‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 326 sur 534 · I. — Les Chéloniens se distinguent des autres · texte numérisé non relu

I. — Les Chéloniens se distinguent des autres

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reptiles par leur corps ramassé et protégé par une carapace et un plastron, sorte de boîte osseuse dans laquelle ils peuvent retirer plus ou moins complètement leur tète, leurs membres, et leur queue ; enfin par leurs mâchoires, dépourvues de dents, et revêtues d'un bec corné analogue à celui des Oiseaux

La boîte osseuse des Chéloniens acquiert son plus grand développement chez les Terrestres. Elle est formée par un certain nombre de plaques distinctes, engrenées les unes aux autres, et dont l'origine est double : le derme du tronc s'est ossifié dans toute son étendue, les diverses plaques osseuses représentant les différents points d'ossification primitifs, et plusieurs os du squelette, les apophyses épineuses des vertèbres, les côtes, le sternum, se rapprochant de la surface et s'étalant, sont venus se confondre avec le derme et s'ossifier avec lui. Il y a des plaques (les marginales par exemple) d'origine exclusivement dermique, tandis qu'il n'existe pas de plaques exclusivement squelettiques, les os du squelette qui ont concouru à former la carapace s'étant toujours annexé une certaine superficie correspondante du derme : dans ce cas l'ossification a marché du squelette vers le derme, et celui-ci n'a pas eu de point d'ossification propre. Cette boîte osseuse est elle-même revêtue d'ordinaire par un épiderme épais et résistant (écaille), disposé aussi en un certain nombre de plaques qui ie correspondent nullement aux plaques osseuses, et fournissent de bons caractères pour la disonction des genres et des espèces.

Cette adaptation spéciale d'une partie du squelette des Chéloniens a entraîné quelques modifications et déplacements des autres os dont on a peut-être exagéré l'importance : c'est ainsi que l'omoplate, de postérieure devenue latérale, est représentée par un os long à direction antéropostérieure. Quant à l'ossification du derme, elle a lieu également dans plusieurs autres groupes de Reptiles, à peu près complètement chez les Crocodiliens, les Scincoïdiens, les Chalcidiens, les Amphisbéniens ; on l'observe sur le crâne seulement chez la plupart des Sauriens et chez quelques Batraciens (Pélobates), sur le corps de beaucoup de poissons, et même chez certains mammifères comme les Tatous (les écailles des Pangolins sont d'origine exclusivement épidermique).

Les Chéloniens se divisent très naturellement en quatre tribus, d'après la conformation de leurs pattes, laquelle concorde exactement avec leur genre de vie :

1° Les Thalassites ou Marines, dont les pattes sont aplaties en rames, les doigts immobiles les uns par rapport aux autres et largement aplatis ;

2" Les Potasiites ou Fluviales, à membres aplatis en rame, mais à doigts mobiles, largement palmes, trois des cinq munis d'ongles;

3° Les Elodites ou Palustres, à pieds palmés, à doigts mobiles et mus armés d'ongles;

4° Les Chei.sites ou Terrestres, dont les pattes sont terminées en moignon, les doigts immobiles, et les ongles en sabots.

Les Thalassites vivent surtout de plantes marines, mais mangeraient aussi, dit-on, des mollusques et des crustacés. Elles quitteraient quelquelois, la nuit, l'élément liquide, pour aller paître dans des îles désertes. Mais c'est surtout à l'époque de la pontfl qu'on les voit en prand nombre sortir de la nier. Les femelles font de longues routes,

accompagnées pat les maies, et, vont, quelquefois

à cinquante lieues de distance, pondre leurs œufs sur un Îlot désert et Rablonneux. Do temps immémorial elles se rendent aux mêmes lieux et h la même époque. Elles creusenl au-deMUS du niveau des plus hautes marées, des fosscsdeGO cen-

timètres de diamètre, et y déposent une centaine d'oeufs, qu'elles recouvrent ensuite de sable fin. Une même nuit voit le commencement et la fin du travail ; et chaque femelle fait ainsi jusqu'à trois pontes, à deux ou trois semaines d'intervalle. Les œufs, qui sont recherchés comme aliment, sont sphériques ou à peu près, et ont de 5 à 9 centimètres de diamètre, ils sont protégés par une coque flexible, un peu calcaire. L'albumine, ou le blanc de ces œufs, a une teinte verdàtre.et ne se coagulepas sousl'action delachaleur.Duquinzième au vingtième jour après la ponte, ces œufs éclcsentpar l'effet de la chaleur solaire, très forte dans les climats équatoriaux habités par ces espèces. Les jeunes tortues, dont les écailles ne sont pas encore durcies, blanches et comme étiolées, cherchent à gagner la mer; mais elles périssent en grand nombre, devenant la proie des oiseaux carnassiers, des poissons et des crocodiles. Les Thalassites parviennent à une taille colossale. On a vu des Sphurgis pesant jusqu'à 800 kilogr. ; des Chelone qui en pesaient 4 à 500, et dont la carapace mesurait plus de 5 mètres de circonférence, et près de 2 mètres et demi de longueur.

Une espèce de Thalassite, la Caouanne (Thalas~ sochelys corticata, Rondelet), vit et se reproduit dans la Méditerranée ; d'autres espèces viennent parfois s'égarer dans nos parages; telles sont la Sphurgis curiacea (Rondelet), la Tortue luth, appelée aussi la Tortue cuir, à cause du moindre développement de sa carapace osseuse, et de sa peau coriace ; la Chelone virviis (Schneider), la Tortue franche, espèce recherchée pour ses œufs et sa chair. La Tortue caret (Chelone imbricata, Linné), dont l'écaillé est utilisée dans l'industrie, se voit plus rarement sur nos côtes.

Les Potamites sont toutes étrangères à l'Europe. L'une d'elles Gymnopu* ^Egyptiacus, Geoffroy; vit dans le Ml; les autres habitent les grands fleuves d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Elles peuvent atteindre de grandes dimensions et peser jusqu'à 35 kilogr. Elles sont presque toujours à l'eau, très voraces et très agiles, donnant la chasse aux poissons, et même aux petits mammifères et aux oiseaux qui viennent se désaltérer. La disposition de leurs narines, s'ouvrant à l'extrémité d'une sorte de trompe molle qui prolonge en avant leur museau, leur permet de respirer sans sortir de l'eau, et de se tenir de longues heures immobiles, cachées au milieu des plantes aquatiques, en épiant leur proie. La nuit elles vont se reposer sur les petites îles et les troncs d'arbres, sélançant à l'eau à la moindre apparence de danger. Leur chair est estimée. On les prend à la ligne; et, commo leur morsure esta redouter ^leur bec est robuste et tranchant, et le coup part comme un trait), on se hâte de couper la tète a celles que l'on a prises.

Une Eloditk, la Cisiudo lutaria (Gesner), vit en France, commune encore dans certaines régions, les marais du Sud-Ouest par exemple. Elle est quelquefois importée en quantité considérable à Paris des lagunes de Venise. Une autre espèce Emys caspica, Gmelin) est européenne, habitant presque tout le pourtour de la Méditerranée, l'Espagne, la lîarbarie, la Grèce, et s'étendant en Asie jusqu'à la mer Caspienne. Toutes deux appartiennent à la famille des Crypotodères. Les Elodites vivent de proie vivante.

Trois espèces de Chehsites, autochtones ou importées, vivent dans plusieurs pays de l'Europe méridionale; toutes trois appartiennent au genre Testudo. La Testudo ?iemora(ii (Aldrovandc) se rencontre en Grèce, en Dalmatie, etc. ; la T. grxca (Linné), on Grèce, en Italie, dans les lies Baléares; la T. mauritanien ,'Duméril et Bibron) en Espagne et dans le midi de la France. Cette dernière espèce se voit fréquemment dans nos i jardins, et sur nos marchés, importée chaque

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année par cargaisons d'Algérie où elle est très abondante. Quelques espèces gigantesques de la même tribu vivaient récemment dans les îles Mascareignes (Maurice et Rodriguez), où une subsiste encore i petite île d'Aldabra) ; cinq autres espèces vivent de nos jours dans l'archipel des Gallapagos. Les Chersites sont phytophages.

