GRENIER
Beaucoup d'autres lignes sont en construction, ou concédées, ou projetées seulement. Toutes colles que nous venons de citer ont été construites avec même largeur de voie, de sorte que les mêmes wagons peuvent y circuler partout et même sur les chemins des pays voisins qui ont tous adopté, à-l'exception de l'Espagne, la largeur de la voie française. Si par économie on prenait une voie plus étroite, les chemins ainsi construits ne seraient plus qu'une annexe et non pas une partie intégrante du réseau.
L'administratic^ a fait récemment dresser en France un tableau des divers chemins utiles restant à construire, de sorte que le réseau va sans cesse en augmentant. Notre description ne comprend du reste que les lignes les plus importantes parmi celles qui sont déjà mises en exploitation.
[G. Meissas.]
CIIEMER (André-Marie de). — Littérature française, XXI. — Poète français, né à Constantinople en 1762, décapité à Paris le 25 juillet 1794 (7 thermidor an II). André Chénier n'est pas seulement un poète des plus gracieux, des plus mélodieux et aussi des plus savants en l'art de la versification, il a été, en outre, sinon le réformateur de la poésie française, du moins un « initiateur » et un « rénovateur, » le précurseur du dix-neuvième siècle.
Saint-Lambert, Lemierre, l'abbé Delille étaient, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, les (loètes en crédit. Notre poésie, réduite au genre purement descriptif, avait perdu la simpliciié, la grâce, la vérité, aussi bien que l'enthousiasme, la fraîcheur et jusqu'à la dernière trace d'inspiration lyrique. Elle languissait, elle n'avait plus d'âme. André Chénier, dans la fréquentation des poètes grecs, retrouva le feu sacré.
Il se proposa de réchauffer notre poésie au contact du génie antique. Comme jadis Ronsard, mais avec plus de tact et de réserve, il voulut emprunter aux anciens le secret de leur pureté et de leur perfection littéraire, tout en restant moderne et français. C'est lui qui a dit :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Mais l'époque qui vit naître notre poète était peu favorable à la littérature. Bien d'autres réformes passionnaient alors les esprits que la réforme du goîit, et lorsque André Chénier mourut, à trentectun ans, ses poésies tontes manuscrites n'étaient connues que de quelques intimes, de quelques délicats amis des lettres. Ses œuvres ne furent publiées pour la première fois qu'en 1819, c'est-àdire vingt-six ans après sa mort.
André Chénier était fils d'un consul général de France et d'une jeune Grecque célèbre par son esprit et par sa beauté, Santi Lhomaka, dont la sœur fut la grand'mère de M. Thiers. Tout enfant, André fut confié aux soins d'une sœur de son père, et c'est àCarcassonne,dans le bas Languedoc, sous le soleil du midi de la France, qui devait tant lui rappeler le soleil de l'Attique, qu'il promena ses jeunes rêveries. Son père étant venu à Paris, il fut mis avec ses frères au collège de Navarre; c'est là qu'il traduisit les poètes grecs dans ses heures de loisir : sa mère lui avait appris d- bonne heure à en goûter la grâce et la délicatesse.
Au sortir du collège, à vingt ans, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment d'Angouniois. Mais la vie de garnison, oisive, frivole, ne pouvait convenir à ses gotits. Au bout de six mois, il donne sa démission, revient à Paris, se remet à l'élude, recherche le commerce de tous ceux dont il aime le savoi", dont il admire le génie et qu'il considère comme ses maîtres, qu'il se propose pour modèles, artistes, savants, écrivains : David, Le Brun, Lavoisier.
A cette époque, André ne songeait pas exclusive-
ment à la poésie, il abordait avec ardeur, avec passion toutes les sciences. Mais ses forces le trahirent : par suite d'excès de travail, il tomba dangereusement malade; ses amis, les fr.TesTrudaine, l'emmenèrent avec eux en Lalie; en 1787, il partit pour Londres comme attaché à l'ambassade française; il y était encore quand éclata la Révolution.
André Chénier ne s'était jusqu'alors occupé que de poésie lyrique et d'imitation des poètes grecs; il avait déjà montré à quelques amis ses idylles, ses églogues, quelques fragments de poèmes antiques; mais ne jugeant point son talent mûr, amoureux du beau et difficile pour lui-môme, il conservait ses manuscrits pour les polir.
Plus tard il les classa lui-môme en trois portefeuilles; l'un renfermait les morceaux qu'il jugeait à peu près achevés et qu'il destinait à une publication prochaine; le second, ceux qui demandaient une retouche; le troisième portefeuilie contenait des ébauches, des esquisses, des projets.
Les événements de 1789 éveillèrent chez lui une autre fibre ; le poète se sentit citoyen : « Eût-il été digne de la poésie, s'il n'eût aimé la liberté ? » Il revint à Paris et d'abord accueillit avec enthousiasme la grande émancipation. Il clianta le Jeu de Paume dans une ode adressée au peintre Louis D^vid :
Reprends ta robe d'or, c^iiis ton riche bandeau. Jeune ef divine poésie !,
C'est là qu'il salue
La sainte Liberté, fille du sol français,
et qu'il se plaît à répéter :
. . . que la liberté mâle Des arts est le g^énie beureui, Que nul talent n'est fils de la faveur royale, Qu'un pays libre est leur terre natale.
C'est là qu'il célèbre en strophes enflammées la prise de la Bastille :
D'un roi facile et bon corrupteurs détrônés,
Riez, mais le torrent s'amasse.
Riez, mais des volcans les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si longtemps enchaînés
Vous n'attend ez plus tant d'audace !
Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain....
Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille, à tous les vents jeté, Vole, débris infâme et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté
Altière, étincelante, armée,
Sort. Comme un triple foudre éclate au haut descieux^ Trois couleurs dans sa main agile
Flottent en long drapeau. Son cri victorieux
Tonne : à sa voix, qui sait, comme la voix des dieux. En homme transformer l'argile,
La terre tressaillit :
Mais déjà, dans cet hymne à la liberté, André Chénier marquait bien lès limites qu'il ne franchirait jamais, et tout en chantant la chute de la tyrannie, il prémunissait d'avance l'opiniân publique contre une autre et pire forme de la tyrannie :
Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer
De sa subite indcpondanco.
Contenez dans son lit cette orageuse mer,
Dirigez sa bouillante enfance!
Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides, 0 peuple souverain ! A votre oreille admis, ' Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Us soufûent des feux homicides.
Et d'avance (1791) il semble prévoir et décrireles plus hideuses scènes de la Terreur.
Bientô; il va plus loin : son caractère, son talent,. ses liaisons personnelles lui font prendre de pluseri plus en horreur les jacobins. Renonçant à la langue des muses, il se jette avec passion dans l'arène politique. Il se présenta, dans l'automne da 1791, comme
CHENIER
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candidat à l'Assemblée législative ; ayant échoué, il demandaau journalisme la tribune dont il avait besoin. Il attaqua violemment la Révolution dans le Jowmalde Paris, organe du parti feuillant ou royaliste constitutionnel ; son propre frère Marie-Joseph, patriote exalté, lui répondit dans le Moniteur, et il en résulta entre eux une polémique acerbe, qui dura six mois, et qui eut alors beaucoup de retentissement. C'est dans le Journal de Paris qu'André Chénier publia, en avril 1792, la satire célèbre que lui inspira la fête organisée, sur la proposition de Collot d'Herbois, en l'honneur des soldats suisses du régiment de Châteauvieux, qui avaient été condamnés aux galères après les tristes événements de Nancy, et que l'Assemblée législative venait de gracier. Pour la postérité, André Chénier n'est plus qu'un poète harmonieux, pur et tendre ; elle a oublié l'homme politique. Les contemporains, au contraire, ne connurent pas le disciple fervent et inspiré des muses antiques : ils ne voyaient dans André Chénier que le polémiste ardent, l'homme de parti, intrépide, mais emporté et quelquefois injuste : c'est ce qui explique — sans atténuer le crime des bourreaux — comment André finit par devenir victime des haines qu'il avait soulevées.
Lors de la condamnation de Louis XVI, il rédigea pour le roi une lettre éloquente demandant l'appel au peuple. Quelques mois plus tard, tandis que son frère Marie Joseph faisait applaudir au théâtre ses tragédies républicaines, et siégeait à la Convention parmi les plus fougueux montagnards, André écrivait son ode à Charlotte Corday:
Nnn, non, je ne veux point t'honorcrrn ?ilenco. Toi qui crus par ta mort ressusciter In France, Et dévouas tes jours à punir des forfaits,
Fille grande et sublime !
in scélérat de moins rampe dans cette fange : La vertu t'applaudit \
La Terreur avait commencé : André Chénier dut se cacher; son frère, bien que leur amitié eût été un moment troublée par les dissentiments politiques, lui trouva un asile à Versailles. Quand il eut rimprudence d'en sortir à la fin de 1793, ' relevant à peine d'une grande maladie, la si- i tuation était bien aggravée. Son frère lui-même était soupçonné de «. modérantisme ». Un hémistiche de sa dernière tragédie : « Des lois et non du sang! » passait déjà pour un mot séditieux à l'adresse de Robespierre. Au mois de mars 1794, André apprend l'arrestation d'un de ses amis, M. Pastoret. Il va porter des consolations à la famille du détenu. Ce jour-là précisément un émissaire du comité de sûreté générale y faisait une visite domiciliaire. André Chénier ne garda pas de ménagements avec lui ; le misérable, abusant, comme il n'était que trop facile à une telle époque, des moyens dont il disposait, le fit arrêter et conduire à la prison de Saint-Lazare. Le père de Chénier et son frère Marie-Joseph firent en vain des efforts désespérés pour obtenir sa mise en liberté. La seule chance de salut était de le laire oublier, on y réussit pendant quelques semaines. Malheureusement son père finit par croire qu'il vaudrait mieux tenter de le défendre ouvertement; il écrivit un mémoire, fit des démarches qui ne s-ervirent, hélas! qu'à appeler sur le malheureux poète l'attention de Fouquier-Tinville. Le dossier d'André Chénier qui jusqu'alors, grâce à la connivence du parquet, avait été placé le dernier sous tous les autres, fut demandé par l'accusateur public, et le 7 thermidor, André comparaissait devant le tribunal révolutionnaire. L'un des principaux griefs relevés contre lui fut la pièce de vers où il avait ' attaqué Collot d'Herbois deux ans auparavant. Le I même jour, à six heures du soir, il fut exécuté sur la place de la barrière du Trône. Deux jours
après, le 9 thermidor rendait la liberté à ceux des prisonniers que l'échafaud avait épargnés ; quelques heures de silence de plus, et André eût été sauvé sans doute.
