‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 341 sur 534 · ROUMANIE · texte numérisé non relu

ROUMANIE

ROUSSEAU

n'y eut point d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du pays suffit pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains, a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les envahissements do la Russie. — Encore au x\nc siècle, la langue roumaine était tenue pour un patois, et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots serbes, qui s'y trouvaient dans la proportion d'un dixième environ, et des termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination des Osmanlis. Ils se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les caractères français. .. 11 reste dans la langue roumaine un fonds de deux cents mots environ qui ne se retrouvent dans aucune langue connue et qu'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation romaine. » (Elisée Reclus.)

La religion des Roumains est, comme celle des populations slaves qui les environnent, la religion grecque.

Ou évalue à 9 millions environ le chiffre total de la population de race roumaine ; mais une moitié seulement de cette population habite les anciennes Principautés danubiennes, aujourd'hui constituées en royaume indépendant de Roumanie ; les autres Roumains sont sujets de îa Russie, de l'Autriche-Hongrie, de la Serbie ou de la Turquie.

La Valachie ou pays des Velchcs (c'est-à-dire des Latins) forma, à partir du milieu du xine siè-le, un Ktat à part, qui tantôt fut uni à la Moldavie ou vassal de la Hongrie, tantôt, vécut d'une existence indépendante. En 14G2, Mahomet II lit de la Valachie une province de son empire, mais en lui laissant ses princes particuliers, qui portaient le titre de hospod'irs ou de vahedes. Ces princes, depuis le xvne siècle, furent choisis parmi les Grecs de Constantinople. En 18'Ji), le traité d'Andrinople plaça la Valachie sous le protectorat de la Russie. Après la guerre de Crimée, le traité de Paris ',1856) remplaça ce protectorat par celui des grandes puissances, et, en 1859, la Valachie s'unit .avec la Moldavie par l'élection d'Alexandre Couza comme hospodar des deux principautés.

La Moldavie ou pays de la Moldau < u: pour premier prince un chef nommé Rogdan, qui y régna au xmc ou au xive siècle. Les descendants de Bogdan se soumirent aux Turcs au xvic siècle; à partir de ce moment, ce fut le sulu.n qui nomma ie vaïvode ou hospodar; et ce dignitaire fut pris, comme pour la Valachie, parmi les Grecs phanariotes. Aux traités d'Andrinople et de Paris, la Moldavie suivit le sort de la Valachie, à laquelle elle s'unit administrativement en 18o!h

En 1806, le prince Couza dut abdiquer à la suite d'une révolution. Il fut remplacé par le prince Charles de llohenzollern. dont l'élection par le suffrage populaire fut ensuite ratifiée par le sultan. Les deux principautés ne formèrent plus qu'un seul Ktat sous le nom de Roumune, avec Bucharcst (Bucuresci) pour capitale. Cependant la Roumanie restait encore rattachée à la Turquie par des liens de vassalité : ces liens furent rompus après la guerre russo-turque de 1877, à laquelle la Roumanie prit part comme alliée de la Russie. Mais, en acquérant sa complète indépendance, elle dut céder à la Russie la Bessarabie, que le traité de 1856 avait réunie à la Moldavie.

En mars 1881, un vote des Chambres roumaines a érigé la Roumanie en royaume.

Pour la géographie, V. Turquie.

BOU8SEAU (Jean-Jacques). — Littérature française, XX. — J.-J. Rousseau est né à Cenève le L'8 juin 1712 : il est mort à Ermenonville, près Paris, le :i juillet 1778. Sa famille était d'origine française : elle descendait d'un libraire que les persécutions religieuses avaient chassé de France au x\i* siècle. Sa vie s'est écoulée en partie à Paris ou aux environs de Paris. Et, bien qu'il ait toujours gardé au fond du coeur une vive affection pour ses compatriotes genevois, la France peut le revendiquer tout entier. C'est pour elle qu'il a écrit dans un langage admirable les livres qui immortalisent son nom. Son influence s'est sans doute éten due par delà la frontière sur la littérature des peuples voisins : mais on ne saurait méconnaître qu'il a laissé des traces profondes de son génie, soit comme homme politique dans les discours et dans les actes de la Révolution française, soit comme écrivain dans les œuvres littéraires de la dernière partie du xvine siècle, et de quelques-uns de nos contemporains.

L'histoire des lettres françaises n'offre rien de plus extraordinaire que la vie de Jean-Jacques Rousseau. Tout est étrange dans la destinée de ce malheureux grand homme. Rousseau a commis de grandes fautes, surtout dans sa jeunesse. Et il les a aggravées encore en les racontant, non sans quelque complaisance, dans une œuvre de sa vieillesse, les Confessions. Sans vouloir l'excuser, il est cependant équitable de remarquer quelle part ont eue dans ses défaillances morales les circonstances et les accidents de sa vie et surtout le caractère de sa première éducation. Il perdit sa mère en naissant. Quant à son père, bourgeois romanesque, artisan cosmopolite, il ne s'est occupé de lui que pour enflammer son imagination d'enfant par la lecture de quelques mauvais romans. Puis il l'abandonna, emprisonnant dans la boutique d'un graveur ce fougueux adolescent dont il avait prématurément éveillé les sens et les passions. Lorsque Rousseau, lasde l'apprentissage d'un métier détesté, quitta Genève pour retrouver son indépendance et courir librement les aventures, il faut sans doute le rendre responsable de ce coup de tête qui fut le point de départ de ses premiers malheurs. Mais voyez comme tout concourt pour perdre ce noble esprit. Il est accueilli par un prêtre fanatique qui, au lieu de le rendre a sa famille, l'encourage dans sa faute. L'imprudent curé de Pontverre ne se préoccupe que d'arracher l'âme du fugitif à l'hérésie genevoise, et avec de bonnes intentions il lui rend le plus mauvais service qu'un homme ait jamais reçu de son semblable, en l'adressant à madame de Warens.

Madame de Warens, plus encore que Thérèse Levasseur,aété le mauvais génie de Rousseau. Elle ne sut lui donner que de mauvais exemples, et contribua à développer dans son âme ce sensualisme instinctif dont trop d'actions de sa vie devaient témoigner.

L'isolement avait jeté Rousseau dans les bras de madame de Warens : son humeur inquiète le poussa bientôt à reprendre à travers le monde sa vie d'aventures. Pendant près de quarante ans. jusqu'en 1749, l'existence de Rousseau n'a été qu'une série d'incideDts pitoyables ou comiques, qui rappellent la destinée imaginaire des héros de Beaumarchais et de Lesage. Tour à tour ouvrier, laquais, charlatan, précepteur, il courait à dix-huit ans les boutiques de Turin pour y trouver de l'ouvrage et logeait dans un grenier pour un sou par nuit; plus tard il se faisait le valet d'un escroc et mendiait avec lui de porte en porte des offrandes pour le rétablissement du Saint-Sépulcre ; ailleurs il n'avait pas d'autres ressources que d'enseigner la musiciue qu'il ne savait pas encore ; souvent il était réduit à se faire recueillir par

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des étrangers charitables. A Paris il se plaignait que le pain fût trop cher.

Ce qui est digne d'être noté à l'honneur de Rousseau, c'est que, à travers toutes les misères et toutes les humiliations de sa vie, il n'a jamais renoncé à son optimisme philosophique, à sa foi dans la Providence. Il n'a jamais laissé échapper une plainte amèrc, comme Job, ou un éclat de rire, comme Voltaire. Il est vrai quJil prit sa revanche avec la société. Toute sa mauvaise humeur retomba sur ses semblables, et madame d'Épinay pouvait le nommer justement le « roi des ours ».

Dès sa jeunesse Rousseau était possédé de ce besoin de changement qu'il appelait lui-même sa « manie ambulante ». Que de fois dans le cours de sa vie agitée, en Suisse, ou en Savoie, il rencontra l'occasion d'un paisible et durable établissement ! Mais il ne savait pas se fixer, et, au moment où il semblait s'être fait une situation définitive, il s'esquivait tout à coup : il avait comme l'instinct et le besoin de l'évasion.

Pendant ces folles années d'adolescence, tandis que Fiousseau s'agitait, plus qu'il n'agissait, rien n'annonçait encore ce qu'il deviendrait un jour. Le style de ses lettres éiait incolore, lourd, embarrassé. Une seule fois, dans une lettre célèbre à mademoiselle Serres, le talent parait se révéler, mais c'était l'éloquence facile de l'amour. Dans la conversation il était froid et lourd, à moins qu'il n'en vînt à déclamer en s'échauffant. Lorsque madame d^ Warens, à bout d'expédients, le mit au séminaire, on se hâta de le lui rendre, comme incapable.

Une qualité cependant se manifestait déjà tout entière dans Rousseau. Sa sensibilité était extrême. L'enfant qui, maltraité injustement, éprouvait une de ces rages violentes qu'il a si bien décrites dans les Confessions, et se tordait toute une nuit sur son lit en criant Carnifex! carnifex! n'était pas à coup sûr un enfant ordinaire. « Je n'avais aucune idée des chose*, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. » Une représentation même médiocre d'AIzire le mettait hors de lui, et il renonçait à voir jouer des tragédies de peur de tomber malade.

C'est cette âme faite surtout de sensibilité et d'imagination que ces Confessions nous font connaître, ces Confessions que Rousseau a écrites avec le talent exercé de sa maturité, mais qui sont pleines des sentiments brûlants de ses premières années. L'amour, il le ressentit de bonne heure, parfois avec une timidité enfantine, plus souvent avec un emportement fiévreux. Mais on préfère ne pas parler des amours de Jean-Jacques.

11 vaut mieux considérer le sentiment naissant de Rousseau pour la nature : sentiment que d'autres causes développèrent plus tard, mais qui date de ses plus jeunes ans. Xé au pied des Alpes, sur les bords d'un lac enchanteur, ses premiers regards s'étaient portés sur quelques-uns des plus beaux paysages de l'univers. De là une passion qui ne s'éteignit jamais. Les meilleurs plaisirs de sa Tie furent les longues courtes à pied, les promenades solitaires. Qui ne se rappelle le tableau délicieux qu'il a laissé de son séjour aux Charmettes, le chemin à mi-cô'.e, avec la haie en fleurs par où il passait chaque matin !

D'autres sentiments généreux et purs germaient dans sa jeune âme. L'étude de Piutarque lui avait inspiré le goût des vertus républicaines et l'enthousiasme de la liberté. Le mensonge lui causait une véritable horreur. Il avait à un haut degré le sentiment de l'équité. Plus tard à la haine de l'injustice se joignit dans son cœur un implacable ressentiment contre les oppresseurs du peuple. Il avait sans doute recueilli le premier germe de

cette haine, alors que, faisant à pied le voyage de Paris à Lyon, il était entré dans la cabane d'un pauvre paysan et yr avait trouvé, comme en un tableau, l'abrégé émouvant des misères populaires.

En même t -mps, il lisait avec passion, il se nourrissait des poètes, des historiens, des philosophes de l'antiquité ; il étudiait les mathématiques et l'astronomie. Comme on l'a dit : « Cette vie de lecture et de travail coupée par tant d'incidents romanesques et de courses aventureuses avivait bien autrement l'imagination qu'un cours régulier d'études au collège du Plessis. »

Ainsi le génie littéraire de Rousseau n'attendait qu'une occasion pour se révéler. Cette occasion lui fut fournie en 1749 par l'Académie de Dijon, qui avait mis au concours cette question : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? » Du premier coup Rousseau conquit la gloire et passa grand homme. Le succès du Discours qu'il envoya à l'Académie de Dijon alla « par-dessus les nues » • Et cependant le Discours sur les sciences et sur les arts n'était qu'une improvisation déclamatoire. Rousseau disait plus tard lui-même : « C'est une œuvre tout au plus médiocre. » Si l'on y joint le Discours sur l'inégalité, c'est le plus faux des écrits de Rousseau. 11 y donna carrière à tous les levains de haine qui depuis longtemps fermentaient dans son âme, à toutes les colères qu'il avait amassées dans les antichambres de ses maîtres, ou plus tard à Paris, dans la société des beaux-esprits et des gens à la mode. Qu'on ne s'étonne donc pss de trouver dans le premier écrit de Rousseau, d'un homme dont le nom sera plus tard le symbole même de la Révolution, des boutades étranges contre la civilisation et le progrès, l'éloge de l'ignorance et de la vie sauvage. La civilisation apparaissait à Rousseau sous la forme qu'elle avait revêtue au xvme siècle, c'est-à-dire avec sa frivolité licencieuse et ses raffinements malsains. Il avait l'imagination pleine de ses lectures de Piutarque, a son maître et son consolateur » ; il rêvait des républiques antiques, qu'il se représentait à l'image de Sparte, comme de petites cités, fières de leur pauvreté libre, sans luxe, sans éclat, mais vertueuses et pures. Au fond, Rousseau attaquait le xviiie siècle plutôt que la société en général, et un certain emploi de la pensée plutô: que le principe même de la pensée, les lettres efféminées et avilies plutôt que les lettres ellesmêmes. Et, en effet, dans les écrits qui suivirent la publication de son Discours, il s'empressa de déclarer « qu'il honorait les grands écrivains », et qu'il n'avait prétendu attaquer que les faux savants et les mauvais auteurs.

11 est plus difficile de trouver des excuses au Discours sur l'inégalité (1764). Ici la thèse est plus fausse encore, le paradoxe plus irritant. Enivré par le succès de son premier ouvrage, Rousseau se prit au sérieux dans son rôle de sauvage et de paysan du Danube. Cette fois, c'est bien au principe même de la société qu'il s'attaque. Tout est bien au sortir des mains de Dieu, tout devient mauvais entre les mains de l'homme. La nature est innocente de toutes les inégalités qui existent entre les hommes; c'est la société seule qui en est responsable. C'était donc le retour h l'état sauvage que prêchait Rousseau, dans ses rêveries bizarres dont Voltaire fit justice, en bafouant ce philosophe a qui voulait qu'on se nourrît de glands a.

Quelque jugement sévère que nous devions porter aujourd'hui sur les premiers ouvrages de Rousseau, l'effet produit sur ses contemporains par cette éloquence paradoxale et enflammée fut irrésistible. Les lecteurs dont Jean-Jacques choquait et rudoyait les opinions à chaque page, n'en furent que plus ardents à la lecture. La

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société attaquée et outragée sembla ne vouloir se venger de son ennemi qu'en le fêtant. Ce fut dans la vie de Rousseau un éclair rapide de gloire et de domination intellectuelle, entre la longue domesticité de son adolescence, et les tristesses infinies de sa vieillesse.

Ce qui ajouta à la renommée naissante de Jean- Jacques, ce furent ses succès musicaux. Rien ne profite à la gloire d'un homme comme d'associer de petits talents à un grand génie. L'auteur du Devin du village (que l'on représenta à Fontainebleau devant la cour en 1752) devint vite populaire. N'oublions pas, d'ailleurs, que Jean-Jacques, jusqu'à la fin de sa vie, a gagné son pain en copiant de la musique et qu'il s'est garanti par là l'indépendance qui lui était chère.

La célébrité fut salutaire à Rousseau et lui imposa le respect de lui-même. C'est de cette époque que datent ses projets de réforme morale. Sans doute il ne parvint pas à se régénérer tout à fait. Lo passé ne se laisse pas effarer d'un trait, au premier signe d'une volonté énervée par de longues défaillances. Il commit des fautes nouvelles, et les fautes déjà accomplies se perpétuèrent dans leurs effets. On sait comment, dans son isolement déjeune homme, il était tombé dans des liens indignes de lui, en associant à son existence une servante d'auberge, Thérèse Levasseur. Il eut, il est vrai, le mérite de la constance, mais son tort fut de ne pas élever Thérèse à la dignité de femme et de mère, en lui laissant ses enfants. Jetons un voile sur les faiblesses criminelles d'un homme, enthousiaste de la vertu, mais peu vertueux, qui a admirablement parlé des devoirs des pères, et qui a envoyé ses fils aux Enfants- Trouvés!

Du moins Jean-Jacques se réforma sur quelques points, et s'imposa dans sa manière de vivre une sobriété, une simplicité plus grande encore que par le passé. En même temps il voulut se mettre en règle avec sa conscience, et fit en 1754 le voyagede Genève pour y faire profession de protestantisme. On a prétendu que par cet acte public de retour à la confession protestante qu'il avait un peu légèrement abandonnée dans sa jeunesse, Rousseau s'était montré inconséquent avec ses opinions réelles et avait trahi ses amis, les philosophes. Rien n'est plus inexact. Rousseau n'avait jamais cessé d'être chrétien, de cœur et d'esprit, bien entendu, et non selon la rigueur du dogme orthodoxe. Dans son premier Discours, il prenait à partie les écrivains qui sapent les fondements de la foi. Un soir, chez mademoiselle Quinault, dans une réunion nombreuse et brillante, il menaçait de se retirer, si l'on continuait à mettre en question devant lui l'existence de Dieu. Il est vrai qu'il détestait le fanatisme et les excès de dévotion : mais il ne détestait pas moins l'incrédulité.

Son retour au protestantisme n'en fut pas moins une rupture éclatante avec d'Holbach et ses amis, les matérialistes, et même avecVoltaire. Celui-ci l'accusa violemment de vouloir faire « bande àpart ».Et en effet Rousseau, par son opposition au froid athéisme ou au scepticisme alors à la mode, ouvrait un courant nouveau d'opinion qui ira tout droit à la fête de l'Être Suprême, et même dépassera la pensée de Rousseau pour aboutir au Génie du christianisme.

Dès 1754, Rousseau était disposé à quitter Paris et le monde. S'il eût trouvé à Genève l'accueil qu'il espérait, il serait peut-être redevenu Genevois pour toujours. Mais ses compatriotes l'accueillirent avec froideur. 11 revint à Paris, s'y dégoûta de plus en plus des hommes et des villes, h le '.) avril 1 756 il quitta la capitale, pour aller vivre à l'Ermitage, dans la vallée de Montmorency, où son amie, madame d'Epinay, lui offrait l'hospitalité. Ce départ fit scandale dans la société pari-

sienne. Diderot, Grirnm, les autres amis de Rousseau, le crurent fou et le traitèrent comme tel. Ils ne comprirent pas qu'il cédait à ses instincts de contemplateur et de poète plus qu'à tout autre sentiment. Quoi qu'il en soit, la rupture fut complète, irrémédiable ; et le cœur de Rousseau saigna jusqu'à la mort de cette blessure. C'est de cette époque surtout que date la misanthropie ombrageuse qui devait attrister toute la fin de la vie de Rousseau. On amour malheureux vint encore aigrir son caractère. Au milieu des champs et des bois, son âme, qui s'essayait en vain à devenir stoïcienne, se relâcha et s'amollit de nouveau. Il était, comme il l'a dit, ivre d'amour sans objet. Il vit madame d'Houdetot: il l'aima. Cette folle passion, en même temps qu'elle troubla pour quelque temps son faible cœur, acheva de le brouiller avec tous ceux qui l'avaient jusque-là aimé et protégé. 11 y eut des intrigues et des querelles, et le résultat fut que Rousseau, au milieu de l'hiver de 1758, quitta l'Ermitage pour se retirer à Montmorency. Ce fut un des moments les plus tristes d'une vie où il y en eut tant. 11 avait rompu avec tous ses amis. Il n'avait auprès de lui que Thérèse Levasseur. Il succomba pendant quelques jours à un véritable abattement. Mais heureusement le printemps revint; il recommença avec passion ses promenades; surtout il se remit au travail, et c'est précisément de ces jours de retraite et de solitude à Montmorency que datent ses œuvres les plus considérables : la lettre à cTAlemùert sur les spectacles (17581, la Nouvelle Hcloise (1759), le Contrat social et V Emile (17d2).

La Lettre sur les spectacles est le dernier des ouvrages purement agressifs de Rousseau : il y attaquait le théâtre, c'est-à-dire une des formes les plus brillantes des lettres, un des divertissements les plus goûtés de la société, comme il avait déjà attaqué en bloc la société et les lettres. Toujours préoccupé de ses concitoyens de Genève, il craignait que le théâtre, avec ses plaisirs souvent frivoles et quelquefois licencieux, ne vînt distraire les Genevois des joies pures de la vie de famille. Et comme sa pensée ne savait se fixer que dans les extrêmes, il allait jusqu'à proscrire absolument les spectacles : le premier des révolutionnaires se rencontrait dans une doctrine commune avec le dernier des Pères de l'Eglise. La Lettre sur Us spectacles rééditait les jugements sévères de la Lettre de Rossuet au P. Caffaro.

La Lettre sur les spectacles est peut-être le plus éloquent des écrits de Rouseau ; mais un pareil ouvrage n'était pas fait pour lui ramener les sympathies des littérateurs. Voltaire surtout, qui faisait du théâtre une question personnelle, se montra fort irrité. Il se lâcha publiquement et ne garda plus de mesure dans un sentiment d'hostilités qu'il eut le tort de traduire en vers médiocres et en infâmes calomnies. Qoant au public, tout en admirant la forme de l'écrit de Rousseau, il s'étonna de voir le théâtre condamné sans restriction par l'auteur d'un opéra et de quelques comédies.

L'apparition de la Nouvelle Heloïse ménageait d'autres surprises aux lecteurs de Rousseau. Le réformateur morose qui s'était rendu célèbre par ses violentes critiques contre les écrits relàcb :s, s'oubliait maintenant au point de composer un roman d'amour, et un roman dangereux. Pour se justifier, Rousseau, dans sa préface, faisait valoir que l'amour passionné vaut mieux que la galanterie frivole. Faire remonter les mœurs jusqu'à l'amour, revenir à la nature, tel est le but qu'il prétendait avoir poursuivi. La vérité est qu'il avait d'abord suivi sans résistance le courant de son imagination : les scrupules moraux ne lui vinrent qu'après coup, et à la fin de l'ouvrage. Voilà pourquoi, dans la seconde partie de la Nouvel,/.' Hélûîse, il essaie d'apaiser, de soumettre au devoir les passions qu'il

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a remuées et soulevées dans la première partie, et donne un sermon philosophique pour conclusion à un roman.

On a pu dire, non sans raison, que la Nouvelle Hé'o'ùe était le premier modèle de Werther, et Rousseau le maître de Gœthe. Prenez les trois premiers livres de la Nouvel' e Héloîse; achevez le roman à cet endroit ; ôtez à Saint-Preux désespéré l'ami qui le sauve de lui-môme et de sa fatale résolution ; faites-le moins raisonneur et plus passionné encore ; développez dans son âme cet amour de la nature que Saint-Preux ne manifeste que par intervalles parce que son amour est plus heureux que celui de Werther : et vous aurez à peu près le roman de Oœthe.

fresque en même temps qu'il composait la Nouvelle Hèloïse, Rousseau mettait la dernière main au Contrat social, ce fragment d'un grand ouvrage politique qu'il n'eut jamais le loisir d'achever. Les fanatiques de Jean-Jacques présentent volontiers le Contrat social comme un chef-d'œuvre comparable à Y Esprit des Lois. Il paraît difficile de souscrire à ce jugement. Rousseau n'a jamais mieux montré que dans ce livre combien il était incapable de s'élever au-dessus des impressions généreuses, mais confuses, du sentiment, jusqu'aux pures lumières d'une pensée ordonnée, maîtresse d'elle-même. Le plan du Contrat social n'a ni clarté ni rigueur. La rêverie, dans les œuvres de Rousseau, se mêle toujours à la réflexion. Il s'en apercevait bien lui-même, et, à plusieurs reprises, comme s'il avait prévu l'impatience et les objections de son lecteur, il le prie d'attendre, de lui laisser le temps d'achever sa pensée. « Pour être clair, dit-il ingénument, il faut que j'aie tout dit. »

Le Contrat social, par ses tendances générales, est en contradiction formelle avec les conclusions de l'Emile. Dans son écrit politique, Rousseau subordonne à l'État tout-puissant la liberté individuelle. Dans son écrit pédagogique, il cherche au contraire avant tout à développer la conscience libre, la volonté indépendante. D'une part, il pousse le respect de la personne jusqu'à ne pas vouloir qu'on impose une religion à l'enfant ; d'autre part, il réclame des religions d'État. 11 suivait ainsi, un peu au hasard, les divers élans de sa pensée, sans s'inquiéter d'aboutir à la même conclusion.

Il est inutile d'insister sur les erreurs du Contrat social. Le temps, l'expérience en ont fait justice. On a dit que Rousseau avait retrouvé les droits de l'homme, mais on peut dire qu'à peine retrouvés, il s'est empressé de les reperdre en les sacrifiant à l'État. Il n'y en a pas moins, dans le Contrat social, à côté des paradoxes et des excès, de grandes vérités magnifiquement exprimées. C'était alors une hardie nouveauté que d'enseigner aux nations qu'elles s'appartiennent à elles-mêmes. Rarement le respect de la loi et la haine du despotisme ont inspiré de plus nobles accents. Il y avait d'ailleurs du courage à dire leur fait à des pouvoirs arbitraires, consacrés par la vénération superstitieuse de tant de siècles. Qui donc a osé dire que Rousseau n'était qu'un vil flatteur du peuple? On ne flatte que les souverains. Et le peuple alors n'était rien ; ce n'est pas lui qui distribuait les honneurs, les places et les pensions.

Nous n'avons pas à parler ici de l'Emile (V. l'article Rousseau dans la Ire Partie), ni des idées pédagogiques de Rousseau. Disons seulement que l'Emile est le chef-d'œuvre de son auteur. Jamais Rousseau n'avait porté plus loin la perfection de son style, de cette prose large, abondante, colorée, qui subjugue le lecteur et comme un flot irrésistible entraîne la conviction.

C'est à Montmorency que Rousseau avait composé l'Emile et le Contrat social, sous la protection du maréchal de Luxembourg, dont il était

2e Partis.

devenu l'hôte et l'ami. Mais l'influence de son protecteur ne put empêcher les. conséquences do la publication de ces deux ouvrages. L'Emile fut condamné à la fois à Paris et à Genève et l'auteur décrété de prise de corps par ordre du Parlement. Il fallut quitter Montmorency, et se dérober par l'exil à la persécution. Rousseau se retira sur le territoire de Berne, mais il en fut chassé, puis au village de Métiers, près de Neuchâtel, sous la protection du maréchal Keith, gouverneur de la principauté pour le roi de Prusse Frédéric If.

