I. — PÉRIODE PRIMITIVE
La pauvreté de la littérature romaine pendant la période primitive, c'est-à-dire pendant les cinq premiers siècles, s'explique en partie par cette longue suite de. guerres au prix desqui lies Rome dut acheter laborieusement la conquête de l'Italie.
Les fragments les plus anciens de littérature
latine qui nous soient parvenus sont do trois sortes : 1° des textes de lois; 2" des inscriptions ; 3' des poésies.
1° Textes de lois. — Il ne reste que quelques débris peu importants des Lois royal' s, que l'on suppose avoir été rédigées par un certain Papirius; les lois de Numa, qui auraient été brûlées par ordre du Sénat comme hérétiques, n'ont peutêtre jamais existé. On possède au contraire de précieux fragments de la loi des Douze Tables rédigée parles Décemvirs, et qui aurait été affichée au Forum. Ces tables, détruites par les Gaulois lors de leur entrée à Rome, furent recomposées dans la suite et restèrent longtemps le fondement du droit romain. Cicéron dit qu'on les faisait apprendre aux enfants par cœur comme une formule obligatoire. M. Mommsen y trouve déjà 1 influence des idées grecques et quelques progrès d'humanité, quoiqu'elles soient très dures ettrèsrigidesencorc, et empreintes çà et là d'une superstition grossière Ce progrès relatif se voit surtout dans ce qui touche aux règlements de la vie civile et dans les clauses qui concernent le mariage, le droit de tester, la limitation des droits du père de famille, le droit d'appel en cas de condamnation à mort, etc. • Le débiteur insolvable y est surtout maltraité; il est à la merci de son créancier, qui peut le garder en prison chargé de chaînes dont le poids est déterminé, et, après cinquante jours de sursis, le tuer ou le vendre au delà du Tibre ; cette loi | ermot aussi de tuer les enfants difformes, punit de mort une insulte aux magistrats , le vol nocturne, etc.
2" Inscriptions. — Ce qui distingue les inscriptions romaines des inscriptions grecques et ce qui fait qu'elles sont beaucoup moins instructives pour l'historien, c'est qu'elles sont plus concises ; les Grecs, grands parleurs de tout temps, avaient même certaines tendances à bavarder sur la pierre. Le génie romain, au contraire, a gardé longtemps le laconisme le plus sévère dans les inscriptions ; ce n'est que vers l'époque de la décadence des lettres latines que les inscriptions sont devenues verbeuses et prolixes.
Les recueils modernes les plus importants d'inscriptions latines 'ceux d'Orelli et de Mommsen) renferment principalement la chanson des Frères Arvales, l'inscription du tombeau des Scipions quatre épitaphes), l'inscription de la colonne Duilienne, document précieux pour l'historien, ma s où il n'y a guère autre chose à glaner pour les lettres que des noms efdes dates.
S" l'oésie primitive. — Les Romains n'ont eu ni la versatilité, ni l'imagination, ni l'esprit ouvert des diecs. Leurs qualités dominantes étaient un jugement sain , beaucoup de bon sens, en même temps qu'une grande force et une grande persévérance de volonté Ces qualités ne soni pas particulièrement favorables au développement du ^roût poétique Aussi longtemps donc qu'ils restèrent eux-mêmes à l'abri de toute influence étrangère, il n'y a pas à chercher chez eux les traces d'une véritable poésie, ni autre chose qu'une muse utilitaire et pratique au service de la religion et des nécessités de la vie quotidienne. La poésie n'était, tolérée que pour l'usage du cuit». Caton, cité par Aulu-Gelle, dit à l'éloge de la vieille Rome que l'art des poètes n'y était pas en honneur. Parmi les plus vieux fragments poétiques, c'est-.'idire les fragment-* de prose rhythmée, il faut citer d'abord les prédictions et les oracles; les anciens Romains croyaient à des dieux et surtout à des déesses placés dans les bois, près des sources d'eau minérale, dans les grottes, et auxquelles ils prêtaient la connaissance de l'avenir; des formules attribuées à ces pmphétesses. à ces sybilïes, telles que Fauna, Egéria, etc., il ne reste que des souvenirs légendaires; Horace parle cependant de
recueils de ces premiers vers en rhythme grossier.
On peut ranger dans la même classe les chants dits des prêtres Saliens (sauteurs) , chargés de conserver le fameux bouclier sacré tombé du ciel au temps de Numa, sorte de palladium qui devait assurer l'éternité de Rome. Ils célébraient des fêtes annuelles pendant tout le mois de mars; ils exécutaient alors autour des autels une dan^e guerrière, comparée par Sénèque au trépignement du foulon, et chantaient des espèces de litanies en frappant sur leurs boucliers ; il ne reste rien de ces fameux chants dont Quintilien dit que les Saliens de son temps ne comprenaient plus eux-mêmes le sens original.
