‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 493 sur 534 · Littérature moderne. — lre période : Les so · texte numérisé non relu

Littérature moderne. — lre période : Les so

- POÉTIQUES ET LES PKEMIÉllES ÉCOLES LITTÉ-

h aires (1024 à 17.0). — Le caractère dominant de cette période, c'est le soin que mettent tous les I es à perfectionner le style et la versification, l'habitude qu'ils prennent de se grouper en sociétés littéraires et en écoles poétiques. La date de 1624 est significative à ce double point de vue : c'est cette année-là que paraît la Poétique allemaudede Martin Opitz de Boberfeld, lechefreconnu de la première école silésienne. Opitz était loin d'avoir du génie : mais c'est un novateur, en ce ni'il pousse toujours à l'imitation des anciens, grecs ou romains, et que, néanmoins, il ne dédaigne pas d'exhumer et de publier les vieux auteurs allemands. De ses poésies lyriques comme de son théâtre, rien n'a mérité de survivre; mais on le citera toujours comme un las zélés réformateurs de la littérature allei iande.

A cette première école silésienne se rattachent

une foule de poètes, donl quelques-uns ne man-

pas de talent, et des prosateurs dont le plus

connu esl Moscherosch, i heureux Imitateur des

romans picaresques si >. en Espagne.

i tendances de toute cette période se résument

dans deux des principales i tés littéraires du

temps : celle des Fru< tiflanl lée aussi l'Ordre

almier ou dos Palmes, fonder par < tpitz, Gryi m et 0 .nui iniquement |

i upés do réformer la langue et la versilication, et

réunis, sous des pseudonymes, en une savante hiérarchie ; et la société de la Pegnitz, ou Ordre fleuri et couronné des bergers, qui fut fondé à Nuremberg, et dont les membres, outre le soin puéril qu'ils se donnaient pour compliquer la versification, avaient le ridicule de prendre des noms de bergers et de se couronner de fleurs ; ils sont du reste moins connus encore sous leurs noms véritables que sous leurs noms d'emprunt.

La seconde école silésienne a pour chefs l'illisible Hoffmannswaldau, le traducteur de l'Italien Guarini, et l'auteur d'Héroïdes et d'autres poésies aussi fades et maniérées ; puis Lohenstein, tout aussi médiocre dans ses poésies lyriques, dans ses tragédies (dont les premières parurent en 1G61), et même dans son roman patriotique de Hermann et Tkusnelda; enfin Neukirch, que l'on considère quelquefois comme le chef d'une troisième école silésienne, parce qu'il mit à la mode l'imitation presque exclusive de la littérature française, dans ses Poésies galantes et ses Poésies mondaines, accompagnées d'une traduction en vers de notre Telèmaque. Autour de ces pauvres coryphées se groupent de nombreux et pâles imitateurs de la littérature française, parmi lesquels il faut pourtant réserver une place à part à Christian Weise, qui fait preuve d'une certaine indépendance de goût dans ses poésies comme dans ses romans satiriques et moraux, et à Postel, qui eut le mérite de perfectionner, à Hambourg, le drame et l'opéra.

Les romans étaient à la mode, surtout les romans soi-disant historiques, œuvres interminables et mortellement ennuyeuses, où l'on imitait M"e de Scudéry ; mais les Allemands ajoutaient encore à l'ennui français quelque chose qui leur appartenait en propre : l'abus de la morale, de la religion, en un mot, du sermon. Puis vinrent les romans de voyage, ce que les critiques appellent les Robinsonades, même avant l'apparition du véritable Robinson Crusoë (1719), que l'Angleterre allait bientôt offrir à l'admiration de l'Europe. Ce qui valait mieux que toutes ces tristes élucubrations, c'était le roman satirique, le roman d'aventures, dans le genre espagnol, comme nous l'avons vu avec Moscherosch : un des meilleurs en ce genre, et des plus originaux, a été ce fameux Simplicissimus, où un certain Grimmelshausen, caché sous le pseudonyme de Greifenstein von Hirschwald, flagelle, tout en riant, les turpitudes et les vices de l'Allemagne contemporaine (1660); le même auteuravait écritdes romans bibliques, justement oubliés depuis.

La parodie et la satire étaient du reste ce qui réussissait le mieux à cette époque de plate imitation, sur laquelle elles n'avaient pas de peine à trancher; et cela est vrai même pour les sermons, comme le prouve le prédicateur humoriste par excellence, le moine augustin de Vienne, Abraham a Santa-Clara (ou, de son vrai nom, ( Irich Btegerle), avec son Judas l'Arcliicoquin et ses autres sermons comiques. Le protestant Spener est plus sérieux dans ses serinons, mais là, comme dans ses cantiques et ses poésies, il a le mérite de réagir contre le mauvais goût de la seconde école silésienne.

Cette période se termine, d'ailleurs, à un moment où la science va remplacer le verbiage et préparer la renaissance définitive de la littérature. Des iiini se fondait l'université de Halle, en Prusse, qui, à ses débats, esl franchement car-

tésionne avec Franckeet Thomasius; puis vient Leibniz, le plus Original des disciples de Descaries, i|ui, tout en n'écrivant pas ses grands ouvrages dans son idiome maternel, prend à cflBUr de perfectionner la grammaire allemande et con« de remarquables opuscules à la langue vulgaire (1700); enfin, son disciple Christian W'olf,

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le philosophe persécuté au nom du rigorisme luthérien, qui crée en réalité la langue philosophique de l'Allemagne moderne.

2' période : La critique (1720-1760). — Deux hommes suffisent à caractériser les tendances générales de cette époque : Gottsched et Bodmer, qui, exclusivement préoccupés de théories littéraires, arrivent, ou peu s'en faut, à étouffer tout génie poétique sous le poids des préceptes et des règles de convention. Il s'agit donc ici d'une critique très superficielle, qui a eu cependant le mérite d'appeler l'attention des littérateurs sur les principes mêmes du beau et sur les chefsd'œuvre des littératures étrangères.

C'est à partir de 1720 que l'influence de Bodmer se fait sentir, à Zurich d'abord, puis dans une partie de l'Allemagne, où ses adeptes forment l'école suisse, opposée à l'école saxonne ou allemande de Gottsched, à Leipzig. La grande différence entre les deux écoles rivales était que l'une imitait les Anglais et l'autre les Français : les Suisses avaient commencé à manifester leurs préférences pour l'Angleterre et pour la poésie descriptive dans les Discoicrs des peintres, publiés en 1721 par Bodmer et son fidèle lieutenant Breitinger; Gottsched donna (en 1726) sa Critique rationnelle, appuyée sur le goût français, comme les tragédies et les autres poèmes ou poésies de l'auteur. Les deux camps s'observaient sur le pied de la neutralité armée, lorsqu'enfin la rupture éclata en 17 32 à l'occasion d'une traduction de Milton par Bodmer. 11 y eut beaucoup de papier noirci et d'invectives plus ou moins attiques échangées pendant plus de vingt ans entre les deux chefs et leurs disciples; de temps à autre on se lançait à la tête, outre les théories, quelque chef-d'œuvre dont la postérité n'a plus voulu entendre parler : on connaît à peine aujourd'hui le titre des tragédies de Gottsched, ou des drames sacrés et des poèmes de Bodmer qui, pourtant, avait eu l'idée, heureuse en somme, de chercher ses inspirations dans la Bible (poème de Noé, 1747). Pendant ce temps, les disciples compilaient de lourdes dissertations à l'appui des théories et des ouvrages de leurs maîtres : Breitinser est encore dans les moins mauvais, avec son Traité des comparaisons et sa Poétique. Signalons encore, dans l'école suisse, ou du moins parmi ses alliés les plus remarquables, le professeur Baumgarten, de Halle, qui publie en 1750 une Esthétique, et a le mérite, sinon de créer cette science, du moins d'employer pour la première fois le terme qui la désigne.