Du fond de son exil et au milieu de tant d'épreuves, Rousseau trouva le temps de se défendre et de défendre la tolérance et la justice violées i dans sa personne et dans ses écrits. Il faut lire sa Lettre ù Christophe de Beaumont, archevêque de Paris (I7f 3). Jean-Jacques n'a jamais soutenu une cause aussi complètement juste. Combien sa dialectique était puissante, quand elle combattait pour la vérité !

Les Lettres de la Montagne (17C4) sont encore un monument remarquable de l'éloquence de Rousseau : elles furent le dernier effort de ^a polémique. De ce moment il renonça à la lutte, il s'enferma dans ses méditations solitaires et il ne reprit la plume que pour la postérité. C'est pour elle qu'il composa des ouvrages qui n'ont été publiés qu'après sa mort, et qui contiennent, avec ses dernières impressions, les réminiscences de son passé, et surtout sa perpétuelle apologie : les confessions, suivies des Rêveries d'un promeneur solitaire, des Dialogues.

Peu à peu il se déshabitua de la réflexion, vendit sa bibliothèque et vécut de souvenirs et de regrets. Une seule passion survécut toujours : celle de la nature, a Quand je me sentirai mourir, disait-il, ô mes amis, portez-moi sous un chêne et la vie reviendra. » Son imagination s'assombrissait de jour en jour. Sa rupture définitive avec ses anciens amis, les ennuis de l'exil et de la pauvreté, les maux physiques, la bizarrerie naturelle d'un caractère ombrageux, mille circonstances encore contribuèrent à troubler peu à peu un cerveau que l'âge affaiblissait. Dès 1761, à Montmorency, il avait conçu un premier projet de suicide. En 1763, nouvelle résolution de suicide. Mais la santé revint et avec elle le désir de vivre. Ce qui ne le quitta plus, ce fut l'idée qu'un grand complot était tramé contre lui. Les épreuves qu'il avait encore à subir, les événements de Môtiers-Travers où il faillit être lapidé; son voyage en Angleterre, et sa ruptureretentissante avec Hume, dont l'esprit froid ne comprit rien aux émotions d'une âme délicate et sensible, aigrie par l'infortune ; sa vie vagabonde en France, ses aventures en Danphiné achevèrent de bouleverser son imagination. Il croyait voir partout des espions chargés de l'observer, des ennemis conjurés pour le perdre. Jusqu'où, hélas! ne poussa-t-il pas l'extravagance? Il en vint à distribuer dans la rue aux passants des réclames en faveur de son innocence, et à la même époque, craignant que ses ennemis, qui, disait-il, ne lui laissaient pas d'encre pour écrire, ne fissent disparaître ses ouvrages, il eut la folie de les apporter à Notre-Dame, pour les placer sur l'autel et les confier à la garde de Dieu.

Rousseau retrouva cependant quelques jours heureux à Paris de 1770 à 1778. Il y connut Bernardin de Saint-Pierre, qui devint son confident, le compagnon de ses promenades champêtres et le consolateur de ses tristesses. Mais, en 1778, les souffrances physiques de Rousseau augmentèrent, et il se décida à quitter Paris pour essayer de retrouver à la campagne le repos et la force. M. de Girardin lui offrit un asile dans la délicieuse vallée d'Ermenonville. Rousseau n'en jouit que quelques semaines. Le 3 juillet 1778, il mourut subitement, et la rapidité de sa mort accrédita

RUBIACEES

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l'idée d'un suicide. Dans le débat qui s'est engagé sur ce point, la lumière ne semble pas s'être faite, et il n'y a pas de preuves qui établissent que Rousseau, après avoir si éloquemment parlé contre le suicide, dans la Nouvelle Hélohe, ait été infidèle à ses principes. D'autre part, il est permis do rappeler que dans sa fumeuse lettre Rousseau admettait une exception, le cas où la maladie rend la vie intolérable, et que, comme le prouve sa correspondance, il a eu à deux reprises l'intention avouée d'en finir avec l'existence.

C'est après sa mort surtout que Rousseau a exercé sur les intelligences une véritable domination. Les hommes de la Révolution française ont été sur bien des points ses disciples, et le 1 1 octobre 179 i ses restes, qui avaient été conservés dans la petite île des Peupliers sur l'étang d'Ermenonville, furent portés en triomphe au Panthéon.

Il s'en faut cependant que l'accord soit fait dans le jugement que l'on porte sur cette grande mémoire. Dans l'espace d'un siècle à quelles vicissitudes d'opinion n'a point été soumis le nom de Rousseau! Tour à tour exalté ou avili, il a connu toutes les exagérations de l'éloge comme toutes les duretés de l'injure. Nous ne songeons pas à renouveler pour un homme faible et par endroits méprisable les honneurs d'une apothéose imméritée. Mais nous demandons aussi à défendre contre des condamnations iniques et passionnées un écrivain qui a honoré la langue de son pays, et revêtu un grand nombre d'idées justes de toutes les parures d'une éloquence enthousiaste; un philosophe qui a soutenu avec courage et relevé avec éclat la cause alors abandonnée du spiritualisme; un citoyen qui a retrouvé dans son cœur les beaux élans du patriotisme antique; un malheureux persécuté qui a proclamé dans ses livres et confessé par sa vie les droits sacrés de la conscience ; un homme enfin de riche imagination et de rare sensibilité dont les défauts ne sauraient faire oublier les brillantes qualités. Il ne faut pas que la France se désintéresse de son Rousseau : elle ne l'oubliera que le jour où elle aura désappris les fiers et nobles sentiments qui ont remué l'âme de Jean-Jacques, s'ils n'ont pas toujours été la règle de sa vie : l'amour du bien, l'enthousiasme pour la liberté et pour la patrie, le mépris de la vie factice, le goût vif et pur de la nature ; le culte de la tolérance uni à l'ardeur sincère des croyances religieuses. [Gabriel Compayré.]

RUBIACEES. — Botanique, XXVIII. — Etym. : Le nut Rubiacées vient de Rubia, nom latin d'un genre de cette famille, le genre Garance.

Définition. — Les Rubiacées sont caractérisées par leur corolle gamopétale périgyne, leur ovaire infère, leurs étamines en même nombre que les lobes de la corolle, et leurs graines pourvues d'un albumen corné, abondant.

Caractères botaniques. — Les graines sont volumineuses ; elles présentent un spermoderme excessivement mince qui recouvre une masse albuminouse cornée, souvent plissôe, à la base de laquelle on remarque un très petit embryon rectiligne. L'albumen est gorgé de matières grasses ; ces substances s'altérant rapidement, la faculté germinative des graines des rubiacées ne persiste que pendant très peu de temps. Exceptionnellement, certaines de ces graines germent encore après un long temps de conservation ; niais bientôt les jeunes plantes cessent de se développer et meurent. Pour beaucoup de rubiacées, il faut employer, pour conserver leurs graines en bon état, la méthode des stratifications, qui consiste à établir des lits de sable très légèrement humide et de graines fraîchement récoltées ; on superpose ainsi un grand nombre de couches de sable et de graines. I h commencement de germination se produit, mais ne tarde pas à s'arrêter; les jeunes

embryons protégés par le sable qui les entoure peuvent alors être transportés et expédiés au loin. C'est en cet état qu'on expédie chaque année en Belgique les graines du Coffea mauritiana , dont les jeunes plants sont ensuite transportés par milliers dans les plantations de café du Brésil et des Antilles.

Les racines des rubiacées sont grêles, très rameuses. Certaines d'entre elles sont recherchées pour les matières tinctoriales qu'elles contiennent (Garance) ; d'autres sont usitées en médecine à cause de leurs propriétés émétiques (Ipécacuanha).

La tige est ligneuse ou plus fréquemment herbacée, et alors quadrangulaire et recouverte au moins sur ses angles de poils raides; parfois ces poils sont terminés par un crochet; dans ce cas, ces organes permettent à la plante de s'élever en s'accrochant aux plantes voisines.

Les feuilles sont opposées, simples, entières, toujours stipulées; le bord de leur limbe est ordinairement garni de poils raides semblables à ceux qui revêtent la tige. Les stipules sont tantôt petites, simples et caduques (Quinquina), tantôt soudées entre elles (Ipécacuanha), ou avec la feuille, tantôt enfin elles s'accroissent et deviennent exactement semblables aux feuilles; cette dernière disposition s'observe chez la plupart des Rubiacées de nos pays où les feuilles paraissent verticillées au premier abord ; dans certaines d'entre elles les véritables feuilles ne peuvent être reconnues que par la présence des bourgeons axillaires, ces derniers n'existant jamais à l'aisselle des stipules.

Les fleurs sont disposées en cymes ou en panicules ; chacune d'elles présente de dehors en dedans :

1° Un calice gamosépale à. quatre ou cinq dents parfois tellement réduites que le calice semble ne pas exister;

2° Une corolle gamopétale rotacée ou infondibuliforrae dont le bord présente autant de divisions qu'il y en a au calice;

3° Un androcée comprenant quatre ou cinq étamines à filets linéaires, à anthères globuleuses ; ces étamines sont insérées sur la gorge de la corolle ; elles alternent avec les lobes de celles-ci ;

4° Un gynécée composé d'un ovaire biloculaire ou pluriloculaire, toujours infère, surmonté d'un style que termine un stigmate divisé en autant de lobes que l'ovaire a de loges. Dans quelques genres, chaque loge de l'ovaire ne renferme que deux ovules (Cofféacées) ; partout ailleurs, il y a plusieurs ovules dans chaque loge (Cinchonées).

Exceptionnellement, comme dans le genre Coprosma, les fleurs sont unisexuées par suite de i'avortement du gynécée dans les unes et de l' androcée dans les autres.

Le fruit des rubiacées est tantôt une capsule sèche déhiscente, et tantôt une baie ou une drupe.

Classification des Rubiacées. — On divise les Rubiacées en deux tribus :

1° La tribu des Cofféacées, caractérisée par la présence de deux ovules dans chaque loge de l'ovaire. Ses principaux genres sont : Gaillet, Garance, Aspèrule, Coprosma, Cephselis, Psychutria, Caféier, Chiococca.

i" La tribu des Cinchonées, caractérisée par la présence de plusieurs ovules dans chaque loge de l'ovaire. Ses principaux genres sont : Bouvurdia, Cinchona (Quinquina), Gardonia.

Usages des Rubiacées. — 1° La Garance (Rubia Tinctorum). — La racine de la Garance renferme un principe colorant rouge d'une très grande fixité, que l'on nomme aliznrine. — V. Colorantes (Matières). — Cette plante est cultivée aux environs d'Avignon et en Alsace ; mais les racines de garance les plus estimées viennent de l'Afrique, de l'Ile de Chypre, de l'Orient.

RUBIACEES

RUBIACEES

La garance, donnée aux animaux comme aliment, teint leurs os on rouge ; on peut ainsi, en administrant de la garance à un animal à différentes époques de sa vie, provoquer sur ses os des couches concentriques alternativement rouges et blanches.

Les racines d'un certain nombre d'autres rubiacées renferment aussi une certaine quantité d'alizarine et peuvent, au besoin, remplacer la garance dans leurs pays d'origine. Ce sont : les Rubia anguàtifo/ia, R. hmgifolia, R. peregrina, R. ludd'i, qui sont européennes ; la Rubia munjiïta, qui est originaire de l'Inde, la Rubia Chilensis, originaire du Chili, et la Rubia Guadalupensig, des Antilles. Nous citerons encore le Galium ver/mi et le Galium Mollug^, qui croissent en Europe, et YQldenlandia umbellata, que l'on cultive sur la côte de Coromandel sous le nom de Chayn-vair. Toutefois, comme ces racines renferment moins d'alizarine que celle de la garance, elles sont peu employées, d'autant plus que l'aniline et les couleurs qui en dérivent ont à peu près complètement remplacé l'alizarine dans l'industrie des teintures.

2° Le Galium luteum ou Caille-lait jaune •sert à colorer en jaune les fromages de Chester. Les infusions de Galium luteum sont administrées comme anti-spasmodiques.

3° L'Ipecacuan/ta {Cephœlis Ipecacuanha) est un arbrisseau qui croît dans les forêts vierges du Brésil et dont la racine est un vomitif puissant. Cette racine est annelée et de la grosseur d'une plume à écrire. Dès l'année 16' 2, on la trouve usitée en pharmacie sous le nom de béconquille ou de mine d'or. En 1690, Louis XIV acheta aux Anglais le secret de l'ipécacuanha. Tout l'ipécacuanha du commerce vient du Brésil et de la Xuuvelle-Grenade. On vend encore sous le nom ■d'ipécacuanha les racines de deux autres rubiacées brésiliennes : ce sont celles de la Psyckotiia emetica, reconnaissables à leurs stries, et celles de la hichardsonia brasiliensis . qui sont ondulées. Ces racines sont en effet émétiques, mais à un moindre degré que celle de l'ipécacuanha. Les autres racines que l'on a voulu substituer à l'ipécacuanha (et avec lesquelles on le falsifie), mais que l'on doit rejeter comme étant d'un emploi dangereux, sont fournies surtout par des Euphorbiacées et des Asclépiadées.

4° La racine de Caïnca est employée en Amérique contre la morsure des serpents venimeux; -cette racine appartient à la Chiococca angui/a du Brésil.

5° Le Caféier (Coffea arabica) est un arbuste toujours vert, originaire de l'Abyssinie ; on l'a transporté en Arabie où il a très bien réussi ; c'est lui qui fournit le café m<>ka du commerce. De l'Arabie, on l'a transporté aux îles Mascareignes et aux Antilles. Dans ces dernières localités, on le greffe ii'ordinaire sur la Coffea niaunti'ina ou Caféier de Vile Maurice. Ce caféier se distingue du caféier d'Arabie par ses fruits et ses graines. On sait en effet que les graines du caféier d'Arabie, qui sont au nombre de deux dans chaque fruit, sont aplaties sur leur face ventrale, et arrondies sur leur face dorsale ; le fruit qui les contient est une baie arrondie. Les baies du caféier de l'île Maurice sont au contraire allongées et terminées en pointe ; les deux graines que chacune d'elles contient sont également allongées et terminées à leur extrémité par une sorte de corne. Ce caféier est originaire des îles Mascareignes ; on a dû transporter ses graines aux Antilles, ce que l'on a fait au moyen de la méthode des stratifications (V. plus haut;.

6° Les Quinquinas {genraLiîichona). — Les quinquinas sont des arbres élevés, toujours verts, qui croissent dans l'Amérique du Sud sur les flancs de

la Cordillière des Andes, entre le 10e degré de latitude nord et le 19e degré de latitude sud, à une altitude moyenne de 1500 à 2400 mètres, mais qui peuvent descendre jusqu'à 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans les régions les plus froides, et remonter jusqu'à 3000 mètres dans les régions les plus chaudes. Toutefois les quinquinas qui habitent à ces hauteurs extrêmes ne sont plus que des arbustes plus ou moins rabougris, comme toutes les plantes qui avoisinent la région des neiges éternelles. Les fleurs des quinquinas sont blanches, roses ou pourprées, et d'une odeur agréable ; leur fruit est une capsule à deux loges renfermant des graines ailées.

La médecine utilise seulement l'écorce du tronc et des branches, à cause de sa richesse en alcaloïdes, surtout en sulfate de quinine et sulfate de cinchnnine (V. Quinquina) ; depuis quelque temps cependant on commence à employer aussi l'écorce des racines, que l'on a trouvée dans quelques cas plus riche môme que celle du tronc.

L'écorce de quinquina réduite en poudre fut introduite en Europe en 1C36 par la comtesse d'El Cinchon, femme du vice-roi du Pérou (c'est de son nom que l'arbre qui produit l'écorce de quinquina a été nommé Cinchona). Jusqu'en 167y, on appela la poudre de quinquina poudre de la comtesse, poudre des jésuites, mais sans connaître son origine; à cette époque, Louis XIV acheta le secret du quinquina. En 1737, La Condamine, envoyé au Pérou avec Gudin et Bouguer pour mesurer un arc de méridien, fut spécialement, chargé de découvrir l'arbre à quinquina ; le premier, en 1738, il rapporta en Europe un dessin d'une Cin chona et des échantillons de ses branches, de so fleurs et de ses graines. Cette Cinchona, observé aux environs de Loxa, reçut le nom de Cinchona officinalis ou La Condamvtea. Joseph de Jussieu, qui avait accompagné La Condamine, ne revint en Europe qu'en 1771 ; mais, comme il était mourant, ii ne put publier ses découvertes. De 1776 à 1799, plusieurs explorateurs parcoururent les Andes du Pérou et firent connaître les autres espèces de quinquina. Les quinquinas ûe la Bolivie ne furent connus qu'en 1848.

L'exploitation des quinquinas se fait de la manière suivante : Une société d'entrepreneurs a à son service un certain nombre de cascarilleros (écorceurs; qui sont envoyés dans les forêts à la recherche des quinquinas. Quand ils ont découvert un arbre, ils l'abattent, le décortiquent, découpent l'écorce et la l'ont sécher au soleil ; l'écorce du tronc et des plus grosses branches est mise sous presse de façon à rester plate, celle des petites branches s'enroule sur elle-même en séchant et prend l'aspect de tubes. Leur travail terminé, les cascarilleros mettent leur écorce en ballots qu'ils portent au majorclme chargé de les surveiller et qui est ordinairement établi à l'entrée de la forêt. 11 est facile de comprendre que cette façon de procéder a comme résultat de détruire les quinquinas ; aussi les espèces qui ont été exploitées les premières deviennent de plus en plus rares ; quelques-unes même ont disparu complètement du commerce.

Nous citerons quelques-unes des espèces les plus estimées.

Les premiers quinquinas exploités, ceux que le? premiers explorateurs avaient désignés comme les seuls efficaces, sont les quinquinas des environs de Loxa et de Jaen (République de l'Equateur), qui sont expédiés en Europe par le port de Payta. Us appartiennent klaCinchona officinalis et aux espèces voisines; leur écorce est en effet riche en quinine, mais ils sont de plus en plus rares.

Au nord de la région de Loxa, entre le Chimborazo et l'Assuay, on exploite la Cinchona succirubra, dont l'écorce nous est expédiée par Guaya-

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quil sous le nom de quinquina rouge ; c'est une des écorces des plus riches en sulfate de quinine et sulfate de cinchonine; malheureusement, comme elle commence aussi à devenir rare, elle est d'un prix très élevé.

Le port de Callao nous expédie les écorces des quinquinas des environs de Lima et de Huanuco ; ce sont des quinquinas gris et des quinquinas jaunes où la cinchonine se trouve en plus grande proportion que la quinine. Ces écorces proviennent en majeure partie des Cinchona niiida, C. peruviana, C. micrantha.

Les ports de Sahup-Marthe et de Savanilla expédient en Europe les quinquinas de la Nouvelle- Grenade ; ce sont des quinquinas jaunes de fort bonne qualité, riches en quinine. Ils proviennent en majeure partie de la Cinchona Pitayensis.

Enfin, une des espèces les plus recherchées aujourd'hui est la Cinchona Calisaya de la Bolivie, parce que c'est un des plus riches en sulfate de quinine; mais il ne renferme presque pas de cinchonine. Son écorce nous est expédiée par le port d'Arica.

La Ciïichona elliptica, de la province de Carabaya au sud du Pérou, est presque aussi riche en quinine que la Calisaya; aussi remplnce-t-el le cette dernière pour la préparation du sulfate de quinine.

Les écorces qui ne renferment pas d'alcaloïdes sont désignées dans le commerce sous le nom de cascarilles.

L'Europe s'est émue de la disparition des quinquinas d'Amérique, et dès l'année 1852 les Hollandais et les Anglais ont essayé d'acclimater les espèces officinales de quinquinas dans leurs colonies. Les plantations de quinquinas faites à Java ne réussirent pas tout d'abord, parce qu'elles étaient à une altitude trop basse, et par conséquent dans une région trop chaude; on dut transplanter tous les arbres dans une région plus élevée où ils réussissent à merveille. En 1871, il y avait à Java près de un million et demi de pieds de quinquinas, sur lesquels la Cinchona Calisaya était en majorité ; on y comptait près de quatre mille pieds de C. succirubra.

Les plantations de quinquinas ne purent être établies dans l'Inde par les Anglais qu'après plusieurs essais infructueux; tous les jeunes pieds que l'on essaya de transporter du Pérou dans l'Inde périrent en route. Alors on transporta des graines qu'on fit germer au jardin d'Oatakamund ; ces graines levèrent parfaitement. On renouvela l'essai pour les graines de la C. succirubra, et pour celles des C. La Condamineq et C. Calisaya. Tous les semis ont réussi ; aujourd'hui , plusieurs régions anglaises de l'Inde sont couvertes de quinquinas. Ce sdnt les montagnes des Neilgherries (côte de Malaoar), le Bengale, le Sikkim au pied de l'Himalaya, et l'île de Ceylan. En outre, le gouvernement anglais a donné de jeunes plants à beaucoup de particuliers qui les cultivent avec l'espoir d'en faire un jour le commerce. Non seulement toutes ces plantations sont prospères, mais en outre M. de \ ry a découvert qu'en entourant la tronc des arbres de mousse, pendant un certain temps, on double la quantité d'alcaloïdes contenue dans les écorces. [C.-E. Bertrand. )

RI MINANTS. — Zoologie, XL — Les Mammifères que l'on désigne sous le nom de Ruminants sont ainsi appelés parce qu'ils jouissent de la faculté de ruminer, c'est-à-dire de ramener dans leur bouche les aliments préalablement ingérés afin de les mâcher et de les imbiber de salive. Ils ont un régime essentiellement herbivore ; aussi possèdent-ils des dents molaires tt'fcs larges dont la couronne s'use en double croissant, tandis qu'ils sont ordinairement privés de canines ou —«me

d'incisives à la mâchoire supérieure. Leur tube digestif offre une assez grande complication ; en effet, au lieu de l'estomac unique qui existe chez l'homme et chez tous les Mammifères supérieurs, il y a plusieurs poches qui reçoivent les noms de panse, de bonnet, de feuillet, de caillette, et qui jouent chacune un rôle distinct dans le phénomène de la digestion.

Les Ruminants, pour la plupart, sont onguligrades; en d'antres termes, ils marchent sur l'extrémité des doigts, ou pour parler plus exactement, sur l'extrémité du troisième et du quatrième doigt, qui se terminent chacun par un sabot, tandis que le deuxième et le cinquième doigt ne touchent pas le sol et sont rejetés en arrière, sous forme de stylets, et que le cinquième doigt est complètement atrophié.

Une disposition analogue se rencontre chez les Porcins *, que l'on a quelquefois associés à la grande majorité des Ruminants pour constituer l'ordre des B'tsulqnes, c'est-à-dire des Mammifères à pieds fourchus. Toutefois il est aussi des Buminants qui, dans la marche, posent sur la terre non plus l'extrémité, mais la totalité des doigts, qui sont phabnigigrades, comme on dit en zoologie. Tels sont les Chameaux et les Lamas, qui diffèrent d'ailleurs des Ruminants ordinaires et de tous les autres Mammifères par une particularité histologique fort remarquable, les globules sanguins qui cheminent dans leurs artères et dans leurs veines n'étant plus circulaires, mais affectant une forme elliptique, comme les globules sanguins des Oiseaux. Se fondant sur cette particularité, ainsi que sur l'absence de cornes et sur la disposition du système dentaire et du tube digestif ch ez les Chameaux et les Lamas, plusieurs naturalistes ont complètement séparé ces animaux des Ruminants ordinaires, de même qu'ils ont créé un groupe particulier en faveur des Chevrotains. Ces derniers, en effet, sont privés de cornes; ils se rapprochent un peu des Pécaris (V. Porcins) par leur squelette ; ils n'ont que trois poches stomachales et ils ont un mode de développement différent de celui des Bœufs, des Moutons, etc. Si l'on adopte cette manière de voir, on est conduit à démembrer l'ancien ordre des Ruminants, tel que le concevait G. Cuvier, pour former à ses dépens trois ordres distincts r 1° Ruminants ordinaires ou Pécoriens ; 2° Ruminants anormaux ou Caméliens et 3° Chevrotains

OU Tl!AGlLIE>S.

Les Pécoriens à leur tour peuvent être partagés en deux grandes catégories : les Pécoriens à cornes persistantes et les Pécoriens à cornes caduques. En effet les appendices qui souvent dans les deux sexes, ou tout au moins chez les mâles, surmontent la région frontale, tantôt sont intimement soudés à l'os sous-jacent et subsistent par conséquent pendant toute la durée de la vie de l'animal, à moins qu'ils ne soient brisés par un choc ou par quelque autre accident, tantôt sont, pour ainsi dire, surajoutés, et tombent périodiquement pour être remplacés à la saison suivante par des appendices plus compliqués et plus volumineux. Dans le premier cas ces appendices sont plus spécialement appelés des cornes, tandis que dans le second ils sont généralement désignes sous le nom de bois. Les Cerfs et les Cervules ou Muntjacs sont les seuls Pécoriens pourvus de bois ou de cornes caduques; tous les autres portent ou des cornes persistantes et velues, c'est-àdire recouvertes par la peau, ou des cornes creuses, c'est-à-dire formées d'un axe osseux et d'un étui corné. Enfin l'axe de la corne, la cheville, comme on dit vulgairement, peut être à son tour constitué par un tissu compact, ou bien être creusé «ie grandes cellules. Cette dernière disposition existe chez tous nos Humiliants domestiques, clip*

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ies Bœufs, les Chèvres et les Moutons ; l'autre au contraire peut être observée chez les Antilopes, et les cornes velues ne se rencontrent que chez les Girafes, qui se reconnaissent d'ailleurs facilement à leur tête petite, portée sur un cou démesurément allongé, et à leurs pattes antérieures notablement plus hautes que les postérieures.

