pensées, les raisonnements se rattachent à l'intelligence, les résolutions libres à la volonté. Les passions appartiennent à cette moitié inférieure de l'âme, que les anciens philosophes appelaient l'âme irrationnelle, celle que l'instinct gouverne, où la nature agit seule, et qui constitue dans l'homme un monde a part, distinct, de celui où régnent la raison et la volonté réfléchie.

Comme tous les phénomènes de la sensibilité, les passions, quelle que soit leur forme, ont pour caractère essentiel qu'elles consistent en mouvements d'amour ou d'aversion pour tel ou tel objet, et qu'elles sont la source de toute sorte de jouissances et de souffrances.

Mais le langage philosophique est si mal établi que le mot passion a désigné, dans l'histoire de la philosophie, et désigne encore des faits très différents. Passion, pour le vulgaire, est synonyme de trouble, de désordre violent de l'âme; et cependant pour Descartes, pourBossuet, l'espérance, l'admiration, ces états calmes et doux de la sensibilité, étaient des passions. La passion a été tantôt définie l'état extrême, désordonné de chacune de nos inclinations, toute affection poussée à l'excès; tantôt elle a représenté les diverses modifications que traverse, dans son évolution, chacun de nos sentiments.

C'est dans ce sens que Bossuet et l'école cartésienne entendaient surtout la passion. Ainsi, le

traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même distingue onze passions : l'amour et la haine, le désir et l'aversion, la joie et la tristesse, l'audace et la crainte, l'espérance et le désespoir, et enfin la colère. C'est là une énumération des diverses crises par lesquelles passent, dans leur histoire toujours semblable à elle-même, les sentiments du cœur humain. Le père qui aime ses enfants tantôt se réjouit de leur succès, tantôt se sent attristé par leurs malheurs : il désire tout ce qui les rend heureux, il a de l'aversion pour tout ce qui leur nuit, et ainsi de suite. Le patriote espère la victoire, désespère après la défaite; dans la lutte il passe de l'audace à la crainte ; il est plein de colère contre les ennemis de sa patrie, enfin il éprouve tour à tour les émotions contraires analysées par Bossuet sous le nom de passions. Bossuet ajoutait que le principe unique de toutes les passions est l'amour : la joie en effet est un amour satisfait, la tristesse un amour contrarié ; l'espérance un amour qui se représente complaisamment les motifs qui lui promettent la satisfaction de son désir ; la colère, un amour qui s'emporte contre les obstacles semés sur sa route.

Spinoza, dans sa belle étude sur les passions, véritable anatomie de la partie automatique de l'âme humaine, attachait au mot passion la même signification que Bossuei. La joie, disait-il, est la passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande ; la tristesse, une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection. A la joie et à la tristesse il ajoutait le désir, et s'efforçait de prouver que toutes les passions naissent de ces passions élémentaires.

Aujourd'hui il y a une tendance marquée chez les philosophes à donner au terme passion une interprétation différente. Le sens philosophique du mot se rapproche de son sens vulgaire. Les passions ne sont plus les éléments de la sensibilité : elles sont au contraire des états éminemment complexes et compliqués, où toutes les forces de la sensibilité s'unissent et s'exaltent; elles sont les inclinations elles-mêmes arrivées à leur paroxysme, affranchies de tout frein, maîtresses et souveraines de l'âme.

A ce point de vue, il y a autant de passions que d'inclinations naturelles. Toute affection peut se présenter tantôt sous une forme modérée et relativement calme, tantôt sous une forme passionnée. Les inclinations personnelles et égoïstes, qui ont pour principe l'amour-propre , les inclinations affectueuses et sociales, qui dérivent de l'amour d'autrui, peuvent toutes donner naissance à des passions, les unes radicalement mauvaises, comme l'avarice, l'orgueil, l'égoïsme ; les autres mêlées de bien et de mal, comme l'ambition, l'amour ; les autres presque absolument bonnes, comme le patriotisme. Les affections désintéressées et abstraites par lesquelles notre coeur s'attache à la science, à la vertu, peuvent elles-mêmes dégénérer en passions mauvaises ou s'exalter jusqu'à des passions sublimes. L'ascétisme est la passion de la vertu ; le fanatisme, la passion de la religion. En un mot il n'y a pas, dans l'homme, de goût, quel qu'il soit, d'appétit, de tendance, qui ne puisse en s'avivant, en s'enflammant, arriver à cet état particulier et caractéristique qui s'appelle la passion.

On a proposé un grand nombre de classifications des passions. Les uns, préoccupés du point de vue physiologique et de la part que les organes du corps prennent au développement des passions, ont distingué les passions organiques, — celles qui, comme la gourmandise, dérivent d'appétits physiques : les passions sensorielles, — celles qui se rattachent aux sens; enfin les passions cérébrales, — celles où le cerveau joue le principal rôle. Sans nier les rapports étroits qui unissent le physique

PASSIONS

PAYSANS

au moral, surtout quand il s'agit de la passion, il nous semble qu'en acceptant une semblable classification on méconnaîtrait le caractère psychologique des phénomènes qui nous occupent. Ces phénomènes doivent être étudiés en eux-mêmes et classés d'après un principe psychologique.

C'est un principe de ce genre que proposait un éminent physiologiste, Gratiolet, quand il distinguait les passions en deux classes : les passions homogènes, c'est-à-dire simples, ou composées d'éléments de môme nature; et les passions hétérogènes, c'est à-dire formées d'éléments différents. A vrai dire toutes les passions appartiennent à la seconde classe, et les prétendues passions homogènes de Gratiolet ne sont pas des passions, dans le sens actuel du mot.

La meilleure classification des passions est encore celle qui les distingue d'après la nature de l'objet qu'elles poursuivent. Tout phénomène psychologique a essentiellement pour caractère de tendre à une fin, tantôt clairement conçue et volontairement recherchée, comme dans les actes de la volonté, tantôt obscurément entrevue et instinctivement poursuivie, comme dans les mouvements de la passion. Il y aura donc autant de classes distinctes de passions qu'il y a de catégories de choses agréables, sollicitant le désir.

Ce qui importe d'ailleurs, c'est moins de dresser le tableau des passions, que de comprendre leur nature, de définir les caractères qui leur sont communs à toutes, de se rendre compte de leur puissance, de leurs effets sur l'âme, et aussi des moyens qu'il faut employer pour les combattre.

La passion peut être définie la recherche irréfléchie du plaisir. C'est par là précisément qu'elle s'oppose à la raison. La raison tend volontairement au bien : la passion tend aveuglément au plaisir. Une fois établie dans l'âme, la passion y agit à la façon d'une idée fixe. Le plaisir particulier qu'elle aime se représente sans cesse à l'intelligence. L'esprit n'est plein que d'une seule pensée. Le désir sollicité par cette image incessamment renouvelée s'accroît et s'exaspère. Il n'y a plus de place pour les autres affections. Toute réflexion est impossible. L'âme entière est esclave d'un désir unique. Les autres facultés sont abolies ou tout au moins n'entrent en exercice que pour aider la passion à atteindre son objet.

Il est facile de comprendre d'après cela les effets désastreux qu'engendre la passion. Aussi certains philosophes, les stoïciens, par exemple, ont-ils cru devoir la condamner et la proscrire absolument. L'idéal de la sagesse consistait pour eux dans L 'impassibilité, c'est-à-dire dans un état de calme parfait, que ne trouble aucune émotion. Sans aller jusqu'aux paradoxes et aux exagérations des stoïciens, il est impossible de ne pas reconnaître combien la nature humaine s'abaisse et se dégrade • en général, quand elle abdique sa raison et sa liberté, pour s'asservir à la passion. On ne saurait trop s'étonner que des philosophes modernes, comme Helvétius au dix-huitième siècle, comme Fouricr dans le nôtre, aient voulu réhabiliter l'instinct irréfléchi, et, par un excès contraire à celui des stoïciens, proposé à l'homme comme idéal l'émancipation des passions.

La vérité ne se trouve dans aucune de ces opinions extrêmes. Il y a, quoi qu'en pensent les stoïciens, des passions nobles, généreuses. Lorsque l'objet de notre amour est louable, vraiment digne d'èire aimé, la passion, dans son ardeur irréfléchie, dans son impétuosité violente, peut enfanter des prodiges de vertu. D'autre part, quoi qu'en disenl les fouriéristes, la raison est supérieure à la passion : c'est à elle qu'appartient le gouvernement de la vie humaine, et si l'homme ne doit pas ôtre exclusivement une raison sèche et froide, encore

moins doit il se proposer de n'être que passion.'

Au^si est-il légitime de rechercher avec tous les moralistes les moyens de prévenir les passions avant qu'elles naissent, de les extirper quand elles ont pris possession de lame. M'is auiaut il nécessaire d'engager la lutte contre elles, autant il est difficile d'y réussir.

Voici comment Montaigne nous conseille d'agir avec les passions que nous désirons surmonter. « C'est une doulce passion que la vengeance. Pour en distraire dernièrement un jeune prince, je ne luy allois pas disant qu'il falloit prester la joue à ecluy qui vous avoit frappé l'aultre, pour le debvnir de charité ; ny ne lui allois représ, les tragiques événements que la poésie attribue à cette passion : je la laissay là, et m'amusay à luy faire gouster la beauté d'une image contraire ; l'honneur, la faveur, la bienvueillance qu'il acquerroit par clémence et bonté : je le destournay à l'ambition... Partout ailleurs de mesme : une aigre imagination metientjje treuvepluscourt.que de la dompter, la changer : je luy en substitue, si je ne puis une contraire, au moins une aultre : toujours la variation soulage, dissoult et dissipe. Si je ne puis la combattre, je luy eschappe ; et en la fuyant, je ruse : muant de lieu, d'occupation, de compaignie, je me sauve dans la presse d'aultres amusements et pensées, où elle perd ma trace et m'esgare. »

C'est le même conseil que donne Bossuet, quand il nous recommande de ne pas combattre les passions « de droit fil », c'est-à-dire de ruser, de biaiser avec elles, comme on arrête les ravages d'un torrent, non en lui opposant des digues qu'il briserait, mais en détournant son cours dans une autre direction. Le mieux est cependant d'empêcher la passion de naître, plutôt que d'avoir à la combattre. Pour l'âme comme pour le corps l'hygiène vaut mieux que la médecine. Au début, quand la passion éclate pour la première fois, il est aisé de s'en débarrasser. Plus tard la guérison devient difficile, parce que la passion a pris racine dans le cœur; mais elle n'est jamais impossible, puisque nous gardons toujours à notre portée ces deux instruments de relèvement et de délivrance, la raison et la liberté. [G. Compayré.]

PAYSANS. — Histoire générale, XXXIX- XL. — L'histoire des classes agricoles formerait l'un des chapitres les plus intéressants de l'histoire générale de l'humanité. On ne l'a pas encore écrite; a peine trouve-t-on chez les auteurs anciens, dans les chroniques du moyen âge, et môme dans les livres de la plupart des historiens modernes, quelques rares indications sur la condition des paysans à chaque époque.

Dans les monarchies barbares de l'antique Orient, Egypte, Assyrie, Perse, Inde, l'agriculteur se trouvait réduit à la servitude; il cultivait pour autrui une terre qui ne lui appartenait pas. Il en esta peu près de même dans la Grèce homérique : le sol appartient aux princes ou à leurs compagnons; les fermiers d'Ulysse, Eumée, Philétios, sont esclaves. Dans la Grèce historique, du vic au IIe siècle avant notre ère, il est difficile de se rendre exactement compte de ce qu'était la condition de la classe vouée à la culture de la terre; il semble qu'il y eut, à côté des esclaves ruraux employés sur les grands domaines de l'aristocratie, un certain nombre de petits propriétaires libres ; mais la population des campagnes était politiquement subordonnée à celle des cités : les citoyens commandaient, les paysans n'avaient pas de part an gouvernement. Athènes seule faisait exception : les communes rurales avaient été fondues dans la grande communauté urbaine ; toute l'Attique ne formait, qu'une seule cité, et l'habitant de Marathon, d'Eleusis ou de Colone avait les mêmes droits que celui de la métropole. Mais là même, à côtô

PAYSANS

PAYSANS

des agriculteurs libres et. citoyens, il y avait une population servile, et le petit propriétaire qui cultivait lui-même ses quelques arpents de terrain se faisait aider par des esclaves.

Aux premiers temps de Rome, la culture des champs était le travail le plus honoré ; le patricien vivait volontiers sur ses terres, et tenait luimême le manche de la charrue. Cependant il ne faudrait pas se représenter le peuple romain, même dans son âge héroïque, comme une communauté de travailleurs libres et égaux; le vertueux Cincinnatus avait des esclaves; en outre, si la simplicité de ses mœurs passa en exemple à la postérité, c'est quelle n'était pas commune; il y avait, dès cette époque, des Romains riches qui vivaient à la ville du revenu de leurs domaines ; il y avait aussi une population d'hommes libres, mais non propriétaires (les prolétaires), qui louait ses bras aux détenteurs du sol , patriciens ou plébéiens enrichis. Il vint un temps où, le nombre des esclaves s'étant immensément accru, les prolétaires, qui ne trouvaient plus à s'employer et qui demandaient à la République de les nourrir, constituèrent pour l'Etat une charge et un danger : c'est alors qu'à plusieurs reprises les tribuns proposèrent, que les terres publiques, conquises sur les peuples italiens et dont les patriciens s étaient illégalement approprié lajouissance, fussent distribuées aux citoyens pauvres ; ils voulaient, par la loi agraire, constituer une classe nombreuse de petits propriétaires. Cette tentative échoua: tout le sol italien fut bientôt la proie d'un petit nombre de maîtres, qui faisaient cultiver leurs immenses domaines par des troupeaux d'esclaves; le même système d'exploitation fut introduit dans les provinces, Sicile, Gaule, Espagne, Afrique ; l'agriculture déclina, et le vaste territoire de l'empire romain aurait eu peine à nourrir ses habitants, sans la fertilité exceptionnelle de quelques districts, les greniers de Rome. Le travail de la terre ne fut plus considéré que comme une occupation servile. Les esclaves ruraux, ou colons, formaient les neuf dixièmes de la population totale; moins durement traités que les esclaves domestiques, ils avaient le droit de posséder, de contracter mariage légalement ; ils payaient à leurs propriétaires une redevance ; enfin, ils ne pouvaient être vendus sans la terre à laquelle ils étaient attachés, ni celle-ci sans eux.

Lorsque le christianisme eut remplacé les vieux cultes païens, et la domination des barbares celle des empereurs, rien ne fut changé dans la condition de la classe agricole ; elle demeura esclave. Nous n'entrerons pas ici dans le détail de ce que fut la servitude à l'époque barbare et féodale ; nous ne rappellerons pas les misères du malheureux paysan, les dures exactions dont on l'accablait, les horribles cruautés auxquelles il était en butte ; nous renvoyons à l'article Servage.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que l'esclavage du paysan fût universel en Occident, et que la main de 1er des barons féodaux eût réussi à imposer partout un joug uniforme. Des circonstances locales, géographiques ou historiques, avaient pu préserver de la servitude un district, une province, toute une région ; les paysans y étaient restés ou devenus maîtres du sol qu'ils cultivaient, et avaient réussi à maintenir leur indépendance. C'est ainsi qu'en Gaule, les populations agricoles de laRretagne, de certains districts des Cévennes, des Alpes, des Pyrénées, avaient échappé longtemps à l'asservissement général. En Espagne, après l'invasion arabe, les chrétiens réfugiés dans les Asturies y avaient constitué une nation égalitaire, où tout paysan était libre et gentilhomme. En Grande-Bretagne, beaucoup de vaillants Saxons avaient refusé d'accepter la domination des seigneurs normands, et maintenaient

par les armes leur fière indépendance; les communautés des montagnards gallois et écossais n'avaient jamais connu de maître. Enfin, dans l'Europe du centre, du Nord et de l'Est, parmi les populations germaniques et slaves la féodalité n'avait pris pied que lentement ; les paysans avaient conservé, partout où ils l'avaient pu, leur organisation primitive en communautés possédant collectivement le sol, et plus d'un petit peuple avait su garder ses franchises, les Suisses grâce à leurs montagnes, les Frisons grâce à leurs marais.

On sait combien de fois, durant le cours du moyen âge, les malheureux serfs des campagnes réduits au désespoir protestèrent par des révoltes, toujours étouffées dans le sang, contre la brutalité de leurs seigneurs. Ces rébellions sans cesse renouvelées n'aboutissaient qu'à des massacres périodiques ; il semblait que le paysan fût à perpétuité condamné à vivre dans la condition d'une bête de somme. Cependant, au xive siècle, on peut croire un moment que les choses vont changer. Un roi de France, Louis le Hutin, a solennellement reconnu que a selon le droit de nature, chacun doit naître franc, » et a offert la liberté aux serfs qui voudront l'acheter; la puissance des seigneurs décline devant l'autorité royale ; les villes s'émancipent en Flandre, elles obtiennent, en Angleterre et en France, d'avoir des représentants au Parlement et aux Etats généraux. Après le désastre de Poitiers, la bourgeoisie parisienne, sous la conduite d'Etienne Marcel, tente une révolution politique et veut mettre l'autorité royale en tutelle, L'esprit de révolte gagne alors les campagnes ; les serfs de l'Ile-de-France, de la Champagne, de la Picardie, se soulèvent (1358), massacrent les seigneurs, brûlent les châteaux, et, s'organisant en armée, annoncent l'intention de détruire la noblesse dans tout le royaume. La Jacquerie apportait à Marcel un renfort inespéré : les bourgeois de Paris, après quelque hésitation, s'allièrent avec les paysans insurgés. De leur côté, les princes Charles de Valois et Charles de Navarre, devant le péril commun, firent trêve à leur querelle; tout ce que la noblesse put réunir de furces fut envoyé contre les Jacques. Ceux-ci furent défaits devant la citadelle de Meaux, puis vaincus encore en plusieurs rencontres par le roi de Navarre et le captai de Buch. Bientôt, privés de chefs, et incapables de tenir tête à des adversaires bien armés, les paysans virent leur cause perdue. Les seigneurs se vengèrent, par des supplices affreux et une extermination générale, de la rébellion qui avait failli détruire leur pouvoir; au bout de quelques semaines, la Jacquerie n'était plus qu'un sanglant souvenir. La défaite des paysans entraîna la soumission des Parisiens, qui, après l'assassinat de Marcel, durent ouvrir leurs portes au dauphin Charles.