C'est du reste du côté de Zurich que se trouvent réellement les esprits les plus sensés et les mieux doués au point de vue poétique : Henri Brockes, par exemple, qui commence par imiter, dans son poème du Massacre de Bethléem, l'Italien Marina, et qui, plus tard, se tourne vers la poésie descriptive, où il prend pour modèles les Anglais, et surtoutThompson. ]'auteurdesSaî'so>/s; et, mieux encore, Haller qui, dès 1729, publiait son poème des Alpes, œuvre souvent estimable, bien supérieure à ses autres productions venues plus tard, notamment à son poème philosophique ou thi ologique de l'Origine du m<d.

Les disciples de Gottsched faisaient parler d'eux dans les régions où l'on acceptait l'autorité de leur patron : presque tous sontoubliés aujourd'hui. L'un d'entre eux, Schwabo, après avoir traduit Zaïre, se séparait de Gottsched, et fondait à Leipzig une revue, les Récréations de la raison et de l'esprit, modifiée, en 1745, sous le titre de Nouvelles récréations, et enfin, en 1747, sous celui de Revue de Rrême (Bremer Beilr&ge), où entrèrent, à sa suite, quelques autres frères séparés, et, en dehors de toute coterie, des esprits plus hardis, comme Cramer, Gellcrt, Klopstock.

Parmi les poètes indépendants ou qu'il est dif- 2e Partie.

ficile de rattacher à une école précise, on doit mentionner Hauedorn, poète aimable et gai, souvent gracieux, qui commence par imiter Horace et les Anglais, et finit par être presque original dans ses contes en vers, ses chansons, ses épltres et ses épigrammes; Gellert, qui vaut mieux que d'autres, sans être pour cela bien brillant dans ses fables, ses romans ou ses contes, ses poèmes et ses drames; Lichtwer, dont les fables sont naïves, mais lèches ; les deux satiriques L^cov et Rabener, qui obtiennent un réel surcès en imitant les Anglais et les anciens ; enfin le mystique Zinzendorf, qui n'eut pas la prétention d'être un homme de lettres, bien qu'il ait composé des milliers de cantiques pour sa société d'Herrnhut ou des Frères moraves (1735). Un poète dramatique mort jeune en 1758, Cronegk (ou Kronegk , couronné, l'année même de sa mort, pour sa tragédie de Codrus, aurait peut être surpassé tous ses contemporains, au témoignage du sévère Lessing, s'il eût assez vécu pour mûrir son talent.

3e période: L'âge classique moderne (1760- 1832). — L'année 17G0 n'est la date d'aucun événement littéraire important ; mais c'est à peu près l'époque où s'opère l'évolution définitive de la littérature allemande au point de vue classique, avec les œuvres principales de Klopstock, de Lessing, de Wieland, de Herder, bientôt suivies de celles de Gœthe et de Schiller.

La période précédente semble vouloir pourtant se prolonger encore dans celle-ci, et bien des poètes que nous venons de nommer plus haut ont continué jusqu'à la fin du siècle les traditions inaugurées par eux ou leurs devanciers une trentaine d'années auparavant. La plupart ont cependant ceci de particulier, qu'ils semblent être les auxiliaires inconscients de la nouvelle réforme poétique. C'est le cas de Cramer, déjà signalé précédemment à propos de la Revue de Brème, et qui, après avoir fait partie de l'union de Gœttingue (voir plus loin) et composé un certain nombre de poésies religieuses, finit par fonder une Revue, fort décriée par Lessing, mais pourtant sérieuse, le Surveillant du Nord, à Copenhague.

Il en est de même pour tous les poètes dits anacréontiques, qui se groupèrent d'abord à Halle, puis à Halberstadt, et enfin à Ber!in : Gleim, qui réussit principalement dans la fable et la chanson, et dont on vanta longtemps les Chants d'un grenadier prussien ; Ewaldde Kleist, auteur d'un poème souvent remarquable, le Printemps; le chansonnier professeur Jean-George Jacobi; Tiedge, lié, lui aussi, avec Gleim, bien que la poésie sentimen taie et descriptive l'ait séduit plus que le reste; Uz, imitateur affaibli d'Horace, comme Ramier, qui s'exerça sans plus de talent dans la fable ; enfin la poétesse Louise-Anna Karsch (ou Karschin), simple femme d'artisan, que patronnèrent Gleim et Ramier, et dont les productions lyriques ou autres sont des spécimens, souvent heureux, de ce que l'on appelait alors la poésie naturelle.

Mais il est temps d'arriver aux véritables représentants de cette féconde période, à ceux qui ont réellement fait de l'Allemagne un pays lettré, susceptible de former et de développer son goût poétique, et capable de lutter sous ce rapport avec les autres contrées de l'Europe civilisée. Klopstock est le premier en date, et peut-être aussi par la hardiesse de son entreprise.

Frédéric-Gottlieb Klopstock (1724-1S03) avait nourri sa jeune imagination de lectur s pieuses en même temps que poétiques : la Bible et le Paradis perdu lui donnèrent l'idée de composer un poème biblique, le Messie (communément appelé en français la Messi' de), dont il publia les premiers chants dès 1751, et qu'il acheva seulement en 1773. Dans l'intervalle, il écrivit des drames bibliques (la MO't d'Adam, Salomon, David, etc.), ou patriotiques

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[Bardils de Hermann), dont les derniers ne parurent que longtemps après, des Odes, et divers opuscules en prose. On ne lit plus guère aujourd'hui son poème, qui ne manque pourtant ni de grandeur, ni d'imagination : l'originalité de Klopslock est presque tout entière dans sa conviction religieuse, et aussi dans l'emploi d'un rythme peu usité jusque-là en Allemagne, l'hexamètre des Grecs et des Latins. Ses autres compositions manquent d'intérêt, plus encore que le Messie, et demanderaient, pour ê:re lues et admirées comme à l'origine, une disposition d'esprit analogue à celle où se trouvaient l'auteur et ses contemporains; ses odes, surtout, sont presque toujours d'une obscurité désolante. Notons, en passant, que plusieurs de ces poé ies sont consacrées à la liberté, à la gloire de la jeune Amérique et de la France rajeunie. L'Assemblée législative le nomma citoyen français, et la Convention l'admit parmi les membres de l'Institut, au moment de sa fondation.