Les Girales, dont nous parlerons d'abord, constituent pour les naturalistes le genre Camelopnrdalis et la famille des Camelopardalidés ou des Girafidés. Ces animaux ont une physionomie et des allures tellement étranges qu'ils méritent d'occuper une place tout à fait à part dans la série des Pécoriens. Leur tête fine et pointue est surmontée de petites cornes qui se soudent de bonne heure avec l'os frontal et qui ne se dépouillent jamais de leur revêtement cutané ; elle porte en outre, sur le chanfrein, un troisième prolongement, de même nature que les précédents, mais plus large et moins saillant, et se termine inférieurement par un mufle aux lèvres extrêmement mobiles. La longueur du cou •est telle que la tête est perchée à 6 mètres environ au-dessus du sol, de sorte que pour boire ou pour brouter le gazon l'animal est obligé d'écarter fortement les jambes. Du reste ce n'est pas d'ordinaire sur la terre que la Girafe cherche sa nourriture; elle dévore principalement les feuilles et les jeunes pousses des mimosas et d'autres arbustes de l'Afrique tropicale, dont elle atteint facilement les plus hautes branches. Par suite de la disproportion qui existe entre les deux paires de membres, la ligne du dos est, chez la Girafe, fortement inclinée en arrière, et rétablit l'aplomb du corps compromis par l'allongement de la région cervicale ; enfin, comme pour augmenter encore l'étrangeté de ce type zoologique, la nature a donné à son pelage un système de coloration qui ne se rencontre guère que chez les Carnassiers; elle a marqué sa robe jaunâtre de larges taches anguleuses d'un brun roux, assez semblables à celles qui existent sur la robe des Léopards, et c'est ce mode d'ornementation qui a valu à la Girafe le nom latin de Camelopardalis (Chameau-Léopard).

Les Girafes habitent l'Afrique tropicale et méridionale, depuis le sud du Sahara jusqu'au fleuve Orange, et se trouvent ordinairement sur la limite des forêts qui bordent les déserts. Elles appartiennent toutes à une seule espèce, Camelopardalis giraffa, qui était déjà connue des anciens <'t qui se trouve représentée maintenant par quelques individus vivants dans la plupart des jardins zoologiques de l'Europe.

Les Ruminants qui composent le groupe des Bœufs ou la famille des Bovidés ont des formes lourdes, des allures pesantes; leur corps est massif et porté sur des jambes robustes ; leur tête puissante se termine inférieurement par un mufle épais et se trouve surmontée de cornes qui se dirigent d'abord en dehors, puis se recourbent en haut et en avant ; et leur cou présente inférieurement un large repli on fanon constitué par une peau lâche et tombante. Ils sont tous herbivores •et se tiennent de préférence dans les plaines. Les Bœufs ordinaires, les Bisons, les Buffles, les ^ acks et les Bœufs musqués appartiennent à cette division.

Chacun sait que nos Bœufs domestiques se sont propagés dans les quatre parties du monde et que, dans les parages de l'Amérique du Sud, ils sont même retournés en partie à la vie sauvage. Suivant les localités ils offrentdans les proportions du corps, dans la forme des cornes, dans la couleur du pelage, des différences telles qu'on ne comprend pas comment tous ces types divers ont pu dériver d'une seule et même souche. Il est probable cependant que tous les bœufs à longues cornes ou sans cornes, à pelage uniforme ou ba-

j riolé, h dos lisse ou surmonté d'une bosse (Zébus), ont pour ancêtre commun quelque Bœuf qui se trouvait jadis en Europe ou en Asie à l'état sauvage. Mais quel est ce Bœuf? c'est ce qui n'est pas encore bien établi. Pour quelques auteurs c'est une espèce éteinte, pour d'autres c'est l'Aurochs, dont quelques représentants vivent encore dans les forêts de la Lithuanie. Cet Aurochs lui-même a de grands rapports avec le Bison (Bos americanus),qv\e l'on voit dans nos ménageries, et qui a la tête et la partie antérieure du corps revêtues d'une épaisse toison. Autrefois, avant l'arrivée des Européens, d'immenses troupeaux de Bisons peuplaient les grandes prairies de l'Amérique du Nord ; mais ces animaux ont eu le sort des peuplades indiennes, ils ont été refoulés et en grande partie anéantis par le flot montant de la civilisation.

Les Buffles (Bos bubalus, Bos enfer, etc.), qui se reconnaissent à leur front bombé, à leurs cornes plus ou moins prismatiques, à leur pelage dur, peu fourni, tirant fortement au noir, habitent les parties chaudes de l'Afrique et de l'Asie et se sont répandus dans le midi de l'Europe, en Grèce et en Italie.

Les Yacks se distinguent par leur queue garnie de crins aussi longs et aussi lustrés que ceux d'un cheval, et par leur dos et leurs flancs revêtus d'un ample manteau de poils tombant jnqu'à mi-jambes. Ils sont origiri-'*"-5 des montagnes du Tibet et ont été successivement introduits en Tartarie et en Chine. Leur voix est une sorte de grognement sonore ; c'est ce qui laqr a valu le nom spécifique de Bos gruniens. Les étendards que les pachas orientaux font porter devant eux pour marquer leur dignité sont ordinairement faits avec des queues de Yacks.

Enfin, dans le voisinage du cercle polaire, en Amérique, vit le Bœuf musqué (Uvibos moschatus), ainsi nommé à cause de l'odeur dont son pelage et sa chair sont imprégnés. Il a le museau garni de poils, les cornes très larges et très rapprochées à la base, puis descendantes et relevées ensuite à la pointe, le corps bas sur pattes et couvert de poils laineux.

Une autre famille de Ruminants à cornes creuses, celle des 0 vidés, est constituée par les Moutons, qui ont le nez busqué et les cornes ridées, annelées, rejetées d'abord en arrière, puis ramenées en avant, en spirale. Elle compte parmi ses représentants actuels un assez grand nombre d'espèces sauvages, telles que le Mouflon commun (Musimon musmon), qui vit dans les montagnes de la Corse et de la Sardaigne, le Mouflon de montagne (Musimon thontàtius), qui est originaire des Montagnes Rocheuses, le Mouflon à manchettes (Musimon tragelaphus), qui se trouve en Afrique, dansl'Aurès, et dont la ménagerie du Jardin des Plantes possède un véritable troupeau, l'Argali (Musimon argali), que l'on prend en Sibérie et au Kamtchatka et qui est de la taille d'un âne, etc. Par leurs formes robustes, leurs cornes volumineuses, leur pelage rude et peu fourni, sauf à la partie inférieure du cou, d'où pend une sorte de crinière, ces Moutons sauvages différent beaucoup au premier abord de nos Moutons domestiques, et cependant, suivant toute vraisemblance, ces derniers sont dérivés d'une espèce de Mouflon. En tous cas, sous l'influence de l'homme, les Moutons ont subi des modifications profondes qui ont eu pour effet tantôt de faire disparaître leurs cornes (Moutons à tête noire), tantôt de développer leurs parties charnues (Moutons picards), tantôt d'augmenter le volume et la finesse de leur toison (Moutons mérinos).

Les Chèvres, que les naturalistes placent, sous le nom de Capridés, dans une famille distincte mais voisine de celle des Ovidés, ont en général des formes plus légères que les Moutons, le chan-

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frein moins busqué, le menton orné d'une barbiche, les cornes dirigées d'abord verticalement, puis en arrière. A ce groupe appartiennent les Bouquetins {Ibex), qui vivent dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans le Caucase, dans l'Himalaya {Ibex aîpinus, Ibex pyrenaïeus, Ibex caucasiens, Ibex himalayunus), et les Clièvres ordinaires (Capra), dont une espèce, la Chèvre égagre (Capra ngnqrus), existe encore à l'état sauvage dans le sud dit Caucase, en Perse, en Arménie et en Crète. Cette Chèvre sauvage, qui se plaît sur les cimes escarpées, dans le voisinage des neiges perpétuelles, et qui se nourrit en été de feuilles et de bourgeons, en hiver de lichens et de graminées, paraît avoir donné naissance à nos Chèvres domestiques. Celles-ci offrent des variétés presque aussi nombreuses que celles qu'on observe parmi les Moutons, les unes étant de taille fort réduite (Chèvres naines), les autres portant une riche toison (Chèvres d'Angora), d'autres étant privées de cornes et revêtues d'un pelage lisse (Chèvres de la Thé- Laide), etc.

La famille des Antil^pidés comprend une très nombreuse série de Ruminants qui se ressemblent par la structure interne de leurs cornes, mais qui diffèrent du tout au tout par la conformation extérieure de ces appendices, aussi bien que par les proportions des diverses parties du corps, la nature et la coloration du pelage. Il y a en effet des Antilopes aux formes légères, aux allures rapides, comme lesGazelles; des Antilopes au corps massif, aux membres robustes, comme les Bosélaphes ; des Antilopes qui tiennent à la fois du bœuf et du cheval, comme les Gnous, d'autres qui rappellent les Chevreuils, comme les Oréotragues et les Tétracères, etc. Comment passer en revue tant de types divers ! Évidemment il faut nous contenter d'en signaler quelques-uns.

Sous le nom de Gazelles {Gazella) on désigne plus particulièrement des Antilopes de taille moyenne, ayant les jambes fines, le corps svelte, la tête petite, les yeux largement fendus, les cornes de longueur médiocre, le pelage coloré en fauve ou en brun et passant au blanc sur les parties inférieures et sur la face interne des membres. L'espèce la plus connue de ce genre est la Gazelle dorcas (G. dorcas), qui habite la Syrie, l'Egypte, lAlgérie et le Sénégal.

Le Saïga (Saiya tatarica) constitue le type d'un autre genre, remarquable par son nez proéminent en avant de la mâchoire inférieure, par ses oreilles courtes et larges, son poil mou et épais. Il se trouve dans les steppes de l'Europe orientale et de la Tartarie.

Dans l'Afrique australe vivent de nombreuses espèces d'Antilopes : les Spring-bocks (Boucs sauteurs), ainsi nommés parce qu'ils peuvent, en s'enlcvant des quatre pieds à la fois, franchir sans effort apparent des obstacles de 2 à 3 mètres de hauteur; les Céphalophes, qui sont également doués d'une agilité extraordinaire; les Eléotragues ou Antilopes des marais, qui fréquentent les bords humides des rivières; les Gnous, à la tête de taui .au, à la queue longue et fournie comme celle d'un cheval; les Bosélaphes, à la physionomie stujiide, au front rétréci, au garrot surmonté d'une bosse ; les Cannas, qui ressemblent à des bœufs par leur corps massif, leur queue grêle à la base, touffue à l'extrémité, leur cou d'où descend un vaste fanon ; les Nilgauts, dont la tête élégante et surmontée de petites cornes contraste avec le corps épais et les pattes robustes, etc. Au Sénégal, au Gabon, en Abyssinie, et dans le pays de Mozambique se trouvent d'autres formes du môme groupe, également intéressantes, les Oryx ou Aléa /.elles, aux longues cornes presque droites ; les Guibs, au pelage tacheté; les Nanotragues ou Antilopos naines; l'Inde aies Antilopes cervichèvres,

dont l'estomac renferme des concrétions qui étaient jadis employées en médecine sous le nom de bezoards; l'Amérique du \ord a les Dicranocères aux cornes fourchues, ot une espèce de Chamois, propre aux Montagnes Rocheuses; enfin noue pays possède aussi une véritable Antilope, le Chamois des Alpes [Rupicapra tragus), qui doit sans doute être identifié à l'Isard des Pyrénées.

La famille des Cervidés comprend les Cerfs, les Elans, les Rennes et les Cervules ou Muntjacs, c'est-à-dire toute une série de Ruminants aux formes élancées, aux jambes fines, au pelage luisant,, à la tête surmontée quelquefois dans les deux sexes (chez les Rennes) ou, plus souvent, chez les mâles seulement, de cornes caduques ou bois. Ces bois se montrent d'abord comme de simples protubérances de chaque côté de l'os frontal ; mais ils grandissent rapidement en soulevant la peau qui les recouvre et qui est le siège d'une véritable inflammation ; puis, à un moment donné, il survient dans toute cette partie un dépérissement par suite de la formation, à la base du prolongement osseux, d'un cercle de tubercules qui compriment les vaisseaux chargés d'apporter le fluide nourricier ; la peau se dessèche et tombe par lambeaux, et l'os mis à nu meurt et se détache du crâne. L'animal reste alors désarmé, mais bientôt la plaie se cicatrise, se recouvre d'une pellicule, et un nouveau bois, presque toujours plus compliqué que l'ancien, s'élève à la place de celui-ci. Comme ce phénomène se produit d'ordinaire chaque année, à la même époque, on peut souvent juger de l'âge d'un Cerf par le degré de développement de ses bois, qui, après avoir formé d'abord une simple pointe, une dague, de chaque côté, offrent un, deux, trois et jusqu'à cinq prolongements ou andouillers. Toutefois il n'en est pas toujours ainsi, et dans certains cas les bois restent à l'état de dagues, ou bien encore se transforment avec l'âge en lames aplaties et dentelées.

Les Cervidés habitent pour la plupart les grandes forêts, et préfèrent les pays plats ou légèrement accidentés aux contrées montagneuses. Ils vivent isolés ou en petites troupes dans diversesrégions de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique et dans le nord de l'Afrique.

Le Cerf commun {Cervus elaph»s) est à l'âge adulte d'un gris brun, plus ou moins nuancé de fauve, et lorsqu'il est jeune d'un brun fauve maculé de blanc. Dans ce dernier état il porte le nom de faon. La femelle, qui est privée de cornes, se nomme biche. En France, cette belle espèce ne se trouve plus guère que dans certaines chasses gardées; mais elle est encore assez commune dans les forêts de haute futaie de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie. Au Canada vit un Cerf beaucoup plus grand que le nôtre, qu'on nomme le Wapiti (Ce>vw canadensis).

Le Daim [Cervus dama) se distingue facilement du Cerf commun par ses bois dont les andouillers terminaux sont réunis en une masse unique, en une empaumure aplatie, et par son pelage qui, en été, présente des taches blanch»s sur fond brun. Il est, dit-on, originaire des États barbaresques, mais on le trouve maintenant en Sardaigne, et quelques grands propriétaires de France et d'Angleterre l'ont introduit dans leurs parcs, à titre de gibier ou comme animal d'agrément.

Le Chevreuil (Cervus capreolas) est le plus petit de nos Cervidés européens. Il a des bois à tige arrondie, dirigée verticalement et munie de deux andouillers seulement. Son pelage est ordinairement d'un brun roussâtre.

L'Elan (Alces jubata), qui était jadis assez commun dans notre pays, mais qui à l'heure actuelle ne se trouve plus que dans les forêts marécageuses de la Suède, de la Norvège, de la Sibérie et de l'Amérique boréale, se fait remarquer par sa fort**

RUMINANTS

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taille et par le développement extraordinaire de ses bois, qui, chez les mâles adultes, arrivent à peser jusqu'à 60 livres. Ces bois, au lieu de s'élever, comme chez le Cerf, sous la forme d'une tige rameuse, s'étalent largement de chaque côté de la tète en présentant seulement quelques bifurcations et quelques dentelures.

Le Renne [Tarandus rangifer) a le pelage rude, d'un brun grisâtre en été, d'un gris blanchâtre en hiver, les jambes plus robustes et plus courtes qne celles des Cerfs, la tête surmontée de cornes dont les ramifications s'aplatissent en palmes dentées. A une époque géologique relativement récente, et qui a reçu le nom d'âge du Renne, cette espèce habitait le sol de la France ; mais aujourd'hui elle est confinée dans les régions glacées de l'hémisphère septentrional, en Laponie, en Finlande, au Gro-nland, dans l'extrême nord de l'Amérique. Le Renne est un animal précieux pour les habitants de ces contrées hyperboréennes, qui l'attellent à leurs traîneaux, se servent de sa peau pour confectionner des vêtements, et se nourrissent de sa chair et de son lait.

Les Muntjacs [Cemulus) sont do la taille du Chevreuil, avec des formes encore plus fines et plus élégantes, un pelage plus lisse et plus lustré ; ils pourraient même être pris pour des Antilopes de petite taille si, parmi eux, les mâles n'avaient des cornes caduques et des canines supérieures développées au point de constituer de véritables défenses. Ces animaux sont répandus dans l'Inde, dans la Chine méridionale et dans les lies de Java, de Sumatra, de Bornéo et de Ceylan.

Chez les Ruminants de l'ordre ou du sous-ordre des Traguliens, nous trouvons encore des canines supérieures qui, chez les mâles, font saillie hors de la bouche; mais les cornes font complètement défaut dans les deux sexes, particularité qui établit une transition vers le groupe des Caméliens. Les formes et la taille sont du reste à peu près celles des Muntjacs. Parmi ces Traguliens on p ut citer les Chevrotains proprement dits (Moscttus), qui habitent l'Asie méridionale et orientale, depuis le Népaul jusqu'en Sibérie ; les Tragules, (Tiagulus), qui sont particuliers aux îles de Java et de Sumatra, et les Chevrotains aquatiques [Hyœmoschus), qui sont confinés sur la côte orientale d'Afrique. Les Chevrotains aquatiques et les Tragulus portent une livrée d'un brun fauve, avec des raies et des taches blanches, tandis que les Chevrotains proprement dits ont un pelage uniforme. Ces derniers animaux sont, dans leur pays natal, l'objet d'une chasse très active, parce qu'ils fournissent la substance odorante connue sous le nom de musc.

Les Chameaux et les Lamas, pour lesquels on a créé l'ordre ou le sous-ordre des Caméliens, se distinguent facilement des autres Ruminants non seulement par les caractères que nous avons indiqués plus haut, mais encore par leur aspect extérieur : ils ont la tète petite, dépourvue de cornes, les yeux saillants, la lèvre supérieure fendue, le cou long, la croupe faible, les jambes assez épaisses et souvent noueuses. En outre, chez les Chameaux (Camelus), le dos est surmonté d'une ou deux loupes graisseuses en forme de bosse, et la peau, sur certains points, est dénudée et couverte de callosités.

Les Chameaux, qui sont propres à l'Ancien Continent, sont de3 animaux de grande taille, au corps massif, aux allures disgracieuses. En marchant ils appuient sur le sol non seulement l'extrémité de leur sabot, comme le font les Chevaux, les Cerfs et les Bœufs, mais toute la face inférieure de leurs deux doigts, garnis en dessous d'une sorte de semble. Grâce â cette disposition, les Chameaux peuvent s'avancer avec une certaine assurance au mi-

lieu des sables mouvants: aussi les emploie-t-on, de préférence aux Chevaux et aux Mulets, comme montures ou comme bêtes de somme dans les grands déserts de l'Afrique et dans les steppes de l'Asie centrale. Ils jouissent d'ailleurs de la faculté précieuse de pouvoir supporter pendant un temps considérable la privation d'eau et d'aliments, et de vivre aux dépens de leur masse graisseuse et des liquides que renferment des cellules disposées sur les parois de leur panse. Le Chameau dromadaire [Camelus Dromedarius), qui n'a qu'une seule bosse sur le dos, est originaire de la Syrie, mais se trouve aujourd'hui répandu dans d'autres contrées de l'Asie et dans toute l'Afrique. En Chine et en Tartarie, il est remplacé par le Chameau de la Bactriane [Camelus bactrianus), ou Chameau à deux bosses, qui vient de l'Asie centrale.

Les Lamas [Auchenia), qui vivent en Amérique, dans la grande chaîne des Cordillères, depuis la Nouvelle-Grenade jusqu'au Chili, se distinguent des Chameaux par des formes moins lourdes, un corps plus svelte et complètement dépourvu de bosse dans la région dorsale, des pattes moins élevées, terminées chacunepardeux doigts qui n'appuient sur le sol que par leur portion terminale. Ils se répartissent en quatre espèces que certains auteurs considèrent comme de simples variétés : le Lama guanaco (Auchenia huanacos), l'Alpaca (Auch. pacos), la Vigogne [Auch. vicunna), et le Lama du Pérou {Auch. peruana). Dans la région des Andes ces animaux, qui s'apprivoisent facilement, sont employés comme bêtes de somme. Leur laine, dont la couleur varie du noir au blanc, en passant par le brun, le jaune et le gris clair, sert à fabriquer des tissus moelleux ; leur peau fournit un cuir estimé ; enfin leur chair et leur lait entrent pour une large part dans l'alimentation des habitants de la Cordillère.

[E. Oust.alet.1

RUSSIE (Géographie). — Géographie générale, XVII. — I. Géographie physique. — Situation. — La Russie, qui occupe toute l'Europe orientale, couvre plus de la moitié de l'étendue de cette partie du monde et la rattache à l'Asie.

Limites. — Les monts Oural, le fleuve du même nom et la mer Caspienne forment une limite plus conventionnelle que réelle entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie, soumises au même souverain. Au sud, au contraire, le Caucase dresse un épais rempart entre des provinces d'Europe et d'Asie appartenant également au tsar, mais de natures bien différentes. La mer Noire, au sud; l'océan Glacial, au nord ; la mer Baltique, à l'ouest, baignent les côtes de la Russie, qui se rattache à la Scandinavie, du côté du N.-O., par l'isthme de Laponie, et à l'Europe occidentale par l'isthme beaucoup plus large qui s'étend entre la Baltique et la mer Noire, depuis Kœnigsberg jusqu'à Odessa.

De ce côté, la Bussie est séparée de la Roumanie par le cours du Danube et celui du Pruth. Mais il n'y a pas de frontières naturelles à travers les plaines de la Pologne que se sont partagées les trois puissances contiguës, la Russie, l'Autriche et la Prusse.

Aspect général. — L'absence de montagnes est un des caractères distinctifs qui séparent la Russie du reste de 1 Europe. Le Valdaî, qui forme entre Saint-Pétersbourg et Moscou le principal nœud orographique du centre de la Russie, ne dépasse guère 300 mètres. Et c'est de là que le Volga, le plus long fleuve de l'Europe, mais non le plus abondant, s'écoule lentement vers la Caspienne. De là aussi descendent le Dniepr vers la mer Noire, et la Duna vers la Baltique ; mais partout ailleurs et autour même du Valdaî, les bassins des divers fleuves ne sont séparés par aucune ligne

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de faîte tranchée, et des routes ou des canaux les unissent aisément, quand leurs eaux ne se mêlent pas d'elles-mêmes dans les marais où ils prennent naissance.

Les côtes de la Russie ne sont pas non plus entaillées comme celles de l'Europe occidentale par des indentations nombreuses et profondes qui rapprochent les eaux de la dut des divers points de l'intérieur du continent. Les golfes de Bothnie, de Finlande et de Riga, sur la Baltique, sont a plus de 1200 kilomètres de la mer Noire. Celle-ci n'a d'autre golfe que la mer d'Azov, que la presqu'île de Crimée ferme presque comme un lac. Au nord, l'océan Glacial projette la mer Blanche avec ses dépendances, les golfes de Mezen, d'Aikhangel, d'Onega et de Kandalakcha, — puis le golfe de Tcheskaïa, et celui où débouche la l'etchora. Mais en comparaison de l'étendue de la Russie, qui en latitude va du 40e au 70e, ces golfes ne sont que de petites baies sans profondeur.

Climat. — De cette uniformité du sol, et de l'éloignement de la mer, il résulte que le climat de la Russie est par excellence ce qu'on appelle un climat continental . Les pluies y sont rares, les hivers glacés, les étés brûlants. Depuis les bords de la Baltique jusqu'à ceux de la Caspienne, l'eau tombée du ciel est de moins en moins abondante. En Finlande, on en recueille annuellement une couche de 70 centimètres à I mètre, comme en France : à Astrakhan, la quantité recueillie est quatre fois moindre, et l'évaporation enlève plus d'eau à la surface de la Caspienne que ne lui en apportent les fleuves du Caucase. l'Oural et le Volga, quoique le bassin de ce dernier fleuve soit, à lui seul, trois fois grand comme la France. Actuellement la Caspienne est à 26 mètres plus bas que le niveau de la mer Noire, à laquelle elle fut autrefois réunie.

Les grandes différences entre les températures de l'hiver et celles do l'été sont d'autant plus accusées qu'on s'avance davantage vers la Russie orientale. Ainsi, tandis qu'à Saint-Pétersbourg la température moyenne de l'été est de 10° et celle de l'hiver de — 7°, à Samara, sur le Volga, ces mêmes moyennes sont de 19° et de — 12°. Et la différence serait encore bien plus sensible entre les chaleurs et les froids extrêmes qu'entre les températures moyennes des deux saisons. Les lignes isothères, qui réunissent ensemble les points soumis à une même moyenne de température estivale, traversent la Russie de l'O.-S.-O. à l'E.-N.-E., de sorte que Varsovie et Tobol6k se trouvent sur la même ligne, bien que la première de ces villes suit sur le 52e de latitude et la seconde sur le 58e. Les lignes isochimènes, au contraire, qui correspondent aux mêmes températures moyennes de l'hiver, sont fortement relevées du S.-E. au N.-O., et il fait aussi froid pendant l'hiver à Astrakhan, voisine du 40e de latitude, qu'à Saint-Pétersbourg sur le C0e.

Comparée à l'Europe occidentale, la Russie est un pays froid et d'autant plus froid qu'on se rapproche davantage de l'Asie ; les lignes isothermes, qui correspondent à la moyenne des températures de toute l'année, traversent la Russie du S.-E. au N.-O., de sorte que Saint-Pétersbourg et Orenbourg ont le même climat moyen. La différence est grande du reste, sous ce rapport, entre les bords de la mer Noire, où la moyenne de l'année est de -+- 10°, et qui est la seule région de la Russie où la vigne mûrisse ses fruits, et les bords de la mer Glaciale, toujours gelés, et où ne croissent même plus les arbres. En redescendant de là vers le sud, on retrouve successivement les forêts, l'orge et le seigle qui mûrissent au sud de la mer Blanche, puis le froment dont la limite septentrionale va du golfe de Finlande aux sources de la Kama.

Pendant de longs mois d'hiver, le sol est recouvert d'un linceul de neige, les rivières et les lacs glacés, les navires bloqués dans les ports. La Pctchora n'est libre que du 25 mai au 1er octobre; la Dvina, à Arkhangel, est prise pendant 100 jours. Le lac Onega est couvert de glace pendant 5 mois; le Ladoga pendant 4. La Neva reste gelée pendant 1 40 jours. La Kama, à Pcnn, l'est pendant la moitié de l'année, et à mesure qu'on descend vers le sud, la débâcle se produit de plus en plus tôt. Pris pendant 150 jours devant Kazan, le Volga, à Astrakhan, est libre au bout de 100 jours, ic Don au bout de 1.5. Le Di.iepr, à Kiev, est pris pendant 95 jours, et pendant 80 jours seulement à Kherson, près de son embouchure.