Bien des détails d'un douloureux intérêt se rapportent à ces derniers jours de sa vie, à sa captivité, à sa mort. Dans cette prison de Saint-Lazare, il retrouvait la même illustre société qu'il avait connue ailleurs, les chefs de la noblesse, plusieurs de ses anciens amis, voués à la mort comme lui. Un épisode surtout de ces tristes jours nous a valu un poème immortel, un des plus purs d'André Chénier. Parmi ses compagnes de captivité se trouvait une délicate jeune fille de dix-huit ans. M"' de Coigny. Elle avait peur de la mort, elle pleurait; André Chénier l'entendit, et dans les loisirs que lui faisait la prison,
Aux douces lois des vers il plia les accents De sa bouche aimable et naïve.
Ainsi fut composée la Jeune Captive, « un des chefs-d'œuvre de la poésie moderne % a dit Villemain : c'est bien le chant d'adieu d'une jeune fille, c'est bien l'accent de la jeunesse, le parfum de l'innocence, c'est bien la mobile et luxuriante profusion d'aimables symboles qui plaît à une imagination de dix-huit ans, c'est bien l'idéal de la grâce virginale renfermé dans une élégie antique du plus pur dessin :
L'épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aiiroie; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure préseute ait de trouble et d'ennui.
Je ne veux point mourir encore.
Qu'un stoïque aux yeux secs Tole embrasser la mort. Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoùtsî
Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein. Ij'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors. Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ; Sur des fronts abattus mon aspect en ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin I Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin;
Je veux achever ma journée.
C'est aussi dans cette prison de Saint-Lazarequ'André Chénier écrivit ces vers si souvent cités,, interrompus, dit une légende, apocryphe du reste,, par l'arrivée du « messager de mort » :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zépbyre.
Anime la fm d'un beau jour.
Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau fermera ma paupière t Avant que de ses deu.x moitiés
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CHENIER
Ce Tcrs que je commence ait att( iiit la dernière, Peut-èlre en ces murs effrayés
Lemes?agor de mort, noir recruteur des ombres.
Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
Nous avons tenu à reproduire ici ces quelques i fragments qui doivent rester dans toutes les me- 1 moires. C'est qu'en effet, bien que Cliénicr soit peut-être, comme le dit Sainte-Beuve, <• notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. » i ses œuvres sont loin de se trouver partout ; nous ne nous dissimulons pas qu'il n'aura probable- | ment jamais chez nous dans l'enseignement populaire la place d'honneur que lui donne la critique littéraire.
Bien des raisons l'empêcheront toujours d'être un poète populaire. Outre que ses œuvres sont peu nombreuses, qu'elles consistent presque toutes en fragments inachevés, que beaucoup appartiennent à un genre léger ou portent sur des données païennes, son talent, qui excelle surtout par l'exquise élégance de la forme, par une harmonie et une finesse toutes grecques, n'éveille que difficilement la sympathie chez les esprits qui n'ont pas fait de la poésie et surtout de la poésie antique une étude assidue.
Il y a cependant, si nous ne nous trompons, un côté par où la poésie de Ghénier appartient même à l'enseignement populaire et peut être comprise de tous : c'est cet amour de la nature, c'est cette vive et gracieuse peinture des champs où il se complaît et qui lui a fait trouver, à travers l'imitation ou le souvenir des Grecs, tant de ces ravissantes épithètes. de ces images pleines de vie, de ces descriptions qui tiennent eu quelques mots d'une saveur champêtre et qu'on n oublie pas. N'est-ce pas lui qui écrit ces deux vers :
0 sauterelle, ô toi, rossignol des fougères, 0 toi, verte cigale, amante des bruyères '.
N'est-ce pas lui qui, en un siècle où l'on ne connaissait guère la nature que par les fadeurs d'une poésie pastorale toute de convention, écrit ces vers sur la Suisse :
Oh ! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté
Ou trois pâtres héros ont à la liberté
Rendu tous leurs neveux et l'Holvétio entière !
Faible, dormant encor sur le sein de ma mère,
Oh ! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,
Ces fleuves, ces torrents qui de leurs froids berceaux
Viennent du bel Hasli nourrir les doux ombrages !
Hasli ! frais Elysée ! honneur des pâturages !
Lieu qu'avec tant d'amour la natiu-e a formé,
Où l'Aar roule un or pur en son onde semé.
Là. je verrais, assis dans ma grotte profonde,
La E^énisse traînant sa mamelle féconde,
Profliïuant à ses fils ce tré?or indulgent,
A pas lents agiter sa cloche au son d'argent,
Promener près des eaux sa tète nonchalante,
Ou de son large flanc presser l'herbe odorante.
Xe soir, lorsqu'au plus loin s'étend l'ombre dos monts.
Ma conque rappelant les troupeaux vagabonds
Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes,
Cet air que d'Appenzell répètent les montngnes.
Là brûlant sous la cendre, à la fuite du jour.
Un mélèze odorant attendrait mon refour,
Une rustique épouse et soigneuse et zélée
M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger.
Et cependant sa voix simple, douce et légère.
Me chanterait les airs que lui chantait sa mère !
Ailleurs, avec quelle grâce pénétrante et vraie il a su dépeindre les paysages français,
L'indomptable Garonne aux vagues insensées. Le Rhône, impétueux fils des Alpes glacées, La Seine au flot royal, la Loire, dans son sein Incertaine, et la Saône et mille autres enfin Qui nourrissent partout sur tes nobles rivages Fleurs, moissons et vergers et bois et pâtiir^iges.
Toutes ces citations prises au hasard sont bien
peu pour apprécier André Chénier. Elles suffisent du moins pour donner même à ceux qui ne le liront jamais tout entier, quelque idée de ce qu'il a été, hélas ! et de ce qu'il eût pu être. Il y a un mot de lui que nous ne voudrions pas oublier, parce qu'il donne le secret de ce charme particulier qui lui appartient et qui le fait tant aimer :
L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
Appi-éciation de quelques critiques. — « André Chénier vivant eût été le grand poète français, immédiatement antérieur à M. de Chateaubriand, lequel date du christianisme renaissant, du culte restauré, et d'un ordre de sentiments spiritualistes que le génie d'André Chénier n'eût sans doute pas accueilli. Ils eussent eu de commun pourtant et d'étroitement rapproché l'adoration du beau antique. Mais la destinée d'André Chénier fut autre; la hache intercepta cette seconde moitié de sa vie. Ce qu'il avait écrit dans la première et au sein d'une retraite d'étude et d'intimité ne parut que trente ans plus tard : et il se trouva, par son influence au milieu de la restauration, contemporain de Lamartine, de \. Hugo, de Béranger. Grâce à cet anaclironisme qui eût glacé tant d'autres, les poésies d'André Chénier, nées comme à part de leur siècle, ne pouvaient tomber plus à propos, et elles se firent bien vite des admirateurs d'élite qui les poussèrent au premier rang dans l'estime.
« L'influence posthume d'André Chénier sur nos poètes contemporains fut grande, et, selon moi, presque toujours heureuse. ». (Sainte-Beuve.)
— « Quoiqu'il fût aisé de choisir, dans les essais didactiques d'André Chénier, des vers pleins d'art et de goût digues de plus sévères modèles, son charme est surtout dans ces pièces inventées d'après les Grecs, dans ces idylles retrouvées, où l'imagination seule s'est donné l'émotion immédiate et pittoresque d'un temps qui n'est plus. Tels sont : V Aveugle, \q Jeune Malade. "Enfin, ce charme se retrouve, plus grand peut-être, dans l'émotion intime du poète, attendri sur le sort de la Jeune Captive. Bien qu'André Chénier soit un poète habile, ce qu'il est surtout, c'est un poète ému. Son art est plein de candeur. Rien, dans notre langue, ne surpasse la douceur gracieuse et passionnée de ses élégies : c'est la seule idée qu'il nous soit permis d'en donner ici. Je ne puis vous lire même cette idylle si pure, le Jeune Ma ade, où les plus charmants souvenirs de la Grèce, l'ardeur de la tendresse d'une mère, le désespoir et la joie de l'amour, sont retracés avec une ineffable harmonie. Les vers les plus mélodieux de Lamartine ont reçu peut-être l'inspiration de cette poésie et ne l'ont point effacée. Et puis n'oublions pas cette autre idylle qui, comme Y Aristonoûs de Fénelon, semble une page d'un manuscrit grec, mais traduite par quelque chose de mieux qu'un moderne, cette touchante et sublime idylle de V Aveugle. » (Villemain.)
— « La lecture des œu\Tes d'André Chénier assure à l'auteur de V Aveugle et de la Jeune Captive un rang glorieux et irrévocable. Bien que les poèmes que nous connaissons soient peu nombreux, ils sont empreints d'une telle beauté, dune si harmonieuse élégance, que l'admirateur ne les abandonnera jamais, o (Gustave Planche.)
— « André Chénier est un poète grec, mais il vit du souffle dt:s âges modernes ; la nouveauté de son génie est dans l'intime fusion de ces deux natures. Gardons-nous bien de conclure que. fanatique admirateur de la Grèce, il frappe d'anathème tout ce qui n'est pas elle : loin de là, c'est l'originalité qu'il enseigne au nom des Grecs Le 4)remier de ses poèmes est un hymne en l'honneur de l'inspiration. Imitez les Grecs ; il entend par là : soyez comme eux de votre nation, soyez de votre temps, soyez vous-même : il faut
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Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux.
Ce qu'eux-même ils feraient, s'ils vivaient parmi vous.
Il avait senti, en écrivant, que toute pensée puissante se crée, tout d'abord, sa forme à elle-même. Voilà par où il était novateur ; mais il voulait aussi, et par là il se rattachait aux élégantes traditions du dix-septième siècle, que cette expression, née du même jet que la pensée, se façonnât et s'arrondît, pour ainsi dire, sous la main patiente de l'artiste.