Bien que Klopstock se fût spécialement occupé de la langue, et qu'il lui eût même consacré plusieurs de ses ouvrages en prose, ce n'était pas ce que nous appelons un critique; ce rôle appartient presque uniquement à Lessing, qui peut cire considéré comme le véritable réformateur de la littérature allemande au siècle dernier. Gotthold- Ephraïm Lessing (1729-1781) était, par son caractère et ses tendances d'esprit, tout l'opposé de Klopstock : condamné d'abord à étudier la théologie, il se dégoûta bien vite de cette science et se tourna tout entier vers la littérature. Ses premiers essais dramatiques (vers 175<>) laissent fort à désirer; ses fables en vers et ses contes valent déjà mieux ; bientôt il arrive à se frayer une voie nouvelle et à conquérir une des premières places dans la littérature, avec son drame en prose de Miss Sara/i Sampan, ses fables en prose, ses traductions du théâtre de Diderot, et surtout ses Lettres sur la Littérature, écrites en collaboration avec Nicolaî et Mendelssohn, maisauxquelles il imprime tuujours le cachet de sa puissante personnalité. Inquiet et nomade, voyageant de Leipzig à Berlin, de Berlin à Hambourg et ailleurs, jusqu'au j>ur où il i-e fixe à Wolfenbùttel, chez le duc de Brunswick, Lessing consacra ses dernières années à des travaux de critique religieuse qui lui attirèrent de nouvelles inimitiés. Il avait eu le temps, cependant, d'écrire des œuvres excellentes comme le Laocoon, la Dramaturgie de Ha» bourg, les Lettres archéologiques ; ou estimables comme sa comédie de Minna d". Barnhelm, et ses drames à'Emilia Galotti et de Nathan le Sage : ce dernier (1778) se ressentait du reste de ses préoccupations de tolérance et de philanthropie. Le Luocoon est encore aujourd'hui considéré comme une sorte de manuel indispetisableàceux qui veulentse familiariseravec la connaissance de l'antiquité. L'émule de Lessing, Winckelmann, donnait à la même époque (l'Ui) une admirable Histoire de l'art chez tes anciens.

Christophe-Martin Wieland (1733-1813) a passé longtemps pour représenter en Allemagne la littérature française du xvm* siècle, et on l'appelle quelquefois encore le Voltaire allemand. Il ne ressemble pourtant pas à Voltaire, sauf par la tournure un peu légère de quelques-unes de ses œuvres et par son désir consiant d affranchir l'humanité de tous les préjuges et de toutes les tyrannies : il avait moins d'esprit qu'Arouet, et un j fonds do mysticisme dont il ne put jamais se débarrassor entièrement. Il commença p;.r se mettre i à l'école de Bodmer, ctpai é rire des poèmes et des { drames religieux ; puis, dans sa période la plus brillante (de 1760 à 1.80), il combat ce. qu'il avait d'abord défendu, et obtient un immense succès avec ses romans humanitaires ou politiques [Agathon, 1 Munir 'l'or, les Ahdéritan s ei ses pnènn s chefs, jreaques, plus ou moins hérol comiques, à l'i-

mitation de l'Arioste (Obéron, etc.] ; dans ses dernières années, il s'occupe surtout de l'antiquité, qu'on lui reproche d'avoir souvent défigurée, et de philosophie, où il est vague et sentimental (romans de Pêrégrinus Protée, à'Aristipue, etc.). Son principal mérite est d'avoir traduit Shakespeare, et d'être devenu, à la cour de Weimar, le noyau de la brillante société littéraire qui devait, pendant un demi-siècle, faire de cette petite résidence l'Athènes de l'Allemagne.

Il serait injuste de ne pas nommer, avant Hcrder, un écrivain presque oublié aujourd'hui, l'obscur et mystique auteur des Croisades du philologue Pan, le a Mage du Nord », Hamann, qui a initié Herder à la connaissance de Shakespeare et lui a inspiré sa vive admiration pour la Bible et la poésie orientale. Haman.i, quoique adversaiie de la philosophie de Kant, peut compter parmi les révolutionnaires dans la littérature allemande du siècle dernier. Herder (17 44-1S03 j est surtout connu chez nous pour sou grand ouvrage sur la philosophie de l'histoire (Idées pour l'histoire de l'humanité), qui est l'un des premiers manuels de, la critique historique moderne ; il ne faut pourtant pas oublier ses nombreux livres de critique littéraire ni ses études poétiques [Forêts critiques, les Voix 'les peuples, la Poésie aes Hébreux, et surtout son admirable traduction envers du Romancero du Cid).

Avec Herder, plus encore qu'avec Lessing et Wioland, la philosophie commence à pénétrer dans la littérature. C'était, du reste, la tendance de cette époque: le spinosisie Mendelssohn avec son P<édon, puis Schieiermacher avec sa traduction de Platon, Tennemann avec son Histoire de la philosophie, avaient réussi à intéresser le grand public à cette science jusque-là si aride et si hérissée ; les hommes politiques eux-mêmes, comme Gœrres, allaient aborder dans leurs écrits les problèmes philosophiques dont la solution semblait jusque-là réservée aux savants de profession. Mais c'est surtout Kant et son école qui établirent en Allemagne le règne définitif de la philosophie et parvinrent à lui subordonner la poésie elle-même.

Les premiers ouvrages d'Emmanuel Kant avaient passé pour ainsi dire inaperçus : sa Critique de la raison pure, suivie de la Critique de la raison pratique, ne firent de bruit qu'en 1789, quelques années après leur publication: les autres écrits du grand penseur achevèrent de fonder sa gloire et de répondre son système de criticisme. Ce ne fut pourtant pas sans lutte : pendant que Bouterwek et d'autres s'efforçaient de vulgariser le kantisme, Schulze, Tiedemann, et bien des philosophes estimés le combattaient à outrance. Les disciples plus ou moins fidèles de Kant furent Fichte, connu surtout, eu littérature, pour ses Discours à la nation allemande (en 180), Schelling, avec sa Philosophie de la nature (1799), et, plus lard, ilegel, avec sa Logique, son Esthétique et sa Philosophie du Droit.

C'est donc sur un terrain solidement préparé par la philosophie que vient s'établir, avec Goethe et Schiller, l'école classique, bientôt suivie de l'école romantique. Ce qui distingue précisément ces deux grands poètes de leurs devanciers, c'est qu'ils n'écrivent pas au hasard, qu'ils ont les yeux fixés vers un objectif, et qu ils élèvent la poésie à la hauteur d'un art véritable, avec ses lois et sa raison d'être. Goethe est pourtant moins préoccupé de philosophie que Schiller, mais cela ne l'empêche pas d être tout aussi philosophe. Les Allemands disent volontiers que l'un représente la poésie réelle, et l'autre la poésie idéale : cela veut dire, en d'autres termes, quo Goethe a plutôt vécu ses œuvres, et que Schiller s'est éli * général au-dessus et en dehors des circonstances au milieu desquelles il vivait.