Pendant tout ce temps, la navigation est suspendue en Russie, tous les transports se font en traîneaux ou par les chemins de fer, et les cour? d'eau les plus puissants n'opposent plus aucun obstacle aux races nomades qui les traversent librement avec leurs troupeaux, comme les ont sans doute passés nombre des barbares envahisseurs qui d'Asie se sont jetés sur l'Europe.

Fleuves et lacs. — Volga. — Le Volga naît au sud du Valdai, tout près de la source de la Duna, mais prend une direction opposée à celle-ci et coule à l'est jusqu'à Kazan. Après avoir franchi quelques rapides, il devient bien vite une rivière navigable. A Tver, àMologa, àRybinsk, il est joint par trois canaux qui le relient respectivement au Volkhov, la rivière de Novgorod, au lac Ladoga, et enfin au lac Biélo et au bassin de la Dvina. A Nijni-Novgorod, le Volga reçoit par la droite l'Oka, presqu'aussi considérable que lui. C'est au confluent de ces deux puissants cours d'eau, de 1500 mètres de large, que se tient chaque année la foire où se réunissent les marchands d'Europe et ceux de l'Asie, au nombre de deux à trois cent mille, et où les affaires atteignent un chiffre d'un demi-milliard.

L'Oka traverse la partie la plus peuplée, la plus riche, la plus industrieuse de la Grande- Russie. Elle reçoit par la droite la Zna, qui, comme l'Oka, coule du sud au nord en sens inverse du Volga inférieur, et par la gauche la Moskva, qui arrose Moscou, et la Kjasma.

A Kazan, le Volga tourne au sud. Rongeant sans cesse la falaise qui borde sa rive droite, le fleuve délaisse de plus en plus les villes bâties dans la plaine de la rive gauche. Kazan est aujourd'hui à plusieurs kilomètres du Volga et les eaux du fleuve ne baignent plus les murs de la ville que dans les grandes inondations. Peu après, le Volga reçoit par sa gauche le plus grand de ses affluents, la Kama, qui lui apporte les eaux du versant occidental de l'Oural et ouvre une route navigable vers les riches mines du gouvernement de Perm, et vers la Dvina du nord par la Vitchegda, branche orientale de ce dernier fleuve. En dessous du confluent de la Kama, le Volga passe au pied de Simbirsk, et forme une boucle prononcée vers l'orient au devant du confluent delà Samara. C'est dans la vallée de ce dernier cours d'eau que s'engage le chemin de fer d'Orenbourg, seule voie ferrée qui relie jusqu'ici l'Europe à l'Asie. De la ville de Samara, le chemin de fer côtoie la rive gauche du fleuve jusqu'à Sysran et le traverse en ce point sur un immense viaduc, seul pont fixe élevé au-dessus du Volga, depuis Tver. En aval de Sysran, le Volga reprend sa direction au S.-O., passe au pied de Saratov, et arrive à Zarizyn, où 00 kilomètres seulement le séparent du cours du Don. Mais au lieu de se joindre en ce point, les deux fleuves changent brusquement de direction pour couler en sens opposé ; le Volga se partage en plusieurs branches qui courent au sud-est et se subdivisent de plus en plus avant

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■d'arriver à la Caspienne. Au milieu de ce delta s'élève Astrakhan, ancienne ville dont la prospérité va sans cesse en décroissant à mesure que la barre du fleuve oppose plus d'entraves à la navigation. Aussi, à l'inverse des autres fleuves, sur lesquels la navigation devient en général de plus en plus active à mesure qu'on s'approche de la zone maritime, le trafic de la batellerie sur le Volga décroît rapidement en aval de Saratov et de Zarizyn, pour atteindre son maximum sur le cours moyen du fleuve, au centre de ce réseau de 12000 kilomètres de longueur que forment le fleuve et ses divers affluents navigables.

bon et mer d'Azov. — Le Don naît au centre de la Russie, non loin de Toula, qui appartient au bassin de l'Oka; il coule au sud, reçoit à gauche le Khoper et le Medvieditza, et à droite le Donetz qui traverse dans sa partie inférieure un riche bassin houiller encore peu exploité, mais qui est appelé sans doute à un grand avenir industriel. Comme le Volga, le Don a sa rive gauche basse, et sa rive droite escarpée. C'est là ce qui le rejette à l'est vers le Volga. Au moment où il est sur le point d'atteindre ce fleuve, il tourne brusquement au S.-O. vers la mer d'Azov, qu'il comble de plus en plus de ses alluvions.

Dniepr, Hong, Uiiirslr. — Le Dniepr prend s?, source dans le voisinage de celles du Volga et de la Duna, traverse Smolensk, descend au sud jusqu'à Kiev, puis au S.-O. jusqu'à Ekatérinoslav. Comme le Volga et le Don, il a sa rive droite plus escarj ée que sa rive gauche, et c'est de ce dernier côté qu'il épanche ses eaux sur une largeur de plusieurs kilomètres pendant les inondations. Mais contrairement à ces deux autres fleuves, il ne gagne son bassin inférieur qu'en traversant des rapides qui sont infranchissables aux embarcations, sauf quelquefois pendant la grande crue du printemps. La navigation d'amont s'interrompt h Ekaérinoslav, pour ne reprendre qu'en aval à Ahxandrovsk. Entre ces deux villes le Dniepr coule du N. au S. pour prendre ensuite la direction du S.-O. jusqu'à son embouchure en dessous de Kherson. Le Dniepr se grossit, à Kiev et par la gauche, de la Desna, et en amont de cette ville et par la rive opposée, de la Bérézina, de sinistre mémoire, et du Pripet. Cette dernière rivière, qui coule de l'O. à l'E. en drainant les marécages de Pinsk (entre Varsovie et Kiev), ouvre une communication navigable entre le Dniepr et ie Niémen, d'une part, et avec la Vistule par le Boug, de l'autre. Ainsi se trouvent reliées la Baltique et la mer Noire.

Comme le Dniepr, le Boug, qui débouche dans le même estuaire que ce fleuve, après avoir traversé le grand arsenal maritime de Nicolaiev, et le Dniestr, qui forme la limite de la Bessarabie, sont interrompus par des rapides à la traversée du plateau granitique qui porte au nord les fertiles terres noires, tandis que s'étendent au sud les steppes arides et salines, dépourvues de toute végétation arborescente.

Bassin de la Baltique. — La Vistule n'appartient à l'empire de Russie ni par sa source, ni par son embouchure, mais elle forme la principale artère commerciale de la Pologne, dont elle traverse la capitale, Varsovie, et où elle se grossit par la droite du Bug. Le Bug a lui-môme un affluent considérable, le Narev. Une grande partie des produits de la Pologne suivent cette voie pour être embarqués à Dantzig sur les navires de mer.

De même le Niémen, après avoir traversé Grodno et Kovno, va finir dans la lagune prussienne du Kurische Haff.

La Duna s'écoule directement du S.-E. au N.-O. par Vitebsk, Dunabourg et le grand port de Riga, la métropole des provinces baltiques, en aval de laquelle la Duna finit dans le golfe de Riga.

Dans le golfe de Finlande arrivent au sud la Narva, à l'est, la Neva. La Narva sert de débouché aux lacs de Pskov et de Peipous. Par la Neva s'écoulent les lacs S.iïma, Onega, Ladoga et Ilmen, les plus étendus de toute l'Europe. C'est par le Wuoxen que les nombreux lacs remplissant les vasques granitiques de la Finlande et réunis sous le nom de lac Saima se déversent dans le Ladoga. C'est la rivière Svir qui réunit le lac Onega au Ladoga. Dans ce dernier lac arrive par le sud le Volkhov, qui sort du lac Ilmen auprès de l'antique ville de Novgorod. Grossie par tous ces affluents, la Neva, qui n'a guère qu'une quinzaine de lieues de cours entre Schlùsselbourg, où elle sort du Ladoga, et Saint-Pétersbourg, roule une masse d'eau aussi considérable que le Rhône ou le Rhin, et chaque année la débâcle des glaces y est terrible. Toutefois les gros navires de mer ne peuvent la remonter jusqu'à Saint-Pétersbourg et s'arrêtent à Kronstadt, qui est en même temps une forteresse formidable, défendant l'accès de la capitale.

Bassin de la mer Blanche. — La Dvina, le fleuve d'Arkhangel, se forme de deux branches principales : à l'est, la Vitchegda, qui par ses sources touche à la Kama et à la Petchora, et à l'ouest la Sukona. reliée par des canaux avec le Volga et le lac Onega, qui appartient au système de la Neva. La Dvina porte à Arkhangel les bois coupés dans les forêts immenses qu'elle traverse. C'est par ce port que les Russes entrèrent pour la première fois en communication maritime avec les peuples de l'Europe occidentale, quand ils n'avaient pas encore conquis sur les Suédois les rivages de la Baltique, et sur les Turcs ceux de la mer Noire.

La Petchora, que l'Oural envoie à l'Océan glacial, traverse des pays trop peu peuplés pour avoir une grande importance économique malgré l'abondance de ses eaux.

Bassin de la Caspienne (à part le Volga). — A l'autre extrémité de l'Oural, le fleuve de ce nom sert de limite entre l'Europe et l'Asie, passe à Orenbourg et finit dans la Caspienne.

La même mer reçoit le Térek. venu du versant septentrional du Caucase. De ce côté aussi descend le Kouban, qui aboutit dans la mer Noire près du détroit de Kertch. Entre ces deux cours d'eau, le Kalaous, descendu du Caucase, déverse ses eaux, tantôt vers la mer d'Azov, et tantôt vers la Caspienne par la Manitch, qui jalonne l'ancienne voie de communication entre les deux mers.

Montagnes. — Les plus hautes cimes de l'Oural n'atteignent pas 2000 mètres. Le Caucase au contraire a plusieurs cimes plus élevées que le mont Blanc : l'Elbourz dépasse 5500 mètres, le Kasbeck 4800, et le défilé du Dariel, qui passe au pied de ce dernier et forme la principale voie de communication entre l'Europe et la Transcaucasie, franchit un col de près de 2400 mètres. Le Caucase est d'autant plus majestueux et, imposant à contempler en arrivant d'Europe que le pays entre la Caspienne et la mer d'Azov est peu élevé.

Le Caucase se continue en Crimée, au delà de la péninsule de Taman et du détroit de Kertch, par une chaîne d'un millier de mètres, au pied de laquelle règne une étroite corniche qui jouit d'un climat délicieux, et rappelle par sa situation et ses productions les environs de Nice et de Gênes, tandis qu'au nord-ouest le plateau va se rattacher aux steppes de la Russie méridionale. Là, dans le temps de leur prospérité, les Génois avaient fondé la colonie de Caffa, comme autrefois les Grecs avaient couvert de leurs comptoirs les rivages de la mer Noire. A l'ouest, la chaîne de Crimée se termine par le cap Chersonèse, sur lequel s'étaient établies les armées alliées pour assiéger Sébastopol.

IL Géographie agricole, industrielle et com-

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merciale. — Agricu.tcre. — Zones de culture. — Au point de vue des productions agricoles, la Russie se partage en cinq zones. Au nord la zone glaciale est couverte de rochers ou de marais tourbeux, gelés pendant la plus grande partie de l'année et qui ne sont propres qu'à nourrir quelques rennes. Au sud de la zone glaciale, la zone forestière couvre la Finlande, les gouvernements d'Olonetz, d'Arkhangel et de Vologda. Dans la partie septentrionale on ne trouve d'abord que des arbrisseaux, puis des pins et des bouleaux, et à mesure qu'on descend vers le sud, ceux-ci font place aux sapins, mélèzes, cèdres, trembles, puis aux tilleuls et aux chênes. Dans les gouvernements d'Olonetz et de Vologda, les bois couvrent les 9/10 de la superficie. Dans toute la région forestière, la chasse et la pêche forment avec l'exploitation des forêts (coupe du bois, fabrication de la potasse, du goudron, de la térébenthine., les principales ressources d'une population du reste très clairsemée, qui ne récolte, qu'un peu d'avoine, de seigle ou d'orge et mélange souvent à son pain de la sciure de bois pour en augmenter le volume sans le rendre plus nutritif.

Au sud du golfe de Finlande, les forêts deviennent plus rares, les défrichements plus étendus ; aux grains secondaires comme l'orge, le seigle et l'avoine, se mêlent maintenant les champs de froment ou de lin. Les chênes remplacent en partie les arbres verts. Là commence une troisième région qui occupe l'ouest de l'empire et comprend les provinces baltiques, la Lithuanie, la Pologne. Les forêts couvrent encore la moitié de ce territoire, mais les chênes, les ormes, les tilleuls, les frênes et les érables s'y mêlent aux sapins et aux pins comme dans l'Europe occidentale, et on voit réussir sous un climat plus doux le froment, le seigle, le lin, le chanvre, la betterave. Les prairies se couvrent aussi de troupeaux.

Au sud des forêts et des marais qui limitent la Pologne du côté du S.-E., on entre dans la zone des terres noires. Les arbres n'y croissent pas spontanément, mais le sol s'y recouvre d'herbes assez hautes pour cacher à la vue un cavalier monté. Les débris de cette végétation accumulés depuis des milliers d'années y ont formé une couche de terreau dont l'épaisseur varie de 60 centimètres à lm,ôO. La zone des terres noires (Tchernozori) s'étend du S.-O. au N.-E. à travers toute la Russie et ressemble à un pont jeté sur cet empire depuis la Galicie et l'Europe occidentale jusqu'à l'Oural, du côté de Kazan et d'Orenbourg. Son étendue est presque double de celle de la France, son sol produit des céréales sans se lasser, de sorte que l'on a comparé la richesse qu'en peut retirer la Russie à celle dont les Anglais sont redevables à leurs mines de houille. Les engrais capables de fournir l'azote que renferme la terre noire ne vaudraient pas moins de seize milliards, et là l'engrais est déjà transporté et assimilé au sol.

La terre noire est, comme la Hongrie dont le sol est analogue au sien, un des grands centres de production des céréales pour toute l'Europe, et l'étendue qui y est ensemencée ne pourra qu'augmenter, à mesure que des voies ferrées plus nombreuses en amèneront plus économiquement les produits aux ports d'embarquement d'Odessa et de la mer d'Azov.

La cinquième zone de la Russie est celle des 6teppes qui occupent les bassins inférieurs du Dniepr, du Don et du Volga, et s'étendent le long de la mer Noire et de la mer d'Azov jusqu'à la Caspienne. Ces steppes, où ne pousse aucun arbre, se recouvrent au printemps, après la fonte des neiges, d une herbe savoureuse qui nourrit «le grands troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux. L'altitude de ces steppes va en dimi-

nuant du côté de la Caspienne, où brillent un certain nombre de lacs recouverts de cristaux de sel.

Productions agricoles. — Après les Etats-Unis, la Russie est le pays du monde où l'on récolte le plus de céréales (000 millions d'hectolitres). Aucun ne la dépasse pour la production du lin et du chanvre. La betterave est aussi de plus en plus cultivée, dans la Pologne, le sud et l'ouest de la Russie. La récolte des pommes de terre, très considérable, est en partie convertie en alcool.

Les troupeaux sont très nombreux en Russie. On y compte plus de 1G millions de chevaux, soit 5 chevaux pour 25 habitants, tandis qu'en France nous n'en avons que 2. Les trotteurs russes sont recherchés pour leur rapidité ; les chevaux des Cosaques sont connus pour leur rusticité et leur résistance à la fatipue.

Sous le rapport des bêtes à cornes, des moutons, des porcs, la Russie est aussi plus riche que les autres pays de l'Europe, mais d une manière absolue seulement. Relativement à la population, l'Europe occidentale possède un plus grand nombre de bêtes à cornes, l'Angleterre et la France sont plus riches en bètes à laine ; l'Autriche et l'Allemagne ont la supériorité pour le nombre des porcs. La Russie a donc encore bien des progrès à accomplir pour tirer meilleur parti de son sol. L'émancipation des serfs sous le dernier règne a déjà fait faire un grand pas en affranchissant les paysans et en les rendant propriétaires. Mais, d'une part, les procédés de culture sont souvent fort arriérés, et, d'autre part, les institutions communales d'une grande partie de la Russie, qui mettent les terres en commun, ne stimulent peut-être pas autant les efforts individuels que celles des pays où la propriété privée est constituée.

Industrie. — Mines. — La Russie possède dans l'Ou rai de riches mines de métaux. Depuis un siècle environ qu'on s'est mis à les exploiter on en a retiré plus de 700,000 kilogr. d'or; elles produisent annuellement 5000 tonnes de cuivre, et c'est à peu près le seul point du monde où l'on trouve du platine.

Le fer forme de nombreux gisements autour de Perm, et est aussi exploité à Pétrosavodsk, sur les bords du lac Onega, où l'on trouve de riche minerai de fer magnétique presque pur, et où cette extraction a fait établir une fonderie de canons et une fabrique d'armes, dès le règne de Pierre le Grand. De même Toula, qui est un petit Birmingham russe.se trouve au milieu des mines de fer.

L'Oural renferme aussi des pierres précieuses, comme la malachite, et des mines de sel gemme. Le reste du sel consommé dans l'empire est fourni par les lagunes des bords de la mer d'Azov et de la mer Noire, et les lacs des steppes. Les terrains houillers couvrent une grande surface en Russie, mais sont encore fort mal exploités. Cependant en dix ans, de 1804 à 1874, la quantité extraite a presque décuplé et de 1 75,000 tonnes a passe à 1 ,'200,000. Bientôt sans doute la production nationale équivaudra en importance à l'importation étrangère, qui est de 2 millions de tonnes environ. Le principal bassin est celui duDonetz; d'autres existent en Pologne, sur les confins de la Silésie et dans l'Oural.

Manufactures. — Les manufactures ne sont pas encore très nombreuses en Russie ; ainsi l'industrie du coton, qui occupe le plus grand nombre de bras et dont les produits atteignent la plus haute valeur, ne possède encore que la moitié des broches employées en France. Ces établissements sont concentrés autour de Saint-Pétersbourg. Moscou, Vladimir, et Lodz, en Pologne. Après la filature et le tissage des cotons, les principales industries manufacturières de la Russie sont la fabrication des draps à Moscou, en Pologne, et dans la Grande- Russie en général ; la préparation des cuirs, re-

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cherchés pour l'odeur que leur communique l'écorce de bouleau qui sert à les tanner ; la filature et le tissage du lin et du chanvre, qui se fait dans les campagnes ; la construction des machines, la préparation des suifs, et des produits chimiques tels que la potasse, pour utiliser les troupeaux des steppes et les bois des forêts; la fabrication de quincaillerie à Moscou, Toula, Nijni-Novgorod.

En résumé les manufactures forment cinq groupes principaux autour de Moscou (c'est le plus considérable), de Saint-Pétersbourg, de Riga, de Kiev, et en Pologne. Et les industries qui ont fait le plus de progrès pendant ces dernières années sont celles du coton, du sucre de betterave, des machines et des cuirs.

Commerce. — A l'extérieur, la Russie n'envoie guère que des matières premières. Les céréales à elles seules forment par leur valeur les deux tiers de l'exportation générale. Puis viennent le lin à l'état de graine ou de filasse, les bois, les laines, le chanvre, et le bétail, souvent infecté par des épizooties dont il transmet le germe dans les pays de l'Europe occidentale, où on le transporte.

En échange on importe en Russie de la quincaillerie et divers objets manufacturés, tissus ou autres, du thé, principale boisson des Russes et qui jusqu'ici est apporté de Chine par les caravanes, du coton venu de l'Asie centrale, des vins et liqueurs, du tabac.

C'est avec l'Allemagne que la Russie entretient le plus de relations commerciales, à cause de la frontière commune aux deux Etats, par où passent beaucoup de marchandises en provenance ou à destination de l'Europe occidentale. L'Angleterre vient au second rang, puis la France et l'Autriche- Hongrie.

La plus grande partie de ce trafic s'opère par mer; cependant l'importation est presque aussi considérable par terre que par mer, parce qu'elle comprend surtout des objets manufacturés et chers que transportent les ciiemins de fer. Le commerce maritime se fait plutôt par les ports de la Baltique que par ceux de la mer Noire ou de la mer d'Azov et surtout que par ceux de la mer Blanche et de la Caspienne. La mer Caspienne occupe le dernier rang pour l'exportation, la mer Blanche pour l'importation.

Ports de mer. — Saint-Pétersbourg et Riga sont les débouchés les plus rapprochés et les plus commodes vers l'Europe occidentale de la Grande Russie et de la Russie occidentale, qui forment les régions les plus peuplées de l'empire. Revel, en Ehstonie, et Libau, en Courlande, occupent respectivement des positions plus avancées que Saint-Pétersbourg et Riga, et sont plus vite débarrassées des glaces. Viborg, Helsingfors et Abo sont les principaux ports de la Finlande. Taganrog, Rostov et Berdiansk, sur la mer d'Azov, Odessa, sur la mer Noire, sont les principaux débouchés des céréales de la région du Tchernozon (la terre noire). Sébastopol, ruiné par la guerre de Crimée et le traité de Paris qui avait neutralisé la mer Noire en 1856, reprend son ancien rôle depuis que ce traité a été dénoncé en 1870. Il est relié à Saint-Pétersbourg par un chemin de fer. Ses fortifications relevées et augmentées sont plus formMables que jamais. Son excellent port abrite une flotte puissante. Nicolaiev, près de l'embouchure du Boug dans le liman du Dniepr, renferme les établissements militaires et les arsenaux qui travaillent à l'armer. Nous avons déjà nommé Kronstadt, près de Saint-Pétersbourg. Astrakhan, bien que voisin de l'embouchure du Volga, ne fait pas un grand commerce maritime. La pêche, fort importante sur ce fleuve et dans la mer voisine, alimente un grand trafic. Arkhangel, sur la met- Blanche, a été dépossédée, par la fondation de Saint-Pétersbourg, d'une grande partie des re-

lations qu'elle entretenait avec l'Europe occidentale. Du reste, son port bloqué parles glaces pendant plusieurs mois chaque année et la population clairsemée qui l'entoure ne sont pas des conditions favorables pour le commerce de cette ville, malgré l'étendue du bassin de la Dvina qui y trouve son débouché naturel.

Marine. — La flotte commerciale de la Russie n'occupe qu'un rang secondaire dans le monde, malgré les matériaux de construction que le pays possède en abondance. Elle n'est que de 3 à 4 000 navires, jaugeant une centaine de tonnes en moyenne. La flotte de guerre est de près de 400 navires, jaugeant 2;>0,000 tonnes.

Navigation intérieure. — Bien plus considérable est la flotte qui dessert la navigation intérieure. On construit chaque année 10,000 embarcations de cette sorte, dont la plupart sont dépecées en arrivant au bas du fleuve qu'elles ont descendu. Quelques-uns de ces bateaux de rivière atteignent des dimensions considérables. Sur le Volga, il y en a qui portent jusqu'à 2 000 tonnes; 400 tonnes est le maximum sur la Dvina ouïe Don, 200 sur le Dniepr.

Nous avons fait connaître, en décrivant les fleuves et les rivières, les canaux qui relient leurs bassins entre eux.

Chemins de fer. — Le réseau des chemins de fer, moins développé que dans les pays riches et industrieux de l'Europe occidentale, va en resserrant de plus en plus ses mailles. Actuellement, il comprend 23,000 kilomètres en exploitation : dix fois moins qu'en France, relativement à la superficie des deux pays desservis. Moscou en est! le principal centre. Les points extrêmes en sont au nord et à l'est : Vologda, Nijni-Novgorod, Orenbourg, Saratov, Tsaritsin. Il s'avance jusqu'à Vla-' dikaukasz, au pied du Caucase, à Sébastopol, à l'extrémité de la Crimée, se relie aux railways de la Roumanie, de la Galicie et de la Prusse, et va jusqu'à Abo, à l'entrée du golfe de Finlande.

III. Géographie politique. — Divisioiis administrative; et villes principales. — La Finlande forme un grand-duché distinct du reste de l'empire de Russie, mais soumis au même souverain. Celui-ci y est représenté par un gouverneur général qui préside lu Sénat finlandais. Ce pays a des représentants et des diètes qui n'existent pas en Russie. L'armée, la flotte, et toute l'administration en général sont indépendantes de celles de la Russie. Helsingfors (ii',000 hab.) est la capitale politique de la Finlande, Abo en est la métropole religieuse et judiciaire. Les Finlandais sont en majorité luthériens et de race finnoise. Les autres gouvernements de l'empire se classent en plusieurs grands groupes d'après leur situation géographique, les traditions historiques, les nationalités qu'ils renferment.

A l'ouest, les Provinces baltiques comprennent les gouvernements de Saint-Pétersbourg; d'Ehstonie, capitale Revel ; de Livonie, capitale Riga ; de Courlande, capitale Mitau. Les villes les plus considérables situées dans ce groupe sont la capitale de l'empire, qui renferme près de 700,000 habitants, Riga, dont la population est de 100,000 habitants, et Kronstadt (50,000 hab.).

La Russie occidentale comprend les gouvernements de Kovno, Vitebsk, Mohilev, Vilna (65,000 hab.), Grodno, la Volliynie, capitale Jitomir, et la Podolie, capitale Kamenetz.

Cette région correspond au noyau de l'ancienne principauté de Lithuanie.

Le royaume de Pologne est divisé en dix gouvernements, dont les chefs-lieux sont: Varsovie (300,000 hab.), la troisième ville de l'empire, Souwalki, Lomza, Plock, Kalisz, Piotkrov Mlle principale, Lodz 40,000 hab.), Siedlce, Kielce, Radom et Lublin.

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La Pétrie Russie comprend les gouvernements de Kiev ( 130,000 hab.), avec Berditchev (environ 80,<i00 liab. presqu'exclusivernent juifs); de Tchernigov, de Poltava, et de Kharkov (près de 100, "00 bab.). Le principal centre de cette région, Kiev, •est une des métropoles religieuses de la Russie. C'est par là que le christianisme a été introduit de Constantinople en Russie, et les pèlerins viennent se presser en foule autour de ses monuments religieux.