IL — Les Crocodiliens, tous de grande taille, à corps allongé, munis d'une longue queue et de quatre membres, dont le faciès en un mot rappelle celui des lézards auxquels ils ont été longtemps réunis, se distinguent de tous les autres Reptiles : par leurs dents, implantées dans des alvéoles, et représentant des cônes creux, à l'intérieur desquels se développent les dents de remplacement; parleur langue, si intimement fixée sur toute son étendue au plancher buccal, que son existence a pu être longtemps niée; par la présence d'un sternum abdominal, supportant des côtes qui ne vont pas s'articuler à la colonne vertébrale ; par leurs narines s'ouvrant postérieurement dans le pharynx et non dans la cavité buccale. Leur cloaque est en fente longitudinale, comme celui des Chéloniens; et, comme chez ces derniers, deux canaux p&rdonéaux, débouchant dans le cloaque, mettent la cavité péritonéale en communication avec l'extérieur. Leur derme est plus ou moins complètement ossifié en plaques épaisses, séparées les unes des autres. Leur cœur comprend deux oreillettes et deux ventricules complètement séparés l'un de l'autre par une cloison imperforée à 1 âge adulte ; mais le mélange du sang veineux au sang artériel n'en a pas moins lieu; il se fait, d'abord faiblement, à la sortie du cœur, par le for amen de t'anizza, qui fait communiquer l'aorte, entraînant le sang artériel du ventricule gauche, avec la crosse aortique opposée, qui puise du sang veineux dans le ventricule droit, ces deux vaisseaux se trouvant accolés à leur origine ; puis complètement, quand ces deux vaisseaux sont venus se confondre en un seul, dans l'abdomen, pour constituer l'aorte dorsale. L'aorte ayant fourni, avant cette fusion, les vaisseaux qui vont à la tête et aux membres antérieurs, il résulte de cette disposition que les parties antérieures reçoivent du sang plus oxygéné que la queue et les parties postérieures du tronc.

Les Crocodiliens sont aquatiques, vivant les uns dans les eaux douces, les autres dans la mer, et ils ont les pieds palmés. Ils se nourrissent de proie vivante, et sont redoutés pour leur force et leur voracité.

Les espèces actuelles, au nombre de vingt et quelques, habitent les zones chaudes de toutes les parties du monde, l'Europe exceptée; encore, si l'on en croit certaines traditions, le Rhône en aurait-il nourri dans les temps historiques. On les divise en trois genres :

Le genre AUigator (les Caïmans), à museau relativement court, et dont quatre dents (la première et la quatrième de chaque côté) percent la voûte palatine et se font jour au dehors. Le caïman à museau de brochet (Alligator mississipiensis, Daudin) est commun dans le sud des Etats-Unis. Une autre espèce (A. sinensis, Fauvel), la seule du genre qui ne soit pas américaine, habite en Chine où elle a été récemment découverte par M. Fauvel, qui avait trouvé sa trace dans des manuscrits chinois.

Le genre Crocoddus, chez qui la première dent du maxillaire inférieur perfore seule le palais, la quatrième se logeant dans une simple échancrure de la mâchoire supérieure, est le plus nombreux en espèces. L'une d'elles, le Cr. vulgaris (Cuvier), était jadis un objet de culte pour les Egyptiens, et ses momies sont entassées par milliers dans certaines nécropoles d'Egypte; on

ne le trouve plus aujourd'hui dans le Nil au-dessous des premières cataractes. Une autre espèce, le Cr. bifurcatus (Cuvier), la plus grande et la plus redoutable, habite l'océan Pacifique et l'océan Indien, des îles Viti aux îles Mascareignes, et des côtes méridionales de l'Asie aux côtes septentrionales de l'Australie.

Enfin le genre Gmiaiis, à museau très allongé, et sans aucune dent pprlorante, ne comprend que deux espèces habitant, l'une Bornéo et Java, l'autre le bassin du Gange.

Sous le nom d'Enaliosauriens, on range à côté des Crocodiliens les Ichthyosaures et les Plésiosaures des terrains jurassique et crétacé ; ces deux ordres forment ensemble la sous-classe des Hydrosauriens.

Les Ptérosauriens ou Ptérodactyles, aussi de l'époque jurassique, formeraient une autre sousclasse à côté des Hydrosauriens. Us sont remarquables par le développement extraordinaire des phalanges de leur petit doigt. Sans doute une large membrane s'étendait de chaque côté entre leurs membres antérieur et postérieur. La pneumacité de leurs os et quelques autres particularités de structure font supposer qu'ils avaifnt la faculté de volera la façon de nos chauves-souris: mais on ne saurait voir, dans les Ptérodactyles, les ancêtres directs de nos oiseaux, dont l'aile est formée par l'allongement des os du bras, avec atrophie des phalanges.

Les trois ordres suivants de Reptiles sont réunis par beaucoup d'auteurs en une même sousclasse, sous les noms de Saurophidiens ou Ophidosauriens, Plagiotrèmes, etc. Ils ont en effet plusieurs caractères communs, entre autres le cloaque en fente transversale, la peau revêtue d'écaillés ou d'écussons, etc. Tous les ans, au sortir de l'hiver, et souvent dans le courant de l'année, ils éprouvant le phénomène de la mue : la couche superficielle caduque de l'épidémie sale et obscure se détache d'une seule pièce chez les Ophidiens, les Amphisbéniens, et chez les Sauriens apodes, par lambeaux chez les autres, et laisse apparaître de plus fraîches couleurs. ■ III. — Les Sauriens sont caractérisés par la présence constante de la ceinture scapulaire et du bassin, qui peuvent être très réduits, mais jamais absents, même quand les membres font défaut. Le sternum existe aussi dans tous les cas. Les Sauriens se distinguent ainsi des Ophidiens, qui n'ont jamais de ceinture scapulaire ni de sternum, et des Amphisbéniens, qui n'ont jamais de sternum. Les deux branches de leur maxillaire inférieur sont soudées ensemble, et leur gueule est inextensible. Leur peau est protégée soit par des écailles, comme celle des Ophidiens, soit par des tubercules, ou elle est simplement chagrinée; mais jamais elle ne prend l'apparence de pièces rectangulaires juxtaposées et disposées en anneau, comme chez les Amphisbéniens. Us ont une queue et le plus souvent deux paires de membres ; mais ceux-ci peuvent être réduits à une seule paire, ou faire absolument défaut. Les paupières et le méat auditif externe peuvent manquer aussi.

La queue est quelquefois (Geckotiens, Lacertiens, Sciucoïdiens) d'une extrême fragilité, et dans ce cas, le moignon restant reproduit la partie détachée. La disposition anatomique des parties est telle que la rupture a toujours lieu au milieu d'une vertèbre, suivant un plan cartilagineux qui divise transversalement celle-ci en deux parties. Le cartilage mis à nu bourgeonne et produit une longue tige cartilagineuse qui se calcifié d'abord irrégulièrement, quand elle a atteint ses dimensions normales, et ne reproduit que beaucoup plus tard sa constitution vertébrale primitive. Parfois, au lieu d'un, il se produit deux bourgeons

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sur le cartilage mis à nu ; d'autres fois l'accident qui a amené la rupture de la queue a lésé aussi un ou deux cartilages du tronçon restant qui se mettent aussi à bourgeonner: c'est ainsi que se produisent ces queues multifides dont les exemples ne sont pas rares. Quoi qu'il en soit, cette fragilité de la queue n'est pa." sans utilité pour les lézards, qui souvent sauvent leur vie en abandonnant aux dents et aux griffes de l'ennemi un organ» dont i« perte est facilement réparable. A l'exception de quelques Iguaniens, qui se nourrissent de matières végétales, les Sauriens vivent tous de proie vivante, d'insectes ou de vertébrés, suivant leur taille et leur force.

Sept tribus composent l'ordre des Sauriens. Nous allons les passer rapidement en revue.

1° Les Geckotie.ns ou Asc::!abotes sont les seuls Sauriens de l'époque actuelle dont les vertèbres soient biconc?'/?s comme celles des Poissons. Ce sont des animaux nocturnes, à pupille verticale, sans paupières mobiles. Leur peau est granuleuse ou tuberculeuse, à épidémie moins résistant que la peau des autres Reptiles. Ils ont une langue épaisse et charnue, comme les Iguaniens. Ils font entendre un léger cri la nuit, quand ils sont en chasse, ou lorsqu'on les saisit.

La particularité la plus remarquable de cette tribu consiste dans la conformation des doigts, qui permet aux Geckotiens de grimper aux parois verticales, et même de courir sur nos plafonds. La face palmaire de leurs doigts est dilatée, et d'ordinaire transversalement striée. Vue au microscope, chacune de ces lamelles transversales prend l'apparence d'une brosse à poils nombreux et serrés. Ce sont ces productions cuticulaires en forme de poils qui, pénétrant dans les mille anfractuosités microscopiques des surfaces lisses en apparence, produisent l'adhérence que nous constatons. C'est grâce à une disposition semblable que les mouches peuvent se promener sur nos vitres ; mais c'est par un procédé différent que la rainette arrive au même résultat.