Les manuscrits de Chénier qu'on a retrouvés et bliés punous révèlent bien sa manière de composes, qui résultait de l'extrême mobilité de sa penrée et de son imagination. D'abord il conçoit le plan dans sa tête, puis il jette rapidement sur le papier la suite incomplète de ses idées. La plume ne peut suivre le mouvement impétueux de sa pensée, et laisse à peine après elle quelques mots qui indiquent que la poésie a passé par là, mais qu'elle doit y repasser. Ce sont des phrases inachevées, des mots tracés à demi ; puis, par moment, la pensée s'arrête, l'inspiration s'en empare, et de la plume du poète tombe un de ces délicieux fragments qui éclatent çà et là sur l'informe canevas. Ensuite le poète, redescendu tout d'un coup à la prose, continue en courant son plan enflammé. Ce plan achevé, il le laisse là parmi d'autres ; quelque jour il le reprendra.
Il explique quelque part ce travail de sa pensée : un importun lui demande des nouvelles de ses diverses œuvres comuiencées, il lui répond par une magnifique description du travail des fondeurs, et il ajoute :
Moi je suis ce fondeur. De mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule, Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain. Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.
Hélas ! pour ces admirables ébauches le lendemain ne vint pas! » (A. de Latour.)
CHEVAL LT RACES CHEVALINKS. — Agriculture, XIV. — Le cheval représente, parmi les animaux domestiques, le type le plus complet du moteur animé : sa raison d'être est de servir d'agent pour les travaux les plus variés. La domestication du cheval remonte aux premiers âges de l'humanité ; toujours il a été produit pour le même but, donner du travail. Ce travail est de diverses sortes, suivant qu'on demande au cheval de porter l'homme ou de traîner des fardeaux plus ou moins lourds à des allures plus ou moins rapides. De là la distinction de chevaux de selle, de chevaux de service ou de luxe, de chevaux de trait léger et de chevaux de gros trait. Les agriculteurs produisent toutes ces variétés de types, dans des proportions plus ou moins considérables suivant les conditions dans lesquelles ils sont placés, et suivant les débouchés. La remonte de 1 armée forme aujourd'hui en France un des principaux débouchés pour les chevaux de selle et ceux de trait léger ; le commerce prend, au contraire, les chevaux de service formés pour traîner à des allures vives des voitures légères ; quant aux chevaux de gros trait, ils sont surtout achetés par les entreprises de roulage et de transport, et par les agriculteurs. Il y a quelques races dont les sujets répondent directement à l'un de ces buts déterminés : tels sont le cheval arabe, parmi les chevaux de selle; le cheval de race boulonnaise, pour les chevaux de gros trait ; le cheval de race percheronne, pour le cheval de trait léger. Mais le plus souvent, la plupart des races répondent incomplètement à un but déterminé précis ; les efforts des éleveurs doivent tendre à en corriger les défauts et à en développer les aptitudes.
L'élevage du cheval demande les plus grands soins. En outre, il faut aux jeunes poulains de l'espace pour prendre leurs ébats dès le premier
âge. Enfin, à toutes les époques de sa vie, le clieval exige une nourriture substantielle. Il ne faut donc entreprendre l'élevage que lorsque les conditions nécessaires sont réunies. La bonne alimentation et l'hygiène doivent surtout entrer en ligne de compte. Souvent les écuries sont mal disposées au point de vue de la salubrité; elles sont trop peu aérées et la litière est souvent entasséependant trop longtemps sous les pieds des animaux. Pour le cheval plus que pour tout autre animal, la propreté est une condition indispensable de la santé.
La plupart des chevaux de selle et de service doivent être castrés pour satisfaire aux exigencesdu commerce. L'opération de la castration doit être faite dès le premier âge, dès que l'animal a été reconnu par l'éleveur comme ne présentant pa& les qualités requises pour être conservé en vu& de la reproduction. Autant que possible, le jeune cheval doit être castré avant le sevrage L'opération, qui doit être faite par un médecin vétérinaire, ne présente alors aucun danger, et elle atteint complètement le but qu'on en attend.
Examinons maintenant les principaux types de chevaux.
Le cheval de selle peut être considéré comme parfaitement représenté par le cheval anglais de pur sang La tête est fine, avec un œil vif, des oreilles petites et mobiles, bien plantées sur la tôle. Le corps est élancé ; l'encolure mince, longueet droite, la poitrine étroite, mais profonde ; le dos court, la croupe large, droite et bien remplie. Les jambes sont longues et fines, l'épaule est inclinée en avant. Ce type n'est pas exactement celui de l'étalon entraîné pour les courses à grande vitesse ; mais ce dernier est un produit artificiel dans lequel les qualités de forme du cheval de selle sont exagérées au point de devenir parfois de véritables défauts.
Le cheval de service ou 'de luxe est très bie» représenté par le cheval de demi-sang anglo-normand. Sa taille est de l^iGO environ. La tête, quoique un peu grosse, ne manque pas d'élégance, quand le chanfrein est droit. L'encolure est plus courte que dans le cheval de selle, et l'épaule mieux garnie de muscles. Le corps, quand l'animal est en bon état d'entretien, est cylindrique, sans maigreur sur les côtes. La croupe est large et ample ; les membres sont musculeux, mais encore assez fins. La poitrine doit être bien développée, large et profonde.
Le cheval boulonnais est le type du cheval de gros trait. Sa taille est élevée; la tête est forte, avec la bouche petite, les ganaches lourdes, l'œil ouvert, mais petit. « Le col est épais, dit A. Sanson, donnant à l'attache de la tête un empâtement peu gracieux; l'encolure forte, rouée, paraît courte; elle porte une crinière toufl'ue et double, rarement longue; le poitrail est large et trèsproéminent; la poitrineample, à côtes très arquées;, le garrot bas et noyé dans les masses musculaires latérales ; le dos est un peu bas ; les reins sont courts et larges ; la croupe est courte et arrondie, fortement musclée, faisant saillie en arrière de» lombes et divisée par un sillon médian ; la queue est touffue. Le corps est court, cylindrique, près de terre. L'épaule est peu oblique, bien unie à la naissance de l'encolure; les membres forts, aux articulations puissantes et larges, ont des tendons volumineux et bien écartés des canons courts et solides ; le pied est bon. » Le cheval de gros trait est généralement aussi remarquable par sa docilité que par sa puissance et son énergie.
Le cheval de trait léger est parfaitement caractérisé par le cheval percheron. Ce cheval, d'un tempérament vif, est alerte, énergique et propre à traîner à des allures rapides de lourdes charges. ('. Les grands trotteurs n'y sont pas rares. La tôte
CHEVAL
CHEVALERIE
paraît souvent un peu grosse, mais l'œil est si vif «t la physionomie si intelligente qu'elle ne manque pas pour cela d'élégance. L'encolure est généralement de moyenne longueur, mais bien musclée et ornée de crins longs et fins. Le corps est cylindrique, avec une poitrine à côtes bien arquées. La croupe est arrondie, fortement musclée, souvent un peu avalée chez les juments, et l'attache de la queue un peu basse. Les membres sont forts, à larges articulations, bien musclés, avec un petit bou<|uet de crins seulement en arrière de l'articulation du boulet. Les paturons sont généralement un peu courts, et tous les angles des membres, par -corrélation naturelle, plus ou moins obtus (A. Sanson). » Ainsi, entre le cheval de gros trait et celui de trait léger, il n'y a qu'une différence de volume et de taille. Cela se comprend d'ailleurs, puisque le but de leur production est tout à fait analogue, et qu'il ne présente que des différences de détail.
Toutes les races de chevaux n'appartiennent pas à une espèce unique. Les études scientifiques modernes ont permis de déterminer le nombre et les •caractères de chaque espèce. C'est à M A. Sanson, professeur de zootechnie à l'Ecole d'agriculture de ôrignon, que revient, comme pour les races bovines, l'honneur d'avoir jeté la lumière dans cette •question, et d'avoir substitué une classification scientifique aux anciennes énumérations plus ou moins confuses.
Les huit grandes races de chevaux sont :
1" La race asiatique, qui comprend les variétés ■arabe, anglaise de course, des landes de Bretagne, du Limousin, de l'Auvergne, des landes de Gascogne, de l'Aude, de la Camargue, de la Corse, de la Sardaigne, de la Lorraine, etc.
2" La race africaine, que l'on confond souvent •avec le type asiatique ou syrien, et qui comprend la variété barbe ou berbère.
3° La race irlandaise, originaire de l'île de ce nom, à laquelle appartiennent les variétés des poneys, de Shetland et bretonne.
4° La race britannique, confinée des deux côtés ■du détroit du Pas-de-Calais, race de gros trait, qui se subdivise aujourd'hui en variétés de Suffolk et de Norfolk, boulonnaise, cauchoise.
5" La race germanique, dont l'origine est dans l'ancienne Germanie, et qui comprend les variétés -allemande, italienne, comtoise et normande.
tjo La race frisonne, originaire des plaines de ce nom, et qui comprend les variétés hollandaise, flamande et picarde, poitevine et clydesdale.
7 La race belge, race de gros trait, qui s'est subdivisée en plusieurs variétés, dont les principales sont celles du Brabant et des Ardennes.
8° La race séquanaise ou du bassin de la Seine, qui comprend deux variétés désignées l'une et l'autre sous le nom de variétés percheronnes, et qui ne diffèrent que par la taille et le poids.
De l'union de quelques-unes de ces races sont nées des populations métisses, dont quelques-unes ont aujourd'hui une grande importance. Les principales, pour la France, sont les Anglo-Normands, les Anglo-Poit(!vins, les Anglo-Bretons. Dans chacun de ces cas, on a essayé de transformer des variétés déterminées par l'infusion du sang de la race asiatique, en se servant du cheval anglais dit de pur sang. Des résultats très remarquables ont été parfois obtenus, notamment en Normandie ; mais la plupart du temps ces résultats ne sont que temporaires, et il faut avoir souvent recours an reproducteur de pur sang pour maintenir les résultats cherchés.
Eu terminant, il faut insister sur ce fait que, pour tirer d'un cheval le nieilleur parti possible, il ne suffit pas que l'animal possède de bonnes qualités, il faut encore qu'il soit conduit avec méthode et régularité. La bon conducteur saura tirer
parti d'une bête môme médiocre ; un conducteur inhabile empêchera une bonne bête de produire son eff<;t utile.