La Nouvelle Russie ou Russie méridionale a été la dernière conquête faite par les tsars sur les Turcs et les Tartars. Elle comprend la Bessarabie, capitale Kichenev (100,000 hab.), villes principales Akkermann (40,000 hab.) et Bender, sur le Dniestr ; les gouvernements de Kherson (4'>,000 hab.), villes principales, Odessa (185,000 hab.) et Nicolaïev (85,000 hab.); de Tauride, capitale Simféropol ; d'Ekatérinoslav, villes principales Taganrog (:.0,000 hab.' et Rostov sur le Don, grand port d'expédition pour les céréales ; et le gouvernement de l'armée du Don, chef-lieu Novo-Tcherkask, près de l'embouchure du Don.

La Grande Russie comprend tout le centre de l'empire : au nord, les gouvernements d'Arkhangel, Olonetz et Vologda; à l'ouest, celui de Novgorod, première capitale de la Russie, peuplée au moyen âge de plusieurs centaines de mille habitants quand elle était le centre du commerce de la Russie avec les villes hanséatiques ; Pskov, sa voisine et sa rivale à cette époque, est la capitale d'un autre gouvernement de la Grande Russie. Puis viennent ceux de Tver, Iaroslav, Kostroma, Vladimir, Nijni-Novgorod (45,000 hab.), Riazan, Toula (00, 000 hab.), Kalouga et Smolensk, groupés autour du gouvernement central de Moscou. Cette dernière ville renferme plus de 600,000 habitants. Enfin, dans le sud de la Grande Russie, se trouvent les gouvernements d'Orel, Tambov, Koursk et Voronej.

A l'est de la Russie, l'ancien royaume de Kazan comprend les gouvernements de Viatka, Perm (celui-ci, achevai sur l'Oural, appartient en partie à l'Europe et en partie à l'Asie), Kazan (90,00) hab.) et Simbirsk. Principal centre des populations tartares de la Russie, Kazan est en même temps une ville universitaire.

L'ancien royaume d'Astrakhan comprend les gouvernements d'Oufa et Orenbourg (à cheval sur l'Oural;, Samara'(50,000hab.),SaratovA85,0u0 hab.), -et Astrakhan (50,000 hab.).

La lieutenance du Caucase s'étend au nord de ■cette chaîne en Europe, et au sud, en Asie. La partie du nord comprend les gouvernements de Stavropol et les territoires du Kouban, sur la mer d'Azov, et du Tcrek, sur la mer Caspienne. Pupidation. — D'après les derniers recensements officiels, la population de la Russie d'Europe (sans la Finlande, la Pologne et le Caucase) était de OG millions d'habitants, celle de la Finlande de 2 millions, celle de la Pologne de 6 millions et demi. Enfin la partie septentrionale du Caucase renferme l,85o,000 habitants. Cette population augmentant très rapidement (1 million par an., elle doit dépasser maintenant 80 millions. D'après les recensements successifs, on a calculé qu'elle doublait en 65 ans, tandis qu'en France ce n'est qu'au bout de plus de 20Ô ans qu'on arriverait à ce même résultat. Et comme la vie moyenne est beaucoup plus courte en Russie que dans le reste de l'Europe (24 ans seulement), il faut que le nombre des naissances y soit très BDiWidérable. Cette population est encore très peu compacte. En moyenne, on ne trouve guère sur l'ensemble de la Kussie d'Europe que 16 habitants par kilomètre carré. La Suède et la Norvège offrent seules en Europe des populations encore plus clairsemées. La rigueur du climat on est en partio la cause ;

mais, dans la Russie méridionale, il y a encore bien des terres fertiles à mettre en culture dans le steppe, et des colonies à fonder, comme on l'a déjà fait à plusieurs reprises, notamment avec des Allemands dans la Nouvelle Russie.

Actuellement la population est très inégalement distribuée. C'est autour de Moscou et au sud de cette ville, dans la Grande Russie, là où se trouvent réunies les ressources de l'industrie et de l'agriculture, que les habitants sont le |>lus pressés. Le même fait a lieu en Pologne pour la même raison. Et encore dans aucun gouvernement la densité kilométrique n'atteint-elle le chiffre de 60 habitants, tandis que la moyenne de la France entière est 70. Mais autour de ces régions relativement populeuses de la Russie, la densité va sans cesse en diminuant, pour ne plus être que do 3 habitants par kilomètre dans les steppes qui bordent la Caspienne et de moins d'un habitant par deux kilomètres dans le bassin de la Petchora.

Races. — La Russie, ayant 6ervi de grand chemin à toutes les invasions qui, de l'Asie, se sont avancées vers l'Europe, garde dans son sein des restes de toutes ces races successives qui ne se sont pas encore fondues les unes dans les autres. Au centre dominent les Slaies, d'origine aryenne comme les peuples de l'Europe occidentale, mais plus ou moins altérés par leur croisement avec les races jaunes qui, sous le nom de Finnois, au nord, et de Tartans, au sud, ont menacé à diverses reprises de les absorber, avant d'être définitivement vaincus.

Los Slaves, qui semblent être les descendants des Sarmates ou Scythes de l'antiquité, se sont eux-mêmes divisés en plusieurs branches souvent en lutte les unes contre les autres, et différant entre elles par les mœurs et la langue.

Les Grands Russiens ou Moscovites, les plus nombreux puisqu'on en évalue le nombre à 40 millions, ont souvent été accusés par les autres Slaves d'être des Mongols, des Tartares ou des Finnois usurpant la nationalité slave. Ils sont seulement de sang plus mélangé que les autres Slaves, et ont su établir leur suprématie dans l'empire.

Les Petits Russiens, au nombre de 1C ou 17 millions, s'appellent aussi Ouki-amieîis, et occupent tout l'espace compris entre le Donetz en Russie, le San (tributaire de la Vistule) en Galicie, et les sources de la Theiss.

Les Polonais, au nombre de 5 millions, forment un groupe de Slaves bien compact, avec quelques îlots dispersés dans la Petite Russie et la Russie Blanche.

Cette dernière comprend les plaines couvertes de forêts qui s'étendent de la rive gauche de la Duna aux marais du Pripet. Les liusses blancs sont au nombre de 3 à 4 millions.

Les Juifs (sémites), au nombre de 3 millions, se rencontrent dans toutes les villes de commerce de l'ouest de l'empire.

Les autres races aryennes sont moins fortement représentées. Les Lettes, qui habitent la Livonie et la Courlande, dépassent le million; les Lithuaniens, au nombre de 1,000,000, occupent le bassin du Niémen depuis Vilna jusqu'à la mer.

Un million d' Allemands sont dispersés dans tout l'empire, notamment à l'état de cultivateurs dans les colonies agricoles de la Nouvelle Russie. Ils occupent aussi beaucoup de fonctions administratives; le commerce, la fortune et la propriété du sol sont entre leurs mains dans les provinces baltiques. Presque aussi nombreux sont les Routnains, anciens Daces latinisés qui occupent la Bessarabie.

Les Suédois, anciens maîtres de la Finlande, y sont encore au nombre de 300 000. Puis viennent des Grecs, des Arméniens, des liulyares, des

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Serbes, principalement établis au voisinage de la mer Noire.

Parmi les races finnoises, les Finlandais se distinguent par leur degré avancé de civilisation. Ils remportent aussi par le nombre, car ils sont plus de 1,800,000 entre le golfe de Finlande et le golfe de Botnie. Les Kwéliens, qui leur confinent à l'est et s'étendent jusqu'au bord de la mer Blanche, sont de même race que les Finlandais, mais s'en distinguent par leur taille plus élancée et la couleur brune de leurs cheveux. Ils sont 3,00000.

Au sud du golfe de Finlande, et jusqu'au lac Péipous, habitent 800,000 Ehstes et Livoniens, frères de race des Finlandais.

Le bassin du Volga renferme de son côté d'autres Finnois : ce sont les Mordves ou Mordvines, au nombre d'un million, entre l'Oural et les sources de l'Oka ; les Tchouvaclv s, au nombre de 700,000, dont le gouvernement de Kazan forme le centre; les Votiaks (Viatka) et les Tchërémisses, qui occupent aussi les bords du Volga. Puis, au nord, d'immenses espaces sont occupés par les Pet-miens (150,000), les Lapons et les Samoyèdes, au nombre de quelques milliers seulement. Les Lapons s'étendent au nord des Finlandais jusqu'en Suède; les Samoyèdes occupent tous les rivages de l'océan Glacial, à l'est de la mer Blanche.

Ces derniers sont frères de race des Kalmouks, autres Jlongols de religion bouddhique, qui habitent les steppes de la Caspienne, entre le Don et le Volca, et y mènent, au nombre de 120,000, une existence exclusivement pastorale.

Parmi les représentants de la race tartare, les principaux sont les Tartares de Kazan, au nombre de plus d'un million, les Bachkirs des gouvernements d'Oufa et d Orenbourg (750 000), les Kirg'àz des bords de la Caspienne (180 000), les Tartares de Crimée.

Religions. — Toutes ces races, très différentes au point de vue des mœurs et du degré de civilisation, n'ont pas adopté le même culte. On compte 65 millions de chrétiens grecs qui suivent la religion orthodoxe, dont le tsar est le chef, et dont la direction est confiée à un saint-synode. Mais dans ce nombre sont comprises de nombreuses sectes hérétiques, dont les adeptes cherchent à se cacher pour éviter la persécution officielle. Certaines de ces sectes refusent le service militaire, d'autres ne reconnaissent pas le clergé actuellement en exercice ; il y en a une enfin qui prêche la mutilation.

Il y a peu de pays au monde où les pratiques religieuses soient plus observées qu'en Russie, où les reliques soient plus honorées, les pèlerinages plus nombreux malgré la longueur et les fatigues des voyages, les jeûnes plus fréquents.

En dehors du cuke orthodoxe et des sectes dissidentes, on compte en Bussie 8 millions de catholiques romains, principalement en Pologne, 3 millions de protestants, autant d'israélites, 2 millions et demi de mauométans. Beaucoup de peuplades arriérées, comme lesTchérémisses, bien que converties nominalement au culte orthodoxe, ont conservé beaucoup de coutumes des anciens cultes païens ou musulmans qu'elles ont successivement pratiques. Les Samoyèdes sont encore paient.

Gouvernement. — Le gouvernement de la Bussie est une autocratie absolue, et ne peut pas être comparé aux gouvernements parlementaires de 1 Europe occidentale. Ce n'est que depuis moins de deux cents ans que Pierre le Grand a commencé à tirer les Busses de l'état de barbarie où les avait plongés l'invasion mongole , sous laquelle ils avaient succombé. Ce n'est que le tsar Alexandre II qui a entrepris l'émancipation des serfs. Les assemblées électives n'ont com-

mencé qu'avec l'institution des Zemstvos, élus dans chaque gouvernement par les trois corps de la noblesse, du clergé et des paysans. Leurs attributions ne sont du reste pas fort étendues, et le gouvernement central, au besoin, casse les assemblées, quand leurs décisions lui déplaisent.

L'état de l'empire, au point de vue de la liberté, est singulièrement différent de celui de tous les autres pays voisins. La police y est toute puissante et fait déporter suivant son bon plaisir les citoyens en Sibérie. Cette absence de liberté de la nation ne semble pas avoir procuré aux souverains et aux personnages qui les entourent une sécurité en rapport avec leur puissance, puisque la Bussie a été à diverses reprises ensanglantée par de terribles attentats, auxquels les Nihilistes doivent actuellement leur sinistre réputation.

Armée. — Comme puissance militaire, la Russieoccupe un des premiers rangs dans le monde. C'est elle qui peut lever le plus de soldats, et ses troupes ont montré dans plus d'une guerre d'excellentes qualités de bravoure, de discipline, de résistance aux privations. L'abnégation entre dans leur caractère qui n'est pas exempt de fatalit-me, et le dévouement à la personne du tsar est un véritable culte dans l'armée.

Parmi les soldats russes, il convient de citer les Cosaques, qui conservent toujours leur organisation militaire et dont le grand-duc héritier est Yataman ou chef nominal. Leur origine remonte au temps où les Tartares dominaient encore dans le steppe, d'où ils poussaient chaque année leurs expéditions de pillage sur les terres occupées par les chrétiens. Ceux-ci leur opposèrent les Cosaqu s, soldats d'aventure, qui s'établirent dans le pays disputé entre les deux nations et y contractèrent l'habitude de la guerre dans leurs luttes et leurs combats continuels.

Possessions en deliors de C Europe. — Nous avons décrit, à l'article Asie, les possessions des Busses au sud du Caucase, dans l'Asie centrale et en Sibérie. En joignant la superficie de ces possessions (16 millions et demi de kilomètres carrés) à celle de la Russie d'Europe (5 millions et demi), on trouve pour l'empire russe entier une étendue plus grande que celle de toutes les possessions anglaises réunies. Nul souverain au monde ne règne sur des Etats aussi grands que ceux du tsar. Ajoutons que la Bussie ayant fait en Asie des progrès considérables, sur lesquels elle ne semble pas appelée à revenir, cette supériorité n'est probablement pas près de disparaître. Mais un plus grand nombre de sujets reconnaissent l'autorité de l'empereur de la Chine ou celle de la reine des Iles Britanniques, impératrice des Indes. En chiffres ronds, le premier règne sur 400 millions d'hommes, la deuxième sur 2ô0, et le ?ar sur 100 millions. [G. Meissas.]

RUSSIE Histoire et littérature'. — Histoire générale, XXXIII; Littératures étrangères, XX. — Chacun sait que l'Europe moderne est partagée entre trois grandes races rivales. Les Latins en occupent l'ouest et le sud; les Germains le nord et le centre ; les Slaves sont massés en orient. Chacune de ces grandes familles se subdivise en un certain nombre de peuples unis entre eux par la communauté d'origine, la similitude des mœurs et surtout l'analogie des idiomes. Chez les populations latines comme chez les populations germaniques, la même race est représentée par un certain nombre de nations indépendantes qui se font équilibre et rendent impossible l'absorption des différents peuples en un seul. Chez les Slaves, au contraire, derniers nés de la civilisation européenne, les divers rameaux de la branche commune tendent manifestement à se réunir en un seul et immense État. Cet État, c'est la Russie,

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qui paraît douce d'une puissance expansive et d'une force d'assimilation supérieures à celle de l'Allemagne, et au moins égales à celle des États- Unis d'Amérique.

Nous ne pouvons raconter ici la longue et confuse histoire du peuple russe, qui n'est autre que celle de l'Europe orientale. Bornons-nous à résumer en quelques mots les origines.de la Russie primitive, à rappeler les grandes étapes qui ont signalé sa marche, son développement social et ses conquêtes jusqu'à l'époque contemporaine. Nous terminerons par un exposé rapide de la situation actuelle du pays et de ses destinées probables.

J. Les origines de la Russie. — C'est aux historiens grecs et aux monuments scythiques seuls que nous pouvons demander le peu que nous sachions sur la Russie primitive. Vers le sixième siècle avant J.-C, des colons grecs partis les uns de Milet, les autres de Mégare, fondaient sur la côte septentrionale du Pont-Euxin (mer Noirei les premiers établissements d'où sortirent peu à peu les cités commerçantes d'Odessos. de Tyras, d'Olbia (aux bouches du Dniepr), de Chersonnesos (non loin de Sébastopol), de Palakion (Balaklava),Théodosie (Canal, Panticapée (Kertcli , Phanagorie (sur le détroit d'Iénikalé), Tanaïs ,sur le Don), et divers comptoirs sur le flanc du Caucase. Dans la grande plaine qui s'étend au nord de la mer Noire, les voyageurs et les colons grecs découvrirent de nombreuses tribus barbares que l'historien Hérodote nous a dépeintes. Ces races primitives et nomades, tour à tour connues sous les noms de Cimmériens, de Scythes, de Massagètes, de Sarmates, sont les premières qui nous apparaissent comme ayant peuplé le grand désert de la Russie du sud. Le» kowganes, sorte de monticules oblongs qui parsèment la plaine russe au nombre de plus de trente mille, sont les seuls monuments que ces tribus errantes et les Slaves qui leur succédèrent aient laissés. L'ouverture de ces tombes où reposent les squelettes des guerriers barbares a révélé aux modernes archéologues de curieux détails sur la religion, les mœurs et les usages de ces temps primitifs, première époque de civilisation rudimentaire par laquelle tous les peuples ont successivement passé.

Survint la grande migration des races qui bouleversa le monde barbare et détermina la chute de l'empire romain. Les Alains, les Goths, les Huns élevèrent tour à tour sur l'Europe orientale leur fragile domination. Les Roxolans v Russes) avaient déjà paru, s'efforçant de briser le joug imposé par la nation germanique des Goths. Au milieu de la grande bataille des peuples, on entrevoyait vaguement se dessiner la famille Slave (c'est-à-dire « les hommes qui parlent », par opposition aux Germains, appelés par les Slaves « les muets »). Au ixe siècle de notre ère, les Slaves occupaient déjà la Russie occidentale et la Pologne, du lac Ilmen aux monts Karpathes et jusqu'au cours moyen du Dniepr. Mais ils étaient divisés en tribus nombreuses, errantes, toujours en armes. De tous côtés les entouraient des races ennemies : au nord-ouest, les Finnois, population mystérieuse et primitive; à l'ouest, sur le Niémen et la Duna, les Lithuaniens, qui se fondirent plus tard avec les Polonais ; au sud et à l'est, d'innombrables peuplades turques, aussi féroces que sauvages, les Avurs, les Khazars, les Bulgares, les Petché'iègues et les Polovtsi.

L'espace nous manque pour esquisser ici le tableau des mœurs de laSlavie primitive, la religion sans prêtres du dieu Péroun, les chants des bardes, la légende des héros (Ilia de Mourom), les funérailles et les mariages. Notons pourtant deux institutions politiques, le mir (ou la commune souveraine), le volost vou le canton auto-

nome), si profondément conformes au génie particulier des peuples slaves qu'aucune révolution depuis lors n'a pu les effacer.

La grande ville de Novgorod était déjà le centre des Slaves du Nord, entre les sources du Volga et le golfe de Finlande. C'est là qu'arrivèrent, à l'appel des habitants, quelques aventuriers Scandinaves, frères des Normands qui dès lors infestaient les côtes de France. On les appelait les Varègues. Leurs trois chefs, Rourik, Sinéous et Trouvor, allaient fonder, grâce à leur supériorité militaire, le premier empire russe sous des chefs étrangers (802).

Deux autres guerriers Varègues fondaient, vers le même temps, une domination éphémère à Kiev, où ils furent massacrés par le successeur de Rourik, après avoir tenté de surprendre Constantinople.

II. Domination de Kiev. Les princes Normands. — Maître de Kiev par ce double meurtre, Oleg, frère de Rourik, y établit le centre du nouvel empire, qui s'étendait de Novgorod aux frontières de la Hongrie. Il tenta contre Constantinople une expédition qui faillit réussir (i)07). Son successeur Igor, fils de Rourik, renouvela cette tentative avec une nombreuse flottille. Byzance ne fut sauvée que par le feu grégeois. De retour en Russie, Igor fut pris et massacré par les Drevlianes (94">).

Sa veuve, la « sage » Olga, le vengea cruellement en brûlant la ville de Korosthène. Convertie au christianisme dans un voyage à Constantinople, elle s'efforça vainement d'entraîner à la foi nouvelle son fils Sviatoslav. Celui-ci, poussé par l'esprit d'aventure et la soif des conquêtes, comme nos premiers Mérovingiens, entraîna ses hordes guerrières du Don jusqu'au Balkan (9G4-972). Là, il écrasa la nation des Khazars. Ici, il fit trembler l'empire grec et soumit toute la Bulgarie. Mais le vaillant Jean Zimiscès le repoussa d'Andrinople et extermina son armée sur le Danube, à Dorostol (Silistrie).

Cependant l'heure était venue où l'influence byzantine allait amener le triomphe du christianisme chez les princes de Kiev. Vladimir, un des, trois fils de Sviatoslav, après avoir massacré ses frères et conquis leurs provinces, tout couvert de crimes comme notre Clovis, imagina de réformer le vieux culte des Slaves. Il faut lire dans le chroniqueur Nestor, moine de Kiev, la curieuse histoire de l'ambassade envoyée par le barbare pour étudier tour à tour la religion des juifs, des mahométans, des catholiques et des grecs byzantins; les scrupules de Vladimir, sa conversion et son mariage avec une princesse de Constantinople ; la destruction de l'idole Péroun et le baptême donné en masse à tout le peuple de Kiev descendu dans les eaux du Dniepr. Vladimir mort (1015), une guerre d'extermination commença entre ses nombreux fils.

Jaroslav, l'un d'eux, resté victorieux, porta à son plus haut point de grandeur la puissance des princes de Kiev (1016-1004). Il soutint l'attaque des Polonais sous Boleslasle Brave, extermina devant Kiev l'armée des Petchénègues et envoya son fils assiéger encore Constantinople. Jaroslav est le Charlcmagne de la Russie. Il fit de sa capitale, de Kiev « aux quatre cents églises », le plus grand centre commercial et littéraire de l'Orient. Tous les rois recherchaient son alliance. Casimir de Pologne épousa sa sœur. Les souverains de Hongrie, de Suède et même de France épousèrent ses trois filles mariage d'Anne avec Henri I'r). La Russie Kiévienne était dès lors un grand Etat européen. Elle n'allait pas tarder à retomber au niveau de la barbarie asiatique.

III. L'anarchie princière. — Une épouvantable anarchie, comparable à celle que nous montrent

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les derniers Carlovingiens, éclata après la mort de Jaroslav. Diverses principautés indépendantes se formèrent autour de Smolensk, de Tchernigov. de Riazan, dé Sousdal, de Kiev, de Polotsk. Au nord, Pskov et Novgorod redevinrent des villes libres. L'unité morale de la nation se maintenait pourtant encore par les moeurs, par la langue et par la suprématie théorique du grand-prince de Kiev.

Deux noms se détachent parmi ceux des nombreux compétiteurs qui se déchirèrent l'empire d'Iaroslav: Sviatopolk (1093-11 13) et Vladimir Monomaque (1113-1125). Ce dernier, vainqueur des Grecs et des barbares petchénègues, a laissé un testament curieux sous forme de « Conseils à ses fils, » où les traits caractéristiques de l'esprit slave se manifestent avec une puissante originalité.

Finalement le pouvoir central fut brisé. Kiev succomba sous les coups des princes de Sousdal, de Vladimir et de Rostov, réunis par André Bogolioubski (11(9!. Elle fut une seconde fois ravagée par les Polovtzi (1203). La prépondérance allait passer à la Russie du Nord, à la Russie barbare des forêts du Volga.

André Bogolioubski, prince de Sousdal (1157- 1174), soupçonneux, despote, ami des prêtres, essaya d'inaugurer le gouvernement autocratique, terrorisant le peuple et lesboiars seigneurs). Il fut assassiné. Un de ses successeurs, Georges II ( 1 v 1 2- 1238 . entama contre les républiques de Novgorod et de Pïkov une guerre sans pitié. Il fut vaincu à Lipetsk (1216), mais se retourna vers l'Orient où il fonda une cité nouvelle, Nijni-Novgorod (1220), qui devait attirer à elle tout le commerce du Volga.

De leur côté les princes de Volhynie, Roman et son fils Daniel, appelés par les Galiciens, essayaient d'établir sur cette province polonaise leur tyrannie maintenue à force de supplices. L'anarchie était partout. Au nord, enorgueillies par la victoire de Lipetsk, dominaient les communes libres, Pskov, Yiatka et Novgorod la grande, fières de leur commerce et de leur indépendance. Sur cette Russie divisée, affaiblie, allait s'abattre une triple et formidable invasion.

IV. Les invasions du treizième siècle. — La conquête allemande. — Depuis longtemps l'influence de l'empire d'Allemagne se faisait sentir sur les provinces riveraines de la Baltique. De même que jadis Charlemagne avait conquis et dévasté la Saxe païenne en s'appuyant à la fois sur ses guerriers et ses missionnaires, de même les missionnaires catholiques et les chevaliers allemands apparurent à la fois en Livonie et en Courlande. En vain les Livoniens soulevés massacrèrent les envahisseurs (1 1 981. Le pape Innocent III prêcha contre eux une croisade, et l'évêque allemand Albert de Buxhœvden, en fondant Riga (1200), donna une capitale au nouvel Etat des chevaliers Porte-glaives. Les Livoniens furent écrasés (12061, puis chassés, traqués comme des bêtes fauves par les tyrans germaniques. Partout s'élevèrent des églises et des forteresses allemandes. L'Ehstonie même fut conquise. Une seconde confrérie religieuse et militaire, celle des chevaliers Teutoniques, vint achever (1237) la soumission et la ruine du pays.

V. Lu conquête des Tatars-Mongols. — Un danger plus terrible allait fondre sur les principautés slaves. Partis des montagnes de Chine, les féroces Tatars-Mongols, semblables aux Huns d'Attila, venaient de constituer un vaste empire sous Gengis-KLan (1 154-1227). A la seule nouvelle de leur approche, l'Europe trembla d'épouvante. Cinq siècles auparavant, Charles-Martel avec ses Francs avait arrêté, devant Tours, l'invasion des Arabes. Qui arrêterait celle des Asiatiques? Les

Polovtzi furent écrasés. Les princes russes, réunis un moment par le péril commun, voulurent les venger et subirent un vrai désastre sur les bords de la Kalka, non loin de la mer d'Azov (1224). Le massacre et l'incendie signalaient la marche des barbares. Ils revinrent bientôt sous Batou (1237), saccagèrent la grande ville de Bolgary, exterminèrent l'armée du prince de Riazan, brûlèrent Sousdal, Moscou, Kolomna, Vladimir, terrorisant toute la région du Volga (1238). Puis ce fut le tour des provinces du sud. Tchernigov, Kiev, la Volhynie, la Galicie, furent dévastées. «Les têtes russes tombaient sous l'épée des Tatars comme l'herbe sous la faux. » Cette fois l'Europe latine était ouverte à l'invasion. Les Polonais et les Allemands arrêtèrent les barbares à la journée de Liegnitz, en Silésie (1242).

Les Tatars se replièrent. Batou leur chef établit sur le Bas-Volga sa capitale, qu'il nomma Saraï. Ce fut le centre du nouvel empire de la Horde d'or. Bat&u mort (1255), les Tatars embrassèrent l'islamisme (1272). C'était l'époque où les croisades en Occident venaient de finir (mort de saint Louis, 1270). Elles allaient recommencer en Orient sous les princes moscovites.

