‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 387 sur 534 · TABAC · texte numérisé non relu

TABAC

On voit par cet aperçu combien les questions ■économiques sont étroitement liées aux questions d'hygiène.

Si le tabac a été violemment attaqué, depuis son introduction dans le vieux monde, il a eu aussi, il a encore des défenseurs convaincus.

Interrogez un fumeur sybarite, et voici ce qu'il vous dira : La fumée du tabac me cause une série de sensations agréables, d"abnrd assez confuses, mais que l'on pourrait exprimer par une plus grande facilité de vivre, avec prédominance de lu vie cérébrale. Le moi sensitif et intellectuel semble moins comprimé dans sa demeure ; les sensations, un peu émoussées il est vrai, deviennent plus pénétrantes : on dirait qu'elles participent de la nature des sentiments ; l'esprit devient plus réceptif, l'imagination se développe, et les mots arrivent comme deux-mômes pour peindre les images qui se succèdent vives et rapides ; la vie terre à terre a disparu, je suis sur une autre «cène, je me laisse aller aux rêveries fantaisistes, je me souviens, je combine, je crée, en un mot je via dans l'idéal. Toutes réserves faites pour ce oui est de ce genre d'idéal, vous pourriez répondre à ce fumeur délicat : L'excitation des centres nerveux dont vous nous avez décrit les symptômes les oblige à une dépense de force, à une usure proportionnelle à leur activité; après un certain temps, il Burvient une réaction qui se traduit par un peu de langueur, d'apathie, de lassitude ; l'idéal disparaît, le réel impressionne peu; il y a engourdissement, atonie, paresse, mélancolie : à l'exaltation des puissances et des facultés succède une déchéance' momentanée. Après une période de réparation, voire organisme reprend son état normal, d'où vous pourrez le faire sortir oneore par le même moyen. Seulement, en vertu d'une loi très sage et irès utile de notre nature, toute impression répétée à un court intervalle s, mousse; nous en avons de moins en moins conscience, de sorte que, pour produire chaque fois une sensation d'intensité égale, l'impression doit augmenter chaque foie d'énergie. Celui qui fume pour penser, pour sentir, pour combiner, pour créer, se condamne à produire chaque jour une quantité croissante de fumée. Là n'est pas le plus grand mal ; le vrai péril, pour ce qui concerne l'intelligence, le voici : toutes nos fonctions sont susceptibles d'habitudes. Si vous accoutumez vot.'O cerveau à n'entrer en activité que sous l'influence de stimulants, il refusera de le faire lorsque vous l'en priverez : vous passerez votre existence dans des alternatives d'excitation et de demi-stupeur, et vous ne pourrez secouer la torpeur envahissante des périodes de réaction que par une nouvelle dose de la drogue enivrante. De plus, en vertu de la solidarité des organes et des fonctions, il arrive bientôt que le corps réclame une excitation factice pour l'accomplissement des actes naturellement automatiques. Le fumeur a besoin de fumer pour se donner de l'appétit, puis il fume pour faciliter la digestion : il fume encore pour accomplir les fonctions les moins idéales.

L'usage du tabac peut, au premier abord, paraître assez innocent; il s'est répandu sous des formes qui n'éveillent ni crainte ni grande répugnance : il prend même volontiers des airs comme il faut. Ses efforts sont assez insidieux pour échapper à l'observation ordinaire-, c'est un ennemi intime dont on ne se délie que quand il est trop tard pour remédier au mal qu'il a causé.

Bon nombre d'hygiénistes conciliants se déclarent prêts à tolérer V usage du tabac, pourvu que l'on évite Y abus. Nous avons montré (V. Stimulants) le danger de cette concession. Une lois l'usage admis et permis, comment empêcher l'assuétude qui emousse les sensations et conduit fatalement à l'abus?

2e Partie.

Des travaux aussi sérieux qu'intéressants prouvent que le tabac nuit aux occupations intellectuelles, et les statistiques des aliénistes démontrent qu'on peut lui imputer une part dans l'augmentation des maladies mentales.

Il est bien connu que le tabac altère et contribue indirectement à propager l'ivrognerie. Mais, comme compensation, on a alb gué en sa faveur qu'il diminue le besoin d'alimentation. Cette remarque est fondée sur une observation incomplète des faits. 11 est certain que le fumeur supporte plus facilement la privation de nourriture quand il peut satisfaire son habitude favorite. Pour lui la sensation de la faim s'émousse sous l'action de la nicotine. Mais il faut bien se garder de confondre la sensation de !a faim, le besoin de manger, avec le besoin de réparation produit par la vie et par l'exercice. Aucune substance ne diminue la perte éprouvée par le corps pour maintenir sa chaleur propre et pour produire du travail. Si on arrive, par un moyen factice, à diminuer les sensations qui correspondent au besoin de réparation, on évite une souOVao.ce actuelle, mais on s'en prépare de bien plus cruelles causées par la nutrition insuffisante et son cortège de maladies.

Les hygiénistes de tous les pays sont d'accord pour reconnaître les inconvénients sociaux et moraux i t les dangers auxquels expose l'usage du tabac. Vn>'. société s'est fondée en France en 18GS pour prémunir contre ces dangers. l'Ile a été autorisée sons le nom d'Association française cuntie Fabus du tabac.

Le texte de la circulaire rédigée par le bureau de cette association expose le bul qu'elle veut atteindre, ei les moyens d'action qu'elle se propose

de mettre en usage :

« La science et l'expérience ont démontré que l'abus du tabac exerce une funeste influence sur la santé oubligue. Il esl aujourd'hui reconnu que tes m iladies mentales, les paralj sies générales, les affections cancéreuses des lèvres, de la bouche .t. de I estomac, les troubles de la digestion, de la vision, etc., augmentent dans des proportions qui coïncident avec la consommation du tabac.

■< il est également prouvé que l'abus du tabac.

contribue au relâchement des liens de la famille et

atteinte aux intérêts moraux de la société.

« Iprès une sérieuse enquête, \l. le docteur Jolly, membre de l'Académie de médecine, résume sa pensée en ces termes :

« Les déplorables effets du tabac, au double point

de vue hygiénique et social, sont tels, que je m voudrais pouvoir me les dissimuler à moi- « même, et que j'ose à peine les faire connaître, « tant ils sont affligeants, tant j'en demeure con- « fondu ! »

« C'est pour combattre une telle calamité qu'un comité d'organisation, composé de médecins, d'hygiénistes et de philanthropes, s'est constitué en association ayant pour but de prémunir toutes les classes de la société, tous les âges, et principalement la jeunesse, contre les dangers du tabac.

« Tout le monde est intéressé au succès de l'association : le fumeur, qui s'est créé un besoin onéreux et compromettant pour sa santé; ceiui qui, s'abstenant de fumer, est incommodé par l'odeur du tabac; le riche, que ses loisirs exposent plus encore aux effets d'une habitude gênante et souvent irrésistible; l'ouvrier qui, pour fumer et boire, prive souvent du nécessaire sa femme et ses enfants :. le pauvre, qui est tourmenté par une passion qu'il ne peut satisfaire; la mère de famille, qui gémit de voir ses fils s'abandonnera un abus portant à l'intempérance et a l'oisiveté; la jeune fille qui, après une union, objet de tous ses vœux, verra son mari déserter le foyer conjugal

pour se retirer dani le fumoir, dam les estaminets ou aille

i - ; il besoin d'ajouter que le tah ic Ml i d'un grand nombre d'incendies, d'exploaions, de catastrophes <'t d'accidents graves? qu'il gionne chaque année, en France, un préjudice matériel de plus de unis cents millions de ir.nn'- .' »

Cette ses "I d'importanta services par

1rs conférences et les publications qo elle encourage. Mais ses efforts resteronl Impuissa I

que le gouvernée t ne consentira pas à prendre

en main cotte question d'hygiène publique i la suppression «lu tabac. Il faudra Bans doute les efforts ci mbinés des - el des économis-

tes pour démontrer qu'en somme l'Etal tout à gagner à cette mesure, malgré la perte temporaire que Bubirait le trésor. Mus même en supposant que la suppression do revenu de la imàt une perte Bêche, il n'y aurait pas à hésiter en présence des argumentas! concluants des hygiénistes.

En attendant la suppression absolue, le gouvernement pourrait d'ailleurs atténuer dans une large mesure les conséquences fâcheuses de l'us tabac en ne livrant à la consommation <] 110 «les produits à peu près complètement privés <le nicotine. (Dr Safïi

TACT. — Zoologie, XXXVIII. — Le l cher, est un sens mixte qui nous révèle en mémo temps: l°la température des cor gré de

p7,ession quo ces corps exercent sur nos téguments.

L'organe de ce sens comprend toute l'étendue de la peau, et une partie des muqueuses. Comme il n'a pas été consacré d'article spécial au sens <!u (joui, nous étudierons successivement le tact proprement dit, et le goût, dont la langue est le unique. i\ous terminerons par quelques considérations complémentaires sur les fonctions et l'hygiène de la peau *.

