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I. — Dr.s obigines jusqu'à la révolution de 16S

Nous ne nous arrêterons pas sur les origines de la littérature anglaise antérieurement au xive siècle. Les Anglo-Saxons païens qui envahirent la

Grande-Bretagne au vie siècle, avaient apporté avec eux les légendes héroïques des Germains et des Scandinaves (poème de Beowulf) ; Alfred le Grand et ses successeurs essayèrent d'introduire la culture latine et chrétienne, qui ne pénétra pas jusqu'au peuple; et lorsque les Normands francisés de Guillaume se furent à leur tour imposés par la conquête (xie siècle), un troisième élément vint s'ajouter aux précédents, par l'imitation des œuvres des trouvères français. De la fusion de ces éléments divers se forma la langue anglaise, dont le fond resta saxon, mais qui empruntaau français une partie de ses formes et de son vocabulaire. C'est au xive siècle que paraissent le premier prosateur anglais, sir John Mandeville, qui écrit le récit de son voyage aux pays d'Orient, et le premier poète, Chaucer (mort en 1400), qui traduit le Roman de la Rose et imite Boccace dans ses célèbres Coûtes de Cantorbéry.Le xve siècle, troublé par la guerre des Deux-Roses, ne produit pas d'oeuvres remarquables. Mais avec la Renaissance s'ouvre une grande époque littéraire.

Le règne de Henri VIII voit paraître le comte de Surrey, imitateur de Pétrarque, qui inaugure une poésie nouvelle, et l'humaniste Thomas Morus, l'auteur de l' Utopie, qui mourut sur l'échafaud pour avoir osé tenir un ferme langage à son roi. Sous Elisabeth écrivent Philippe Sidney (VArcadie, poème pastoral, 1591), Edmond Spenser, l'un des plus remarquables génies poétiques de son temps (The Faine Queene ou la Reine des fées, 1590-1596), et une foule d'autres poètes. Le genre maniéré, abusant de la métaphore, de l'antithèse, de ces jeux d'esprit que les Italiens appelaient concetli, genre qui fut à la mode presque en même temps en Italie, en Espagne et en France, est représenté en Angleterre par John Lily, l'auteur d'Euphues (1580) ; Lily et ses imitateurs obtinrent un succès prodigieux ; la cour et la ville lurent inlectés d'eu:>huisme,et le grand Shakespeare luimême n'échappa pas à la contagion.

C'est le théâtre qui nous offre, à cette époque, les plus grandes œuvres. Des poètes dramatiques remarquables par leur puissance et leur originalité occupent la scène : après Grecne et Marlowe, dont l'art est informe encore, viennent Ben-Jonson, Massinger, Fletcher et Beaumont, et au milieu d'eux brille d'un souverain éclat l'immortel Shakespeare (V. Shakespeare}, celui que Coleridge a appelé « l'homme aux mille âmes. » L'article spécial qui lui a été consacré nous dispense d'insister ici sur les créations si variées, et toujours si vivantes et si humaines, de cet incomparable génie, qui est resté le premier dans son art, et que l'Angleterre révère comme le poète par excellence.

L'éveil de l'esprit scientifique, au siècle des Copernic, des Kepler, des Galilée, se manifeste chezlesAnglais par les écrits de lord Bacon (15iJl- 1626), qui dans son Novum organum pose les règles de la méthode expérimentale, et dans son Atlanlis ?wva pronostique les applications futures des sciences, réalisées par l'âge contemporain.

Mais, d'autre part, les doctrines de la réforme calviniste, prêchées par des adeptes qui n'hésitaient pas à scell-r leur foi par le martyre, avaient peu à peu gagné la grande masse de la nation. A l'Angleterre joyeuse et païenne dElisabeth succédait l'Angleterre puritaine; et bientôt une formidable révolution politique et religieuse emportait le trône des Stuarts. Cette révolution eut dans John Milton (1G08-1674 à la fois son polémiste ardent et sévère, et le chantre de ses croyances bibliques: la même plume écrivit les pages hautaines de la Défense du peuple anglais [Defensio populi anglicuni) et les vers souvent sublimes du Paradis péri n, la seule épopée que possède l'Angleterre. Le Paradis perdu, que Milton composa dans sa vieillesse, après ;a chute de la république et la

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défaite du parti dans les rangs duquel il avait combattu, est le récit, en douze chants, de la révolte des anges rebelles, de la création du monde, et de la chute de l'homme: mais l'auteur, théologien autant que poète, a donné trop de place aux dissertations et aux disputes scolastiqnes, et sauf quelques épisodes où l'imagination poétique reprend ses droits, l'ensemble de l'ouvrage est froid et ennuyeux. Parmi les œuvres de la jeunesse de Milton, il faut citer Cornus, V Allegro, et le Peuseroso, où l'on sent encore l'inspiration de la Renaissance.

