‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 4)Chapitre 420 sur 593 · DÉCLINAISON · texte numérisé non relu

DÉCLINAISON

3° Une récitation ferme, naturelle, accompagnée de gestes mesurés et justes.

Cette partie de Féducation avait déjà apparu avec toute son utilité à l'éminent M. Gauthey, directeur de l'école normale de Courbevoie. Dans le premier volume de ses Principes de pédagogie chrétienne (Paris, Meyrueis, 1854), on lit :

« Pour fortifier les organes de la voix, il est utile d'habituer les enfants à des lectures et à des récitations à voix haute et soutenue. Lorsque ces exercices sont faits convenablement, ils donnent à la voix plus d'ampleur, perfectionnent le ton, le timbre, l'articulation. Seulement, il est important de ne pas trop les prolonger et de ne pas les rendre trop fréquents, de peur que la poitrine n'en souffre. Une lenteur suffisante, l'observation exacte des repos indiqués par la ponctuation, le soin de respirer fréquemment et pas trop fortement dans les endroits les plus favorables, sont des précautions indispensables pour rendre la lecture nonseulement agréable, mais encore propre à former l'organe et à rendre la poitrine robuste.

» A la lecture, il faut joindre de temps en temps la récitation et la déclamation. Ce dernier exercice donne plus d'aplomb et de fermeté à l'organe ; il appelle à une prononciation et à une expression plus soignées que ne le fait la simple lecture, et il constitue une très bonne préparation pour ceux qui seront plus tard appelés à parler en public.

» En développant la voix par des exercices de lecture et de déclamation, il ne faut pas omettre entièrement le geste, qui donne tant d'expression à la parole humaine.

» Le geste doit être considéré comme l'auxiliaire naturel de la voix. // doit tout premièrement être juste, c'est-à-dire en harmonie avec ce qu'exprime la parole. Comme elle, il peindra jusqu'à un certain point la pensée, sans que toutefois cette peinture soit minutieuse ou exagérée, car alors elle deviendrait ridicule.

» Les gestes ne doivent pas être trop inultipliés, car ils perdraient sensiblement leur effet, et l'on n'aurait plus de rorisourco, quand il faudrait peindre les grandes émotions. Cet abus est fréquent chez les Italiens et chez d'autres peuples du Midi. Que l'on réserve donc les gestes expressifs pour les moments où il s'agit de produire des effets puissants ; pour les occasions où il faut étonner, convaincre, entraîner une assemblée.

» Enfin les gestes, sans perdre leur caractère de justesse, doivent avoir une certaine grâce. Les mouvements anguleux, brusques produisent toujours un mauvais effet. » [B. Berger.]

Ouvrages à consulter : L'Art de la lecture, par E. Legou\é ; Paris, Hetzel. — De V Education, par Gauthey, I, ch. X.

DÉCLIXAISOX. — Grammaire, VIIL — (Et};m. : declinatio, du verbe de-clinare, pente, inflexion). On désigne sous ce nom l'ordre des modifications que reçoivent dans les langues anciennes, et dans l'allemand et le russe parmi les langues modernes, certaines espèces de mots (noms, adjeciifs, pronoms) pour exprimer leurs rapports dans la proposition.

Le grec comptait trois déclinaisons et le latin cinq. Mais ce classement, suivi par la plupart des grammairiens, ne doit point être considéré comme indiquant des formes bien distinctes et établissant des catégories bien tranchées. « En comparant les cinq déclinaisons latines, surtout si l'on lient compte de leurs formes anciennes ou populaires, on s'aperçoit qu'elles ont entre elles beaucoup de ressemblances, et qu'elles paraissent dériver toutes d'une déclinaison commune. On peut arriver au même résultat pour les diverses déclinaisons de la langue grecque. » (Egger.)

Le mécanisme de la déclinaison consiste à ajouter à une partie invariable du mot, appelée thème,

une terminaison qui lui donne un sens spécial, et indique sa fonction dans la proposition.

On obtient ainsi ce qu'on appelle les cas (du latin casus, chute), expression qui, comme celle de déclinaison, répond à l'idée d'une règle qui s'incline, qui fléchit.

Bien que la déclinaison n'existe pas dans le français moderne, létude en est utile pour expliquer certains faits de notre langue qui, nous le verrons bientôt, a gardé quelque temps du latin la distinction des cas.

La déclinaison grecque avait cinq cas : le nominatif, le vocatif, le génitif, le datif et l'accusatif. Le latin avait, en outre, V ablatif . Mais les travaux de la philologie ont récemment révélé l'existence de deux autres cas qui avaient fini par se fondre avec les précédents : le locatif et Vinstimmental.

On trouvera dans toute grammaire de ces langues les diverses formes qui caractérisaient les cas. Il nous suffira d'en examiner la valeur dans le latin, d'où est dérivé le français.

Le Nominatif (ex. dominus, le seigneur, rex, le roi) marque que le nom est sujet de la proposition. Le Vocatif {domine, seigneur, rex, roi; désigne l'être à qui l'on adresse la parole. Ce sont les cas direct--.

Le Génitif {domini, du seigneur, 7-egis, du roi) indique un rapport de détermination par l'indication de la possession, de l'origine, de l'espèce. Le Datif {domiyio, au seigneur, régi, au roij indique le nom à qui l'on donne ou l'on attribue quelque chose. L'Accusatif ((/o»iî«u»z, le seigneur, regem, le roi) fait connaître le nom qui reçoit l'action du verbe, ou vers lequel tend le mouvement. Enfin l'Ablatif (domi7W, du ou par le seigneur, rege, du ou par le roi) exprime ordinairement une idée d'éloignement, de séparation. Ce sont les cas obliques.

Les langues dites néo-latines : l'italien, l'espagnol, le français, n'ont pas conservé l'usage des cas. L'allemand a retenu de la riche déclinaison de l'ancienne langue gothique quatre cas : le nominatif, le génitif, le datif et l'accusatif Quant à l'anglais, il n'a gardé qu'une espèce de génitif formé par l'addition d'un s au radical du nom : the child's book, le livre de l'enfant. Le russe a sept cas : nominatif, vocatif, génitif, datif, accusatif, instrumental et prépositionnel.

Les langues qui n'admettent pas les cas ne peuvent se permettre les hardiesses de construction des langues à flexions casuelles. Elles sont tenues de suivre plus rigoureusement l'ordre des idées, et elles ne peuvent exprimer les rapports entre les mots qu'au moyen des prépositions.

Il suffit de comparer par exemple cette simple phrase de Cicéron : Rationem hominibus Deus dédit, avec sa traduction en français, «Dieu donna la raison aux hommes, » pour se rendre compte de la différence de construction des deux langues.

