‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 34 sur 534 · LANGUE MATERNELLE · texte numérisé non relu

LANGUE MATERNELLE

sion dans un proverbe comme : Qui terre a, guerre a, ou dans : // faut bien faire, et laisser dire. Un moyen de faire aimer en même temps que de faire apprendre la langue maternelle, ce sont les chansons, qui doivent avoir une place importante à l'école, à condition que les paroles soient bien choisies et méritent d'être retenues. Le jour où les élèves de toutes les régions de la France emporteront de l'école un certain nombre de chants partant d'une inspiration pure et élevée, un lien de plus aura été créé entre Français et la langue maternelle aura accru son empire sur les cœurs.

Pour faire sentir la propriété des termes, un bon exercice est de choisir une idée et de montrer de combien de manières la langue parvient à la rendre. Je suppose qu'il s'agisse eu verbe prendre et de ses différentes nuances : « Le soldat saisit son arme ; l'enfant cueille une fleur ; les gendarmes appréhendent un voleur ; le chat attrape la souris ; l'armée enlève la position ; l'écolier comprend le problème. » On fera percevoir ainsi la métaphore qui assimile notre intelligence à des mains qui s'emparent d'un objet. La langue anime tout : « Une auberge bo/yne; une affaire louche; sourd comme un pot. » Les images de notre langue se rattachent à unpassé qu'il faut tâcher défaire revivre. Tantôt elles nous viennent d'un jeu, par exemple du jeu de paume : «Il a pris la bail eau bond. Je vais lui renvoyer la balle. Il s'est laissé empaumer. » Tantôt c'estàquelque profession qu'elles sont empruntées, comme celle du meunier, ou de l'aubergiste, ou du marchand, ou encore à la vie militaire ou à la marine. Pour ne parler que de cette dernière, voyez combien elle fournit de termes : «Allons l'accoster 1 11 ne veut pas démarrer d'ici. Aborde-le! Mettons le grappin sur lui ! Donnons-lui la chasse ! » Des expiassions d'un usage courant, telles que échouer ou arriver, n'ont pas d'autre origine. Les écrivains comme La Fontaine et Saint-Simon abondent en expressions pittoresques, parce qu'ils savent ia langue de beaucoup de corps d'état et de la plupart des situations sociales.

L'étude de la formation des mots et leur classement en groupes et en familles a fait des progrès, grâce à de bons livres qui sont aujourd'hui entre les mains de tous nos maîtres. Ici surtout il importe de choisir ses exemples : autant que possible des verbes, et des verbes ayant pris naissance en français. Tel est le verbe monter, qui vient du substantif mont, l'idée du mouvement ascensionnel en général ayant été exprimée par un verbe qui voulait dire d'abord escalader une montagne. Voyez la hardiesse d'une langue qui dit : mont>r a cheval, le prix du blé a moule, le vin monte dans la bouteille. Ce verbe a donné les composés : surmonter (avec son dérivé insurmontable), remonter un cavalier de remonte), démonter (cette interruption a démonté l'orateur). On dit aussi : la montée d'une colline ; le montant d'une échelle, ou encore d'une note à payer ; le montage d une mnehine, d'une filature ; la monture d un cavalier, ou encore cell; d'un thermomètre, d'un violon, d'un pistolet, d'un éventail, d'un bijou. Quand on dit qu'un directeur de théâtre monte une pièce, on compare le drame à un mécanisme dont les acteurs et les décors farment les ressorts et les rouages. Monter la tête à quelqu'un, c'est lui disposer la tête de telle façon qu'elle soit prête à un certain acte, ordinairement quelque sottise. .Nous retournons maintenant au primitif mon? pour l'entourer de ses dérivés montueux et montagne (qui a donné montagnard et montagneux). Enfin, en latin mons avait déjà donné promontoire. Les verbes passer, tourner, d'autres encore, pourraient donner lieu à des classifications analogues. Un tel exercice, fait, de temps à autre, montre à l'élève quels sont les moyens de formation dont

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dispose notre langue et le parti intelligent qu'elle en a su tirer. Le maître pourra écrire exprès et dicter quelque narration renfermant nombre de mots de même famille, et que l'élève rapportera soulignés.

On sait la difficulté qui se rencontre ici : à côté des mots d'origine populaire, il y a des mots d'extraction savante, tirés du latin par les érudits. Tandis que les mots populaires sont toujours bien formés, ceux d'origine savante laissent parfois à dire, car ils ne sont guère autre chose que le mot latin qu'on a fait entrer tout vif en français. Ainsi éteindre et éteignoir sont d'origine populaire ; mais inextinguible et extinction sont de provenance savante. C'est au tact de l'instituteur qu'il appartient d'examiner dans chaque cas s'i) est possible de faire sentir la parenté aux élèves. Pour le verbe muer, par exemple, on pourra montrer le sens primitif, qui est « changer », par le rapprochement des composés commuer et remuer, et dès lors il sera possible de mentionner les mots savants tels que permutation et commutation. Mais il serait difficile, à l'école, défaire sentir lapareDté de strict et et/ oit, de direct et adresse. Entre deux mots d'origine populaire, souvent la parenté remonte aux temps de la langue latine ; il vaut mieux alors n'en point parler. Comment faire comprendre à des écoliers le lien qui rattache le verbe pondre aux substantifs dépôt et compote .'D'autres fois, on peut bien composer des groupes, comme quand sous le verbe écrire on réunit les mots savants conscriptvm et proscription ; mais le sens qu'ont ces derniers termes n'est éclairé que par l'histoire de la langue latine et des institutions romaines. Il faut donc un certain choix dans cette étude si intéressante.