Institntions hippiques. — En vue d'améliorer ia production du cheval en France, le gouvernement a créé plusieurs établissements destinés, les uns à la produciion directe, les autres à fournir aux propriétaires des étalons de choix auxquels ils peuvent amener leurs juments. Les pretnicrs sont les haras ; les autres sont dits dépôts d'étalons.
En vertu de la loi du l" août 1874, tous les cheveaux sont soumis à un recensement annuel. Ce recensement a pour but d'immatriculer et de classer les cheveaux propres au service de l'armée et qui peuvent être requis par l'autorité militaire en cas de mobilisation.
Vices rcdhihitoires. — La loi du 20 mai 18-38 a fixé les maladies ou vices qui, dans l'achat des chevaux et des mulets, peuvent autoriser une action en nullité de la vente. Ces vices, dits rédhibitoires, sont : la fluxion périodique des yeux ; — l'épilepsie ou mal caduc; — la morve; — le farcin ; — les vieilles courbatures ou maladies anciennes de poitrine ; — l'immobilité; — la pousse ; — le cornage chronique; — le tic sans usure des dents; — les hernies inguinales intermittentes; — la boiterie intermittente pour cause de vieux mal. Pour être valable, l'action en nullité de la vente doit être exercée dans les neuf jours, non compris celui de la livraison du cheval. Toutefois, pour la fluxion périodique des yeux et le mal caduc, le délai est fixé 5, .30 jours. [Henri Sagnier.]
Ouvrages à consulter. — Le livre de la ferme et des maisons de campagne. — A. Sanson, Traite' de zootechnie ou économie du bétail. — Richard (du Cantal), Etude du cheval de sercice et de guerre.
CHEVALERIE. — Origines. — « Chez les Germains, dit Tacite, c'est la dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une nombreuse troupe de jeunes hommes d'élite ; c'est un ornement pendant la paix, un rempart pendant la guerre. » Ces guerriers contractaient ainsi entre eux une sorte de fraternité d'armes, et lorsque leur pays n'offrait plus d occasions de s'illustrer, ils partaient chercher la gloire et le butin dans des expéditions lointaines, et le plus souvent ils s'engageaient à ne pas revenir avant d'avoir accompli un certain nombre d'exploits. Cette association guerrière fut l'origine et le principe de la chevalerie. « Le christianisme vint donner une direction plus utile à cette ardeur belliqueuse. » Chéruel.) Il consacra la force à la défense des faibles, de l'église et de la foi. Au onzième siècle, la chevalerie tendit à s'organiser, à devenir un corps réîculier soumis à des règles plus ou moins bien pratiquées, mais généralement appliquées et reconnues. Elle fut un ordre constitué, et il fallut un noviciat pour mériter den faire partie.
Organisation. — L'état de chevalier était le but et l'ambition de tout jeune noble. Dès 1 âge de sept ans, l'enfant était enlevé aux mains des femmes et placé à la cour de quelque grand seigneur, le plus souvent auprès du suzerain de son père, pour se former h. la chevalerie. « C'est un bel usage de notre nation, dit Montaigne, qu'aux bonnes maisons nos enfants soient reçus pour y être nourris et élevés pages comme en une école de noblesse. » Dans le château l'enfant était dressé à la guerre par des exercices continuels, qui développaient sa vigueur et l'accoutumaient à se jouer aisément sous l'énorme poids des armures du temps. « Le matin vous voyez la cour se remplir de piqueurs, de pages qui font faire à leurs chevaux mille différentes voltes. Quelquefois des damoiseaux, dont plusieurs sont des prodiges de force, assaillent ou défendent pendant plusieurs heures avec leurs longues piques ferrées un petit carré de fumier ou une petite butte de terre, aux applaudissemeuts
CHEVALERIE
CHEVALERIE
des spectateurs. « (Monteil.) D'autres jours, c'était la chasse où le jeune page portait avec grâce le faucon de la noble châtelaine dont il était le serviteur courtois et empressé. Enfin, le soir, on se réunissait dans les grandes salles voûtées, aux croisées en ogive, aux vitres peintes, aux grandes armoires, sculptées en fenêtre d'église avec des bas-reliefs représentant l'enfer et le purgatoire ; sur les murs des personnages peints tenant à la main des rouleaux où étaient écrites de belles sentences, ou bien les armures des anciens chevaliers ■qui rappelaient leurs exploits. C'était alors l'aumônier qui racontait ses pèlerinages, et les dangers dont l'avait sauvé l'intervention d'un chevalier valeureux. C'était le seigneur qui rappelait quelqu'un des hauts faits de sa jeunesse, quand il courait aventures au service de Dieu et de sa dame. C'étaient « parfois aussi les chants d'un troubadour qui payait l'hospitalité du châtelain par quelque canzone en l'honneur des paladins de Charlemagne ou d'Arthur. » (Chéruel.) Ces modèles de chevalerie étaient proposés en exemple au jeune homme.
A quinze ans il passait écuyer, homme d'armes à la fois et serviteur du seigneur. Il n'avait encore ni la lance, ni le casque, ni l'éperon d'or ; il portait seulement l'épée, le bonnet de fer et l'éperon d'argent; attaché à la personne du seigneur, il le suivait à la guerre et portait sa bannière ou ses armes; il servait à table le châtelain et « accompagnait la châtelaine dans ses courses à travers la forêt. » En outre, il se formait véritablement au métier du soldat. Dans cette paix toujours précaire et si souvent troublée du château féodal, à l'improviste « le guet sonne la cloche; aussitôt tout est en mouvement : les ponts sont levés, les liersestombe'it, les portes se ferment, toutle monde court aux créneaux, aux meurtrières. » (Monteil.) Entre ces alertes fréquentes, l'ccuyer se perfectionnait dans tous les exercices nécessaires à la tactique du temps et devenait un guerrier accompli.
Alors commençait le noviciat du chevalier. « A dix-sept ans l'écuyer partait souvent pour des expéditions lointaines. Un anneau suspendu au bras t)u à la jambe annonçait qu'il avait fait vœu d'accomplir quelque prouesse éclatante avant de recevoir l'ordre de la chevalerie. On nommait emprises CCS signes distinctifs. » (Chéruel.)
A son retour et lentreprise achevée, avait lieu l'admission du jeune noble au rang de chevalier. Elle était entourée de certaines formalités guerrières et religieuses et accompagnée de certains •engagements moraux. La veille du jour de réception, le jeune écuyer, après s'être purifié le corps par un bain, revêtait « une tunique blanche, une robe vermeille et une cotte noire, couleurs symboliques qui indiquaient l'engagement de mener une "vie chaste, de verser son sang pour la foi, et d'avoir toujours présente la pensée de la mort. » (H. Martin.) Le soir, après un jeune rigoureux, il se rendait à la chapelle du château, accompagné le plus souvent d'un prêtre et de deux guerriers éprouvés qui lui servaient de parrains. Enfin le jour arrivé après la communion et la messe où le prêtre avait béni l'épée, le récipiendaire paraissait devant celui qui devait lui conférer la chevalerie, devant les dames et les guerriers qui formaient la cour du seigneur. 11 s'agenouillait pour entendre lecture des principaux devoirs du guerrier. Alors, o les chevaliers qui avaient promis d'aider à vêtir le nouveau chevalier lui donnèrent l'un après l'autre le hoqueton (camisole fortement rembourrée) qu'il endossa, la manche droite, puis la gauche ; le haubert i cotte de mailles/ ; les chausses de fer couvrant les jambes et les pieds ; l'épée qui lui fut ceinte après avoir été tirée du fourreau, puis baisée par le nouveau chevalier et ensuite remise dans ie fourreau. Après sou scrineni fait et la promesse
de suivre les enseignements des chevaliers, le roi haussant la paume lui donna l'accolade et le fit chevalier. Les chevaliers lui donnèrent encore un écu bouclier; qui fut suspendu à son cou, puis le heaume (casque fermé, signe du guerrier noble; ; enfin son destrier qu'il monta de plein saut, sans vouloir qu'on lui tînt les étriers et sans môme s'en servir. » (Lacurne Sainte-Palaye.) Après la formule prononcée par le seigneur : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de Notre-Dame, je te fais chevalier », au milieu des volées des cloches, des fanfares dont résonnait l'église et des acclamations populaires, le nouveau chevalier partait joyeusement pour faire au galop de son cheval le tour du château ; Dieu, saint Michel et Notre-Dame lui traçaient désormais son devoir.
Principes de la chevalerie, première époque. — La religion en effet, qui était intervenue, dès le onzième siècle, pour consacrer le néophyte, intervenait encore pour lui dicter la règle de sa conduite. Le chevalier doit « garder » les pauvres gens, et soutenir les faibles ; il doit tourner ses armes contre les méchants, les félons et surtout les infidèles, à l'exemple de saint Michel, « chef de la chevalerie céleste », et du modèle de tout guerrier, ie valeureux Roland. Comme eux, il doit pratiquer honneur, parage (de pair, égal) et courtoisie, qui sont les lois propres de la chevalerie. L'honneur impose de se conduire loyalement vis-à-vis de l'ennemi, d'épargner le vaincu réduit à merci, de traiter comme un frère le seigneur prisonnier et d'accepter une rançon modérée. Pour mériter le renom de parage, le chevalier doit être secourable et généreux aux pauvres, aux opprimés, enfin courtois à tous. C'est par honneur et parage que Roland envoie chercher une autre épée pour Renaud, dont un coup de Durandal a brisé le glaive. C'est par parage ot courtoisie que Renaud met sur les blessures de son adversaire le baume que lui a donné sa mère, avant de recommencer le combat.
Deuxième ipoqw. — iMais là n"est pas toute la chevalerie, ku guerrier franc, aux douze pairs, à l'idéal germanique succède le héros celiique Arthur, roi de Caerleon. Après la chanson de Roland vient le cycle de la Table ronde.
Fit roi Arthur la ronde table,
Dont les Bretons disent maint fable.