L'Europe latine n'y prit aucune part. Convertis par Byzance, ayant reçu le christianisme sous la forme grecque ou orthodoxe, les Russes n'avaient aucun secours à espérer de l'Occident catholique. Les Polonais eux-mêmes, bien que Slaves de race, mais convertis par Rome et sous la forme latine ou catholique, devaient être pour la Russie de dangereux rivaux plutôt que des alliés.

Un prince habile et populaire, Alexandre Nevski, releva les courages. Héiitier de la Sousdalie, et choisi pour chef par la grande commune de Novgorod, il avait à faire face aux chevaliers Porte-glaives, aux Scandinaves et aux Tatars. Il attaqua vaillamment l'armée Scandinave que le pape Grégoire IX avait appelée h. la croisade contre les chrétiens grecs, et remporta sur elle la célèbre victoire de lTjora près des bords de la Neva (1240). Se retournant contre les Porte-glaives, il reprend Pskov et disperse l'armée allemande à la bataille livrée sur la glace du lac Peïpous (1242). Mais l'immense empire des Tatars était autrement redoutable. Alexandre Nevski préféra la soumission à la ruine. Par son conseil, la fière Novgorod accepta la suzeraineté des barbares (1260). Mais Vladimir et Sousdal avaient massacré leurs garnisons mongoliques (l'<!62). Alexandre courut offrir sa tête au khan des Tatars, qui l'épargna. La Russie reconnaissante a mis Alexandre Nevski au nombre de ses saints nationaux.

L'invasion asiatique s'était arrêtée, mais le pays restait esclave. Courbés sous un joug atroce, les Russes allaient voir périr le germe de leurs institutions nationales, se creuser le fossé profond qui les séparait déjà de l'Europe catholique, et semblaient destinés à retomber dans la barbarie à l'heure même où l'Occident latin allait se dégager des misères du moyen âge.

VI. La conquête Lithuanienne. — Malgré les efforts des chevaliers Teutoniques, la Lithuanie était encore indépendante et païenne. Un de ses chefs, Mindvog ou Mendog, fut proclamé roi (1252, embrassa puis abjura le christianisme romain. Sous le vaillant Gédimine ou Giedymin (1315- 1340), la Lithuanie s'agrandit de Grodno à Tchernigov et à Kiev. Vilna en fut la capitale. Sous Olgerd, les Lithuaniens parcoururent la Russie de Moscou à la Crimée, ébranlant le joug des Tatars. Un de ses fils, le sanguinaire Jagellon, décida du sort de la Lithuanie (1378-1434). Il se convertit au christianisme catholique pour épouser la reine Hedwige, héritière du trône de Pologne (13S6J. Les deux Etats allaient désormais s'unir en

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un seul. La conversion sommaire du peuple suivit celle de Jagellon.

Vitovt ou Vitold reprit, sous Jagellon, l'œuvre il a la conquête. Une rose déloyale lui donna Smolensk. Il osa défier les Tatars de garai, et leur livra bataille sur les bords de la Vorskla, non luin de Poltava (1399). Il fut vaincu et perdit Kiev. Mais sa victoire sur les chevaliers Teutoniques compensa cette défaite. A la journée de Tanncnberg ou Grtinwald (1410), la grande armée polono-lithuanienne écrasa les 80,000 hommes d'Ulrich de.Junginnen. Ainsi se formait un grand Etat militaire, aux mœurs polonaises, à la religion gréco-russe. L'union définitive avec la Pologne s'accomplit en 1501.

VIL Domination de Moscou. — Les premiers princes Moscovites. — La Russie avait été organisée militairement par les Normands Varègues. Elle avait reçu son organisation religieuse et politique des Grecs byzantins. Les relations fréquentes avec Constantinople avaient fait établir alors la capitale sur les bords du Dniepr. C'est l'époque de la domination de Kiev. La triple invasion des xiiic et xive siècles dispersa les débris de cet empire, rompit toute relation avec la Grèce et rejeta les Russes sous la main des barbares d'Asie. Le centre de la nationalité renaissante l'ut reporté sur un affluent du Volga, le plus asiatique des fleuves russes. Kiev avait été une ville à moitié byzantine. Moscou fut une cité à moitié mongolique et l'est restée en dépit du temps et des hommes, tandis qu'une troisième capitale, celle-ci européenne, s'élevait plus tard sur les bords de la Neva grâce au génie de Pierre le Grand. Placés, comme les premiers Capétiens, au centre d'un grand pays morcelé par une féodalité barbare; soumis en outre à la domination brutale des Tatars-Mongols, les premiers princes de Moscou entreprirent contre leurs innombrables adversaires une lutte où la perfidie et la ruse furent employées de préférence aux moyens chevaleresques. Humbles devant les Tatars, arrogants devant leurs compatriotes, peu belliqueux, grands acheteurs de terre, fort amis du clergé, protecteurs des moines de Troitsa, les grandsprinces moscovites agrandirent lentement l'humble domaine fondé par Daniel, fils d'Alexandre Nevski. Tels furent le servile Georges Danilovitch (1303-1325), le persécuteur de Michel de Tver et l'humble ami des khans ; Ivan Kalita (1328-1340), le dévot; Siméon le Superbe (1340- (1353), qui remplit le Kremlin d'églises, Ivan II le Débonnaire 1353-1359), et Dmitri de Sousdal.

Cependant, l'empire éphémère des Tatars tombait en ruine. Un héros apparut, le valeureux Dmitri Ivanovitch, plus célèbre sous le nom de Dmitri Donskoï (1363-1389). Débarrassé de ses premiers adversaires, les princes de Tver, de Riazan et de Lithuanie, il fond sur l'armée tatare, la bat sous Riazan (1378), la poursuit aux rives du Don, et remporte, sur toutes les hordes réunies du grand-khan Mamaï, l'inoubliable victoire de Koulikovo ou du « Champ des bécasses » (1380). Moscou fut reprise, il est vrai, et saccagée. Mais l'héroïsme des vainqueurs de Koulikovo avait porté à la domination étrangère un coup mortel, tout comme, à la même époque, la vaillance, de Du Guesclin et l'habileté de Charles V émancipaient une première fois la France de la domination des Anglais.

VaBsiliDmitriévitch(13t>9-1425) etVassili l'Aveugle (1455-I4U2) revinrent a la politique de prudence et de servilité. Elle leur réussit. Le premier, enfermé dans Moscou, laissa passer les n. avions lithuaniennes et tatares. Le second, après vingt ans d'efforts, parvint à se débarrasser des princes apanages Georges et Chémiaka, et fit trembler Novgorod.

Trois hommes, Ivan le Grand, Vassili Ivanovitch et Ivan le Terrible, achevèrent la révolution 1 ment commencée par les premier* priures moscoviies. l-'.n Angleterre, en France, el Espagne, les Tudors, Louis XI et Ferdinand le Catholique valent la royauté sur les débris du momie féodal. I' Ile fut aussi l'œuvre des princes de Moscou, et quelle qu'ait été leur férocité, leur perfidie, leur violence, c'est à eux que la Russie dut son unité nationale et sa délivrance.

Ivan III le Grand, véritable créateur de l'empire moscovite, soumit d'abord la turbulente cite de Novgorod (1471-1481) et détruisit toutes ses franchises ; dompt i Viatka (148B) ; annexa Tver. lîostov et Iaroslavl. En môme temps, il secouait le joug des Tatars (1480), et prenait sur l'Islam la grande ville de Kazan (1487). Deux guerres h -ureuses contre les Lithuaniens portèrent sa frontière à la Desna, puis à la Soja (1494 et 1503 . Tatars, Lithuaniens, chevaliers Porte-glaives étaient partout vaincus. Le mariage d'Ivan avec une princesse byzantine, Sophie, fille de Thomas Paléologue (1472), ouvrit la Moscovie barbare à l'influence heureuse de la Renaissance et de la Grèce. Aristotc Fioraventi organisa l'artillerie russo. Piétro Antonio construisit des palais et Théodore Lascaris fonda des bibliothèques.

Sous Vassili Ivanovitch (1505-1535), le mouvement ne s'arrêta pas. La république de Pskov anéantie (1510), Riazan et Novgorod-Severski confisquées sur leurs princes, Vassili put recommencer la double lutte, à l'orient contre les Tatars, à l'occident contre les Lithuaniens. La reprise de Smolensk sur l'armée lithuanienne (1514) fut ratifiée douze ans plus tard. Une invasion des Tatars criméens fut repoussée A l'intérieur, des exécutions nombreuses apprenaient aux boiars que les temps de la licence féodale étaient passés.

VIII. Ivoi le Terrible. - Ivan IV, le Terrible (1533-1584), devait achever cette grande tâche. Profond politique et sombre despote, ami des petits et persécuteur des boïars, il a trouvé, comme notre Louis XI, des historiens pour le blâmer et d'autres pour l'applaudir. Son règne sanguinaire marque toutefois une époque de progrès pour la nation.

La régente Hélène Glinska, mère du jeune Ivan, venait de mourir empoisonnée par les nobles (1538). Lui-même avait failli périr. Il dissimula, puis fit massacrer le chef des boiars, André Chouiski (1543), et se décerna à lui-même le titre impérial romain et byzantin de tsar ou de César (154 7). Cette révolution fut sanctionnée par un premier appel aux Etats généraux de la nation (1549 .

Désormais sûr de son pouvoir, Ivan IV se jette sur les deux royaumes musulmans et tatares de Kazan et d'Astrakhan. La cité de Kazan, défendue par 35,000 guerriers, est prise d'assaut après un siège mémorable (1552). Astrakhan est conquis (1554), et la Russie moscovite s'étend désormais des bords du lac Peipous aux rivages de la Caspienne.

Partout attaqué, Lan IV fait tète à tous ses adversaires ; aux Suédois de Gustave Vasa (1554), à l'ordre des chevaliers Livonicns dont il enlève les places-fortes (155S) ; au roi de Pologne Sigismond- Auguste; enfin aux boïars révoltés. La trahison d'André Kourb-ki le pousse aux plus atroces vengeances. Mais les Tatars criméens soutenus par les Turcs viennent incendier Moscou (1571). Le vaillant Etienne Batory, élu roi de Pologne, reprend Polotsk et assiège Pskov (1581), tandis que les Suédois occupent Narva.

Ivan IV vaincu ne désespérait pas. Il recherchait l'alliance d'Elisabeth d'Angleterre (155^ et cherchait a créer la navigation de la mer Blanche. D'ailleurs l'audace d'un aventurier cosaque lui donnait un monde. Irmak Timofciévitch, a la t&le

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d'une poignée de cavaliers, découvrait et conquérait la Sibérie sur le khan Koutchoum (1580-1584). Il se noya dans Flrtich, léguant un monde inexploré au tsar de Moscou. La même année mourait Ivan le Terrible, inconsolable d'avoir, trois ans auparavant, tué son fils aîné (1584).

Sur cette Russie barbare, sur cette Chine européenne, mal façonnée par la rude main des Ivan, régnaient encore les mœurs et les usages de l'Asie. Pourtant le souffle bienfaisant de la Renaissance allait la régénérer peut-être, quand une atroce guerre civile la rejeta pour vingt années dans le sang et les larmes.

IX. — B"7'is Godounov et les faux Dmitri. — Ivan le Terrible laissait deux fils : le faible Féodor, qui fut proclamé tsar, et le jeune Dmitri, qui fut relégué à Ouglitch et secrètement assassiné par les agents de Boris Godounov (1591). Celui-ci, tout-puissant sur l'esprit de Féodor dont il était le beau-père, se débarrasse de ses rivaux Chouiskiet Belski, réagit contre la politique d'Ivan le Terrible et s'appuie sur le clergé et les boiars. Il fait consacrer l'archevêque de Moscou patriarche souverain de la Russie. Il décide l'indolent Féodor à signer le célèbre oukase qui déclarait le paysan russe désormais asservi à la glèbe, précisément à l'époque où le servage était battu en brèche partout ailleurs en Europe.

Féodor mort (1598), la noblesse et le clergé offrirent le trône à Boris. Parvenu à réaliser son rêve ambitieux, celui-ci chercha du moins à s'entourer de savants et d'artistes étrangers. Mais la malédiction populaire pesait sur le représentant des nobles. Un imposteur, Grégoire Otrépiev, moine défroqué du couvent des Miracles, se souleva, prétendant être ce Dmitri qu'on disait mort à Ouglitch. Réfugié en Pologne, le faux Dmitri en revient avec une armée et l'appui du roiSigismond et des catholiques ( 100 i;. La mort de Boris (1605) lui ouvre les portes de Moscou, où les partisans du feu tsar sont massacrés.

Cependant la prédilection d'Otrépiev pour les Polonais exaspère le peuple moscovite. Le faux Dmitri est surpris et égorgé par les boiars (1606). Ceux-ci proclament leur chef, Vassili Chouiski, énergique vieillard. Mais l'exemple d'Otrépiev a engendré de nombreux imposteurs. Un second faux Dmitri vient assiéger Moscou. Il est soutenu par les Cosaques, troupe aventureuse de guerriers, de bandits ou de serfs révoltés qui sont venus chercher, aux bords du Dniepr, la libre indépendance du désert. Les paysans s'insurgent. Les Polonais passent la frontière, enlèvent Smolensk après un combat sanglant. Vassili Chouiski est déposé, enfermé dans un monastère. Le second Dmitri meurt assassiné, et Moscou ouvre ses portes à l'armée polonaise en proclamant tsar Vladislas, lils du roi de Pologne.

La Russie semblait anéantie comme la France au temps de Charles VIL Un Polonais régnait au Kremlin; les Suédois avaient saisi Novgorod la grande. Le peuple se soulève dans Moscou sans succès. AKazan, à Nijni-Novgorod, la résistance s'organise. Le boucher Koiuma Minine et le prince Pojarski entraînent la foule. Les Polonais, bloqués dans le Kremlin, se rendent après avoir incendié la ville (1612). Une assemblée composée des délégués de tous les corps de la nation se réunit et proclame tsar le jeune Michel Romanov, l'ancêtre de la dynastie qui règne aujourd'hui sur la Russie (1613).

X. Les premiers Romanov. — Moscou était délivrée, mais la Russie n'était pas reconquise. Michel Romanov dut la reconstituer par ses victoires (1613-1645). Astrakhan fut arrachée au khan des Tatars du Don ; les Cosaques Zaporogues domptés ; I la Suède, réconciliée par le traité de Stolbova. Res- I tait le principal ennemi, la Pologne. Conseillé par]

2e Pahtie.

son père, l'intelligent Philarète, métropolitain df Moscou, Michel se tint sur une prudente défensive. Sigismond de Pologne fut pourtant victorieux (1 633). Vaincue sur les champs de bataille, la Rus?ie essayait de se soulever par la diplomatie, de prendre rang dans la famille européenne. Elle s'alliait avec la Suède, ébauchait une autre alliance avec la France (1615-1629), essayait de réorganiser son armée naissante. Les querelles religieuses qui commençaient à déchirer la Pologne, et le soulèvement des libres Cosaques de l'Ukraine contre la persécution catholique et l'oppression aristocratique des Polonais, allaient fournir un plus vaste théâtre à l'activité militaire des tsars de Moscou.

Ce rôle guerrier fut celui d'Alexis Mikhailovitch 1645-1670), prince débonnaire dont les circonstances firent un conquérant. Guidé par le boïar Marozov, le Hichelieu de cet autre Louis XIII, il remet un peu d'ordre dans l'Etat bouleversé, écrase les Novgorodiens et les Pskovites révoltés, calme l'émeute de Moscou (1645), et prend en main, contre les Polonais, la cause des Cosaques de l'Ukraine.

Appuyé sur les Zaporogues, aventuriers vaillants campés le long du Dniepr, Bogdan Chmielnitski, le héros de la Petite-Russie, soulève les paysans et les Cosaques contre la gentilhommerie polonaise. Une guerre à mort éclate, où les Cosaques exterminent à la fois les Polonais, les Juifs, les prêtres catholiques. Vainqueur à la bataille de Korsoun, Bogdan enveloppe à Zborovo le roi de Pologne Jean-Casimir, et rançonne Lemberg. Vaincu à sou tour, il se jette dans les bras du tsar moscovite, que la conformité de religion et la haine du nom polonais lui donnent pour allié et pour suzerain. La guerre est votée par l'assemblée de Moscou (1634). Elle débute par d'éclatants succès. Polotsk, Mohilev et Smolensk sont reprises (1654); Vilna, Grodno occupées (1655); les Suédois, vaincus à leur tour, perdent Dunabourg et Dorpat (1656). La paix de Cardis rétablit l'ordre le long de la Baltique (1661).

Mais Jean-Casimir prépare sa revanche. Vainqueur de Schérémétiev à Tchoudnovo, il envahit 1 Ukraine. Le traité d'Androussovo abandonne pourtant à la Russie Smolensk, Kiev et toute la rive gauche du Dniepr (1667).

Restait à plier au joug les Cosaques de la Petite-Russie, ainsi que ceux du Don. Bogdan s'était fait moine ; mais Stenka Razine, à la tête d'une armée d'aventuriers, désolait les rives du Don et du Volga, prenait Saratov, Samara, Nijni. Moscou trembla, comme plus tard au temps de Pougatschev. Stenka Razine, vaincu par Bariatinski, fut égorgé (1071).

Vainqueur des Polonais, des Suédois et des Cosaques, Alexis Mikhailovitch voulut réformer et civiliser sa grossière Moscovie. Par les conseils du paysan Nikon, devenu patriarche de Moscou, une révision des livres saints débarrassa les manuscrits slavons des fautes et des interpolations, souvent ineptes, qui s'y étaient introduites. Mais le peuple et les moines protestèrent. Il fallut dompter à coups de canon ces observateurs passionnés du traditionnalisme (1654-1668). Les monastères de la mer Blanche furent pris d'assaut. En maint endroit les paysans refusèrent d'admettre la réforme nikonienne et formèrent ces innombrables sectes de raskolnïks (vieux croyants), qui s'élèvent aujourd'hui à plus de treize millions d'individus.

Entoures d'hommes savants tels que Siméon Polotski, Matvéiev et le Serbe Krijanitch, le tsar avait fait élever dans Moscou un premier théâtre, avait noué des relations diplomatiques avec Charles Ier d'Angleterre et Louis XIV. On jeu les bases d'un traité de commerce avec Colbert.

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Le fils aîné d'Alexis, Féodor (1670-1682), poursuivit son œuvre. Le khan de Crimée lui reconnut la suzeraineté du pays des Zaporogues. Louis XIV reçut ses ambassadeurs (IC81). Une Académie gréco-latine fut fondée à Moscou. Préparée par les trois premiers Romanov, l'œuvre do Pierre le Grand était désormais possible.

XI. — Pierre le Grand (1682-1725). — La Russie avait été jusqu'alors une puissance d'abord exclusivement byzantine, puis asiatique. La gloire de Pierre le Grand fut de faire de son peuple une nation européenne. Esquissons brièvement ce grand règne, qui demanderait à être étudié, comme celui de Catherine II, dans une histoire spéciale.

Alexis Mikhailovitch avait laissé trois fils, Féodor, Ivan et Pierre, et neuf filles dont la plus intelligente était la célèbre Sophie. Féodor mort, à qui reviendrait l'empire moscovite ? Ivan était à peu près idiot. Le patriarche et les boîars élurent le jeune Pierre, qui n'avait pas neuf ans. Mais l'ambitieuse Sophie, aidée de ses sœurs, soulève la garde des streltsi (tireurs). Les partisans de Pierre sont massacrés, sa mère insultée, le Kremlin inondé de sang. Ivan et Pierre sont proclamés conjointement tsars moscovites, sous la régence ou plutôt la domination altière de Sophie (1682).

Menacée à son tour par la turbulence des streltsi, Sophie les décime. Son favori, le prince Galitzine, essaie vainement de nouer une alliance avec Louis XIV (1687), puis entreprend deux expéditions malheureuses contre le khan de Crimée (1687-1689). Un revirement d'opinion se produit contre la régente. I/intelligence et la valeur précoce du jeune Pierre séduisent la foule et les soldats. Sophie est enfermée dans la prison d'un monastère (1689), ses favoris exilés ou mis à mon. Le règne de Pierre Ier commençait.

Pierre a dix-sept ans. Passionnément épris de la civilisation européenne, il rêve une transformation complète de l'empire et de la société russe. Il s'entoure d'étrangers, le Suisse Lefort, l'Anglais Gordon. Il apprend le hollandais, l'allemand, le latin. D'Arkliangel, il essaie de lancer une flottille sur la mer Blanche. Contre les Turcs, il entreprend une double expédition qui doit lui ouvrir la mer \oirc. Vaincu devant Azov (1695), il s'en empare bientôt à la tête des régiments réguliers qu'il a formés, des 18o0 radeaux ou galères qu'il a fait construire (1696). Mais il lui faut voir par ses veux 1 Occident. Il court, déguisé en simple matelot, demander a la Hollande, à l'Angleterre, le secret de leur puissance navale ( 1697). Il travaille de ses mains, dès quatre heures du matin, sur les chantiers, apprend la construction, la manœuvre, le pointage.

Mais une formidable opposition éclate, en Russie, dans les rangs du clergé et du peuple, contre ce tsar ami des étrangers et du progrès. Les streltsi se révoltent à Azov, à Moscou. Pierre accourt de Vienne ( 1 698), dissout la milice, châtie les mutins, couvre Moscou de potences, dé apite de sa main les plus rebelles, répudie sa femme Eudoxie Lapouchine, ennemie des réformes, enferme plus étroitement Sophie.

Les Cosaques du Don s'insurgent (P06) ; il les extermine. Ceux de 1 Ukraine ont à leur tête le légendaire Mazoppa, son allié. Les succès des Suédois décident Maz< ppa à quitter l'alliance russe (1709); mais il en est châtié par la dévastation de Il kraine, désormais bien conquise, et par l'exil et la mort a Bender.

Une plus terrible lutte absorbait alors toute L'attention de Pierre Ier. Charles XII venait d'entrer en scène. A qui serait la domination de la Baltique et de ses rives? Pierre n'y possédait encore ni un pouce de terre ni un vaisseau. Le Danemark

et la Pologne se liguent avec lui contre la Suède. Mais l'armée suédoise est partout victorieuse. Le tsar se jette sur l'Ehstonie, assiège Narva avec une cohue de 65,0u0 soldats guidés par des officiers allemands. Charles XII, à la tète de 8100 hommes, disperse cette multitude en l'atv sence de Pierre (30 novembre 17()0), puis se détourne pour tomber sur la Pologne.

Cette écrasante défaite n'a pas abattu le tsar. Il réorganise l'armée à la mode européenne, fond les cloches des églises pour en faire 300 pièces d'artillerie. L'habile Schérémétiev, son général, inflige une double défaite au Suédois Slipenbach en Livonie (1:01-1702). Menchikov remporte un nouveau succès (1706) devant Kalisch. LTngrie est conquise, Xarva enlevée (170i): Riga ouvre ses portes. Le pavillon russe flotte sur la Neva et la Baltique.

Charles XII, exaspéré de ces succès d'un ennemi qu'il dédaigne, jette à la torture l'ambassadeur du tsar, le Livonien Reynold Patkul (1707). Conseillé par le perfide Marlborough, il se jette de nouveau sur la Russie avec 43,000 soldats d'élite, repousse l'arrière-gard ; ennemie à Grodno (1708), à Hollosin, à Mohilev, à Dobroe, mais en perdant la moitié de ses troupes. Pierre se replie sur Moscou. Ses éclaireurs harcèlent et affament l'armée suédoise. Charles XII appelle Lœwenhaupt et ses 18,000 hommes de réserve. Mais l'habile Schérémétiev anéantit, dans les marais de la Saja, les trois quarts de ces troupes.

Charles XII s'arrête. Appelé par Mazeppa, il tourne au sud vers l'Ukraine. L'horrible hiver de 1709 achève de démoraliser son armée. Il s'acharne au siège de Poltava, malgré ses généraux. Pierre passe alors de la défensive à l'offensive. Avec 60,000 hommes, il vient débloquer Poltava qu'assiègent les 2f),0Û0 soldats épuisés du roi de Suède. Charles XII est blessé, ses troupes se débandent sous le canon (8 juillet 1709). Le roi vaincu s'enfuit, comme un aventurier, derrière la frontière turque, abandonnant les restes de sa glorieuse armée, lG',000 soldats qui capitulent avec Lœwenhaupt aux bords du Dniepr. La victoire de Poltava inaugurait la prépondérance de la Russie en Orient, et légitimait les réformes hardies de Pierre le Grand.

Quelles étaient ces réformes ? La place nous manque pour les raconter complètement. Tout était à créer. Il créa tout. Imprimeries, hôpitaux, casernes s'élevèrent. La flotte, qui n'existait pas, monta d'un seul coup a 50 vaisseaux de ligne, 800 bâtiments légers, 30000 matelots. Une armée régulière de .'10UO0 hommes, divisée en régiments de fantassins et de dragons, se forma sous des chefs étrangers et d'après la tactique française et allemande. Des journaux parurent. Des écoles s'ouvrirent. Ordre fut donné aux vieux Moscovites d'adopter les modes occidentales, de se couper la barbe, de dépouiller la robe asiatique. Défense fut faite de maintenir les femmes e ifermées dans le gynécée. L'établissement du tcliinn ou noblesse administrative, divisée en 14 degrés, stimula le zèle des fonctionnaires et fit de la noblesse la récompense des services ou du talent. Une administration savante entama partout la lutte contre l'anarchie et les résistances des partisans du vieux système. La police fut créée; le patriarcat de Moscou, sorte de papauté russe, aboli (1700), pour éviter à 1 Etat ces luttes entre le gouvernement et l'Église qui tant de fois ont désolé l'Ocident. Des milliers d'étrangers, encouragés par la faveur du tsar, établirent en Russie des manufactures, des magasins, des écoles. L'alphabet fut réformé, la géographie développée, des canaux cr usés; des ports s'ouvrirent. Enfin s'él< va, sur le delta de la majestueuse Neva, la capitalenouvelle.audacieuscuient jetée surla Baltique,

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la superbe Pétersbourg, qui devait éclipser vite la vieille et asiatique cité de Moscou (1703).