Un autre puritain, John Bunyan, ancien soldat de Cromwelî, a composé sous le titre du Voyage du chrétien (Pilgrim's Progress) une allégorie religieuse qui est restée populaire en Angleterre.

Avec la restauration des Stuarts, la littérature change brusquement de caractère: l'austérité puritaine est remplacée par la licence, et une licence généralement sans esprit et sans talent.

Samuel Butler tourne en ridicule les puritains dans son Hudibras (1GG3.1, mauvaise imitation de Von Quichotte, qui eut un succès immense, bien que les plaisanteries en soient plates et grossières. Des poètes dramatiques, Wycherley, Congreve, Farquhar, mettent sur la scène les mœurs dissolues de leurs contemporains dans des pièces où l'obscénité la plus vulgaire tient lieu de comique. Seul, le poète Dryden, bien qu'il n'échappe pas à l'abaissement général des caractères, montre un certain talent dans ses compositions lyriques; mais sa traduction de Virgile ne reproduit point le caractère de l'original, et son théâtre est médiocre. Le philosophe Hobbes, le théoricien du gouvernement despotique, qui a publié dès 1642 son livre latin du Citoyen, voit ses doctrines accueillies avec faveur par une société qui n'a plus de croyances, et qui s'incline humblement devant le pouvoir absolu.

Mais un grand changement politique va s'accomplir, et avec l'établissement du gouvernement constitutionnel une ère nouvelle commencera pour les lettres anglaises.

H. — DE LA RÉVOLtTION DE 1688 A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE.

Les règnes de Guillaume III, d'Anne, et des deux premiers Georges nous offrent tout d'abord un groupe d'écrivains illustres, qui ont passé longtemps pour les classiques de l'Angleterre. Ce sont le philosophe Locke, des publicistes, des essayiste, des romanciers comme De Foë, Steele, Addison, Swift, des poètes comme Pope, Thompson et Young.

John Locke (1632-1704) avait été exilé sous Charles II et s'était réfugié en Hollande; il revint en Angleterre en 1688 avec Guillaume III. Dans son Truite sur le Gouvernement civil (1690), il établit la théorie du gouvernement parlementaire en repoussant la doctrine du droit divin. Son Essai sur l'Entendement humain (1690; a fait de lui le chef d'une école philosophique opposée à celle de Dcscartes : pour Locke, il n'y a pas d'idées innées, et toutes nos connaissances viennent de l'expérience. Enfin, dans son Traité sur l'E/lucalion (109:)), il a ouvert la voie à Rousseau et aux réformateurs pédagogiques du xvmc siècle.

Daniel De Foë (1663-1131) dut sa célébrité parmi ses contemporains à des pamphlets politiques et religieux contre les Stuans et le parti tory; pour la postérité, il est surtout l'auteur d'uu roman unique en son genre, Robinson < rusoé (17 19), qui a été traduit dans toutes les langues.

Richard Steele (1671-1729) conçut le premier l'idée de ces écrits périodiques qui curent un si grand succès et qui comptent aujourd'hui parmi les livres classiques de l'Angleteire. En t70i), il

créa le Tat'er (le Babillard) ; un an après, le Tatler fut remplacé par le S/n'ctator (le Spectateur), dont Addison fut un des rédacteurs principaux, et qui vécut trois ans; enfin après le Spectateur parut le Guardian (le Tuteur), qui ne se soutint qu'une année malgré la collaboration de Pope. Steele fut le plus marquant des publicistes du parti whig.

Joseph Addison (1672-1719) a composé une tragédie, C'iton, et un poème sur la victoire de Blenh"im, qui sont d'une versification élégante. Mais il est surtout connu comme W*nyisl : les Anglais appellent essays les articles de littérature et de morale tels que ceux qu'Addison écrivit pour le Spectator et les autres journaux de Steele. Addison occupa un moment, en 1717, les fonctions de secrétaire d Etat dans le ministère whig.

Jonathan Swift (1667-1745) est une figure singulière qui rappelle par certains côtés celle de Rabelais. Irlandais de naissance, et destiné à la carrière ecclésiastique, il débuta comme écrivain par une satire irréligieuse, le Con'e du Tonenu. Lié avec Rolingbroke, le chef des tories, il rédigea un journal mordant, l'Examiner, dirigé contre Marlborough, et exerça une grande influence sur le ministère tory de Bolingbrokc et d'Oxford (1710- 1714). A l'avènement des whigs, il se retira en Irlande dans son doyenné de Saint-Patrick. C'est là qu'il écrivit son plus célèbre ouvrage, les Voyages de Gulliver aux pays de Lilliput, de Brobdingnag, etc. (1728', allégorie satirique remplie d'allusions aux hommes politiques de l'époque.