Vingt-cinq ans plus tard, une autre Jacquerie éclatait en Angleterre. Les paysans révoltés, sous le commandement de Wat-Tyler, s'emparèrent de Londres ; mais, trompés par de fausses promesses, ils se dispersèrent, et furent ensuite massacrés par les troupes royales. La même année précisément (1382), les communes flamandes étaient écrasées à Rosebeke, et Paris perdait de ses dernières libertés. Le xive siècle s'achevait dans l'Europe occidentale par le triomphe des nobles et de la royauté sur la bourgeoisie et les paysans. Pas partout, cependant. Les paysans des montagnes suisses avaient fait leur jacquerie aussi, et ils étaient demeurés victorieux des seigneurs féodaux; les batailles de Morgarten, de Laupen, de Sempach, de Nasfels, avaient consacré leur affranchissement.

L'émancipation des serfs n'avait pu s accomplir d'un seul coup, par une révolution ; elle se fit graduellement. Durant les xve et xvte siècles, ei>

PAYSANS

PAYSANS

France, la condition des paysans s'améliora peu h peu : un nombre toujours croissant d'entre eux achetèrent leur liberté; mais, quoique devenu libre de sa personne, le paysan n'en demeurait pas moins soumis aux innombrables droits féodaux, corvées et redevances.

Le commencement du xvie siècle fut signalé, en Allemagne, par une révolte générale des paysans de la Souabe, de la Franconie et de l'Alsace, qui demandaient, au nom des préceptes de l'Evangile, un allégement des charges qui pesaient sur oux (1525). Ce soulèvement fut étouffé dans des flots de sang.

A la fin du même siècle, les paysans russes, qui jusqu'alors avaient été des hommes libres, furent réduits à la condition de serfs par un édit du tsar Boris Godounov.

Au xvne siècfe, l'histoire s*occiipe rarement des paysans ; ils ont renoncé presque partout, aux revendications violentes, et semblent résignés à leur sort, qui, pour être moins horrible qu'au moyen âge, est encore bien digne de pitié. On connaît la page que La Bruyère a consacrée aux paysans français : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » On sait aussi avec quelle légèreté M"" de Sévigné raconte les penderies qui eurent lieu en Bretagne à la suite de l'émeute de 1075, provoquée par le manque de foi de Louis XIV qui avait violé les droits reconnus de la province : « On dit qu'il y a cinq ou six cents bonnets bleus en Basse-Bretagne qui auraient grand besoin d'être pendus pour leur apprendre à parler... Nos pauvres Bas-Bretons s'attroupent quarante, cinquante par les champs ; et dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux, et disent inrâ culpâ : c'est le seul mot de français qu'ils sachent... On ne laisse pas de pendre ces pauvres Ras-Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les dépêche. » Veut-on enfin un tableau de la situation du peuple des campagnes vers la fin du règne de Louis XIV ? voici comment sVxprime Vauban dans la préface de la Dixme royale, en dépeignant les abus exercés dans la levée des impôts : « Il est cer- ! tain que ce mal est poussé à l'excès, et que si l'on n'y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais ; les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs sont pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux... Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis plusieurs années que je m'y appliquerai fort bien remarqué que ; dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement ; et que des neuf autres parties, il y en ' a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cott^ malheureuse condition... , Je me sens encore obligé d'honneur et de conscience de représenter à Sa Maje ité qu'il m'a paru que, de tout temps, on n'avait pas eu assez d'égard en France pour le menu peuple, et qu'on en avait fait trop peu de cas ; au^-i cest la partie la plus !

e et la plus misérable du royaume ; c'est elle cependant qui est la plus considérable par son nombre, et parles services réels el effectifs qu'elle lui rend. Car c'est elle qui porte toutes les charges, qui a toujours le plus souffert et qui souffre !

encore le plus; et c'est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive le royaume. » Ces paroles courageuses valurent à Vauban la disgrâce royale.

Sous l'influence des idées propagées par les philosophes et les économistes du xvme siècle, l'opinion publique commença enfin à se préoccuper du sort des paysans. Voltaire plaida en faveur des serfs ecclésiastiques de Saint-Claude; Louis XVI émancipa les derniers serfs de la couronne. En Suisse, les populations rurales, opprimées par les gouvernements oligarchiques, commencent à réclamer l'égalité politique. L'Europe s'était enthousiasmée pour les insurgent* américains, qui avaient proclamé les premiers les droits de l'homme. Plusieurs souverains philanthropes essayèrent des réformes dont les agriculteurs, désormais respectés, devaient bénéficier. Mais !e lourd édifice de la féodalité subsistait toujours ; ! une révolution seule pouvait le détruire. Ce fut la France qui en prit l'initiative. La nuit du 't août 1789 emporta le régime féodal, et bientôt après, par la vente des biens du clergé et de la noblesse, la terre passa aux mains des paysans, devenus en même temps citoyens et propriétaires.

Le contre-coup de la Révolution française se fit sentir plus ou moins promptement dans l'Europe entière. Certains pays conservèrent les vieux abus féodaux pendant un demi-siècle encore ; ainsi l'Autriche, où le paysan ne fut émancipé définitivement qu'en 1848. Dans beaucoup de monarchies, l'aristocratie, en perdant ses droits sur le paysan, conserva la propriéié de la terre, en sorte que les populations agricoles n'ont pu y arriver à la possession du champ qu'elles cultivent ; on sait quelle misère et quelle agitation a produites en Irlande une situation semblable, qui s'y perpétue depuis des siècles et s'aggrave de la haine de races. La Russie n'a aboli le servage qu'en 1861.

A l'heure qu'il est, on peut dire que les pays civilisés se répartissent, au point de vue de l'agriculture et de la condition économique du paysan, en deux catégories : les pays de petite et ceux de grande propriété. La France est le type des premiers, l'Angleterre celui des seconds. La petite culture favorise l'effort individuel : elle offre l'avantage de faire participer à la propriété une proportion très considérable, des travailleurs agricoles; mais elle est restée, jusqu'ici, un obstacle à l'application des perfectionnements que la science moderne a apportés aux procédés d'exploitation du sol -, la grande culture, au contraire, permet d'utiliser facilement ces procédés pour obtenir à moins de frais une production plus abondante ; mais les inconvénients d'un système qui monopolise entre les mains d'un petit nombre de privilégiés le territoire entier d'un Etat sont tels, qu'ils ont fait naître, chez des économistes comme Stuart Mill, l'idée de la nationalisation du sol. Xous n'aborderons pas ces questions, qui ne rentrent pas directement dans notre sujet, et nous arrêtons ici ce rapide aperçu, en renvoyant, pour d'autres détails, aux articles spéciaux que ce Dictionnaire contient sur divers sujets touchant à l'agriculture ou à l'histoire des paysans.

Lectures et dictées. — Le paysan français et la Révolution. — Qu'est devenue maintenant la race timide et servile qui portait la tête si bas, la bête encore à quatre pattes? Je ne peux plus la trouver. Aujourd'hui ce sont des hommes.

Il n'y eut jamais un labour d'octobre comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pilnitz, songea pour la première fois, roula en esprit ses périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu'on voulait lui arracher. Son travail, animé d'une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la

PAYS-BAS

PAYS-BAS

charrue le pas militaire, et, touchant ses botes d'un plus sévère aiguillon, criait à l'une: « Hu ! la Prusse! », à l'autre: « Va donc, Autriche! » Le bœuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de soufflo et plein de vie.

C'est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente, dans ce premier moment où la dignité humaine s'était éveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s'il frappait du pied, il sentait dessous une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui, ou serait à lui demain... Plus de seigneurs ! tous seigneurs ! tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé: o Pauvre homme, en sa maison, Roi est. »

Et en sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n'est pas sa maison, maintenant? Hier, il venait, tremblant, mendier la justice par devant Messieurs, comme si c'était une grâce; il fallait payer d'abord, puis l'on se moquait de lui. Luimôme aujourd'hui est juge, et il rend gratis la justice aux autres. Le voilà, ce paysan, assesseur du juge de paix, membre du conseil municipal, l'un des treize cent mille nouveaux magistrats, électeur (il y en avait entre trois et quatre millions! s'il paie l'impôt de trois journées de travail par an. Et qui ne le paiera pas, qui ne sera propriétaire, au prix où la terre se donne, s'offrant avec des délais si faciles, venant dire en quelque sorte : « Prends-moi ; tu paieras quand tu pourras. » La première récolte suffisait souvent pour payer, ou la première coupe, ou quelques terres qu'on revendait, ou quelque plomb pris d'un toit.

-Mais ce n'est pas tout, mon ami, te voilà un homme public, un citoyen, un soldat, un électeur; te voilà bien responsable. Sais-tu que tu as une conscience qu'il te faut interroger? Sais-tu que ce grand nombre de magistrats, incessamment renouvelés, oblige tout le monde à son tour à devenir magistrat? C'est là en effet la grandeur de la constitution de f)l ; laissant la puissance publique très faible, il est vrai, serrant très peu le lieu politique, restreignant peu, contraignant peu, elle fait par cela même un appel immense à la moralité individuelle. Loi aimable et confiante, elle somme tous les hommes d'être bons et sages, elle compte sur eux. Par son imperfection mûme et son silence, la loi dit à l'homme : « N'as-tu pas, dans ta raison, déjà une loi intérieure? Sers t'en pour me suppléer au besoin, et deviens ta loi!... Tu n'es plus un malheureux serf, qui peut renvoyer à son maître le soin de la chose publique ; elle est tienne, c'est ton affaire. A toi de la défendre et de la gouverner, à toi d'être, selon ta force, la providence de l'Etat. »

Cet appel muet fut bien entendu. Ce ne fut pas moins que l'éveil de la conscience publique dans l'âme do l'individu. Une inquiète sollicitude de l'intérêt de la patrie, de celui du genre humain, remplit tous les coeurs. Tous se sentirent responsables pour la France, et elle-même pour le monde. Tous furent prêts à défendre, en la Révolution, au prix de leurs vies, le trésor commun de l'humanité. (Michelet, Histoire de la Révolution française, tome IV).

PAYS-BAS (Géographie). — Géographie générale, XV. — I. Géographie physique. — Situation, aspect général. — Le royaume des Pays Ras est un Etat de l'Europe centrale, limité à l'est par l'empire d'Allemagne, au sud par le royaume de Belgique, et enveloppé par la mer du Nord du côte de l'ouest et du nord.

Il tire son nom de sa situation topographique par rapport aux pays voisins. C'est là que les trois principaux fleuves de la région avoisinante, le Rhin, la Meuse et l'Escaut, vont finir dans la mer par un grand nombre de bouches. Une bonne

partie du sol des Pays-Bas a été formée de leurs alluvions, et l'ensemble •du royaume forme une vaste plaine qui émerge à peine au-dessus des flots. Si, aux confins de la Prusse rhénane, du côté d'Aix-la-Chapelle, on trouve quelques points du territoire néerlandais atteignant jusqu'à ;0(> mètres d'altitude, partout ailleurs les rares collines de 50 mètres d'élévation forment des îlots distincts, entourés de terres dont l'altiiude dépasse de quelques mètres seulement le niveau de la mer, et descend même souvent au-dessous de ce niveau. De fortes digues, construites à grand'peine, entretenues avec grand soin, défendent ces terres basses contre l'irruption des flots marins, et se continuent le long des fleuves pour les empêcher de promener leurs eaux de crue à travers les champs cultivés.

Limites et contours. — Bien que la frontière qui sépare les Pays-Bas du Hanovre allemand semble conventionnelle sur la carte, les deux contrées n'en sont pas moins naturellement séparées par les marais et les tourbières qui s'étendent d'une manière presque continue sur leur limite commune, et que les armées romaines ne pouvaient déjà franchir, à l'époque de leurs expéditions, que sur de longues chaussées formées d'arbres abattus.

Du côté de la Belgique, la transition n'est pas aussi marquée. On sait du reste que les deux États n'ont été séparés l'un de l'autre qu'il y a une cinquantaine d'années.

Variations du littoral. — Quant à ses frontières maritimes, qui sembleraient devoir être les plus immuables, elles ont constamment changé, même depuis les temps historiques, sous l'influence des tempêtes, des déplacements des courants fluviaux et maritimes, de l'affaissement du sol, comme on l'a reconnu par plusieurs preuves irrécusables, enfin par le travail de l'homme. Le plus souvent les côtes de la Hollande sont bordées de dunes sablonneuses, où l'humidité de la mer entretient une végétation suffisante pour que les grains de sable n'en soient pas emportés vers l'intérieur. Ces dunes forment sur bien des points un rideau protecteur contre l'invasion de l'Océan, mais quelquefois elles sont emportées par les flots.

Le Zuiderzée, sa formation. — Le Zuiderzée, qui entaille profondément le territoire néerlandais, n'était au moyen âge qu'un lac, l'ancien lac Flevt des Romains, qu'une langue de terre, réunissant la Hollande avec la Frise, séparait de l'Océan. Depuis cinq cents ans, la mer, rompant cette faible digue, en a fait un golfe. De même le Biesbosch, archipel de canaux et de terres marécageuses, qui s'étend au sud de Dordrecht, était couvert de villages florissants, jusqu'à la nuit de la Sainte-Elisabeth 1421, pendant laquelle il fut envahi par les eaux et transformé en solitude désolée.

Les îles qui s'étendent au devant du Zuiderzée, depuis le Helder jusqu'au golfe du Dollart où débouche l'Ems, et dont la côte extérieure continue celle de Hollande, ont s"ans doute été rattachées autrefois au continent.

On estime à 6,050 kilomètres carrés l'étendue des terrains de la Néerlande détruits par les inondations ou les érosions de la côte, depuis le treizième siècle. Les terrains reconqus par l'homme n'atteignent pas une superficie aussi considérable, *38uO kilomètres carrés seulement, mais la valeur en est bien supérieure à celle des terrains perdus.

Polders. — On donne le nom de polders à ces terrains bas débarrassés des eaux qui les recouvraient, et mis en culture. Après la construction des digues qui les entourent, les eaux en sont épuisées par des moulins à vent (très nombreux dans les Pays-Bas pour les différents travaux demandant de la force motrice, et déversées dans des canaux d'écoulement.

C'est ainsi qu'on a transformé en terres fertile!»

PAYS-BAS

PAYS-BAS

l'ancien lac ou mer île Harlem, vaste de 180 kilomètres carres. L'archipel'de Biesbosch, presque aussi vaste, sera reconquis à son tour. Ailleurs on profite des apports de la mer pour constituer un nouveau terrain solide. Ainsi une digue construite entre la Frise et l'Ile voisine d'Ameland arrête les sables qu'y charrie l'Océan et ne tardera pas à remblayer le détroit qui sépare actuellement l'île du continent.

Le projet le plus important dans ce genre de travaux doit séparer de l'Océan toute la partie méridionale du Zuiderzée et y créer près de 200 000 hectares de terrain cultivable.

Pour fertiliser toutes ces terres, les Hollandais ont à leur disposition les 18 millions de mètres cubes d'alluvions fertilisantes que le Rhin, la Meuse et l'Escaut vont encore perdre chaque année à la mer.

Climat. — Traversés par le 3e degré de longitude E. de Paris et le 52e de latitude N., les Pays-Bas appartiennent par leur situation géographique à la zone tempérée. Le voisinage de l'Océan y modère les variations de température; il ne fait jamais ni trop chaud, ni trop Iroid en Hollande. La température moyenne de La Haye est de 18 à 19° centigrades pendant l'été, et de 3 à 4° au-dessus de zéro pendant l'hiver. La pluie n'y tombe pas en grande abondance, 6S centimètres d'eau seulement dans toute l'année. Cela n'empêche pas le climat d'être excessivement humide, à cause des brumes de la mer, et de la grande étendue des tourbières, lacs et canaux couverts d'eau. Aussi est-il loin d'être sain. La vie moyenne est assez courte en Hollande (en dessous de 40 ans), et la mortalité par les fièvres très fréquente.

C'est par une propreté excessive que les Hollandais luttent contre ces conditions défavorables. Partout les maisons, les étables même, sont entretenues et nettoyées avec des soins minutieux, qui paraissent quelquefois ridicules aux étrangers.

Fleuves. — Les fleuves qui traversent les Pays- Bas ont bien des fois déplacé leur cours au travers des campagnes basses qu'ils arrosent. Tandis que dans notre hémisphère les fleuves tendent en général, à cause du mouvement de rotation du globe, à se détourner vers leur droite, c'est au contraire vers leur gauche que se déplacent les cours d'eau de Hollande. Cela tient à ce que les marées sont beaucoup plus fortes au sud de la Hollande, vers l'embouchure de l'Escaut, qu'à la latitude du Zuiderzée.Ilen résulte qu'au moment du jusant, les fleuves descendent vers le point de l'Océan où la mer est au niveau le plus bas, c'est-à-dire au sud ; et, au moment du flot, c'est encore du même côté que se font sentir le plus fortement les courants de marée et que se creusent davantage les chenaux. Tandis que la direction générale suivie par le Rhin à travers la Prusse rhénane le conduirait au N.-O. dans le Zuiderzée, c'est la branche la plus faible du fleuve, VYssel, qui suit cette voie en traversant la Gueldre, où elle rencontre successivement les villes de Deventer et de Zwolle.