Jean Wolfgaog Goethe (1749-1832) était né à

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Francfort, dans une riclie maison bourgeoise. La fortune ne cessa guère de le gâter jusqu'à sa mort: aussi trouve-t-on dans la plupart de ses œuvres un calme et une sérénité qui manquent presque toujours à celles de son rival. Ses premiers essais, pourtant, qui eurent un immense retentissement, se ressentent du tumulte et de l'efferve8cence de la jeunesse. Fixé à Weimar bientôt apràs, et devenu l'ami, le conseiller et le premier ministre du duc régnant. Goethe n'écrit plus qu'à loisir et prend tout son temps pour composer des chefs-d'œuvre, surtout après ses deux voyages en Italie. Sa liaison avec Schiller lui ouvre des horizons nouveaux et vivifie son cœur tout en affinant encore son intelligence : quand deux génies pareils vivent dans L'inti i ité, il n'est pas étonnant que leurs œuvres approchent plus que jamais de la perfection. Malheureusement Schiller mourut bientôt après, et Goethe, replié désormais sur lui-même, produira des œuvres encore étonnantes et grandioses, mais moins complètes. A plus d'une reprise, il avait semblé vouloir renoncer à la poésie, pour ne plus s'occuper que de sciences naturelles : son Histoire de la théorie des couleurs est sa plus remarquable production en ce genre. L'œuvre entière de Goethe est considérable; son influence le fut encore plus, et il mourut, à l'âge de quatrevingt-trois ans, honoré comme un souverain, et considéré, dans le monde entier, comme le roi de la littérature allemande. C'est l'année de sa mort que se termine la période littéraire dont il est le plus illustre représentant.

Sa première œuvre, en date, est Gœtz de Berlickingen (1773), qui fut le signal d'une réforme dramatique en Allemagne : Gœthe secouait le joug des vieilles conventions théâtrales et imitait la libre allure de Shakespeare, tout en s'astreiçrnant à suivre l'histoire et pu s inspirant des glorieuses traditions de l'âge chevaleresque. Puis vient son roman de Werther (1774), où dominent l'imagination et la passion, mises au service de la peinture assez exacte d'une maladie morale, la mélancolie, qui régnait en Allemagne à cette époque. Nulle part ailleurs le poète n'a représenté avec autant de force l'état d'une âme qui souffre des dissonances de la vie, et qui ne sait pas se résigner à subir les nécessités de notre condition sociale. On a souvent dit que ce roman était immoral, qu'il poussait au désespoir et même au suicide : ceci peut être vrai pour les esprits faibles et mal équilibrés ; une âme forte résiste à une pareille lecture, et Gœthe n'écrivit son livre que pour se guérir lui-môme du mal dont il commençait à sentir les atteintes : ce fut pour lui, comme il le dit dans ses mémoires, une sorte de dérivatif.

Le drame bourgeois de Clavijo (même année) eut autant de succès que Gœtz : la donnée s'en trouve dans les remarquables mémoires de notre Beaumarchais. Puis l'activité dramatique de Gœthe semble s'arrêter pour quelque temps : le poète se contente de jeter sur le papier quelques fragments ou le brouillon de plusieurs de ses œuvres à venir; c'est après avoir fixé sa résidence à Weimar, etsurtout après ses voyages d'Italie, qu'il produit ses meilleures tragédies : Egmont, la classique Iphigénie en Tauride, et Torquato lasso 1788-90).

Mais déjà le théâtre n'attirait plus toute son attention, bien quil se fût chargé de la direction de celui de Weimar. Après ses remirquables travaux sur l'histoire naturelle [Essa< sur les métamorphoses de- pluntes), Gœthe écrivait l'un de ses chefs-d'œuvre en prose, les Anne s d'apprentissage de Wilhelrn Meister (1794-96), ce roman si

et dont l'épisode de Mignon a inspiré tant de peintres et de compositeurs. Deux ans après vient un autre chef-d'œuvre, un poème cette luis, la gracieuse et forte idylle de Hermann et Dorothée, où le poète a retrouvé les allures de la poésie antique pour peindre la vie de famille, l'amour chaste et pur, et le calme d'une existence bourgeoise opposé à l'agitation et aux tempêtes politiques. Enfin arrive Faust, dont les deux parties parurent à trente ans d'intervalle, et qui passe, avec raison, pour l'une des œuvres les plus étonnantes qu'ait produites la littérature allemande : ce poème, ou ce roman, comme on voudra l'appeler, nous frappe presque aussi souvent par son obscurité que par sa puissance ; les épisodes en sont presque toujours admirables, mais l'ensemble de l'oeuvre ne semble pas offrir un sens bien arrêté. Schiller avait assisté Gœthe de ses conseils pour la composition de la première partie, qui est fort supérieure à la seconde, et qui est devenue populaire chez nous par le touchant épisode de Marguerite (notamment avec l'opéra de Faust de Gounod).

Parmi les œuvres de la vieillesse de Gœthe, on doit citer surtout les Années de voyage de Wilhelrn Meister, qui offrent moins d'intérêt que les Années d'apprentissage ; ses mémoires, intitulés : Souverars de ma vie, poésie et vérité (1813); le roman un peu métaphysique des Affinités électives, qui est peut être, au point de vue du style, le chef-d'œuvre de la prose allemande. -Yûublions pas les poésies lyriques de Gœthe, qui se répartissent entre les diverses périodes de sa vie, ni sa vaste correspondance, celie surtout avec Schiller, qui est devenue classique, et avec la célèbre Bettina Brentano (devenue depuis Mme d'Arnim), qui, tout enfant, s'éprit dune passion romanesque pour l'illustre vieillard. L'édition délinitive des œuvres de Gœthe 'chez Cutta à Stuttgardj comprend quarante volumes, sans la correspondance; nous en avons une traduction française par M. Porchat.

Les débuts de Frédéric Schiller (17ô9-1805) ressemblent à ceux de Gœthe : le drame des Brigands (17s0> est une œuvre de révolte, assez explicable chez un jeune homme, né pauvre, et élevé dans la rude contrainte d'une école militaire. Les drames suivants (Fiesque, Intrigue et Amour), et les poésies lyriques de cette période, ont le même caractère ; puis vient une sorte de maturité factice, provoquée par l'étude de la philosophie et de l'histoire, et surtout, dans la suite, par sa liaison avec Gœthe : Schiller écrit alors son Histoire au soulèvement îles Pays-Bai et son Histoire de la guerre d? tr nie ans, et finalement ses meilleures tragédies (Wallenstein, Marie Stuart, la Puce Le d'Orléans, la Fiancée de Messine, Guillaume Tell/ : mais il y avait toujours de la jeunesse, de l'enthousiasme, et aussi une certaine inexpérience et quelque abus de la rhétorique, au fond de cette contrainte classique à laquelle le caractère du poète ne se prêtait que médiocrement.