D'après la conformation de leurs doigts, les Geckotiens sont divisés en sept familles: l°Les Platydactiles, qui ont les doigts élargis dans toute leur longueur; la surface inférieure est divisée transversalement en lamelles simples ou interrompues au milieu. Une espèce européenne : le Platydactylus facetanus (Aldrovande), de tout le pourtour méditerranéen, y compris la France ; 2° Les Hémidactyles, à doigts dilatés seulement vers la base, les deux dernières phalanges libres. Une espèce d'Europe et de France, ïHeoridactylus ve.rucuiatus (Cuvier);3° Les Ptyodactyles, chez qui les extrémités seules des doigts sont élargies, et striées en éventail ; 4e Les Phyllodactyles,à doigts semblables à ceux des Ptyodactyles, mais lisses en dessous. Une seule espèce européenne et française, des îles de la Méditerranée; ô" Les Sphaermdactyles, dont tous les doigts, sans ongles, se dilatent a l'extrémité en un disque non échancré ; G" Les Gymnodactyles, à doigts simples, non dilatés, mais transversalement striés en dessous; 7° Enfin les Sténodactyles, à doigts non dilatés, granuleux en dessous, dentelés sur les bords.

2° Les CAMi.i.i.oNiLNs se distinguent par leur langue exsertile, renflée et creusée en coupe à son extrémité, supportée par un pédicule très extensible; ils la lancent a une distance considérable, égale à la longueur de leur corps, sur leur proie qu'ils engluent et ramènent avec elle. L'œil, protégé par une paupière unique, percée à son centre d'une petite ouverture circulaire, 80 dirige avec vivacité dans tous les sens, indépendamment de la direction prise par son congénère, et contribue ;i donner uni' physionomie singulière a ces animaux. Les doigts se:;; diw deux groupes opposables de deux et do trois

doicts, et agissent comme les pinces d'une tenaille. La peau est chagrinée. L'os carré est solidement soudé au crâne, lequel est orné d'ordinaire de crêtes très saillantes. Mais la particularité, sinon la plus remarquable, du moins la plus connue, que présentent les Caméléons, est leur faculté de changer de couleur. De gros chromatophores brun-noir et brun-rougeâtre, placés dans les couches profondes du derme, peuvent pousser des prolongements mobiles vers les couches supérieures, qui contiennent des cellules bourrées, les unes de granulations pigmentaires jaunes, et d'autres de granulations à reflet bleuâtre. La couche plus profonde du derme, dans laquelle sont plongés les chromatophores bruns, est elle-même remplie de granulations opaques à reflet blanc qui lui ont valu le nom d'écran. On conçoit combien peut varier la coloration de l'animal, suivant que les chromatophores bruns se contractent et se dissimulent sous l'écran, ou s'étalent plus ou moins loin vers la surface de la peau, masquant les granulations jaunes ou bleues, ou se mariant à elles. Du reste ce changement de couleur n'est pas sans limites, dépendant de la constitution anatomique de la peau, variable aux différents points du corps et même d'un individu à l'autre; il n'est pas non plus spécial aux Caméléons, plusieurs Sauriens, notamment les Anolis de la tribu des Iguaniens, et quelques Batraciens, la rainette par exemple, jouissant à des degrés divers de la même faculté. Chez les uns comme chez les autres, les causes déterminantes du phénomène sont multiples, et par là même difficiles à démêler : l'action directe de la lumière solaire, de la chaleur, de l'état hygrométrique de l'atmosphère, est incontestable; on ne peut nier davantage le mimétisme, c'est-à-dire l'adaptation de la coloration de l'animal à celle du milieu dans lequel il se trouve plongé ; et dans ce cas, l'impression qui détermine les réflexes et amène les mouvements coordonnés des chromatophores paraît arriver exclusivement par l'œil; enfin l'animal lui-même, d'après des impressions morales, comme la frayeur, se montre susceptible de réagir, involontairement, sans doute, sur les couleurs de sa peau, et de les modifier.

Une seule espèce, répandue dans le nord de l'Afrique et l'ouest de l'Asie, vit en Europe dans l'extrême sud de la péninsule ibérique. C'est le Caméléon commun, Chamœleo vulgaris (Daudin).

:S° Les Yaiîaniens sont les plus grands des Sauriens; langue profondément bifide, très tangue, rétractile dans un fourreau ; peau revêtue de tubercules enchâssés. Citons le Varan du désert, Psammo^aurus arenarius, à queue arrondie, commun dans le Sahara; et le Varan du Nil, Varonus ' niloticus (Hasselquitz , à queue comprimée et crêtée, vivant en troupes sur le Nil.

Il faut rapprocher de nos Varans le gigantesque genre fossile Mosasaurus, des terrains crétacés.

4° Les Iguaniens ont la langue épaisse et charnue comme les Geckotiens, la peau écailleuse et tuberculeuse, souvent ornée d'appendices divers. C'est le groupe le plus riche en formes bizarres et vivement colorées Quelques auteurs les réunissent aux Geckotiens sous le nom de Crassilingues. On les divise en deux sections, d'après le mode d'implantation de leurs dents : les Pleurodontes, dont les dents sont fixées le long de la paroi interne du maxillaire, tous américains ; et les Acrodontes, dont les dents sont alignées sur la crête môme des maxillaires, tous de l'Ancien Monde. Citons, parmi les Pleurodontes, le bel Iguane [Iguana tuberculata, Laurenti) de l'Amérique méridionale; et, parmi les Acrod les Dragons, dont les premières cotes, très allongées, supportent un repli de peau servant de

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parachute à ces petits Sauriens arboricoles, quand ils s'élancent d'une branche à l'autre. Citons encore les genres Prynocephalus \Kaup), Agama (Daudin), Stellio (Daudin), Vromastix iMerrem), dont quelques espèces s'avancent jusque dans l'orient de l'Europe.

5° Les Lacertie;\s, réunis quelquefois aux Varaniens sous le nom de Fissilingues, ont comme ceux-ci la langue mince, longue, protractile et fourchue, mais non rétractile dans un fourreau ; comme eux aussi ils sont pleurodontes. Ils s'en distinguent par leur peau écailleuse, de larges plaques polygones recouvrant leurs tètes, de petites écailles granuleuses, hexagonales ou rhombiques, leur dos, de plus larges scutelles, rhombiques et imbriquées, transversalement et longitudinalement alignées, leur ventre ; les écailles de leur queue, grandes et souvent carénées, sont disposées en verticilles. Le méat auditif existe toujours.

On les divise en deux sections, d'après la structure de leurs dents: lesPléodontes, à dents pleines, du Nouveau Monde : mentionnons seulement les Sauvegardes [Saivntor), de l'Amérique méridionale, grand lézard que l'on chasse pour sa chair ; et les Cœlodontes, à dents creuses, de l'Ancien Monde. Ces derniers se subdivisent eux-mêmes en deux groupes : les Leiodactyles, à doigts lisses, et les Piïstidactyles, à doigts carénés en dessous. Le midi de la France nourrit trois espèces de ce dernier groupe, l'Acanthodactyle commun (Acanthodactytus vulgaris) , et les deux espèces du genre Psammodrome, le Psammodromus Irispanicus (Fitzinger) et le Ps. cinereui (Bonaparte), toutes trois habitant aussi l'Espagne. Nos Leiodactyles sont au nombre de six: un du genre Tropidosaure, le Tropi'iosaura algira (Linné), qui vit dans le midi de la France, et aussi en Espagne, en Barbarie, etc. ; et cinq du genre Lézard, qui sont : le Lacet ta muralis (Laurenti), le L. "cellatn (Daudin), le L. viridis 'Gesner), leL. agilis (Wolf), et le /,. vivipara (Jacquin).

6° Les Scincoîdiens sont quelquefois confondus avec les suivants sous le nom de Brévilingues. Ces <ioux tribus ont pour caractère commun de présenter des formes de plus en plus dégradées, à membres imparfaits ou absents, qui établissent un passage vers les Ophidiens. Toujours néanmoins, môme en l'absence de membres, les ceintures scapulaire et pelvienne et le sternum subsistent, plus ou moins développés. La langue, assez semblable à celle des lézards, est plus courte et plus épaisse. Les paupières font quelquefois défaut, comme cela d'ailleurs s'observe déjà chez quelques Lacertiens (genre Ophiops, Ménétriès). La membrane du tympan n'est pas toujours apparente. La tête est, comme celle des lézards, revêtue de grandes plaques polygonales, mais le ventre ne présente plus, au lieu de larges dentelles, que des écailles semblables, par leur forme et leur dimension, à celles du dos. Ces écailles sont ossifiées, ou du moins cartilagineuses en leur centre. Elles sont disposées tout autour du corps en quinconce chez les Scincoîdiens, en verticilles chez les Chalci- •diens.