Le latin a peu à peu perdu l'usage des cas, et ce changement s'explique d'abord par la prononciation qui tendait à confondre les voyelles o et u, surtout devant m, ainsi que e et i, puis par l'accent tonique qui, n'affectant que la pénultième (avantdernière) ou l'antépénultième syllabe, laissait inaperçue la flexion casuelle. Mais, comme l'a bien montré M. Michel Bréal, ces deux raisons ne suffiraient pas à expliquer cet abandon des cas. Il faut encore tenir compte de la diversité des relations qu'un même cas devait exprimer et poiir la distinction desquelles on avait fini par recourir à certaines particules qui, du rôle d'adverbes, ont passé à celui de prépositions. On voit dans le latin des temps mérovingiens que c'était par les prépositions que se marquaient les divers rapports exprimés autrefois par les seules flexions casuelles. Au lieu de dire : do panem l'etro, equus Pétri, le

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latin vulgaire disait : dono panem ad Petrum, caballui de Pctro.

Dans la transformation qui a fait du latin le français actuel, on rencontre d'abord la langue d'oc et la langue d'oil, qui se parlaient et s'écrivaient en France du x' au xiii' siècle. Toutes deux avaient gardé la distinction de deux cas pour les noms, le cas sujet et le cas régime. C'est là le fait important que Raynouard découvrit vers 1811 par l'étude des grammaires provençales de Uc Faidit et de Raimond Vidal. De ce moment un jour tout nouveau fut jeté sur notre ancienne littérature, et fit voir une régularité vraiment admirable là où l'on avait vu jusqu'alors le désordre et la bizarrerie. C'est ce qu'on a appelé la règle de Vs. « On l'explique en disant que la langue d'oc et la langue d'oil réduisirent les cinq déclinaisons latines à une seule, la seconde (et encore sous sa forme masculine) et dès lors attachèrent Vs au sujet singulier et au régime pluriel, qui l'avaient en latin [dominus — dominos), la supprimant au régime singulier et au sujet pluriel, qui, en latin, ne l'avaient pas {dominum — dommi). «(Littré).

Un autre fait connexe, c'est le déplacement de l'accent qu'amenait la troisième déclinaison latine en passant du cas sujet {pdstor) à l'un des cas régimes {pastôrem , pastôre). De là deux dérivés français pour ces noms : pâtre, pasteur ; et de même : sire, seigneur; ber, baron; cuens ou coms, comte ; homs, home.

Mais à partir du xrv* siècle cette distinction des deux cas cessa d'être observée, et ce fut la forme du cas régime qui resta. C'est ainsi que s'explique la formation du pluriel des noms par la lettre squi terminait toujours le cas régime au p.jriel.

On trouve encore des cas dans nos pronoms personnels :

Nominatif: je; accusatif: me; datif: me, moi.

— tu; — te; — te, toi.

— il, elle ; — le, la; — lui.

— ils, elles; — eux.elles; — leur.

— on; — se; — se, soi.

Cf. Bracbet, Grammaire historique de la langue française; LiTTRÉ, Histoire de la langue française; Breal, la forme et la fonction des mots.

[B. Berger.]

DÉCOUVERTES MARITIMES du XV« et du

xvi' siècle. — Histoire générale, XXI.

Les découvertes maritimes du xv« et du xvi« siècle forment un des chapitres les plus intéressants de l'histoire, un de ceux que nul ne doit ignorer. Les noms de Colomb, de Gama, de Magellan appartiennent, pour ainsi dire, à l'histoire de tous les peuples, puisque tous ont profité de la découverte du Nouveau-Monde, de celle du cap de Bonne-Espérance, et de la démonstration expérimentale de la sphéricité de la terre.

Au commencement du xv* siècle, l'océan Atlantique, que des milliers de marins traversent maintenant en quelques jours pour aller à New- York, tn quelques semaines pour aller aux Antilles, au Erésil ou à la Plata, était presque inconnu. Au xiv« siècle, quelques navigateurs normands, surtout des Dieppois, avaient pourtant doublé le cap Bojador et le cap Vert, et établi, dit-on, un comptoir sur la côte de Gainée. Des Italiens et des Catalans s'étaient aussi aventurés sur la côte ouest de l'Afrique. Sur une carte italienne de 1351, on voit figurer les Canaries, les Açores et Madère. En 1402, un Normand, Jean de Béthencourt, alla aux Canaries; son expédition fut infructueuse : on a la relaiion de son voyage ; mais les navigateurs du XIV siècle n'ayant pas laissé de témoignages écrits de leurs découvertes, ont perdu, aux yeux de la i oslérité, le fruit de leurs efforts. Les Portugais du XV' siècle, qui surent trouver la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, ont occupé

sans rivaux le premier rang dans les explorations maritimes sur la côte d'Afrique.

Trouver une route à travers les mers pour arriver aux Indes, c'est-à-dire aux pays que l'on considérait comme les plus riches du monde, fut pendant un siècle le but poursuivi par les navigateurs. Comme les Indes se trouvaient à l'extrême Orient, les Portugais dirigèrent vers l'est toutes leurs tentatives. Mais avant que Vasco de Gama eût franchi, le premier, l'océan Indien entre le cap de Bonne-Espérance et Calicut (1497-98), Christophe Colomb, convaincu que la terre était sphérique, résolut de chercher, par l'ouest, la route maritime des Indes. Après trente années de labeurs et d'études, il découvrit dans un voyage de quelques semaines (du 3 août au 12 octobre H!)2), le Nouveau-Monde, qu'il crut être une partie des Indes. Il traversa, pour la première fois, de l'est à l'ouest, l'océan Atlantique, océan redouté parce qu'il était inconnu, immense solitude que les légendes du moyen âge appelaient la mer Ténébreuse, d'où les hommes, disait-on, ne revenaient pas.

La découverte du Nouveau-Monde excita l'émulation des navigateurs espagnols; s'ils n'eurent pas le génie de Colomb, ils imitèrent son audace. En moins d'un demi-siècle, la mer des Antilles, le golfe du Mexique, les côtes de l'Amérique depuis la Floride jusqu'à la Plata, furent explorés. Balboa franchit Hsthme de Panama (151.3), et découvrit l'océan Pacifique ; Cortez conquit le Mexique, Pizarre, le Pérou; et l'immortel Magellan, digne émule de Colomb, entreprit (1519) le premier voyage autour du monde.

D'un autre côté, le roi Emmanuel de Portugal, jaloux de la découverte de Colomb, ayait confié quatre vaisseaux à Vasco de Gama pour chercher la route des Indes par l'Orient. L'exi édition fut décisive, la voie maritime de Lisbonne à Calicut fut découverte. Le petit royaume de Portugal expédia ensuite des flottes dans l'o» éan Indien, dans le golfe Persique, et jusqu'aux Moluques. Le grand Albuquerque fit respecter et redouter le nom des Portugais jusqu'aux extrémités de l'Asie.