Se iil er est mort jeune, en somme, et son admirable génie poétique n'a pu produire autant d'œuvres achevées que celui de Gœthe ; en outre, la tournure trop métaphysique de son esprit l'a toujours empêché de peindre les personnages et les événements avec toute la vérité désirable. Aussi, malgré le soin qu'il a pris d'écrire des ouvrages spéciaux d'histoire, comme son Soulèvcme t des Pays-Bas et sa Guerre de trente ans (17.91), livres encore estimés malgré l'inexactitude de certains renseignements, ses tragédies soi-disant historiques sont-elles toujours assez faibles à ce point de vue : la Conjuration

goûté encore de nos jours à cause de la vérité de ses | de Fiesque, dont la scène se passe à Gènes, est peintures en même temps que de l'élévation de I peut être encore

ses sentiments ou de la beauté de ses caractères,

peut être encore ta plus exacte, parce que l'histoire y joue un rôle plus secondaire. Don Carlos

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est un drame vigoureux et attachant, mais que gâtent souvent des préoccupations humanitaires et des déclamations un peu irop pompeuses : la sombre physionomie du roi Philippe II d'Espagne n'est pas toujours, malgré tout l'intérêt que l'auteur a su lui donner, bien conforme a l'histoire. La trilogie de \\ uUenstem (il 9), comprenant trois drames empruntés à l'histoire de la guerre de trente ans (le Cnm/> de Wallmsttin, les Piccolomini, et la Mctrl de Wallen^tein), renferme de brillantes peintures de moeurs et des caractères fortement tracés, mais on regrette encore de ne pas y trouver un respect plus scrupuleux de la vérité historique. Il en est de même pour Marie Stuart (18nfJ), où il y a pourtant de très belles scènes, et de la Pucelle cf Orléans 08"')> ou 'a physionomie de Jeanne d'Arc n'est pas présentée avec toute la grandeur naïve que nous voudrions lui voir. Dans la Fiancée de Messine r 1 8 3 ), Schiller cherche à se rapprocher de la tragédie grecque, tout en traitant un sujet emprunté à l'histoire du moyen âge; enfin, à la veille presque de sa mort, il écrit Guillaume Tell (lHOi), œuvre empreinte du plus ardent patriotisme, le meilleur de ses drames, à coup sûr, et que Rossini a rendu si populaire chez nous.

Schiller a beaucoup moins écrit en prose que Goethe, et sa prose, sauf dans ses ouvrages historiques, est généralement moins nette et moins brillante. Les Allemands admirent peut-être un peu trop ses opuscules de phih sophie littéraire ou d'esthétique, qui sont généralement très obscurs ; son roman inachevé du Visionnaire n'offre qu'un intérêt assez m diocre ; il n'en est pas de même de sa correspond tnce avec Gœthe, qui se lira toujours. Les œuvres complètes de Schiller, publiées aussi par Cotta, ont été traduites en français par M. Régnier.

Parmi les contemporains de Klopstock, de Wieland, de Lessing, de Schiller et de Goethe, on ne peut guère citer, dans un résumé comme celui-ci, que quelques-uns des noms les plus marquants : Gessner, auteur d'idylles en prose et de poésies religieuses; Lavater, plus célèbre par ses Fragments physiognomiques que par ses Chants suisses et ses Cantiques chrétiens; Denis et Gerstenberg, avec leurs Poésies ossianiques et leurs Chunts df$ skaldes; le malheureux Schubart, persécuté pour avoir attaqué un prince dans ses vers; l'élégiaque Matthieu et le mystique Jung Stilling, qui a, du reste, imité Gœthe dans ses romans. Un peu en dehors do cet esprit religieux et biblique, on trouve les poètes de lacélèbre union de Gœttingue. dont les plus connus sont Bùrger (Ballades), Hœlty (Elégies), les frères Stolb>'rg, Voss [Idylles, poème de Louise, traduction rythmique d'Homère), Hebel (Poésies allemanniqws, en dialecte de la Forêt- Noire), Leisewitz, dont on admira longtemps le drame de Jules île Tare«te, etc.

De Wieland on imita surtout le ton badin, enjoué, qui avait fait le succès de ses poèmes chevaleresques, ou la tournure satirique de ses meilleurs romans ; mais quelques-uns à peine de ces imitatours méritent d'être nommés: Alxinger et Frédéric-Auguste Mûller pour leurs poèmes héroïcomiques, Bluniduer pour son Enéide ir-veslie, et surtout Musseus pour ses Contes populaires des Al/emands.

Gœthe et Schiller n'ont pas de disciples a proprement parler : beaucoup de poètes ont voulu marcher sur leurs traces, mais il n'est pas étonnant que peu d'entre eux y aient réussi. On doit pourtant une mention à Klinger, poète dramatique de talent, dont une pièce, intitulée Stiarn und I rang [Assaut m tumulte] el jouée avec succès en 1176, valut cette appellation à toute la période littéraire comprise entre I77u et la lin du siècle : il semblait en ellel que la jeune génération voulût prendre

d'assaut et tumultuairement toutes les position» poétiques réputées jusque-là pour inabordable-. Citons encore le peintre et poète Frédéric Mûller, qui a imité tour à tour Klopstock et Gœthe, dans l'idylle, le drame et la ballade.

Il faut mettre à part les écrivains humoristes, qui ne se rattachent exactement à aucun de ces maîtres, sauf peut-être à Herder; deux surtout résument toutes ces tendances, qui eurent leur moment de succès en Allemagne : ce sont Richter, que les Allemands appellent Jean-Paul, ou l'Unique (les Pajiiers du Diable, la Loge invisible, Hespérus, la V»llée de Campan, et bien d'autres romans aussi bizarres, mais souvent profonds), et le fantastique Hoffmann, avec ses Contes, ses Esquisses, son Chat Murr, le Petit Zacharie, les Frères Sérapions, etc.

Ces deux noms nous ont presque menés en plein romantisme, car s'il est vrai que l'école iomantique ait été, en Allemagne comme ailleurs, l'école du caprice et de la fantaisie, on ne saurait lui trouver des adeptes plus complets que Richter et Hoffmann : mais ceux-ci ont poussé le caprice à. ses dernières limites et n'ont voulu s'astreindre à aucune loi, tandis que les vrais romantiques ont eu la prétention de légiférer au milieu môme de leurs excès et de formuler tout un code de règles poétiques à l'usage de ceux qui font profession de n'en point reconnaître. C'est là ce qui caractérise surtout les Schlegel et d'antres coryphées du romantisme, tandis que la plupart de leurs disciples immédiats ont fini par revenir plus ou moins à la tradition classique.

La propagande romantique fut faite surtout par la revue de 1' \th*nèe (17981, dirigée par les Schlegel, Adam Mûller, et d'autres écrivains que Schiller traitait d'es/ rits féminins. L'aîné des deux frères , Guillaume-Auguste Schlegel , l'ami de Mme de Staël et le principal inspirateur de son célèbre, ouvrage de ï Allemagne, a un certain mérite comme critique, et son Cours de littéra'ure dramatique est encore utile à consulter aujourd'hui ; il a donné aussi une bonne traduction de Shakespeare ; mais ses poésies n'ont qu'une valeur très médiocre. Le second, Frédéric, avec plus de talent poétique ou d'imagination, mais moins de bon sens, ne réussit qu'à produire dt s œ ivres informes, comme Lucinde, roman-poème peu moral, le drame à' A largos, etc. Il ne manque pas d'idées originales et justes dans son Cours d'histoire, écrit pourtant avec des préoccupations ultracatholiques et monarchistes, ni dans son Histoire d> s littératures étrangères, où il a, comme son frère et comme toute son école, le mérite de faire valoir les beautés poétiques des autres peuples, jusque-là peu connues en Allemagne.