Les Scincoîdiens se partagent en deux sections, les Saurophthaimes et les Ophiophthalmes, suivant qu'ils sont munis de paupières comme la plupart des Sauriens, ou en sont dépourvus comme tous les Ophidiens. Une seule espèce du dernier groupe, Ablepltarus pannonicus (Fitzinger), à membres relativement bien développés, est européenne, des régions orientales. Parmi les Saurophthaimes, nous ne citerons que les deux espèces françaises: le Sepschcdcides (Laurenti), à corps allongé, à membres rudimentaires pourvus de trois doigts seulement; et l'An guis fragilis (Liniié).l'Orvet, dépourvu <le toute trace de membres à l'extérieur, et con-

fondu par le vulgaire avec les serpents dont il a jusqu'à un certain point l'apparence.

7° Enfin les Chalcidiens ou Ptychopleures. Nous avons indiqué plus haut la plupart de leurs caractères. Ajoutons qu'un sillon, revêtu d'une peau plus molle divisée en écailles beaucoup plus petites que les autres, s'étend chez eux de l'oreille à l'anus, marquant la limite du dos et de l'abdomen. L'ossification très avancée et la rigidité consécutive du derme paraît avoir exigé une telle particularité de structure, que nous retrouverons, avec les mêmes causes, chez les Amphisbéniens. Une seule espèce européenne, le Pseudopus npus (Pallas), des régions orientales jusqu'en Dalmatie.

IV. — Les Amphisbéniens, ou Doubles-Marcheurs, ou Annelés, réunis parfois aux Ophidiens, plus souvent aux Sauriens, nous paraissent devoir former un ordre à part. Ils se distinguent à la fois des Sauriens et des Ophidiens par la disposition de leur tégument, que des sillons transversaux et longitudinaux divisent en compartiments à la façon d'une mosaïque. La tête et la gorge seule présentent quelques grands écussons. L'absence constante du sternum les éloigne des Sauriens, leur langue dépourvue de fourreau des Ophidiens. Ils ont toujours des rudiments de bassin, mais manquent le plus souvent de ceinture scapulaire et de membres antérieurs, toujours de membres postérieurs. Leur bouche n'est nullement dilatable, et les os de la face sont plus intimement soudés môme que chez les Sauriens. Jamais d'os columellaire, ni de cloison interorbitaire ; jamais de méat auditif externe. Les yeux sonteachés sous la peau. Us sont, comme les Sauriens, divisibles en oleurodor^'/O et acrodontes.

Ces animaux sont de petite taille ; ils vivent a la façon des lombrics, dont ils ont grossièrement l'apparence. Une seule espèce est européenne, le Bhmus cinereus (Vandelli), d'Espagne et de Maroc. Citons encore le Trogonophis Wiegmanni{Ks.\i]}), de Barbarie et d'Egypte.

V. — Les Ophidiens, vulgairement les Serpents, sont caractérisés par leur forme allongée, cylindrique, apode. Us n'ont jamais de ceinture scapulaire ni de sternum; mais les Typhlops ont des rudiments de bassin, et d'autres Ophidiens, désignés parfois sous le nom de Péropodes, présentent, de chaque côté de l'anus, un ergot, et quelques os que l'on considère comme des vestiges du membre postérieur. Les différents os des mâchoires, les intermaxillaires et maxillaires inférieurs et supérieurs, ainsi que les tympaniques, suspendus au crâne et reliés entre eux a l'aide de ligaments élastiques, forment un anneau susceptible de se distendre énormément. Les Ophidiens peuvent ainsi avaler une proie très volumineuse par rapport au diamètre de leur corps. Celle-ci, généralement saisie par la tôle, de façon à coucher sur le corps les plumes ou les poils, s'engage peu à peu dans le tube digestif, à l'aide d'un mouvement alternatif des mâchoires supérieure et inférieure qui agissent comme des cardes, entraînée en avant quand une mâchoire recule, retenue par l'autre quand elle avance. Pendant la déglutition, l'ouverture trachéale est ramenée en avant, au-delà de l'extrémité des mâchoires, de façon à permettre le libre accès de l'air dans le poumon. Les Typhlops, qui établissent le passage des Ophidiens vers les Sauriens, comme les Scincoîdiens et les Chalcidiens l'établissent des Sauriens vers les Ophidiens, ont la bouche beaucoup moins dilatable. Les Ophidiens sont dépourvus de paupières : la peau passe, transparente en ce point, sur le globe de l'œil, mobile en dessous. Leur langue est profondément bifide, mince et longue, rétractile dans un fourreau. Us n'ont ni cavité du tympan, ni vessie urinaire. Le poumon

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droit est seul d'ordinaire bien développé, le gauche demeurant rudimentaire.

C'est surtout à l'aide de mouvements latéraux du tronc et de la queue, la tête se maintenant élevée et horizontale, que ces animaux progressent, s'aidant des inégalités du terrain, des herbes, et de tous les obstacles qu'ils peuvent rencontrer. Aussi avancent-ils difficilement sur un sol uni ; mais, dans un champ rocailleux ou labouré, ils fuient avec une rapidité extrême. Ils nagent comme ils rampent. Ils peuvent à volonté se maintenir à la surface de l'eau en gonflant leur énorme poumon, ou plonger et ramper entre les pierres du fond, où on les prendrait pour des anguilles. Ils sont, quoi qu'on en ait dit, incapables de sauter; mais ils peuvent dresser une partie plus ou moins grande de leur corps, et la maintenir verticale, en s'appnyant sur la queue et le reste du tronc. Les Naja, ces terribles serpents venimeux qu'exhibent les bateleurs de l'Inde, de l'Kgypte et même de l'Algérie, jouissent à un haut degré de cette faculté.

Les Ophidiens peuvent être divisés en trois sous-ordres : les Scolécophides, les Azémiophides, et les Tha>atophides.

Les Scolécophides, ou Typhlopiens, nommés aussi Opotérodontes, parce qu'ils n'ont de dents qu'à l'une ou l'autre des mâchoires inférieure et supérieure, sont de petite taille, vermiforme, à queue nulle ou très courte et souvent moins effilée que la tête. Les os de la face ne sont pas mobiles, et la bouche est inextensible. L'écaillure de leur corps, reproduction exacte de celle des Scincoidiens parmi les Sauriens, suffirait à les faire distinguer des autres Ophidiens. Leurs yeux sont très petits, et cachés sous la peau peu modifiée à leur niveau. Ils mènent une vie souterraine à la façon des lombrics, comme les Amphisbéniens.

Ce sous-ordre forme une seule tribu, que l'on divise en deux familles : celle des Catodontes, qui n'ont de dents qu'à la mâchoire inférieure, et celle des Epanadontes, qui n'ont de dents qu'à la mâchoire supérieure. Une seule espèce européenne de cette dernière famille, le Typhlops vermicularis (Linné;, de Grèce.

Le sous-ordre des Azémiophides, ou Colubriformes, comprend tous les vrais serpents non venimeux. Les maxillaires supérieur et inférieur, et presque toujours' aussi les palatins, sont armés de dents aiguës, recourbées en arrière ; lisses, sauf la dernière du maxillaire supérieur, dont le bord antérieur ou convexe peut être parcouru par uri sillon (les espèces présentant cette particularité sont quelquefois retirées des autres groupes et considérées comme formant une tribu que l'on désigne sous le nom d'Opisthoglyphes). Le dos est revêtu d'écaillés imbriquées, l'abdomen de larges scutelles transversales, la tête de plaques polygonales le plus souvent au nombre de neuf : les Acrochordides seuls présentent des tubercules au lieu d'écaillés. La queue est bien développée, sauf chez les Uropeltides. Sauf dans les deux premières familles, la bouche est extensible, et le squammosal distinct de la paroi du

Ce sous-ordre comprend quatorze familles que nous allons énumérer rapidement :

l. Uropeltides. Queue tronquée, offrant un bouclier terminal. — 2. Tortricides, r.ouloaux. Têti à peine distincte, queue courte et conique. Des ergots près do l'anus comme chez les suivants. — :s. Boœides. Subdivisée en trois sous-famillei : les Erycines.de taille médiocre, à bouche étroite, à tête peu distincte : Eryxjaculus (Linné), d'Egypte, <i \ ic-Mineure, et de l'Europe orientale ;" les Boasines, et les Py thonines, remarquables par leur grande taille, leur queue préhensile, les premiers

sans dents sur les intermaxillaires, d'Amérique; les derniers à intermaxillaires dentés, de l'Ancien Monde. Genres Boa, Python, etc. — 4..Calamarides. — 5. Coronellides . Deux espèces françaises, toutes deux du genre Coronelle, la Coronella austriaca (Laurenti) et la C. girundien (Daudin).

