‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 36 sur 534 · II. — PÉRIODE DE FORMATION · texte numérisé non relu

II. — PÉRIODE DE FORMATION

C'est par le théâtre que les chefs-d'œuvre grecs sont arrivés à Rome. L'historien Tite-Live raconte qu'à l'occasion d'une peste qui eut lieu à Rome, on introduisit pour la première fois des jeux scéniques qui vinrent s'ajouter aux jeux du cirque et aux divertissements que possédait déjà le peuple.

Les premiers jeux scéniques avaient été importés d'Etrurie, et c'étaient de simples danses non accompagnées de chants. Les acteurs étaient appelés histrions, d'un mot étrusque. Enfin, un esclave fait prisonnier au siège de Tarente, Livius Andronicus, après avoir traduit l'Odyssée, eut aussi l'idée de faire représenter des pièces imitées du grec. Jusque-là le théâtre romain n'avait jamais connu de pièces à intrigue suivie. Cette innovation eut évidemment un grand succès; Livius était à la fois auteur et acteur; derrière lui était placé un joueur de flûte et à côté un enfant qui lisait les paroles, tandis qu'il B6 contentait de faire les gestes. Peu à peu le nombre des acteurs s'augmenta ; l'art scénique fit des progi

Longtemps, cependant, les pièces du théâtre latin ne furent, qu'une pure reproduction du théâtre grec, Nœvius, Ennius, Pacuvius, Attius, traduisirent surtout les pièces tragiques, en y introduisant beaucoup de gravité ; mais leur style rail qui Iquefoia Jusqu'à la déclamation et la trivialité. Les chœurs des pièces grecques étaient exclus des drames romains, par la simple raison que l'orchestre, ou partie du théâtre où B'exécutaienl en Grèce les évolutions du chœur, était occupé B Rome par le Sénat.

Le théâtre de Plante, Le grand comique romain, est aussi imité du grec. Il est singulier de voir

que le poète latin par excellence, qui avait eu une éducation toute plébéienne, se donnait exclusivement comme un traducteur. Quoique le théâtre grec ait eu beaucoup de peine à s'établir à Rome, une fois qu'il y fut adopté les pièces qui ne venaient pas de cette source étaient mal accueillies. Plaute se fit entrepreneur de représentations publiques, et arriva à la richesse et à la célébrité tout jeune encore; on lui attribue une fécondité extraordinaire; il aurait écrit jusqu'à cent trente comédies : mais ce chiffre paraît exagéré. Ses sujets sont surtout tirés de la comédie de mœurs, c'est-à-dire empruntés au théâtre de Ménandre, de Diphile, etc. On est surpris aujourd'hui que les anciens aient conçu la comédie de mœurs sans rôles de femmes. Mais c'est qu'à Rome, comme à Athènes, la femme vit dans le gynécée, file la laine et parait peu dans la vie commune. La matrone restera donc dans la coulisse; c'est tout au plus si on parle d'elle. Les seules femmes qui paraissent au théâtre sont des esclaves ou des joueuses de flûte. Le domaine de Plaute est ainsi considérablement resserré ; il n'est pas étonnant que son théâtre paraisse un peu monotone; il a su néanmoins créer des situations intéressantes avec ces données un peu uniformes et des types qui se ressemblaient trop les uns aux autres. Il a su aussi laisser de côté beaucoup de traits de mœurs particuliers à la Grèce pour les remplacer, soit dans les prologues, soit dans le cours de la pièce, par des scènes qui reproduisaient vivement la physionomie latine. Le fond de ses pièces est presque toujours une tromperie généralement ourdie par quelque esclave, ancêtre de Scapin, pour servir les intérêts de quelque jeune maître malheureux en amour ou tenu trop en bride par son père. Les autres personnages principaux de ce théâtre sont, outre les pères dupés par leurs esclaves ou leurs enfants et tournés en ridicule, les marchands d'esclaves, corrupteurs et corrompus, qui se laissent insulter et battre et ne sont préoccupés que de réussir dans leur honteux trafic, les soldats fanfarons, sorte de Don Quichottes ou de capitaines Fracasses de l'antiquité. Les jeunes gens du théâtre de Plaute sont quelquefois touchants, mais leur amour, même quand il commence par une idylle, par quelque attachement désintéressé, a toujours quelque fin assez terre à terre. Parmi les vingt pièces de Plaute que nous avons, 'les deux plus célèbres et les plus morales sont les Captifs et le Câble. Il faut encore mentionner : l'Amphitryon, imité par Rotrou dans les Sosies et surtout par Molière dans la pièce du même nom; la Marmite, qui a servi d'original à l'Avare; les Menechmes, dont s'est inspiré Regnard et qui décrivent les joyeuses erreurs et les plaisantes équivoques produites par la ressemblance de deux frères jumeaux; la Casina et la Mastellaire, imitées par Destouches dans le Retour imprévu et le T mibour nocturne; les trois Ecus ou le Trinurnmust imité par Andrieux dans le Trésor, etc. En somme, Plaute est assurément un grand génie comique, original, quoique imitateur des Grecs, qu'il trahit sans cesse en les traduisant, pour intercaler quelque plaisanterie de son cru. La différence de culture entre les deux nations exigeait aussi que chez le poète latin les lignes fussent plus marquées, les ombres du tableau plus saillantes. Les plaisanteries de Plaute consistent trop souvent dans de purs rapprochements de mots et de simples allitérations; mais ses pièces sont un trésor précieux pour l'étude de la langue latine populaire. Elles se jouèrent encore longtemps après sa mort.