« Le héros gallois est devenu l'idéal de la chevalerie. Il parcourt le monde en le délivrant des géants et des monstres. Il tient cour plénière, à Caerleon, en Galles, aux grandes fêtes de l'année, et réunit autour de sa personne la fleur des rois, des barons et des chevaliers de l'Europe... La table ronde est le domaine de l'égalité. Tous les convives y sont reçus et servis sans distinction, quels que soient leurs rangs et leurs qualités. >■ (Demogeot.) «Il n'y avait pas un bon chevalier, de l'orient à l'occident, quille se crût tenu d'aller à la cour d'Arthur ; tous ceux qui cherchaient, la gloire y venaient detous les pays... Lespauvres l'aimaient,, les riches lui rendaient de grands honneurs ; les rois étrangers lui portaient envie et le craignaient ; car ils avaient peur qu'il ne conquît toutle monde, et ne leur enlevât leur couronne. » (Roman de Wace.)
Il y a dès lors un nouvel élément dans la chevalerie. La vie du château imposée au seigneur, la situation élevée de la châtelaine au milieu des pages et des ccuyers empresses à ses ordres, " a donné souvent aux femmes de l'époque féodale une dignité, un courage, des vertus, un éclat qu'elle n'avait pas développés ailleurs. » .\ussi le dévouement aux dames qui le charmaient par leur grâce 01 leur faiblesse devint-il bientôt le principal devoir du chevalier. « Lorsque dames ou damoisclles ont mcsticr (besoin) de lui, il doit les aider de son pouvoir, s'il veut gagner los et pris (louange et mérite). Car il faut honorer les
CHIEN
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femmes et porter grand faix pour défendre leur droit. » (La Coloinbière.) C'est d'elles malntep.ant qu'il reçoit ses armes, pour l'accomplissoment de son vœu, d'elles qu'il attend l'ordre du départ, d'elles enfin qu'il espère à son retour sa récompense d'amour et de gloire. C'est à sa dame que le chevalier prête désormais hommage-lige. C'est elle qui le couronne au sortir du tournois. Son amour est pour lui le principe de tout mérite moral, de toute gloire et de toute vertu. Servir Dieu en servant sa dame et redresser les torts, voilà désormais sa devise et tout son devoir. C'est le premier arrêt des cours d'amour qui fixent les obligations du chevalier ; cet amour tout idéal devient le but et le principe de sa vie. — Le troubadour Geoffroy Rudel en est l'exemple, qui s'éprit de la comtesse de Tripoli, sur son renom de beauté et de venu. Parti pour la Terre sainte, il tomba malade sur le navire, et mourut d'émotion en apercevant la dame de ses pensées, qui entra le lendemain dans un cloître. Tel était l'idéal, dont la réalité s'est souvent de beaucoup éloignée, grâce à la violence et à la grossièreté des mœurs au moyen âge.
Troisième époque. — Enfin la dernière forme de la chevalerie réunit les deux éléments de l'amour et de la religion dans la légende du Saint-Graal. C'était le vase avec lequel Jésus-Christ et les apôtres avaient célébré la pàque, la veille de la passion. Les anges l'avaient d'abord emporté aux cicux. Mais il fut ensuite confié à un saint homme qui l'apporta en France. La vue de cette divine relique donnait une perpétuelle jeunesse, et la possession de toutes les vertus avec un pressenti- , ment du bonheur éternel. Ce fut alors àla recherche et à la défense du Graal que partaient les chevaliers errants dont Perceval était lo modèle — et dont les ordres militaires furent les continuateurs (particulièrement les templiers).
Conséquei'Ces. — Telle fut la chevalerie dont l'influence a survécu jusqu'aux temps modernes. Au moyen âge, elle eut pour but et pour résultat l'adoucissement des excès de la guerre, soumise par elle aux règles de la loyauté ; l'amélioration des mœurs, dont la brutalité violente fut peu à peu atténuée par la suprématie toute morale de la femme sur son entourage. — Historiquement, l'établissement de la chevalerie fut contemporain des croisades, déterminées en grande partie par son influence ; et les exploits des héros chevaleresques ont servi de thème à ces nombreux poèmes, chansons de geste et romans, qui sont notre littérature primitive. — De nos jours enfin on trouve encore profondément imprimés dans notre caractère les principes chevaleresques ; ils ont survécu dans les sentiments de l'honneur, de la courtoisie et de lagahmterie envers les dames. fPaul Schâfer.J
t:iilEM:T RACES CANIDES. —Agriculture, XV. — La domestication du chien remonte aux époques les plus reculées de l'histoire de l'humanité. Partout on le retrouve, dans les vestiges des anciennes civilisations aussi bien que chez les peuplades sauvages des îles les plus lointaines. La question de savoir si toutes les races connues aujourd'hui descendent d'un seul type alongtempsdivisé les naturalistes ; le chien domestique varie, en efl'et, presque à l'infini au point de vue de la taille, des formes, des qualités et de la couleur du poil. On peut retrouver la trace de la formation d'un certain nombre de variétés; mais pour le plus grand nombre, il est difficile de jeter la lumière sur lt;ur origine. Il se forme d'ailleurs presque constamment des variétés bâtardes, et l'homme perfectionne quelques races par des croisements avec d'autres races. Le fait que toutes les races de chiens peuvent se reproduire entre elles tend à prouver qu'elles appartiennent à une espèce unique qui, par la domestication, a subi mille transformations.
I Frédéric Cuvier a basé la classification des race» canines sur la forme du crâne et la longueur des mâchoires. Il les a divisées en trois sections : les mâtins, caractérisés par une tête plus ou moins j allongée et par les os pariétaux tendant à se rapprocher; lesépagneuls, dont la tête est moins longue, , et dont les os pariétaux s'écartent et se renflent de I manière à beaucoup agrandir la boîte cérébrale et I les sinus frontaux ; les dogues, ayant le museau rac- •courci, dont le crâne est rapetissé et remarquable par l'étendue considérable des sinus frontaux.
A cette classification scittitifique, on substitue souvent une classification pratique qui divise les chiens domestiques en cinq catégories : chiens de I chasse courants, chiens de chasse à l'arrêt, lévriers, chiens de garde, chiens d'appartement ou de luxe. Pour chaque catégorie, nous indiquerons les principales races françaises.
i Chiens courants. — On désigne sous ce nom le» chiens chassant à l'odorat, trouvant et tuant le gi- , hier. La chasse à courre a été pendant longtemps j un des principaux plaisirs des grands seigneur» j français ; entre leurs mains, la vénerie était devenue un art véritable. Cet art a beaucoup diminué, mais on compte encore quelques amateurs qui entretiennent des meutes considérables de chiens courants.
Les principales races de chiens courants sont : le chien de Saintonge, au poil ordinairement blanc avec des taches noires et des marques de feu pâle, de grande taille, chassant de préférence le cerf et le lièvre; le chien du Poitou, très semblable au précédent et confondu souvent avec lui ; le chien de Gascogne, au poil gris ou blanc, avec beaucoup de taches noires et de marques couleur lie de vin ; le chien normand, de grande taille, au pelage blanc, gris ou fauve ; le chien vendéen, remarquable par la solidité de son jarret et son entrain à la chasse, au pelage blanc et gris, parfois taché de fauve ou de noir ; le chien de Saint-Hubert, au poil noir tirant un peu sur le roux, marqué de feu aux sourcils et aux pattes; le chien pour sanglier, dit souvent grand danois, le plus habituellement d'un fauve rougeâtre tigré de noir, très courageux et de grande taille ; les chiens bassets, remarquables à leur corps très long et à leurs pattes très courtes ; les bassets présentent plusieurs variétés; la plus répandue est celle à poil ras, au pelage habituellement blanc taché de noir ou de fauve, parfois tout à fait noir et marqué de feu. Les bassets les plus estimés proviennent de l'Artois et de la Flandre.
Les croisements entre les races françaises et les races anglaises ont été nombreux ; ils peuplent aujourd'hui beaucoup de meutes de notre pays. Une des races anglaises très répandue en France est celle des terriers. Le terrier est généralement de petite taille, mais il est doué d'une vivacité remarquable et d'un très grand courage.
Cliiens d'arrêt. — Les chiens d'arrêt trouvent le gibier par l'odorat, mais ils ne le tuent pas ; ils sont généralement adoptés pour la chasse au fusil. Ces chiens sont aussi désignés sous le nom de chiens couchants, parce que souvent ils se couchent devant le gibier pour avertir le chasseur de sa présence.
Les principaux chiens français d'arrêt sont le braque, le griffon et l'épagneul.
Le braque est une des plus anciennes races, et elle présente de nombreuses variétés. Le braque ordinaire a des formes légères ; la tête est de grosseur moyenne ; le museau, court, est un peu carré ; la taille varie de 55 à G5 centimètres. La poitrine est profonde, les pattes sont fortes et bien musclées. Le poil est ras, fin et luisant, à fond blanc taché de marron ou de brun plus ou moins foncé. 11 convient surtout pour la chasse dans les pays de plaine et sur les terrains secs.
CHIEN
CHIMIE
Les principales variétés sont celles du Poitou et de Picardie.
Le griffon se rapproche du braque par l'ensemble de ses formes, mais il s'en distingue par un poil long et rude, parfois hérissé. Quand il est bien dressé, il est excellent pour toutes sortes de chasses, notamment pour celles dans les broussailles et dans les marais.
L'épagneul se reconnaît à première vue par le développement du crâne et par un poil long et soyeux, surtout sur la queue, dont les poils forment un véritable panache. Ses formes sont élégantes, ses yeux sont vifs et pétillants, l'oreille longue et mince. C'est un excellent chien d'arrêt. Il s'en est formé de nombreuses variétés qui se différencient par la couleur du pelage, la taille et d'autres caractères d'un ordre secondaire.
Lévriers. — Le lévrier est une des races de chiens ies plus anciennement connues ; il y en a de nombreuses variétés. Quoique ces chiens n'aient qu'un odorat très faible, ils sont très bons pour la chasse, parce que leur vue est si perçante et leur course si rapide qu'il n'est pas de quadrupède qui puisse, en plaine, échapper à leur poursuite. Il n'y a pas de race française de lévriers ; mais le mâtin est considéré comme le produit des croisements du lévrier avec des races de chiens de berger. Il a la tête allongée du lévrier, mais plus large ; le front est plat ; le pelage varie du brun rougeâtre au fauve. Le mâtin est un chien possédant une grande vigueur : il est courageux et propre à la chasse du sanglier et du loup.
Chiens de garde. — On distingue deux son es de chiens de garde: les chiens de berger, et les chiens de garde pour les habitations.