Pour faire comprendre à des enfants l'ensemble de ces découvertes, on peut utilement se servir d'un globe terrestre ou d'un planisphère sur lequel on leur montrera, tout d'abord, quelles étaient les connaissances géographiques acquises au commencement du xv siècle :

L'Europe, une partie de l'Asie et de l'Afrique septentrionale, formaient alors le monde connu ; entre ce monde connu et les parties du globe absolument inconnues, il y avait de vastes contrées asiatiques entrevues par les intrépides voyageurs du moyen âge. — Le franciscain Plan Carpin avait pénétré au xiii' siècle chez les Tartares de l'Asie centrale (1215). Le moine flamand Rubruquis, envoyé par saint Louis, avait suivi les traces de Plan Carpin et visité Karakorum (1253). On possède la relation de leurs voyages. — Vers 1250, deux Vénitiens, Nicolao et Matteo Polo, partis de Constantinople, avaient été nouer des relations de commerce avec les Tartares. Revenus à Venise après vingt ans d'absence, ils reprirent bientôt le chemin de l'Asie centrale : l'illustre Marco Polo, fils de Nicolao, accompagnait son père et son oncle. Ils furent reçus avec honneur par le grand khan des Mogols, Koubilaï, et atteignirent l'extrémité nord-ouest de la Chine. De là, ils se dirigèrent vers le sud de la Chine, vers la Cochinchine, et revinrent en Perse par mer ; Marco Polo, après vingtcinq ans d'absence, rentra en li9b à Venise, et dicta à Rusticien de Pise la relation de ses voyages. Cette relation véridique, écrite en français, est un monument des plus précieux pour l'histoire de la géographie. — Les contrées absolument inconnues en 1400 étaient : le continent africain, sauf

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l'Egypte, le littoral méditerranéen, et une petite partie des côtes occidentales de l'Afrique ; le Nouveau-Monde, sauf quelques terres de l'Amérique septentrionale qui avaient été découvertes par les Scandinaves du moyen âge (mais il ne restaitde ces expéditions qu'un vague souvenir) ; enfin l'Océanie tout entière. — Quant aux mers, on ne connaissait bien que les mers d'Europe : la Méditerranée, que les Catalans, les Provençaux, les Génois et les Vénitiens avaient traversée en tout sens soit pour prendre part aux croisades, soit pour étendre leur commerce; la mer Noire, où les Vénitiens et les Génois avaient établi des comptoirs importants ; la Manche qui n'avait été un obstacle ni pour Guillaume le Conquérant envahissant l'Angleterre, ni pour ses successeurs qui envahirent la France pendant la guerre de Cent ans ; la mer du Nord et la Baltique que parcouraient les vaisseaux de la ligue Hanséatique. De l'océan Atlantique, on ne connaissait que la partie nord-est qui s'étend sur les côtes d'Islande, d'Irlande, de France, d'Espagne, de Portugal et le long de l'Afrique jusqu'aux Canaries. On connaissait l'existence de la mer Rouge, du golfe Persique et de l'océan Indien, où .es musulmans faisaient le trafic avec l'Inde, mais où aucun navire européen ne pénétra avant le voyage de Vasco de Gama.

Le grand océan Pacifique était absolument inconnu.

Nous allons suivre, d'après l'ordre chronologique, les principales découvertes maritimes du xv« et du xvi* siècle.

Découvertes des Portugais sur la côte d'Afrique jusqu'au cap de Bonne-Espérance. — Les navigateurs portugais commencèrent l'exploration de la côte d'Afrique en 1418 (découverte de Puerto Santo h, sept lieues de Madère), et Barthélémy Diaz reconnut le cap de Bonne-Espérance en 1486; ils mirent donc soixante-huit ans pour atteindre l'extrémité méridionale du continent africain. Ne nous étonnons pas de ces délais, et essayons de nous rendre compte des difficultés et des périls de ces expéditions : il fallait s'avancer dans une mer inconnue, longer les côtes au risque d'échouer sur un banc de sable, ou de se briser contre un rocher, atterrir de temps à autre pour se procurer de l'eau, courir le risque de manquer de provisions que l'on ne pouvait renouveler dans des pays déserts, souffrir de la chaleur d'un climat torride, sous lequel l'homme blanc, croyait-on, pouvait devenir noir, s'engager parfois dans la haute mer au risque de s'y perdre, pour triompher des courants qui viennent battre le cap Bojador ou le cap Vert.

Peu d'existences ont été aussi pénibles et aussi laborieuses que celles des rudes matelots qui manœuvraient à bord des petits vaisseaux portugais. Il fallut, on le comprend, bien des efforts successifs, pour franchir les 39 degrés de latitude nord qui séparent le Portugal de l'équateur, puis les 35 degrés de latitude sud entre l'équateur et le cap de Bonne-Espérance. Ces 74 degrés représentent plus du cinquième de la circonférence du globe terrestre.

Le prince Henri, troisième fils du roi Jean de Portugal, fut le promoteur des découvertes. Il avait pris une part glorieuse à l'expédition contre les Maures du Maroc, laquelle avait eu pour résultat la prise de Ceuta par les Portugais en 1415 ; il était grand maître de l'ordre militaire du Christ. Il voulut continuer, contre les infidèles d'Afrique, les croisades interrompues contre les Maures. Il établit sa résidence au petit port de Sagres, près du cap Saint-Vincent; réunit autour de lui des hommes instruits, des marins courageux, recueillit un grand nombre de renseignements sur la science nautique de son temps, et mit en pratique, avec persévérance, la noble devise qu'il avait adoptée : « Talent de bien faire. »

En 1418, deux gentilshommes de la maison du prince Henri, Zarco et Vaz Texeira, partirent pour tenter de doubler le cap Bojador. Ils furent jetés par la tempête dans la petite île de Puerto-Santo, et revinrent en Portugal. L'année suivante ils abordèrent à Madère qu'ils crurent avoir découverte. Cette île fertile, dont les forêts furent, diton, incendiées, reçut de l'infant Henri des plants de vigne de Chypre et de Grèce et de cannes à sucre de Sicile : c'est de Madère que la canne h sucre fut plus tard importée dans les Antilles. En 1433, le cap Bojador, longtemps redouté, fut doublé par Gil Eannez. Le pape Martin V venait d'assimiler les expéditions maritimes aux croisades contre les infidèles, et d'accorder le droit de conquête à la couronne de Portugal et l'indulgence plénière à ceux qui périraient dans ces expéditions. En 1443, Nugno Tristan franchit le tropique du Cancer (23° 28'), doubla le cap Blanc et reconnut la baie d'Arguin. Trois ans après, il découvrit l'embouchure du Sénégal et arriva au cap Vert. Les Portugais trouvèrent dans ces parages des côtes habitées et y recueillirent un peu de poudre d'or. Ils tuèrent, ou prirent comme esclaves, les naturels qu'ils rencontrèrent. Le désir du lucre l'emporta sur l'esprit de prosélj'tisme. Un marché d'esclaves s'ouvrit à Lagos, en Portugal, et le chroniqueur Azurara, ému à la vue du désespoir de ces malheureux, s'écrie : « Leur humanité force la mienne à pleurer de compassion sur leurs souffrances. »

