ALBIGEOIS
France X. — Vers la fin du douzième siècle, cette région de la France qu'on appelait avant la révolution le Languedoc, et qui avait Toulouse pour capitale, présentait un spectacle étonnant pour le reste de la chrétienté. On n'y pratiquait presque plus le catholicisme, surtout dans les hautes classes ; les églises restaient désertes, les monastères ne recevaient plus aucun don ; les prêtres étaient méprisés, au point qu'on les insultait souvent et qu'ils n'osaient pas se montrer en public. Il ne se voyait rien de semblable ni même d'approchant dans les autres pays de l'Europe qui croyaient fermement en la religion catholique, respectaient ses prêtres, et les enrichissaient. Quant aux causes de cet état particulier au Languedoc, nous ne pouvons, dans l'état actuel de la science, qu'essayer des conjectures.
Il est certain que cette région était à cette époque la plus civilisée de l'Europe. Les troubadours y florissaient. Nulle part on ne faisait aussi bien les vers, et, ce qui vaut sans doute mieux encore, nulle part il n'y avait autant de liberté politique, au moins dans les villes, et autant d'égalité entre les classes. Un grand nombre de cités, érigées en communes, étaient de petites républiques, fort peu dépendantes de leurs seigneurs. On y exerçait tous les arts de luxe, on y commerçait activement, on s'y amusait aussi, et même les mœurs étaient à quelques égards trop libres ; enfin la bourgeoisie, riche, cultivée, y traitait presque de pair avec la noblesse.
Parmi ces mœurs élégantes et parfois dissolues, des idées nouvelles au sujet de la religion s'étaient manifestées; des sectes avaient pris naissance. L'une d'elles professait des doctrines qui ont beaucoup de rapports avec le protestantisme de l'Ecosse : elle prétendait à faire revivre les mœurs des premiers chrétiens, rejetait l'autorité du pape, la hiérarchie ecclésiastique, et considérait les dogmes comme peu importants comparés à la morale. Les partisans de cette secte portent dans l'histoire le nom de vaudois. Une autre secte s'éloignait bien davantage des doctrines orthodoxes. Selon celle-ci, le monde physique n'était pas l'œuvre de Dieu, mais celle d un mauvais ange. Dieu avait créé les hommes esprits purs, mais le mauvais ange les séduisit et enferma ces esprits dans des corps matériels ; de là le mal, sous ses formes diverses. La terre où les hommes vivent dans la souffrance et dans le péché est le véritable enfer. Cependant le règne du mal n'est pas éternel ; les hommes ne sont pas condamnés à vivre indéfiniment damnés : lis remonteront tous auprès de Dieu, les uns plus tôt, les autres plus tard. Pour mériter le salut, il n'y a qu'un moyen : c'est de mépriser le monde et la vie, de renier la nature humaine, de vivre autant que possible comme un esprit pur. On peut par là obtenir à sa mort d'être enlevé de sur cette terre maudite et ravi au ciel. Sinon, on revivra encore dans un corps d'homme, peut-être même dans un corps d'animal, jusqu'à ce que l'expiation soit suffisante aux yeux de Dieu.
Remarquons que la doctrine de cette secte la rattachait au Manichéisme (deux principes, l'un bon, l'autre mauvais), mais que sa morale aboutissait à la mortification, à l'ascétisme, comme la morale catholique elle-même. Les partisans de cette secte s'appelaient eux-mêmes les cathares (du mot grec, qui signifie pur) ; les Français du nord les appelèrent Albigeois, bien qu'ils ne fussent pas plus nombreux dans le pays albigeois que dans le reste du Languedoc : c'est le nom impropre qui leur est demeuré dans l'histoire.
Il ne paraît pas que la masse de la population languedocienne fût vaudoise ou albigeoise ; les partisans décidés des deux sectes formaient partout la minorité; mais ils étaient bien vus du reste des habitants, qui étaient dégoûtés du catholicisme, ou