L'Yssel n'est considérable qu'en temps de crue. La plus grande masse des eaux du fleuve s'infléchit à l'ouest: l'une de ses branches, le Wahal, passe a Mmègue, célèbre par le traité de la fin du xvn' siècle, et va se mêler à la Meuse un peu en amont de Gorcum; la seconde, le Lek, après avoir arrosé Arnlicim. se partage encore en deux nouveaux canaux. Le plus faible se dirige au N.-O., passe B l trectat et à Lcydc <'t va finir dans la mer du Nord, non loin de cette dernière ville. (l'est le seul qui, Jusqu'à son embouchure, garde le nom de Rhin. La grande masse du Lelc se mêle à la Meuse en amont de Rotterdam et va tomber dans la mer du Nord à l'ouest de cette ville. Bile alimente les canaux qui divisent la Hollande méridionale en un grand nombre d'îles.

La Meuse, partageant le Limbourg entre la Belgique et les Pays-Bas, passe au pied des remparts de M aestricht, la capitale du Limbourg hollandais, puis elle coule au N.-E. par Ruremonde et Venlo, comme si elle allait se joindre au Rhin vers Wésel, mais, àVenlo, elle se recourbe au N -O., puis à l'O., pour mêler ses eaux à celles du Rhin, ainsi que nous l'avons vu plus haut.

Quant h.Y Escaut, il enveloppe de ses eaux, coulant dans de véritables bras de mer, les îles de la Zélande, la plus méridionale des provinces qui se sont unies pour former le royaume des Pays-Bas. A gauche de l'Escaut occidental s'ouvre le port de Terneuze, où aboutit le canal du sas de Gand; à droite de la même branche, Flessingue rêve d'enlever à Anvers son grand rô'.e maritime. Le chemin de fer qui relie Flessingue au continent traverse l'Escaut oriental, que des bancs de sable envahissent et ferment à la navigation devant la fameuse citadelle de Berg-Op-Zoom.

II. Géographie commerciale. — Canaux de navigation. — Ces rivières navigables, dont on évalue à 1 850 kilomètres la longueur totale, sont complétées par un vaste système de canaux, dont le développement atteint près de 2 500 kilomètres. Ce sont les vraies artères de la vie en Hollande. Elles s'étendent de tous les côtés, reliant entre elles toutes les villes importantes, traversant les campagnes, où elles permettent d'apporter économiquement les engrais et les amendements de toute nature. Quelques familles de petits négociants ambulants, en Hollande comme en Chine, n'ont d'autre demeure que leurs bateaux. Dans ce pays, tout coupé de rivières, de canaux de navigation et d'écoulement, presque partout formé de terres molles sans consistance, les routes sont coûteuses à construire. Au commencement du siècle, les villes les plus importantes n'étaient reliées entre elles par aucune route de terre et ne communiquaient que par eau. Aujourd'hui les routes suivent surtout le haut des digues, qui fournissent aux chaussées une base solide et sont garnies de briques, faute d'autre moyen économique d'empierrement. Quant aux chemins de fer, ce n'est que tardivement que les Hollandais se sont mis à l'oeuvre pour constituer leur réseau, persuadés qu'ils étaient que les routes d'eau étaient pour eux les meilleures. Maison trouverait difricilement ailleurs que sur les chemins de fer hollandais des travaux d'art où l'on ait rencontré plus de difficultés à vaincre, et dont l'exécution fasse plus d'honneurauxin^énieurs. Lepontde \foerdj/k,sxiv le Hollandsche-Diep, entre Bréda et Dordrecht, est une merveille de hardiesse.

Parmi les canaux de la Hollande, les plus importants sont ceux qui donnent accès à la navigation maritime.

Depuis une soixantaine d'années, le port d'Amsterdam, inaccessible aux grands navires par la voie du Zuiderzée, était relié à la mer du Nord, au Helder, par le canal du Nord, profond de plusieurs mètres etqui traverse dans toute sa longueur (plus de 80 kilomètres) la péninsule de Hollande. Mais, ce canal devenant à son tour insuffisant, on l'a remplacé par un canal qui se dirige tout droit vers l'Océan, à l'ouest d'Amsterdam, et que peuvent suivre les plus forts navires actuellement en usage. La Meuse, à l'ouest de Rotterdam, est en train d'être aussi améliorée à son tour.

Commerce maritime. — C'est par la marine que les Hollandais ont fondé leur puissance et acquis leurs richesses. Il y a deux ou trois siècles, ils étaient les convoyeurs des nations étrangères sur toutes les mers et jouaient le rôle dont se sont depuis emparés les Anglais. Leur talent pour pécher et. pour préparer les poissons, tels que les harengs, fourni -sait, h la population une nourriture économique. De plus, ils avaient succédé aux

PAYS-BAS

PAYS-BAS

Portugais dans le rôle de grands îondateurs de colonies, et, actuellement encore, ils possèdent dans l'archipel asiatique un empire colonial beaucoup plus vaste, plus peuplé et plus productif que la mère patrie. (V. Colonies.)

C'est de Java que l'on tirait naguère encore toutes les ressources nécessaires pour soulenir l'équilibre du budget de la métropole, sans contracter des emprunts comme tous les autres États européens.

Actuellement le rôle maritime des Pays-Bas a beaucoup perdu de son importance relativement à celui des autres États, tant sous le rapport du tonnage de la flotte commerciale que sous celui du trafic effectué par cette flotte. Mais d'une manière absolue, il n'a pas décru. Les relations sont très actives entre les Pays-Bas et les colonies de la Malaisie, et entre les Pays-Bas et les contrées maritimes voisines : la Belgique, l'Allemagne, la Russie, et la Grande-Bretagne. Les Anglais viennent chercher là beaucoup d'approvisionnements : beurre, fromage, bétail, œufs, volailles, dont ils manquent chez eux. L'Allemagne expédie aussi par les Pays-Bas une partie de ses marchandises lourdes Les radeaux de bois qui descendent le Rhin s'arrêtent hDordrecht, où ils sont dépecés, et leurs billes de bois livrées aux moulins à ventdu voisinage y sont débitées sous toutes les formes. Les navires de mer se chargent a Rotterdam, le plus actif des ports de commerce delà Hollande, qui entretient des relations avec le Congo et autres pays; les bateaux qui remontent vers l'Allemagne y reportent, entre autres matières de chargement, des minerais importés d'outremer pour les usines de la Prusse rhénane.

Après Rotterdam, ville de près de 150 000 habitants, le plus important des ports est celui d'Amsterdam ; cette ville, qui est la plus peuplée du royaume (300 000 hab.), en est véritablement la capitale, bien qu'elle ne soit la résidence ni du souverain, ni des chambres, ni du corps diplomatique, qui résident et siègent à La Haye.

Bien placée à l'angle S.-O. du Zuiderzée, au point où les bouches du Rhin et de la Meuse sont les plus voisines de ce golfe, Amsterdam tire son nom de la rivière d'Amstel, qui débouche dans le golfe de l'Y, baie secondaire du Zuiderzée.

Ce n'est pas une ville remontant au temps des Romains, comme Nimègue ou Leyde ; ses débuts ne datent que de cinq cents ans environ ; mais elle a déjà occupé et occupe encore une grande place dans le monde commercial pour les affaires do banque ; aujourd'hui on y fabrique des machines hydrauliqueset autres; les constructions navales, les raffineries de sucre, les distilleries et fabriques de liqueurs y sont considérables. Centre des beaux-arts en Hollande, Amsterdam possède des collections admirables de tableaux; pendant longtemps c'est à Amsterdam qu'on publiait les belles éditions, ou les livres que la censure eût interdits dans les pays voisins soumis à un régime moins libéral. On fabrique encore dans les environs de beau papier, qui est recherché par les libraires étrangers. Enfin cette ville a eu longtemps le monopole de la taille des diamants.

Il a fallu bien des efforts pour élever une ville aussi considérable et aussi importante sur un vérita ble marécage, où les maisons, reposant toutes sur des masses de pilotis, ont fait comparer la ville à une forêt sans branchage i etournée sens dessus dessous. Erasme disait connaître une ville « dont les habitants vivaient comme des corbeaux perchés sur des arbres. »

Coupée de nombreux canaux, Amsterdam a été comparée à Venise ; très juste sur un plan, cette comparaison cesse d'être vraie quand on passe du beau ciel et de l'atmosphère limpide de l'Adriatique aux brumes de la mer du Nord. La capitale

de la Hollande est une des villes les plus malsaines et les plus atteintes par les épidémies qu'on puisse rencontrer en Europe.

Avec le Helder, qui offre une bonne rade àl'entrée du Zuiderzée, et Flessmgue, dont nous avons dit les prétentions, voilà les principaux ports de commerce de la Hollande.

Ses ports de rivière sont beaucoup plus nombreux; il faudrait énumérer presque toutes les villes de l'intérieur : Maestricfit, sur la Meuse, charge de nombreux bateaux de la craie marneuse qui forme la montagne de Saint-Pierre, pour aller combler et amender les polders des Pays-Bas ; Bois-le- Duc, la capitale du Brabant hollandais, importe aussi tant de matières premières pour ses fabriques diverses de toiles et de draps, que l'activité de son port peut être comparée à celle des grands ports de mers.

III. Géographie industrielle et commerciale. — Industrie. — Les Pays-Bas ne sont pas un pays de grande industrie, comme la Belgique ou l'Angleterre. On n'y trouve un peu de houille que dans le Limbourg; le combustible minéral est fourni par les tourbières qui occupent encore une vaste superficie ^des milliers d'hectares dans les provinces orientales, le long de la frontière d'Allemagne, et dans la Hollande proprement dite, entre le Rhin et le Helder). Attaquées sur une foule de points par les agriculteurs, qui y étendent leurs domaines, les tourbières diminuent sans cesse d'étendue. Ce sont les moulins à vent qui, en Hollande, remplacent les moteurs à vapeur et les chutes d'eau usitées dans les autres pays.

Nous avons déjà parlé de l'industrie d'Amsterdam; Rotterdam a aussi dans ses environs, notamment à Schiedu m, de très nombreuses distilleries. On fabrique en Hollande beaucoup de briques qui servent au pavage des routes et à la construction, et des poteries ; Delft, entre Rotterdam etLa Haye, a eu longtemps une grande réputation sous ce dernier rapport ; Maestricht a d'importantes verreries.

Les toiles de Hollande jouissaient aussi d'une grande réputation. Elles venaient en partie de Saxe pour être blanchies sur les prés de Harlem La mode est passée des velours d'Utrecht, mais Leyde fabrique des couvertures de laine et Til bourg, dans le Brabant, des draps.

Agriculture. — C'est l'agriculture qui occupe le plus de bras et fait actuellement la prospérité des Pays-Bas. Bien que la sixième partie du sol soit recouverte par les eaux et que les tourbières et autres terres incultes occupent encore une plus vaste étendue, les Pays-Bas nourrissent une popu lation de près de 4 millions d'hommes sur un territoire de 32 970 kilomètres carrés. C'est une population spécifique de 128 habitants par kilomètre, qui n'est dépassée qu'en Belgique et dans le royaume de Saxe.

Les prairies occupent en Hollande la plus grande partie du sol cultivable et nourrissent une belle race de vaches qui sont les meilleures laitières du monde. Le fromage et le beurre qu'elles fournissent sont une des grandes richesses du pays. Les chevaux de la Frise sont recherchés pour leur légèreté et leur élégance, ceux de la Zélande pour leur grande taille et leur force.

On cultive aussi en Hollande beaucoup de lin, du tabac, et on y fait beaucoup de jardinage. Les Hollandais recherchent les plantes de luxe et sont grands amateurs de fleurs. Harlem était le pays de production de ces fameuses tulipes qui atteignaient des prix fabuleux. Les pommes de terre réussissent bien dans les terres sablonneuses, et l'espèce en est fort recherchée dans lus mvs étrangers

Malheureusement les forêts sont peu étendues dans ce pays ; elles ont disparu du littoral qu elles

PAYS-BAS

PAYS-BAS

recouvraient presque entièrement autrefois et où elles pouvaient avantageusement garnir les dunes sablonneuses et autres landes incultes. La Haye, la capitale, a été bâtie au milieu d'une des rares forets conservées, qui fait précisément le charme du cette résidence.

IV. Géographie politique. — Divisions. — Le royaume des Pays-Bas est formé de la réunion de onze provinces :

A l'ouest du Zuiderzée : la Hollande septentrional?, chef-lieu Harlem, et la Hollande méridionale, chef-lieu La Haye.

A l'est du Zuiderzée : Groriingue, chef-lieu Groningue ; la Frise, chef-lieu Leeuwarden ; Drenthe, chef-lieu Assen ; Over-Yssel, chef-lieu Zwolle ; Gneldre, chef-lieu Arnheim.

Au sud du Zuiderzée : Utrecht, chef-lieu Utrecht. Au sud du royaume, le long de la Belgique, la Zclande, chef-lieu Middelbourg. presque entièrement formée des îles entourées par les bouches de l'Escaut; le Bradant hollandais ou septentrional, chef-lieu Bois-le-Duc, et le Limbourg hollandais, chef-lieu Maastricht.

De toutes ces provinces, la Hollande est la plus riche, la plus peuplée et a joué historiquement le plus grand rôle. C'est pourquoi on dit très souvent la Hollande en parlant du royaume tout entier. Populatioîi. — La population est très inégalement répartie entre ces diverses provinces : de 250 habitants en moyenne par kilomètre carré dans les deux provinces de Hollande, de plus de lOn dans Utrecht, la Zélande, le Limbourg et Groningue, elle descend jusqu'à 44 habitants seulement au milieu des tourbières de la Drenihe.

Cette population, d'origine frisonne, franque et saxonne (c'est sur son territoire qu'habitaient les Francs Saliens, auteurs de la loi saliquc,, s'est mélangée dans les temps modernes d'émigrés fuyant la persécution politique ou religieuse, protestants français émigrés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, Juifs portugais, etc. Dans la ville de Maestricht, le français est parlé par la moiiié des habitants.

La religion protestante domine actuellement dans les Pays-Bas. On y compte 2 200 nOO protestants, 1 31)0 000 catholiques, "ÎO 000 israélites. C'est en Hollande qu'a pris naissance la secte des frères Mo raves.

Grandes vil/es. — Trois villes seulement ont une population supérieure à 100 000 habitants : Amsterdam, 300 000; Rotterdam, 110 000; Lu Haye, IlOoOO.

b'hecht, célèbre dans l'histoire par l'union qui y fut conclue en l57iJ, entre les diverses provinces néerlandaises, pour former une république fédérale, puis par le traité de 17 13, qui mit fin à la guerre de la succession d'Espagne ; Utrecht, où les Etats-Généraux de la Hollande se réunirent jusqu'à ce qu'ils fussent transférés à La Haye, est une ville de 7o 000 âmes. C'est le siège de l'archevêché catholique de la Hollande et celui de l'archevêque des vieux catholiques, (.'est en même temps le siège de l'une des quatre universités du royaume. Les trois autres sont h. Amsterdam, Leyde et Groningue. (Ces deux dernières villes renferment chacune une quarantaine de mille âmes.)

Gouvernement. — Le royaume des Pays-Bas forme une monarchie constitutionnelle héréditaire. Le roi nomme le bourgmestre de chaque commune, dont le conseil municipal est élu par les éli etcurs payant un certain cens. Le suffrage n'est donc pas universel.

Le roi nomme aussi les commissaires présidant les conseils de chaque province ou Etats provinciaux, dont les membres sont choisis par des électeurs astreints à payer un cens plus élevé et à avoir atteint un âge plus avancé que les simples il:cteuis municipaux.

Les mêmes électeurs nomment la deuxième Chhmhre législative du royaume. Mais, au lieu de coïncider avec les limites des provinces, les districts électoraux sont découpés dans la surface de tout le royaume, de façon que chaque député représente un même nombre d'habitants.

La première chambre, qui forme avec les députas V assemblée des Etats-Gcné' aux, est nommée par les Etats provinciaux et choisie parmi les plus fort imposés du royaume. Elle accepte ou rejette en bloc les lois votées par les députés.

La Hollande a rayé la peine de mort de son code criminel. Elle n'est pas soumise au service militaire universel. L'armée est alimentée par le recrutement volontaire et la conscription. L'armée coloniale, composée de volontaires et de mercenaires étrangers, est distincte de l'armée européenne.

Puissance coloniale. — Les colonies de la Hollande dépassent cinquante fois l'étendue de la métropole, et la population en est sept fois aussi considérable que celle de la Hollande. Comme puissance coloniale, la Hollande n'est surpassée que par la Grande-Bretagne.

Grand-duché de Luxembourg. — Cet Etat, situé entre la Belgique, la France et l'empire d'Allemagne, a pour souverain le roi des Pays-Bas, mais il ne fait pas partie de ce royaume. Il a une constitution et une administration distinctes. Il est. gouverné par un lieutenant représentant le roi grand-duc et par une chambre des députés élective.

De 1815 jusqu'en 1866, le Luxembourg a fait partie de la confédération germanique ; sa capitale, Luxembourg, était une forteresse fédérale, où la Prusse tenait garnison. Depuis 18G7, ce droit a été aboli, le grand-duché a été neutralisé et les fortifications de Luxembourg rasées. Mais l'Etat est encore uni à l'Allemagne sous le rapport douanier, il fait partie du Zollverein. Sa superficie est de 2587 kilomètres carrés, et sa population de 205000 habitants. La densité en est donc à peu près la même que celle de la France.