Une autre corporation de prêtres, les Frères Arvales, c'est-à-dire rustiques, dont la légende faisait remonter l'origine jusqu'au temps de Romutus et qui étaient voués au culte de la déesse Dia, très semblable à celui de Cérès, chantait aussi un rituel rhythmé accompagné de mouvements de danse, dont un fragment, déterré à Rome en 177.S, révèle une forme de langue encore très primitive.
On peut encore citer, parmi les monuments informes de cette poésie primitive, les fragments de complaintes funèbres ou néuies, répétées avec accompagnement de flûte et qui renfermaient des maximes morales avec l'éloge du défunt; plus tard, ces nénies furent récitées devant la maison mortuaire et près du bûcher par des pleureuses à gages.
On aura épuisé la liste de ces poésies primitives, si on y ajoute les chants de triomphe, répétés par l'armée victorieuse en rentrant à Rome et en suivant le char de son général. En somme, tout ce que nous venons de voir ne tient encore à la poésie que d'assez loin.
Y a-t-il eu chez les Romains comme presque chez tous les peuples quelques éclosions spontanées de poésie épique ? Un grand érudit allemand, M. Niebuhr, le croit, et il suppose que toutes les légendes relatives à la fondation et aux premières années de Rome, l'histoire de lîomulus et de Rémus, leur naissance, leur allaitement par une louve, puis l'enlèvement des Sabines, le combat des Horaces, auraient eu leur origine dans une grande épopée primitive, sorte d'Iliade rom ine qui aurait été composée après l'invasion .des Gaulois; mais il semble que ce n'est là qu'une ingénieuse et brillante hypothèse sans fondements dans la réalité, car si toutes ces légendes romaines avaient été des créations du génie poétique, et étaient de enues populaires à force d'être chantées et répétées dans les festins, comme le prétend Niebuhr, il est évident que les poètes auraient été dans la vieille Rome, comme d us la Grèce antique, entourés d'une certaine auréole de popularité. Et au contraire, nous avons déjà dit le peu de cas que les Romains faisaient d'eux.
De toutes les espèces différentes de poésies, la poése dramatique semble avoir été le pius en conformité avec le caractère du peuple romain. Comme les Italiens actuels, dit Teuffel, les anciens Romains possédaient un œil éveillé pour remarquer l^s particularités et les apparences extérieures Us avaient le talent et le goût de l'observation minutieuse, et une grande facilité à imiter les travers d'autrui et à trouver de vives reparties. De là ces improvisations, ces chansons, ces dialogues enjoués et satiriques qu'on trouve de bonne heure dans la littérature latine. Les plus anciennes de ces chansons plaçantes sont les chants / ' scenn ns, appelés ainsi de la ville de Fes^ennium en Etruiie. Us se chantaient dans des l'êtes rustiques célébrées à l'occasion des moissons d'abord, puis des cérémonies nuptiales, dans lesquelles on se renvoyait A- grossières pla -literies qui faisaient les délices de la populace.
Ces chants fescennins ont été probablement le berceau de la comédie latine. D'autres représentations champêtres, qu'on appelait les Satires (mélanges), pots-pourris confus de récits comiques, de tours de force grotesques et de danses au son de la flûte, étaient encore en honneur en l'an 36 i avant Jésus-Christ, quand on éleva un théâtre de hois dans le nrque à Rome ; et même lorsque les drames réguliers à la mode grecque s'importèrent à Rome, ces représentations de saltimbanques et ces farces grossières des clowns étrusques restèrent encore sur la scène, comme des espèces d'intermèdes plus en harmonie avec les goûts grossiers de la majorité des spectateurs. Les Mimes, qui fleurirent aussi de très bonne heure à Rome, ne se distinguent pas très bien de cette première forme scénique. Ce devait être, d'après les auteurs anciens, une espèce de représentation bouffonne de la vie ordinaire, mélange bizarre de plaisanteries licencieuses et de sentences d'une sagesse pratique, tout à fait accommodé au tempérament plébéien. La satire des grands personnages contemporains n'en était pas exclue. Le costume des Mimes était une sorte d'habit d'arlequin. Les acteurs qui représentaient ces pièces étaient toujours des personnages de condition basse, objets des mépris de tous. Ce théâtre bouffon était tellement dans les mœurs et le génie des Romains, qu'il a traversé les siècles et survécu dans la Commedia delV Arte en Italie.
Outre les Mimes, le théâtre populaire primitif comprenait encore un autre genre de pièces, les Atellanes (d'Atella, petite ville de Campanie). Les jeunes patriciens de Rome jouaient eux-mêmes masqués dans ces pièces. L'intrigue générale, fort simple apparemment, était arrangée à l'avance ; mais les détails étaient laissés à l'improvisation d'acteurs qui n'épargnaient pas les jeux de mots grossiers et les gesticulations équivoques.