SIÈCLE DE PÉRICLÈS
sensibles sont des connaissances relatives et n'ont rien d'absolu. Elles expriment le rapport de deux termes : le sujet qui perçoit et l'objet qui est perçu. Par suite, il suffit d'une modification dans l'organisme pour faire varier la perception. Il y a des maladies qui affectent la vision au point de nous faire voir tout en jaune ou en gris. Il n'y a de lumière, il n'y a de sons que parce que nos yeux et nos oreilles sont construits comme ils le sont. En dehors de nous et de nos perceptions, le son et la lumière ne sont que des mouvements. Même les qualités de la matière que l'ancienne philosophie considérait comme des qualités absolues, la résistance, l'étendue, ne sont que des qualités relatives. Ce qui résiste à un toucher délicat et faible cède sous une pression plus forte. L'étendue varie avec les modifications que l'on apporte à l'appareil de la vision : ce qui paraît petit à l'œil nu, devient énorme au microscope. Il faut savoir se défaire de ce préjugé que la matière est en réalité ce que les sens la représentent. Les sens sont des interprètes qui traduisent à leur manière et pour notre usage un modèle inaccessible en luimême. Leur version est toujours la même, mais elle n'est pas plus exacte pour cela. Ils ressemblent à des magiciens qui parent la nature de couleurs éclatantes, qui y jettent des sons enchanteurs, qui enfin l'embellissent et la transforment en mille manières, mais qui ne nous disent pas ce qu'elle est en réalité.
La relativité de toute connaissance sensible n'en diminue du reste pas la valeur. On peut par hypothèse se demander si un ou plusieurs sens de plus ne modifieraient pas gravement notre représentation du monde matériel. Mais dans l'état réel et l'organisation normale de l'homme, tel qu'il est, la nature ne cessera pas de nous apparaître sous les mêmes formes, avec les mêmes proportions. Nous ne pouvons songer à sortir du relatif, et il faut nous contenter de représentations qui expriment sinon la réalité absolue, d. moins un rapport réel entre notre organisme sensible et l'indéchiffrable nature.
Les notions fournies par les sens sont un des éléments essentiels de l'intelligence humaine. Ce serait une erreur de croire que les sens ne nous donnent pas d'idées. « Avant l'âge de raison, disait à tort Rousseau, l'enfant ne reçoit pas des idées, mais des images. » Pour être sensibles, les représentations de la vue, de l'ouïe, etc., n'en sont pas moins des idées. Sans doute la conscience, appliquée aux modificaiions intérieures du moi, est une source féconde de connaissances. Mais combien plus riche, combien plus vaste est le domaine de la perception extérieure ! La plupart de nos idées abstraites et de nos idées générales ne dérivent que d'un travail de l'esprit qui compare, qui sépare ou qui rapproche les données concrètes des sens. Il n'est plus question sans doute de faire des sens le principe unique de l'esprit, comme le voulaient Loçjte, Condillac et les sensualistes de l'ancienne philosophie. L'esprit a sa constitution propre, ses lois essentielles ; naturelle ou acquise, innée ou héréditaire, la raison préexiste aux sens et gouverne leur exercice, par exemple, quand elle nous lorce à admettre une réalité extérieure, cause et principe des représentations sensibles. Mais les sens n'en sont pas moins l'origine de la plupart de nos connaissances ; ils enrichissent l'esprit d'une multitude de notions ; il suffit, pour juger de leur importance, de voir à quel misérable état est réduite l'intelligence des malheureux qui sont prives de plusieurs ou même d'un seul de leurs sens. L'âme n'est pas, comme l'ont cru certains philosophes, une force qui se suffise à ellemême ; elle a besoin de s'alimenter au dehors par une communication incessante avec la nature :
elle n'est enfin en grande partie que l'écho conscient du monde extérieur.
[Gabriel Compayré.J
SIÈCLE DE PÉRICLÈS. — Histoire générale, VIII. — On a donné ce nom au ve siècle avant J.-C, quoique l'influence personnelle de Périmés ne s'étende que sur sa seconde moitié et seulement sur la fin de la première. En réalité, le ve siècle comprend deux périodes assez distinctes, celle des guerres modiques, et celle de Périclès lui-même, à la suite de laquelle on pourrait ajouter, comme formant une troisième période, l'époque de la guerre du Péloponnèse. On obtient de la sorte un ensemble de faits politiques, littéraires, artistiques, qui va de la bataille de Marathon en 490, ou même de la révolte de l'Ionie en 504, à la prise d'Athènes par Lysandre en 404. C'est là, à proprement parler, le siècle de Périclès. Toutefois, il faut observer que beaucoup d'hommes célèbres dans les arts, les lettres ou la politique n'ont pas terminé leur carrière en 404 et continuent à produire de grandes œuvres pendant les premières années du siècle suivant.
L'antagonisme entre le monde oriental et le monde hellénique avait atteint sa période aiguë à la fin du vie siècle. La révolte de l'Ionie fut le signal de la crise. Mais, faute de cohésion, les colonies grecques, dispersées sur les rivages de la Méditerranée et du Pont-Euxin, étaient hors d'état de lutter contre l'énorme puissance des Perses. La lutte se trouva portée plus à l'occident, sur le sol et dans les mers de la Grèce. La mèrepatrie redevint ainsi le centre du monde hellénique. En Orient, la puissance perse venait à peine d'être fondée par Cyrus ; Cambyse l'avait agrandie ; quelques années plus tard, Darius, fils d'Hystaspe, en reculade nouveau les limites dans toutes les directions, en Asie jusqu'à l'Inde où le brahmanisme se trouva avec elle dans un antagonisme absolu, en Afrique jusque vers l'Abyssinie et les possessions carthaginoises, au nord chez les Scythes et les peuplades voisines de la Sibérie, en Europe jusque sur le Danube. Darius entreprit de couper l'isthme de Suez et de faire le tour de l'Afrique. Son immense empire était animé d'une force d'expansion qui semblait devoir absorber les peuples européens, sans qu'un obstacle sérieux pût l'arrêter.
La civilisation persane, fondée sur la religion de Zoroastre, la moins sensuelle religion de la terre à cette époque, l'emportait de beaucoup sur toutes celles de l'occident. Par la savante organisation qu'il avait créée, Darius avait donné à cette civilisation supérieure une assiette d'où rien ne semblait pouvoir la faire sortir. Ce qui fit sa faiblesse, ce fut la diversité des races incorporées dans l'empire ; il en résultait un ensemble factice où se heurtaient les idées, les langues, les mœurs, les intérêts. En outre, la doctrine de l'absolutisme royal, fondé sur un système de castes, ôtait aux Asiatiques le ressort moral que donnaient aux Hellènes leurs tendances vers la démocratie. Le petit peuple d'Athènes, constitué par Solon au siècle précédent, devint un point de résistance indestructible.
C'est ce que mit dans tout son jour la bataille de Salamine, en 480, où l'on vit ce peuple abandonner sa ville aux flammes, rompre toute attache à la terre, et, dans la solitude de ses détroits, s'offrir à la lutte sans autre ressource que son corps, ses armes et son amour de la liberté. Tel fut le sens du péan qui à l'aube du jour retentit entre les rivages : a Allez, enfants des Hellènes. » L'esprit qui animait cette Marseillaise anticipée respira dans toutes les œuvres du ve siècle.
Le rôle joué par les Athéniens dans cette lutte fit d'eux les premiers des Grecs. Leur ville fut rebâtie à la hâte ; les vieilles doctrines disparu-