Les Luxembourgeois sont presque exclusivement catholiques. Sous le rapport de la langue, ils sont partagés entre l'allemand et le français.

Luxembourg ,1a seule ville importante du grandduché, a une quinzaine de mille âmes. Elle est pittoresquement située sur l'Alzette, qui, par la Sauer et lOur, va rejoindre la Moselle. Ces rivières découpent profondément les plateaux élevés et boisés des Ardennes, dont fait partie le grandduché. Sur une partie de leur cours, la Moselle et l'Our le séparent de la Prusse rhénane.

[G. Meissas.]

PAYS-BAS (Histoire, Lettres et Arts). — Histoire générale, XXXI; Littér. étrangères. XIX. — Parmi les petits Etats que l'équilibre européen a laissés subsister jusqu'ici au milieu des grandes puissances, il y en a peu dont l'histoire soit plus intéressante que celle des 33 000 kilomètres carrés, avec leur population d'environ 4 millions d'habitants, qui forment depuis 1815, ou pour mieux dire, depuis la cession de la Belgique en 1830, le royaume des Pays-Bai (Nederland;. Les Néerlandais aiment à faire remonter les origines de leur nation à ces peuplades germaniques, qui, sous le nom de liataves, de Frisons, de Kaninéphates, de Nerviens et sous d'autres encore, descendirent les grands fleuves de l'Allemagne, à une époque impossible à préciser et pour des raisons inconnues, pour s'établir sur les bords sablonneux de la mer du Nord et sur les atterrisses ments du Rhin, du Wahal et de la Meuse. Lenoms de Friso et de Bato se sont conservés, sinon dans les légendes populaires, du moins dans le langage des poètes, comme ceux des patriarches mythiques de ce peuple vaillant, actif, tenace, qui n'a jamais cessé de disputer son sol aux vagues et

PAYS-BAS

PAYS-BAS

sa liberté aux tyrans. Les légions romaines, que l'irrésistible César avait fait pénétrer jusque dans ces marécages boisés et jusque sous ce ciel brumeux, eurent à enregistrer parmi leurs défaites celles que leur infligèrent les Frisons, Tan 28, et les Bataves, l'an 69 après J.-C.

La conquête romaine laissa peu de traces dans cette plaine détrempée. Par contre, la grande invasion des Barbares, au IVe et au Ve siècle, germanisa complètement ces contrées. Les Francs, au midi, et, plus tard, les Saxons, à l'est, ne tardèrent pas à englober les anciens habitants, au point de faire disparaître les anciens noms de Bataves, de Nerviens, etc. Les Frisons seuls réussirent à se maintenir au Nord. Cependant eux aussi durent se courber sous le sceptre de Charlemagne (785 ;. Et lorsque les Saxons se furent soumis à leur tour en 80 i, les Pays-Bas n'étaient plus qu'une province du grand empire des Francs. Le traité de Verdun, en *43, partagea le pays entre Lothaire et Charles le Chauve. Plus tard la portion de Lothaire, la plus grande des deux, passa à l'Allemagne, et l'empereur d'Allemagne resta, pendant presque tout le moyen âge, le principal suzerain des fiefs nombreux que le système féodal avait créés sur tous les points du pays. Des traités de cession et des héritages limitèrent assez vite le nombre de ces principautés, au point que déjà au xne siècle ia presque totalité du pays se trouva répartie entre trois chefs : le comte de Gueldre, le comte de Hollande et l'évêque d'Utrecht.

La Hollande proprement dite, à laquelle se joignit en 1323 la Zélande, constituait depuis 1018 un fief héréditaire dont la puissance et la prospérité ne firent que s'accroître et dont les seigneurs ne redoutèrent pas de se mettre, à plusieurs reprises, en guerre ouverte avec leur suzerain, l'empereur d'Allemagne. Elle eut successivement des comtes de la maison de Hollande (1018-1299), des maisons de Hainaut, de Bavière, de Bourgogne, et, par suite du mariage de Marie, fille de Charles le Téméraire, avec l'empereur Maximilien, de la maison d'Autriche (1462-1581;. Plusieurs des comtes de la maison de Hollande, parmi lesquels nous citerons Floris V, accordèrent aux villes de précieux privilèges afin d'opposer un contrepoids aux prétentions des nobles : quelques-uns d'entre eux se distinguèrent dans les croisades. Le règne des maisons de Hainaut et de Bavière coïncida avec une déplorable guerre civile de longue haleine, connue sous le nom de troubles des Hoeks (hameçons) et des Cabillauds. Le règne des riches et puissants ducs de Bourgogne jeta les bases de cette prospérité fabuleuse et de cette puissante organisation qui furent plus tard la gloire et la force des Pays- Bas. Enfin, le plus glorieux rejeton de la maison d'Autriche, Charles-Quint, réussit à conclure des traités de cession qui firent passer successivement en son pouvoir la Frise, Groninsue, la Gueldre, Drenthe, l'Overyssel et Utrecht. En 1543, ce grand empereur possédait la seigneurie des dix-sept provinces néerlandaises qui forment actuellement les Pays-Bas et la Belgique.

Cette union personnelle se changea en unité politique par suite du traité d'Augsbourg en 1548; et Charles n'eut qu'un rêve, celui d'assurer à sa dynastie la possession de ces belles provinces, que les flots des événements politiques, partis de plages diverses, venaient de dépo?er à ses pieds. Il y avait là de quoi tenter un prince. L'agriculture et l'élève du bétail enrichissaient la campagne autant que le commerce et l'industrie enrichissaient les villes. Dans un espace de neuf ans, Charles reira un bénéfice net de 40 millions de florins de ses nouveaux Etats.

Mais l'histoire avait déjà vu se produire un événement qui, joint à d'autres circonstances, devait amener, quarante ans plus tard, un schisme irré- 2* Partie.

parable entre les deux groupes de provinces et enlever pour toujours sept d entre elles à la couronne de Habsbourg. Ce fut la réforme religieuse dont Luther venait de donner le signal et qui ne tarda pas à gagner les Pays-Bas, d'abord du côté de l'Allemagne, mais bientôt aussi, et avec plus de succès, du côté de la France et de Genève. Charles combattit de toutes ses forces un mouvement qui venait à l'encontre de ses projets d'unification; l'histoire prétend même que le nombre des martyrs du protestantisme s'éleva sous son règne à 5U,000. L'esprit de centralisation l'amena en outre à élaborer une codification des droits et des privilèges que possédaient les Etats particuliers et les villes, qui équivalait pour plusieurs d'entre eux à la suppression de ces privilèges. Des demandes fréquentes d'argent et des contributions fort onéreuses achevèrent de réveiller partout un esprit de mécontentement, que la popularité de Charles et le prestige de son règne empêchèrent pour le moment de se changer en esprit de révolte, mais qui ne tarda pas à engendrer des haines implacables lorsque le vieillard fatigué eut abdiqué, en 1555, en faveur de son fils.

Celui-ci, Philippe II, roi d'Espagne, se fit représenter dans les Pays-Bas par sa sœur Marguerite de Parme, qui résidait à Bruxelles. Il eut le bon esprit de nommer en outre quelques lieutenants stadhouders) connus et aimés de la population, entre autres Guillaume d'Orange pour la Hollande, la Zélande et Utrecht. Il alla même jusqu'à ratifier solennellement tous les privilèges de ses nouveaux sujets. Mais bientôt des actes arbitraires, tels que la division des Pays-Bas en dix-huit évèchés, l'établissement du terrible tribunal de l'inquisition et l'interdiction de la liberté de culte et de conscience aux réformés, rendirent ce serment illusoire. En vain trois ou quaire cents nobles, unis par une alliance qui portait le nom de a compromis », présentèrent-ils une requête à la gouvernante. L'Espagne n'avait que du dédain pour ces « gueux », et bientôt les excès d'une populace iconoclaste lui fournirent un prétexte pour redoubler de sévérité.

L'arrivée du duc d'Albe, le digne serviteur d'un maître soupçonneux, fanatique et cruel, en 1567, déchaîna sur le pays cette terrible guerre d'indépendance qui dura quatre-vingts ans et d'où l'Espagne sortit affaiblie et humiliée, tandis que les Pays-Bas y déployèrent une énergie indomptable et y montrèrent cet amour invincible de la liberté qui a élevé ce petit peuple au rang de nation modèle. L'exécution des comtes d'Egmont et de Horn à Bruxelles, en 1568, équivalait à une déclaration de guerre. Guillaume d'Orange, qui s'était réfugié en Allemagne, y rassembla bientôt une armée, à laquelle ses vaillants frères, Louis et Adolphe de Nassau, firent passer la frontière.

Nous ne pouvons songer à raconter ici toutes les péripéties de cette guerre, qui vit tomber tant de nobles héros, mais qui cimenta cette union étroite entre les Pays-Bas et la maison d'Orange* que les Hollandais considèrent aujourd'hui encore comme un des gages les plus sûrs de leur indépendance. Au début, les chefs de l'opposition, tout en accentuant fortement leur haine contre le duc d'Albe, essayèrent de se persuader à eux-mêmes et aux autres qu'ils combattaient pour le roi d'Espagne, leur seigneur légitime. Mais les événements ne tardèrent pas à dissiper ces illusions et ces scrupules. La révocation du duc d'Albe, qui se vantait d'avoir livré 16,6uO hommes au bourreau, en 1573, ne changea rien à la situation. Son départ la compliqua même en ce sens que les sympathies espagnoles gagnaient du terrain dans les provinces du sud, tandis que celles du nord, bien plus protestantes, sentaient leur antipathie pour l'oppression se doubler d'un peu de méfiance vis-à-vis de leurs

PAYS-BAS

PAYS-BAS

alliés. Guillaume d'Orange et ses amis essayèrent de prévenir un Bchisme en amenant la pacification de Gand on l.'>".r>. Mais les effets de Cette alliance ne furei t pas durables. En 1579, les délégués des sept provinces du nord conclurent la célèbre Union d'Utrecht, qui fut le point de départ de l'existence indépendante de la République des Pays-Bas unis. En 1581, une abjuration solennelle mit fin à la souveraineté «lu roi d'Espagne sur ces contrées, et en 1588 la République fut définitivement fondée et organisée. Mais déjà celui qui avait été le principal promoteur de cette œuvre, Guillaume d'Orange, avait succombé en 1584, sous la main d'un sicaire fanatique.

Plusieurs provinces élevèrent aussitôt au rang de stadliouder son fils, le prince Maurice, qui se signala surtout comme soldat et qui enleva plusieurs villes à l'ennemi. Ce fut sous son stadhoudérat que les Pays-Bas conclurent avec l'Espagne cette trêve de douze ans (1609-1621), qui livra la jeune république à des luttes intérieures, mipolitiqui s, mi-roligieuses, connues sous le nom de querelles des Remonstrants et des Contre- Remonstrants, dont le vieux « pensionnaire » 'c'està-dire premier magistrat) des États de Hollande, Oldenbarneveld, fut la plus illustre victime. Mais ces troubles n'empêchèrent pas les Pays-Bas de s'élever pei.ùant ce temps-là à un degré de bienêtre, de gloire et de richesse, qui ne fut jamais dépassé. Ce fut alors que la fameuse compagnie des Grandes-Indes fonda, dans l'Archipel indien, le pouvoir colonial des Hollandais.

Enfin, sous le stadhoudérat de Frédéric-Henri, frère et successeur de Maurice, la paix de Westphalie, conclue en| 1648, proclama l'indépendance de la République des Pays-Bas, et lui garantit la libre possession de toutes ses conquêtes. Dès lors l'Union des sept provinces se sentait assez forte pour s'engager contre l'Angleterre dans deux guerres navales !1(j51-1654 et 16H5-1667), qui ont rendu célèbres les noms des amiraux Tromp, de Ruyter, van Galen et Evertsen, et pour tenir tête au puissant roi de France, Louis XIV. Celui-ci trouva un adversaire redoutable dans la personne de Jean de Witt, pensionnaire des Etats de Hollande, auteur de la triple alliance entre les Pays- Bas, l'Angleterre et la Suède, en 1668, le véritable chef de la République pendant les années qui séparèrent la mort de Guillaume II, fils de Frédéric-Henri, de l'élévation de son fils Guillaume III à la dignité de stadliouder (1(>.'>0-1672). Jalousé et poursuivi par ses adversaires'politiques, Jean de Witt, de même que son frère Cornélis, succomba tristement dans une émeute de la populace de La Haye. Le jeune stadliouder, le même qui, en 1C88, monta sur le trône d'Angleterre, d'où il avait chassé son beau-père Jacques II, combattit les armées de Louis XIV avec plus de gloire que de succès. Comme il mourut sans laisser d'enfants, sa mort amena pour la seconde fois une de ces périodes qu'on pourrait appeler des interrègnes, si le stadhouder avait été un souverain. Mais il n'était que le gouverneur de chacune des provinces qui l'avaient investi de ces fonctions, et comme tel, le serviteur des Etats. 'Il tenait, en outre, des Etats-généraux, espèce de délégation collective des provinces dont se composait la République, le titre de « capitaine général et amiral de l'Union. » Jusqu'à la mort de Guillaume III, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Gueldre, et lOveryssel avaient eu pour stadliouder un descendant de Guillaume d'Orange, tandis que la Frise, Groningue et Drenthc avaient pris leur gouverneur dans une ligne de la maison de Nassau qui remontait à Jean, frère puîné du Taciturne. Mais en 1747 le gouverneur de Frise, qui s'appela désormais Guillaume IV, fut investi ,par les autres provinces des fonctions que la mort

de Guillaume TU avait laissées vacantes dès f '.

Ses dignités furent déclarées héréditaires <l i famille.

Le xviii8 siècle vit décroître peu à peu la gloire et la puissance de la République des r y§. Bas. La guerre de la succession d'Espagne ne lui apporta que des déboires. Ses dettes s'accrurent d'une façon inquiétante. La mort prématurée de, Guillaume IV laissa à la tête des affaires un enfant de trois ans, dont la tutelle fut co;iliée d'abord à sa mère, ensuite, après la mort de celle-ci, au duc de Brunswick. Cette influence allemande d'un côté, et de l'autre, les troubles politiques qui présageaient en Hollande, comme partout, l'orage de la révolution, créèrent bientôt une situation contre laquelle Guillaume V n'était pas de force à réagir. Follement entraînée dans la guerre d'indépendance des États-Unis d'Amérique, la République des Pays-Bas dut conclure une paix honteuse avec l'Angleterre. Le pays se divisa de plus en plus entre les « patrioies », qui avaient de fortes sympathies pour la France, et les Orangistes, qui s'appuyaient sur l'Allemagne. En 1787 une armée prussienne fit pencher la balance du côté des Orangistes. Mais lorsque, dans l'hiver de 1794 à 17'.'5, le général français Pichegru fit son entrée en Hollande, le stadhouder et sa famille se réfugièrent en Angleterre.

Le 16 mai 1795, le stadhoudérat fut supprimé, et la « République batave » remplaça l'ancienne République des Provinces unies. Les contre-coups de la révolution française amenèrent dans les Pays-Bas de nombreux changements, parmi lesquels plusieurs dont les heureux effets durent encore. Cependant le grand dictateur qui avait exploité la révolution française à son profit, changea en 1806 la République batave en un «royaume de Hollande », dont son frère Louis Bonaparte fut le titulaire. Mais déjà en 1810 ce roi, qui avait réussi à gagner quelques sympathies parmi ses nouveaux sujets, fut forcé de déposer la couronne, et les Pays-Bas ne furent plus qu'un département de l'empire français.

Cependant le canon de Leipzig annonça l'éboulement de cette construction gigantesque dans laquelle la Hollande se trouvait enclavée. Après bien des hésitations, elle osa secouer le joug étranger; quelques hommes de courage et d'initiative, parmi lesquels il convient de citer Gysbert Karel van Hogendorp, rappelèrent d Angleterre le fils de l'ancien stadhouder. Celui-ci débarqua à Schéveningue en 1813, et fut reconnu, l'année d'après, pour chef de lÉtat sous le titre de « prince souverain ». Le congrès de Vienne l'éleva au rang de roi et, pour le dédommager de la perte de quelques-unes des colonies, telles que Ceylan et le cap de Bonne-Espérance, dont l'Angleterre s'était emparée, joignit à son territoire ce qu'on appelait les Pays-Bas autrichiens, c'est-à-dire les anciennes provinces du sud. Mais, séparées depuis l'Union d'Utrecht, les provinces du Nord et celles du Sud ne purent se résigner à cette union artificielle, qui ne s'était faite que par ordre de la diplomatie. La Belgique se révolta en 1830, et, malgré « la campagne de dix jours, » qui enflamma la population néerlandaise d'un enthousiasme vraiment remarquable, et qui vit s'enrôler sous les drapeaux jusqu'aux étudiants des universités, le roi Guillaume Ier dut céder. Après bien des hésitations et bien des embarras diplomatiques, il renonça enfin, en 1S39, à la Belgique, et, l'année suivante, remit la couronne de Pays-Bas à son fils, Guillaume IL Celui-ci, le héros des Quatre-Bras, jouit jusqu'à sa mort, en 1849, d'une popularité très méritée. Ce fut sous son règne, en 1848, que le royaume des Pays-Bas fut doté définitivement de la constitution libérale qui le régit encore. A la tête du pouvoir se trouve un roi

PAYS-BAS

PAYS-BAS

•constitutionnel entouré de ministres responsables, qui forment avec deux chambres le pouvoir législatif. Un des principaux auteurs de cette constitution était M. Thorbecke, homme d'Etat de premier ordre, qui a été jusqu'à trois fois le chef d'un cabinet libéral sous le règne pacifique du roi actuel Guillaume III. Depuis 1873, une guerre longue et pénible contre les Atchinois, dans 1 île de Sumatra, a entamé fortement le budget. Au reste, sans être brillant, l'état du pays est prospère ; plusieurs réformes salutaires, parmi lesquelles la laïcité de l'enseignement public, ont été introduites depuis longtemps, et ni les luttes politiques, qui ne manquent pourtant pas d'âpretc. ni le voisinage d'Etats puissants n'empêchent les Hollandais d'espérer que leur petit pays ne cessera jamais d'abriter la liberté et le progrès.

