‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 3 sur 534 · IDIOTISME · texte numérisé non relu

IDIOTISME

I image hardie qu'elle évoque est propre au français et serait intraduisible dans toute autre langue. C'est un gallicisme de fi'/urc. Au contraire dans : fui entendu <lire cela à votre pèret chaque mot a son sens propre, la plirase n'a rien de figuré; mais à es", explétif et presque impossible à expliquer grammaticalement. C'est un gallicisme de syntaxe. Pour analyser cette proposition il faudrait mettre : J'ai entendu votre père dire cela. Mais la phrase devient aussitôt lente et incolore; un étranger pourra parler ainsi, un Français, jamais. C'est que le gallicisme n'est pas seulement une tournure en dehors des règles communes, une expression destinée à exercer la patience des apôtres fervents de l'analyse grammaticale et logique ; c'est le tour préféré du français si alerte et si vif; c'est ce qui donne à notre langue je ne sais quoi de pittoresque et de hardi, avec une sorte de grâce native qui n'appartient qu'à elle et que les Français peuvent seuls lui conserver. Mais tout dépend de l'heureux emploi du gallicisme ; c'est ce qui constitue le bon goût chez nous, ce qui constituait l'ui banité chez les Latins et Vatticisme chez les Grecs. Tous les auteurs qui ont écrit dans le genre tempéré, Pascal, madame de Sévigné, La Fontaine, Voltaire en fourmillent. C'est une des ressources du dialogue comique, et Molière, Regnard, Destouches en usent largement. Par contre, dans Racine, Bossuet, Massillon, on en trouve peu ; à mesure que le style s'élève, les gallicismes sont plus rares. Aussi la langue populaire en est pleine, et la plupart de nos proverbes sont des gallicismes.

Nous n'entreprendrons pas d'en donner une liste complète ; un volume n'y suffirait pas. Citons seulement quelques exemples des deux grandes classes de gallicismes que nous avons établies, en commençant par ceux qui sont particulièrement du domaine de la grammaire, c'est-à-dire par les gallicismes de construction ou de syntaxe.

1° Gallicismes de syntaxe. — Ces gallicismes sont presque tous des phrases explétives, ou des formes elliptiques qu'il faut redresser si l'on veut les analyser.

Il y a s'écrivait autrefois il a (la forme il y a apparaît cependant dès le treizième siècle). Il y a des gens signifie donc il (on) a (trouve; des gens.

II est pris dans le sens neutre, et correspond aux pronoms allemand et anglais es et U. Quant à y, il se trouve placé là, dit M. B. Jullien, pour éviter la confusion de cet impersonnel avec la troisième personne du singulier du verbe avoir.

Mon âme est un gallicisme euphonique : mon est mis pour ma (.V. Adjectif, p. 30).

Les vieilles gens sont soupçonneux : gallicisme historique dont l'explication se trouve au mot Nom.

Cela ne laisse pas de nous inquiéter : ici, (disse a le sens de cesser, de s'abstenir, de discontinuer et est par conséquent verbe neutre.

Si j'étais que de vous est mis pour si j'étais vous, et que de est explétif.

Ce que c'est que de ?ious : phrase explétive ; de est surabondant.

On n'a jamais vu, que je sache, les alouettes tomber toutes rôties. L'expression que je sache est la traduction littérale de quod sciam, que les Latins employaient avec le sens de : à ma connaissance. L'autre forme de cette locution : je ne sac/te pas qu'on ait jamais vu, est une inversion toute française. Le verbe savoir conserve le mode subjonctif, en prenant la négation de l'autre verbe, et le que suit je sache au lieu de le précéder, en entraînant l'autre verbe {ait vu) au subjonctif.

// s'en faut de beaucoup que lu Seine ait monté si haut : ici, faut ne représente pas le verbe falloir au sens ordinaire, mais le verbe manquer (en latin fallerc). « Au bout de l'aune faut le drap »,

disaient nos pères, c'est-à-dire : manque le drap. Le vrai sens de ce gallicisme est donc : il s'en mu» que de beaucoup, etc., en supposant que s'en manqwr soit français.

Ils criaient « qui mieux mieux est un peu plu» difficile à expliquer. Nos ancêtres disaient : qi < mieux mieux, et môme qui plus- p/us, sans n à. Nous aurions donc, en décomposant notre exi m pic : ils criaient, celui qui criait le mieux, faisait le mieux; c'est-à-dire : ils criaient à l'envi les uns des autres. La préposition à a été ajoutée plus tard, comme dans les locutions à tue-léte, à bon che que veux-tu, à profusion, etc.

Coûte que coûte, c'est-à-dire : que cela coûte ce que l'on voudra que cela coûte.

E?i vouloir à quelqu'un est un des innombrables gallicismes formés par le mot en. 11 signifie proprement : avoir un sentiment de rancune contre quelqu'un. Vouloir, joint à la particule en, signifie avoir des prétentions sur une chose; de là, le sens dérivé de mauvaise intention.

Ne LOilà-t-il pas une belle équipée? est un singulier exemple de gallicisme. L'adverbe voilà est composé, comme chacun sait, de voix et là; mais clans le cas particulier qui nous occupe, voit est évidemment à la troisième personne, et la locution complète est pour : Ne voit-il pas là une belle équipée? Le t est amené ici par le son a qui donne au mot composé voilà l'apparence d'un verbe de la première conjugaison. Cette assonance finale nous paraît une des raisons qui ont fait préférer voilà à voici dans cette locution. Mais il est mis ici pour on ; et la phrase redressée serait donc : Nie voie-on pas là une belle équipée.

Tout et quelque donnent naissance à une foule de gallicismes qu'on trouvera expliqués à leur place (V. Syntaxe).

Nous bornerons là notre étude sur les gallicismes de construction ; le peu que nous en avons dit suffira pour en faire comprendre le sens et en faciliter l'analyse.

X° Gallicismes de figure. — Ces gallicismes proviennent le plus souvent d'une ellipse, d'un pléonasme ou d'une inversion. 11 faut alors, pour les analyser et les expliquer aux élèves, suppléer à l'ellipse, retrancher le pléonasme, faire disparaître l'inversion et surtout bien dégager le sens figuré. Ainsi coiffé à la Titus signifie coiffé à la façon de Titus.

Fait à la diable, fait à la manière du diable.

Battre la campagne, qui se dit d'un malade dans le délire, est une métaphore qui rappelle les chasseurs ou les soldats ennemis qui courent les champs.

Battre quelqu'un à plate coutw e, c'est-à-dire le battre complètement, au point d'aplatir les coutures de son habit.

Monter sur ses gmnds chevaux, se mettre en colère, montrer de la sévérité dans ses paroles. Cette expression nous fait remonter au temps de la chevalerie. On distinguait alors deux espèces de chevaux : le palefroi et le destrier. Le palefroi était le cheval de promenade, de parade ; le destrier, le cheval de bataille, plus grand et plus fort que le palefroi. Quand un chevalier montait sur son destrier, c'était pour la bataille ou le tournoi. De là le sens de se mettre en colère.

Faire pièce à quelqu'un, se moquer de quelqu'un. « De même que l'on invente des sujets, des pièces de théâtre, dit Vaugelas, aussi ce qu'on invente contre une personne pour s'en jouer et divertir, s'appelle une pièce ; et inventer ces choses-là s'appelle faire une pièce. »

Avoir maille à partir avec quelqu'un, c'est-àdire avoir un différend avec lui, s'explique avec un peu de grammaire historique. La maille, monnaie de billon carrée qui avait cours sous les rois Capétiens, était la plus petite de toutes les

Page 1