On sait que la peau et les muqueuses se composent de. deux parties distinctes, lune profonde, le derme, l'autre superficielle, épiderine pour la peau, êf-ith'tium pour les muqueuses. Cette seconde partie semble absolument indispensable pour le toucher. Ses fines saillies, que l'on nomme les papilles, sont en quelque sorte le vrai siège de cette f.tculté; plus es papilles sont nombreuses, développées, finement recouvertes d'épidémie, plus cette faculté est exquise. Certaines productions de la peau, par cela seul qu'elles dérivent de cet organe, jouissent de la même sensibilité tactile; tels sont les poils qui, chez les félins, garnissent l'extrémité du museau; tels sont les tentacules cornés des insectes, etc.

Examinons le détail de cet organe spécial, la papille, en qui réside le toucher. Et tout d'abord disons qu'il y a des papilles nerveuses, contenant des vaisseaux et des nerfs, et des papilles vasculaires qui ne renferment que des vaisseaux; ces dernières, malgré l'analogie de leur conformation extérieure, n'ont rien à faire avec le tact, et nous les laisserons de côté.

Une papille nerveuse est une saillie du derme, que recouvre et coiffe l'épidémie ; ce prolongement, qui a en quelque sorte la forme de l'extrémité d'un doigt, est d'un volume variable, mais toujours très petit. C'est dans l'épaisseur du derme qui remplit la papille que le nerf sensitif vient se terminer par un appareil dont la forme et la structure varient suivant les papilles et les régions. D'une façon générale, cet appareil est toujours constitué par un renflement de la substance du nerf : le renflement est tantôt assez régulièrement arrondi (corpuscules de Krause), tantôt conique (corpuscules de Meissneri. Que ces corpuscules soient détruits, que les nerfs t|ui viennent y aboutir soient coupés, et les papilles sont frappées d'insensibilité, dégénèrent, et se transforment en

une petite masse grail i I malade! qui ont

été atteinte <l" paralj lie do la sensibilité pi tenl la même altération du dorme; ches eu papilles ne fonctionnent pins, mbiaaent la \n >n graiaseuse, et, à la place des coi ; ferment plus que des gouttelettes huileui là, il e-t démontré que ces corpu il bien

les organes <iu tact.

Il faut ajouter «pie dans bien des régions du corps, mais surtout dana l'épaisseur de la

, 61 «la 11 s le tissu COIIJOI

utre dos organes «lune parfaite analogie, m us dnn volume plus considérable, et qui

i rement appendua aux nieis nerveux comme

tins de raisin à une grappe. Cet peu:, s

- nerveuses, nés visibles à I œil nu, sont les

corpuscule* de Pacini. Comme les organi

papiii.s, ces corpuscules renferment l'extrémité

terminale des nerfs sensitifs qui les portent. On

a beaucoup dis- nie Bur leurs fonctions. Si on les trouve à la main et an\ doigls, il faut avouer qu'on

les observe aussi en .i toutes différen-

tes, notamment dans les articulations, dans b: Itère, etc. : certains physiologistes ont vu dans cette distribution un motif de douter de leurs fondions tactiles. Aujourd'hui on s'accorde à leur reconnaître ces fonctions ; dans les articulations ils servent a nous faire connaître le de pression des os les uns sur les aut muscles sur les os; dans le mésentère, ils nous renseignent mit la pression subie par les viscères abdominaux; enfin à la peau, ils perçoivent les pressions extérieures.

Le sens du toucher est d'autant plus développé et délicat que la région considétée est plus richement munie de nerfs et de corpuscules nerveux. La pointe de la langue, le bout des doigts, les lèvres, la plante du pied sont les points du corps où le tact s'exerce avec le plus de perfection.

De nombreuses et curieuses expériences ont permis de comparer exactement les diverses régions du corps au point de vue de leurs facultés taciiles. L instrument dont on se sert dans ces recherches est une sorte de compas, dit compas de Weber; on en applique les pointes sur les régions à étudier et on détermine par tâtonnements successifs quel écartemeiu il faut donner à ces pointes pour qu'elles soient perçues séparément. C'est ainsi qu'à L'extrémité de la langue, il suffit, pour provoquer cette double perception, d'un millimètre d'écart ; à la paume de la main, il faut 2 millimètres; il en faut 12 au dos de la main; la peau des épaules, de la poitrine, du ventre, du dos surtout demande un écart de 4, 5 et même 6 centimètres.

En promenant lentement le compas sur la peau, on déiermine ce que l'on nomme les cercle* de sensution, c'est-à-dire les cercles où la sensation des deux pointes se confond en une seule. 11 résulte de ce que nous venons de dire que ces cercles sont de surfaces très variables, très petits à la langue, par exemple, et très larges au dos. On pourrait croire que chacun de ces cercles a pour centre un seul corpuscule du tact, qui transmet et confond en une seule les deux sensations ; il n'en e»t rien. Un seul de ces cercles peut comprendre jusqu'à douze de ces corpuscules, c'est-à-dire au moins douze filets nerveux. La confusion s'opère donc, non dans l'extrémité terminale et cutanée des nerfs, mais dans les centres nerveux eux-mêmes. Ainsi s'explique le fait que l'habitude et la volonté puissent faire en quelque sorte l'éducation de la peau, et en augmenter la délicatesse tactile.

Qnant à la peau des membres, de nombreuses et patientes recherches ont conduit à formuler cette loi générale,que la sensibilité à la pression augmente à mesure qu'on s'éloigne du tronc. En d'autres termes, plus le segment considéré estmo-

TACT

TACT

bile, plus il est sensible : c'est qu'en effet, plus une région jouit de mouvements étendus, plus elle doit être à môme de tirer de ces mouvements, et de son contact avec les corps extérieurs, les renseignements nécessaires. Les extrémités digitales, placées à l'extrémité du plus mobile des leviers osseux, sont aussi par excellence l'organe du tact, celui dont nous usons le plus souvent.

De la sensation de pression se tirent, pour nous, une foule de renseignements variés et précis, que l'habitude nous conduit à prendre pour des sensations spéciales. Ainsi, selon que la pression est plus ou moins uniforme, nous jugeons que la surface d'un corps est lisse ou rugueuse, plane ou ronde, etc. Le degré d'intensité de la pression nous fait apprécier la dureté ou la mollesse de ce corps, c'est-a-dire sa consistance ; et c'est ainsi que. les yeux fermés, nous jugeons si un corps est solide ou liquide, grand ou petit, pulvérulent ou en fragments, etc. Enfin c'est aussi l'intensité de la pression qui nous donne la notion du poids. Mais il faut ajouter que cette notion dérive en même temps d'un autre genre de sensations, dont il est parlé à l'article Sensibilité, les sensations musculaires, qui nous renseignent sur le degré itractions de nos muscles.

Le genre et le degré de pression ne sont pas le seuls renseignements que nous tirions du tact. Nous apprécions, outre la forme, la consistance, l'étendue et le poids des corps, leur température.

Toute la surface du corps est sensible à la chaleur, mais non également. Les lèvres, les doiirts, les joues et surtout le dos de la main possèdent au plus haut degré cette faculté. C'est à l'aide du dos de la main, et non de la paume, que nous jugeons habituellement de la chaleur d'un corps vivant, de la pluie qui tombe, etc. Les lieux d'élection de la sensibilité tactile ne sont donc pas les mômes suivant qu'il s'agit de la température ou de la pression.

Pour que cette faculté entre en jeu, il faut que les températures appréciées soient comprises entre 0° et 7o° : en deçà ou au delà de ces limites les sensations de froid ou de chaud se transforment en douleur. Encore est-ce entre 30° • que nous pouvons le plus délicatement apier les variations de température. Ce qui re- ■ à dire que nous apprécions mieux les degrés de chaleur qui se rapprochent de notre propre limite thermique (37°).

Chose curieuse, l'étendue de la région exploratrice n'est pas indifférente à l'exactitude de l'observation. Un doigt plongé dans un liquide à 30° donne l'idée d'une chaleur moins forte que la main entière dans un liquide à 2ô° seulement (Kuss).

Ajoutons enfin que, dans bien des cas, ces deux genres de sensibilité, l'une à la pression (poids, forme, consistance, étendue^ l'autre à la température, se mêlent et se brouillentpour nous égarer : de deux objets également pesants, le plus froid nous semble le plus lourd : de deux objets d'égale température, le plus lisse nous semble le plus froid, etc.

Beaucoup d'erreurs du tact proviennent de ce phénomène, commun à toutes les sensations, et mous avons décrit sous le nom d'extériorité \ . >iistème nerveux et Sensibilité) : quel que soit le point du nerf impressionné, la sensation est reportée à l'extrémité terminale de ce nerf. Les malades auquels la rhinoplastie a refait un nez à l'aide de la peau du front, reportent au front toutes les sensations, tous les chocs qui viennent frapper leur nouvel appendice nasal. Les amputés souffrent du pied ou de la main qu'ils n'ont plus, etc.