Ennius, quoiqu'il Boit surtout connu cmnmepoète épique, avait, aussi travaillé pour la scène; il avait trad.nt. Euripide et composé quelquos comédies. Son neveu Pacuvius traduisit plusieurs pièces de Sophocle dans un style et dans une versification

qui font souvent tort à son modèle; enfin Attius acclimata tout à fait la tragédie à Rome en traitant des sujets romains; mais l*œuvre de ces poètes ne nous est parvenue que très mutilée. Il ne nous reste aussi que des fragments d'un autre comique, Cécilius ; cet écrivain avait imité les Grecs avec plus de fidélité. C est aussi le caractère de Térence, le plus célèbre comique latin après Plaute.

Il était originaire de Carthage, mais vint de bonne heure à Rome, où il fut l'esclave du sénateur Térentius Lucanus, qui lui fit donner une éducation libérale et l'affranchit. A vingt-six ans il présenta aux édiles une comédie dont le succès fut si grand qu'il excita de vives jalousies. Scipion Emilien et Lélius l'admirent dans leur intimité ; on alla même jusqu'à dire qu'ils étaient les inspirateurs, sinon les véritables auteurs de ses meilleures pièces. Il se fait gloire lui-même, dans le prologue d'une de ses comédies, de ce haut patronage et de cette précieuse collaboration. Après avoir donné plusieurs pièces qui eurent toutes grand succès, il alla faire un voyage en Grèce et y recueillit les manuscrits de Ménandre. Mais au retour son vaisseau fit naufrage, et de chagrin d'avoir perdu tous ses trésors littéraires, il tomba malade et mourut. Les pièces que nous possédons de lui sont : YÂndrienne, imitée par Baron ; VHécyre ou la belle-mèn-, le Bourreau de soi-même, le Phormion que Molière a beaucoup imité dans les Fourberies de Scapin, V Eunuque, et enfin les Adelphes dont Molière a tiré l'Ecole des Maris. Le caractère de ïérence n'est pas l'originalité ; il a suivi de très près Ménandre, bien qu'il ait souvent fondu plusieurs pièces de son modèle en une seule. Ses intrigues sont un peu monotones; il n'a ni la vivacité, ni la fraîcheur, ni la variété de Plaute ; par contre il est exempt d'extravagance, et son stylo est élégant et correct. César, qui le trouvait trop pauvre en verve comique, l'appelait, dit-on, un demi-Ménandre. Ses caractères sont soigneusement dessinés, et il excelle dans le dialogue de la vie ordinaire, tandis qu'il rend faiblement le langage de la passion. C'est un poète raffiné, plutôt fait pour charnier les connaisseurs que pour plaire au peuple.

Presqu'à la même époque où le drame naissait à Rome, la poésie épique s'y acclimatait aussi. Livius Andronicus avait fait une traduction de l'Odyssée qui devint bientôt classique et qu'on apprenait dans les écoles, comme le raconte Horace; Ennius, étranger comme Andronicus, originaire de la Grande-Grèce et qui avait été amené à Rome par Caton l'Ancien, voulut écrire des Annales en vers, dans lesquelles il racontait l'histoire de Rome, depuis l'arrivée d'Enée en Italie, en suivant l'ordre chronologique des événements jusqu'aux temps mêmes où vivait le poète. Mais, bien que les Romains aient voulu voir en Ennius une sorte d'Homère latin, il est évident, d'après les fragments qui nous sont parvenus de cette grande épopée historique, que la valeur artistique de cet ouvrage était assez mince. Ennius mériterait cependant sa renommée, ne fût-ce que pour avoir abandonné l'ancien mètre dit saturnien, et adopté les mètres inventés par les Grecs. Cnéus Naevius avait composé aussi un récit héroïque de la première guerre punique.

Si on ajoute, aux genres que nous venons de parcourir, quelques épigrammes et quelques causeries en vers sur divers sujets, qu'Ennius intitula Satires, et qu'imita Lucilius en y introduisant un élément de raillerie contre les mœurs du temps, d'attaques personnelles qui ont donné à ce mot de satire, signifiant d'abord simplement mélange, le sens de poésie caustique qu'il a gardé jusqu'à ce jour, on aura parcouru tout le champ de la poésie latine jusqu'à la fin du vic siècle de Rome.