Lorsque le prince Henri mourut à soixante-sept ans (1463), les vaisseaux portugais étaient parvenus à l'entrée du golfe de Guinée; on avait découvert les îles du cap Vert et Sierra- Leone. On n'était encore qu'au tiers de la distance qui sépare le détroit de Gibraltar du cap de Bonne-Espérance ; mais l'impulsion était donnée. A partir du golfe de Guinée, la côte africaine s'infléchissant vers l'est et le sud-est, l'espoir de découvrir l'extrémité du continent et la route des Indes excita l'audace des navigateurs. Jean de Santarem et Pierre d'Escalone, après avoir exploré la côte de Guinée, franchirent l'équateur : les matelots aperçurent la grande Ourse et l'étoile polaire à l'horizon ; puis ils perdirent de vue toutes les étoiles de notre hémisphère et se trouvèrent dans une mer inconnue et sous un ciel nouveau ; mais on put constater que l'aiguille aimantée de la boussole gardait, dans l'hémisphère austral, sa direction vers le nord. En 148<, Diego Cara arriva à l'embouchure du grand fleuve Zaïre ou Congo, auquel l'heureux et intrépide voyageur Stanley vient de donner le nom de fleuve Livingstone, — Enfin, <n 1486, Barthélémy Diaz, avec deux bâtiments, attei' gnit l'extrémité de l'Afrique, et dépassa le cap qu'il appela cap des Tempêtes, parce qu'il faillit y périr victime d'un ouragan. Il revint à Lisbonne après un voyage de seize mois et dix-sept jours. Le roi Jean II de Portugal changea le nom du cap en celui du cap de Bonne-Espérance. La route des Indes semblait ouverte; mais il s'écoula encore onze années avant l'immortelle expédition de Vasco de Gama. — Dans l'intervalle, Christophe Colomb donna à l'Espagne le Nouveau-Monde.

Christophe Colomb. Découierte de V Amérique, 1492. — Christophe Colomb naquit à Gênes, vers 1436, d'une famille d'artisans. « Dès l'âge le plus tendre j'allais en mer, écrivait-il en 1 01, et j'ai continué de naviguer jusqu'à ce jour. Quiconque se livre Ji la pratique de cet art désire savoir les secrets de la nature d'ici-bas. Voilà déjà plus de quarante ans que je m'en occupe. 1 out ce que l'on a navigué jusqu'ici sur les mers, je l'ai navigué aussi. J'ai eu des rapports constants avec des hommes lettrés, ecclésiastiques et séculiers, latins et grecs, juifs et maures et de beaucoup d'autres sectes. Pour accomplir ce désir, le Seigneur s'est

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montré favorable à mes desseins; c'est lui qui m'accorda des dispositions et de l'intelligence. Le Seigneur me gratifia abondamment de connaissances dans les choses de la marine. De la science des astres il me donna ce qui pouvait suffire ; de même de la géométrie et de raritlimétique. De plus, il m'accorda la capacité et l'habileté manuelle pour dessiner les sphères et y placer en leurs propres lieux les villes, les rivières et les montagnes. Dans ce temps, j'ai étudié toutes sortes d'écrits, l'histoire, les chroniques, la philosophie et d'autres arts pour lesquels Notre-Seigneur m'ouvrit l'intelligence J'ai passé vingt-trois ans sur

mer. J'ai vu tout le Levant et le Couchant, et le Nord ; j'ai vu l'Angleterre, j'ai été plusieurs fois de Lisbonne à la côte de Guinée. » — Ces lignes résument presque tout ce que nous savons sur la première partie de la vie de Colomb.

La découverte du Nouveau-Monde ne fut pas une aventure. Quand on demandait à Nev/ton comment il avait trouvé et déterminé les lois de l'attraction, il répondit : « En y pensant toujours, m Colomb eût pu faire la même réponse à ceux qui lui demandaient comment il avait découvert l'Amérique. Après de longues années de navigation et d'études, il crut à la sphéricité de la terre, niée par la plupart des théologiens espagnols, parce que saint Augustin avait écrit que les antipodes n'existaient pas, mais admise par quelques savants, et particulièrement par l'astronome florentin Toscanelli ; c'est sur sa foi en ce principe qu'il songea à se rendre aux Indes par l'ouest, tandis que les Portugais cherchaient à y pénétrer en contournant l'Afrique. Dans l'ignorance où l'on était de la grosseur de la terre, Colomb crut qu'il rencontrerait l'extrémité de l'Asie à 90 degrés de longitude ouest; or la distance était de plus du double; il n'arriva pas aux Indes, mais il découvrit le Nouveau-Monde.

Pendant huit ans Colomb sollicita inutilement l'aide des souverains pour accomplir son entreprise. Ni Charles VIII de France, ni Henri VII d'Angleterre, ni Jean II de Portugal, ni les Etats maritimes de l'Italie, n'accueillirent sa démarche d'une manière efficace. L'insistance du moine Jean Perez lui fit enfin obtenir un accueil favora'i)le de la reine de Castille. Par un traité signé à Santa-Fé, près de Grenade, Colomb était créé grand-amiral dans toutes les mers et les continents qu'il allait découvrir, et recevait en même temps pour lui et sa postérité le titre de vice-roi. Trois grandes chaloupes, la Santa-Maria, la Pi7ita et la Nina composaient la petite flottille qui allait traverser l'Océan. Les deux frères Pinzon, marins éprouvés, s'associèrent à la fortune de Colomb ; quelques matelots, mais en petit nombre, s'embarquèrent volontairement ; d'autres furent contraints de prendre part à l'expédition. Après avoir reçu la communion, Colomb et les équipages mirent à la voile au petit port de Palos en Andalousie (3 août 1492). Jusqu'aux Canaries la route était connue; de là, Colomb se dirigea vers l'ouest. Le temps fut favorable; les vents périodiques ou alizés, qui soufflent de l'est à l'ouest dans la mer des tropiques, poussèrent rapidement les vaisseaux dans l'océan inconnu. La mer était si calme et le ciel si pur que Colomb, dans son journal de bord, comparait ces belles nuits de la région des tropiques à celles de l'Andalousie. « Il n'y manquait, dit-il, que le chant du rossignol ». On arriva à une mer embarrassée d'herbes, et l'on crut prématurément au voisinage de la terre ; mais les journées se succédaient sans qu'on aperçût autre chose qu'une mer sans limites. Le découragement, puis la terreur s'emparèrent de l'esprit des matelots : il n'y a là rien de surprenant ; ce qui l'est plus, c'est que l'amiral, par sa confiance dans le succès de l'entreprise, par l'ascendant que lui donnait son

grade et surtout par l'indomptable énergie de son âme, ait triomphé des accès de mécontentement et du désespoir des équipages.