Il y a de très nombreuses variétés de chiens de berger, on en connaît de toutes tailles et de toutes couleurs. Leur type le plus ordinaire se distingue par le poil hérissé. L'une des races de chiens de berger les plus estimées en France est celle des chiens de Brie, ayant une hauteur de 65 à 75 centimètres. Leur poil est long et assez doux, de couleur fauve, parfois taché de noir.
Au chien de berger peut être rattaché le chien de Terre-Neuve, remarquable non seulement par sa taille et son habileté de nageur, mais aussi par sa douceur et sa docilité. Il est de grande taille, avec des formes robustes et massives.
Les chiens de garde sont employés comme compagnons de l'homme pourprotéger les habitations, et prévenir de l'arrivée des étrangers. Les principales variétés sont celles du bull dog ou boule-dogue, du dogue de grande taille, du barbet ou caniche.
A ces variétés se rattache la race métis des bull-terriers. Cette race, produite parle croisement du terrier et du bulldog, réunit les qualités de finesse de l'odorat du terrier à la force et au courage du bulldog. Elle a été créée surtout en vue de la chasse des rats qui pullulent dans les grande s villes. C'est un des exemples les plus remarquables des résultats heureux que l'on peut obtenir par le croisement de races ayant des qualités qu'on veut réunir. Le buU-terrier possède au plus haut degré les qualités des races qui l'ont formé.
C /liens d'appartement. — Le nombre des variétés de chiens de luxe ou d'appartement est à peu près illimité. Il est difficile d'en préciser les caractères. Les variétés les plus connues sont le chien de la Havane ou bichon, le chien loulou, le King Charles, la levrette, le carlin, le roquet. C'est une question de mode que la faveur donnée tantôt à l'une, tantôt à l'autre de ces races. Le plus grand nombre ne possèdent pas de qualités spéciales, mais les chiens de luxe peuvent parfois être employés comme chiens de garde.
Le chien est facile à élever et à nourrir. L'alioientation varie suivant les races et suivant les 2e Partie.
services qu on leur demande. D'une manière générale, un mélange de nourriture végétale et animale est ce qui convient le mieux ; mais il faut éviter de donner au chien un excès de viande, surtout s'il doit vivre renfermé.
Pour dégager les facultés iiitellectuelles du jeune chien, il faut le soumettre au dressage. L'éducation permet, chez quelques individus, de développer leurs qualités à un degré vraiment extraordinaire. On en cite des exemples surprenants, qu'il s'agisse soit de l'affection du chien pour son maître, soit de ses aptitudes, de sa sagacité, de sa mémoire, etc. La douceur et la patience assurent d'une manière presque absolue la réussite de l'éducation.
Le chien est sujet à d'assez nombreuses maladies. La plus terrible est connue sous le nom de rage. Elle est rebelle à toute médication, et elle peut, par une simple morsure, être communiquée à l'homme pour lequel elle peut être mortelle.
Les premiers symptômes de la rage consistent en une humeur sombre et une agitation inquiète. Le chien parait, à certains moments, être soumis à de véritables hallucinations. L'agitation va en augmentant. Le dégoût pour la nourriture se produit assez rapidement ; mais le chien a la tendance à mordre et à déchirer un grand nombre d'objets tout à fait impropres à l'alimentation. La voix change : l'aboiement se transforme en un hurlement caractéristique bien connu et facile à reconnaître, quand on l'a entendu une fois. Quand le chien malade aperçoit un autre chien bien portant, il fait tout ce qu'il peut pour se jeter sur lui et pour le mordre. Souvent le chien, dès les premières atteintes du mal, s'échappe de la maison de son maître et disparaît. Quand la maladie est arrivée à son complet développement, la face du chien devient terrible ; il demeure presque constamment dans un état complet d'apathie, alternant avec des accès de fureur pendant lesquels il se jette sur tous les objets qui sont à sa portée. La rage se termine généralement par la paralysie, puis la mort, quand l'animal n'a pas été abattu dans le cours de la maladie.
C'est une erreur trop souvent répandue que le chien enragé a peur de l'eau. Dans les premiers temps de la maladie, le chien boit, au contraire, avidement ; mais bientôt la gorge se resserre et il ne peut plus absorber de liquide. C'est peut-être là la cause de celte croyance.
On a essayé beaucoup de remèdes pour guérir la rage; aucun n'a encore réussi. Quand un chien présente les symptômes de la rage, il doit être abattu sans retard ; il faut aussi abattre tous les autres animaux qui ont été mordus par lui. Pour l'homme mordu, le meilleur moyen de prévenir les effets de l'inoculation de la rage est la cautérisation des morsures, et surtout la cautérisation au fer rouge, faite avec énergie et aussitôt que possible après l'accident. Les autres agents de cautérisation peuvent aussi être employés avec succès. Quelle que soit la légitime terreur qu'inspire la rage, il est utile de faire observer, avec M. Bouley, qu'une blessure rabique n'est pas fatalement mortelle ; qu'au contraire, dans plus de la moitié des cas, quand elle est traitée sans retard, elle ne donne lieu à aucune conséquence funeste.
[Henri Sagnier.]
CHISIIE. — (Étym. : d'un mot grec signifiant suc, et d'où est également formé le mot ciyme; autrefois on écrivait c'^yinie.)
Définition. — La chimie es; la partie des sciences qui étudie les transformations que peut subir la substance des corps. La formation de la rouille à la surface du fer dans l'air humide, la pourriture du bois, la putréfaction de la viande, la fermentation du jus de raisin dans les cuves, l'action corrosive des acides sur les métaux, la combustion du soufre»
CHIMIE
CHIMIE
du bois, du phosphore, sont autant de phénomènes dont l'étude appartient à la ciiimie.
Origine. — L'origine de cette science se perd dans les vieilles civilisations de l'Inde et de l'Kpiypte. Les prêtres seuls s'en occupaient et se gardaient bien de divulguer le secret de quelques préparations, qui constituaient pour eux la science sacrée. La chimie faisait ainsi partie des mystères religieux i;t contribuait pour une bonne part à la considération et au respect de la caste sacerdotale.
Après la prise d'Alexandrie, la cliimio tombe dans l'oubli, pour renaître en Europe, en plein moyen âge, sous le nom d'alchimie. Tout ce que Ton sait alors, en France, en Italie, en Allemagne, on Angleterre, en Espagne, vient des Arabes. Sous leur impulsion l'alchimie tint longtemps le premier rang dans les travaux scientifiques de l'Europe.
L'alchimie et les alchimistes : partie chimérique et partie sérieuse. — Les alchimistes travaillent beaucoup; il semble à tous que la fortune, la gloire, la science suprême doivent sortir toutes faites de leurs cornues surchaufFées ; ils espèrent trouver la connaissance absolue des lois de la nature dans une seule expérience, ou plutôt dans la préparation d'une substance mystérieuse qu'ils ont rêvée.
Comme leurs ancêtres de l'Inde et de l'Egypte, ils gardent secrètes leurs recherches; c'est dans les caves et la nuit qu'ils travaillent. La science n'est plus divine, sacrée, mais elle est remplie de mystères et de sortilèges : le vulgaire attribue à l'alchimiste une puissance quelquefois diabolique. Ce côté bizarre de l'ancienne chimie, de la fausse science ne disparaîtra, chose remarquable, qu'après de longs siècles de travaux et de discussions, à la lumière brillante de la science véritable qui naîtra des ruines de l'autre à la fin du dix-huitième siècle.
La plupart des alchimistes sont eux-mêmes les naïves victimes de leurs formules, aussi creuses qu'emphatiques; quelques-uns, cependant, sont de véritables génies scientifiques, foulant aux pieds les superstitions de leur temps, et entrevoyant la science moderne ; ils deviennent devant l'histoire les précurseurs de Lavoisier et de ses successeurs: tels sont Roger Bacon, Paracelse et d'autres,
Les fausses tendances et les illusions de l'alchimie sont personnifiées dans la pie7're philosophale et la panacée universelle, comme plus tard sa théorie le sera dans lephlogistique.
Qu'est-ce que la pierre philosophale ? Un alchimiste lui-même n'aurait peut-être pas pu le dire ; mais ce qui paraît certain, c'est que, substance ou opération merveilleuse, elle devait transformer les métaux vulgaires en or; c'était la soif de la fortune personnifiée. Quant à la panacée universelle, drogue toute-puissante, elle rendrait la santé et même la jeunesse. On comprend que, surexcités par de tels désirs, les alchimistes aient beaucoup travaillé, et, il faut leur rendre cette justice, beaucoup trouvé; tout, du reste, était à découvrir. C'est à leurs travaux que nous devons la préparation de l'acide nitrique (eau-forte), celle de l'alcool, du phosphore, et enfin celle de l'acide sulfurique, aujourd'hui source de tant de richesses industrielles.
Nos pharmacies font encore un grand usage de quelques-uns des produits qui nous viennent des temps de l'alchimie, par exemple de l'émctique, des chlorures de mercure, du sel de Glauber (sulfate de soude), de l'arsenic sous diverses formes, du sel ammoniac, de la pierre infernale (nitrate d'argent), etc.
Les alchimistes savaient que la fermentation du sucre donne de l'alcool, puis ensuite du vinaigre (V. Fermentation).
L'acide carbonique (V. Charbon) ne leur était point inconnu, ils le rencontraient et le reconnais-
saient dans diverses circonstances, telles que la préparation de la chaux (acide crayeux), la combustion d'une bougie.
Il faudrait un volume pour exposer les découvertes que nous devons aux alchimistes; elles ont été les matériaux épars, mais nécessaires, qui ont servi à constituer la véritable chimie à la fin du dix huitième siècle. Il ne faut pas oublier que l'alchimie entraînait tous les esprits sérieux : Kepler et Newton furent alchimistes. Lavoisier lui-même, Scheele et Priestley, ses plus illustres contemporains, ont partage, au moins pendant quelque temps, les erreurs que les alchimistes allemands Beckor et Stahl,son disciple, avaient imposées à la plupart des savants de leur temps.
La théorie du phlogistique. — Ce que nous allons exposer brièvement montrera aux lecteurs l'un des plus grands efforts tentés en vain par la raison humaine pour s'expliquer un des côtés de la nature sans faire appel à l'expérimentation méthodique.
