PÉRIODE DE PERFECTION
Ce qui marque la transition entre la seconde et la troisième période, c'est-à-dire entre la période de formation et la période de perfection dans laquelle nous allons entrer, ce ne sont pas seulement les grands changements politiques et la fin des guerres civiles, c'est le triomphe définitif de l'influence grecque.
Le siècle d'Auguste présente la fusion harmonieuse du génie hellénique et du génie romain ; le résultat de cette alliance est une littérature exquise, délicate par la forme, mais qui manque un peu d'originalité dans le fond. L'âge d'Auguste présente un double aspect; à côté des institutions nouvelles qui se forment, on sent des institutions anciennes qui s'en vont. Si c'est l'avènement de la monarchie, c'est aussi la mort de la République. Parmi les arands écrivains de ce siècle, plusieurs ont ressenti le contre-coup des événements ; plusieurs ont passé leur jeunesse à combattre pour la liberté expirante, tandis qu'arrivés à la maturité de leur vie, ils se rallient peu à peu au parti du vainqueur. C'est le. cas principalement d'Horace. L'éloquence, encore plus que la poésie, souffrit du caractère ambigu de cette époque nouvelle. La vie publique, si active sous la République, se ralentit et cessa peu à peu sous le principat d'Auguste ; les assemblées populaires deviennent rares et sans importance, et le rôle du Sénat et des tribunaux fut amoindri au profit du monarque qui absorba tout dans sa personne. D'autre part, ce déclin de la vie politique favorisa le développe nent de l'érudition et d'une poésie raffinée d'imitation plutôt que d'invention. Les poètes écrivent pour un cercle choisi, pour les connaisseurs et pour les âges à venir ; ils ne sont point en sympathie avec le gros de leurs contemporains ; « ces poètes artistes, ces poètes de cour, » comme les appelle Teuffel dans son excellente Histoire de la liltérntwe Mine, encouragés par Auguste, raillaient la foule qui leur rendait leurs sarcasmes, et qui regrettait ses vieux poètes nationaux, au génie inculte, aux vers raboteux, mais qui étaient beaucoup plus selon le cœur du peuple.
Parmi les cercles littéraires qui s'étaient formés autour du vainqueur d'Actium, il faut surtout mentionner celui que présidait .Mécène, riche favori du prince, qui se lit le patron des érudits et des poètes. Outre Horace, ce cercle comprenait Virgile, Varius, Quintilius Varus, Properce, tous plus nu moins partisans du nouveau régime. Un autre cer< le, celui de Messala, était moins favorable aux changements politiques, et parait avoir été plus indépendant : c'est & ce groupe ((ue se rattachait Tibulle el aussi Ovide, dont Auguste, redevenu soupçonneux dans sa vieillesse, signa la prescription en même temps que celle d'
lettrés qui avaient embrassé l'opposition, tels que Labiénus ''t Cassius Sévérus.
La plupart des productions littéraires de cette époque sont destinées seulement à être lues dans les » Récitations, » devant un public d'élite naturellement restreint.
Voyons rapidement la part des principaux écrivains que nous venons de nommer, dans la grande œuvre commune du siècle d'Auguste.
Auguste et ses favoris, Mécène et Agrippa, ne se sont pas contentés d'encourager les lettres ; ils mit eux-mêmes composé plusieurs ou\ ;15eulé, Auguste, sn famille et ses omis, Paris, 18G7).
Les deux personnages les plus importants après eux dans l'opinion de leurs contemporains semblent avoir été deux riches patriciens, lettrés et protecteurs des gens de lettres, Asinius Pollionet Messala; le premier, auteur de tragédies et d'une histoire inachevée des guerres civiles; le second, orateur de renom, grand admirateur de la littérature grecque et auteur lui-même de poésies écrites en grec.
Mais la postérité a un peu oublié les patrons pour ne se souvenirque de leurs brillants protégés.