« Dans la soirée du 11 octobre, après que l'équipage du vaisseau amiral, selon la coutume de chaque jour, eut entonné le Salve Rfgina, ce doux hymne à la Vierge qui est le chant d'adoration des matelots, Christophe Colomb leur adressa une allocution propre à faire impression sur ces hommes à l'enveloppe grossière. Il leur montra le doigt de Dieu les conduisant par des brises favorables à travers une mer tranquille, entretenant leur espérance par des signes sans cesse renouvelés, multipliant ces signes d'espoir à mesure que leurs craintes augmentaient, et les guidant ainsi comme à une terre promise. 11 regardait comme probable qu'on toucherait terre dans la nuit même ; il ordonnait donc une garde vigilante du haut de la dunette, et promit à celui qui verrait la terre le premier un beau pourpoint de soie, en addition à la pension considérable donnée par le roi.

w Cette terre tant désirée fut reconnue presque à la fois par Colomb lui-même et par un matelot du navire d'Alonzo Pinzon, dans la nuit du 11 au 1"2. Le lendemain dès l'aube, on s'approcha du rivage. C'était une île plate, de plusieurs lieues d'étendue, toute couverte d'arbres comme un vaste verger et présentant le frais aspect d'une magnifique verdure. » (Vivien Saint-Martin, Histoire de la géographie).

On apercevait sur la plage des habitants nus et tatoués ; les vaisseaux jetèrent l'ancre. Les canots furent mis à la mer.

L'amiral descendit à terre, vêtu d'un riche costume écarlate et tenant à la main l'étendard royal; il prit possession du sol au nom d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, et donna à l'île le nom de San Salvador. (C'est probablement l'île du Chat, une des Lucayes.) Les compagnons de Christophe Colomb, après avoir rendu grâces à Dieu pour leur heureuse traversée, firent éclater leur admiration pour l'amiral. Les indigènes inofifensils croyaient voir arriver dans leur île des êtres venus du ciel. Hélas ! cette première entrevue pacifique entre les habitants des Deux Mondes devait être suivie de cruelles déceptions.

Les indigènes, que Colomb désigna par le nom d'Indiens parce qu'il croyait avoir touché à l'extrémité de l'Asie, étaient timides et inoffensifs ; les Espagnols firent moins d'attention à leur teint cuivré, à leur visage imberbe, à leur peau tatouée, qu'aux petites plaques d'or qu'ils portaient aux narines ; les naturels indiquèrent le Sud comme étant la région d'où provenait cet or. Colomb remit à la voile, découvrit Cuba, et Haïti qu'il nomma Hispanioia ; le vaisseau amiral ayant échoué contre un écueil, les insulaires vinrent en aide aux naufragés.

Colomb n'avait plus qu'un vaisseau. Abandonné par Pinzon qui montait la Pinta, il résolut de retourner en Espagne sur la Nina, petite caravelle délabrée. 11 bâtit un fort à Hispanioia, l'arma des canons de ia Sa7itn-Maria naufragée, y laissa une partie de ses compagnons, et mit à la voile le 4 janvier 1-493. Après avoir été assailli par une affreuse tempête, il put gagner l'embouchure du Tage à Lisbonne, où son expédition excita l'admiration et la jalousie du Portugal, et rentra au port de Palos le 15 mars.

Il traversa l'Espagne, au milieu des acclamations, pour se rendre à Barcelone où Isabelle et Ferdinand le reçurent avec les plus grands honneurs. Une flotte de 17 vaisseaux, montée par 1500 hommes, fut rapidement préparée pour aller chercher dans l'Inde nouvelle l'or et les précieux produits de l'Asie : on ne savait pas encore qu'il y eût un nouveau monde, un continent quatre fois plus grand que l'Europe, entre l'Atlantique et les mers

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asiatiques. Colomb mit à la voile le 25 septembre 1493, et traversa l'Atlantique en vingt-six jours. Dans ce second voyage , il découvrit la Désirade, la Dominique, Marie-Galante, la Guadeloupe et d'autres îles de Tarchipel des petites Antilles, habitées par les Caraïbes, dont les habitudes violentes et belliqueuses contrastaient avec la douceur des insulaires des Lucayes et d'Hispaniola ; la Jamaïque, Sainte-Marthe et une partie du littoral de Cuba.

Lorsqu'il arriva à Hispaniola, la petite colonie qu'il y avait laissée n'existait plus. Les insulaires, poussés à bout par les Espagnols, étaient parvenus à exterminer les oppresseurs qui s'étaient montrés à leur égard aussi impitoyables que les Caraïbes. Les nouveaux arrivants, établis d'abord à Isabelle, puis à Saint-Domingue, fondée par Barllié lemy Colomb, frère de l'amiral, virent s'évanouir leurs rêves d'opulence. Pour extraire l'or des mines, pour récolter des céréales sur une terre fertile et brûlante, où les indigènes ne semaient qu'un peu de maïs, il fallait s'adonner au travail. Les bêtes de somme faisaient défaut. On sait que le cheval était inconnu en Amérique. Les gentilshommes espagnols qui avaient accompagné Colomb considéraient le travail manuel comme une occupation abjecte. Les Espagnols de condition inférieure ne se refusaient pas au travail, mais beaucoup succombaient à la fatigue. L'indiscipline troubla la petite colonie, et l'amiral eut alors plus do peine h se faire obéir, qu'il n'en avait eu à bord des vaisseaux de sa première expédition. On eut à combattre les insulaires ; deux cents hommes d'infanterie, vingt cavaliers et quelques limiers pour lesquels les indigènes étaient un gibier de chasse, triomphèrent, presque sans péril, d'une multitude terrifiée à la vue des chevaux, des dogues, et surtout des ravages causés par les armes à feu. Les malheureux vaincus durent fournir, par tête et tous les trois mois, les uns une quantité déterminée de poudre d'or, les autres vingt-cinq livres de coton. Beaucoup moururent plutôt que d'accomplir de tels travaux : en vingt-trois ans la population indigène d'Haïti fut réduite d'un million d'habitants h quatorze mille. On ne peut lire sans horreur les actes de férocité commis par les Espagnols, tels que les rapporte le respectable Las Casas, évêque de Chiapa. Les bras des indigènes manquant pour la culture et les autres tra-. vaux, le gouvernement espagnol favorisa la traite des nègres africains en Amérique, où la plaie de l'esclavage ne fit que s'étendre pendant plusieurs siècles.

La science économique se développa plus lenement que la science géographique ; il fallut attendre plus de trois cents ans pour que les hommes apprissent que les métaux précieux ne constituent pas la richesse, dont ils ne sont que le signe et la représentation convenue ; que le travail est, sous toutes les latitudes, le seul élément de richesse pour les peuples comme pour les individus ; enfin, que le travail doit être libre. Ces principes, aujourd'hui élémentaires, échappaient aux meilleurs esprits du xv= et du xvi= siècles. Le désir de conquête, avec toutes ses violences, et la passion de l'or, provoquèrent des entreprises audacieuses et héroïques, mais marquées presque toujours, malgré les intentions généreuses d'Isabelle de Castille, et l'intervention de quelques prêtres charitables, par des actes de perfidie et d'une abominable férocité.