Alexandre Pope (w;8s-1744) passa de son temps pour le plus parfait des poètes anglais. Enfant précoce, lié de bonne heure avec les célébrités littéraires d'alors, protégé par les grands seigneurs du parti tory, il vit ses premières œuvres exciter une vive admiration : c'étaient Y Essai sur la Critique, imitation de Y Art poétique de Boileau ; la Houcle de Cheveux enlevée, imitation du Lutrin; VEpilre d'Héloïse à Abélard, héroide dans le genre de celles d'Ovide. Sa traduction en vers de Y Iliade (17'. 8), élégante et correcte, aussi éloignée que possible de la naïveté sublime de l'original, mit le comble à sa réputation ; son Odyssée eut moins de succès. L'œuvre la plus remarquable de Pope est le poème philosophique intitulé YEssai sur l'homme : il y expose en beaux vers, ainsi que dans ses Epîtres morales et dans sa Prière imivet selle, les doctrines du déisme.

James Thompson (1681-1765), fils d'un ministre écossais, vint à Londres en 1726 avec le premier chant de son poème descriptif des Saison*, et y lutta toute sa vie contre la misère. L'originalité de Thompson, dans un genre qui semble n'en pas comporter beaucoup, consiste dans sa manière grave et religieuse de sentir la nature, et dans la couleur septentrionale de ses tableaux.

Les Nuits du docteur Young (1681-1765\ qui forment une série de méditations sur la mort, ont eu leur moment de célébrité ; la poésie en est forte et élevée, mais trop pompeuse et monotone.

Vers le milieu du siècle, on voit paraître des genres nouveaux. La poésie, après Pope, dépérit de plus en plus dans le cercle étroit où l'enferme un pédantisme vulgaire, dont le docteur Johnson est le représentant resté fameux ; l'imagination et le sentiment se réfugient dans le roman, qui produit quelques œuvres remarquables avec Richardson, Fielding. Sterne, Goldsmith. L'histoire, la philosophie, l'éloquence occupent le premier rang-.c'est là qu'il faut chercher les noms les plus illu très, ceux de Hume, de Smollctt, de Gibbon, d'Adam Smith, des deux Pitt, de Burke, de Fox, de Sheridan.

Samuel Johnson (1709-1784\ que ses contemporains appelaient te docteur, fut d'abord maître d'école, puis traducteur et journaliste. Il entreprit ensuite la publication d'un DiAionnaire ae la tangue

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anglaise (1747-1755), et créa deux journaux littéraires et critiques, Je Rambler (le Rôdeur) et Yldlrr (le Fainéant). On a encore de lui une espèce de Télémaque anglais, Rasselas,prmce (CAbyssinie, et les Vies îles poètes anglais. Le docteur Johnson avait acquis un grand renom comme philologue et comme critique, et fut longtemps l'oracle littéraire de l'Angleterre.

Les romans de l'imprimeur Richardson, qui se fit auteur à l'âge de cinquante-trois ans, eurent une vogue immense dans toute l'Europe, et mirent à, la mode le genre sentimental : ce sont Paméla (1741), Clarisse Harlowe (1748) et Sir Charles Grandisson (1753). Fielding, l'auteur de Tom Jones ' 17-.0», est un peintre plus réaliste, qui possède un talent d'observation fort remarquable. Lawrence Sterne, Irlandais comme Swift, est un humoriste mélancolique; il a écrit un roman bizarre, Tridram Shandy (17GO-17G7); son ouvrage le plus connu sur le continent est le Voyaye sentimental en France et en Italie (1768). Goldsmiih enfin, Irlandais aussi, est l'auteur du Vicaire de Wakefteld, roman honnête et idyllique qui est resté populaire.

Le plus éminent des historiens anglais au xviiie siècle est l'Ecossais David Hume (171 1-177G , qui publia de 1758 à 1761 une bonne Histoire d'Angleterre : c'est la première œuvre importante où la méthode critique soit appliquée à la narra tion des événements. Comme philosophe, Hume est un des représentants les plus marquants de l'école sceptique, dont il a repris les arguments en les présentant d'une manière neuve et originale.

Smollett, publiciste et romancier écossais, a écrit aussi une histoire d'Angleterre, inférieure à celle de Hume : toutefois, comme colle-ci s'arrête à la révolution de 1688, on la complète ordinairement en empruntant à l'ouvrage de Smollett la partie postérieure à cette date. On lui doit en outre quelques romans dans le genre de ceux de Lesage.