Virgile, né près de Mantoue de parents pauvres, avait reçu une éducation soignée. Il perdit son héritage paternel, confisqué au profit des soldats d'Octave, qui ne le lui fit rendre, plus tard, que grâce à l'intervention d'amis influents, probablement Pollion et Mécène. Virgile en exprime sa reconnaissance à plusieurs reprises dans ses églogues. C'était une nature frêle, d'un caractère innocent et tendre, et de goûts paisibles; il fut bon fils et ami fidèle; mais il lui manquait le sens de la vie pratique ; ce qu'il traite le mieux, c'est la description de la campagne, la peinture de son pays natal ; les attachements de la famiile, les affections du foyer, enfin les troubles de l'amour. Il ne sut pas persister dans la voie qui convenait le mieux à son génie ; il se laissa entraîner vers des sujets de commande où il ne pouvait pas être original. Il ramassa patiemment les matériaux de son Enéide, en érudit plutôt qu'en poète inspiré, cherchant à combiner les traditions latines avec les légendes grecques. Cependant, ce travail assidu donna à ses vers une correction, une élégance de facture qui rehausse merveilleusement le charme du sujet et lui a mérité de rester le poète latin classique. Les poèmes qu'il a laissés sont, d'abord, les Bucoliques (mot à mot, chant des bouviers), consistant en dix églogues, imitation et parfois traduction presque littérale de Théocrite, mais avec un mélange artificiel de personnages et d'événements contemporains. André Chénier dans ses Idylles a imité et souvent égalé Virgile, dont les bergers manquent de simplicité et parlent un peu trop un langage de convention. Les Eglogues les plus célèbres sont : la lre. où Virgile se met en scène sous le nom de Tityre et vante la générosité du prince qui lui a rendu son patrimoine ; la 3me, où deux bergers se disputent le prix du chant; la bm', dont le sujet est la mort et l'apothéose du berger Daphnis. inventeur de la poésie bucolique ; la Gme, où Silène, garrotté par deux faunes et une nymphe, n'obtient sa liberté qu'en chantant des légendes mythologiques: enfin, la 10'"' qui chante les plaintes du poète G illus, ami de Virgile et abandonné par la volage Lycoris. Virgile avait un peu plus de trente ans, quand à la prière de Mécène, peut-être d'Auguste, il commença les Géorgiques (littéralement travaux de la terre), poème sur l'agriculture qu'il mit sept années à composer. A la suite des guerres civiles, l'agriculture était tombée en défaveur, la campagne manquait de bras: il fallait encourager les Romains à retourner à la charrue si honorée chez leurs aïeux; c'est ce que voulut faire \irgile par les Géorgiques. Le poème comprend quatre livres :
LATINE (LITTÉRATURE
LATINE (LITTÉRATURE
Ier, culture de la terre; II', culture des arbres et principalement de la vigne et de l'olivier ; IIP, élève des troupeaux ; IVe, apiculture.
Les passages les plus célèbres des Gèorgiques sont ce qu'on appelle les épisodes, digressions dont les principales sont : la description des prodiges qui suivirent la mort de César (livre I), l'éloge de l'Italie et la description du bonheur champêtre (livre II), la peste des animaux (livre III et l'épisode du berger Aristée, suivi du récit de la descente d'Orphée aux enfers (livre IV). Delille a donné des Gèorgiques une traduction en vers français, renommée pour son exactitude et son élégance.
L'Enéide, épopée en douze livres, n'était pas terminée à la mort de l'auteur, qui en avait commandé la destruction : elle fut conservée contre son désir. C'est le récit des destinées d'Enée, héros troyen, fondateur d'une seconde Troie et indirectement de Rome, ancêtre de la famille Julia et par suite d'Auguste. On voit l'intention flatteuse du poète courtisan. Dans la première partie, Virgile montre sa familiarité avec la mythologie hellénique; dans la seconde, sa grande connaissance de l'histoire locale d^s villes d'Italie. Il excelle dans la description des sentiments de l'âme; cependant son héros, trop uniformément pieux et sage, est peu intéressant.
L'Enéide renferme à la fois une Odyssée et une Iliade ; la preruière partie raconte le voyage de la flotte troyenne en route pour l'Italie et qu'une tempête a jetée sur les côtes d'Afrique. Enée, recueilli par la reine Didon, raconte la prise de Troie et inspire une violente passion à la reine, qui le retient comme Calypso retenait Ulysse dans son île. Désespérée du départ d'Enée, Didon se donne la mort. La fin du poème, celle où l'on sent surtout l'influence de l'Iliade, contient l'établissement des Troyens en Italie, où le roi du Latium, Latinus, accueille Enée et lui accorde la main de sa fille déjà promise au roi des Rutules, Turnus. Turnus prend les armes pour reconquérir sa fiancée, et après une lutte prolongée et des batailles sanglantes, il périt dans un combat singulier qui termine la guerre.
L'Enéide a été aussi traduite par Delille ; on ^ait que Scarron en a fait une parodie assez amusante intitulée l Enéide travestie.