Revenons à Colomb. Au moment où son autorité était parfois méconnue aux Antilles, sa conduite était calomniée en Espagne ; il revint en Europe, reçut d'Isabelle et de Ferdinand un accueil hono-^ rable, et obtint une nouvelle escadre qui devait porter aux Antilles des colons pour y cultiver la terre et y exploiter les mines: sur la demande de l'ami- 2* Partie.

rai, des malfaiteurs condamnés aux galères ou à la mort obtinrent d'être déportés dans le nouveau monde.

Colomb partit pour son troisième voyage le -30 mai 1498, avec six vaisseaux. Il aborda le 1" août à l'île de la Trinité. Il reconnut le golfe de Paria, et, avec le génie d'observation qui lui était propre, il devina, en présence d'un courant d'eau douce qui se déversait dans l'Océan, l'existence d'un grand fleuve continental, l'Orénoque. Dans ce troisième voyage, il ne fit pas d'autres découvertes : il trouva à Hispaniola les Espagnols divisés entre eux et rebelles à son autorité. Les ennemis qu'il avait en Espagne, et parmi lesquels on doit nommer Fonseca, évêque de Badajoz, calomnièrent son administration et sa conduite. Ferdinand et Isabelle envoyèrent à Hispaniola François de Bobadilla pour y décider du sort de l'amiral. On connaît l'acte odieux qui a valu à ce commissaire une triste immortalité : il fit embarquer pour l'Espagne Colomb chargé de chaînes. En arrivant à Cadix, l'amiral reçut de ses souverains une demi-réparation : mais le gouvernement d'Hispaniola fut donné à Ovando. Il y a des injustices que les âmes les mieux trempées ne peuvent oublier. Colomb voulut garder sans cesse devant ses yeux les chaînes qu'il avait portées : « J'ai toujours vu ces chaînes suspendues dans son cabinet, dit Fernand Colomb dans l'histoire de son père, et il prescrivit qu'à sa mort on les enterrât avec lui. »

Il demanda les moj-ens d'entreprendre un quatrième voyage : il voulait réaliser le rêve de sa vie, arriver aux Indes par l'ouest, en trouvant un détroit qui lui ouvrît l'entrée de l'océan Indien. On lui accorda quatre caravelles, et il partit de Cadix le 9 mai 1.S02. Il explora la côte septentrionale de l'Amérique du Sud jusqu'à l'isthme de Darien : il ne pouvait découvrir un détroit qui n'existe pas. Il perdit deux de ses caravelles, et fit naufrage sur la côte de la Jamaïque, gardant au milieu de tant de périls toute l'intrépidité de son âme. Enfin il revint en Espagne en 1504 (7 novembre). Isabelle de Castille mourut le 26 du même mois. Colomb perdait en elle son dernier appui. Il mourut à Séville le 20 mai 1506, à l'âge de soixante ans.

Vaico de Gama. Les Portugais aux Indes. — En nous conformant à l'ordre chronologique^ qui est, surtout pour exposer de grands événements, la méthode historique la plus sûre, nous avons interrompu l'histoire des voyages des Portugais après la découverte du cap de Bonne-Espérance par Barthélémy Diaz en i486, pour résumer la vie et les découvertes de Christophe Colomb ; nous arrivons maintenant au grand voyage de 'N'asco de Gama, de Lisbonne à Calicut.

Lorsque le roi de Portugal Emmanuel, successeur de Jean II, résolut de préparer une expédition pour aller aux Indes en contournant l'Afrique, des renseignements certains fournis par le voyageur portugais Corilham permettaient de prévoir le succès de l'entreprise. Corilham s'était rendu au Caire, puis à Aden ; de là, sur un navire arabe, à la côte occidentale de l'inde; des relations fréquentes existaient entre l'Inde et la côte d'Afrique. L'extrémité du continent africain ayant été découverte par Diaz, il était évident qu'on pourrait, en se dirigeant du cap de Bonne-Espérance vers le nord-est, arriver à l'océan Indien, bien connu des navigateurs musulmans : mais quelle distance à franchir, et que d'obstacles à surmonter !

Le roi Emmanuel fit construire et équiper, avec l". plus grand soin, quatre navires, montés par 16n hommes d'élite, tant matelots que soldats, et en confia le commandement à Vasco de Gama, gentilhomme portugais de grande réputation, chevalier de l'ordre du Christ.

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Le 8 juillet 14 97, le départ eut lieu, après de pieuses cérémonies religieuses et de ferventes prières. « Il se répandit tant de larmes parmi tous ceux qui étaient présents, dit Texcellent historien Barros, qu'à partir de ce jour, le rivage prit possession de ces douleurs immenses. Ah ! ce n'est pas sans raison que nous l'appelons la rive des pleurs pour ceux qui s'en vont, la terre du plaisir pour ceux qui reviennent, u

Le voj'age d'abord fut heureux : après avoir relâché à la baie de Sainte-Hélène, à peu de distance du Cap, Gama doubla le cap de Bonne-Espérance, le 2'2 novembre. En arrivant à l'extrémité sud-est de l'Afrique, la flottille fut mise en péril par un ouragan. Le jour dii Noël on découvrit une côte qui reçut le nom de Terre de Natal.

Gama passa au large du cap Gorrientes et du port de Sofala, relâcha àMozambique, où il recueillit quelques renseignements sur la route des Lides, et remit à la voile le 1"^ avril U98. Il relâcha encore à Monbaça, puis à Mélinde. Dirigés par un pilote indien, les vaisseaux portugais franchirent les 700 lieues qui séparent l'Afrique de l'Inde, et jetèrent l'ancre, le 20 mai, près de Cali- , eut, sur la côte de Malabar.

Ce jour-là, Gama prit place parmi les hommes que l'histoire n'oublie pas. Plus heureux que Colomb, il eut un grand poète pour chanter ses exploits, Camoens, l'auteur des Liisiades.

Slais lorsque Camoens composa son poème, plus d'un demi-siècle après la découverte de la route des Indes (les Lusiades furent publiées en lô"2). les Portugais avaient établi des comptoirs sur les côtes de l'Afrique, de l'Hindoustan et de l'Indo- Chine, occupé Ormuz à l'entrée du golfe l'ersiquc, Socotora à l'entrée de la mer Rouge, Colombo dans l'île de Geylan. pris possession de Malacca, des Moluques et de Macao, et fait de Goa la capitule de leur empire colonial. Leurs vaisseaux apportaient à Lisbonne la poudre d'or et l'ivoire de l'Afrique, les perles du golfe Persique, l'indigo, les tissus, les diamants de l'Inde, le poivre, la cannelle, le girofle des Moluques, et le cuivre du Japon. Ne nous étonnons pas qu'en présence de si grands résultats, Camoens ait consacré son génie épique à célébrer l'expédition de Vasco de Gama, comme l'événement le plus glorieux de l'histoire du Portugal.