Lue autre cause d'erreur est ce qu'on a appelé

la localisation tactile. La fameuse expérience d'Aristote montre, mieux que nulle description, le mécanisme de ce genre d'erreurs. Si l'on croise l'index et le médius d'une même main, en les faisant passer l'un par dessus l'autre, et que, entre les bouts des doigts ainsi croisés, on place une petite boulette de pain, on a immédiatement la sensation de deux boulettes séparées. L'explication est simple ; on caresse cette boulette avec les côtés des deux doigts qui ne se correspondent pas habituellement, qui sont au contraire habituellement éloignés l'une de l'autre; en sorte que l'on est accoutumé à reporter à deux objets différents les sensations qui frappent à la fois les côtés en question de ces deux doigts.

Et cependant, en dépit de ces confusions fatales, en dépit de l'obscurité des notions que nous donne parfois le tact, et des erreurs auxquelles ce sens est sujet, à quel degré d'exquise délicatesse l'habitude, dirigée par la volonté et l'intelligence, ne peut-elle pas l'amener ! L'aveugie, qui lit du bout du doigt, ou qui perçoit dans le silence absolu le voisinage d'un obstacle, offre un exemple de la merveilleuse transformation d'un organe imparfait, presque grossier, en un instrument admirablement sensible et comme « clairvoyant ».

L'organe du tact ne perçoit pas seulement la température et la pression. Il perçoit encore la douleur. Faut-il voir dans la douleur une sorte de troisième sensibilité? Ou bien n'est-elle que l'intensité extrême, excessive, des deux autres ordres de sensations? La question n'est pas encore tranchée. Toutefois, la plupart des faits observés semblent donner raison à la première hypothèse. De ces faits, le plus important est celui de {'analgésie, ou insensibilité à la douleur, qui s'observe alors même que la température et la pression sont encore perçues. Il semblerait donc que, suivant l'opinion de Brown-Séquard, les trois genres de sensibilité soient distincts, indépendants, et possèdent chacun ses appareils et ses conducteurs propres, qui peuvent être isolément atteints ou tés par la maladie.

Telles sont, dans leur ensemble, les particularités les plus remarquables que présentent les fonctions tactil s de la peau.

Tout autres sont les fonctions de la muqueuse de la langue, dont nous allons parler, et qui Constituent un sens spécial, le sens du goù>.

Le golt. — Ce sens n'a pas le caractère de spécialiié que présentent l'ouïe, l'œil, l'odorat, etc. Les notions qu'il nous fournit, tout en rentrant malais ment parmi les notions de la sensibilité générale, se rangent plus malaisément encore parmi les sensations spéciales: la preuve en est que l'on divise généralement les saveurs en agréables et i/ésagréables.

La vérité est que la langue jouit à la fois d'une double sensibilité, l'une générale, l'autre spécial", et que les saveurs sont les unes des sensations vraiment gustatives, les autres de pures sensations tactiles.

Parmi les nombreuses saveurs que l'on a énumérées, la plupart sont très vagues. Il est évident par exemple que les saveurs dites « alcooliques », « empyreumatiques », « aromatiques », etc., relèvent autant de l'odorat que du goût. Elles sont inaperçues quand, pour une cause ou pour une autre, l'odorat ne fonctionne pas : une personne enrhumée ne peut pas déguster de vin ; on fait plus aisément avaler aux enfants certains remèdes désagréables en leur bouchant le nez, etc.

Les saveurs farineuses, les saveurs gommeuses, les saveurs fraîches ne sont très évidemment que des impressions tactiles: tes premières sont la sensation toute mécanique d'un corps pulvérulent en contact avec l'épithélium ; les secondes se révèlent par l'impression d'une consistance molle,

TACT

l'âtpusc ; quant aux troisièmes, elles ne sont que la perception d'un simple refroidissement, dû II la

dissolutti 11 a l'évaporation rapidea « 1 < • certains

corps. Les saveurs acres, tanniques, etc., sont une blé douleur, causée par i impression mit la mu ueuBO d'uno substance qui la détruit et la de.

Entre ces sensationa purement générales, tactiles, el lea sensations gustative*, peuvent se rang, r. ;'i titre d'intermédiaire et de transition, lea saveurs dites salées, alcalines el acides. &a impressions, en effet, ne sont pas perçues par la peau, mriiic excoriée, du moins pas nettement. En outre elles prenuent naissance sous l'influence «lu courant galvanique, ce qui semblerait les ranger plutôt parmi les sensations gustatives.

Celte élimination graduelle nous conduit à ne reconnaître comme appartenant incontestablement au goût, et an L'nùt Beul, que deui lions : celle du doux et celle de l'amer. Les seuls corps véritablement sapides sont les corps sucrés et les corps amers (sucre, miel, coloquinte). Rien ici ne peut se rapprocher de la sensibilité tactile ; il s'agit bien d'une fonction à part, d'un se?ts particulier, et ces deux saveurs suffisent a elles seules à rendre légitime la place que le goût occupe parmi les organes des sens spéciaux.

Quelles sont les parties de la bouebe qui sont | le siège de la gustation? De nombreuses riences ont permis d'affirmer que la langue en est le siège exclusif. Les locutions populaires qui attribuent ce rôle au palais sont des expressions parfaitement en désaccord avec les faits. La vérité, c'est qu'en général nous triturons les subs- ! tances afin de les mieux goûter : le palais nous] offrant une surface dure et rigide, nous les écra- i sons entre la langue et la voûte palatine, multi- [ pliant par là les points de contact et de gusta- | tion ; mais encore une fois ce rôle du palais est un rôle purement mécanique.

En poussant plus loin la recherche du siège i exact du goût, en touchant la langue à l'aide d'un j pinceau imbibé de substances sapides, en la re- | couvrant d'une gaine de baudruche qui ne laisse : à découvert que les points observés, enfin en s'entourant des précautions les plus minutieuses, '■ on arrive à reconnaître que certaines parties seulement, et non l'organe entier, ont un rôle j actif dans la gustation. La partie antérieure du , dos de la langue, et toute sa surface inférieure, j sont inactives. Les sensations gustatives ont pour ] siège unique la base de la langue, c'est-à-dire la partie qui correspond à l'isthme du gosier. C'est donc a l'endroit où s'opère le réflexe de la déglutition, sur le seuil même où s'arrête l'empire de la volonté et où commence le domaine de l'acte involontaire, que siège le goût : véritable « portier », suivant la remarquable image de Jean Macé, qui ouvre ou ferme aux substances la porte au delà de laquelle elles cesseraient de nous appartenir, et ne pourraient plus être rejetées.

C'est en effet dans cette région que se trouvent situées des papilles spéciales, les unes semblables à de véritables champignons, à court pédicule, à tête arrondie, les autres en forme de larges ca- ! lices, situées chacune dans une petite excavation ! de la muqueuse, et qui toutes contiennent les nerfs condu' leurs des sensations gustatives. Les , papilles caliciformes, régulièrement disposées, i forment, sur la base de la langue, la figure con- j nue sous le nom de V lingual.

Pour que les corps sapides soient perçus, il faut qu'ils soient dissous. C'est pour cela que la salivation s'active dans la gustation : c'est pour | cela encore que la vue ou même l'idée d'un mets j appétissant fait venir « l'eau à la bouche ». Il faut, en effet, que les molécules sapides pénè- I

trent d ini la trame de la muqu< use et arrivent au contact des nerfs des papilh s. n n'est i pas besoin que le corps lapide pénètre par la surfaci . pourvu qu'il soit charrié ta

ces nerfs, Ainsi, quand on Injecte <lu lait <t> luirent sanguin d un chien, on I p tsser

la langue sur les lèvres; qu i on lui Injecte de

iquinte dans les veines, on le voit baver, et essuyer ses mâchoires. Dans les deui cas. l'animal a perçu les saveurs, lune suer 6, I

amère. Ainsi encore, dans l'ictère ou jaunisse, quand la bile a envahi l-s tissus et I" sai éprouve une forte saveur bilieuse, amère, encore

que la langue suit souvent fort nette. Peu importe donc la voie par laquelle pénètre l< i sapide, qu'il vienne «le l'extérieur ou de l'intérieur. La seule condition nécessaire est qu'il soit dissous. C'est pour cela que la glande maxillaire,

vel ippée chei les carnivores, n chez les granivores. Ces animaux qui a goût» r ii ont pas besoin de dissoudre leurs aliments. Les fonctions de cette glande sont si indispensables à la gustation <|ii>- Claude liernard avait proposé de 1 a rt garder comme essentiellement associée aux autres organes du gi ût.

Nous terminerons cette brève étude par quelques considérations sur l'organe du tact, la peau '.