La dernière partie du règne ne démentit pas ces grandes choses. Tandis que Charles XII s'endormait à Bender, Pierre se jette sur ses provinces, occupe Réval (1710), toute la Livonie, toute l'Ehstonie, entame la Finlande. Cependant la Turquie faisait mine de soutenir les Suédois. Fierre, enivré par le succès, s'avança imprudemment sur le Pruth, appelé par les hospodars Moldo-Valaques, Cantacuzène et Cantémir. Enveloppé le long du Pruth, avec 38000 hommes, par les 200 000 Turcs du grand-vizir Baltagi-Méhémet, il est sauvé grâce à la présence d'esprit de sa femme Catherine, mais abandonne Azov au sultan (1711). Il s'en vengea sur les Suédois, qui perdirent Helsingfors et Abo (1713).

Cependant Louis XIV expirait, et Pierre Ier caressait l'espoir de conclure une alliance avec la France devenue moins hostile. Il apparut à Versailles (1717), étonnant cette cour raffinée par son génie barbare et ses allures étranges. Il tourna le dos aux grands seigneurs et s'entretint de préférence avec les ouvriers et les soldats. Vainement il s'efforça d'opérer avec la France un rapprochement politique qui nous eût été bien utile. Le régent refusa tout, enchaîné qu'il était à l'Angleterre. « On a eu depuis lors, dit tristemtvit Saint-°:non, un long repentir des funestes charmes de l'Angleterre et du fol mépris que nous avons fait de la Russie. »

Charles XII mort (1718), la Suède dévastée par les flottes russes ( 1 7 1 5-1720 , la cour de Stockholm traita. Par la paix do Nystadt (1721), les Russes gardaient l'Ingrie, l'Ehstonie, la Livonie et l'entrée de la Carélie et de la Finlande. Vainqueur au nord, Pierre termina ses campagnes par une heureuse attaque au sud. La Perse perdit Derbent et Bakou (1722); le Daghestan et le Mazendéran même, au sud de la Caspienne, furent occupés.

Mais un drame sanglant venait d'affliger les derniers jours du grand tsar. Sa première femme et son fils conspiraient contre lui avec tous les ennemis des réformes. Il avait enfermé Eudoxie et disgracié Alexis, l'ami des moines. Ce dernier s'enfuit en Allemagne, puis reparut (17 1 8). Arrêté, jugé, convaincu de haute-trahison, il fut mis à mort. Les principaux conspirateurs, Glébov etLapouchine, périrent dans les tortures. Dès 1712, Pierre avait épousé solennellement la Livonienne Catherine, ancienne servante d'auberge, dont le talent et l'énergie l'avaient sauvé aux bords du Pruth. En 1723, elle fut couronnée impératrice. Deux ans après, le fondateur de la puissance russe, Pierre le Grand, expirait (1725).

XII. Catherine 1" (1725-1727). — Sa veuve, la paysanne livonienne, fut proclamée impératrice sous le nom de Catherine I". Dans cette Russie où naguère les femmes étaient à peu près esclaves, c'était une révolution. Soutenue par les étrangers, les soldats, les vieux compagnons du tsar, Catherine fut fidèle à la politique de son époux, fonda l'Académie des sciences (1726), conquit la Courlande, choisit pour favori Menchikov. Elisabeth,tille de Pierrele Grand, fut un moment fiancée à Louis XV.

XIII. Pierre II (1727-1730). — La mort de Catherine fit passer la couronne à Pierre, fils de ce tsarévitch Alexis que Pierre le Grand avait immolé au salut de son œuvre. Excité par Elisabeth, ce jeune tsar secoua la pesante tutelle de Menchikov (1727), qui mourut disgracié (1729). LesDolgorouki le remplacèrent, mais la disgrâce allait les atteindre à leur tour, quand Pierre II expira (1720).

XIV. Arme Ivanovna (1730-174U). — Sa mort amena un double coup d'Etat. A qui reviendrait l'empire ? Les lois de succession n'étaient guère précises. Deux filles restaient du tsar Pierre; deux

autres de son frère Ivan. L'aînée de ces dernières, Anne Ivanovna, fut choisie par le conseil secret, mais dut jurer d'obéir à la constitution improvisée parles membresde l'aristocratie (1730;. Quelques mois après, un soulèvement des troupes, du clergé et du peuple, renversait le conseil secret, dont les membres périrent dans les tortures, et rendait à Annele pouvoir absolu (1731).

Anne Ivanovna, veuve du duc de Courlande, méprisait les Russes et ne voyait que par les yeux des Allemands. Son favori, le cynique Biren, peupla la cour d'aventuriers germaniques. 11 en remplit la garde à cheval, et l'école des cadets (assez semblable à notre école de Saint-Cyr) dut enseigner aux officiers l'histoire d'Allemagne et non celle de leur pays.

A l'extérieur, Anne abandonnait les conquêtes de Pierre le Grand sur la Perse. En revanche, elle soutint à Varsovie Auguste II contre Stanislas Leszczinski (1733). Ce dernier fut chassé, bloque à Dantzig par l'armée russe que commandait l'Allemand Munich. Le petit bataillon français du comte de Plélo ne put le délivrer. Dantzig fut pris. Pour appuyer l'Autriche, une armée russe s'avançait déjà au cœur de l'Allemagne, à Heidelberg, quand le traité de Vienne termina la guerre en donnant la couronne de Pologne au candidat de la Russie (1735). Toujours appuyée par l'Autriche, Anne se retourna contre les Turcs. La Turquie fut assez forte encore pour vaincre les Autrichiens, mais succomba sous les coups des armées russes. Munich et Lascy enlevèrent Azov, Pérékop, Batchi-Saraï, Otchakov et Chotim (1736- 1739)- La Bussie recula sa frontière du Dniepr au Boug (traité de Belgrade, 1739).

XV. Ivan VI de Brunswick (1740-1741). — Anne mourut, léguant la régence au Courlandais Biren. On proclama le fils de sa sœur, un enfantau berceau, sous le nom d'Ivan VI. La cour, le gouvernement, les provinces furent entièrement livrés aux Allemands. Les parents du petit empereur, Antoine de Brunswick et Anne de Mecklembourg, firent arrêter Biren et renvoyer Munich. Ces aventuriers se déchiraient entre eux. Le peuple grondait. Un souffle de révolte passait sur les casernes. Elisabeth, lafille aînée du grand tsar Pierre, saisit le moment. Appuyée par la Suède, encouragée par l'ambassadeur français La Chétardie, elle soulève les grenadiers de Préobrajenski. Tous les Allemands sont arrêtés, le petit Ivau VI déposé, Elisabeth proclamée impératrice (26 octobre 1741).

XVI. Elisabeth Petrovna (1741-1762). — Forte de l'appui de la nation, conseillée par les Chouvalov, les Voronzov, les Bestoujcv, Elisabeth repoussa vigoureusement l'attaque desSuédois(l741- 1743), leur enleva Helsingfors, leur fit signer l'humiliant traité d'Abo. Elle allait intervenir en faveur de Marie-Thérèse quand le traité d'Aix-la- Chapelle (1748) arrêta son armée sur le Rhin. La grandeur croissante de la Prusse effraya bientôt la cour de Russie. Elle s'allia avec la France et l'Autriche contre Frédéric II, et faillit l'anéantir. D'abord vaincu à Jaegersdorff (1758), puis vainqueur à Zorndorff (1758), le roi de Prusse fut complètement écrasé par les Russes à Zùllichau et à Kumersdorff (17à9). Berlin même fut pris (1760). Frédéric désespéré songeait au suicide, quand la mort subite d'Elisabeth sauva la Prusse (1762).

Ennemie acharnée des Allemands, des Juiftj, des raskolniks, Elisabeth ouvrit la cour aux idées et aux mœurs françaises. Chouvalov devint le correspondant de Voltaire. L'Université de Moscou, l'Académie des beaux-arts de Pétersbourg furent fondées. L'illustre Lomonossov, historien, poète, orateur, dramaturge, inaugura avec éclat la littérature nationale.

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XVII. Pierre III de Holstein (1762). — A cette princesse patriote, à la grande Elisabeth, succédait un écervelé, fanatique admirateur de Frédéric et des Prussiens. Petit-fils de Pierre le Grand par sa mère Anne Pétrovna, duc de Holstein par son père, Pierre III était un véritable Allemand égaré sur le trône de Russie. Ses folies, sis insultes à l'armée, ses basses flatteries à l'adresse du roi de Prusse excitèrent une fermentation universelle. Rompant avec la politique d'Elisabeth, il mit ses troupes au service de Frédéric contre l'Autriche et la France, menaça d'attaquer le Danemark, appela à Oranienbaum une garde allemande. Une vaste conspiration se forma aussitôt.

La femme de Pierre III, Catherine d'Anhalt- Zerbst, se mit à la tête des mécontents. Bi^> qu'Allemande, elle embrassa hardiment la cause nationale. Aidée par ses nombreux favoris, par les Orlov surtout, elle soulève les casernes, entraine l'armée, le clergé, le peuple, contre le tremblant Pierre 111 (juin 1762). Il abdique, est enfermé au château de Robcha où les conjurés l'étranglent. L'impératrice est proclamée sous le nom de Catherine II. Vainement une poignée d'officiers essaie de tirer de prison et de proclamer Ivan VI. Ce dernier est massacré par ses gardiens (1764). Catherine II n'avait plus de prétendant à redouter.

XVIII. Catherine II (1762-1796). — Ce long et glorieux règne, qui devait faire de la Russie un des plus puissants Etats du monde, rappelle à bien des égards celui de Pierre le Grand. Mômes conquêtes au dehors, mêmes réformes à l'intérieur. Trois royaumes en décadence barraient à Catherine II la route de 1 Occident (Suède, Pologne, Turquie). Pour les réduire elle s'appuya d'abord sur l'alliance des pays du nord (Prusse et Angleterre) ; plus tard sur ceux du sud (Autriche et France). A l'intérieur, ce fut l'influence de la philosophie française qui présida à toutes ses créations.

Restait d'abord àliquider la guerrede Prusse. Elle rappela ses troupes, se déclara neutre entre Frédéric et Marie-Thérèse (1762), et hâta ainsi le traité de Paris qui termina la guerre de Sept ans (1763). Elle remit la main sur la Courlande, sous prétexte de la donner à Biren. En Pologne, elle fit élire son ancien favori Stanislas Poniatowski contre le candidat saxon. L'intolérance fanatique des jésuites de Pologne lui donnait, pour intervenir, un excellent prétexte. Ils torturaient odieusement les chrétiens grecs de la Lithuanie et de la Russie Blanche, pour les contraindre à embrasser le catholicisme. Catherine protesta au nom de la liberté de conscience. Mais les supplices redoublèrent. Elle fit envahir la Pologne (1761), arrêter plusieurs évoques, garantir la liberté des dissidents (1768). Mais les catholiques se soulevèrent, formèrent la confédération de Radow, puis ceWe de Bar. Catherine lança sur eux les Cosaques Zapurogues et les paysans révoltés. Une horrible guerre, à la fois nationale, sociale et religieuse, éclata partout.

Pour soutenir les Polonais, Choiseul envoya Dumouriez et quelques officiels français qui défendirent Cracovie (17 72). Il arma la Turquie contre les Russes (1767-1774). Mais Galitzine et Roumiantzov dispersèrent trois armées turques, à Chotim, sur la Lar.^a et au Kagoul (1768-1770). La Crimée fut conquise. Une flotte russe, dirigée par Alexis Orlov, Spiridov et Greig, anéantit la marine turque dans l'Archipel, devant Chios et à Tchesmé (1770). La Grèce se souleva. Les défaites de la Turquie entraînaient la ruine de la Pologne. Déjà l'armée russe, franchissant le Danube, bloquait Choumla. La Pologne céda la première. Perdue par le fol orgueil de son

aristocratie et l'intolérance de son clergé, elle fut démembrée entre troia puissances, la Prusse, la Russie, l'Autriche (1772). A ce premier partage, elle perdait cinq millions d'habitants, dont 1600 000 seulement furent livrés à la Russie, avec les provinces de Polotsk, de Vitepsk, de Mohilev et d'Orcha. La Turquie vaincue céda de son côté, à la paix de Kaïnanlji (1774), Azov et Kinburn aux Russes, la Crimée aux khans taures, la libre navigation du Bosphore et une contribution de guerre. Un coup d'Etat sauva la Suède d'un sort semblable. Gustave III renversa l'aristocratie vendue à l'étranger et s'empara du pouvoir absolu (1772).

A l'intérieur, une double et violente commotion venait de mettre en péril le trône de Catherine. Exaspérés par la grande peste de Moscou, les serfs de la Grande-Russie se révoltèrent (1771). Grégoire Orlov réprima les insurrections. Puis ce fut un aventurier cosaque, Pougatschev, qui souleva toute la région du Volga en se donnant pour le vrai lierre 111 (17 72). Une immense armée de Tatars, de paysans, de Cosaques, de musulmans pilla Tsaritsine, Samara et Kazan. Moscou tremblait. Mais Bildkov vainquit ces hordes confuses. Pougatschev fut pris et exécuté (1773). Cette révolte malheureuse perdait du même coup les Cosaques Zaporogues. Ils furent soumis ou dispersés (1775).

Catherine était partout victorieuse. Conseillée par Potemkine et Bezbaradko, elle se rapprochait de la France. La médiation commune des cabinets de Pétersbourg et de Versailles imposa la paix à la Prusse et à l'Autriche en armes (traité de Teschen, 1777). Louis XVI était alors en lutte avec l'Angleterre pour l'indépendance de l'Amérique. Catherine lança contre les Anglais sa fameuse déclaration du droit des neutres, qui fut saluée avec joie par tous les petits Etats dont la marine était livrée au brigandage britannique (17 80,.

En même temps la Russie annexait la Crimée, le Kouban (1780-1 7JJ3), méditait d'affranchir les populations roumaines, préparait contre l'Angleterre une alliance militaire avec la France. La déclaration de guerre du sultan remit tout en question (1787). La Suède appuyait la Turquie. La double bataille navale de Svenska-Sund (1790) et la paix de Varéla arrêtèrent les Suédois. L'Autriche contint les Turcs, et donna le temps à Potemkine d'enlever Otchakov (1T8S). Souvarov, trois fois vainqueur des Turcs, emporta d'assaut Isniaïl (1790). La prise d'Ackermann, la victoire de Matchin (1791) effrayèrent le sultan et amenèrent la paix d'Iassy ( i 792), qui portait la frontière russe jusqu'au Dniestr.

Restait la Pologne, qui avait tenté de se régénérer par la constitution du 3 mai 1791. Mais les chefs de l'aristocratie, confédérés à Targowicz, appelèrent les Russes (1792). Trompée par les Prussiens, la Pologne voulut résister. La bataille de Dubienka amena le second partage. Cette fois Catherine enlevait aux vaincus trois millions d'âmes, et le vaste territoire comprenant la Podolie, la Volhynie et le reste de la Petite- Russie. La diète de Grodno ratifia ce traité lamentable (1793). Par haine des gentilshommes, les paysans n'avaient pas bougé.

Mais l'armée se révolta, mit à sa tête un héros patriote, Thaddée Kosciuszko. Le bruit de la Révolution française ranimait les courages. Kosciuszko bat les Russes à Raclawice (1794), marche sur Varsovie qui se soulève, expulse le général Igelstrom et massacre les traîtres. Mais, appuyés par les Prussiens, les Russes reprennent Vilna. Kosciuszko est vaincu et laissé pour mort à la journée de Maciejowice (1 794). Souvarov enlève d'assaut Praga, qui est inondée de sang. Varsovie capitule (1794). Le troisième et dernier partag

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opéré par la Prusse, l'Autriche et la Russie, donnait à celle-ci Vilna, Kovno, Grodno, le reste de la Lithuanie et de la Volhynie. Varsovie restait aux Prussiens (1795).

Les partages de la Pologne et surtout la Révolution de 1789 avaient rompu l'alliance ébauchée entre la Russie et la France. Catherine II entra, comme tous les rois, dans la première coalition contre la République (1793), mais elle se garda bien d'envoyer un seul homme sur le Rhin pour appuyer l'Allemagne. Elle laissa battre la Prusse, puis l'Autriche par la Révolution française, et mourut, laissant la Russie agrandie et pacifiée (1796).

Elle la laissait surtout transformée par ses réformes, qu'avaient longtemps applaudies Diderot, Grimm et Voltaire. Elle avait confié l'éducation de ses petits-fils au Suisse Laharpe, imbu de principes nettement républicains. Elle citait à tout propos Montesquieu. Elle avait fait offrir en Russie une superbe hospitalité a d'Alembert, à Jean-Jacques Rousseau même. Elle composait des comédies, des satires, des traités philosophiques, écrivait des mémoires, fondait l'Académie russe, encourageait les écrivains, surtout le poète Derjavine et le satirique Fon-Vizen. Elle commandait àPallas des voyages de découverte, au Français Falconnet la superbo statue équestre de Pierre le Grand. Elle fondait, pour les filles de la bourgeoisie et de la noblesse, le magnifique Institut de Smolna, où l'éducation fut •donnée par des maîtres français. Elle divisait la hussie en 50 provinces subdivisées chacune en districts, réformait les scandales de l'administration, créait une savante organisation judiciaire, déterminait les droits des bourgeois, des marchands, colonisait le steppe et les rives du Volga, sécularisait les riches biens du clergé russe, mais ouvrait son vaste empire à tous les cultes, •sans privilège pour aucun. Elle agita même la question de l'émancipation des serfs, et réunit à Moscou, sous la présidence de Bibikoff, une grande assemblée nationale élue par toutes les classes, toutes les provinces et par tous les sectateurs des diverses religions de l'empire (1766- 1768). De ses délibérations, trop confuses, sortit pourtant un nouveau Code de lois.

XIX. Paul I" (1796-1801). — Ces réformes fuient d'abord mises en péril par Paul Ier, fils et successeur de la grande Catherine. Il disgracia Souvarov, s'entoura d^s représentants du vieux parti moscovite, Araktchéev et Rostopchine. Il accueillit avec faveur les émigrés français et les P.ourbons. Toutefois les prisonniers polonais et Kosciuszko leur chef lui durent leur liberté (1796).

L'occupation des îles Ioniennes, de .Malte et de l'Egypte par la France (1797-1798) le jeta dans la seconde coalition. La Russie envoya une flotte contre les îles Ioniennes, et quatre armées en Hollande, à Naples, sur l'Adige et en Suisse pour appuyer la marche des Autrichiens et des Anglais. Souvarov rappelé, mis à la tête de l'armée de Lombardie, battit, avec ÎÛUOOO Austro-Russes, les 30 000 soldats de Moreau à Cassano (179)), les 1S00O hommes de Macdonald à la Trebbia et les 40 000 de Joubert à Novi (août 1799). Les réfugiés polonais de Dombrowski combattaient dans les rangs français.

Maître de l'Italie, mais brouillé avec l'état-major autrichien, Souvarov se retourne vers la Suisse, pour y prendre à revers l'armée de Masséna. Mais celui-ci l'arrête au Saint-Gothard et sur la Reuss, grâce à l'énergie de Lecourbe, puis fond sur les Austro-Russes que commande Korsakov, les enferme, les écrase et les prend dans Zurich (septembre 1799). Souvarov enveloppé à son tour ! s'échappe à travers les glaciers en perdant son j ■artillerie et les trois quarts de ses soldats. En même temps le général Brune battait devant I

I Bergen l'armée anglo-russe débarquée en Holj lande, et qui capitula dans Alkmaër (octobre I 1799). La coalition était vaincue.

Paul Ier, exaspéré contre l'Autriche et l'Angle - | terre, qu'il rendait responsables de ce double désastre, ouvrit des négociations avec la France, expulsa les Bourbons, s'éprit du tient de Masséna et du génie de Bonaparte. Une alliance offensive et défensive s'improvisa entre les deux pays. Paul Ier devait avoir l'île de Malte et le protectorat de l'ordre des chevaliers. Il mettait trois armées au service de la France pour des- ! cendre à travers la Perse et enlever l'Inde aux j Anglais (1801). Il renouait la ligne des neutres contre les tyrans des mers. Déjà la flotte anglaise ! partait pour la Baltique. Paul Ier sommait' la | Prusse d'entrer dans l'alliance franco-russe. Tout à coup on apprit que le tsar venait d'être assassiné (24 mars 1801). Les conjurés étaient Pahlen et Bennigsen, deux Allemands ; Platon Zoubov, ancien favori de Catherine ; plusieurs agents de l'ambassade anglaise ; peut-être même Araktchéev et Rostopchin deux boiars fanatiques, ennemis acharnés de la Pologne et des Français. Alexandre Ier lui-même avait trempé dans le meurtre de son père.

XX. Alexandre I" (1801-1825). — Le règne du premier Alexandre est trop intimement lié à l'histoire générale de l'Europe, et en particulier à celle des guerres napoléoniennes, pour que nous en esquissions ici le tableau. Bornons-nous à rappeler les grands événements dont il se compose, et qui sont dans la mémoire de chacun.

Paul Ier avait été un admirateur passionné de Napoléon. Alexandre Ier en fut le plus dangereux ennemi. Entraîné par ses jeunes favoris vendus à l'Angleterre, Novossiltsov, Czartoryski et Kotchoubey, il signa, pour gagner du temps, un traité provisoire avec la France consulaire (octobre 18ol), se fit donner un subside par Pitt, et tout à coup lança l'ultimatum qui annonçait la troisième coalition (1805).

Trois armées russes s'avancent au secours de l'Autriche, trop tard pourtant pour sauver Mack. Koutouzov livre aux Français le sanglant combat de Diermstein, et Bagration celui de Hollabrunn. Les deux empereurs de Russie et d'Autriche se réunissent en Moravie et perdent ensemble la mémorable bataille d'Austeriitz (2 décembre 1805).

Abandonnée par l'Autriche, qui s'humilie à Presbourg, la Russie est soutenue tout à coup par la Prusse (18(i6). Mais la quatrième coalition se brise comme les autres. Avant l'arrivée d'Alexandre, les Prussiens sont vaincus àléna, Berlin envahi, Varsovie délivrée. L'armée russe de Bennigsen (l'assassin du tsar Paul) est successivement vaincue à Pultusk, à Ostrolenka (1806), à moitié détruite à Eylau, où elle perd 26 000 hommes (1807), puis à Friedland, où elle laisse 15 000 hommes et 80 canons (1807). Désespéré, ruiné, privé des subsides de l'Angleterre, Alexandre demande la paix. Elle fut conclue à Tilsitt, sur le célèbre radeau du Niémen (juin 1807). La Prusse était sacrifiée, la Pologne rétablie sous le nom de grandduché de Varsovie. Napoléon permettait au tsar d'enlever la Moldo-Valachie aux Turcs, la Finlande aux Suédois. Alexandre promettait de déclarer la guerre à l'Angleterre, et laissait Napoléon libre en Allemagne et du côté de l'Espagne. Ce n'était rien moins que le partage de l'Europe entre les deux empereurs.

Mais Alexandre et l'aristocratie russe ne voulaient pas sérieusement l'alliance française. Pour s'attacher la Russie contre l'Autriche et l'Angleterre, Napoléon eut une nouvelle entrevue avec Alexandre à Erfurt (1808). Le tsar lui prodigua les promesses, feignit de rompre avec l'Angle-

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terre et d'appuyer les troupes franco-polonaises contre l'Autriche (1809), tandis que Napoléon livrait bataille à Essling et Wagram. En réalité Alexandre n'attaqua que la Suide. L'imprenable Svéaborg capitula ; Helsingfors, Abo, furent enlevées ; une armée russe osa franchir la Baltique . el faillit prendre Stockholm (1808-1809). La Suède céda toute la Finlande, à laquelle Alexandre garantit ses privilèges (1809). En môme temps, il battait les Persans et reprenait Derbent (1806-1813). Les Turcs, vaincus par Michelson et Kamenski, cédaient la Bessarabie, Chotim, Bender, Ismaïl et Kilia (1800-1812). Toutes ces conquêtes se perdaient au milieu du bruit des batailles qui bouleversaient alors l'Europe entière.

Cependant Alexandre préparait sourdement une rupture nouvelle avec la France. Bien que gratifié d'une partie de la Galicie au congrès de Schœnbrunn (1809), il protestait contre l'extension donnée au grand-duché de Varsovie, contre les annexions de la France en Allemagne. Il hésitait à donner une de ses sœurs en mariage à Napoléon, qui, se retournant vers l'Autriche, épousa Marie-Louise. Bientôt Alexandre refusa de participer au blocus continental qui devait tuer l'Angleterre. On échangea d'aigres paroles, des notes menaçantes, et la sixième coalition commença.

Chacun connaît la douloureuse histoire de la campagne de 1812. Napoléon, traînant avec lui 650,000 hommes dont 320,000 alliés (Polonais, Italiens, Allemands), franchit le Niémen. Alexandre et ses généraux se replient vers Moscou, ?n bataillant à Krasnoé, à Smolensk, à Valoutina. Koutouzov, nommé généralissime, veut du moins sauver la vieille capitale. Avec 130,000 hommes, il livre bataille, près de Borodino, à la principale armée de Napoléon qui s'élevait à un chiffre égal. Vainqueur à la journée de la Moskova (7 septembre 1812), où 70,000 cadavres jonchèrent la plaine, Napoléon entre à Moscou, où les agents du gouverneur Bostopchine allument un effroyable incendie. Cependant, à la voix du tsar et des popes, toute la Russie se lève avec enthousiasme. Des bandes de Cosaques, de paysans fanatisés interceptent les convois, assassinent les soldats isolés, les blessés, les vedettes, massacrent les prisonniers, incendient les villages pour affamer les Français. Napoléon ordonne la retraite (octobre 1812), s'ouvre péniblement un chemin à la bataille de Malo-Jaroslavetz, aux combats de Viazma, de Krasnoé, au passage de la Bérézina, où 40,000 hommes enfoncèrent trois armées russes, en sacrifiant les canons. Les Cosaques rentrent à Vilna où commence un aff eux carnage des blessés et des malades (décembre 1812). La Russie était délivrée de l'invasion.

Dans l'acharnement du succès, Alexandre ne s'arrêta pas. Toute l'Europe se soulevait derrière la grande armée vaincue. Mais à Lûtzen, à Bautzen, à Dresde, Napoléon écrase Russes et Prussiens réunis (1813). Une victoire inespérée à Kulm leur rend l'avantage. Pendant trois jours, autour de Leipzig (16-18 octobre 1813), 330,000 coalisés disputent la domination du monde à 170,000 Français. Napoléon, accablé sous le nombre, se replie vers le Bhin, abandonnant les garnisons bloquées le long de la Vistule. L'armée russe envahit la France. Repoussée à Saint-Dizier, à Champ-Aubert, h Montmirail, à Reims, elle écrase une division de gardes-nationaux à la Fère-Champenoise, et contribue à la bataille qui livre Paris à la coalition (30 mars 1814).