A vrai dire, cette expédition fut avant fout une grande découverte géographique ; avec trois vaisseaux et une centaine de soldats, Gama ne pouvait pas songer à devenir un conquérant. Son arrivée à Calicut excita l'animosité des musulmans, maîtres du commerce de la mer des Indes, et le dédain du roi de Calicut auquel il n'offrit que des présents mesquins.

Il revint à Lisbonne en 1499; mais la voie des Indes était ouverte et les expéditions se succédèrent rapidement. Alvarez Cabrai partit en 1500 avec 13 vaisseaux et 1 200 hommes. Il fut jeté par la tempête sur la côte du Brésil dont il prit possession au nom du roi du Portugal, et perdit quatre vaisseaux en se dirigeant vers le cap de Bonne-Espérance : l'illustre Barthélémy Diaz fut du nombre des victimes. Cabrai établit un comptoir à Calicut : on appelait comptoir un terrain concédé aux Portugais, sur lequel ils élevaient des constructions et des magasins, une forteresse et une église.

Les divisions qui existaient entre les rois de l'Hindoustan furent mises à profit par Cabrai et par ses successeurs; le roi d' Cochin fit alliance avec les Portugais et leur permit de bâtir une forteresse. Soarez Almeida, premier vice-roi des Indes, Jean de Castro et Albuquerque assurèrent et étendirent av, loin la puissance coloniale de leur pays. Les musulmans perdirent la domination de l'océan Indien. « On a peine à concevoir comment le

petit peuple portugais put, en moins d'un demisiècle, couvrir de ses comptoirs ou dominer par ses forteresses un littoral de 4 000 lieues. Mais il faut songer à quel point, pour la foule, l'amour du lucre devait être excité par cette grande révolution commerciale, et aussi quel héroïsme patriotique et religieux animait les premiers conquérants de l'Inde. L'homme trouve dans les grandes idées morales une force invisible. Les Gama, les Cabrai, les Albuquerque, les Jean de Castro se regardaient comme les apôtres armés de la civilisation et de la foi ; et, à leur suite, en effet, vinrent ces hommes qui ont créé une espèce nouvelle de héros, les missionnaires. Jean de Castro mourut dans les bras de saint François Xavier. » (V. Duruy.)

L'empire colonial des Portugais ne fut pas durable. Aujourd'hui les Hollandais occupent les Moluques ; l'Inde, Ceylan et une partie de l'Indo- Chine appartiennent aux Anglais ; la route découverte par Vasco de Gama est en partie délaissée. Les bâtiments à vapeur vont en dix-sept jours dç Marseille à Bombay, par le canal d.' Suez. Les dépêches télégraphiques sont transmises en quelques heures, de Calcutta à Londres. Mais ni les changements survenus dans l'importance maritime et commerciale des peuples européens, ni les merveilveilleux progrès de la science moderne, ne doivent nous faire oublier les efforts gigantesques des premiers explorateurs.

Lex Espagnols en Amérique après les voyages de Colomb. — Colomb donna aux découvertes une durable impulsion. Les progrès furent rapides ; d'intrépides explorateurs franchirent l'océan Atlantique sous des latitudes diverses : c'est ainsi que l'on connut l'existence d'un nouveau continent, d'un nouveau monde, situé entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale. Hojeda, qui avait accompagné Colomb dans son second voj'age, partit de Cadix en 1499, avec un ancien pilote de Colomb, nommé Jean do la Cosa, et longea les côtes du nouveau continent, de la Guyane au Venezuela, sur un espace de six cents lieues. Pinzon, un des anciens compagnons de Colomb, franchit l'équateur et arriva à la côte du Brésil, près du cap Saint- Augustin, le 20 janvier 1500, trois mois avant que le Portugais Cabrai fût jeté fortuitement sur cette côte par la tempête. Il se dirigea vers le nord, découvrit l'embouchure de l'Amazone, doubla le cap Saint-Roch et explora la côte de l'Amérique sur un espace d'environ 1 20 i lieues.

En 1508 Yanez Pinzon et Diaz de Solis suivirent la côte en se dirigeant vers le sud jusqu'au 40' degré de latitude méridionale. Dans un second voyage, Solis découvrit l'embouchure du Rio de la Plata. et périt chez les indigènes.

Le Florentin Améric Vespuce prit part à quatre voyages dans le nouveau monde. Il écrivit une relation de ses voyages, et eut l'étrange fortune de donner son nom au continent découvert par Colomb. On a beaucoup disputé et même déclamé sur l'injustice de celte dénomination. Elle fut l'effet du hasard et non préméditée par Vespuce. Aucun voyageur du xv' et du xm° siècle n'eut la prétention de donner son nom aux pays qu'il découvrait; c'eût été une sorte de prise de possession que les rois n'eussent pas tolérée ; ni Colomb, ni Cortez, ni Pizarre, ni Gama, ni Albuquerque, ni même Magellan ne donnèrent leur nom aux terres qu'ils découvrirent ou dont ils furent les conquérants. Le Mexique, le Pérou gardèrent leurs anciens noms ou furent désignés par le nom de Nouvelle- Espagne. Il y eut, plus tard, en Amérique, une Nouvelle France (Canada) et une Nouvelle-Angleterre (Etats-Unis . Le nom de la mère patrie se retrouvait ainsi dans les colonies lointaines, et les villes fondées dans le nouveau monde portèrent le plus souvent le nom d'une ville d'Europe, cher aux colons (New- York, Nouvelle Orléans, etc.) Le

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plus souvent les caps, les îles, ou certaines parties du littoral étaient désignés par les noms des fêtes ou des saints célébrés le jour de la découverte (terre de Natal, caps Saint-Augustin, Saint-Roch, etc.)- Comment le Florentin Vespuce eut-il l'honneur imprévu de donner son prénom, du reste assez modifié (Alberico, Amerigo) au continent tout entier?

Le nom à' America appliqué au nouveau monde se trouve pour la première fois dans un petit traité de cosmographie, rédigé en latin et imprimé en 1507 à Saint-Dié, en Lorraine. Deux mappemondes dressées en Allemagne, en 15"20 et en 1522, portent aussi le nom d'America. Dès lors, parmi les géographes, l'usage prévalut de désigner ainsi le nouveau continent. La gloire de Colomb n'a pas souffert, on peut le dire, de cette dénomination, qui n'est qu'une convention géographique. Demandez à un enfant, dans toutes les écoles d'Europe, qui a découvert l'Amérique? Il répondra: Christophe Colomb. Mais si vous lui demandez d'où vient le nom d'Amérique, il sera, le plus souvent, aussi embarrassé que si on lui demandait d'où vient le nom de l'océan Atlantique.