La tendance mystique du romantisme est. représentée par Wackenroder, dans son roman des Epanchemenls du cœur >t'un religieux dilet ante; Novalis (pseudonyme de Hardenberg), mort jeune après avoir donné les plus brillantes espérances dans es poésies et dans son roman û'Henri d'Ofterdingen, et Hœlderlin, avec son roman-poème d'Hyperion. Mais le vrai chef de l'école, celui que l'on voulut opposer à Gœthe lui-même, fut louis Tieck (1773-I8j:t), qui s'essaya dans tons les genres avec un certain succès, mais ne prima dans aucun : il avait un talent pcéàque réel, et aurait excellé dans le conte et la nouvelle, peut-être môme dans le drame, si les principes de son école lui eussent permis de brider un peu son imagination ; ses œuvres ('comme Phantasus, collection de romans et de comédies) ne sont la plupart du temps qu'un inextricable fouillis. On peut en dire autant d'Arnim et de Brentano, qui ont en cependant le. mérite, comme Tieck, de remettre en honneur la vieille littérature populaire, et qui publièrent en collaboration le Cor

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merveilleux de l'enfant (1808), intéressant recueil de poésies et de chansons naïves. Citons encore Lamotte-Fouqué, qui dans son poème à'Ondine, son drame de Sigurd et dans d'autres productions, cherche, quelquefois avec succès, à faire revivre la mythologie du Nord. A côté de lui on peut nommer avec honneur le poète et naturaliste Chamisso, plus connu aujourd'hui pour son charmant récit de Pierre S hl-mihl que pour ses œuvres poétiques, souvent délicates; et Ernest Schulze, l'harmonieux et mélancolique auteur des poèmes de Cécilie et de la Rose enchantée.

De nouvelles écoles se formaient cependant au sein même du romantisme, en Souabe, par exemple, avec Uhland, le maître du Lied ou de la chanson allemande proprement dite, Justin Kcrner et Schwab, ses émules souvent heureux, et quelques autres (de 1810 à 1830). — Vers la même •époque (1813), mais en dehors de toute préoccupation littéraire, florissaient les poètes patriotiques, Arndt, Théodore Kœrner, Schenkendorf, Rûckort (célèbre aussi comme orientaliste), qui, par leurs chants, excitaient l'Allemagne contre la domination de Napoléon, et trouvaient, grâce à leurs convictions, des accents quelquefois sublimes.

Sous la double influence des événements de 1815 et de la nouvelle direction donnée aux esprits après cette date, on vit se former une école lyrique déjà plus sage que celle des romantiques, et qui n'est dépourvue ni de goût ni d'imagination : Wilhelm Mtiller, avec ses Chants grecs, analogues aux Messéniennes de notre Casimir Delavigne ; Simrock, l'excellent éditeur des vieux livres populaires ; l'Autrichien Zedlitz, dont la carrière poétique se prolonge jusqu'après 1850 ; ses compatriotes Grûn (pseudonyme du comte d'Auersperg) et Lenau (dont le vrai nom est Strehlenau) ; et surtout Henri Heine, cet esprit si français, qui a fini par adopter la France pour sa seconde patrie, et dont on a traduit chez nous toutes les œuvres qu'il n'a pas écrites dans notre langue (le Livre des chants, les Reisebilder ou Esquisse* de voyage, etc.) : tous ces poètes ont abordé les genres les plus divers, poésie lyrique, drame, roman, avec un égal succès, et avec des préoccupations souvent politiques qui les rattachent déjà presque à une nouvelle école, à la Jeune Allemagne.

En dehors de cette phalange d'auteurs, dont nous ne citons que les principaux, le théâtre a eu ses écrivains spéciaux : le trop fécond Kotzebue, le réaliste Iffland, les romantiques Henri de Kleist •et OEhlenschlaeger, puis Zacharie Werner, avec ses drames fatalistes, Raupach, le faiseur à la mode vers 1830, Immermann, qui cherche à relever encore le romantisme sur la scène, le comte de Platen, lVIversaire des novateurs, enfin Grabbe etMichelBeer (le frère du compositeur Meyerbeerj, qui n'ont pas eu le temps de donner toute la mesure de leur talent dramatique, bien réel, et dont les œuvres, quoique romantiques, sont sagement composées et convenablement écrites.

Tous les poètes de cette période ont aussi écrit en prose, et à peu près dans tous les genres; il ne reste qu'à mentionner ici quelques-uns des prosateurs qui ne se sont pas aventurés dans le domaine de la poésie, ou qui, du moins, n'y ont fait que de courtes apparitions. Ce sont d'abord les historiens : Jean de Mtiller (Histoire de la Suisse, Histoire universelle), Heeren (Hùtoire des États Européens). Niebuhr (Histoire romaine*. Raumer (Histoire des Hohenstaufen), Hammer [Histoire de l'empire ottoman), Rotteck (Histoire universelle), dont les ouvrages obtinrent un légitime succès de leur temps et ne sont pas oubliés aujourd'hui. Puis viennent le biographe Varnhagen von Ense, dont la femme, Rachel L<jwin, apartagé la réputation littéraire, et le critique épistolaire Bœrne, l'ennemi de Heine, avec ses Lettres de Paris et ses Feuilles dramatiques.

Le savant Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos, et. son frère Guillaume, l'orientaliste, peuvent figurer aussi avec honneur parmi les grands écrivains de l'Allemagne.

Le roman, cultivé avec tant de succès par Goethe et avec tant de prétentions par les romantiques, a eu ses représentants isolés, souvent médiocres, comme Auguste Lafontaine; quelquesuns sont cependant sortis de la banalité : l'illustre pédagogue Pestalozzi, par exemple, qui a écrit, dès 1787, un roman de propagande pour son système d'éducation (Léonard et Gerlrude) ; Krummacher et le chanoine Schniid, qui ont eu l'art de raconter pour les enfants des paraboles et des histoires naïves, pleines d'utiles enseignements; le bizarre Hauff, avec son roman humoristique de l'Homme dans la lune; enfin les frères Grimm, qui se sont attachés aux vieilles légendes et aux contes d'enfants. Le plus connu des deux, Jacques Grimm, est justement célèbre pour ses remarquables travaux d'histoire et de philologie, surtout pour sa grammaire allemande et son grand Dictionnaire.

