II
LA FONTAINE
trant dans le monde, sans le connaître, le trouva charmant, mais ne s'en soucia point davantage. II faut si; méfier do ces anecdotes qui expriment plaisamment l'aversion du poète pour les devoirs de la vie positive. Celle-ci a sans doute été exagérée à plaisir, comme tant d'autres ; on sait en effet que M'uc de la Sablière recommanda cet enfant au président de Harlay, qui se chargea de lui : à qui fera-t-on croire que le père n'ait pas connu ces démarches ? bisons tout de suite que La Fontaine, ce semble, n'aima jamais les enfants : ce petit peuple dont il fallait tant s'occuper lui parut toujours exigeant, importun, insupportable.
La Fontaine n'avait encore écrit que V Eunuque, imitation do Térence, où l'invention paraît lui manquer (l(55i), lorsqu'il fut présenté à Fouquet par un oncle de sa femme, J. Jannart, substitut
On a raconté partout qu'un an après sa sortie du séminaire, âgé de vingt-deux ans, il entendit un officier en garnison a Château-Thierry lire l'ode de Malherbe :
Que direz-vous, races futures...
et que cette lecture éveilla chez lui le génie poétique. La vérité est que son père aimait beaucoup la poésie et l'engageait à la cultiver, et que le jeune homme avait déjà rimé quelques vers de circonstance fort prisés à Château-Thierry. Toutefois il se passionna dès lors pour Malherbe, il le lut beaucoup, ainsi que Voiture : il lut encore les poètes et les conteurs du moyen âge et du xvic siècle, les auteurs anciens et étrangers qu'il s'essayait à imiter. Son goût le portait aux écrivains italiens. Tout cela risquait de l'égarer: des amis le sauvèrent. Pintrel, traducteur de Sénèque, et le cha- ! au parlement de Paris. Fouquet se l'attacha comme noine Maucroix, traducteur de Platon, l'initié- poète et lui fit une pension de l,0uu livres, lui rent aux œuvres des Grecs et des Latins : cette imposant l'obligation d'acquitter chaque trimestre étude le guérit de son admiration pour le bel ( de rente par une pièce de vers. La Fontaine n'y esprit à la mode; Horace, surtout, lui dessilla le-, i manqua jamais. La reconnaissance ne l'attacha pas yeux. I seule au surintendant : Fouquet lui plaisait par
Pendant quatre ans il ne s'occupa que de plaisirs les qualités de sa personne, par son esprit, son et de poésie. Cette inutile vie du province ne le enjouement, ses grandes manières. Cette situation menait à rien. Son père, pour fixer son humeur : dura sept ans ; elle faisait à La Fontaine la vie la volage, lui céda sa charge et le maria à Marie plus conforme à son humeur ; il y trouvait une Héricart, fille du lieutenant au bailliage de la Ferté- société brillante, une véritable cour qui préludait Milon, patrie de Racine, un autre Champenois. La ' par la grâce, par l'éclat des lettres et des arts, au Fontaino avait alors vingt-six ans (1647) : c'était j grand siècle de Louis XIV. Le plus bienveillant l'homme le moins capable de liens, l'esprit le accueil y fut fait à La Fontaine : les hommes les moins propre aux affaires : caractère insouciant, il plus distingués par leur talent, les femmes les
plus aimables surent l'apprécier. C'est là qu'il connut Molière :il le devina. « C'est mon homme. » dit-il. Molière de son côté comprit la valeur de La Fontaine : « Vos beaux esprits auront beau se trémousser, le bonhomme ira plus loin que nous. »
La disgrâce de Fouquet, qui appartient à l'histoire politique, donna à La Fontaine l'occasion de montrer une vertu rare, la fidélité à un protecteur tombé : tandis que les anciens courtisans du su-
négligea sa place et son ménage : il n'apprit jamais son métier, et, regardant le mariage comme un esclavage, il s'éloigna peu à peu du toit conjugal. Sa femme ne manquait ni de beauté ni d'esprit, elle avait même de l'instruction et du goût, et son mari la consulta plusieurs fois avec profit pour ses vers. Mais elle était trop jeune (seize ansj pour prendre de l'empire sur lui: dans la vie inoccupée que lui faisait son mari, elle lisait beaucoup de romans ; elle n'avait ni l'amour de l'ordre et du travail, ni la fermeté de caractère qu'il aurait fallu pour j rintendant, comblés de ses faveurs, se taisaient attacher La Fontaine. Le poète qui a écrit Philémon ou reniaient leur bienfaiteur, la reconnaissance
et Baucit, la plus touchante image du bonheur de deux époux qui ont su vieillir ensemble en se suffisant à eux-mêmes, était peut-être capable de goûter les calmes et sereines jouissances du foyer domestique. A vrai dire, il ne paraît pas qu'il lit de grands efforts pour vaincre ses penchants villages ; et, après plusieurs séparations momentanées, non sans avoir donné à sa femme bien des sujets de plainte, il finit par l'abandonner complètement. Dès lors sa vie n'eut plus rien de régulier : il vendit peu à peu pour vivre son patrimoine, morceau par morceau :
Jean s'en alla comme il était venu.