Beaux- arts et littérature. — La conquête romaine a laissé en Hollande quelques débris d'ancienne architecture, tels que la Burg de Leyde. Le siyle gothique s'est distingué dans ce pays plutôt par la largeur que par la hauteur de ses églises. L'éclosion de la vie bourgeoise au xvi* et au ï\iie siècle entraîna un assez grand nombre de constructions laïques, parmi lesquelles il faut signaler l'ancien hôtel de ville d'Amsterdam, construit par Jacob van Campen, en 1658.

Quelques mausolées remarquables et surtout les intérieurs des maisons et des palais prouvent que la sculpture a su s'élever dans les Pays-Bas au-dessus du médiocre. Mais c'est surtout par ses grands peintres que ce pays s'est conquis une place importante dans le monde de l'art. 'Au xvc et pendant la première moitié du xvie siècle, c'est-à-dire pendant la première période de l'art néerlandais, il n'y avait pas encore d'école hollandaise proprement dite. Ce ne fut que vers le xvie siècle que les peintres des provinces du Nord se mirent à marcher d'un pas égal à celui de leurs confrères du Midi. Hubertus Van Eyck trouva des disciples dignes de lui dans Van Ouwater, Gérard de Harlem, et surtout dans Lucas de Leyde (l4!J4-1533). Ce dernier commença à représenter dans la peinture la tendance laïque qui pénétrait partout. Dans ses tableaux, le caractère biblique des personnages s'efface devant l'importance que le peintre accorde aux accessoires. Cependant, on trouve encore chez lui, comme dans toute l'école de Van Eyck, jusqu'à Quentin Mâtsys, cette immobilité des ligures, cette attitude raide des personnages qui rappellent l'ancien art hiératique.

Pendant la seconde moitié du xvie siècle, on revient au genre du xive, c'est-à-dire à l'imitation des Italiens. Jean de Mabuse, revenu d'Italie en 1513, en donna l'exemple et trouva de nombreux imitateurs. Mais, malgré le talent de plusieurs d'entre eux, notamment de Frans Floris, surnommé le Raphaël flamand, ce genre ne pouvait réussir. Le nu des écoles italiennes ne convenait pas au climat humide des Pays-Bas, et le réalisme des gens du Nord, qui aimaient à chercher le détail, s'arrangeait difficilement de la simplicité classique et idéale de l'école italienne. Le portrait seul perpétuait l'art national.

Le xvne siècle amena une réaction qui fut d'autant plus forte dans les provinces du Nord que, délivrées tout à coup du contre-poids des provinces du Midi, elles penchèrent du côté où leur naturel les entraînait. La guerre d'indépendance ne suscita pas seulement des héros, elle vit naître aussi une brillante génération d'artistes ; tous les grands peintres originaux de la Hollande ont été jeunes pendant le premier quart du xvne siècle. En même temps l'art hollandais se sépare définitivement de l'art belge. Pendant que, dans les Flandres, le puissant pinceau de Rubens se plaisait à cette richesse de tons vers laquelle l'atmosphère du

pays, en effaçant les contours des objets, appelait surtout l'œil du peintre, le Hollandais Rembrandt (1608-1669) trouvait dans ce même air brumeux le secret du clair-obscur et les effets de lumière que le ciel hollandais n'a entièrement révélés qu'à lui. Ce qui le distingue en outre de son rival flamand, c'est un caractère protestant et démocratique, qui fit de lui le peintre du peuple. Parmi ses disciples les plus célèbres, on doit citer Ferdinand Bol" et Govert Flinck.

Le portrait continua à être le genre préféré ■ le mâle pinceau de Frans Hais lui donna un éclat qui n a jamais été égalé, bien quecepeintretrouvât des rivaux dignes de lui dans Michel Mierevelt et Paul Moreelse. Au portrait se rattacha en outre un genre nouveau, qui consistait à réunir plusieurs portraits sur une même toile, et que Rembrandt a immortalisé par des chefs-d'œuvre tels que la Leçon d'anatomie, la Ronde de nuit, les Quatre échevins. Les nombreuses corporations, qui aimaient à garnir leurs salles de réunion d'un grand tableau représentant tous les membres en costume de fête, contribuaient beaucoup à favoriser ce genre de peinture, dont, après les œuvres de Rembrandt , le Banquet des arquebusiers de Van der Helst est un des échantillons les mieux réussis.

D'ailleurs, dans cet âge d'or de la peinture hollandaise, tous les genres étaient cultivés par des maîtres. La vie du peuple était traitée avec une verve et un réalisme inimitables par les deux Van Ostade, par Jan Steen et Adrien Brouwer. La vie des salons se retrouvait dans les tableaux de Philippe Wouwerman, qui représente, avec Berciiem et Karel Dujardin, un mélange spontané, naturel et réussi d école hollandaise et d'école italienne. La bourgeoisie voyait peindre ses mœurs et ses habitudes par Gérard Dow, par Terburg, Metsu, Frans Van Mieris, appelés d'ordinaire « peintres de conversation » pour les distinguer des autres peintres de genre. Philippe de Koninck et Aert Van der Neer reproduisaient la nature de leur pays avec un art merveilleux ; tandis que d'autres, tels que Jean-Baptiste VVeeninx et Asselyn, idéalisaient le paysage hollandais ou imitaient Poussin et Claude Lorrain. Adrien Van dea Velde et Albert Cuyp faisaient des bergeries, Paul Potter peignait son magnifique taureau, Hondekoeter ses oiseaux à riche plumage. Jacob Ruysdael et Hobbema faisaient revivre sur la toile toute la poésie capricieuse et puissante d'une végétation opulente ; la mer inspirait Willem Van den Velde, Bakhuysen et bien d'autres. Il n'y avait pas jusqu'aux natures mortes qui, dans « ce pays de la bombance et de la mangeaille », comme l'appelle M. ïaine, ne fussent traitées par des peintres de génie.

L'invention artistique finit avec l'énergie pratique. Le xvme siècle se borna à essayer d imiter le xvne ou imita l'étranger. Cornélis Troost est le seul peintre original de cette époque qui mérite une mention spéciale. Au commencement du xixe siècle, le classicisme français trouva des imitateurs habiles dans quelques peintres d'histoire. Aujourd'hui il convient de signaler Louis Meyer et Mesdag parmi les peintres de marines, Israëls et Vervier parmi les peintres de genre. Koekoeek, Schelfhout et Schotel parmi les paysagistes, Bosboom parmi les peintres d'église, Rochusses parmi les peintres d'histoire.

Les Pays-Bas peuvent se vanter d'une histoire littéraire qui, sans atteindre à la hauteur de leur histoire politique et de celle de leur art, tient cependant un rang honorable dans l'histoire générale des littératures européennes.

Au moyen âge, les chansons de geste, les romans de la table ronde, et un grand nombre d'autres poésies d'origine française furent reproduits dans les Pays-Bas par des écrivains et des poètes qui,

PAYS-BAS

PEAU

le plus souvent, mêlaient une note originale à leur traduction. La rédaction néerlandaise du Roman du Renard est un chef-d'œuvre. Mais le vrai caractère néerlandais, l'énergie, le bon sens, la simplicité, l'esprit démocratique ne se révéla dans la littérature qu'à l'époque où la bourgeoisie commençait à rivaliser avec ia noblesse et même à lui tenir tête. Le premier représentant de ce caractère est Jacob Van Maerlant, le père de la poésie didactique des Pays-Bas, contemporain du comte Floris V, le héros populaire du xme siècle. A la même époque ,' un moine de l'abbaye d'Egmont, Melis-Stoke, moins démocratique que Maerlant, composa une <> chronique rimée » qui n'a jamais cessé d'être appréciée par les amis des lettres. Le règne de la maison de Bavière amena une certaine réaction contre le genre exclusivement didactique dont Maerlant était le créateur ; la fantaisie se vengea du dédain avec lequel le bon sens et le goût de l'utilité pratique l'avaient traitée.

Cependant, elle ne parvint pas à supplanter ses rivaux. Ce fut surtout dans les « chambres de rhétorique» qui, dès le commencement du xve siècle, avaient enlevé à l'Eglise le monopole des représentations dramatiques, et qui ont régné pendant deux siècles dans le monde littéraire néerlandais, qu'on retrouve ce goût de l'utile, cette gravité raide, ce manque d'essor, qui engendrent facilement la banalité. Le règne brillant des ducs de Bourgogne amena en outre une influence française qui ne fut pas favorable au développement de la langue nationale. Pendant toute cette période et jusqu'aux efforts sérieux d'épuration faits au commencement du xvne siècle par Spieghel, Coornhert et leurs amis, l'idiome néerlandais présenta un caractère bâtard déplorable. Les chambres de rhétorique, bien que, par leur esprit d'indépendance, elles aient exercé une action heureuse sur la vie sociale, n'ont fait que du mal à la littérature.

Il convient cependant de faire une exception pour la célèbre chambre d'Amsterdam, « l'Eglantier », fondée en 1496, qui publia la première grammaire hollandaise en 15S4, et d'où sortirent, de 1578 à 1600, les initiateurs de l'œuvre d'épuration et de relèvement que nous venons de citer. Mais ce furent surtout la Réforme et la Renaissance qui ouvrirent une période de vie nouvelle à la littérature néerlandaise. L'influence de la Réforme se retrouve entre autres dans les traductions des psaumes de Clément Marot par Dathcnuset par Philippe Marnix, seigneur de Sainte-Aldegonde, l'ami de Guillaume d'Orange, l'auteur justement célèbre du « chant de Guillaume », le chant dynastique, presque le chant national des Hollandais. L'humanisme, auquel l'Europe entière rattache le nom du Rotterdamois Erasme, trouva un représentant distingué dans le graveur Coornhert.

Mais l'action de la Renaissance ne devint puissante et féconde que dans la première moitié du xviie siècle, l'âge d'or de la littérature néerlandaise. Ce fut alors que, dans la maison hospitalière de Roemer Visscher, et de ses filles, Anna et Maria Tesseischade, auteurs et poètes ellesmêmes, à Amsterdam, se réunissaient l'historien Hooft, le grand poète lyrique et dramatique Joost Van den Vondel, le noble et savant Huygheus, père de l'astronome, le poète comique Brederoô, le Jan Steen de la scène, le docteur Coster, qui fonda une « Académie néerlandaise » d'où sortit le premier théâtre hollandais. Hooft. qui avait voyagé en Italie et en France, organisa plus tard, notamment de 1621 à 11.47, un loyer littéraire plus remarquable encore, lorsqu'il fit de son château de Muyden, près Amsterdam, une espèce d'hôtel de Rambouillet. Vondel, qui atteignit l'âge de 02 ans, passe pour le plus grand des poètes hollandais. Quelques-uns de ses drames, entre autres

le « Gysbrecht d'Aemstel », qui inaugura le théâtre d'Amsterdam en 1638, et surtout les belles poésies lyriques dont, à l'exemple des Grecs, il aimait à orner ses drames, lui ont valu cette réputation. Mais il n'est jamais arrivé à la popularité dont les Hollandais du xvnc et du xvin* siècle ont entouré Jacob Cats (1577-1660), le chef de l'école de Dordrecht, rimeur infatigable, moraliste ennuyeux mais pratique, dont les œuvres ont été appelées « la Bible des paysans ». L'un et l'autre ont trouvé de nombreux imitateur».

Le goût des classiques français a malheureusement contrarié le développement de la littérature nationale à la fin du xvnc et au commencement du xvme siècle. Un poète comique original, Pierre Langendyck, n'a pas vécu assez longtemps pour tenir tout ce que promettait son talent. Mais la seconde moitié du xvme siècle a vu se produire quelques œuvres éminemment hollandaises, le Spectateur hollandais de Justus van ElTen, revue hebdomadaire humoristique dans le genre du Spectator de l'Anglais Addison , et les romans bourgeois de deux amies, Elisabeth Bekker (ou Wolir, d'après le nom de son mari) et Agatha Deken,qui rappellent Richardson et Rousseau.

Le commencement de ce siècle vit se produire des influences littéraires très variées, auxquelles les événements politiques n'étaient pas étrangers. L'école sentimentale de l'Allemagne trouva un écho dans les drames de Feith. Le fameux Orangiste Bilderdyk, savant hors ligne et poète de génie, mais caractère intraitable, fonda une brillante école nationale. Helmers fut un poète patriotique trop déclamatoire. Parmi les écrivains de la période littéraire qui s'ouvre par l'année 1 830, il convient de citer les poètes Tollens, Potgieter, Da Costa, de Génestet, tous morts, Ten Rate et Schaepman, les romanciers Van Lennep, madame Bosboom-Toussaint, Multatuli, le nouvelliste Cremer, le poète dramatique Schimmel, le critique littéraire Busken Huet. Le poète Beets a écrit, comme étudiant, sous le nom de Hildebrand, une série d'esquisses humoristiques qui resteront toujours un des produits classiques de la littérature hollandaise. L'étude de la langue et de la littérature nationale, sérieusement cultivée depuis que Sigenbeek occupa le premier une chaire de langue néerlandaise à l'université de Leyde, en 1795, est brillamment représentée par les professeurs Jonckbloet et de Vries. Le dernier s'occupe de publier le premier dictionnaire historique du hollandais.

Un grand nombre de journaux et de revues apportent au public des échantillons de prose parmi lesquels il y en a de fort remarquables. Le théâtre national a de l'avenir. Seuls les jeunes poètes se font attendre. [A. -G. Van Hamel.]

PEAU. — Zoologie et Physiologie, .WXVlil ; Hygiène, VIII. — La peau constitue une enveloppe membraneuse qui se moule sur les parties externes du corps et lui donne sa forme. Cette enveloppe protège l'ensemble de l'organisme et le met en rapport avec le monde extérieur par le réseau nerveux qui forme l'organe du tact. Elle remplit des fonctions très importantes comme organe de sécrétion. De plus, elle est le siège d'une respiration plus ou moins ruditnentafre qui complète celle des poumons.

Si l'on examine au microscope un fragment de peau humaine, on est surpris de voir combien cette enveloppe, si simple en apparence, est compliquée dans sa texture et dans son organisation. A la surface, on voit une sorte de vernis imperméable, Vepiderme ; au-dessous le derme, ou peau proprement dit", qui repose sur le peaucier ou couche musculaire. Toute l'épaisseur, sauf l'épidémie, est traversée de nerfs et de vaisseaux sanguins.

PEAU

— loîl

PEAU

L'épîderme, dépourvu de vaisseaux et de nerfs, est formé de cellules aplaties, la plupart à demi desséchées, qui ressemblent assez à la corne. La

Fig. 1. — SectioQ de peau \ue au microscope. «6, couches superficielles el profondes de l'épiderme ; — c, derme; — c', aréoles ou cavités remplies de graisse: ' — d, couche musculaire ; — e, e\ glandes sudoripares et conduits sudoriféres; — f, follicule pileux et glandes sébacées.

couche profonde de l'épiderme produit sans cesse de nouvelles cellules: celles-ci repoussent celles qui les recouvrent et remplacent successivement les lamelles superficielles qui tombent lorsqu'elle? sont complètement sèches Chez les serpents, cette espèce de mue de l'épiderme est périodique elle se fait en même temps sur tout le corps, de sorte que l'animal semble changer complètement de peau, tandis qu'il n'abandonne qu'un mince fourreau épidermique recouvert d'écaillés.

Dans la partie profonde de l'épiderme se trouve lepigment ou matière colorante de la peau. Cette matière, assez variable dans ses teintes, produit les différentes colorations de la peau chez l'homme et les animaux. Certains reptiles, et surtout In caméléon, peuvent à leur gré faire affluer le pijment à la surface ou le concentrer dans les parties profondes, ce qui produit de curieux changements de couleur. Quelques poissons possèdent la même faculté.

Le derme consiste en une sorte de feutrage de tissu fibreux. A sa surface on voit des rangées régulières de petites éminences ou pnpilles auxquelles aboutissent les nerfs du tact*. Le tissu du derme est assez lâche dans les parties profondes ; on y trouve un grand nombre de vides qui se rem plissent plus ou moins de graisse. Chez quelques animaux comme le porc, les cétacés, cette couche graisseuse prend un développement extraordinaire.

Le peaucier ou partie musculaire de la peau varie beaucoup d'épaisseur sur les différents points du corps et dans les diverses espèces d'animaux ; c'est lui qui permet de remuer, de froncer, de secouer pour ainsi dire la peau, comme le fait, par exemple, le cheval, pour se débarrasser des mouches. ■Quelquefois, comme chez le hérisson, le peaucier sert à mettre en mouvement et à redresser une série de poils ou de piquants destinés à protéger l'animal.

Dans l'épaisseur moyenne de la peau se trouvent logées des glandes fort compliquées, dites sudoripares ou glandes de la sueur (fig. 2), qui consistent en tubes très déliés, pelotonnés sur eux-mêmes. Autour des tubes se trouve un double réseau de vaisseaux sanguins (fig. 3). Le tube de chaque glande aboutit à l'extérieur entre des cellules d'épiderme et

y déverse le liquide sécrété parla glande aux dépens du sang. La sécrétion de la sueur a surtout pour objet de régulariser la température du corps. Aus-

Fîg. 2. — Glande sudoripaie de la peau de l'homme.

a, tube excréteur de la glande; — b, partie contournée de

ce tube; — c, tissu fibreux dans lequel il est situé.

sitôt que le mouvement ou toute autre cause tend k augmenter cette température, la sueur se répand à, la surface de la peau et son évaporation, absorbant du calorique, produit un notable refroidissement. Lorsque la sueur est peu abondante, elle ne. forme pas des gouttelettes sur l'épiderme ; cette sécrétion lente s'appelle transpiration insensible.