La prodigieuse richesse nerveuse de la peau, l'énorme étendue de cet organe, donnent à la moindre altération de ses fonctions un dangereux retentissement sur l'équilibre organique tout entier. C'est en effet par la peau que le système nerveux, cet appareil dun si délicat mécanisme en qui réside le gouvernement et la régulation suprême de la vie, vient s'exposer directement, et sur une très large surface, aux agents et aux influences extérieures. Dès lors on conçoit aisément que des lésions de la peau puissent entraîner des troubles nerveux plus ou moins graves, depuis l'insomnie et les névralgies, jusqu'au délire, aux convulsions, à l'épilepsie, etc. {fièvres éruptives, brùiures graves, etc. . On conçoit également comment tel agent physique, l'eau, par exemple, froide ou chaude, peut, en n'atteignant que la peau, avoir une action calmante ou tonique sur tout le système nerveux, et par là sur l'organisme entier.

Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'en dehors de ses fonctions d'organe tactile, la peau remplit dans la physiologie de l'animal deux rôles d'égale importance.

Le premier est celui du régulateur de la chaleur animale. Des millions de glandes, cachées dans la trame du derme, versent à la surface du corps un litre environ de sueur par 24 heures. L'évaporation incessante de cette couche d'humidité amène un refroidissement qui vient contrebalancer dans une mesure variable la chaleur produite par les combustions des tissus. Mais telle est l'admirable graduation de cette production liquide, qu'elle maintient, comme on sait, en tout état de cause, la chaleur humaine au chiffre invariable de 37°. Quelles que soient les variations du climat, ou de l'alimentation, ou de l'exercice, au pôle comme à l'équateur, chez le gros mangeur du nord, comme chez le sobre habitant de l'Inde, après une course rapide, comme au réveil matinal, la peau gradue l'intensité de sa fonction et du refroidissement épidennique, de façon à maintenir constant ce chiffre seul compatible avec la santé. Cette fonction capitale cesse-t-elle de s'accomplir, ce mécanisme délicat n'a-t-il plus sa précision habituelle, la chaleur s'élève, et la fièvre éclaie. La peau est donc par excellence le régulateur de la combustion, c'est-à-dire de la vie en son plus intime phénomène.

En second lieu, la peau est le siège de phénomènes respiratoires d'une intensité considérable :

TARTRE

TARTRE

elle respire comme le poumon, c'est-à-dire qu'il y a absorption d'eau et exhalation d'acide carbonique ; cette exhalation varie entre les chiffres de 10 et de 12 litres par 24 heures. Le tégument externe a d'ailleurs d'étroites relations avec le centre respiratoire : il est le point de départ du réflexe (V. Physiologie) de la respiration. C'est la peau qui nous permet de respirer dans le sommeil, dans la distraction, en général dans tout le cours de notre vie, à part les occasions exceptionnelles où nous faisons de la respiration un acte volontaire. Un animal dont la peau est enduite de

goudron se refroidit et meurt d'asphyxie, encore bien que ses voies respiratoires soient libres et ouvertes. 11 est arrivé parfois qu'un homme tombé dans une cuve d'eau bouillante, et retiré aussitôt, présentait une brûlure superficielle de toute la surface de son corps, brûlure peu grave en elle-même. Dans ces cas, on a vu la mort se produire par un étrange mécanisme : la peau, superficiellement détruite, ne fournissait plus au réflexe respiratoire le point de départ indispensable, et Le malheureux ne respirait plus que par saccades, et par un acte de volonté; nul sommeil, nul instant de distraction possibles; bientôt la lassitude survenait, augmentait, devenait toute-puissante, et l'asphyxie amenait la mort.

11 suffit de ce rapide résume des fonctions de la peau pour montrer quel intérêt capital s'attache à la santé parfaite de cet organe.

Il faut d'abord que la peau soit maintenue dans un état de propreté parfaite, et qu'elle soit constamment débarrassée de l'accumulation des débris épithéliaux, des résidus de la sueur, et des poussières accumulées; cette propreté est une condition mécanique indispensable au libre écoulement de la sueur. Des ablutions fréquentes doivent assurerectte condition. Un bain tous les quinze jours, même s'il est possible toutes les semaines, est nécessaire. Encore faut-il multiplier ces ablutions pour les parties du corps où les glandes sudoripares sont plus nombreuses, pour les pieds, par exemple.

Il ne suffit pas de nettoyer la peau, il faut la tonifier, et par elle, agir d'une façon à la fois fortifiante, et calmante sur le système nerveux. On y réussit par l'emploi prolongé de l'eau froide. L'hydrothérapie, lorsqu'il n'y a pas de contre- , indication dans une faiblesse particulière de la I poitrine ou de tout autre organe, est l'un des plus sûrs et des plus puissants moyens de fonder et d'entretenir la santé générale. Elle est trop rarement employée dans notre pays. Elle devrait, sous la forme d'ablutions quotidiennesde tout le corps, entrer dans nos mœurs nationales, et dans l'hygiène de la famille, comme elle est entrée, par exemple, dans les habitudes anglaises Elle doit, en tout cas, entrer largement dans l'hygiène scolaire, où elle sera particulièrement utile pour réagir contre l'excès de fatigue nerveuse et de tension cérébrale. [Dr E. Pécaut.]

TARTRE ET ACIDE TARTRIQUE. — Chimie, XMI1.— Le tartre est une substance saline, impure, plus ou moins colorée en rouge, et qui se dépose en croûtes sur les parois des cuves où fermente le vin ou encore dans les tonneaux où il séjourne. Le tartre coloré des vins rouges ne diffère du tartre incolore des vins blancs que par la matière colorante qu'il contient en plus.

Composition. — En 1770,1e célèbre chimiste suédois Scheele découvrit dans le tartre un acide particulier, qu'on a appelé acide tartrique, et qui s'y trouve combiné à la potasse, à l'alumine, à l'oxyde de fer et à la chaux. Le tartre est un mélange en proportions un peu variables de bitartrate de potasse, de tartrale d'alumine, de tartrate

potasse, appelé encore tartrate acide de potasse, en constitue la plus grande partie.

Le tartre purifié par une série de cristallisations s'appelle crème de tartre; c'est alors du bitartrate de potasse pur, qui a pour formule C8H3KO'2.

Propriétés. — Ce sel se présente en beaux cristaux durs qui croquent sous la dent. Ils ont une saveur acidulée, rougissent fortement le tournesol, se dissolvent même dans l'eau froide, mais sont insolubles dans l'alcool. Le biiartrate de potasse en dissolution dans l'eau peut dissoudre certains oxydes métalliques en formant des tartrates doublés, c'est-à-dire à deux bases différentes, lïëmétiqw, appelé encore tartre stibié, est un tartrate double de potasse et d'antimoine. Le sel de Seignette, appelé ainsi du nom du pharmacien qui l'a découvert en 167 "2, est un tartrate double de potasse et de soude.

Les cristaux de la crème de tartre sont des prismes obliques dont les angles et les arêtes longitudinales sont tronqués. Ils se décomposent par la calcinalion en donnant une vapeur acide et en laissant pour résidu un mélange noir de carbonate de potasse et de charbon, appelé flux noir et qui sert à la préparation du potassium ; si avant la calcinalion on l'a mélangé à un peu d'azotate de potasse, le résidu sera blanc, on l'appelle alors flux blanc.

Acide tartrique. — L'acide tartrique a pour formule C8H6012 ; comme nous l'avons dit, il a d'abord été découvert par Scheele dans le tartre, mais il existe aussi libre ou combiné à la potasse dans un çrand nombre de végétaux, par exemple dans les cornichons, les mûres, les ananas, les baies de sorbier, les pommes de terre, les topinambours, le poivre noir, etc.

Préparation et propriétés. — Pour préparer l'acide tartrique, on met de la craie dans une; dissolution de crème de tartre dans l'eau bouillante; il y a effervescence, il se forme du tartrate de chaux insoluble qui se dépose, et du tartrate neutre de potasse qui reste dissous. Le tartrate de chaux délayé dans l'eau après la Bltration est traité par l'acide sulfurique étendu. Il se forme du sulfate de chaux insoluble, et la liqueur renferme l'acide tartrique qui, après filtration, se dcen gros cristaux prismatiques obliques, à la consistance mais

pose

quand la liqueur a été amenée à sirupeuse. Ces cristaux se conservent à l'air, la dissolution aqueuse d'acide tartrique se recouvre à la longue de moisissures. L'acide tartrique se dissout dans la moitié de son poids d'eau froide; il est encore plus soluble dans l'eau bouillante; il se dissout aussi dans l'alcool.

L'acide tartrique fond vers 180°; chauffé sur une lame de platine, il se boursoufle, brûle et donne une odeur de caramel. L'acide sulfurique concentré et à chaud le détruit en donnant de l'oxyde de carbone et de l'acide sulfureux. L'acide azotique l'oxyde et le transforme en acide oxalique.