Mangeant le fonds avec le revenu.
Du moins il ne mangea pas la fortune de sa femme: séparée de biens, elle l'ut à l'abri du besoin ; il semble même qu'elle s accommoda de l'isolement.
Plus tard, quand La Fontaine était à Paris depuis longtemps déjà, ses amis, Racine, Boileau, intervinrent pour opérer un rapprochement entre sa femme et lui. Tout le monde connaît cette anecdote. Il partit pour voir sa femme à Château- Thierry et se rapprocher d'elle. Deux jours après, il éiait de retour; ses amis d'accourir, empressés de savoir ce qui s'était passé. « Eb bien! avezvous vu votre femme? - Ehl non! elle était au salut. » La Fontaine était trop heureux d'esquiver un rapprochement qu'il redoutait, ne voulant point se plier aux devoirs d'époux ni de père. 11 avait eu en effet un fils : il ne s'en occupa pas plus que de sa femme. On a raconté que, plus tard, cet enfant devenu grand, son père, le rencon-
inspirait à La Fontaine ses premiers accents vraiment poétiques. Son Elégie aux Nymphes de !"• ux changea en pitié l'animosité publique soulevée contre Fouquet, coupable de dilapidations, coupable surtout d'avoir déplu à Louis XIV que des sentiments de jalousie personnelle de diverse nature poussèrent à des rigueurs excessives.
Jannart, exilé à Limoges après la disgrâce du surintendant, emmena avec lui (lGGv) La Fontaine, qui a fait une relation très agréable en prose et en vers de ce voyage : il y décrit les villes, les campagnes qu'il ne fait qu'apercevoir en passant, sans rien étudier de près : on relit encore avec plaisir ses observations faites du seuil de l'auberge où il relaie. Le vo\age n'est cependant pas tellement rapide qu'il ne l'utilise pour ses plaisirs et la galanterie : la relation en est d'autant plus piquante qu'elle est adressée à sa femme. Revenu de Limoges, il partage son temps entre Château- Thierry et Paris, tantôt avec sa femme, tantôt seul, jusqu'à ce que la séparation fût devenue définitive.
(,'est à ce moment qu'il connut la duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Hkzarin, qui était venue résider dans sa terre de Château- Thierry pendant une absence de son mari. La duchesse se déclara sa protectrice, et la Fontaine s'en est toujours souvenu : il l'a célébrée jusque dans les derniers efforts de su muse (Fables, XII, 23):
Mazarin, des amours déesse tutélaire.
Elle exerça sur la direction de son esprit une influence décisive et moralement pei oicieuse. Bien
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que menant une vie plus régulière que ses sœurs, la duchesse, licencieuse d'imagination, ne s'effarouchait pas de la liberté des mœurs, et pardonnait volontiers en faveur du talent aux crudités de la muse : elle seconda de toute son influence l'inclination naturelle du poète pour les légèretés italiennes.
En 1664, La Fontaine donna ses premiers Contes et Nouvelles en vers, écrits pour la duchesse de Bouillon, et pour la plupart imités de l'Arioste, de Boccace, de Machiavel. Joconde est le début. Les lois de la morale etdeladécence y sont trop offensées pour que nous en parlions ici. La Fontaine s'y montra un conteur par excellence; il a, dans ce genre, surpassé les Grecs et les Romains, les Italiens du moyen âge, la reine de Navarre, Marot lui-même, et n'a pas été égalé depuis, môme par Voltaire.
Il avait quarante-sept ans quand il commença à publier l'ouvrage qui a fait sa réputation, les Fables que tout le monde connaît : les fruits do l'automne sont les plus savoureux. Les premières parurent en 1668 : elles étaient dédiées au dauphin, qui avait alors six ans et demi, et dont le précepteur était le président de Périgny (car Bossuet ne fut chargé de l'éducation du fils de Louis XIV qu'en 1670). Ces fables étaient modestement intitulées Fables d'Esope mises en vers pur M. de la Fontaine. Les six premiers livres, achevés l'année suivante, devaient former l'ouvrage complet, comme le prouve l'épilogue qui les termine :
BornODS ici notre carrière ;
Les l.ngs ouvrages nie font peur.
Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la (leur.
C'était sa manière, c'était sa nature. 11 dit ailleurs :
Je suis chose légère et vole à tout sujet;
Je vais de fleurs en fleurs et d'objet en objet.
Cinq autres livres, formant une troisième et une quatrième partie, parurent seulement en 16' 8 et lGT'.l : un second épilogue les termine. Enfin, en 1690, il y ajouta un douzième et dernier livre, qu'il dédia au duc de Bourgogne.