— G. Colubiïdes ou couleuvres proprement dites. Trois espèces françaises : YElapliis .Esculnpii (Aldrovandej, le Zamenis vi>idi/lrivuf> (Latreille) et la Rhinec/tis scalrais (Seba). — 7. Tropidonotides. Deux espèces françaises du genre Tropidonote, le Tropidonotus nalrix (Linné), et le T. viprrinus (Latreille). — 8. Dryophilides. — 9. Psammophides. Une espèce française, le Cal»peltis lacertma (Wagler), à crochets postérieurs cannelés, quoique parfaitement inoffensive, comme toutes les espèces de la tribu. — 10. Scytalides. — 11. Lycodontides.

— 12. Dipsadides. — 13. Rachiodontides. Un genre unique et une seule espèce, le Rnckiodon scaber (Linné), d'Afrique, remarquable par ses dents vertébrales. Les dents maxillaires sont très faibles et peu nombreuses, mais des apophyses vertébralesencroûtées d'émail font saillie dans l'œsophage. Ce reptile sp nourrit surtout d'œufs d'oiseaux, paraît-il : les œufs sont cassés par les dents vertébrales et aucune goutte de liquide ne se trouve perdue. — 14. Acrochordides. Aquatiques, desgrandes îles de la Sonde.

Les Thanatophides ou Serpents venimeux, caractérisés par la présence de dents creuses ou cannelées implantées sur la partie antérieure du maxillaire supérieur, qui est très réduit en longueur et ne porte pas d'ordinaire d'autres crochets que les venimeux. Ceux-ci, taillés en biseau à leur pointe, sont en communication par leur base avec le conduit de la glande à venin. Quand la bouche est fermée, le crochet venimeux est couché horizontalement, la pointe dirigée en arrière, et presque entièrement enveloppé dans un repli de la muqueuse buccale ; mais, quand le serpent ouvre sa gueule, le maxillaire est disposé de telle sorte qu'il doit nécessairement basculer ; il entraîne avec lui le crochet qui devient normal au plan du palais ; l'animal, la tête haute, présente alors sa pointe menaçante en avant. Il frappe, et se retire, attendant les effets de sa morsure. Pendant le choc, le maxillaire a pressé sur la glande à venin, déjà comprimée par la compression des muscles temporaux qui la recouvrent, et une goutte du liquide toxique s'est écoulée dans la blessure et s'est mêlée au sang de la victime qui ne tarde pas à en éprouver les terribles effets.

L'intensité des phénomènes consécutifs à la morsure d'un serpent venimeux dépend évidemment de la quantité de venin inoculé, et aussi de la masse de la victime. S il s'agit de l'homme, l'enfant résiste moins que l'adulte, la femme moins que l'homme, l'homme faible moins que l'homme rebuste et vigoureux. Il faut évidemment tenir compte aussi de la qualité elle-même du venin qui doit varier avec l'espèce d'ophidien, et même avec l'état physiologique de l'individu, soumis à l'influence de la nourriture, du climat, de la saison, etc. Mais ces actions sont d'une analyse bien difficile, à cause de leur complexité.

Quoi qu'il en soit, ces accidents sont toujours graves. Ils produisent des altérations profondes dans la partie blessée et dans l'organisme entier (différant en cela du venin des arachnides qui n'amène pas d'altérations organiques et paraît agir exclusivement sur le système nerveux), ci laissenl des traces parfois très durables; ils peuvent d'ailleurs, même chez des sujets vigoureux, amener uni' mort rapide, parfois immédiate. La première Ution à prendre, quand on a été piquo par une vipère, ou tout autre serpent venimeux, c'est de débrider immédiatement la plaie, et d'ea

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extraire autant que possible le venin par une succion vigoureuse, qui ne présente aucun danger pour l'opérateur, alors même que sa muqueuse buccale ne serait pas absolument intacte. Par les cordiaux et l'exercice forcé, on réagit contre la torpeur qui envahit le blessé, et on accélère l'élimination du virus. Il n'est pas inutile aussi de placer une ligature, 6'il est possible, au-dessus du point mordu, ligature que l'on déplace de temps en temps, en s'éloignant de plus en plus de la périphérie: ainsi le venin est absorbé plus lentement ; son élimination est par là môme retardée, mais son action sur l'organisme est moins intense que s'il entrait tout à la fois dans la circulation. Enfin on recommande la cautérisation de la plaie, pour détruire tout le venin qui n'aurait pas encore été absorbé.

On divise très naturellement le sous-ordre des Thanatopides en deux tribus, et chacune d'elles à son tour en deux familles.

La tribu des Protéroglyphes est caractérisée par son aspect colubriforme, sa taille élancée, sa tète recouverte de plaques, ses dents venimeuses en gouttière souvent suivies de dents pleines non venimeuses. Les deux familles qui la composent sont celle des Elapides, appelés aussi Conocerques à cause de leur queue arrondie et semblable à celle des couleuvres; et celle desHydrophides,ou Platycerques, les Serpents de mer, à corps et à queue fortement comprimés et en rame. Ces derniers, qui habitent les mers et plus rarement les lacs des pays chauds, sont peu nombreux en espèces. Parmi les premiers nous citerons le Serpent corail, Elaps corallinits (Linné), de l'Amérique centrale et méridionale, annelé do noir profond et de rouge cramoisi ; et le Serpent à lunettes. Naja tripudians (Linné), des Indes orientales où il ferait, d'après des statistiques anglaises, 10 000 victimes humaines par année. Ses premières côtes, très longues, s'écartent quand il est irrité, dilatent la peau très extensible du cou, qui devient infiniment plus large que sa tête, et donnent à l'animal une allure bizarre qui lui a valu le nom de serpent à coiffe, cobra capello des Portugais, et qu'exploitent les charmeurs de l'Inde. Une espèce voisine, la Naja haje (Linné), se voit également entre les mains des jongleurs d'Egypte et d'Algérie : c'est V Aspic de Cléopâtre.

La tribu des Solénoglyphes a généralement des formes plus ramassées, la tête plus élargie, la queue plus courte. Les mâchoires supérieures, très courtes, ne portent jamais que les dents venimeuses. Rarement la tète montre les neuf grandes plaques polygonales habituelles aux Couleuvres et aux Protéroglyphes, mais elle est plus ou moins entièrement couverte de petites écailles semblables à celles du dos. La pupille est verticale.

Beaucoup d'espèces mettent au monde des petits vivants, propriété qu'elles partagent avec beaucoup de Sauriens, peu importante d'ailleurs bien qu'elle ait valu leur nom à nos vipères fde viviparci) : dans ce cas, l'œuf éclot dans l'oviducte maternel, d'ordinaire au moment de la ponte, et ses enveloppes sont évacuées en même temps que les jeunes. Ces animaux sont dits ovovivipares, pour les distinguer des vrais vivipares qui se développent dans le corps de la mère et se nourrissent directement de sa substance.

Les deux familles des Vipérides et des Crotalides se distinguent l'une de l'autre par l'absence ou la présence de fossettes glandulaires aux lèvres, entre les narines et les yeux.

Cinq espèces de la première famille habitent l'Europe, toutes appartiennent au genre Vipera. Ce sont la V. berus (Linné), de toute l'Europe septentrionale et moyenne et d'Asie, de l'Angleterre au Kamtchatka, française aussi ; le V. Seoa-

nei (Lataste), des montagnes de la Galice en Espagne; la V. a<pis (Linnél, de France et de quelques pays limitrophes ; la V. Latastei (Bosca1), d'Espagne et d'Algérie; la V. ummodgtes (Linné), de l'Europe sud-est.