La chaux, la baryte, la strontiane sont précipités par l'acide tartrique en donnant des tartrates insolubles. Dans les solutions très concentrées des sels de potasse, l'acide tartrique donne un précipité blanc caractéristique qui ne devient visible que par l'agitation. .,

Action de l'acide tartrique sur la lumière pobirisée. — L'acide tartrique dont nous venons < e parlera la propriété, découverte par Btot, de dévier adroite le plan de polarisation de la lumière.

En 1822, M. Kestner, industriel àThann, decou vrit dans le tartre des raisins des Vosges un acide tartrique ayant des propriétés afférentes de l'acide tartrique connu, quoique ayant la même opposition ; il l'appela parafai igue °™''|£ que. Cet acide n'exerce aucune action sur la lumière polarisée, ne dévie le plan de polarisation

de fer et de tartrate

maie uaïuiniue.ut: imuu.it: u.ic.o ,,„.«..---,-- D;c ,„... avant nréoare

de chaux. Le bitartrate de ni à droite ni à gauche. M. Pasteur ayant prépaie

TARTRE

TEINTURE

avec l'acide paratratrique un sol à deux bases, la soude et l'ammoniaque, put examiner au microscope les cristaux de ce sel, et il reconnut que les uns présentaient la dissymétrie qu'on a appelée hémiédrie droite, et les autres Vhémiédrie gauche ; il put les séparer mécaniquement et constata que conformément à la loi d'Herschell, les premiers dévient à droite le plan de polarisation, tandis que U's derniers le devient à gauche. Des uns il pul extraire un acide analogue à l'acide ordinaire, l'acide droit, des autres un acide qui fut appelé gauche parce qu'il dévie à gauclie le plan de polarisation. En mélangeant ces deux acides à poids égaux, M. Pasteur put, conformément à sa prévision, constater que le produit n'avait aucune action sur la lumière polarisée et présentait toutes les propriétés de l'acide paratartrique.

M. Pasteur a pu préparer V acide tartrique gauche de la manière suivante : il soumet l'acide paratartrique à l'action des spores d'un végétal microscopique appelé le Pénicillium glaucum. Ce ferment détruit l'acide droit, et au fur et à mesure qu'il agit, on voit apparaître dans la liqueur convenablement disposée pour cela le pouvoir rotatoire gauche.

M. Pasteur est arrivé à transformer Y acide droit et V avide gauche en acide paratartrique; pour cela il prépare un tartrate de cinchonine qu'il chauffe pendant 5 ou G heures à 170°. Il traite ensuite la masse par l'eau bouillante et précipite la solution par le chlorure de calcium qui donne du paratartrate de chaux insoluble.

La distillation sèche de l'acide tartrique donne naissance à deux acides pyrogénés : l'acide pyroracémigue et l'acide pyrotar trique, qui sont accompagnés de nombreux produits secondaires ( Wurtz).

Tartrates. — L'acide tartrique peut former avec les bases deux séries de tartrates ; les tartrates neutres et les tartrates acides. Les pr> miers renferment deux équivalents de métal pour un d'acide, tandis que les seconds n'en contiennent qu'un. Il peut se faire que les deux équivalents de métal soient formés par deux métaux différents, comme dans les émétiques; dans ce cas-là les sels s'appellent des tartrates doubles.

Tartrate double de potasse et d'antimoine (émétique, tartre stibié.) — Ce médicament, dont il est pour la première fois fait mention à la fin du xve siècle, par Basile Valentin, a pour formule CH^SbCRKO1* + HO. Pour le préparer, on fait bouillir, dans \t'Q parties d'eau, 10 parties d'oxyde d'antimoine avec 12 de crème de tartre, en renouvelant l'eau à mesure qu'elle s'évapore. Au bout d'une heure on filtre, l'émétique se dépose par refroidissement.

L'émétique peut être obtenu en cristaux octaédriques, à base rhombe, transparents, mais devenant opaques en perdant de l'eau. Chauffés à 280", les cristaux se déshydratent de nouveau et se détruisent. Au rouge en vase clos, l'émétique détruit laisse pour ré.>idu un alliage d'antimoine et de potassium mélangé à du charbon. Cette masse noire prend fou, détone et lance des étincelles quand on y projette un peu d'eau.

L'émétique se dissout dans 14 fois son poids d'oau froide et 2 fois son poids d'eau bouillante.

Une infusion de noix de galle précipite l'émétique ' n flocons blancs.

lue lame d'étain qu'on y plonge se recouvre d'un dépôt noir d'antimoine.

A petite dose, l'émétique agit comme vomitif. Si bs doses Boni répétées, l'organisme s'y habitue et peut en supporter de plus fortes. On l'em ploie en pastilles pour faire expectorer et pour calmer la toux; il constitue aussi la base de certains lochs.

A forte dose, l'émétique est un poison qui peut amener la mort, même à la dose de 10 et .'. i enti-

grammes chez les enfants. Los malades empoisonnés sentent un goût métallique, ont des vomissements, des coliques, des selles copieuse-. La face est altérée, la peau froide, la respiration difficile; bientôt surviennent des vertiges, des crampes, des convulsions, des syncopes, puis la mort .

Usages d" l'acide tartrique et des tartrates. — Ou consomme une grande quantité d'acide tartrique dans l'indiennerie comme rongeant (V. Teinture). On l'emploie aussi dans la fabrication de l'eau de selz qu'on fabrique soi-même avec les appareils gazogènes des ménages. On introduit dans la partie inférieure du siphon un mélange d'acide tartrique et de bicarbonate de soude; l'acide carbonique déplacé par l'acide tartrique se dissout sous sa propre pression dans l'eau qui occupe la partie supérieure de l'appareil. L'acide tartrique sert aussi à la préparation de la limonade tartrique et du sirop tartrique employés comme tempérants.

Le tartre purifié sert à la préparation de l'acide tartrique et des tartrates ; il est aussi employé connue mordant en teinture ; on l'emploie encore comme laxatif, en l'introduisant à la dose de 15 à 20 grammes dans une limonade quelconque ou bien dans du bouillon aux herbes. Le tartrate de potasse et de for est une préparation ferrugineuse excellente à la dose de 25 centigrammes. On peut le prendre dans du vin. f A. Jacquemart.]

TEINTURE. — Chimie, XXVI. — La teinture est l'ensemble des procédés par lesquels l'industrie fixe les couleurs sur les tissus ou sur les matières textiles avec lesquelles on fera ces tissus. L'art de la teinture exige des connaissances nombreuses et variées. Nous n'en pouvons donner ici qu'une très courte et très incomplète description.

Historique. — Les peuples primitifs aiment les couleurs les plus vives, comme le rouge, l'écarlate. Dans les écrits de l'antiquité on parle souvent d'étoffes teintes en pourpre; l'art de teindre était fort répandu à Tyr et à Sidon. Du temps des Piomains, Narbonne avait dos ateliers de teinture en pourpre d'origine phénicienne ou carthaginoise, et il y avait des pêcheries de pourpre sur les côtes de la Méditerranée et même de l'Atlantique en différents endroits. La pourpre est tirée d'une espèce demollusque.le Purpura lapillus, qui vit surtout dans la Méditerranée. On préparait aussi une pourpre dite végétale avec la garance et le bleu de pastel et qui était le violet pourpre. D'après Pline, non seulement les Egyptiens se servaient de couleurs, mais ils savaient les fixer et connaissaient l'usage des mordants.

Matières colorantes. — Nous avons donné à l'article Colorantes (Matières) des indications sur les principales substances qui servent à la teinture, telles que la cochenille, la garance, le carthame, l'indigo, l'aniline et ses dérivés, etc. Nous y renvoyons le lecteur.

On appelle laques en teinture des combinaisons de matières colorantes avec des oxydes métalliques comme l'alumine, l'oxyde d'étain; le ton des laques est plus vif que celui de la matière colorante, et c'est ordinairement à l'état de laques qu'on la fixe sur les tissus. D'après M. Chevreul, la teinture résulte non d'une combinaison chimique avec le tissu, mais d'une adhérence plus ou moins profonde résultant de l'absorption de la matière colorante par le tissu : ce serait une espèce d'affinité capillaire, n'offrant pas les caractères des combinaisons définies \ . ( ombinaison). C'est une action semblable qui doit se passer dans l'action décolorante du noir animal, puisqu'on peut lui reprendre la matière Colorante par des la\ages alcalins.

Le chlore, l'acide sulfureux ont un pouvoir dé-

TEINTURE

TELEGRAPHE

colorant qui fait employer le chlore pour le blanchiment des chiffons, l'acide sulfureux pour blanchir la laine, la soie, les chapeaux de paille.

La rosée agit sur certaines matières colorantes en les détruisant plus ou moins rapidement. Le blanchiment de la toile que l'on étend dans la prairie est dû à cette action, dont la véritable cause est probablement dans l'ozone dissous dans la rosée (V. Oxygène).

Comme dernier exemple de décoloration, citons cette expérience de M. Persoz : dans une dissolution de matières colorantes on plonge les racines d'une balsamine; le liquide absorbé est décoloré par les racines et on le voit circuler incolore dans les vaisseaux ; mais lorsqu'il arrive dans les pétales, en contact avec l'air, il reprend sa couleur primitive.