A Paris comme au congrès de Vienne, ce fut le tsar Alexandre qui seul prit la défense de la France vaincue et désarmée. Après Waterloo (1815), ce fut encore lui qui la sauva des fureurs de Blucher, qui s'opposa au démembrement rêvé par

I Autriche et l'Allemagne. Dans le grand partage des peuples, Alexandre, qui pourtant avait porté les coups les plus rudes, ne se réserva qu'une part relativement modeste (trois millions d'âmes en Pologne). Toutefois il avait mis la main sur Varsovie.

Mais cette éblouissante fortune parut avoir troublé l'esprit rêveur et mystique d'Alexandre. Il avait donné au royaume de Pologne, reconstitué sous le protectorat russe, une constitution libérale, deux Chambres, une armée nationale, une presse libre (1815). Puis il conçut l'idée bizarre de la Sainte- Alliance des rois pour la défense de la religion et de la monarchie. Lancé sur cette pente, il ne s'arrêta plus. Aux Congrès d'Àix-la- Cbapelle (1818 , de Carlsbad (1819), de Troppau (1820 , de Vérone (1822), on le vit appuyer chaque fois plus résolument la politique de réaction. Le soulèvement de la Grèce chrétienne contr; les Turcs le trouva indifférent, même hostile (1821;.

II laissa la barbarie musulmane insulter à l'Europe et à l'humanité, sans reprendre le rôle de Catherine et de Pierre le Grand. L'inondation terrible qui ruina Pétersbourg (19 novembre 1824) frappa encore son esprit déjà troublé. 11 expira dans la solitude, à Taganrog (1825).

Nous avons vu son rôle militaire. Quel fut son rôle administratif? Il se divise nettement en deux périodes. Dans la première (18ol- 1812), Alexandre sembla marcher dans la voie tracée par son aïeule Catherine et s'inspirer des principes libéraux que lui avait inculqués son précepteur Laharpe. II parlait d'humanité, de constitution, de réformes ; à ses intimes il se disait théoriquement républicain. La persécution ce=sa contre les ra<kolniks. L'oukaze de 1803 adoucit le servage des paysans. Des ministères furent créés, à l'image de ceux de l'Occident (1802). L'empire se couvrit d'universités, d'écoles, de gymnases (collèges). Speranski, le fils d'un humble pope, devint président du conseil de l'empire et s'efforça de faire prévaloir les idées françaises contre Czartoryski, admirateur des institutions britanniques. Un code civil fut projeté, à l'imitation du code Napoléon. Un parlement composé de fonctionnaires s'ouvrit (1810). Mais l'invasion de 1812 amène la disgrâce de Speranski. Le tsar se jette dans les bras des partisans d'Araktchéev et de Rostopchine. L'influence française est proscrite, les théâtres fermés ; les sociétés bibliques se répandent dans tout l'empire. Les universités sont surveillées, les professeurs destitués, les catholiques inquiétés. Des colonies militaires, imaginées par Araktchéev, enrégimentent les paysans. La censure et la police s'acharnent à dénoncer toute idée libérale. Aussitôt des sociétés secrètes s'organisent, à Pétersbourg, à Moscou, à Kiev (1816-ls25). L'aristocratie, les officiers de la garde sont à la tête du mouvement révolutionnaire. Une sourde fermentation se manifeste en Pologne. Le régiment de Semenowski se mutine. Une conspiration militaire était formée pour se débarrasser de l'empereur, quand l'avènement de Nicolas précipita la crise (1825 .

La réaction politique n'avait pu paralyser le brillant essor de la littérature nationale. Le poète Dcrjavine, l'historien Karamzine, le fabuliste Krylov représentaient la vieille école vis-à-vis des poètes Joukowski et Pouchkine, premiers apôtres du romantisme russe. Krusenstern faisait le tour du monde (1803) et Kotzebue explorait les régions polaires (1815). Pétersbourg voyait s'élever des monuments superbes, la cathédrale de Kazan et celle d'Isaac, œuvre de l'architecte Français Montferrand.

XXI. Nicolas 1" (1825-1855). — Au romanesque et mystique Alexandre, tour à tour partisan, puis ennemi acharné des idées libérales, succéda l'em-

RUSSIE

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pereur de fer, le génie même de la réaction monarchique, l'apôtre de l'autorité, le tsar Nicolas. La couronne devait revenir, par droit héréditaire, au second fils de Paul Ier, au grand-duc Constantin, alors vice-roi de Pologne. Mais Constantin, généreux et fantasque, avait refusé le trône pour être libre d'épouser, au mépris des usages monarchiques, une comtesse polonaise (1822). Le peuple ignorait cette renonciation. Aussi, le jour où fut proclamé Nicolas, une émeute éclata dans Pétersbourg. Les conjurés militaires, saisissant cette occasion inespérée, soulevèrent les grenadiers et les marins (2(5 décembre 1825V Le vieux Miloradovitch fut tué, le métropolitain faillit périr. La canonnade dispersa les insurgés sur la place d'Isaac. Cinq potences s'élevèrent pour les chefs du complot. Nicolas gracia ou fit déporter les autres. Dans le midi, un bataillon soulevé par Pestel fut mitraillé au village d'Oustimovka.

La révolution prématurée du 26 décembre avait tristement échoué. Elle exaspéra encore le despotisme intolérant de Nicolas Ier. Pour fortifier le principe autoritaire, il rendit légal l'établissement des majorais, antipathique aux mœurs slaves. Il compila les vieilles lois de l'empire (1830-1815) en remontant jusqu'à celles des premiers Romanov. Il éloigna les professeurs étrangers, entrava la liberté des voyages hors des frontières de l'empire, aggrava les rigueurs de la censure. Le comte Bobrinski n'obtint qu'après de longs efforts l'autorisation de créer en Russie le premier chemin de fer (de Pétersbourg à Tzarskoe-Sélo). Une surveillance mesquine pesa sur les brillants littérateurs de la pléiade romantique, les poètes Pouchkine et Lermontov (l'un et l'autre tués en duel dans un âge encore jeune), le mélancolique Kaltsov, le chantre des paysans ; l'inimitable romancier Gogol, un des plus charmants conteurs du siècle ; Ivan Tourgueniev, qui a su populariser la Russie à l'étranger; Dostoievski, que son libéralisme fit condamner aux mines sibériennes. Les comédies d'Ostrovski et de Griboyedov, la musique de Glinka montrèrent l'égale facilité du génie slave à rivaliser avec les artistes et les écrivains de l'Occident.

Mais c'est vers la guerre que se tourna exclusivement l'esprit de Nicolas. En deux campagnes (1826-1827), il vainquit la Perse. Les victoires d'Elisabethpol et de l'Araxe, la prise de Tauris et d'Erivan, immortalisèrent le nom de Paskievitch Erivanski. Au traité de Tourkmantchai (18J8), le chah de Perse abandonna deux provinces. Le meurtre de l'ambassadeur russe Griboyedov (1829) amena de nouvelles concessions. Au grand scandale de l'Angleterre, l'influence russe domina à la cour de Téhéran.

Après la Perse, ce fut le tour de la Turquie. De concert cette fois avec l'Angleterre et la France, Nicolas intervint en faveur de la Grèce que désolaient les fureurs des pachas. Les trois flottes coalisées anéantirent la marine turque dans la rade de Navarin (20 octobre 1827). La Grèce était sauvée, mais la Turquie proclama la guerre sainte. Deux armées russes l'envahirent. En Asie-Mineure, Paskievitch enleva les fortes places de Kars et d'Erzeroum (1828-1829). En Europe, Wittgenstein et Diebitch Zabalkanski conquirent les provinces roumaines, la Bulgarie, Silistrie, et Andrinople au delà des Balkans (182s-) 829). La Turquie vaincue céda aux Russes, par la paix d'Andrinople, -quatre districts en Asie, les bouches du Danube i n Europe, une forte indemnité, et la libre navigation du Bosphore (1 829).

L'influence russe grandissait rapidement en Asie. L'expédition du général Perovski surKhiva échoua (1841), mais la Chine s'ouvrit aux Russes, admit leurs ambassadeurs (1827), leurs marchands (1852), et laissa leurs pionniers annexer tout le

bassin de l'Amour et les rivages du Pacifique (1S54). Au Caucase, l'héroïque Schamyl, prophète et général, sorte d'Abd-el-Kader des Circassiens, arrêta trente ans les armées impériales ; mais les Abkhases, les Tcherkesses, les Lesghis furent domptés.

Du côté de l'Europe, Nicolas se posa hardiment en champion des rois contre les peuples. Les Polonais, irrités do le voir fouler aux pieds la constitution de 1815, se révoltèrent (29novembre 1830 , encouragés par les nouvelles qui venaient de Paris. Le vice-roi Constantin s'échappa avec peine. La diète polonaise proclama la déchéance des Romanov (janvier 1831), organisa une armée de 90 000 hommes, fit appel aux puissances d'Occident. Mais la Russie, appuyée par la Prusse, concentra sur la Vistule les troupes de Diebitch et de Paskievitch. Les Polonais furent chassés de la Lithuanie, de la Podolie. Les sanglants combats de Grochow, de Bialolenska, de Wawer, d'Ostrotenka épuisèrent l'armée polonaise. Paskievitch franchit la Vistule, enleva Vola et canonna Varsovie qui dut capituler (septembre 1831). Une violente répression se déchaîna sur la Pologne, la constitution fut déchirée, les biens des Polonais confisqués, les vaincus déportés en Sibérie. La persécution religieuse, jadis exercée par les catholiques sur les dissidents, se retourna dès lors contre les catholiques. Le second exode des Polonais commença.

Les sympathies montrées par la France à la Pologne avaient profondément irrité Nicolas. Pour combattre la politique française, favorable à l'Egypte, il appuya le sultan contre les Egyptiens et se déclara protecteur de la Turquie (traité d'Unkiar-Skélessi, 1833). La même année, aux conférences de Mùnchen-Graetz, il appuyait les remontrances adressées à la France par la Prusse et l'Autriche. Il inspira le traité de Londres (1840), qui faillit amener la guerre entre la France et la coalition reformée. li aida l'Autriche à écraser la révolution polonaise de Galicie (1846) et la révolution hongroise (1x49). Vainqueurs des troupes autrichiennes, les Hongrois durent capituler devant l'armée russe de Paskievitch. Nicolas encouragea la Prusse à écraser la révolution allemande (1849), et lui interdit de soutenir le soulèvement des Holsteinois contre le Danemark (1852).

La réaction triomphait partout en Europe. Le tsar crut le moment venu de reprendre en Orient l'œuvre de Catherine II. Il comptait sur l'appui des rois qu'il avait sauvés, de l'Angleterre qu'il avait soutenue contrôla France. Mais la reconnais sance des rois fut courte et l'Angleterre comprit que ses intérêts étaient en danger. Les armées russes avaient envahi la Moldo-Valachie (1853), et la flotte de Nakhimoff détruisait celle des Turcs h Sinope. La France et l'Angleterre envoyèrent leurs marins et leurs soldats en Orient (1854) Silistrie fut débloquée, Odessa bombardée. Une expédition anglo-française enleva les îles d'Aland, dans la Baltique, à la grande joie des Suédois. L'Autriche même mobilisa ses troupes. Abandonné de tous, le tsar vit son armée vaincue sur les bords de l'Aima (20 sept. 1854), Sébastopol assiégé, sa flotte anéantie. Il lutta avec son opiniâtreté obstinée. Mais l'armée russe fut encore vaincue à Balaklava, à Inkermann (1854), à la Tchernaia (1855). Sébastopol fut bombardé, pris d'assaut après une résis* tance admirable (8 sept. 1855). Nicolas, désespéré, doutant de son système, n'avait pas voulu être témoin de cette grande chute. Le 3 mars 1855, il expirait. Le bruit courut qu'il s'était suicidé.

XXII. Alexandre II (1855-1881). — La Russie semblait perdue. Plus d'argent, plus d'armée. Une administration désordonnée, vexatoire, avait mécontenté toute la nation, humiliée sous le double poids du despotisme et de la défaite. Le successeur de Nicolas, instruit par le malheur, se pro-

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posa Immédiatemenl un double but : la paix d abord, la réforme sociale ensuite.

Bien différent de eoii père, Alexandre II avait les idées généreuses de Catherine et du premier Alexandre, sans avoir l'ambiiion de l'une ni la duplicité de l'autre. Pacifique, humain, ami des paysans, fort enclin aux réformes, il avait toujours désapprouvé le système irritant du tsar Nicolas. A Sébastopol, il lutta pour l'honneur. La ville prise, il envoya ses diplomates au congrès de Paris (1856), et se résigna à la paix douloureuse qui faisait perdre à la Russie la libre navigation de la mer Noire, le protectorat des chrétiens d'Orient, et un lambeau de territoire aux bouches du Danube. ,

Aussitôtcommcnçala grande œuvre de la régénération sociale, rêvée jadis par les décembristes, à peine entrevue par Speranski et Catherine II. Secondé par le mouvement général de l'opinion, Alexandre II aborda courageusement l'entreprise. A l'heure même où, de l'autre côté de l'Atlantique, Abraham Lincoln, président des Etats-Unis, émancipait quatre millions d'esclaves, le tsar de Russie lança le grand nukaze libérateur du 3 mars 1861, qui affranchissait du servage quarante-sept millions et demi de paysans (25 millions de paysans de la couronne, et 22 millions et demi de serfs appartenant à des propriétaires). Cette colossale réforme s'opéra pacifiquement. A Kazan seulement, quelques milliers de serfs se mutinèrent et nécessitèrent l'intervention dis troupes.

En outre, pour éviter la formation d'un immense prolétariat rural, Alexandre II fit partager le sol entre les paysans affranchis et la noblesse. Chaque serf émancipé reçut, en moyenne, trois à quatre arpents de terre en toute propriété. 11 devait payer, en retour, un certain droit de rachat qui, en "fait, ne fut généralement pas acquitté. Les paysans, désormais libres et propriétaires, reçurent le droit de se gouverner eux-mêmes, d'élire leur maire (staroste) et leur chef de canton (stnrehina), d'organiser leurs tribunaux, d'administrer à leur gré la commune.

Les autres classes de la nation ne furent pas oubliées. Des conseils d'arrondissement, des conseils généraux (zemstvos) furent créés. Ils sont élus par toutes les classes de la nation, délibèrent publiquement, jouissent de droits assez étendus au point de vue administratif. Chaque ville put élire son conseil municipal (douma). La décentralisation et les libertés locales devaient habituer peu à peu la nation à la pratique des institutions parlementaires.

La magistrature de Nicolas fut transformée, les tribunaux reconstitués, les juges de paix créés à l'instar de la France, avec cette différence qu'ils durent être élus par les citoyens.

L'odieux emploi du knout fut aboli. La Russie se couvrit d'un vaste réseau de chemins de fer (22,000 kilomètres en vingt ans). Près de 200 yymnnses (collèges) s'ouvrirent pour les garçons et tout autant pour les filles, versant à flot l'instruction dans les niasses. On cessa de persécuter les raskolniks; on leva la plupart des barrières qui confinaient les Juifs dans les provinces de l'ouest. Sous l'énergique impulsion du général Miloutine, l'armée se transforma. Le service militaire obligatoire, égal pour tous, sans rachat d'aucune sorte (mais avec réduction de temps pour les plus lettrés,), mit chaque année à la disposition du pays près de 700, OuO conscrits (1873).

Jamais gouvernement monarchique n'avait montré une si vive intelligence des intérêts populaires. Mais la malheureuse question polonaise, triste héritage de Catherine II, amena des complications fâcheuses pour la Russie comme pour

l'Europe, en brisant l'alliance franco-russe qui nous eût épargné les malheurs de 1870 .

A Varsovie, des manifestations menai avaient amené des fusillades (1860-1861 • \u libéral gouverneur Vielopolski succéda le brutal Luders. les polonais, réfugiés dans les commencèrent une guerre de partisans où s'illustrèrent Langiewicz et Bosak, mais qui fut comprimée (1868-1864) el entraîna des représailles. La France, l'Autriche et l'Angleterre protestèrent. La Prusse, au contraire, ollnt ses services et noua l'alliance qui lui permit d'écraser la France quelques années plus tard. En Pologne, les derniers vestiges de libertés locales furent supprimés.

Cependant la Russie se relevait rapidement de sa défaite de Sébastopol. Les historiens Soloviev et Kostomarov, les romanciers Alexis et Léon Tolstoï, le dramaturge Ostrovski, le poète Nékra l'économiste Tchernychevski se donnaient libre carrière. L'école russe de peinture se développait avec Aîvazovski, Verechtchaguiue et Sémirad-ki. En musique, Rubinstein succédait à Glinka.

La Russie, libre du côté de l'Europe depuis le traité de Paris, étendait chaque jour ses conquêtes en Asie. Shamyl fut pris dans son dernier aoal du Caucase (1858). La colonne russe de Tchernaiev enleva Tachkent (1k(J4). L'émir de Bokhara céda Samarkand (I866-I86s). Le gouvernement du Turkestan fut fondé (1867); Khiva conquis, et à peu près annexé (1872); Khokand réuni (1875); les frontières de Chine entamées (\x~0- 1880). Le Japon avait cédé l'île de Saghalian. Une convention conclue avec les Etats-Unis assura à ceux-ci la cession de l'Amérique russe \18G). Chacun connaît les derniers événements du règne : l'alliance éphémère des trois empereurs de Russie, d'Allemagne et d'Autriche (1873) ; l'intervention diplomatique de la Russie à Berlin en faveur de la France (1875); les revendications du prince Gortchakov en faveur de la Serbie, du Monténégro et des Bulgares (1876) ; la guerre de Turquie (1877), le passage du Danube, les batailles sous Plevna, la traversée des Balkans, la victoire de Philippopoli (1878), la prise de Kars et d'Erzeroum, le traité de San-Stéfano, amendé par le congrès de Berlin (1878). Déjà, pendant la guerre franco-allemande, la Russie avait obtenu de l'Europe la modification du traité de Paris et la libre navigation de la mer Noire (1871). Le congrès de Berlin, malgré l'impuissante opposition de lord Beaconsfield, lui restitua les bouches du Danube, lui céda la forteresse de Kars, le port de Batoum, divers territoires en Asie, et assura l'indépendance plus ou moins complète de ses alliées du sud, les principautés de Roumanie, de Serbie, de Monténégro, de Bulgarie et de Roumélie orientale (1878). On sait aussi que ce règne réparateur a fini d'une façon tragique par le meurtre du tsar Alexandre II (13 mars 1881), qui avait échappé cinq fois déjà aux complots du nihilisme. La Russie semble être entrée, depuis ce temps, dans une voie de réaction dont nul ne peut encore prévoir l'issue.

Malgré l'extrême gravité de cette crise, la Russie reste, à l'heure actuelle, un des plus puissants Etats du monde. L'immensité de son territoire; le chiffre élevé de sa population (près de 90 millions d'âmes) ; l'extrême rapidité avec laquelle elle se développe ; les millions d'hommes qu'elle peut jeter dans un conflit européen; les liens de religion et de race qui la rattachent aux Slaves d'Autriche et de Turquie, assurent au peuple russe, dans un temps donné, un rôle considérable en Europe. [Paul Martine.]

SAISONS

SAISONS

SAISONS. — Cosmographie, IV; Hygiène, V.

L action du soleil à la surface de la terre est

variable : nous le reconnaissons par l'expérience de chaque jour, et nous appelons saisons les périodes pendant lesquelles ces variations sont le plus frappantes. Envisagées à ce point de vue, les saisons ne constituent pas des divisions générales de l'année applicables à tous les pays. Mais si l'on étudie le mécanisme astronomique auquel sont dues les saisons, on reconnaît que l'on peut diviser en périodes qui n'ont rien d'arbitraire les variations d'intensité de l'action solaire qui causent li déférence des climats et celle de la longueur du jour et de la nuit.

Si l'axe de rotation de la terre était perpendiculaire au plan dans lequel elle se meut autour du soleil, le jour et la nuit seraient égaux pendant toute l'année, chaque point du globe recevrait chaque jour la môme quantité de chaleur, il n'y aurait pas de saisons. Mais pour la terre, l'axe de rotation est incliné de telle sorte que l'équateur terrestre forme toujours avec le plan de l'écliptique un angle d'un peu plus de 23 degrés. C'est cette inclinaison de l'écliptique qui cause les saisons. En effet, l'axe de rotation do la terre restant parallèle à lui-même pendant la translation du globe autour du soleii, il arrive qu'aux deux extrémités de l'orbite elliptique le pôle sud et le pôle nord se présentent successivement au soleil. Le 21 juin, la terre se trouve à une des extrémités de son orbite; ce jour-là, au tropique du Cancer, situé à 23° 28' au N. de l'équateur, on voit, à midi, le soleil au zénith. A parlir de ce jour, il cesse de s'élever chaque jour davantage dans le ciel comme il faisait depuis trois mois. Le lendemain et les jours suivants on constate qu'à midi l'astre est un peu moins haut au-dessus de notre horizon ; il redescend désormais vers l'équateur. < '.et arrêt du soleil au 21 juin s'appelle solstice. Ce jour-là est le plus long pour notre hémisphère, et le plus court pour l'hémisphère opposé. Pour nous c'est le jour du solstice d'é'é; pour l'autre hémisphère, c'est le jour du solstice d'hiver. Pour nous les jours décroissent à partir du solstice d'été, jusqu'au 21 décembre qui est le jour du solstice d'hiver.

Trois mois après le solstice d'été, lorsque la terre a décrit le quart de son orbite, c'est-à-dire le 23 septembre, elle présente son équateur aux rayons perpendiculaires du soleil : ce jour-là, sous l'équateur, le soleil passe au zénith à midi, et pour tous les points de la terre l'astre se lève à G heures du matin et se couche à 6 heures du soir : le jour est donc égal à la nuit. Voilà pourquoi on appelle équinoxe (égalité de la nuit et du jour) le moment où la terre occupe cette position. Le 23 septembre est le jour de l 'équinoxe d'automne. La terre, continuant sa course, atteint le ".'1 décembre le solstice d'hiver, moment où le soleil s'élève le moins pour nous au-dessus de l'horizon, tandis qu'au tropique du Capricorne il passe au zénith à midi ; puis l'astre se relève chaque jour pendant trois mois, et la terre se trouve le 21 mars, jour de Yéquinoxe du printemps, en face du lieu où elle se trouvait le jour de l'équinoxe d'automne.

Nous avons admis que pendant son mouvement de translation autour du soleil, l'axe de la terre restait toujours parallèle à lui-môme. Cela n'est pas strictement exact. Il résulte de l'at'.raction solaire sur la partie renflée de l'équateur un déplacement appréciable dans la direction de l'axe de rotation ; celui-ci décrit très lentement un cercle,

à la manière d'une toupie, qui se trouve animée des trois mouvements de la terre : rotation autour de son axe, translation sur un plan, et mouvement conique de l'axe autour de la verticale passant par la pointe. Pour la terre, ce mouvement conique est très lent : il accomplit un tour en 26 000 ans. Ce changement ainsi produit dans la direction de l'axe de la terre pendant qu'elle parcourt son orbite n'est guère que de i degré en 72 ans. Néanmoins on peut constater chaque année qu'il apporte une perturbation dans l'ordre que nous venons d'établir pour la succession des équinoxes. Cette perturbation ramène l'équinoxe de printemps environ 20 minutes et 19 secondes plus tôt chaque année, et comme l'année tropique est le temps qui s'écoule entre deux équinoxes de printemps, on voit que cette année est plus courte que l'année sidérale. L'équinoxe de printemps se trouvant chaque année précéder un peu l'époque qui correspond à l'équinoxe de l'année précédente, on appelle précession des équinoxes le mouvement très lent effectué le long de l'écliptique par les points équinoxiaux, en sens inverse de la translation de la terre.

La saison astronomique est un espace de temps compris entre un équinoxe et un solstice. Le printemps commence du 19 au 21 mars, l'été du 21 au 22 juin, l'automne du 22 au 23 septembre, l'hiver du 20 au 21 décembre. Si le soleil se trouvait au centre de l'orbite de la terre, les quatre

1 saisons seraient d'égale durée : l'inégalité est produite par la vitesse inégale de la terre, dans son

| orbite, causée par l'excentricité du soleil. La durée des saisons est à peu près la suivante:

Printemps 94 jours.

Eté 93 —

Automne 89 —

Hiver 89 —

Maintenant que nous connaissons le mécanisme des saisons astronomiques, examinons leurs relations avec la température, qui forment la base des divisions adoptées en météorologie.

Il semble, à première vue, que la température d'un point de la terre devrait augmenter pendant tout le temps que, pour ce point, le soleil s'élève chaque jour davantage au-dessus de l'horizon, puis diminuer dans la même mesure. Ainsi, pour nos latitudes, elle augmenterait depuis le solstice d'hiver jusqu'au solstice d'été. S'il en était ainsi, les saisons météorologiques ne coïncideraient plus avec les saisons astronomiques : le printemps commencerait un mois et demi avant l'équinoxe de printemps, l'été un mois et demi avant le solstice d'été, et ainsi de suite. Mais la température d'un lieu dépend à la fois de la chaleur émise par le soleil et de la chaleur que la terre rayonne après l'avoir emmagasinée. En réalité, la température augmente tant que la chaleur émise parle sol est plus que suffisante pour compenser la déperdition due à l'inclinaison croissante du soleil. Aussi la chaleur continue-t-elle de s'accroître pendant quelque temps après le solstice d'été. De même le froid continue d'augmenter après le solstice d'hiver, parce que l'obliquité moindre des rayons solaires ne suffit pas pour compenser l'absorption par le sol longtemps refroidi.

D'après la division astronomique des saisons, l'hiver devrait être identique à l'automne et le printemps identique à l'été, puisque la terre occupe, dans l'un et l'autre cas, des positions identiques par rapport au soleil. C'est donc à la raison que nous venons d'exposer qu'il faut attribuer,

SATSONS

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