Parmi les Crotalides, une espèce, le Trigonocephatus halys (Pallas), de Sibérie, a été indiquée en Europe. Citons encore les Bothrops des Antilles, désignés à tort dans ces colonies sous le nom de Trigonocéphales, et le terrible genre Crotalus, les Serpents à sonnette, nombreux en espèces, des deux Amériques. La queue porte à son extrémité i'appareil particulier qui leur a valu leur nom, la sonnette, formée par des anneaux cornés engainés les uns dans les autres. A chaque mue un nouvel anneau, de formation exclusivement épidermique, se détache du corps de l'animal, mais reste accroché à l'extrémité de la queue élargie. La sonnette s'allonge ainsi, mais ne peut servir néanmoins à déterminer le nombre de mues et l'âge du reptile; car les derniers anneaux s'usent, se brisent et se fendent souvent. [Fernand Lataste.]

RÉPUBLIQUE. — Histoire générale, XXXIX-XL. — Etym. : du latin Respublicaou res publica, chose publique. — Ce mot, que nous avons emprunté aux Romains, ne désignait pas chez eux une forme particulière de gouvernement; c'était l'équivalent de notre terme français dEtat, exprimant la société civile constituée en corps de nation. Aussi, même après l'établissement du gouvernement impérial, continua-t-on à appeler l'Etat romain du nom de république. Chez les Grecs, on ne rencontre pas de terme qui corresponde exactement à la retpublica des Romains; l'Etat y est appelé polis, « la cité » (c'est de là que nous avons tiré le mot de politique) ; le gouvernement de la cité est une démocratie, si le pouvoir appartient au peuple tout entier; une oligarchie ou une aristocratie, si le pouvoir n'appartient qu'à quelquesuns, à une classe privilégiée de citoyens ; une tyrannie, si le pouvoir est aux mains d'un seul (le mot grec tyrannos, tyran, ne se prend pas nécessairement en mauvaise part, et signifie simplement souverain, maître). On a pris l'habitude, néanmoins, d'appeler républiques celles des cités grecques dont le gouvernement était soit démocratique, soit aristocratique, par opposition aux monarchies des peuples voisins. Pris dans son acception usuelle, le mot république signifie donc un Etat qui n est pas gouverné par un roi, par un monarque : c'est ainsi qu'on a pu dire, malgré les différences notables qui existaient entre les institutions politiques de ces cités ou de ces peuples, la république de Carthage, la république de Venise, de Florence, de Gènes, les républiques suisses, la république des Sept Provinces unies, etc. La « République de Pologne » fait seule une exception : elle avait un roi ; mais ce roi, ajoutons-le, était électif \V .Pologne, p. 1GÎ4).

Les républiques de nos jours sont toutes des Etats démocratiques; mais chez quelques-unes, la démocratie est directe, c'est-à-dire que le peuple assemblé délibère lui-même sur les lois (par exemple dans deux ou trois petits cantons suisses) ; chez les autres, la démocratie est représentative. D'autre part, il y a des républiques unitaires, comme la France, et des républiques fédérâmes, comme la Suisse et les Etats-Unis.

Les Etats qui sont actuellement constitués selon la forme républicaine sont les suivants:

En Europe: La France, la Confédération suisse, la république d'Andorre et celle de Saint- .Marin.

En Amérique : Les Etats-Unis de l'Amérique du Nord; la Confédération mexicaine; la république de Haïti et la République dominicaine, qui se partagent l'île de Saint-Domingue; les cinq Républiques de l'Amérique centrale : Guatemala, Hondu-

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ras, San-Salvador, Nicaragua, et Costa-Rica; et les républiques espagnolesde l'Amérique du Sud: la Colombie, le Venezuela, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili, le Paraguay, l'Uruguay, et la république Argentine.

En Afrique, la république nègre de Libéria, sur la côte'de Guinée ; et les républiques hollandaises du Transvaal et d'Orange, près du cap de Bonne- Espérance.

REPUBLIQUE FRANÇAISE (Première). — V. dévolution française et Directoire.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE (Deuxième). — Histoire de France, XXXVI. — Durant le cours de l'année 1847, l'opposition libérale avait organisé une série de banquets politiques, dans lesquels des orateurs tels que Lamartine et Ledru-Rollin réclamèrent la réforme électorale, c'est-à-dire une révision de la loi électorale qui abaissât le chiffre du cens et augmentât le nombre des électeurs. Le ministère Guizot refusa toute concession, et, pour en finir avec l'agitation produite par cette question, il crut devoir interdire le banquet annoncé dans le XIIe arrondissement de Paris pour le 22 février 1848. Cet acte imprudent, joint au mécontentement que causaient la politique extérieure du gouvernement de Louis-Philippe et les scandales qu'avait dévoilés la session parlementaire de 1847, provoqua une insurrection du peuple parisien. Devant les insurgés victorieux le 24 février, le roi prit la fuite, l'armée évacua Paris. Quelques hommes acclamés par la foule se réunirent à l'hôtel de ville et se constituèrent cheis de l'Etat avec le titre de Gouvernement provisoire. C'étaient MM. Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine, Ledru-Rollin. Marie, Garnier-Pagès, Crérnieux, Louis Blanc, Marrast, Flocon et Albert. Cette autorité décréta que la République serait la forme du gouvernement de la France, et la France accepta sans résistance les faits accomplis.

Quelques jours après, un décret du gouvernement provisoire établissait le suffrage universel. C'est uniquement par cette grande innovation, renouvelée de 1789 et de 1792, que la révolution de 1X48 est considérable dans l'histoire. Les autres événements qui semblent la composer sont peu de chose en comparaison.

On peut juger aujourd'hui favorablement du suffrage universel, fondement de toutes nos institutions, et convenir cependant que ceux qui l'établirent brusquement firent un acte d'une imprudence sans égale. La manière simple et étroite dont ils raisonnaient la politique explique leur extraordinaire témérité. « Tout homme, disaient-ils, paie à l'Etat l'impôt de l'argent et celui du sang : il a donc le droit indéniable de décider des affaires publiques. » La possibilité que cet homme, par un -vote mal éclairé, se rendît l'usage de son droit nuisible à lui-même, ne se présenta pas à leur esprit ou fut écartée. Ce qu'ils voulaient, d'ailleurs, était juste : ils en conclurent que les suites en seraient nécessairement avantageuses. Idée très fausse, par malheur 1

Il y avait certes quelque chose à faire. Toute révolution constate un besoin public. En 1848, le besoin senti était d'élargir le système de suffrage. On aurait pu se proposer le suffrage universel comme but à atteindre, et faire sur le champ une étape vers ce but : accorder le suffrage à tous pour l'élection des conseils municipaux, tripler ou quadrupler le nombre des électeurs politiques, qui était à peine de 250000. L'exercice du vote, universel pour les affaires communales, momentanément partiel pour le reste, aurait fait l'éducation des masses. Cette marche en avant, mesurée et sagement progressive, a été le fait de l'Angleterre. Partie en 1830 vers les mêmes institutions démocratiques que nous, l'Angleterre a fourni plusieurs relais qui

l'ont fort rapprochée du but ; elle a, dès à présent, atteint une sorte de demi-suffrage universel qui bientôt sera universel tout à fait, sans avoir coûté à ce pays ni révolution, ni démembrement.

Cependant, la première heure du suffrage universel eut quelque chose de radieux comme une aurore. Huit millions d'hommes votèrent le 2a avril (sauf sur un ou deux points) tranquillement, et même avec une sorte d'allégresse. Les votes exprimèrent une acceptation confiante du nouvel ordre de choses. Les élus du peuple, en majorité, voulaient la République, une République modérée. Tel fut l'esprit de l'Assemblée constituante. En la nommant, les masses populaires avaient cédé à un entraînement passager : elles allaient bientôt manifester une tendance contraire, plus conforme à leur état de culture et à leurs instincts naturels. En fait de conceptions politiques, le paysan, l'ouvrier ne pouvaient avoir et n'avaient au fond que cette idée simple : trouver un homme en qui on pût se confier, et lui livrer la conduite de l'Etat. Il faut un assez haut degré de culture pour comprendre ce système de pouvoirs limités et pondérés qu'on appelle le régime parlementaire. En second lieu, les masses n'avaient retenu de la révolution et de l'empire que le souvenir d'un homme éblouissant. Pour toute histoire, elles savaient un nom : Napoléon ; et ce nom ne signifiait pour elles rien de moins que génie extraordinaire, capacité presque surhumaine. Un homme existait qui portait ce nom prestigieux. C'était Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis Bonaparte, frère de Napoléon Ier.