Purification et préparation des matières textiles. — Il n'y a guère que les poils végétaux, comme le coton, qu'on puisse teindre sans une préparation préalable. Le lin, le chanvre, la laine, la soie portent à leur surface des matières diverses qu'il faut enlever pour que l'adhérence puisse avoir lieu entre la fibre textile et la matière colorante.

On enlève les matières grasses du lin et du chanvre par le rouissage, espèce de putréfaction de la matière grasse.

La laine contient une matière organique azotée et des matières grasses dont le mélange constitue le suint et qui peuvent représenter jusqu'à 52 0/u do son poids.

Le désuintage des laines se fait en les traitant par une lessive alcaline qui enlève les corps gras en les saponifiant.

La soie est surtout recouverte d'une matière résineuse et d'une matière gommeuse dont on la débarrasse par le décreusage.

On la fait bouillir dans l'eau, qui enlève la matière gommeuse, puis l'action des alcalis et un lavage dans une eau savonneuse enlève la matière résineuse et ce qui peut rester de matière étrangère quelconque. Après les opérations dont nous venons de parler, il est encore nécessaire de blanchir les étoffes, soit par le chlore, soit par l'acide sulfureux, soit par l'action de la rosée sur le pré. Mordants. — Rarement la teinture se fait sans l'intervention d'une substance chimique quelconque. Cela peut avoir lieu quand la matière color.mte peut se déposer en naissant, comme dans la teinture de la soie par le carthame, la teinture à la cuve d'indigo. Mais généralement le tissu ne fixe pas la matière colorante dissoute sans l'intermédiaire d'une substance, appelée mordant, qui se combine avec la matière colorante en même temps qu'elle se fixe par adhérence avec le tissu. Les mordants les plus employés sont : l'alun de potasse, l'alun ammoniacal, le sulfate et l'acétate d'alumine. Ils sont appliqués à des températures qui varient avec les tissus. La laine est alunée à ciiaud et pendant 2i heures.

L'acétate d'alumine est surtout employé dans les fabriques d'indienne. Pour les teintures fon cées, on emploie comme mordant Yacétute de fer.

Le mordant d'étain ou protochlorure d'étain sert pour teindre en rouge avec la cochenille. Impression sur tissus. — L'impression sur tissu «st une véritable peinture. L'étoffe est d'abord soumise au rasage, qui a pour but d'enlever tous les petits filaments qui la recouvrent. Cela se fait avec une tondeuse, machine composée d'un ■cylindre armé de couteaux disposés en hélice; le grillage, qui pour la laine doit précéder le rasage, consiste à faire passer les étoffes sur des rouleaux suffisamment chauffés. Dans l'impression, la matière colorante doit être épaissie, ainsi que les mordants, avec de l'argile ou des gommes ;

on les applique ensuite sur le tissu, par places, au moyen de planches ou cylindres gravés. Cela se fait de deux manières : par l'impression genre teinture et par l'impression genre application.

L'impression genre teinture se fait en déposant sur l'étoffe les mordants épaissis sur des points déterminés et en trempant ensuite l'étoffe dans le bain colorant : la teinture ne prend qu'aux places où le mordant a été déposé.

Dans l'impression genre application, le rouleau dépose en même temps le mordant et la couleur ; le fixage se fait en soumettant l'étoffe à une température de 100° avec des rouleaux chauffés à la vapeur. A Rouen et en Alsace, et maintenant dans les Vosges où se sont transportées plusieurs usines du Haut-Rhin, on imprime avec des matières insolubles qu'on fixe sur l'étoffe au moyen de l'albumine extraite pour cet usage du sang provenant des abattoirs. On emploie aussi le gluten : c'est cette substance qui la première, il y a une vingtaine d'années, a été substituée au blanc d'œuf. C'est ainsi qu'on fixe le bleu dit d'outre-mer, puis l'oxyde vert dechrtjtne, et enfin le charbon que les teinturiers emploient pour teindre en noir ou en gris.

L'impression sur tissus constitue une industrie do premier ordre en France et en Europ >•. Ses principaux centres sont Rouen, Mulhouse, Thann, Paris, Manchester, Londres, Glasgow, Uâle , Barcelone, Vienne. Quelques usines alsaciennes ont émigré depuis dix ans et se sont établies à Epinal et dans divers points des Vosges ; elles semblent, en ce moment, devoir prendre une très grande extension, et rendre ainsi à notre pays la primauté de l'indiennerie que la perte du Haut-Rhin paraissait lui avoir enlevée pour longtemps. Autrefois l'impression ne se faisait que sur l'indienne, mais aujourd'hui elle se fait sur toute espèce d'étoffe et de tissus.

L'impression sur étoffe est fort ancienne ; elle nous vient de l'Inde, de là le nom d'indienne donné aux tissus de coton sur lesquels on l'a d'abord exclusivement appliquée. Les indiennes ont été introduites en Europe par les Portugais vers la fin du xv* siècle.

Les premières manufactures s'élevèrent en Angleterre, en Hollande et en Suisse; en 17 iO, Kœchlin et Dolfuss élevèrent les premières usin s à Mulhouse, qui devait être le centre de l'industrie alsacienne. En 17ô!J, Oberkampf fonda la première fabrique en France, celle de Jouy (Seine-ct- Oise). [Alfred Jacquemart .]

TÉLÉGRAPHE. — Connaissances usuelles, VII.

— Etym. : du grec télé, de loin, et graphein, écrire.

— Nous trouverions certainement le principe, l'élément de la télégraphie chez les peuples les plus primitifs, s'il existait des documents rappelant les mœurs et coutumes de ces peuples. Nul doute en effet que du jour où il exista des relations familiales ou sociales entre les hommes, l'idée dut venir à tels ou tels d'entre eux d'attacher un sens à des signaux perçus à distance et formulant un avis convenu, annonçant une nouvelle prévue ou espérée. Chaque jour encore nous avons l'exemple de ce que put être cette correspondance , cachaque jour il arrive que telles ou telies personnes, qui doivent à un moment donné se trouver les unes par rapport aux autres hors de la portée de la parole, conviennent qu'un geste fait, qu'un objet montré ou placé de quelque manière ait telle ou telle signification pour ceux qui l'apercevront. A la vérité, c'est là beaucoup plus encore une simple prolongation de l'effet de la parole, qu une télégraphie proprement dite. La première mention significative d'une correspondance télégraphique se trouve dans une tragédie d'Eschyle, Agamemnon. Au début de la pièce, un garde est en vedette.

TÉLÉGRAPHE

— 2 ne

TÉLÉGRA PHE

sur la terrasse du palais d'Agamemnon, et il se plaint, non sans raison, nous semble-t-il, d'attendre depuis dix ans, c'esl à-dire depuis que l'illustre roi d'Argos son maître esl parti pour le Biège de Troie, le signal qui doll annoncer la prise de cette ville. Ce signal, qui n'est autre qu'un feu allumé sur une montagne bornant l'horizon, le pairie l'aperçoit, el il court en avertir la reine. Celle-ci annonce la grande nouvelle au peuple, qui lui demande à quel moment l'événement s'est accompli. « Cette nuit même, » répond la reine. Grande surprise des citoyens, car Troie est distante d'au moins cent lieues, et il n'est pas dans l'ordre des choses possibles qu'un message ait pu franchir en aussi peu de temps une pareille distance. Alors la reine explique comme quoi, lors du départ de son époux, il avait été convenu entre lui el i lie qu'il l'instruirait de la prise de Troie aussitôt qu'elle aurait lieu, à l'aide de feux que des soldats, apostés d'avance à cet effet, allumeraient de montagne en montagne, à partir du mont Ida, voisin de la ville assiégée, jusqu'au mont Arachné, dont le sommet peut être vu de la terrasse du palais d'Argos.

L'idée d'Eschyle ne tomba pas, parait-il, dans l'oubli, car environ deux cents ans plus tard, les ingénieurs d'un des successeurs d'Alexandre reprirent son système pour le perfectionner. Ils imaginèrent de diviser les lettres de l'alphabet en groupes correspondant à des fanaux plus ou moins nombreux, que des sentinelles, placées de distance en distance, élevaient ou abaissaient dans un ordre convenu.

Les Carthaginois avaient construit sur 1^ littoral de l'Afrique, puis sur celui de L'Espagne quand ils eurent conquis ce pays, des suites de tours desti nées à transmettre des signaux à combinaisons modifiables, qui constituaient par conséquent un véritable langage. Les Humains ne manquèrent pas d'emprunter aux Carthaginois ce système de communication. On peut voir un des postes télégraphiques qu'ils établirent successivement sur toute l'étendue de l'empire figuré sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, et l'on voit encore dans l'ancienne Gaule, devenue province romaine, notamment à Bellegarde, Arles, Uzès, dans la vallée de Luchon, plusieurs des tours ayant servi à la transmission des signaux en temps de guerre. Nous savons d'autre part que les Gaulois, nos ancêtres, avaient eux aussi un mode de correspondance fort expéditif, auquel ils employaient, pense-t-on, ou des feux, ou des crieurs, car l'histoire rapporte que lors de la prise d'une de leurs principales villes par les Romains, ils en firent savoir la nouvelle à plus de quatre-vingts lieues en moins de trois heures.