Fig. 3. — Réseau capillaire entourant une glande, sudoripare.

A côté des glandes sudoripares se trouvent les glandes sébacée* {de sébum, suif), qui sécrètent une matière grasse destinée à lubréfier l'épiderme. Elles sont ordinairement disposées autour des follicules, sortes de sacs d'où sortent les poils, les cheveux, issus d'un bulbe dont les cellules se reproduisent sans cesse et, en repoussant celles qui se trouvent au-dessus, causent rallongement du poil.

Certainsanimaux présententdes glandes sébacées d'un volume considérable, d'où suintent des matières odorantes. Les oiseaux portent au-dessus du coccyx un amas de glandes dont le produit graisseux sert à enduire et lustrer leurs plumes: ces glandes sont particulièrement développées chez les oiseaux aquatiques.

Les plumes ont une structure plus compliquée que les poils, mais constituent aussi des appendices de l'épiderme. On peut, à la rigueur, en rapprocher d'autres productions cornées, ongles, sabots ou cornes proprement dites.

Chez les poissons, la peau est couverte d'écaillés*

PECHE

PÊCHE

qui se rapprochent des oncles et des poils ; mais dans beaucoup d'espèces ces appendices ont une composition analogue à celle des os et de l'ivoire. Quelquefois, comme chez le crocodile, la peau s'encroûte de plaques osseuses, ou se recouvre, comme chez le tatou et la tortue, d'une carapace dure de matière osseuse ou cornée.

Ces notions sommaires sur la structure de la peau suffisent pour faire comprendre combien il importe de veiller à l'intégrité de cet organe si étendu, si compliqué, appelé à rendre tant de services, à exeicer tant de fonctiens Pour cela, il faut, avant tout, une parfaite propreté*. Les frictions, le massage, contribuent puissamment à donner à la peau la souplesse et l'activité désirables.

La peau, étant riche en vaisseaux et en nerfs, constitue un ensemble très délicat. Les impressions morbides l'affectent d'une façon toute spéciale. Non seulement ces impressions, — celle du froid surtout, — reçues par la peau, retentissent dans toute l'économie et causent des maladies souvent fort graves; mais elle est le siège d'altérations spéciales qui constituent les maladies de la peau.

Dans la très grande majorité des cas, il faut l'oeil exercé du médecin pour établir le diagnostic de ces maladies. Son intervention est d'autant plus indispensable que la même altération apparente peut être tout à fait insignifiante ou révéler l'existence d'un désordre constitutionnel grave, qui exige un traitement actif et énergique. Entre la forme anodine et la lorme suspecte, le médecin seul^est capablede décider. [Dr Siffray.]

PÈCHE. — Connaissances usuelles, IX. —Dans presque tous les pays le poisson fait concurrence à la viande pour l'alimentation. Mais il existe encore beaucoup de préjugés au sujet de sa valeur nutritive. On répète des banalités plus ou moins fondées, et en somme on ne rend pas assez justice au poisson.

Pour apprécier la valeur réelle de cet aliment, il faut recourir à l'analyse chimique. Or l'analyse fournit des chiffres indiscutables qui placent le poisson presque au même rang que la viande : quelques poissons même ont un pouvoir nutritif supérieur, au point de vue de l'azote, qui est l'élément le plus important.

Ainsi la viande de bœuf sans os contient 78 parties d'eau, 3 d'azote et 11 de carbone. La raie con tient Tô parties d'eau, 3,8 d'azote et 12 de carbone. Le congre ou anguille de mer contient 79 parties a eau et 4 aazote. Le maquereau contient 33 parties d'eau, 19 de carbone et 3,7 d'azote. La sole, au contraire, renferme plus d'eau et moins de matières nutritives que la viande de bœuf: 86 parties d'eau, 12 de carbone et 2 d'azote.

Parmi les poissons d'eau douce, le brochet, la carpe sont plus riches en azote que la viande de bœuf; l'aiiLuille n'en contient pas plus que la sole, mais elle renferme 30 p. 100 de carbone.

Le carbone des poissons provient principalement de leur huile ou graisse liquide. Pour ceux que nous venons de citer, la proportion pour 100 parties est la suivante : raie, 0,5; congre, 5; maquereau, 7; sole, 0,3; brochet, 0,6; carpe, 1; anguille, 24.

L'expérience prouve que des populations ichthyophagt-s peuvent se renouveler pendant une longue série de siècles sans aucune marque de dégénérescence. Des essais faits sur les animaux ont fourni les mômes résultats.

Il importe de vulgariser ces données positive^ pour encourager la consommation d'une denrée que les chemins de fer peuvent mettre à la portée des habitants de tout notre pays. En moyenne, les poissons communs coulent beaucoup moins que la viande. Ainsi, à Paris, le congre se vend communément 0f,60 à (',(;.') la livre e:i détail, c'est à-dire 80 p. 100 moins cher que de la viande de bœul

contenant la même proportion de déchet, et si l'on tient compte du surplus d'azote qui compense et au delà le surplus d'eau, on voit que sa valeur nutritive est au moins égale.

Les lacs, les étangs, les rivières fournissent à la consommation un contingent considérable, mais qui pourrait être triplé et quadruplé si l'on prenait à cœur de multiplier, d'élever, de protéger les poissons comme les autres animaux destinés à l'alimentation.

Il y a longtemps que l'on a constaté l'appauvrissement de nos eaux douces et même de celle» qui b lignent nos côtes. Il faut aller chercher le poisson au delà du domaine maritime, c'est-à-dire à plus de trois milles en mer, pour que la pèche soit rémunératrice. Annuellement, cette industrie fournit à l'alimentation environ 47 uOOOOU de kilogrammes de poisson.

Ce n'est pas, d'ailleurs, la pêche régulière, telle que l'autorisent les règlements, qui a causé le dépeuplement des eaux au point alarmant que l'on constate. La pêche honnête, strictement réglementée, n'enlèverait chaque année qu'une quantité peu supérieure à la production : ce qui épuise et stérilise rapidement, c'est la pèche frauduleuse, la souillure et l'empoisonnement des eaux et les modifications apportées à leur régime par l'industrie sous toutes ses formes.

Il est certainement plus facile et plus lucratif de faire produire à l'eau des poissons que du blé à la terre, mais comme on a laissé les étangs devenir improductifs, il y a partout une tendance générale à les dessécher pour les mettre en culture.

Il faut qu'une science nouvelle, V aquiculture, répare les dommages causés par le braconnage et l'incurie. Aujourd'hui l'aquiculture ressortit à troift ministères : les travaux publics, la marine et l'agriculture. La loi de 1873, en confiant aux fermesécoles l'organisation de la pisciculture, semble avoir reconnu que cette science pratique appartient, de droit, à l'agriculture. Quand les cultivateurs comprendront que l'eau peut, comme la terre, devenir une source régulière de revenu, ils ne demanderont pas mieux que de devenir aquiculteurs.

Les essais faits sur nos côtes et dans l'intérieur sont fort encourageants, et sans doute le gouvernement, s'inspirant de ce qui s'est fait à l'étranger, établira au ministère de l'agriculture un service spécial d'aquiculture, qui possédera des établissements dans nos régions les plus importantes de l'intérieur et du littoral.

Nous n'avons point à faire ici une monographie de la pêche comprenant, outro celle des pêcheurs do profession ou de vocation, la description des engins, les règlements, etc. Nous nous bornerons à traiter de la grande pêche, qui est encore pour notre pays une industrie prospère et contribue à l'alimentation publique dans une notable proportion.

Nos armateurs ont à peu près abandonné la pêche de la baleine aux Anglais et aux Américains. Ces grands cétacés deviennent rares, il faut les poursuivre dans des régions de plus en plus inaccessibles, et ces campagnes exigent une organisation pour laquelle noire commerce ne s'est pas préparé.

La pêche du hareng est une des plus importantes. Les Hollandais, les Norvégiens, les Fxossais, les Américains s'y livrent comme nous : elle occupe de véritables flottes. L'industrie de la pèche, de la préparation et de la vente du hareng fait vivre plusieurs millions d'hommes. Dans les ports situés entre Dunkerque et l'embouchure de la Seine, on arme chaque année 3u0 8 il 0 bâtiments pour la [loche du hareng : le produit moyen de chaque campagne est d'environ 4 OuO 000 defrancs.

PÊCHE

PEINTURE

On pèche d'ordinaire le hareng avec de grands filet- dont le bord inférieur est tendu par des pierres, tandis que le bord supérieur est maintenu à ûeur d'eau par des bouées formées avec des barils vid> s. Les mailles des filets sont juste as;ez grandes pour permettre au hareng d'y enfoncer la tête jusqu'aux ouies. Une fois que celles-ci ont passé, il ne peut ni avancer ni reculer, on dit qu'il est maillé. Il arrive souvent qu'en quelques minutes chaque maille retient un poisson.

Les harengs destinés à être mangés frais sont lavés et arrangés dans des paniers. Les autres subissent une série de préparations. Par une incision pratiquée à la gorge, on enlève l'estomac et les intestins, puis on sale les poissons dans des barils ; au bout d ■ quinze jours on les retire de la saumure et on les range dans des barils neufs pour l'expédition. Les harengs saurs sont embrochés par les joues sur des baguettes de bois et suspendus au-dessus d'un feu doux.

Le hareng habite les mers de l'hémisphère boréal jusqu'au 45e degré de latitude. En certaines saisons, il forme des bancs longs et larges de plusieurs lieues, d'une épaisseur énorme. En un seul point de la Suède on en pèche chaque année 7i>0 millions! Les femelles sont plus nombreuses que les mâles, dans le rapport de 7 a- 2, et chacune porte près de 70 ofjO œufs. Autrefois on classait le hareng parmi les poissons migrateurs, et l'on croyait connaître exactement la route qu'il suivait chaque année. Mais on a reconnu qu'il est stationnaire et que son apparition soudaine dans certains parages vient simplement de ce qu'il quitte les parties profondes de la mer pour vivre prè> de la surface.

Environ 12000 marins sont employés chaque année à la pèche de la morue. Ils recueillent en moyenne 36<00(i00 de poissons, et cependant le nombre de ceux-ci ne semble pas diminuer. Il est vrai que leur fécondité est extraordinaire ; on a compté dans une seule femelle plus de 9 000 000 d'oeufs, en sorte que la progéniture de quatre d'entre elles, si elle prospérait, suffirait aux besoins du monde entier.

On rencontre la morue dans toutes les mers d ■ l'hémisphère boréal entre le 40e et le 60e degré de latitude. Leur station favorite semble être le grand banc du morue, nom donné par les pêcheurs à un plateau sous-marin long de cent lieues et large desoixante, qui s'étend devant l'île de Terre- Neuve. Là elles s'accumulent, à certaines époques, en si grandes quantités, qu'un homme les péchant à la ligne en peut prendre de trois à quatre cents par jour.

Leur voracité facilite singulièrement la pêche. Elles se jettent sur tous les appâts, même sur un morceau de bois ou de plomb. Tout leur est bon, et quand elles ont avalé une substance absolument réfractaire, elles rejettent par la bouche leur estomac, le vident, le lavent et le remettent en place en l'avalant.

On expédie, sous le nom de cabillaud, une certaine quantité de morues fraîches ; mais la grande masse, des poissons capturés est préparée de manière à assurer sa conservation. On coupe la tête, on fend le ventre, et l'on extrait, avec l'estomac et les intestins, une. partie de la colonne vertébrale ; alors on étend le poisson entre deux courhes de sel. Plus tard on le range dans des barils avec du sel frais. Le foie de la morue fournit une huile employée en médecine, principalement dans les cas de scrofules et de rachitisme. Elle agit surtout comme aliment gras; on pourrait donc la remplacer économiquement par d'autres substances de même nature, sauf à y ajouter quelques milligrammes diode par litre.

stitue une des principales richesses des peuples riverains do la Méditerranée. On sait aujourd'hui que les thons ne quittent jamais cette mer, et se contentent de changer d'altitude selon les saisons^ On pêche le thon à la ligne et au filet. Pour la pêche au filet, il faut le concours d'un grand nombre de barques. Les filets, soutenus en haut par des flottes de lièges, tendus en bas par des pierres, sont disposés de façon à former des couloirs et des chambres. Au-dessous de la dernière chambre on tend un grand filet. Le talent des pêcheurs, consiste à obliger les poissons à entrer dans le dédale et à se réunir dans la chambre de mort. Quand celle-ci est pleine, on soulève le filet du fond et l'on massacre les captifs.

On expédie à l'état frais une faible partie de la pêche; le reste est frit dans l'huile et conservé dans des boîtes en fer-blanc soudées.

Malgré sa petite taille, la sardine est un rival du hareng qu'elle surpasse de beaucoup en délicatesse. Elle se trouve en abondance sur nos eûtes, et malgré les causes de destruction auxquelles elle est exposée, sa prodigieuse fécondité maintient l'espèce à peu près aussi abondante qu'autrefois. Elle habite d'ordinaire les eaux profondes ; mais en automne, à l'époque du frai, elle se rapproche de la surface et se réunit en grandes troupes près des côtes, principalement à l'embouchure des fleuves.

La pêche de la sardine constitue en divers pays, et notamment en Bretagne, une industrie importante. On emploie des filets analogues à ceux usités pour la pêche du hareng, mais à mailles plus petites. Quelques-uns ont mille mètres de long.

Une couche d'huile qui surnage indique aux pêcheurs l'endroit où se trouvent les sardines. On dirige les barques de manière à encercler une partie de la troupe, et au bout de quelque temps les mailles sont presque toutes garnies d'un poisson.

La sardine se corrompt très vite, aussi est-on obligé de la saler immédiatement. Les plus grosses se préparent à la manière des harengs. Les petites et les moyennes sont frites dans l'huile et rangées dans des boîtes de fer-blanc qui sont soudées, puis chauffées au bain-marie à un peu plus de lot» degrés. Ainsi préparées, elles se conservent indéfiniment.

Lorsque l'on aura généralisé les essais d'élevage de poissons dans de grands viviers marins, nos côtes repeuplées fourniront à l'alimentation des quantités énormes de poissons qui feront une heureuse concurrence à ceux de la grande pèche ; car il faut reconnaître que le poisson salé ou fumé perd non seulement la plupart de ses qualités agréables, mais aussi une notable proportion de sa valeur nutritive. [Dr Saffray.]

PEINTURE. — La peinture dans l'antiquité» — La peinture ne fut d'abord qu'une simple coloration des matériaux employés par l'architecture, appliquée soit à l'ensemble, soit aux détails sculptés en creux ou en relief, puis à certaines parties des œuvres de la statuaire, aux vêtements des statues par exemple. 11 faut traverser bien des siècles avant de voir la peinture produire ce que nous appelons aujourd'hui un tableau. Elle commença par s'essayer sur les grandes murailles des édifices publics à représenter des scènes historiques ou familières. Telle fut la peinture en Egypte à l'époque des Osourtasen et des Ramsès. Le Musée égyptien du Louvre nous offre des spécimens remarquables et fort intéressants de cette peinture à l'état d'adolescence : cercueils de momies, ornés de figures et d'inscriptions en couleur, manuscrits hiéroglyphiques, tableaux funé-

Le thon, au corps massif, fusiforme, atteint raires. Une grande pureté de dessin, une grande deux mètres et plus de longueur. Sa pêche con- | vivacité de coloris distingue la peinture égyp-

PETNTURE

PEINTURE

tienne ; mais comme les autres arts dans ce pays, elle reste traditionnelle, immuable.

C'est en Grèce seulement que l'art devint humain et sembla prendre vie. Selon les Grecs, qui ont une légende gracieuse à l'origine de tous les arts, une jeune fille de Sicyone, voyant sur le mur l'ombre de son fiancé prêt ù. la quitter pour un long voyage, prit un charbon, suivit les contours delà silhouette, et traça ainsi le profil. Le dessin était trouvé. Chacun des progrès de l'art était ainsi personnifié : c'était Cléophas qui avait le premier appliqué la couleur au dessin, Apollodore qui avait trouvé la perspective. Cette mythologie artistique est fort longuement racontée par Pline l'Ancien : mais ce n'est qu'à partir du y' siècle avant notre ère qu'on trouve quelques renseignements authentiques et des noms dignes d'être cités. Polygnote de Thasos, bien que réduit à l'emploi de trois ou quatre couleurs seulement, donne à ses figures un véritable caractère de grandeur et exécute des fresques monumentales, vastes compositions qui réunissent jusqu'à deux cents personnages. Ce fut lui qui décora le portique du Pœcile, à Athènes.

Le siècle de Périclès compte deux grands peintres : Parrhasius et Zeuxis. Parrhasius peint sur des tablettes mobiles, portatives : il crée le tableau ; de plus, il donne à ses figures l'expression, la passion, la vie. Zeuxis, son rival, l'emporte par le coloris : il invente la manière de ménager la lumière et les ombres.

Mais le grand peintre de la Grèce, son Raphaël pour ainsi dire, c'est Apelles. En lui tout était réuni, sentiment, exécution, ordonnance. Il fut le favori d'Alexandre, qui ne voulut pas avoir d'autre peintre que lui.

Aucune œuvre des peintres grecs n'est venue jusqu'à nous. Nous pouvons cependant nous faire une idée de cette peinture et de ses mérites.