On a encore de La Foniaine le Songe de Vaux, Adonis, poème mythologique où il y a de l'élégance, de la grâce, le sentiment et l'amour de la nature, chose rare au xvne siècle; un poème sur le Quinquina, un autre sur la Captivité de Saini- Malc, des épîtres, des ballades, des rondeaux : dans tous ces ouvrages, on trouve des choses dignes de La Fontaine, une imagination brillante, la magie du style. Il publia encore un roman, Psyché, imité d'Apulée, en prose mêlée d'excellents vers : le cadre est une lecture faite à la campagne dans une réunion de quatre amis « dont la connaissance avait commencé par le Parnasse », La Fontaine, Boileau, Molière, Bacine, sous les noms de Polyphile, Ariste, Gélaste, Acanthe. Molière, Corneille et Quinault reprirent cet ouvrage et en firent un opéra dont Lulli composa la musique. Enfin, outre l'Eunuque, La Fontaine a composé quatre ou cinq comédies et deux opéras qui n'ajoutent rien à sa gloire.
Voilà toute l'œuvre de La Fontaine. Depuis longtemps il avait vendu sa charge : son incapacité pour les affaires, son insouciance pour ses intérêts matériels, son peu de conduite avaient achevé d'anéantir sa petite fortune. Ses amis lui obtinrent une charge de gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans, Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston, qui l'admit parmi les familiers de sa petite cour du Luxembourg. Mme de Montespan protégea aussi notre poète, qui dédia à la favorite le septième livre de ses fables, un des plus beaux. La Fontaine fut lié avec les
hommes les plus illustres de son temps, et, si l'on en excepte le bilieux Furetière, il n'eut pas d'ennemis. Il était d'un commerce charmant; les gens du monde, comme les écrivains, le recherchèrent pour la supériorité de son talent et le chérirent pour la douceur de son caractère, dont une candeur enfantine fut toujours le trait principal. Ses distractions sont célèbres: peut-être est-il permis d'y voir, outre le laisser-aller d'une nature indolente, une sorte de calcul fin pour s'isoler au milieu des importuns et sauver cette indépendance d'esprit dont il était si jaloux.
La mort de la duchesse d'Orléans avait fait retomber La Fontaine dans une position précaire : Mmc de la Sablière retira le grand enfant chez elle. C'était une femme aussi distinguée par les qualités du cœur que par les dons de l'esprit. La Fontaine retrouva à l'hôtel de la Sablière la plus brillante société : La Fare, l'ami particulier de la maîtresse de la maison, Bernier, que Saint-Evrcmond appelait le joli philosophe, et qui initia notre poète à la philosophie épicurienne de Gassendi, plus conforme à ses goûts que celle de Uescartes. Mme de la Sablière fut pour lui une véritable mère ef lui épargna les mille soucis de la vie pour lesquels il n'était pas fait. Il sentit tout le prix de cette amitié délicate. C'était juste ce qu'il fallait au poète qui a écrit ces vers charmants :
Qu'un ami véritable est une douce chose!... Le vivre et le couvert : que faut-il davantage!.,. Bon soupe, bon gite et le reste.
Pendant vingt ans, la sollicitude de Mme de la Sablière ne se démentit pas ; elle ne crut jamais pousser trop loin son rôle de tutrice attentive, qui contribua sans doute à entretenir cet état de perpétuelle enfance où se complaisait le bonhomme. Lasse de la vie, trompée par La Fare, délaissée à son tour par son mari, elle se retira peu à peu du monde : elle réforma sa maison et ne garda, ditelle, « que ses bêtes: son chien, son chat et son La Fontaine. » Surveillé de moins près, La Fontaine se laissa facilement entraîner par les princes de Vendôme et toute cette société d'aimables et brillants débauchés qui égayaient le fameux hôtel du Temple, Chapelle, Chaulieu, La Fare, etc.
En 169 , à la mort de sa protectrice, La Fontaine restait encore seul à soixante-douze ans, quand la tutelle et l'appui d'un ami lui devenaient plus indispensables que jamais : il trouva tout, cela chez M. d'Hervart, conseiller au Parlement de Paris, un des amis de Mme de la Sablière, qui vint le chercher : « Venez loger chez moi. — J'y allais », répondit La Fontaine avec une admirable simplicité qui honore le bienfaiteur et l'obligé. i;me d'Hervart remplaça Mme de la Sablière dans son rôle maternel, et La Fontaine passa le reste de ses jours, entouré de soins que l'âge rendait plus touchants. Sa protectrice, plus jeune et plus sage, lui faisait de la morale. Mnon aussi prêchait la sagesse à La Fontaine, qui ne la pratiquait pas, pas plus que sa conseillère.
Il jouissait de sa gloire de son vivant. Fénelon apprenait à son élève, le duc de Bourgogne, à l'admirer et à l'aimer. Louis XIV seul ne lui rendait pas justice. Le poète eut beau, comme les autres, payer son tribut d'éloges à la gloire du grand roi : il n'eut jamais part aux faveurs de Louis ni aux bienfaits dont Colbert était le dispensateur. On ne saurait croire que le roi et le ministre aient gardé si longue rancune à la courageuse fidélité de l'ami de Fouquet. Peut-être méconnurent-ils la valeur d'un genre jusque-là modeste, et ne comprirent-ils pas quels trésors y avait épanchés le génie du poète. Car on ne saurait croire à un excès de vertueuse indignation, chez un prince si peu sévère dans sa conduite, contre l'auteur de contes licencieux. Madame de Mainte-
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