Bien loin des Gaulois et des Romains, dans ce grand empire de l'extrême Asie, dont les peuples d'Occident ignoraient alors l'état de civilisation avancée, en Chine, il y a quelque deux mille ans, sur cette fameuse grande muraille que les fils du Ciel avaient fait construire comme obstacle à l'invasion des Tartares, on avait placé par intervalle des tours qui étaient dites à /innée, parce qu'on y faisait des signaux à l'aide de fourneaux à plusieurs issues où l'on brûlait la fiente d'une espèce de loup, qui donne pendant la combustion une fumée très noire. Des tours semblables étaientaussi placées le long des côtes pour l'appel des troupes en cas de débarquement des pirates japonais; ces divers postes télégraphiques existent encore, mais ils ne méritent plus leur premier nom, car on a cessé d'y faire du feu, et partant delà fumée, depuis que certaine impératrice, voyageant avec son époux et voulant s'amuser à transmettre des signaux, répandit sans s'en douter la nouvelle de la mort de l'empereur. Les signaux ont été faits depuis à l'aide de fanaux pendant la nuit, et de drapeaux pendant le jour.

Ainsi, aux deux extrémités des continents i

(les anciens, fond inn liaient il y I une vingta

siècles de véritables lignes' télégraphiques: il semblerait donc normal que chei noua, comme an In i éleste Empire, l'usage s'en fui

mais en Europe nul peuple de 1ère moderne trouva pour faire valoir cet ingénieux, cet utile

héritage de l'antiquité. Ce n'est qu'à la fin du xmi' siècle qu'ont lieu de nouveaux essais de télégraphie, qui tous laissent supposer de la part do

j leurs auteurs ou l'ignorance ou le dédain absolu de ce qu'avaient faii les anciens. A deux Français <|iii furent contemporains revient l'honneur de cette tentative. C'est d abord le physicien Âmontons,

i dont l'invention se trouve mentionnée dan

que Fontenelle fit de lui après sa mon Le système imaginé par Amontons fut expérimenté une fois devant le Dauphin, fils de Louis XIV, autre fuis devant la Dauphine, mais on ne pas à l'application. C'était, parait-il, à l'aide de guetteurs munis de lunettes d'approche et placi s les uns par rapport aux autres à une distance re-

| lative à la portée de ces lunettes, qu'Ane pensait faire circuler des signaux, qui étaient autant de lettres de l'alphabet, et qui devaient être

j transmis de Paris à Rome, par exemple, pre pie en aussi peu de temps qu'il en fallait pour les faire. Nous ne savons rien du mode de production des signaux. On a aussi gardé le souvenir d'une invention qu'avait faite certain commissaire de la marine à Arles, nommé Guillaume Marcel, qui se faisait fort de transmettre aussi bien de nuit que de jour un message à de grandes dist. aussi rapidement qu'on pouvait l'écrire. Des expériences furent faites, dont un procès-verbal constata les heureux résultats sans donner toutefois aucun détail des appareils ni du système. Et il n'en est rien venu jusqu'à nous, car l'inventeur ayant à maintes reprises sollicité la faveur de renouveler ses expériences devant le roi ou devant les ministres, et ne recevant aucune réponse, fut pris d'un accès de désespoir dans lequel il brisa ses machines et brûla les descriptions qu'il en avait faites.

En 1684, le célèbre géomètre et physicien angla's Robert Hooke imagina un mode de transmission de signaux à l'aide de planches noires prenant diverses positions au bout d'un mât : et c'est là qu'il faut voir l'origine des services dits sémaphoriques généralement établis aujourd'hui le long des côtes et à l'entrée des ports, pour communiquer avec les navires venant du large.

Entre temps l'on avait, non pas découvert, mais étudié attentivement les phénomènes électriques que les anciens n'avaient fait qu'entrevoir, et comme l'on avait constaté lextrême rapidité avec laquelle le fluide électrique se propageait, l'idée dut tout naturellement venir à plusieurs physiciens d'utiliser cette faculté pour la transmission des messages. Mais l'on ne connaissait que l'électricité dite bien improprement statique, obtenue par frottement, et quelque ingénieuses que fussent les dispositions imaginées à l'effet de la rendre messagère de la pensée humaine, on fut surtout arrêté dans les applications usuelles par la difficulté d'isoler convenablement les fils conducteurs. A l'époque où ces essais infructueux étaient tentés, le hasard avait fait que trois enfants, trois frères du nom de Chappe, étaient placés en pension, l'un au séminaire d'Angers, les deux autres dans une institution dont les fenêtres, à la distance de trois ou quatre kilomètres, faisaient face à celles du séminaire. Le jeune séminariste aimait beaucoup ses frères dont il n'avait jamais été séparé; il imagina, pour rester en correspondance fréquente avec eux, d'établir à une fenêtre du séminaire certain appareil composé d'une grande règle de bois blanc pouvant tourner sur un pivot

TELEGRAPHE

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central et portant à chaque bout une règle également pivotante, dont les divers mouvements constitueraient autant de signaux que les autres enfants observeraient à l'aide d'une petite lunette d'approche et traduiraient d'après un vocabulaire convenu. L'essai réussit à merveille. Une machine semblable fut placée à la fenêtre du pensionnat, et, tant que dura leur séparation, les trois frères purent converser avec la plus grande facilité. Cela se passait vers 1 7 7 S . Dix-neuf ans plus tard, au temps où les armées de la République étaient occupées à reprendre les places frontières dont les coalisés s"étaient emparés, le 1er septembre 1794, comme la Convention venait d'entrer en séance, le représentant Carnot monta à la tribune pour lire une dépêche qui, remarqua-t-il, était partie de Lille quelques minutes auparavant et faisait savoir à l'assemblée que le matin môme la ville de Condé avait été restituée à la République. De longs applaudissements saluèrent non seulement l'annonce de cet événement, mais encore les éclatants débuts d'un nouveau système de communication rapide, qui, récemment établi par ordre de la Convention entre Paris et Lille, inaugurait ses services par l'annonce d'une victoire. Or, ce système n'était autre que l'application à un service public du moyen dont le cidevant séminariste d'Angers s'était jadis servi pour correspondre avec ses frères; mais avec cette différence qu'au lieu d'une transmission immédiate des signaux entre les deux points extrêmes, un certain nombre de stations intermédiaires, placées au sommet d'autant de pavillons à portée de vue d'une lunette, les répétaient successivement. De Paris à Lille, pour une distance d'environ CO lieues, ces pavillons étaient au nombre de vingt-deux et il ne fallait pas plus de deux minutes pour que le signal partant de l'une des extrémités de la ligne parvint à l'autre extrémité. A la pointe de ces pavillons, dans la paroi desquels étaient fixées d"s lunettes braquées dans les deux sens sur le pavillon le plus voisin, se dressait l'appareil à signaux qui, analogue à celui du séminaire, était formé d'une grande planche longue, pivotant»1, appelée régulateur, et de deux petites nommées ailes pouvant évoluer à chaque bout de la première. L'appareil extérieur était commandé par un appareil intérieur, prenant tout d'abord les positions voulues et agissant sur d'autres par un système de chaînettes et de poulies. L'employé, toujours guettant chaque pavillon à l'aide de ses deux lunettes, prenait d'une part le signal qu'il répétait aussitôt, et il n'en prenait et répétait un nouveau qu'après s'être assuré que le précédent avait été vu et répété par le pavillon suivant. Parla combinaison des diverses positions que pouvaient prendre les trois planches, on obtenait environ deux cents (196) signes différents, dont la moitié avait été réservée pour traduire conventionnellement les ordres ou avertissements nécessaires au service de la ligne. Les autres signaux étaient affectés aux dépèches, mais on ne les employait pas alphabétiquement, car chaque signe exigeait un temps relativement trop long pour qu'on eût pu songer à procéder par lettre successive. Claude Chappe avait imaginé de dresser un vocabulaire contenant autant de pages qu'il y avait de signaux disponibles pour la correspondance, chacune de ces pages avait à son tour autant de mots ou de phrases toutes faites, ce qui faisait un total d'environ neuf ou dix mille mots ou phrases les plus usuels. Chaque mot ou phrase à transmettre n'exigeait que deux signaux, l'un indiquant la page, l'autre celui des mots ou celle des phrases dont on avait voulu se servir : ce qui n'empêchait, pas que pour la traduction d'une locution ou d'un nom imprévu l'on ne pût indiquer par un signal réservé que la

traduction devenait accidentellement alphabétique.