Quand on chauffe un métal à l'air, du plomb, de rétain,du cuivre, du fer, du mercure par exemple, il se rouille, c'est-à dire se transforme en une substance d'aspect terreux que les anciens appelaient chaux ou terre et que nous appelons aujourd'hui un oxyde, parce que cette substance est le résultat de la combinaison chimique du métal avec l'oxygène de l'air. Les alchimistes supposaient (lue cette chaux ou terre étHit un des éléments constitutifs du métal. Quand on évapore de l'eau naturelle (non distillée), elle laisse un résidu terreux provenant des substances qu'elle tenait en dissolution : les alchimistes en concluaient qu'elle se réduit en air (vapeur) et en terre. Tout le monde sait que le bois, en brûlant, se transforme en une fumée contenant de la vapeur d'eau et en cendres ou terre. De ces nombreux phénomènes mal observés était née depuis bien longtemps cette idée que le monde matériel est constitué par quatre éléments : l'air, la terre, l'eau et le feu, auxquels on ajoutait quelquefois le soufre qui, pour beaucoup d'alchimistes, était un élément des métaux. Tous n'admettaient pas ces vieilles idées et plusieurs s'en moquaient, mais n'avaient rien de général à leur substituer.
Au dix-septième siècle, le besoin d'une explication générale de tous les faits connus se faisait vivement sentir. L'homme est ainsi fait, qu'il ne peut pas longtemps voir des choses nouvelles sans essayer de se les expliquer par ce qu'il sait déjà. En même temps, tous les esprits sérieux sentaient le vide de ce qui subsistait encore des anciennes idées; la pierre philosophale n'était plus en vogue que chez les charlatans ; quant aux savants, ils ne recherchaient plus seulement la fortune, mais encore ce qui donne à l'esprit la plus grande satisfaction, la possession de la vérité.
C'est alors qu'apparut la célèbre théorie du phlogistique, imaginée par Becker, médecin alchimiste, né à Spire; elle fut défendue et développée par Stahl, son disciple, avec une ténacité germanique, une conviction philosophique entière, et une habileté d'interprétation véritablement supérieure et digne d'une meilleure cause ; jamais système ne disparut plus subitement et plus complètement.
La théorie du phlogistique n'en a pas moins rendu de grands services à la science en lui donnant l'esprit synthétiqut^, et en provoquant d'ardentes discussions qui ont oeut-ètre inspiré et guidé le génie français à qui était réservé la gloire de faire luire la vérité.
Stahl supposait qu'il existe dans tous les corps une substance extrêmement subtile, cause et effet du feu, si ce n'est le feu lui-même : c'était le phlogistique àephlox, qui en grec veut dire tlamme).
Quand un métal brûle, c'est qu'il perd son phlogisiique sous forme de feu libre; il r. stc 1»
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chaux. La combustion est une perte de phlogistique, les corps très combustibles sont les plus riches en phlogistique. Si on chauffe de la chaux métallique, chaux de zinc ou chaux de plomb par exemple (oxyde de zinc, oxyde de plomb) avec du charbon, celui-ci étant riche en phlogistique en restituera à la chaux métallique, et le métal sera régénéré.
Ainsi pour les Stahliens la combustion vive ou lente d'un métal est une décomposition, une séparation du phlogistique et du corps qui brûle, en un mot une analyse, tandis qu'elle est réellement une combinaison, une association chimique, une synthèse du métal avec l'oxygène de l'air.
La théorie duphlogisliipie se trouvait, dès sa naissance, en présence d'objections très sérieuses, dont elle ne triompha passagèrement qu'à cause du besoin absolu qu'on avait dune théorie générale, et grâce aussi à l'habileté de ses défenseurs qui la modifiaient et la modelaient sur les faits au fur et à mesure qu'ils se manifestaient.
Dès 1630, un modeste pharmacien de Périgueux, Jean Rey, dont l'histoire n'oubliera pas le nom, véritable précurseur de Lavoisier, annonçait en ces termes le rôle de l'air dans la ralcination des métaux : (iPowquoi l'estain et le plomb augmentent de foids quand on les calcine? A cette demande doncques, appuyée sur les fondements déjà posés, je réponds et soustiens glorieusement que ce surcroit de poids vient de l air qui, dons le vase, a esté espessi, appesanti et rendu aucunement adhésif par la véhémente et longuement continue chaleur du fourneau, lequel air se mesle avec la chaux et s'attache à ses plus menue- parties. L'air est un corps pesant, et comme tel, il peut céder à l'estaim et au plomb des molécules pesantes qui, par leur addition, augmement nécessairement le poids primitif de ces métaux. »
Ainsi, Jean Rey affirmait que la chaux obtenue par la calcination du plomb à l'air avait un poids total supérieur à celui du métal calciné. C'était le renversement de la théorie du phlogistique, mais les phlogisticiens s'en tiraient par des subtilités.
A cette époque-là, on connaissait encore mal les gaz, on ne savait ni les enfermer ni les mesurer, ce fut là certainement une des causes qui retardèrent le plus la marche de la science.
Jean Mayow, né en 1645, semble avoir entrevu l'oxygène dans le rôle qu'il attribue à l'air dans le phénomène de la respiration. « L'usage de la respiration consiste, dit-il, en ce que, par le ministère des poumons, certaines particules, absolument nécessaires à la vie animale, sont séparées de l'air, et mêlées à la masse du sang, et que l'air expiré a perdu quelque chose de son élasticité... Les particules aériennes absorbées pendant la respiration sont destinées à changer le sang noir ou veineux en sang rouge ou artériel » (V. Respiration). Néanmoins tous ces eiïorts furent impuissants, mais, en se succédant nombreux, ils proparent la voie. Nous devons rappeler ici les noms de Brandt, Léméry, Rouelle, Baron, Marggraf, Scheele qui découvre le chlore, extrait le phosphore des os, et enfin Priestley qui découvre l'oxygène en calcinant la terre rouge de mercure (bioxyde de mercure).
Découverte de Lavoisier. — Ayant chauffé du mercure au contact de l'air enfermé dans une cornue, sans aucune communication avec l'air extérieur, Lavoisier obtint une chaux rouge tout à fait semblable à celle dont Priestley s'était servi pour «obtenir l'air vital, l'oxygène. Lavoisier, en même temps, constatait qu'une partie de l'air de la cornue avait disparu, et, ayant mesuré le volume restant, il vit que le cinquième à peu p ^s avait été absorbé par le mercure. Ayant ensuite fortement chauffé la chaux i-ouge, dans un petit tube com-
muniquant avec une éprouvette pleine de mercure, il vit qu'en même temps que le métal se régénérait, il s'en dégageait dans l'éprouvettc un gaz ayant à peu près le même volume que la partie de l'air qui avait di<;paru. Cette expérience était l'analyse de l'air faite pour la première fois ; en même temps, elle donnait l'explication de la transformation que subissent les métaux calcinés à l'air. Le phlogistique devenait une erreur évidente. Le mercure, le plomb, l'étain chauffés à l'air absorbent une partie de celui-ci, l'oxygène, et le poids de la rouille est exactement égal à la somme des poids du métal et de l'air qui s'y combinent. Les combinaisons du plomb, de l'étain, du fer, etc., avec l'oxygène ne sont pas détruites par la calcination comme l'est celle du mercure, mais elles le sont quand on les chauffe avec du charbon ; il se forme alors entre celui-ci et l'oxygène de la terre métallique une combinaison gazeuse, l'acide carbonique, qui s'en va en laissant le métal libre. Le charbon a. en effet, de grandes tendances à se combiner à l'oxygène ; à une température élevée il désoxyde tous les métaux (V. Charbon), il ramène la rouille et les minerais à l'état métallique; c'est pour cela qu'on dit qu il est réducteur, mais il ne leur fournit rien, comme le supposaient les phlogisticiens.
Lavoisier venait donc de donner la composition de l'air et en même temps il expliquait le rôle de l'oxygène dans la combustion et la respiration (V. Air et Respiration).
L'importance de cette découverte était immense. Lavoisier voyait dans la combustion un phénomène universel, c'est-à-dire le type de toute combinaison chimique. Ayant brûlé du phosphore dans l'air, puis du charbon, du soufre, il put déterminer les quantités d'oxygène absorbé par ces corps dans la formation des acides phosphorique , carbonique et sulfureux ; c'était la synthèse après l'analyse, et le grand chimiste pouvait affirmer que le phénomène chimique est une union intime, profonde des corps qui se combinent, mais sans qu'il y ait jamais ni perte ni augmentation de poids ; et quoique les propriétés des corps qui se combinent ioient profondément modifiées, ceux-ci peuvent de nouveau sortir i.'e leurs Lombinaisons tels qu'ils y étaient entrés. C'est du reste ce que tous les travaux des successeurs de Lavoisier ont confirmé.
Découvertes qui suivirent. — Désormais les découvertes les plus importantes vont se succéder rapidement, comme il arrive toujours dans les sciences lorsqu'un génie de premier ordre a éclairé un nouvel horizon.
On connaissait déjà l'air inflammable, l'hydrogène ; on allait démontrer qu'il existe dans l'eau et que celle-ci, ce qui dut bien étonner alors, était exclusivement formée de deux gaz, le gaz inflammable (hydrogène) et le gaz comburant (oxygène). « A cette époque, raconte Lavoisier, Macquer « ayant présenté une soucoupe de porcelaine « blanche à l'air inflammable qui brûlait tranquila lement à l'orifice d'une bouteille, il observa que « cette flamme n'était accompagnée d'aucune « fumée fuligineuse, il trouva seulement la sou- « coupe mouillée de gouti dettes assez sensibles a d'une liqueur blanche comme de l'eau, et qu'il « a reconnue ainsi que Sigaud, qui assistait à cette M expérience, pour de l'eau pure. »
Le 24 juin 1783, Lavoisier put former de l'eau en combinant directement de l'oxygène pur avec le gaz inflammable. « L'eau obtenue, soumise à toutes tes épreuves qu'on peut imaginer, parut aussi pure que de l'eau distillée. A cette expérience assisfaieîit Laplace, Le Roi, de Blagden, secrétaire de la Société royale de Londres. »
Les analyses se succédant, on connut bientôt la composition des acides, des bases et celle d'un
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grand nombre de sels. Nous no pouvons nous arrêter ici que sur les lois fondamentales qui en ressortireiit et qui constituent les bases inébranlables de toutes les théories de la chimie moderne (V. Equivalents).