4e période : La jeune Allemagne ; les contemporains (1832-1870). — Il est impossible de résumer en quelques lignes le vaste mouvement littéraire qui s'est produit en Allemagne depuis la mort de Gœthe jusqu'à nos jours ; un volume n'y suffirait pas, et une partie de cette histoire a été présentée avec beaucoup d'éclat, il y a trente ans, par Saint- René Taillandier, dans sa Jeune Allemagne. Ce nom sert à désigner, non pas une école, mais l'ensemble des poètes et des écrivains qui, héritiers plus ou moins directs des classiques et des romantiques, ont essayé de se soustraire aux préoccupations littéraires de leurs devanciers, pour ne plus s'inquiéter que de l'idée, du but moral, religieux ou politique à poursuivre. On trouve déjà cette tendance fort accentuée chez quelques-uns des auteurs de la période précédente, surtout chez Henri Heine. Avec lui, les chefs de ce mouvement sont Gutzkow (romans, drames, histoire littéraire et critique), Gottschall, qui s'est illustré dans les mêmes genres, ainsi que Gustave Freytag, Wienbarg, avec ses Campagnes esthétiques, et Bettina d'Arnim, née Brentano, sœur et femme de poètes romantiques, célèbre pour sa correspondance passionnée avec Gœthe et ses nombreux ouvrages de propagande libérale et humanitaire.

La poésie lyrique devient désormais presque exclusivement politique, avec Dinctelstedt, Froiligrath, Hoffmann de Fallersleben, Herwegh, Prutz, Meissner, Maurice Hartmann, Beck, et bien d'autres, dont quelques-uns vivent encore aujourd'hui. Seul Bodenstedt, sous le pseudonyme de Mirza Schaffy, ne semble se préoccuper que de l'imitation des poètes orientaux.

Sauf quelques exceptions, ie théâtre devient aus^i politique, même lorsque les auteurs empruntent leurs sujets à l'histoire ancienne ou à la mythologie du Nord. C'est ce que font, par exemple, Geibel, connu d'abord pour ses poésies lyriques, puis pour ses drames de Sophonisbe et des Nioelungen ; Frédéric Hebbel, qui a traité ce même sujet des Nibelungen; Halm (pseudonyme de Munch de Bellinghausen), avec sa Grisel lis et son Gladiateur de Ruuenne; Paul Heysc, avec sa Françoise de Rimini; et surtout George Bûchner, avec sa tragédie réaliste de la Mort de Danton. Quelques-uns cependant cherchent le succès dans le drame bourgeois, comme Devrient et Brachvogel, ou dans la comédie d'intrigue, comme Benedix et Hacklœnder.

Il est moins étonnant que le roman obéisse aux mêmes inspirations : Henri Laube, le piquant auteur des Caractéristiques modernes, n'a guère écrit depuis, sauf une histoire de la littérature allemande et quelques drames, que des romans à tendance humanitaire et libérale; de même Léo-

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pold Schefer, qui avait commencé par imiter Kuckert dans ses poésies orientales; Gustave Kuhne, critique assez fin dans ses Portraits et silhouettes, mais ardent polémiste dans ses Nouvelles d'un couvent et autres romans de ce genre; Théodore Mundt, dont les romans historiques sont nuancés de mysticisme protestant ; Willkomm, qui passe son temps à maudire l'Europe et l'ancienne société. Les femmes elles-mômes sacrifient à cette exigence : Fanny Lewaid, Mme Birch-Pfeiffer, la comtesse de Hahn-Hahn, Louise Miihlbach, écrivent à tour de rôle pour ou contre les idées et les institutions qui leur déplaisent; on ne sait, trop souvent, ce que les idées peuvent y gagner, mais on voit bien ce qu'y perdent le goût et la littérature. Plus près de nous, cette tendance ne fait que s'accuser davantage, avec les romans et les drames d'Otto Ludwig, les romans philosophiques de Giscke, ou catholiques de Bolanden. Il faut cependant excepter le naïf conteur Auerbach, qui, dans ses Histoires villageoises de la Forêt noire (depuis 1 843 , est vraiment populaire et ne songe qu'à intéresser ses lecteurs.

Le nombre des historiens de mérite est considérable durant cette période, et nous ne pouvons nommer ici que ceux dont le succès est bien établi depuis une trentaine d'années : tels sont Wolfgang Menzel, avec son Histoire de la littérature allemande ; Ranke, avec son Histoire des papes; Gervinus, qui a écrit successivement l'histoire de la poésie allemande et celle du xix* siècle ; Schlosser [Histoire du dix-huitième siècle, etc.).

La philosophie allemande n'a pas dit son dernier mot, et les successeurs de Kant, de Fichte, de Hegel, ont bien dépassé leurs maîtres, sinon par la force, du moins par la hardiesse de leurs idées, et souvent aussi par l'éclat de leur style : leurs principales attaques sont dirigées contre le christianisme, et les premiers coups, les plus vigoureux peut-être, ont été portés par le D' Strauss, dans son exégèse rationaliste de la Vie de Jésus, et par Feuerbach, qui a fini par se tourner presque entièrement vers le matérialisme.

L'impression qui résultera sans doute, pour le lecteur, de ceite rapide esquisse de la littérature allemande, a été résumée en quelques lignes dans une des plus récentes histoires de cette littérature : «Les Allemands ont, depuis un siècle, une tendance bien prononcée, comme la plupart des autres peuples, à donner la préférence au drame et au roman sur tous les autres genres littéraires ; dans le drame même et dans le roman, l'élément historique, philosophique et populaire tend chaque jour à dominer davantage : là, comme dans la société, les questions politiques et religieuses sont plus que jamais à l'ordre du jour. »

L'art en Allemagne. — Si l'on s'en rapportait aux écrivains d'outre-Rhin, on devrait admettre qu'il y a une école allemande, non moins riche | que brillante, en peinture, en sculpture, en ar- i chitecture, avec ses traditions, son corps de j doctrine, son caractère national. Mais d'après nos critiques les plus autorisés (comme M. René Ménard, dans son bel ouvrage sur l'histoire des beaux-arts), il est plus vrai de dire que les quelques artistes allemands dont le mérite est le moins contestable ne sont que de puissantes individualités, qu'aucun lier, ne rattache entre elles.

l'endure. — Au moyen âge, la peinture, comme les autres arts, est essentiellement religieuse, et même monastique ; on sait que Charlemagne, et, plus tard, Henri l" l'encouragèrent, et qu il y eut même des évoques peintres. Mais il ne resie rien de cette époque, sauf quelques enluminures de manuscrits. Après le xme siècle, l'art devient laïque, et, par suite, plus original et plus varié; il y eut «les peintres, remarquables pour l'époque, en Bohème, où les attirait la munificence de Char-

les IV, et à Cologne, où se fonda une célèbre école de peinture, avec maître Wilhelm, et, après lui, Steplian Lochner, qui, grâce aux procédés nouvellement découverts alors, décora la cathédrale de Cologne de peintures à 1 huile.

Mais c'est au xvc siècle que la peinture allemande atteint l'apogée de sa gloire, avec Albert Durer (1471-1538), le chef de l'école de Nuremberg. « Tour à tour élevé, profond ou fantastique, dit M. Ménard, Durer est une personnalité à part. C'est un géomètre en môme temps qu'un rôveur, un peintre amoureux de la réalité et un artiste épris du fantastique. » Ses gravures l'ont rendu au moins aussi célèbre que ses tableaux : parmi ceux-ci, les plus connus sont la Mélancolie, la Nativité, la Mort et le Diable.