Les monuments de l'architecture et de la statuaire disent assez si ce peuple était compétent en matière d'art, et nous voyons chez lui les peintres estimés à l'égal des sculpteurs. Les descriptions de tableaux que nous trouvons dans les écrivains témoignent au moins de l'invention et de la richesse d'ordonnance des artistes. Nous savons par eux que tous les genres cultivés de nos jours étaient cultivés chez les Grecs : peinture religieuse, histoire, batailles, portrait, nature morte, scènes d'intérieur, et jusqu'à la caricature. Les fresques découvertes dans les catacombes et plus récemment à Herculanum et à Pompéi, montrent assez que les peintres de l'antiquité savaient traiter tous les sujets.

Les Romains, grands architectes et grands ingénieurs, demeurèrent toujours étrangers à l'art de sculpter et à l'art de peindre. Ils n'eurent guère d'autres artistes que les artistes grecs venus à Rome après la conquête de la Grèce. Le faux goût des vainqueurs eut la plus déplorable influence sur les artistes grecs eux-mêmes; la peinture fut bientôt réduite au rôle de décoraiion d'intérieurs. Au siècle des Antonins, elle était déjà tombée très bas.

La dévastation de l'empire par les barbares, les ravages des iconoclastes, accélérèrent la décadence des arts. Il n'y avait plus de modèles à étudier, la tradition se trouva rompue. Un mouvement de réaction contre les briseurs d'images lit multiplier les tableaux d'église. Mais jamais on ne fit de plus mauvaise peinture. Les peintres ne sont que des fabricants d'images du culte, et obliges de se conformer à un type traditionnel et orthodoxe : type barbare, informe, sans expression et sans vie, qui n'avait d'aillours qu'une valeur symbolique.

La beauté est proscrite comme païenne; on craindrait d'étudier la nature : l'absence prolongée

de tout modèle conduit l'art à un état de barbarie extrême. « On ne sait plus représenter l'homme qu'assis ou debout. Les autres attitudes sont trop difficiles. Les mains, les pieds sont raides et ont l'air cassé ; les plis du vêtement sont de bois, les personnages semblent des mannequins, les yeux ont envahi toute la tête. » Mais qu'importe? sur des âmes incultes une figure grossièrement façonnée aura plus de prise justement parce qu'elle est symbolique.

« L'art du moyen âge parlait à ces populations à demi sauvages la seule langue qu'elles pussent comprendre, la terreur» (Ménard). Le jugement dernier avec ses diables, ses flammes, ses supplices, tel est le thème favori des peintres comme des sculpteurs.

La peinture en Italie, du xie siècle aux temp3 modernes. — Il s'opéra au xie siècle une véritable renaissance sous l'influence de l'art byzantin. Une école grecque s'établit à Rome, une autre à Pise. Les œuvres des mosaïstes grecs donnent l'éveil au génie italien. Les cités italiennes se piquent d'émulation, architectes et sculpteurs se mettent à l'œuvre ; la peinture suit de près ce mouvement. Au début du xme siècle, les peintres italiens se montraient déjà supérieurs aux Grecs contemporains.

Cimabué, né à Florence en 1240, ouvre la liste des peintres italiens. Ce n'es* pas un novateur bien audacieux, mais ses œuvres dénotent un progrès (Louvre : Vierge, aux a>iges).

Le fondateur de l'école italienne est Giotto. Ce petit pâtre, que Cimabué rencontra dessinant ses chèvres sur le sable avec une pierre pointue, et dont il fit son disciple, est le premier peintre qui s'inspira directement de la nature. Il ne se contente pas de juxtaposer ses personnages : il compose un ensemble. Il donne de l'expression à ses figures, et à ses personnages la vie et le mouvement (Louvre : trois tableaux sur saint François d'Assise). Giotto était à la fois peintre, sculpteur, ingénieur, architecte, poète. Cimabué avait été architecte et peintre; Nicolas de Pise, sculpteur et architecte. Ainsi dès les premiers noms qu'on rencontre se présente ce fait si remarquable dans l'histoire de la Renaissance : la merveilleuse aptitude des artistes à pratiquer toutes les branches des beaux-arts avec un égal succès. Giotto était devenu un illustre personnage : les princes et les papes se disputaient la faveur de le posséder. La place honorable que l'artiste prend alors dans la société italienne est encore un trait particulier de l'époque.

Jean de Fiesole (Fra Angelico', ne connut pas cette gloire mondaine ; jeune, riche, doué d'un talent extraordinaire, il revêtit la robe des dominicains : il consacra son pinceau à la peinture religieuse. Ses œuvres reflètent la sérénité angélique de son âme. Un certain caractère hiératique emprunté aux traditions byzantines est en parfaite harmonie avec l'exquise naïveté, la suave délicatesse de ces figures, expression idéale du paradis rêvé par le moyen âge (Louvre : Couronnement ds la Vierge).

Le commencement du xve siècle est marqué par des progrès importants : Ucello fixe les lois de la p srspective, Piniguerra invente la gravure en tailledouce, Autonello de Messine rapporte de Flandre Le secret de la peinture à l'huile, plusieurs artistes s'adonnent à l'étude de l'anatomie qui achève do fixer les principes du dessin.

Ec"le florentine. — A cette époque une éclosion Bilieuse d'artistes eut lieu en Toscane; tout un groupe de peintres animes d'un même sentiment de rénovation fonda cette admirable école florentine qui a eu des rivales, mais n'a jamais i té Burpaasi e. Masaccio (1401-14431 ouvre la marche. 11 se distinguo surtout par l'expression d>'s

PEINTURE

PEINTURE

figures; et l'expression sera le trait dominant des artistes de la Renaissance et surtout des artistes florentins. Ce trait, on le saisit déjà dans Filippo Lippi et dans Ghirlandajo.

Ghirlandajo eut pour élève Michel-Ange Buonarotti (1 415-1564), un de ces génies exceptionnels, qui, doués d'une intelligence puissante et d'une sensibilité extraordinaire, réalisent les conceptions les plus grandioses et atteignent au sublime.

Michel-Ange est surtout sculpteur. Mais il a peint de grandes compositions où se retrouvent tous les caractères de son talent, et ses peintures ne sont pas moins célèbres que ses statues.

Michel-Ange peintre est tout entier à la chapelle Sixtine. Cette chapelle est une grande salle longue de deux cents pieds. Le plafond est plat : Michel-Ange l'a divisé en huit compartiments de toutes formes où il a peint divers sujets pris dans l'Ancien Testament, tels que la Création de l'homme et de la femme, le Déluge, le Serpent d'airain, Judith. Dans la naissance des voûtes qui raccordent le plafond aux parois latérales, il a peint les figures isolées des prophètes et des sibylles. Tous ces personnages sont surhumains non seulement par leur taille gigantesque, mais par l'accent tragique,et l'héroïque passion qu'expriment ces corps d'une étrange beauté. Michel-Ange a passé sa vie à étudier le corps humain. Il place l'expression non dans le visage, mais dans le corps tout entier. Membres, muscles, charpente, attitudes, concourent autant que les traits de la face à exprimer les sentiments violents et les passions effrénées. Ce langage, qui fut celui des sculpteurs grecs, a été retrouvé par Michel-Ange. Son génie a peuplé ces voûtes d'une race unique de créatures splendides, de demi-dieux à qui manque la sérénité des habitants de l'Olympe grec, mais en qui vivent toutes les douleurs et toutes les audaces de l'humanité consciente d'elle-même.

Le fond de la chapelle est occupé par la grande fresque du Jugement dernier. Cette composition grandiose est un chet-d'œuvre de disposition savante, et en même temps tout y est violent, passionné, excessif à ce point que nos âmes timorées et routinières se sentent déconcertées devant cette manifestation d'un génie surhumain. Une bonne copie du Jugement dernier peut se voir à Paris h l'Ecole des Beaux- Arts.

Une gravité noble, une énergie robuste et simple caractérisent l'art florentin. Cette génération ardente déploie son activité dans tous les sens. Chacun est à la fois sculpteur, peintre, fondeur, orfèvre, ciseleur, architecte. Cette universalité de talents éclate surtout chez Léonard de Vinci (1452- 1519). Il débute par la peinture, mais il est également poète et musicien, et à un degré qui lui vaut les plus brillants succès dans la noble société florentine. En 1483, il offre ses services à Ludovic le More, comme ingénieur militaire et ingénieur civil, affirmant sans hésitation sa supériorité dans tous les arts libéraux comme dans les arts mécaniques. Il fait une statue équestre de François Sforza, creuse un canal, et continue à peindre dans une manière nouvelle. La plus célèbre de ses œuvres est la fresque de la Cène, au couvent de Sainte-Mane-des-Gràces à Milan. Cette œuvre, aujourd'hui mutilée, dégradée, en ruines, produit encore une impression extraordinaire. Toutes ces figures placées sur un même plan, expriment avec la plus grande netteté les sentiments les plus forts et les plus variés. Le Christ a un caractère idéal : c'est la première fois que la peinture lui donne ce caractère, et aujourd'hui encore cette têto de Christ est la plus belle qui soit sortie de la main de l'homme.

Le Louvre possède de Vinci, outre plusieurs Vierges, deux portraits de femme, dont l'un est peut-être le chef-d'œuvre de Léonard. C'est le

portrait d'une dame du temps, Monnet Lisa, femme de François dcl Giocondo : de là le nom de la Joconde sous lequel est connue cette toile. Un regard pénétrant, un sourire mystérieux donnent à cette figure un caractère difficile à déterminer, mais en même temps un charme étrange. C'est un sourire de sphinx qui à la fois inquiète et fascine. Cette expression de sentiments raffinés et complexes est le propre de Léonard de Vinci.

Léonard fonda une nombreuse école d'où sont sortis Bernard Luini et Lorenzo di Credi. Deux grands artistes, qui ne furent pas ses disciples direct», ont dû une partie de leur talent à l'étude de ses œuvres : Fra Bartolommeo, ami de Savonarole (Louvre : Sainte Catherine de Sienne avec plusieurs saints) ; André del Sarto, peintre d'une élégance naturelle et exquise, qui répand sur ses tètes de Vierge une grâce attendrie pleine de séduction.

Après lui, l'école florentine tombe rapidement, et présente à peine encore quelques maîtres sérieux. Il faut citer le Rosso, qu'on nomma en France maître Roux. Appelé en 1530 par François Ier, il exécuta à Fontainebleau des travaux immenses. Son influence sur la peinture française a été des plus funestes.

Ecole lombarde. — On désigne sous ce nom un certain nombre d'artistes qui se sont illustrés dans différentes villes du nord de l'Italie, et dont les plus célèbres sont Mantegna, de Padoue (Louvre: la Vierge de la victoire, le Parnasse); Francia, de Bologne (Louvre : un magnifique Portrait d'homme) ; Vanucci, de Pérouse, connu sous le nom du Pérugin (1446-1524). Le grand titre de gloire du Pérugin, c'est qu'il fut le maître de Raphaël: luimême fut un très grand artiste. Sans s'élever à l'idéal mystique de Fra Angelico, il exprime le sentiment religieux avec une pureté et une grâce austère qui font de lui un peintre chrétien par excellence. Sa couleur est d'un grand charme. Sur un fond d'une teinte blonde et dorée, il détacha des tons vifs et brillants du plus bel effet. Ses madones sont charmantes, ainsi que ses anges. Raphaël n'aura qu'à donner à ces types un peu plus d'ampleur et de noblesse pour arriver à la beauté.

Le véritable chef de l'école lombarde, c'est le Corrège (Antonio AllegrL, 1491-1543). Il est le peintre de la grâce, de la grâce saine et vivante. Son originalité consiste dans l'importance donnée au jeu de la lumière, l'emploi merveilleusement habile du clair-obscur. Son chef-d'œuvre est une Nativité connue sous le nom de la Nuit (Louvre : Mariage de sainte Catherine, Sommeil d'Antio/ie).

Ecole romaine. — Cette école commence avec le Pérugin, car il est le maître et l'instituteur de Raphaël.

Raphaël Sanzio (1483-1520) était originaire d'Urbino, dans les Etats de l'Eglise. Orphelin à dix ans, il fut confié au Pérugin qui le garda dix années. Ce qu'on appelle la première manière de Raphaël comprend les peintures qu'il a exécutées sous l'influence du Pérugin, dont il s'assimile l'ingénuité et la délicatesse. Le plus célèbre de ces tableaux est le Mariage de la Vierge, dont la composition est empruntée textuellement au Pérugin; mais le mouvement et la vie font de cette copie une œuvre originale.

Raphaël va étudier ensuite à Florence les fresques de Masaccio, et y apprend à imiter fidèlement la nature. En même temps il étudie les antiques : Fra Bartolommeo lui enseigne la perspective. Les cartons de Léonard de Vinci et de Michel-Ange lui révèlent les ressources de l'anatomie et une puissance d'expression qui ne se trouve point ailleurs. Sous toutes ces influences, il entre dans sa seconde manière. L'œuvre capitale do cette période est la Madone du Louvre, connue sous le nom de la Belle Jardinière.

PEINTURE

PEINTURE

Raphaël fut chargé de décorer au Vatican quatre grandes pièces qui composaient l'appartement officiel de Jules II, et qu'on appelle encore les Chambres (Stanzc). Dans la chambre de la Signature,\\ peignit la Dispute duSfdnt-Sacrenvnt, YEc le >i'Aihè)i*s, la Ju>isprude7ice, le Par?iusse. La deuxième et la troisième salles renferment également chacune quatre fresques.

Au Vatican il décora aussi une de ces galeries ouvertes que les Italiens appellent Loggie. Cette galerie (les Loges de Raphaël) se compose de treize arcades se terminant par de petites coupoles dont chacune est ornée de quatre petites fresques (six pieds sur quatre) ; les sujets, tirés de l'Histoire Sainte, ont été dessinés par Raphaël, mais exécutés par ses élèves. Les murs et les piliers sont ornés d'arabesques d'une grande variété et du style le plus pur.

Au nombre des œuvres célèbres de Raphaël, il faut encore citer les portraits du Joueur de violon et de la Fomarina, une belle boulangère qui lui servit de modèle pour ses madones; la Sainte- Céale, le Spasimo (Eianou:ssement du Christ, à Madrid), la Transfiguration, \& Vierge à la chaise, la Madone Sixtine (à Dresde).

Raphaël est inspiré par le génie païen de la Renaissance. Plus qu'aucun de ses contemporains, il aime l'antiquité et recherche la beauté des formes. Ses tableaux chrétiens n'ont rien d'ascétique. Ses madones sont l'idéal de la jeune et glorieuse mère de famille.

Le meilleur élève de Raphaël fut Jules Romain, grand peintre encore, mais qui ouvre l'ère de la décadence.

Ecole vénitienne. — Les maîtres florentins se préoccupent avant tout de la forme et sont d'admirables dessinateurs. L'école vénitienne demande les moyens d'expression à la couleur. Sous un climat brumeux qui rend les formes indécises, c'est à la couleur que l'œil s'intéresse. Les Vénitiens adoptent la peinture à l'huile, plus brillante que la fresque: ils n'aiment pas les tons crus qui réjouissent les habitants de l'Italie méridionale: il leur faut des couleurs rompues; ils sont sensibles à l'harmonie des nuances. Ils tiennent de

I Orient l'amour du faste. Chez eux l'imagination est souveraine maîtresse. L'art vénitien procède de la fantaisie ; l'histoire, l'Ecriture môme sera traitée en roman; le sujet ne sera jamais qu'un prétexte.

La peinture vénitienne commence au xve siècle. Avant cette époque on ne voit à Venise que des artistes étrangers. Le fondateur de l'école est Jean Bellini (1420-1516), qui eut pour élève le Titien (Tiziano Vecelli, 14*7-1576), peintre sans rival pour la largeur et la beauté de l'exécution, la puissance et l'harmonieuse richesse du coloris.

II est admirable dans l'art de peindre les femmes et les enfants. S'il a moins de style que Raphaël, il a plus do naturel et de charme. Il a laissé des portraits de tous les hommes marquants de l'Italie : portraits pleins de vie qui sont en môme temps des types de caractère et des documents historiques (Louvre: les Pèlerins d'Emmaùs, le Couronnement d'épines, le Christ au tombeau, Jeune femme à sn toilette, {'Homme au gani .

Paul Véronèse (Paolo Caliari, de Vérone, 15?8 1583) est le représentant le plus complet de l'école vénitienne. Il s'occupa avant tout de réjouir 1 yeux. 11 choisit dans l'Evangile 1rs épisodes qui prêtent an décor et a la magnificence : les ripas. Sdus \r titre de Noces de ('ma, il représe ne une fête idéale, comme la pouvaient les riches patriciens il" Venise, in ciel bleu tendre, une architecture él i adreot une

6cène de festin où I I gures, les riches

étoffes, i' vases d'or, les Instruments de musique, composent un ensemble de l'aspect le plus

magnifique et le plus séduisant. Une lumière limpide et argentée égaie le plus riche concert de couleurs qui se puisse imaginer. Tout chez Véronèse est sacrifié au plaisir des yeux ; mais il voit noblement. Sa peinture est comme la belle musique italienne qui, en enchantant les oreilles, arrive à remuer le cœur (Louvre : A'ocev de Cana, Repas chez Simon, Jésus au Calvaire, Portrait de femme).

Le Tintoret (Jacques Robusti, 1512-1595) essaya de combiner le coloris du Titien, son maître, avec le dessin de Michel-Ange. Il est arrivé du moins à se faire compter parmi les grands maîtres. Ce qui est remarquable chez lui, c'est 1© mouvement. Les personnages ne posent pas ; ils se meuvent, et violemment. Sa fille Marietta eut un sérieux talent et fit de bons portraits : elle mourut jeune. Un tableau de Léon Cogniet (Musée de Bordeaux) représente le Tintoret peignant sa fille morte.

Après le Tintoret, les peintres vénitiens ne se distinguent plus de ceux du reste de l'Italie.