Tel était en principe le mode de correspondance du télégraphe Chappe ou télégraphe aérien qui, adopté chez nous en 1793, puis successivement par la plupart des nations européennes, a été le seul appareil télégraphique usité en France pendant près de soixante années. Quelque ingénieux que fût ce système, quelques services qu'il pût rendre, on pouvait à bon droit lui reprocher les nombreuses interruptions de fonctionnement inhérentes à son principe même, car outre qu'il suffisait de la moindre brume pour faire obstacle à toute transmission des signaux aériens, encore fallait-il admettre le repos normal et oblige qu'amenait chaque retour des heures nocturnes. D'une expérience d'un demi-siècle, il résultait, d'après les rapports officiels, que le télégraphe aérien, une saison compensant l'autre, ne pouvait fournir qu'une moyenne de six heures de travail par jour. Et si nous disons moyenne, il s'en suit que nous opposons aux belles périodes atmosphériques des mois d'été, les périodes automnales et hivernales durant lesquelles des semaines se passaient sans qu'il fût possible '.le transmettre le moindre signal. Donc le télégraphe Chappe, fort applaudi à ses débuts, laissait à désirer, et très évidemment il n'avait pas dit le dernier mot de» la télégraphie.

En 18U0, une grande découverte avait été faite qui allait ouvrir une nouvelle et féconde voie aux chercheurs. Le physicien Volta avait imaginé la. pile électrique (V. Electricité, p. G58) qui, au lieu du fluide à extrême tension émanant de la machine h frottement, et dont il était presque impossible d'isoler parfaitement les conducteurs, fit connaître ce qu'on appela le courant électrique ou l'électricité dynamique qui, ayant beaucoup moins de tendance à la déperdition, peut être aisément conduite a de grandes distances à l'aide de fils métalliques dont il est relativement facile d'obtenir l'isolement. Encore qu'on pût pressentir qu'il y avait là un agent utilisable pour la transmission des messages, l'idée pratique d'un mode d'application devait se faire attendre jusqu'au jour où deux illustres physiciens, OEistudt d'une part, Arago de l'autre, eurent, en étudiant attentivement les effets de 1 appareil inventé par Volta, signalé deux remarquables phénomènes jusque-là restés inaperçus. OErstedt constata que lorsqu'un fil conduisant le courant est présenté à une boussole, l'aiguille aimantée, cessant d'obéir à la force mystérieuse qui la place en croix avec la ligne équatoriale, si- trouve aussitôt influencée par le courant électrique et se place de manière à croiser le fil conducteur. On ne tarda pas à reconnaître en outre que dans son mouvement de déviation l'aiguille aimantée sait reconnaître un certain sons au courant, et placer, par exemple, sa pointe no.d tantôt à droite, tantôt à gauche du fil conducteur, selon qu'il amènera l'un ou l'autre des deux fluides émanant des pôles de la pile. Sur ce premier principe fut presque aussitôt proposé rétablissement d'un système de correspondance à l'aide d'autant de fils qu'il y a de lettres.de l'alphabet, dans lesquels on ferait successivement passer le courant qui s'en irait à l'autre extrémité de la ligne dévier autant d'aiguilles portant les lettres. C'était, en vérité, compliquer singulièrement les choses, mais l'idée simple est rarement celle qui s'oflre la première; et nous en avons ici la preuve très manifeste, car après la remarquable observation d'OErstedt, il nous faut attendre dix-huit ans avant de voir le grand physicien anglais Wheatstone proposer et faire adopter d'enthousiame, pour le service des chemins de fer, son télégraphe h cinq aiguilles, donnant dix positions différentes qui, représentant les dix chiffres, permettent de cor-

TÉLÉGRAPHE

TÉLÉGRAPHE

respondre en se servant du numéro d'ordre alphabétique de chaque lettre, i a jour, mais aprèa un |0 g usage du télégraphe h cinq aiguilles el

par conséquent à cinq (ils conducteurs, l'inventeur qu'il peut réduire à deux le nombre des aiguilles et des fils . Deux aiguillée ne donnent plus, à la vérité, que quatre positions différentes, mais en combinant les cou/is de l'aiguille droite avec ceux de l'aiguille gauche, on arrive cependant à traduire toutes les lettres sans employer pour aucune plus de quatre coups d'aiguille. Il y a progrès, et l'adoption de ce système flSU semble d'autant plus convenable qu'il va permettre de faire répéter à l'électricité une grande parti'' des signaux du système Cbappe. On installe doue chez nous le télégraphe à deux aiguilles. Quelque temps après, Hheatstono reconnaît et démontre qu'on peut obtenir des résultats tout aussi rapides ■ t aussi pratiques en n'employant qu'une seule aiguille et par conséquent un seul fil. l'ius que i\i:\>\ positions : coup à droite et coup à gauche, mais, encore par combinaison des coups, il n'en faut jamais plus de quatre pour traduire une lettre, Voilà comment l'on finit par où l'on aurait, dû ou pu commencer. Trop lard d'ailleurs arriva cette dernière simplification : le télégraphe à une seule aiguille ne fit que naître et disparaître. Dans l'intervalle un tout autre système s'était imposé, ayant pour principe une observation d'Arago qui, en répétant l'expérience d'OErstedt, avait constaté que le courant électrique passant près d'un objet de fer doux communique à celui ci une aimantation qu'il perd aussitôt que le courant ne passe plus. Ainsi fut découvert ce qu'on appela Vélectro-aimani, c'est-à-dire une pièce de fer doux — et non d'acier — recourbée en fer à cheval, autour des branches de laquelle le fil conducteur recouvert, de soie, substance isolante, s'enroule un grand nombre de fois à l'effet de multiplier les effets du courant. Quand le courant circule dans ces spires, le fer doux acquiert une puissance magnétique énergique, qui disparaît, s'annihile dès que le courant est interrompu. Soit donc un fil métallique partant d'une pile électrique, tendu par exemple de Paris à Lyon, où il va se rattacher aux spires d'un électro-aimant. Etant à Paris, nous savons que tant que nous laisserons le courant engendré par la pile passer dans un fil, l'électroaimant de Lyon aura la vertu magnétique, laquelle a pour effet d'attirer un morceau de fer placé à sa portée, et prêt à être ramené en arrière par un ressort dès que le courant est interrompu. Les choses étant disposées ainsi, il est évident que nous qui opérons à Paris, nous sommes en état de produire à volonté, là-bas, à Lyon, un mouvement de va-etvient. Et quand un mécanicien dispose d'un mouvement de ce genre, n'a-t-il pas le principe de tous les mouvements imaginables?

Quoi qu'il en soit, l'importante découverte d'Arago ayant été faite peu après celle o'OErstedt, c'est-à-dire vers 1821, un certain nombre d'années devaient encore s'écouler avant que germât l'idée pratique qui allait en permettre l'application. Ce ne fut qu'en 1837 qu'un professeur de peinture américain, Samuel Morse, — qui cependant affirme en avoir conçu le plan dès 1832 — fit fonctionner aux Etats-Unis un système de télégraphe ayant l'électro-aimant pour organe agissant. Cette fois, du reste, il est à remarquer que l'idée première fut d'une telle simplicité qu'à l'heure actuelle l'appareil Morse est devenu d'usage presque universel sans qu'il ait été presque rien changé à sa disposition originale. Imaginons à l'une et à l'autre extrémité de la ligne un dévidoir garni d'une longue bande de papier qui se déroule, ici et là, avec la même vitesse, par l'effet d'un poids tirant sur le dévidoir. Au-dessus de cette bande de papier est placé un poinçon,

ou un porte-crayon monté à pivot, qui p^ut ou s'abaisser de façon à traîner en Inissanl la trace BUT le papier, ou se relever pour le laisser passer sans y rien marquer. Ce style traçant est commande par l'armature ou plaque de fer qui peut être attirée par l'électro-aimant. Et c'est tout. Si maintenant nous plaçons sur !«■ pasi ige du courant ce que nous appellerons le man pulateur, c'est-à-dire une petite poignée à laide de laquelle, en y appuyant la main, nous fermerons le circuit qui sera Interrompu de» que nous n'appuierons plus, il est évident que quand noua appuierons sur la poignée, le courant passant dans le fil conducteur, et animant l'électro-aimant, aux deux extrémités de la ligne, les styles, poinçons ou crayons, traîneront sur la bande de papier et y marqueront soit de simples points si nous n'avons fait qu'abaisser rapidement la poignée, soit des traits prolongés si nous avons maintenu la poignée abaissée plus longtemps. Et voilà la c pondance établie ; bien entendu en donn a ut, comme d'ailleurs pour toutes les écritures, une valeur alphabétique conventionnelle aux divers groupes de points et de traits que nous aurons produits, et qui, par la possibilité des combinaisons, ne comporteront jamais plus de quatre marques pour une lettre.

Voici l'alphabet télégraphique du système Morse usité en France: A»-. l;«.o.c <«.*•».

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