Son émule, Wohlgemuth, fonda une école à part d'où est sorti Cranach (appelé, de son vrai nom, Lucas Sundcr), chef de l'école saxonne, qui mit l'art au service de la Réforme. Hans Holbein le jeune (1498-1554), d'Augsbourg, fils d'un peintre distingué, et, lui-môme, peintre réaliste d'un grand talent, quitta de bonne heure l'Allemagne pour voyager dans divers pays et mourir en Angleterre, où il était pensionné par Henri VIII. Comme graveur, Holbein a laissé la célèbre Danse des morts et une foule d'autres œuvres non moins populaires.

Après Durer et Holbein, l'art n'existe plus en Allemagne que comme une servile imitation des maîtres italiens : quelques peintres de talent surgissent encore de temps à autre, mais tous manquent d'originalité. Au xvne siècle, la décadence est complète; les artistes de valeur que les Allemands réclament appartiennent à l'école hollandaise. Au xvme, Dietrich, Balthasar Denner et d'autres, ne font qu'imiter les modèles étranger^, avec un talent réel, il est vrai ; on en peut dire autant de Rode, le peintre de Frédéric le Grand , et même de Tischbein, l'ami de Goethe, ou du poète Gessner, si fade et si maniéré dans ses tableaux comme dans ses idylles; ou, plus près de notre siècle, de Raphaël Mengs, si vanté par Winckelmann pour avoir copié les vieux maîtres italiens, et d Angélique Kauffmann (1742- 1808 , qui introduisit le sentimentalisme dans la peinture.

Les théories de Winck'lmann ramenèrent les artistes à l'étude et à l'imitation de l'antiquité ; puis vint l'école contemporaine ou romantique, dont le chef est Overbeck, le patron le roi Louis de Bavière, et le mot d'ordre la réaction contre l'influence française : on chercha surtout ses modèles chez les maîtres italiens antérieurs à Raphaël. Avec Overbeck, Cornélius est le plus illustre représentant de cette école de Munich, essentiellement religieuse et catholique. Une autre école, protestante, se forma bientôt à Dûsseldorf, et se consacra surtout au paysage; mais le meilleur peintre protestant de l'Allemagne est Kaulbach,qui appartient à l'école de Munich : son réel talent est £àté, malheureusement, par la manie du symbolisme, si habituelle aux Allemands.

Ar hitecture et seul/dure. — On a dit, avec raison, que l'architecture dite gothique avait passé du midi au nord, et de France en Allemagne; l'art ogival ne s'est répandu en effet dans ce dernier pays que relativement tard, et ses premiers monuments sont sur la rive gauche du Rhin. Avant la fin du xnic siècle, les cathédrales allemandes étaient construites par des étrangers, et en style byzantin. Après cette époque, viennent les véritables chefs-d'œuvre de l'art gothique, 1 cathédrales de Fri bourg, de Cologne, de Strasbourg (construite de 1275 à 14^.0 par l'.rwin de de Steinbach et Jean llulzi, do Saint Etienne à Vienne, de Saint-Sébald à Nuremberg, etc. Il y eut aussi d'admirables monastères, comme ceux

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de Saint-Gall, de Lorch, ou d'Einsicdeln. L'architecture civile fut représentée avec non moins d'éclat par les hôtels de ville d'Ulm, de Dresde, de Brème, de Nuremberg, de Cologne, de Mayence, ou des châteaux célèbres, comme celui de Heidclberg.

La décadence de l'architecture commença en Allemagne dès le xve siècle, avec la Renaissance, sous l'influence de l'art italique, moins simple et moins grandiose que l'art gothique. Ce n'est que vers la fin du xvin' siècle, grâce aux théories et à l'exemple de Weinbrenner, que l'on revint à l'imitation vraie de l'antiquité, dont les meilleurs artistes allemands s'inspirent aujourd'hui, bien que plusieurs d'entre eux soient surtout éclectiques, c'est-à-dire imitent volontiers les maîtres les plus divers.

La sculpiure, longtemps inséparable de l'architecture, fut d abord religieuse et anonyme comme elle; au xve siècle se fonde l'école de Nuremberg, avec Jean Decker, et, au siècle suivant, avec Adam Krafft et surtout Peter Vischer, l'auteur du célèbre tombeau de saint Sebald. Le protestantisme arrêta bientôt l'élan de la sculpture ; les théories d^ Winckelmann la relevèrent en poussant à étudier l'antiquité ; notre siècle, enfin, a vu se produire une nouvelle floraison de cet art, avec Danneker. à Francfort, et Rauch, à Berlin. Ranch est l'auteur du gigantesque monument de Frédéric II, qui fait l'orgueil des Berlinois.

Musique. — Religieuse à l'origine, comme les autres arts, la musique, cet art si familier aux Allemands, devint bique avec les Minnesinger, pour redevenir religieuse avec Jean Huss et la Réforme. On sait combien Luther l'encouragea et la répandit autour de lui ; ses cantiques sont encore populaires aujourd'hui.

Mais elle perdit bientôt ce caractère exclusivement religieux, et la musique italienne prédomina en Allemagne dès la fin du xvue siècle, à Vienne, d'abord, avec les opéras italiens, puis à Munich et dans d'autres capitales. Un art allemand original fut créé au xvme siècle par Sébastien Bach (f 1750), le grand harmoniste. ; par Haendel (f 1759), qui passa la seconde moitié de sa vie en Angleterre où il écrivit ses oratorios du Messie et de Judas Ma chabée ; par Haydn (f lSiiO-), l'auteur de la Création et des Saisons. Mozart (1756-1791), génie incomparable, le Raphaël de la musique, se rattache aux Italiens, tout en demeurant créateur : ses principaux chefs-d'œuvre sont des opéras, les Noces de Figaro, Don Juan, la Flûte enchantée. ■Glu k (1712-1787) se fixa en France et y devint chef d école.

Après eux, Beethoven (1770-18Q7) et Weber (17S6-l8"i6y représentent avec éclat l'école romantique.

Parmi les innombrables maîtres de la musique allemande moderne, on doit citer entre autres : Mendelssohn, Kreutzer, Schubert, Schumann, et le créateur de la musique de l'avenir, Richard Wagner, l'auteur de Tannhseuser, de Lohe> gnn, des Muitres chanteurs de Nuremberg et de la tétralogie des Ni'elungen. [E. Hallberg.]

ASGLETERRE (Littérature). — Littératures étrangères, XIV -XVI.— L'histoire de la littérature anglaise peut se diviser d'une manière naturelle en trois périodes : la première comprenant les origines, le moyen âge, la Renaissanceetlexvnesiècle, jusqu'à la révolution de 1688; la seconde allant de la révolution de 1688 jusque vers la fin du xvnie siècle; la troisième enfin comprenant l'âge moderne.

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