Le prince (il portait ce titre) avait une confiance fanatique dans l'ascendant de son nom. Sous Louis-Philippe, à Strasbourg, à Boulogne, il avait deux fois tenté les troupes, essayé de se. faire porter au trône par un pronunciamiento desoldats. Esprit fort chimérique, Louis- Napoléon s'était trompé d'heure comme de moyen; il avait échoué misérablement et était resté ridicule aux yeux de la classe intelligente. Mais, après la révolution de 1848, le suffrage universel établi, la classe intelligente se trouvait comme noyée dans les masses populaires. Celles-ci ou ignoraient les aventures de Strasbourg et de Boulogne, ou n'en sentaient ni l'absurde, ni l'odieux. L'heure du prétendant cotte fois était venue. Quoiqu'il fût absent de France, et qu'il ne se présentât pas expressément, dès le mois de juin 1848 Louis-Napoléon fut élu dans quatre départements, parmi lesquels la Seine. Il avait suffi que le peuple apprît, par les vieux soldats survivants de l'Empire, ses instituteurs en histoire, l'existence du descendant de Napoléon.

Cependant d'autres causes concouraient avec les instincts populaires pour la future élévation du prince. Le nom de République lui-même effrayait déjà un grand nombre de personnes. Les clubistcs de Paris, certains journaux républicains, les écrivains socialistes, prirent comme à tâche de porter cet effroi à son comble. Ils semblaient persuadés qu'une société d'hommes est une pâte inerte, insensible, qu'on façonne comme on veut. Conséquemment, on voyait se produire tous les matins quelque rêve nouveau et absurde touchant la forme à donner à la propriété, à la famille ou à l'Etat, et cela dans un pays d'esprit timoré où tout le monde est disposé à croire que la parole va immédiatement produiro l'acte. Au reste, il y eut des actes dangereux pour la société; mais ils partirent d'une autre espèce de théoriciens. Le parti républicain renfermait une sorte d'hommes très redoutables pour qui la République et la démocratie, dont ils se prétendaient les chevaliers à outrance, n'étaient absolument respectables qu'à la condition de se laisser gouverner autocratiquement par eux. Intraitables pour

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tout gouvernement autre que leur propre dictature, conspirateurs incorrigibles, sans foi ni toi politiquement parlant, ces hommes tentèrent plusieurs fois d'enlever le gouvernement provisoire ou de l'asservir. Ils essayèrent au 15 mai d'enlever tout à la fois la Commission executive, par laquelle l'Assemblée venait de remplacer le gouvernement provisoire, et l'Assemblée elle-même. Celle-ci, envahie avec succès, fut un instant dissoute, et les insurgés occupèrent l'hôtel de ville. La garde nationale vint peu après les y arrêter. C'était un coup manqué, mais il en resta une impression de défiance quant à la durée des institutions républicaines.

La révolution avait naturellement arrêté le travail ; tous les métiers chômaient dans Paris. L'ouvrier, désœuvré, misérable, fréquentait les clubs, parcourait la ville en corps de métier, assiégeait le gouvernement provisoire de ses députations. Excusable d'ailleurs par son ignorance et par ses souffrances, il prétendait hautement que le gouvernement lui procurât du travail et du pain. C'était la suite de cette croyance assez commune dans toutes les classes de la société française que le gouvernement peut tout, de luimême, pour le bien-être de ses administrés, sans avoir besoin de leur concours éclairé. Il y a des gens qui ont trouvé sublime un mot de l'ouvrier de cette époque : « Nous avons trois mois de misère au service de la République. » Ce qui signifiait : Vous avez trois mois pour trouver le système par lequel vous assurerez désormais à tout ouvrier un travail constant et bien rémunéré, quelle que soit d'ailleurs la conduite de cet ouvrier. Le gouvernement provisoire eut la faiblesse, explicable d'ailleurs par l'état de dépendance où le tenaient les foules qui l'assiégeaient, de promettre qu'il résoudrait ce problème, aussi insoluble que la quadrature du cercle. Il s'engagea par décret à garantir l'existence de l'ouvrier, ou, suivant le langage du temps, il reconnut le « droit au travail ». En attendant d'avoir trouvé l'organisation du travail, pour débarrasser la rue, pour employer et secourir ces foules oisives, il ouvrit des ateliers nationaux. Tout ouvrier sans ouvrage fut admis et embrigadé dans une sorte d'armée dont la solde fut fixée d'abord à 2 francs, puis à 1 fr. 50 par journée de travail, à 1 fr. 50 et à 1 franc par jour sans travail. Au bout de trois mois, l'effectif de cette armée se montait à 117 000 hommes appartenant à 150 métiers différents. Il arrivait des ouvriers de tous les coins de la France. Comment occuper valablement cette énorme main-d'œuvre, si diversifiée ? Comment l'Etat aurait-il pu employer effectivement les horlogers, les bijoutiers ou les peintres enrôlés dans ses ateliers ? Il ne put offrir que quelques travaux d'espèce fort simple, terrassements, arrachages d'arbres, etc. Encore, les ouvriers nationaux s'en acquittèrent-ils fort mal. La plupart du temps, toute besogne manquait. Les ouvriers recevaient alors l'aumône de la paie de chômage, leur conscience s'y habituait, ils perdaient le sens de l'honnêteté. Et avec cela, la ■concurrence des ateliers nationaux empêchait les ateliers privés de se rouvrir. Imaginés comme remède à la grève universelle, ils la perpétuaient. Enfin, ils obéraient le trésor public en un temps de pénurie. A la fin de juin, l'Assemblée décida de les licencier. Elle s'y prit mal, les ouvriers se révoltèrent. Des socialistes, des républicains dictatoriaux, des conspirateurs à la solde des princes, des malfaiteurs, se joignirent à eux. En quelques heures, une insurrection formidable éleva partout ses barricades. Paris se divisa en deux armées qui se choquèrent avec fureur. D'un côté la classe ouvrière, de l'autre la troupe, la garde mobile, la bourgeoisie enrôlée dans la garde

nationale. Quatre jours d'une bataille acharnée, parfois impitoyable, des morts par milliers ; autour de Paris, la France troublée jusque dans ses couches profondes, toutes les gardes nationales, debout, dans l'attente la plus anxieuse, partant pour Paris ou prêtes à partir, telles furent les fameuses journées de juin (du 23 au 2(i). Elles furent suivies de transportions qui enlevèrent à leurs femmes et à leurs enfants quantité de maris et de pères : en résumé, une somme énorme de maux pour des idées vaines ou pour des appétits.

Ces événements mirent en lumière un homme, le général Cavaignac, que la Commission executive avait appelé au ministère de la guerre. Lorsque éclata l'insurrection, i'Assemblée fit de lui le chef du pouvoir exécutif au lieu et place de la Commission executive, discréditée. Cavaignac avait une probité rare, de la fermeté, de la prudence ; s'il fût devenu président de la République, il est probable que cette forme de gouvernement aurait duré. Nos destinées étaient changées et avec elles le cours des événements en Europe. Cavaignac fût devenu président de la République si, en faisant la constitution, l'Assemblée s'était réservé l'élection présidentielle. Mais, repoussant l'amendement Grévy, qui voulait que le président fût l'élu révocable de l'Assemblée, elle décida (7 octobre) qu'il serait nommé par le suffrage universel. Ce vote imprudent fut l'œuvre des monarchistes et des conservateurs; les plus avisés d'entre eux prévirent bien qu'ils élevaient Louis-Napoléon , mais ils préférèrent I homme problématique à l'homme sûr, déjà éprouvé, en haine aveugle des républicains dont Cavaignac s'entourait nécessairement. Les partis, collections d'individus, ont de ces improbités, parce qu'ils sont irresponsables. Le peuple, appelé à élire le président, donna à Louis-Napoléon 5 millions 1/2 de suffrages et à Cavaignac 1 million 1/2 (10 décembre). Le sort de la République était fixé.

Louis-Napoléon, avec ses idées et si l'on veut ses rêves, son nom, les traditions de sa famille, ses ambitions de jeunesse, et, ajoutons, ses besoins et ceux de sa camarilla, ne pouvait pas consentir à quitter le pouvoir à l'expiration de sa présidence : il devait viser à l'empire. Il avait bien des chances de réussir. Toutes les forces, immenses chez nous, du pouvoir exécutif, étaient dans sa main. L'arméo devait lui obéir par discipline et par inclination. L'empire n'était-il pas voué par sa tradition à faire la guerre et à favoriser l'élément militaire? Louis-Napoléon avait, nous l'avons déjà dit, les sympathies aveugles des masses rurales. La fraction considérable de la bourgeoisie que les théories des socialistes et la conduite parfois impolitique du parti républicain avaient tout à fait apeurée, faisait des vœux pour lui: elle souhaitait, pour se rassurer, un maître absolu. Contre lui il avait la majorité des grandes et des moyennes villes, et. ce qui était de plus grave conséquence, l'hostilité de Paris.