Enfin, sur le seuil même du siècle d'Auguste,

deux poètes qui forment la transition avec la pé riode suivante, Lucrèce et Catulle, nous font pressentir l'âge de maturité : « Il y a dans l'année, dit M. Patin, des jours intermédiaires qui ne sont déjà plus l'hiver, qui ne sont pas encore le printemps, et où certaines plantes, sentant, on le croirait, l'apprcche de la tiède saison, se couvrent prématurément de fleurs et de feuillage : c'est ainsi que fleurit, que verdit, dans les vers de Lucrèce et de Catulle, la poésie de Virgile et d'Horace. »

Lucrèce, le poète athée, qui travaillait la nuit, en proie à un génie fiévreux voisin, dit-on, de la folie, révèle, dans son magnifique poème didactique de la Nature des choses, aux Romains grossiers et superstitieux mais déjà travaillés par les premières atteintes du scepticisme, les beautés de la libre philosophie grecque, en même temps que des théories d'une haute portée scientifique sur l'origine et l'essence des êtres. Il est impossible de ne pas admirer l'ardeur avec laquelle il acclame la doctrine d'Epicure, y cherche une genèse rationnelle du monde, une physique et une métaphysique satisfaisantes, et la représente comme arrachant l'humanité aux ténèbres et à la superstition ; souvent son génie l'emporte même en dehors des limites qu'il s'était tracées, et son inspiration véhémente enfante une poésie moins achevée que celle de Virgile, mais parfois plus primesautière et plus grande par sa simplicité même.

Disciple aussi et imitateur des Grecs, Catulle écrivit un poème religieux, Atys, et un poème héroïque, les Noces de Thétis et Pelée, qui n'étaient peut-être que des traductions d'un auteur grec. Catulle, qui mourut très jeune, aurait en tout cas mérité l'immortalité par ses épigrammes et surtout ses poésies lyriques, dont les plus connues sont ses vers adressés à Lesbie, idole probablement peu digne d'une si fervente adoration.

Quant à la prose, c'est par l'histoire qu'elle débute à Rome. Les grandes Annales des pontifes, qui enregistraient sèchement les événements dans l'ordre chronologique, avaient été interrompues. Des chroniques et des mémoires individuels les remplacèrent de bonne heure. Parmi les plus anciens historiens romains, qui écrivaient en grec, le premier en date et le plus important est Fabius Pictor, qui vivait au temps de la seconde guerre punique ; il faisait commencer son récit à Enée et le poursuivait jusqu'à son propre siècle. Au nombre des plus anciens spécimens de prose latine, il faut citer le sénatus-consulte sur les Bacchanales.

Les tendances nationales du caractère romain à cette époque s'incarnèrent surtout dans la personne de Marcus Portius Caton, surnommé le Censeur, caractère vigoureusement trempé, doué d'une indomptable énergie, alliée à une finesse et à une ruse de campagnard; Caton est le type par excellence du vieux Romain, patriote avant tout, dur pour les autres comme pour lui-même, sans être pourtant exempt d'égoïsme et de vanité. Malgré le grand mépris qu'il professait pour les lettres et pour les lettrés et surtout pour la culture grecque, il a mérité d'être regardé lui-même comme le premier prosateur romain. 11 fut un des pre~ miers orateurs romains qui écrivirent et publièrent leurs discours. Cicéron en connaissait de lui plus de cent cinquante. Il nous est resté des fragments d'environ quatre-vingts: les uns, plaidoyers judiciaires, les autres, discours politiques prononcés devant le Sénat ou devant une assemblée du peuple. Ces fragments témoignent d'une grande éloquence naturelle, d'un mélange d'enjouement et de sérieux et d'un art déjà accompli à manier la raillerie. Caton fut aussi historien; il composa dans sa vieillesse sept livres intitulés : les Origi-

?ies, ouvrage auquel il travailla jusqu'à la fin de sa vie. C'étaient des espèces d'annales ethnographiques et historiques de l'ancienne Italie, tantôt concises, tantôt détaillées, et où pouvaient trouver place des harangues composées par l'auteur II écrivit aussi des traités sur l'agriculture, l'hygiène, l'éloquence, l'art militaire, etc.

Son Traité sur l'agriculture est le seul de ses ouvrages qui ait survécu tout entier.

Après Caton, les plus grands noms de la tribune romaine sont ceux des deux Gracques, ces patriciens qui se sont mis au service de la cause populaire, ( t dont la parole eut tant de retentissement ; de Marius, dont la rude éloquence soulevait les passions de la multitude ; de Marc-Antoine, aïeul du triumvir, et de Crassus, l'orateur lettré , qui ne se contentait pas d'exceller dans son art, mais en cherchait aussi et en fixait la théorie idéale.

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