Pour les élèves voisins de nos frontières du midi, l'italien ou l'espagnol aideront à éclairer le français ; ils seront comme des plantes exotiques qui appellent l'attention sur les productions de notre sol. Pour tous ceux qui, à côté du français, possèdent un patois, le patois donnera pareillement matière à de nombreux et instructifs rapproments. Les expressions anciennes et bien formées y abondent. A Jersey, non loin de Saint-Hélier, sur un poteau placé à l'entrée d'un champ, on peut encore lire aujourd'hui ces mots : «Il est défendu de trépasser dans ce champ. » Nous avons ici l'ancien mot trépasser, en italien trapassar, employé comme dans le livre des Bois : a Et la charogne Jesabel girra cume feins (comme du fumier) el champ de Israël, si que li trespassant dirrunt : Est-ço la noble dame Jesabel ? » Ce mot, qui marque le passage à travers, n'est plus usité en français littéraire que dans le sens unique du grand passage. Le même préfixe se trouve dans tressaillir, tressauter, et notre adverbe très, qui voulait dire : « de part en part, tout à fait », n'a pas d'autre origine. Que d'expressions pittoresques les patois ne contiennent-ils pas ! Dans le Berry, une toile d'araignée s'appelle une arantèle; nous avons ici l'ancien mot à'aragne, encore employé par La Fontaine, figurant comme premier terme d'un composé. A des enfants on dit: «Allez vous éraguer dans le jardin ! » C'est le même verbe qui est contenu dans vagabond et extravagant. Les petits Parisiens n'ont pas de patois à leur usage ; mais l'instituteur fera bien de leur citer de temps à autre quelques mots de ce genre, pour leur donner une idée plus juste de ces anciens dialectes : ils ne sont pas la corruption ou la caricature du français ; ce sont des idiomes non moins anciens, non moins respectables que le français, mais qui, pour n'avoir pas été la langue de la capitale, ont été abandonnés à eux-mêmes et privés de culture littéraire. Que nos enfants accueillent toujours avec affection et curiosité ces frères déshérités du français ! Une fois qu'ils auront l'habitude d'observée

-«s mots, ils feront attention aux idées et aux usages.

C'est ainsi que tous les moyens concourront a enrichir le vocabulaire de l'élève. On a remarqué que nos écoles jettent tous les ans dans la société une quantité de jeunes gens qui savent lire, mais qui ne lisent point. Les plus belles œuvres de notre littérature sont non avenues pour eux; tout au plus les journaux avec leurs produits frelatés, faits divers, procès criminels, feuilletons, parviennent-ils à captiver un instant leur attention. Si les élèves de nos écoles ne lisent pas assez, c'est que beaucoup de mots qu'ils rencontrent dans les livres n'ont pas pour leur esprit un sens précis et clair. Ils ferment bientôt des volumes dont la pensée se dérobe pour eux. Le temps passé à expliquer les mots ouvrira l'esprit aux idées et aux chose*. Par les mots l'homme entre en possession de l'héritage intellectuel de ses ancêtres. Quelles longues et précieuses conquêtes de l'humanité ne représentent pas les noms de vertu, liberté, ju<tice, hotiTUUi; charité, <iro<t "evoir, patrie! Mais pour les posséder, il ne suffit pas do les recevoir; on ne les tient vraiment que quand on a refait le travail qui les a créés. Il faut repenser ces mots, il faut savoir ce qu'ils ont coûté d'efforts et de luttes parfois sanglantes; autrement on ressemblerait a l'homme qui apporte une dépCchc, mais qui en ignore le contenu. Voltaire pendant soixante ans pen~e, écrit, agit, combat, et cette longue suite d'efforts vient se résumer dans le mot de toléran <-, qui prend place dans notre vocabulaire. Celui de bienfaisance, si familier à nos oreilles, est seulement entré dans la langue au siècle dernier: il est dû à l'abbé de S;iint-Pierre. Montrons aux enfants ce que valent ces diamants du langage.

