‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 345 sur 534 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

•et jusqu'au sanctuaire de? cathédrales. A tout le moins, le genre satirique ainsi défini s'étendrait à un certain nombre d'écrits, tant en prose qu'en vers, qui en agrandiraient considérablement le domaine ; en prose, par exemple, au libelle et au pamphlet et à toute une catégorie de romans, depuis le Satp^icon de Pétrone, dans la langue latine, jusqu'au Gargantua et au Pantagruel, au Don Quichotte de Cervantes et aux Voyages de Gulliver ; en vers, sans parler de toute une partie du théâtre, sans parler non plus des sirventes, et d'un grand nombre de romans-poèmes du moyen âge, à l'apologue, à l'épigramme et à la chanson. C'est aux dictionnaires de littérature et aux ouvrages spéciaux qu'il faut s'adresser pour une définition de tous ces genres.

Mais on donne spécialement le nom de satire à tout a ouvrage en vers, fait pour censurer, pour tourner en ridicule, pour châtier les vices, les passions déréglées, les sottises, les impertinences des hommes, » ou encore « à certains ouvrages , ordinairement mêlés de prose et de -vers, qui sont faits dans la même intention. » (Académie.) C'est de ce dernier sens que vient le nom de satire, et non, comme on l'a cru quelquefois, des drames sati/rtcue^, c'est-à-dire des petites pièces dont les principaux personnages étaient des satyres, et que l'on donnait, chez les Grecs, après les grandes tragédies. Le mot latin satira ou satura veut dire proprement pot-pourri, farcissure, et l'on désignait ainsi primitivement à Rome une sorte de pièce dramatique, mélangée de musique, de paroles et même de danse; cette satire ne se développa guère; mais le nom resta et passa à la satire proprement dite, que celle-ci rappelât ou non la forme première du genre.

On comprend que, d'après sa définition, la satire peut se distinguer suivant les objets auxquels elle s'attache, en plusieurs types. Il y a, par exemple, la satire poétique, comme, de notre temps, les Ïambes, d'Auguste Barbier, les Châtiments, de Victor Hugo ; la satire religieuse, comme les Iragigues, d'Agrippa d'Aubigné, au xvie siècle ; la satire morale, comme celles d'Horace, de Juvcnal ou de Perse, chez les Romains ; de Régnier, de Boileau, au xvne siècle ; la satire littéraire, comme plusieurs de nos satires classiques, par exemple, la neuvième satire de Boileau.

On comprend aussi que, suivant l'époque où le poète écrit, suivant le milieu où il vit, suivant son tempérament et la nature de son génie, la satire prenne des allures et un caractère très différents. C'est le poète qui parle dans la satire et qui parle en son nom; la satire est, en ce sens, un genre de poésie éminemment personnel. Dans cette neuvième satire, qui est adressée « à son esprit » et qu'il intitule « Mon Apologie », Boileau a tracé ce qu'on pourrait appeler les règles de la satire, telle qu'il la comprenait, comme il a tracé l'historique du genre dans le second chant de Y Art poétique. Et son idéal, il faut le dire, est celui d'un esprit honnête, mesuré, ennemi de tout excès :

L'ardeur de se montrer, et non pas de médire, Arma la vérité du vers de la satire.

Cette vérité non médisante, qui est la muse de Boileau, ira bien jusqu'à stigmatiser sans scrupule des travers d'esprit, des défauts de style ; elle dira volontiers, s'adressant à des individus notoirement décriés, qu'il faut appeler « un chat un chat et Rolet un fripon »; quelque jour même, elle se risquera assez méchamment à tourner en ridicule la vie besoigneuse d'un Colletet,

Crotté jusqu'à l'échiné, Qui va chercher son pain de cuisine en cuisine ;

mais ses plus grosses critiques ne seront d'ordinaire que des critiques générales, et, saut de

bien rares exceptions, elle se refusera péremptoirement à toute malignité capable de blesser la réputation morale de ceux qu'elle prend à partie sur d'autres points :

Il a tort, dira l'un; pourquoi faut-il qu'il nomme? Attaquer Chapelain! ah! c'est un si bon homme! Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers. 11 est vrai, s'il m'eût cru. qu'il n'eût point fait de vers. ' Il se tue à rimer ; que n'écrit-il en prose? Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose? En blâmant ses écrits, ai-je, d'un style affreux, Distillé sur sa vie un venin dangereux? Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète, Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète

Tel est l'idéal do Boileau ; mais on peut dire que cet idéal n'a jamais été une loi que pour lui, et que ceux qui l'ont précédé comme ceux qui l'ont suivi, sauf quelques disciples immédiats, ne se sont jamais crus obligés de s'en tenir à cette discrétion. Les poètes, d'ordinaire, ne se piquent pas de tant de mesure, et, en ce qui concerne les satires, on pourrait dire sans exagérer que les plus belles sont les plus passionnées. Nous ne pouvons juger sur les quelques vers qui nous restent les poésies de cet Archiloque qui fut, dit-on, chez les Grecs, le père de la satire, et dont les vers iambiques, inventés tout exprès pour servir sa vengeance, poussèrent à la pendaison Lycambès, qui n'avait point voulu être le beau-père du poète, et Néobulé, qui avait dédaigné d'être sa femme. Mais on chercherait vainement la modération, par exemple, dans le portrait que fait Juvénal de Messaline ou dans celui que d'Aubigné fait de Charles IX, ou encore dans certaines strophes que Victor Hugo ne songe certes pas à renier et qui sont peut-être, en effet, malgré leur âpreté singulière, celles où l'on peut le mieux sentir toute la puissance de sa verve.

De même, le poème satirique peut se plier à toutes les formes du vers. S'inspirant d'Horace et de Juvénal, notre xvne siècle a écrit ses satires en alexandrins, qui répondent à l'hexamètre latin. Mais André Chénier, à la fin du xvme siècle, et Auguste Barbier, après 1830, ont employé pour leurs satires l'alexandrin alternant avec un vers de huit pieds, rappelant le mètre boiteux d'Arcliiloque. C'est dans ce mètre, par exemple, qu'est écrite la célèbre allégorie où Auguste Barbier représente la France sous la figure d'une cavale que Bonaparte a domptée et menée quinze ans à la guerre, jusqu'à ce qu'elle tombe mourante dans une dernière iutte, en entraînant son cavalier:

0 Corse aux cheveux plats, que ta France était belle

Au grand soleil de messidor !

C'était une cavale indomptée et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or.... etc.

Enfin, Victor Hugo, dans ses Châtiments, a employé toute espèce de rythmes.

Ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la satire, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, particulièrement en France. On pourra, dans l'article consacré à la Littérature française, en suivre la trace bien marquée à travers les diverses périodes de nos annales littéraires.

Disons seulement ici que le moyen âge ne l'a point connue sous la forme propre qu'on lui attribue ordinairement. La veine satirique de nos pères s'épanche d'abord dans des couplets chantés, dont les sirventes de la poésie provençale sont les principaux modèles ; puis dans de longs romans rimes, comme le roman de Henurt, comme la seconde partie du Hornan de la rose, sous la plume vigoureuse de Jehan de Meung ; enfin dans les représentations dramatiques, les farces, les soties, les moralités, les mystères mêmes. Le xvi* siècle voit paraître, après les épigrammes de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais, les invectives, souvent illisibles, mais pleines de loi

Page 1