Le nom d'Horace ne se sépare pas de celui de Virgile. Né à Venouse et fils d'un affranchi, instruit à Rome et plus tard à Athènes, où il connut Brutus, Horace a combattu pour la cause républicaine ; mais la défaite de Philippes, où il abandonna son bouclier pour fuir plus vite, termina sa carrière militaire. Il profitade l'amnistie pour rentrer àRome, où il acheta la charge de greffier d'un questeur. 11 se fit connaître d'abord en publiant des Satires et des Epodes. Il touche peu dans ses satires à la politique, car les blessures des guerres civiles saignaient encore, et c'est surtout aux vices sociaux et aux travers littéraires qu'il s'attaque, se faisant l'apôtre de la morale et du bon sens, mais avec beaucoup d'aisance et de variété dans le ton. Il fut présenté par Virgile à Mécène, qu'il accompagna dans son voyage à Brindes et qui lui fit don d'un « charmant petit coin de terre » dans la campagne sabine. Mécène le présenta plus tard à Octave; Horace ne survécut pas longtemps à son bienveillant patron et fut enterré près de lui.
Ses autres ouvrages sont quatre livres â'Ode< à l'imitation des lyriques grecs, principalement d'Alphée et de Sapho, touchant avec un désordre savant aux sujets les plus divers, religion, morale, littérature, passant d'une chanson à boire à un billet d'amour, d'un hymne patriotique à l'éloge d'un ami ou d'un protecteur. Horace montre une morale aimable et indulgente, un peu trop sensuelle. On ne louera jamais trop la flexibilité de
ce talent si pur et ce style dont Montaigne a dit qu'il ne se contente jamais d'une superficielle expression et qu' « il veoit plus clair et plus oultre dans les choses ». Son rêve est la tranquillité d'esprit à l'abri des orages de la passion. Rien ne lui est plus étranger que l'exagération, la déclamation : ne perdant jamais de vue la brièveté de la vie, la fragilité humaine, il parle de lui-même d'un ton enjoué, et avec ironie de tous ceux qui se croient grands. Il excelle à faire des tableaux en raccourci et à enchâsser une pensée morale dans une forme qui séduit l'imagination et qui ne s'oublie pas. De là l'immortelle popularité d'Horace, de tous les poètes celui qu'on relit le plus.Malheureusementce charme se fane le plus souvent dans la traduction, car il tient beaucoup au choix et à la place des mots de la langue originale, à l'harmonie parfaite du mètre et au tour de la strophe. La traduction de Jules Janin, quoique très libre d'allures, est la meilleure pour ceux qui n'ont pas l'intelligence de la langue latine et ne peuvent pas lire l'auteur dans le texte. De ses Epitres, composées dans 1<' même mètre que ses Satins, riches en détails sur le caractère et les vues littéraires de l'auteur, la plus célèbre est celle qu'il adressa aux Pisons et. que l'on appelle son Art poétique. On connaît l'imitation originale qu'en a faite Boileau, et dans laquelle presque tous les traits saillants ont été conservés.
Il est remarquable de voir combien la poésie dramatique tient peu de place au siècle d'Auguste; les quelques tragédies dont il est question, comme la Médit d'Ovide et le Thyeste de Varius, malheureusement perdues, n'étaient pas destinées à la représentation ; et la comédie était retournée aux mimes.
L'élégie, au temps d'Auguste, est représentée par Ovide, qui s'est fait dans ses Héroïde* le tendre interprète des amantes délaissées, et qui a aussi chanté ses propres infortunes dans trois autres recueils, les Amours, les Tristes et les Epitres écrites du Pont; il est plus connu, cependant, par son poème des Métamorphoses, longue suite de 246 légendes mythologiques, commençant au chaos du monde et se terminant à la mort de César. Ovide avait été précédé dans le genre de l'élégie par plusieurs poètes moins féconds, mais qui sont souvent ses égaux dans la peinture de l'amour, Properce, et surtout Tibulle, dont l'aimable génie a été heureusement caractérisé, quoique d'une manière un peu affectée, dans un vers célèbre de Boileau ■
Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.
Dans la prose comme dans la poésie, la période qui va du temps de Sylla jusqu'à la fin du siècle d'Auguste est aussi un âge d'or littéraire; l'éloquence et l'histoire y sont représentées par des noms immortels. Ce sont d'abord, parmi les orateurs, Hortensius, Jules César, Cicéron.