Loi de Wentzel. — En versant goutte à goutte de l'acide sulfurique dans une dissolution de potasse caustique, base puissante, on arrive à obtenir un composé qui n'a plus ni les propriétés de l'acide, ni celles de la potasse. Ce sel n'a aucune action sur le sirop de violettes, tandis que l'acide le rougit et que la potasse le verdit. Ces deux corps se sont neutralisés. L'expérience prouve que les poids d'acide sulfurique et de potasse qui se neutralisent ainsi en formant du sulfate neutre de potasse ne sont pas égaux, mais qu'ils sont toujours dans un même rapport, quelles que soient les quantités de sulfate de potasse produites. Si on sature la même quantité de potasse par un autre acide, on trouvera que le poids de l'acide, qui est toujours dans un même rapport avec celui de la potasse, n'est pas égal à celui de l'acide sulfurique : par conséquent on peut dire que des poids différents d'acide s'équivalent chimiquement en se combinant à un certain poids de potasse ; si nous faisons les mêmes expériences avec de la soude, ou avec de la chaux, ou avec de la magnésie, ou avec une base quelconque, nous trouverons toujours que les poids d'acide qui s'équivalent en présence d'un même poids de base sont toujours dans le même rapport quelle que soit cette base. Inversement, si nous neutralisons un certain poids d'acide, successivement par de la potasse, par de la soude, ou par de la magnésie, etc., nous verrons que les poids de ces bases qui neutralisent un même poids d'acides ne sont pas égaux, mais qu'ils sont toujours dans les mêmes rapports, quelle que soit la nature de l'acide.
Loi de Richter. — Plongeons une lame de fer bien propre dans une dissolution du beau sel bleu qu'on appelle le vitrioi bleu (sulfate de cuivre), nous verrons que la lame de fer se recouvre de cuivre, et au bout d'un certain temps la liqueur n'en contiendra plus, mais elle contiendra du fer : ce sera du sulfate de fer. Les poids do fer et de cuivre qui se seront ainsi substitués l'un à l'autre sans qu'aucun autre corps de la substance ait été déplacé ne sont pas égaux, mais ils sont dans un certain rapport qu'on retrouvera toujours entre les poids de fer et de cuivre qui pourront se combiner à un même poids d'un corps quelconque ; on peut donc dire que ces poids de fer et de cuivre s'équivalent dans les différentes combinaisons chimiques.
Des expériences semblables faites avec d'autres sels et d'autres métaux ont fait naître dans la science l'idée si féconde de l'équivalence chimique (V. Equivalents).
Loi de Dalton. — Le physicien anglais Dalton a condensé tous ces faits remarquables dans une loi très simple et qui n'a rien d'hypothétique, car elle n'est que l'expression synthétique des résultats donnés par l'application de la balance à l'analyse des corps composés. Cette loi porte le nom de loi des proportions définies, ou loi des proportions multiples. L'oxygène et l'azote forment, en secombinanten différentes proportions, cinq corps qui diffèrent complètement par leurs propriétés. L'analyse a démontré que les différents poids d'oxygène qui, dans ces cinq corps, sont combinés à un même poids d'azote, sont entre eux comme les nombres 1, 2, 3, 4, 5 ; ce que nous disons des combinaisons de l'azote et de l'oxygène est vrai aussi de celles du chlore et de l'oxygène, du fer etde l'oxygène, du soufre et de l'oxygène, etc.; de là la loi de Dalton: Quad deux corps se combinent en plusieurs proportions, les différents poids de l'un qui se combinent avec un même poids de l'autre, sont
des multiples exacts du plus faible d'ent'-e eux. Loi de Gay-Lussac. — Quand deux gaz se combinent, les volumes de ces deux gaz et celui du composé qui en résulte, mesurés dans les mêmes conditions de température et de pression, sont entre eux dans des rapports très simples. Ainsi, un litre de chlore et un litre d'hydrogène s'unissent pour former deux litres d'acide chlorhydrique ; deux litres d'hydrogène et un litre d'oxygène forment deux litres de vapeur d'eau. C'est l'ensemble de ces lois qui a donné naissance à la théorie dite des équivalents et ensuite à la théorie dite atomique. La première n'est point pour ainsi dire une théorie, en ce sens qu'elle est l'expression des résultats incontestables de l'analyse ; la so condc, pour expliquer les faits si nombreux et si variés que les chimistes contemporains ont observés, principalement dans les réactions des corps organiques, a fait renaître l'idée ancienne de l'existence des atomes, c'est-à-dire de particules matérielles excessivement petites, et ne se subdivisant jamais dans les combinaisons chimiques. Celles-ci d'aprèscette hypothèse neseraientque desgroupements d'atomes.
Nomenclature. — Les années qui suivirent la découverte de Lavoisior, comme nous l'avons déjà dit, virent se multiplier les analyses chimiques, et bientôt on vit les difficultés inextricables qui résultaient de l'emploi de noms pour le moins bizarres et souvent en opposition complète avec la constitution des corps qu'ils représentaient. Lavoisier et Guyton de Morveau eurent les premiers l'idée de substituer aux noms anciens un système de noms représentant la composition des corps. Exemples : l'huile de vitriol n'a de l'huile que l'apparence la plus superficielle, tandis que le nom d'acide sulfurique que ce corps porte aujourd'hui rappelle non seulement qu'il est formé de soufre et d'oxygène, mais aussi dans quelles proportions ces deux corps sont combinés.
La nomenclature fut dressée par les savants français Guyton de Morveau, Fourcroy, Berthollet, Monge, qui s'aidèrent des travaux de Lavoisier. lis ne se contentèrent pas de créer la nomenclature parlée, mais ils donnèrent les règles qui servent encore aujourd'hui à représenter d'une façon abrégée et précise la nature et les proportions des corps simples qui entrent dans un corps composé. Exemples: les symboles AzO, AzO^, AzO'^, AzO*, AzO^, indiquent que les corps qu'ils représentent sont formés d'azote et d'oxygène, et qu'en outre les poids d'oxygène sont à celui de l'azote dans les proportions d'une fois l'équivalent de l'oxjgènc pour une fois l'équivalent de l'azote dans le premier ; de deux fois l'équivalent de l'oxygène pour une fois celui de l'azote dans le second, etc.
La nomenclature chimique était devenue indispensable, car :\ toute science constituée il faut un langage précis et spécial ; elle a rendu d'immenses services, et, quelles que soient lesmodifications complémentaires qu'elle ait subies ou qu'elle subisse dans l'avenir, les principes fondamentaux en subsisteront longtemps {\' . Nomenclature).
Elerti o-c/iimie. — Les anciens chimistes n'employaient guère que la chaleur pour opérer les combinaisons ou les décompositions chimiques ; cependant Sclieele, contemporain de Lavoisier, connaissait un peu l'action décomposante de la lumière sur les sels d'argent (V. Photographie); Lavoisier et Laplace avaient fabriqué de l'eau en combinant l'hydrogène et l'oxygène par l'étincelle électrique. Mais tout à la fin du dernier siècle l'invention de la pile voltaîque venait de mettre entre les mains des chimistes une puissance nouvelle et sans égale : le courant électrique.
Dès 1800, Carliste et Nicholson en Angleterre décomposaient l'eau en faisant passer au travers un courant électrique et obtenaient les deux gaz hy^
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drogène et oxygène avec lesquels quinze ans plus tôt Laroisier avait fabriqué de l'eau.
En 1807, le grand chimiste anglais Davy parvenait à décomposer la potasse, la soude, la magnésie au moj'en d'un puissant courant voltaique, et, en découvrant ainsi plusieurs métaux nouveaux, il vérifiait Vidée émise par Lavoisier que toutes les terres et les chaux contenaient un métal. Davj-, en effet, extrayait le potassium de la potasse, le sodium de la soude, etc.
Aucun sel ne pouvait résister à l'action décomposante du courant électrique ; le sulfate de soude, le sulfate de cuivre, l'azotate d'argent étaient décomposés (V. Galvanoplastie).
Après l'invention du galvanomètre (V. Electricité, p. 660), on fut conduit à rechercher si l'électricité ne se manifestait point en même temps que la chaleur dans les combinaisons chimiques, et des faits aussi nombrf'ux qu'incontestables démontrent que, chaque fois que deux corps se combinent, il se produit un courant électrique ; on peut même dire que les courants électriques qui prennent naissance dans les piles sont, dus aux actions chimiques qui s'y passent. De là est née la théorie dualistique développée et défendue par Berzélius, célèbre chimiste suédois; cette théorie cou siste à ne voir dans toute combinaison chimique que l'union de deux corps simples ou composés ; au moment de leur combinaison ils sont dans des états électriques contraires. Deux corps simples, l'oxygène et un métal, s'unissent pour former une base ; un métalloïde et l'oxygène s'unissent et forment un acide ; l'acide et la base s'unissent pour former un sel. Quelquefois un sel s'unit à un autre pour former un sel double. Telle est en deux mots l'idés de Il théorie dualistique. Sans être complètement rejetée, on peiit dire qu'elle n'est pas exclu^ivem-nt admise, surtout dans la chimie organique (V. Chimie organique). C'est surtout l'étude des composés organiques, à peine commencée il y a quarante ans, qui a nécessité l'adoption de vues nouvelles sur les combinaisons chimiques.
Divisions de la chimie. — On a cru jusqu'au milieu de ce siècle que les transformations que subissent les corps dans les êtres vivants sous 1-action de l'organisme n'étaient pas de même nature et n'étaient pas régies par les mêmes lois que les substances minérales. Cette manière de voir est complètement abandonnée depuis que les chimistes à la suite de M. Berthelot ont pu dans leurs laboratoires fabriquer des corps organiques, l'alcool par exemple {V. Synthèse et Chimie organique). Il n'y a qu'une chimie, et, si on désigne encore par le nom de chimie inorganique ou chimie minérale la science qui étudie tout ce qui constitue le règne minéral (corps simples, composés binaires, bases, acides minéraux, sels de toute sorte, etc.), et par chijnie organique celle qui s'occupe des transformations de tout ce qui a été produit sous l'influence de la vie animale ou végétale, c'est parce que l'objet de la science est si vaste qu'on est obligé de le subdiviser : on dit chimie organique, com.ne on dit chimie industrielle, chimie agricole, pour indiquer les diverses applications de la chimie. [Alfred Jacquemart.]