La déddence. — Elle commença à la mort de Raphaël. Ses successeurs se mirent à imiter Michel-Ange et tournèrent en défauts toutes les qualités du grand artiste. Chez ceux qui imitèrent le Corrège, la grâce dégénéra en fadeur. Une famille de peintres de Bologne, les Carrache, fundèrent une académie où ils enseignèrent à combiner habilement les différentes qualités de chacun des grands maîtres. Cette école éclectique produisit quelques peintres à qui manque le génie de l'invention, mais remarquables par l'habileté du pinceau : le Guide (le Char de l'aurore), le Dorainiquin (Communion de saint Jérôme; Louvre : Sainte Cécile), l'Albane, le Guerchin.

On désigne sous le nom d'école napolitaine une coterie d'artistes qui, vers la fin du xvie siècle, vinrent de différents pays s'établir à Naples, et se rendirent fameux par leurs crimes et leurs cabales autant que par leur talent. Ce sont des peintres réalistes; les plus célèbres sont : le Caravage (Louvre : un Grand Maître de Malte) et Salvator Rosa (Louvre : une Bataille, un Paysage).

Au xvii* siècle l'Italie ne produit plus que d'habiles décorateurs, comme Pierre de Cortone. Au xvii" siècle, on ne trouve guère à citer que Canaletto, auteur de très remarquables Vues de Venise.

L'école espagnole. — C'est un curieux phénomène que cette école qui apparaît sans que rien la fasse pressentir, illumine tout un siècle du plus vif éclat, et disparaît soudain et complètement. Elle est une manifestation éloquente du génie national.

Vélasquez (1590-1660) est le peintre de la cour et de la noblesse. Nul historien ne présentera d'une manière aussi saisissante la tristesse incurable d'une race royale qui dépérit et la froide hauteur qui tient lieu de majesté. Ces grands d'Espagne tout empesés et dont la dignité se s mil int par l'étiquette, ces petites infantes pâles et souffreteuses, empaquetées dans de lourdes jupes, en disent plus que tous les Mémoires sur l'Espagne au xvne siècle. Vélasquez est un très giaid peintre : il a excellé dans tous les genres (Madrid : les Filcuscs,\c Tableau des lances; Louvre : V Infante Marguerite).

Zurharan est le peintre de cette populationhâvo, misérable, décharnée, de moines de toute robe qui pnllulail en Espagne, La flagellation, la n tation funèbre, l'extase, tous les tristes épisodes de la vie claustrale, tels sont les thèmes qu'il traite d'un pinceau énergique, mais dont la brutalité même a sa poésie.

Murillo (ici. s- ils-:' peint des sujets religieux, mais dans un sentiment qui n'a rien d'ascétique.

PEINTURE

PEINTURE

Ses jolies madones au regard noyé sont des Andalouses de race qui ont oublié leur éventail ; ses moines sont de bons gras jésuites. En môme temps il peint les gamins, les mendiants, les marchandes de fleurs dans toute leur réalité vivante. Murillo est un génie suave qui éclaire tout ce qu'il touche d'une clarté sereine et aimable. (Louvre : la Conception, le Jeune mendiant, Saiyite Famille.)

L'école allemande. — Il n'y a pas à proprement parler d'école allemande. L'Allemagne peut seulement citer quelques artistes d'un génie original et puissant, mais que ne relie aucun ensemble de traditions ou de tendances : Albert Durer (14*1-15'JS), célèbre surtout par ses gravures sur cuivre; Hans Holbein (1498-1554), grand peintre d'histoire, et le premier peut-être des portraitistes. La décadence se produit immédiatement après la disparition de ces grands maîtres. Au commencement du xixe siècle, Cornélius, Overbeck et Kaulbach ont inauguré le romantisme allemand, par réaction contre l'influence française. Cette influence est toute-puissante aujourd'hui et n'est tempérée que par celle des artistes belges.

L'école flamande. — C'est à Cologne qu'on rencontre la plus ancienne école de peinture dans les pays du Nord. Cette école existe déjà au xme siècle, et suit alors les principes de l'art byzantin. C'est là que durent étudier les frères Van Eyck, fondateurs de l'école de Bruges, d'où est sortie toute l'école flamande, et aussi l'école hollandaise. Jean Van Eyck (f 1441) n'a pas inventé la peinture à l'huile ; mais il a perfectionné le procédé et l'a rendu praticable. Il est le Giotto du Nord, l'initiateur. Ses tableaux sont de petite dimension et traités avec le fini de la miniature (Louvre : Vierge au donateur). Son élève Memling. (f 1484), avec la môme finesse de détail, idéalise ses modèles. Il est, avec Fra Angelico, le plus illustre représentant des tendances mystiques du moyen âge. Les figures de Van Eyck et de Memling sont laides : mais cette laideur physique rend plus touchante l'expression morale de ces physionomies sérieuses, d où émane une grâce incomparable, la grâce de la vertu naïve. Ces peintres mystiques sont pourtant naturalistes: les accessoires, étoffes, joyaux, fleurs, sont rendus avec une exactitude minutieuse. La Châsse de Sainte Ursule, par Memling (à Eruges), est un chef-d'œuvre d invention épique et d'exécution précise : c'est la merveille de la peinture microscopique. Quentin Màtzys (14G0-1530) poursuit cette voie réaliste, mais il opère une large coupe dans cette exubérance de détails, et sauve l'art flamand de l'écueil où doit périr la peinture hollandaise. Il introduit dans ses tabieaux l'élément pathétique, qui sera le propre de l'école flamande. Le premier il met en pratique la grande loi de l'unité ; il a le sentiment de la beauté, il peint des types bourgeois, mais anoblis par le caractère et la distinction (Louvre : Banquier et sa femme).

Pierre-Paul Rubens (1577-1640), le plus grand des peintres flamands, est un des quatre ou cinq plus grands peintres qui aient existé. Fils d'un échevin de la ville d'Anvers, il reçoit d'abord les leçons d'Otto Venius, puis va étudier en Italie de vingt-trois à trente et un ans. Doué d'une activité prodigieuse, menant de front l'art et la diplomatie, les sciences, l'archéologie et les lettres, fôté, honoré partout comme peintre et comme ambassadeur, toute sa vie n'est qu'une suite de triomphes. Avec une fécondité prodigieuse, il peint des sujets de sainteté, des sujets d'histoire, des portraits, des chasses. Depuis plus de deux siècles on vante sa fertile imagination et la richesse de sa palette. Mais le trait original et supérieur de son talent, c'est la puissance d'expression qu'il tire de certains effets de couleur. Il est l'égal des Vénitiens comme

coloriste : nul Vénitien n'égala jamais sa puissance dramatique. C'est à Bruxelles et surtout à Anvers qu'il faut voir Rubens (Descente de croix, Assomptw'i , Christ à la paille). Au Louvre, la Galerie Médicis et la Kermesse ne peuvent donner une idée exarte de ce puissant génie.

En Flandre, comme à Venise, les peintres cherchent leur idéal dans la couleur ; mais l'influence de Florence et de Rome et la beauté des modèles qu'ils avaient sous les yeux préserve les Vénitiens de la laideur et des formes vulgaires. Privés des monuments de l'art grec, en présence de types moins purs, les Flamands se sont attachés à rendre la fraîcheur et aussi l'exubérance des carnations. Les cascades de chair que l'on reproche à Rubens lui-même sont un trait caractéristique de l'école.

Van Dyck (1599-1611), élève de Rubens, a plus d'élégance et de dignité dans les formes et par là se rapproche des maîtres italiens. Il traduit la pensée religieuse avec une poésie élevée : ses portraits sont admirables et du plus haut style (Louvre : Vierge aux donateurs, Charles I").

Jordaëns (1583-1678) exagère les défauts de Rubens, il abuse des modelés charnus et tombe dans les formes triviales.

Téniers (!61n-l694), peintre de genre, se rapproche de l'école hollandaise.

L'école hollandaise. — Cette école se distingue de l'école flamande par des caractères bien tranchés qu'elle a reçus de la Réforme et de la liberté nationale. Les peintres hollandais traitent les sujets chrétiens d'après l'Évangile et non d'après les idées païennes. Chez eux le Christ a un corps flétri par les austérités, mais illuminé d'une lumière intérieure ; les apôtres, les disciples, sont représentés comme il convient à des hommes du peuple. S'il représente une scène biblique, le peintre prendra également ses modèles dans la rue ou dans la boutique. La lumière fait resplendir d'un éclat glorieux ces humbles scènes, transfigure ces faces vulgaires et revêt l'ensemble d'une haute poésie.

Rembrandt (1608-1669) est le grand maître de l'école hollandaise. Nul n'a su tirer un parti plus merveilleux du clair-obscur. Il aime à faire jaillir une vive lumière du sein d'une masse d'ombre. Là est son puissant moyen d'expression. Ses œuvres les plus célèbres sont : à Amsterdam, la Ronde de nuit, la Confrérie des drapiers; à La Haye, la Leçon d'Anatomie ; au Louvre, les Pèlerins d'Emmaùs, le Philosophe. Ce grand peintre a été un graveur admirable. Ses eaux-fortes ne sont pas moins célèbres que ses tableaux.

Au-dessous de Rembrandt se place toute une famille de peintres qui, dans de petits tableaux, traitent des sujets familiers, des scènes d'intérieur, et s'intéressent aux petits incidents de la vie familière. Une bourgeoise recevant une visite, un jeune homme écrivant une lettre, une vieille femme dévidant du fil, une ménagère qui récure ses chaudrons, tels sont les motifs où se plaît leur pinceau délicat, et où le costume, l'ameublement, les tentures, les ustensiles, grâce au jeu de la lumière et au fini de l'exécution, intéressent les yeux et quelquefois l'esprit. Parmi ces peintres de la bourgeoisie, on distingue Terburg, Metzu, Gérard Dow, le plus célèbre de tous, auteur de la Femme hydropique.

Un autre groupe de peintres hollandais s'est appliqué à reproduire les scènes de la vie populaire prises surtout au cabaret ou dans les fêtes villageoises. Les principaux sont Adrien Brauwer et Adrien van Ostade.

D'autres ont su comprendre la poésie familière de la nature et se sont épris de l'humble paysage de Hollande. Un bouquet de hêtres, un buisson, une barrière, un tronc d'arbre renversé sur la lisière d'une forêt, tout émeut leur sympathie.

PEINTURE

PEINTURE

Albert Cnyp peint la nature florissante et en plein midi. Paul Potter, contemporain de La Fontaine, est un peintre d'animaux; il prend pour héros les bœufs et les chevaux de labour (Louvre : la Prairie). Le grand poète du paysage hollandais est Ruysdaël : il a traduit la mâle et saine tristesse de cette simple nature. Un pauvre buisson qui résiste vaillamment à la tempête, voilà un tableau de Ruysdaël, c'est-à-dire un drame émouvant et un chef-d'œuvre. Ses Marines sont admirables de poésie navrante (Louvre : le Buisson, la Tempête). Hobbema peint la nature brillante, ensoleillée, heureuse. Karel Dujardin découvre l'effet pittoresque des vieux murs décrépits et des toits délabrés.

Il est inutile d'énumérer les peintres de nature morte : leurs œuvres n'ont qu'un mérite d'exécution et un intérêt de curiosité. Il suffira de citer Van Huysum, dont les bouquets de fleurs sont justement célèbres.

L'école française. — La peinture, en France, resta longtemps bornée aux miniatures des missels et aux vitraux des églises. Les portraits de Clouet (xvte siècle) et deux tableaux du sculpteur Jean Cousin, son contemporain, sont les plus anciens monuments connus de la peinture française. L'influence des artistes italiens de Fontainebleau a été déplorable. Mais le xvne siècle vit fleurir une école de grande peinture. Cette école, un peu trop négligée, exprime le génie propre de notre nation, la grandeur unie au bon. sens et à la raison, la simplicité et la force, le génie de la composition et celui de l'expression.

Le représentant le plus complet de cette école est Nicolas Poussin (1594-1665). Il passa la plus grande partie de sa vie à Rome; mais, malgré son culte pour l'antiquité et pour les maîtres italiens, il est tout français par la clarté de ses conceptions, par le tour élevé et ingénieux qu'il donne à l'expression de son idée, par la logique de ses tableaux où les qualités pittoresques sont toujours employées pour expliquer et dramatiser le sujet. Dans "la peinture historique comme dans le paysage, il est au premier rang : partout, il est philosophe et littérateur autant que peintre. Le sujet n'est pas pour lui un prétexte à peinture : c'est une leçon morale qu'il veut imprimer dans notre esprit, et il ne la sacrifie jamais à l'intérêt optique. Ses paysages sont toujours composés en vue de la scène, si peu de place que cette scène occupe sur la toile (Louvre : Eliézer et Réôecca, Moïse fauve, les Bergers d'Arcadie, le Déluge).

Lesueur aussi (1617-1655) est un artiste éminemment français, soucieux de la vérité et de la logique : c'est en même temps un artiste chrétien. L'Histoire de saint Bruno est un grand poème en V'm^t-six tableaux où sont représentées les diverses scènes de la vie monastique. Quelques-uns de ces tableaux sont des chefs-d'œuvre de poésie ascétique. L'œuvre capitale de Lesueur est peutêtre Y Ensevelissement du Christ. La douleur immense, recueillie, de la mère de Jé-us est admirablement exprimée. Quantaux sujets mythologiques. Lesueur les a traités avec une naïveté chaste qui y répand un sentiment chrétien.

Claude Gellée, dit le Lorrain (1600-1682), est peut-être le plus grand des paysagistes. Il représente une nature idéalisée, mais observée et prise dans la réalité. Il est le peintre du soleil. Personne ne l'a égalé «luis la reproduction des effets de la lumière du jour, n'a rendu avec autant de puissance et de charme les rayons dorée s'épandant sur de larges plaines, miroitant dans les eaux, illuminant la cime des arbres. La magie de son pinceau est inimitable. Louvre: Vue du ( \ accinOi Port de me «u toleil levant, Port au soleil coucha"/, La />:/r ni! ge Philippe de Champaigne (1602-1672), né à

Biuxelles, est Flamand de naissance, mais il vint en France avant l'âge de vingt ans, étudia sous des maîtres français, et appartient à l'école française par la clarté de la pensée, et l'expression précise de l'âme humaine, (.'est un génie essentiellement chrétien. Il est comme le peintre attitré de Port-Royal. Le tableau où il a peint sa fille, sœur Sainte-Suzanne, malade, assistée de la mère Agnès Arnauld, est admirable de ferveur et de foi.

Lebrun (1619-1600) fut le premier directeur de l'Académie de peinture fondée par Mazarin. Il devint, sous Colbert, le peintre officiel de Louis XIV. C'est un grand artiste. Il manque d'inspiration; mais ses inventions sont nobles, et il a le sentiment des grandes ordonnances. On lui doit la décoration de la Galerie d'Apollon, au Louvre, et de la Galerie des glaces à Versaill s. Ses qualités se révèlent surtout dans une série de tableaux sur la vie d'Alexandre : la Ttnte de Durais est son chef-d'œuvre. Parmi les toiles de Lebrun que possède le Louvre, il en est une du plus grand mérite, la Sainte Famille.

Jouvenet ( 1 644-17 17) est encore un peintre décoratif, mais remarquable par l'expression dramatique.

L'école française s'est signalée dans le portrait par ses qualités naturelles de vérité et d'expression juste. Mignard et Rigaud ont peint tous les princes, princesses, seigneurs et dames de la cour au temps de Louis XIV et jusque vers le milieu du xvme siècle. Largillière , s'il a peint quelques princes, a mis le plus souvent son pinceau au service des particuliers. Au xvme siècles, Latour mit à la mode les portraits au pastel; son portrait en pied de Mme de Pompadour est un chef-d'œuvre.

Les peintres d'histoire, contemporains et successeurs de Lebrun, sont d'habiles décorateurs, dont les compositions pompeuses et pittoresques intéressent un moment les yreux sans rien dire à l'esprit. Les Coypel, les Vanloo, Lemoyne sont les coryphées de cette peinture théâtrale et souvent maniérée.

Le peintre de la Régence est Antoine Watteau 1664-1721 1, excellent peintre qui a inventé un genre et l'a porté à la perfection. C'est un artiste de génie, car il a créé tout un monde, petit monde, monde de fantaisie, mais qui fait illusion. Personnages de la comédie italienne dans leur costume traditionnel, bergers en satin bleu, bergères en satin rose, folâtrant sous des bosquets d'opéra ; monde factice et charmant, idéal de cette société qui s'étourdit en criant : Après moi le déluge ! ^Louvre : YEmliarquem-ntpourCgthèie; Cille).

Jouvenet et Pater, imitateurs de Watteau, lui sont bien inférieurs.

Le genre des pastorales a été créé par Boucher (1704-1770), premier peintre duroi Louis XV, et peintre particulier de Mme de Pompadour. La société qui le patronnait fit de lui un peintre de boudoir. Depuis vingt à trente ans on s'est fort engoué des peintres du xvm* siècle, et les toiles de Boucher se vendent aujourd'hui encore à des prix bien supérieurs à leur valeur réelle. Doucher n'en fut pas moins un décorateur spirituel, un compositeur plein de charme.

Fragonard fit des tableaux rustiques, à l'époque où Marie-Antoinette jouait à la laitière àTrianon. Dans la seconde partie du xvme siècle, deux peintres célèbrent à leur manière l'avènement delà bourgeoisie. Les fadeurs mythologiques font place à la sentimentalité déclamatoire, et à l'observation des petits faits de la vie familière; Chardin 1779 re] renant à sa manière les traditions de l'école hollandaise, peint les intérieurs bour- . la mère de famille servant le repas à ses ts, les servantes puisant de l'eau. (Louvre :

PEINTURE

Page 1