Edouard Gibbon (1737-I794),après avoir séjourné longtemps en Suisse, en Italie et en France, et avoir siégé quelques années au Parlement, entreprit d'écrire l'Histoire de la décadence et de la chute de V empire romain. Il acheva ce vaste ouvrage à Lausanne (1787), où il s'était retiré. Le livre de Gibbon, dont les tendances sont les mômes que celles de l'Essai sur les Mœurs de Voltaire, est resté l'un des monuments les plus considérables de l'esprit philosophique du xvme siècle.

11 faut mentionner encore Robertson, ministre presbytérien écossais, écrivain correct, auteur d'une Histoire <f Ecosse, d'une Histoire de Charles- Quint et d'une Histoire de l 'Amérique.

Adam Smith, qui fut professeur de philosophie à Glasgow, est connu surtout comme l'un des principaux fondateurs d'une science nouvelle, l'économie politique, dont il jeta les bases dans son traité de la Richesse des Nations, publié en 1776.

Les grands orateurs politiques anglais du xviiie siècle occupent dans l'histoire littéraire de leur pays une place analogue à celle que tiennent Démosthène, Eschine et Isocratc dans l'histoire des lettres attiques. Leurs harangues sont restées les modèles classiques de l'éloquence parlementaire.

Le premier Pitt, plus connu sous le nom de lord Chatham (1708 177s), membre des Communes depuis 17 35, combattit le ministère Walpole et contribua à le renverser ; entra dans l'administration en 1746, en sortit en 1755 par suite de dissentiments avec le gouvernement, y rentra bientôt, et dirigea le ministère de 1756 à 1761 avec une supériorité qui a fait de lui le premier des hommes d'Etat anglais. Il se retira à l'avènement de Georges 111, qui favorisait les tories, revint un moment aux affaires (1766-1768), puis rentra dans

l'opposition jusqu'à sa mort. Parmi ses discours d'un style véhément et passionné, les plus connus sont, ceux dans lesquels il flétrit la conduite du ministère North a l'égard des colonies d'Amérique.

William Pitt (1769-1806), second fils de lord Chatham, devint membre des Communes en 1781, et entra en 1782 au ministère où il remplaça Fox. Mais celui-ci, allié à lord North, revint au pouvoir en 1783. Pitt, renversé, réussit à faire échouer le bill indien de Fox, ce qui entraîna la chute du ministère, et Pitt remplaça définitivement son rival (1783-18U6U Devenu le chef du parti tory, il dirigea avec une indomptable énergie laluite de l'Angleterre contre la Révolution française. L'éloquence du second Pitt, moins solennelle que celle de son père, sobre, forte et serrée, a été comparée à celle de Démosthène.

Charles Fox '1749-1806), fils de lord Holland, ministre sous Walpole, fut le chef du parti whig, arriva deux fois au ministère en 1782 et 1783, mais ne put s'y maintenir ; combattit l'administration de Pitt, et défendit avec chaleur les principes de la Révolution française. Après la mort de Pitt, il revint au pouvoir (1S06;, mais ne survécut que quelques mois à son adversaire.

L'Irlandais Burke (17;;o-17'J7), d'abord avocat, se fit connaître parmi Traité sur le Beau et le Sublime (1757), obtint un siège à la Chambre des communes, et fut longtemps un des orateurs les plus éloquents du parti whig. Mais il se brouilla avec Fox lorsqu'eut éclaté la ('.évolution française, qu'il attaqua dans un pamphlet célèbre (1790).

Sheridan (1751-1816), Irlandais comme Burke, fils d'un acteur, écrivit d'abord pour le théâtre : il est l'auteur d'une comédie célèbre, l'Ecole de la Médisance [the School for Scandai, 1777). Entré aux Communes en 1780, et lié avec Fox, il prononça dans le fameux procès de Warren Hastings (1785-1795) des discours qui l'ont placéau premier rang des orateurs anglais, défendit la Révolution française, et entra au ministère avec Fox en 1S06. Mais ses habitudes de dissipation lui furent fatales, et il mourut dans la misère.

Cependant une nouvelle école poétique allait paraître. Tandis que l'école descriptive classique s'éteignait avec Campbell et Crabhe, Macpherson publiait en 1760 les Poésiei d'Ossian ; liobert Burns, le chansonnier populaire écossais, frondait gaîment l'Eglise et la société officielle; Cowper, talent frêle et maladif, disait ses joies et ses terreurs mystiques dans des poèmes d'un accent intime et personnel. Ces auteurs forment comme la transition entre l'époque où règne la poétique de Pope et de Johnson, et l'âge moderne qui va s'ouvrir.

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