Une fois que l'élève aura pris l'habitude de chercher ce qui est derrière les mots, ce sera pour son esprit un besoin et une règle. 11 voudra vérifier ce qu'on lui propose II n'est pas surprenant que l'enseignement de la langue, pris dans toute son étendue et dans son vrai sens, se confonde avec l'éducation générale, puisque le langage est le principal instrument de communication entre les hommes, et puisque au moyen de la parole les générations sont solidaires les unes des autres. C'est ainsi que l'enseignement de la langue maternelle forme à la fois le commencement et le centre des éludes, et que le maître qui le donne dans toute son étendue en fait pour ses élèves le principal instrument de progrès. [Michel Bréal.]

LATINE langue et littératlhe i. — Littératures étrangères, VII -IX. — Le latin est une des deux langues classiques. Il a ces-é d'être une langue vivante vers le vme siècle de notre ère. Il a exercé une très grande influence sur le développement de la civilisation moderne, d'abord comm langue d'un des plus grands empires du monde, puis par la richesse de la littérature dont il a été l'organe, ensuite parce qu'il est resté la langue officielle de l'église catholique, et longtemps aussi la langue en quelque sorte internationale des érudits, des savants et îles diplomates de toute l'Europe occidentale enfin parce que c'est du latin que sont sorties les langues romanes *, italien, espagnol, portugais provençal, français et roumain. N'oublions pas non plus la place importante qu'a tenue et que tient l'étude de cette langue dans ce quon est convenu d'appeler une éducation libérale.

D'api es les données de la philologie moderne, le latin, ainsi appelé parce qu'il fut la langue îles peuples du Latiiim (Italie centrale), est une des deux branches de l'ancienne langue italique qui avec le grec, l'allemand, le sanscrit, etc., s est formée d'un ancien idiome asiatique qui fut la langue des Aryas primitifs. La langue latine n'est donc pas issue de la langue grecque-, c'est seulement une langue sœur de celle dos Hellènes.

On a remarqué justement que le latin est avant tout, la langue de la tribune, la langue oratoire. Il se prête mal à la poésie, car il est peu métaphorique ; il ne se met pas non plus facilement au service de la philosophie, car il est trop pauvre en expressions abstraites. On y rencontre peu de ces mots composés qui abondent en grec et qui trahissent dans l'esprit d'un peuple des instincts d'analyse et des habitudes de finesse et de réflexion.

Tous les alphabets italiques sont d'origine grecque : on sait que les alphabets grecs ne sont euxmêmes que des réductions de l'alphabet phénicien. Qui introduisit l'alphabet grec en Italie? Evandre et les Arcadiens selon Uenys d'Halicarnasse, Tite- Live et Tacite, les Pélasges selon Pline.

Cicéron comptait 21 lettres dans l'alphabet latin en y comprenant le G. qui n'est autre chose que le C modifié ; deux des voyelles, I et U, servaient à la fois de voyelles et de consonnes J et V).

La prononciation du latin qui a cours en France n'est pas la même que celle qu'on a adoptée en> Allemagne et en Italie, où l'on s'est probablement moins écarté de la prononciation ancienne. Par exemple, le son u n'a jamais existé en latin ; on devrait prononcer ou : Dominus devrait se prononcer Dominons. C et G n'ont pas non plus, dans la prononciation suivie en France, la même valeur qu'en Allemagne et en Italie II serait à souhaiter que la prononciation italienne, qui marque l'accent tonique et qui doit être évidemment la moins défectueuse, fût enseignée dans l'Université, sauf peut-être quelques légères modifications de détail. Cette pratique aurait, entre auires avantages, celui d'encourager et de faciliter l'étude de l'italien.

En latin, les noms, pronoms, adjectifs et verbessont variables. Les flexions se font surtout par des changements dans la terminaison. Il y a troisgenres, mais seulement deux nombres; cinq casdans la déclinaison des noms, adjectifs et pronoms, et deux voix dans les verbes, la voix active et la voix passive : mais certains verbes, n'ayant que la forme du passif avec le sens de l'actif, sont appelés déporte' ts.

On peut diviser l'histoire de la littérature latine en quatre périodes principales :

i° Période primitive, avant l'influence grecque.

2° Période de formation, depuis Livius Andronicus jusqu'au temps de Sylla.

3° Époque de perfection (fin de la république et siècle d'Auguste).

4° Période de décadence, depuis Auguste jusqu'à la fin de l'empire romain.

Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur lesdestinées du peuple romain, on reconnaîtra d'abord que le goût des lettres comme des arts ne lui est venu qu'assez tard. Parmi les genres littéraires, l'éloquence est le seul véritablement indigène; les autres champs de connaissances furent longtemps négligés, et ce n'est que ver- le vie siècle après la fondation de Rome que les Romains furent amenés par des relations plus étroites avec les Cp'cs à imiter sous toutes ses formes la littérature do ces derniers. En manque d'originalité, ni début, et plus tard une constante prédominance du genre oratoire même dans la poésie, la philosophie et l'histoire; enfin, le culte du bon sens, le souci du décorum, avec une certaine tendance à la malice et, à la raillerie., tels sont les principaux caractères généraux de la littérature latine»

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