Le premier, dont les discours ne nous sont pas parvenus, était doué d'une mémoire extraordinaire, d'une élocution merveilleuse et d'une dialectique aussi savante que variée. Tout autre était l'éloquence de Jules César, qui porta dans les conseils et les discussions du Sénat les qualités de l'homme d'Etat et du capitaine : sévérité de la forme, netteté dans les idées, vivacité, pré-' cision. Mais l'orateur romain par excellence, celui qui restera pour la postérité le type du grand avocat romain, c'est Cicéron. La nature lui avait donné, avec un grand talent, un esprit propre à tout, des instincts généreux et des aspirations élevées. Malgré certaines défaillances, son caractère ne peut manquer d'inspirer le respect et fait contraste avec l'égoïsme qui régnait dans son entourage. Ressentant toujours l'impression du moment, il n'avait pas toute la stabilité d'esprit nécessaire i l'homme d'Etat, et pourtant ne pouvait pas se rési-
gner à renoncer à la direction des hommes et au maniement de" la chose publique. Il savait admirablement s'assimiler les idées étrangères, ce qui lui permit d'enrichir considérablement la littérature romaine par des emprunts qu'il rendait originaux; et il peut être considéré comme le créateur de la prose latine classique, à laquelle il a donné une forme si bien en harmonie avec le génie de la langue latine, que plusieurs des écrivains qui l'ont suivi ont cru devoir couler leur style dans le moule qu'il avait laissé. Ses discours, soigneusement préparés à l'avance, montrent une grande vivacité d'imagination, un vocabulaire d'une surabondance étonnante, une phrase toujours ample et sonore, une merveilleuse habileté à passer de l'enjouement au pathétique, enfin toutes les ressources que fournissent la nature et l'art. Parfois sa rhétorique a des effets trop étudiés. et la grandeur des mots ne sert qu'à cacher la pauvreté de la pensée et la faiblesse de la cause. Mais, en somme, après Démosthène, aucun orateur de l'antiquité n'a su plus puissamment peindre, persuader, émouvoir. Ses principaux discours sont : les Verrines, sept discours destinés à convaincre Caïus Verres de cruauté, de concussion et de déprédations de toutes sortes pendant sa préture en Sicile; les Catilinaires, série de quatre discours dans lesquels il déjoue une conspiration ourdie contre la République par Catilina ; le discours pour la loi Manilia, qui devait donner à Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate; le discours pour Milon, accusé delà mort de Clodius ; le discours pour Marcellus et le discours pour Ligarius, demandante César le retour de deux adversaires politiques ; enfin les quatorze discours contre Marc-Antoine, appelés Philippiques. Cicéron n'a pas seulement été un grand orateur; ses nombreux écrits philosophiques et littéraires et principalement ses traités sur la théorie de l'art oratoire, ses Lettres à Atticus et à son frère, le placent encore au premier rang parmi les critiques et les épntolaires de l'antiquité.
L'histoire, depuis la période précédente, a fait aussi un grand pas; en ne croyant écrire que des Mémoires, César a trouvé du premier coup les principales qualités du style historique : la clarté, la rapidité, l'exactitude des détails, la simplicité du récit. Les histoires de Salluste, dont nous ne possédons que des fragments, ses deux récits de la Guerre de Jugurtha et de la Conspiratioji de Catilina. où l'on sent plus que chez César l'orateur derrière l'historien, plus riches aussi en vues philosophiques et en analyses morales, sont des ouvrages de premier ordre. On peut encore citer, parmi les historiens de cette époque, Cornélius Népos, un ami de Cicéron, dont les ouvrages principaux ne nous sont pas parvenus, mais dont il est possible d'apprécier le style élégant et pur, grâce à ses Vies des firnnds capitaines, bien qu'on y ait relevé d'assez graves inexactitudes de détail.
La période d'Auguste produisit YHistoi>e rnmaine de Tîte-Live, magnifique monument qui nous est arrivé malheureusement très mutilé; ii no reste que 85 livres des 150 dont se composait Cette histoire. Tite-Live est encore un historien de l'école oratoire, auquel on peut reprocher de n'avoir pas été assez scrupuleux dans la recherche des documents dont il se Bervait, souvent satisfait de répéter > n les embellissant les récits de Polybe nalistes. Quoique un peu optimiste, à In nature douce • i conciliante de son esprit, il sVfi'orrc d'être impartial ; admirateur enthousiaste '1'-- vertu viriles de l'ancienne Rome,
il trahit aUSSi nu1' sympal h i«- touchante pour le8
opprimés et !■ - rainent Si n histoire, qui pn toujours les événements sous une forme dramatique, abonde en discours qui sont
Les anciens ont
reproché à son style des traces de provincialisme ipatavimté) que nous ne savons pas y retrouver. Le premier essai important d'histoire universelle, bien que l'idée eût déjà été timidement abordée par Varron, Atticus et Cornélius Nepos, remonte à Trogue Pompée, dont l'ouvrage nous est surtout connu par l'abrégé qu'en a fait Justin. Pendant la période impériale, l'histoire, au moins la fidèle relation des temps contemporains, disparaît à mesure que la flatterie servile gagne du terrain. Le goût de l'érudition caractérise la fin du siècle d'Auauste. Parmi les noms des nombreux grammairiens et des savants de cet âge, il faut citer ceux de Cinnius Capito, Fenestella, Hygin et celui de l'architecte Viiruve.