Maqellan. Premier viyage autour du monde. — C'est à l'expédition dirigée par Magellan qu'était réservée la gloire d'accomplir le premier voyage autour du monde et de fournir la démonstration, non plus théorique, mais expérimentale, de la sphéricité de la terre.

Ferdinand Magellan, gentilnomme portugais, né à Porto en 1470, avait été aux Indes à l'époque où Albuquerque faisait la conquête de Malacca (1511): il avait reçu de Serrano, l'explorateur des Moluques, des renseignements sur les îles des épices, dernière limite, à cette époque, des découvertes des Portugais dans l'extrême Orient. Revenu en Portugal, il éprouva quelques dégoûts à la cour du roi Emmanuel et offrit ses services au roi d'Espagne. Charles-Quint eut confiance dans le génie de Magellan, et le protégea comme son aïeule Isabelle avait protégé < hristoplie Colomb. Ainsi l'Espagne dut à un Génois et à un Portugais une partie de sa gloire. Si l'on considère l'audace de l'entreprise de Magellan, les difficultés presque invincibles qu'il eut à surmonter, l'immensité du trajet parcouru dans des mers inconnues, et la grandeur du résultat obtenu par un premier voyage autour du monde, on ne peut hésiter à mettre le nom de Magellan de pair avec celui de Qu'istophe Colomb.

Charles-Quint donna à Magellan le commandement d'une flottille de cinq bâtiments; le but de de l'expédition était surtout commercial ; il s'agissait d'arriver aux Moluques et aux Indes par l'ouest ; il fallait donc contourner la partie méridionale du nouveau monde ou découvrir un détroit qui mît en communication l'océan Atlantique avec la mer du Sud, vue parBalboa. Les efforts de Cabot et de Cortereal pour trouver un passage au nord du nouveau continent avaient été infructueux ; l'exploration de la mer des Antilles et d'une partie du golfe du Mexique avait montré qu'aucun détroit n'existait dans ces parages. A quelle latitude méridionale, au delà du Rio de la Plata, trouverait-on un détroit ou un cap extrême ? Là était le problème.

Des cinq vaisseaux, trois étaient commandés par des capitaines espagnols, Quesada, Mendoza et Carthagena. On a conservé les rôles des équipages ; ils comptaient 3Co hommes, et parmi eux un certain nombre de Français : Jean-Baptiste, de Montpellier, l'etit-Jean, d'Angers, maître Jacques, de Lorraine, Roger Dupet, Simon, de la Rochelle, Etienne Villon, de ïroyes, Bernard Mahuri, de Narbonne, Barthélémy Prier, de Saint-Malo, Ripart, Bruzen, de Normandie, Pierre le Gascon, de Bordeaux, Laurent Caurat Jean Breton, du Groisic.

Mentionnons encore l'Italien Pigafetta, qui a écrit, en français, une relation très intéressante du voyage, bien qu'elle ait été faite avec plus de sincérité que de discernement.

Magellan mit à la voile, de San Lucar de Barrameda, le 20 septembre 1519. Peu de temps après le départ, il eut à réprimer, d'abord la familiarité insolente, puis l'insubordination du capitaine espagnol Jean de Carthagena, qui fut constitué prisonnier. Le 15 décembre 1520, la flottille arrivait aux côtes du Brésil et pénétrait dans la baie de Rio Janeiro. De là, elle s'avança jusqu'à l'embouchure du Rio de la Plata, qui fut dépassée ; le capitaine général s'arrêta, le 31 mars 153(t, à la baie de Saint- Julien où il avait l'intention d'hiverner. Le mé contentement se répandit parmi les équipages. Les capitaines Quesada, Mendoza et Carthagena se révoltèrent ouvertement contre l'autorité du capitaine général. Magellan, avec une énergie impitoyable, envoya six hommes résolus porter à Mendoza, à bord de la Victoria, l'ordre de se rendre à bord de la Tnnidad. Mendoza reçut cet ordre avec un sourire qui annonçait le refus d'obéir. Il fut immédiatement poignardé ; en même temps quinze hommes armés, envoyés de la Trinidad par Magellan, montèrent à bord de la Victoria où ils ne trouvèrent p;is de résistance. Le lendemain, les deux autres vaisseaux rentrèrent dans le devoir. Quesada fut décapité.

C'est dans ces parages que l'on rencontra quelques indigènes de haute stature, les Patagons ou grands pieds, que Pigafetta, le narrateur de l'expédition, représenta à tort comme des géants. Le 21 octobre 1520, Magellan découvrit le cap des Vierges, à l'entrée du fameux détroit. L'équipage d'un vaisseau envoyé en reconnaissance s'ameuta et revint en Espagne. Magellan traversa en vingt jours le détroit auquel on a donné son nom, pénétra dans le grand Océan qu'il appela la mer Pacifique, et prit la direction du nord-ouest. Pendant plus de trois mois on n'aperçut aucune terre ; beaucoup d'hommes moururent du scorbut ; peu s'en fallut que tout le monde ne pérît de faim. Enfin, le 6 mars 1521, Magellan découvrit les îles Mariannes, qu'il nomma îles des Larrons, et dix jours après, l'archipel des Philippines. Le grand navigateur avait résolu le problème d'arriver par l'ouest aux îles des épices et au continent asiatique. Mais il ne lui fut pas donné de jouir de sa gloire. Attaqué par les insulaires de la petite île de Mntan, il tomba percé de lances. Uii seul vaisseau, la Victoria, revint en Espagne par le cap de Bonne-Espérance, sous le commandement de Sébastien del Cano, avec dix-huit survivants de l'expédition, dont un Français (<î septembre 1522). Le premier voj'age autour du monde avait duré trentesept mois.

Conclusion. — Nous arrêterons ici notre récit. L'histoire de la conquête du Mexique* par Cortez, celle du Pérou*, par Pizarre, la découverte de la Floride, le voyase de l'Anglais Drake autour du monde, l'histoire des établissements hollandais en Océanie, et tant d'autres questions intéressantes, nous entraîneraient à donner à cet article des développements trop étendus. Bornons-nous à mentionner les efforts souvent héroïques et rarement heureux des explorateurs français.

Jacques Cartier, capitaine de navire de Saint- Malo, fit quatre voyages à Terre-Neuve, et remonta le Saint-Laurent jusqu'à la hauteur de Montréal, au Canada (15:i3-1541'. Les capitaines Jean Ribaut et Laudonnière tentèrent d'établir des colonies de protestants à la Floride (1562-156i). Sous Henri IV, Samuel Champlain organisa la colonie du Canada, qui fut vraiment une nouvelle France. Au xviii* siècle, la France entreprit des explorations lointaines : les noms de d Entrecastaux et de La Peyrouse méritent d'être cités avec celui de l'Anglais

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