En mai 1849, l'Assemblée constituante avait cédé la place à l'Assemblée législative. Celle-ci fut composée en grande majorité d'hommes dévoués à Louis-Philippe ou à Henri Y et hostiles à la République ou au moins aux républicains; pensant trouver en Louis-Napoléon un instrument ducile, cette majorité lui accorda d'abord son appui dans les mesures qu'il prenait contre la démocratie. Elle donna son approbation à l'expédition romaine. Le pape ayant été chassé de Rome par une révolution à la fin de l'année 1848, Louis-Napoléon s'était décidé à envoyer contre la république romaine une armée chargée de restaurer la souveraineté de Pie IX (avril 1849). En vain les républicains français, dirigés par Ledru-Rollin, essayèrent-ils de protester contre cette mesure impolitique (manifestation du Conservatoire des arts et

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métiers, 13 juin 1849) ; les auteurs de la manifestation furent proscrits, et le 3 juillet Rome capitulait devant les canons du général Oudinot.

Préoccupés avant tout de soustraire la société française au péril chimérique dont les républicains leur semblaient la menacer, et ne voyant pas que le véritable danger était celui de la dictature, les monarchistes de l'Assemblée firent des lois contre les clubs, contre la presse. Sous l'inspiration de M. Thiers, devenu le chef du grand parti conservateur, ils combinèrent une loi sur l'instruction primaire (15 mars 1850), moins pour instruire lesenfants que pour leurinculquer le catholicisme. Incrédules d'ailleurs, ou indifférents pour cette religion en elle-même, ils l'apprécièrent uniquement comme antidote au poison du socialisme. Us mutilèrent le suffrage universel par la loi du 31 mai 1850, qui, en imposant comme condition d'électorat treis années de séjour, réduisitde neuf millions à six le nombre des électeurs.

Bientôt, certains faits démontrèrent à tous que le prince président tendait à l'empire. La majorité réactionnaire de l'Assemblée se divisa alors en deux parties presque égales. L'une se composa de ceux qui voulaient détruire la République au profit des d'Orléans ou de Henri V, mais non de Bonaparte; l'autre, de ceux qui voulaient l'empire ou le jugeaient la seule porte praticable pour sortir de la République. La minorité républicaine redoutait également et les amis du président, qui se montraient disposés à appuyer un coup d'Etat, et les monarchistes, qui ne défendaient la légalité que pour la faire servir à leurs desseins de restauration orléaniste ou légitimiste.

La lutte engagée par Louis-Napoléon contre l'Assemblée, devenue dans sa majorité hostile à la politique du président, remplit de ses péripéties la seconde moitié de 1850 et toute l'année 1851. Nous en omettons les détails. Dès juillet 1850, l'Assemblée institua une Commission de permanence pour surveiller les menées du pouvoir exécutif. Les voyages du président en province n'en furent pas moins l'occasion de nombreuses manifestations bonapartistes. En janvier 1851, lors de la révocation du général Changarnier, privé do son commandement parce qu'il avait interdit à la troupe de pousser le cri de Vive l'empereur, M. Thiers put dire : « L'empire est fait. » Cependant Louis-Napoléon n'était pas encore décidé à recourir aux moyens violents, et il voulut essayer d'abord de la voie légale pour se perpétuer au pouvoir. La constitution stipulait que le président, à l'expiration de son mandat, ne pourrait pas être réélu ; Louis-Napoléon proposa à l'Assemblée la révision delà constitution. L'Assemblée rejeta cette proposition (juillet 1851). Le président, décidé alors à tenter un coup d'Etat, voulut se rendre favorable l'opinion populaire : il demanda à l'Assemblée, à l'ouverture de sa nouvelle session (novembre 1851), l'abrogation de la loi du 3 1 mai. L'Assemblée refusa encore ; et comme chacun sentait que le moment critique approchait, une proposition significative, connue sous le nom de proposition des questeurs, fut déposée : elle donnait au président de l'Assemblée le moyen (]<• requérir directement la force armée. Cette proposition fut rejetée, les républicains ayant refusé de lui donner leurs voix parce qu'ils craignaient de faire ainsi le jeu des partis monarchiques. Le 2 décembre, le conflit était dénoué par un coup de force. Dans la nuit du 1er au 2 décembre, Louis-Napoléon fit arrêter les principaux représentants; une proclamation annonça a la Franco que l'Assemblée était dissoute, que le sullra^e universel était rétabli, et que le président demandait au pays de lui donner le poUTOir pour dix ans, avec le droit de faire une constitution. Paris essaya de la résistance (3 et 4 décembre), ainsi que quelques dé-

partements, entre autres la Nièvre et le Var ; mais l'armée, tout acquise au bonapartisme, fit triompher le coup d'Etat. Le 20 décembre, le peuple français, convoqué dans ses comices, approuvait par sept millions de oui l'acte illégal du président de la République, et ouvrait ainsi la porte au rétablissement de l'empire (V. Napoléon III).

En résumé le suffrage universel, en son premier essor, alla droit à l'empire. On aurait pu le prévoir : les masses ne concevaient en fait de gouvernement que le pouvoir absolu d'un homme. Mais en politique, on méconnaît généralement cette vérité simple que l'arbre doit donner son fruit naturel. De même l'empire, avec ses souvenirs, ses traditions, était nécessité à reproduire plus ou moins les aventures militaires du grand Napoléon. Le caractère de Napoléon III, par malheur, n'était pas tel qu'il aurait fallu pour contrarier ce courant. C'était un esprit ù. projets vastes, mal définis, chimérique dans l'appréciation des moyens; un cerveau d'aventurier en un mot. Parmi les hommes politiques qui aidèrent à son élévation, beaucoup le connurent pour tel, mais, soit intérêt, soit faiblesse de raison, ils se plurent à espérer que les conséquences prévues pourraient être évitées. Ils s'étaient trompés. La France, sous Napoléon III, se livra de nouveau au jeu de la guerre. Comme tous les joueurs, elle rencontra, après des jours de gain, sa veine de perte et de malheur.

Et c'est ainsi que, pour avoir établi sans opportunité, sans progression, non pas la République, mais le suffrage universel, la France a été engagée dans une voie aboutissant en droite ligne à un démembrement. Mais une institution comme le suffrage universel a dos effets multiples dans tous les sens, et il a, par exemple, probablement plus fait pour l'éducation des masses que toutes les écoles de France.

L'histoire de la Révolution de 1848 ne conclut donc pas contre le suffrage universel en soi, mais, en montrant à quel point une innovation politique a des effets complexes, vastes, prolongés et parfois terribles, elle conclut contre la précipitation ; elle recommande aux politiques la plus scrupuleuse prudence. [Paul Lacombc.]

Itlîl'UBLUjUE Fit ANC AISE (Troisième).— Histoire de France, XXXVI. — Dans les articles que nous avons consacrés à l'histoire contemporaine de la France — V. entre autres Napoléon III, Modernes (Temps) et Paris, — nous avons, par une réserve facile à comprendre, arrêté le récit des faits à la date du 4 septembre 1870. Mais si le moment n'est pas encore venu d'écrire l'histoire des premières années de la troisième République, il peut être utile de rappeler au moins, à titre d'aide-mémoire, quelques faits et quelques dates.

Au 4 septembre 1870, à la nouvelle do la capitulation de Sedan, le peuple de Paris avait proclamé la République : un gouvernement provisoire, prenant le titre de gouvernement de la Défense nationale, s'était installé à l'Hôtel-de-Ville sous la présidence du général Trochu. Ce gouvernement remit ses pouvoirs le 13 février 1871 à l'Assemblée nationale élue le 8 février et réunie à Bordeaux. L'Assemblée nomma M. Thiers chef du pouvoir exécutif (17 février). Le 24 mai 1873, à la suite d'un vote hostile de la majorité de l'Assemblée, M. Thiers dut donner sa démission, et fut remplacé par le maréchal Mac-Mahon. Après de longs débats qui montrèrent l'impossibilité de rétablir une monarchie, l'Assemblée vota, le 25 février ls75, à une voix do majorité, la loi constitutionnelle sur l'organisation des pouvoirs publics, loi qui confère le pouvoir législatif à un Sénat et à une Chambre des députés, et le pouvoir exécutif h un président de la république qui choisit ses ministres. Le pouvoir exécutif resta entre les mains du

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