III. RÉCITS ET DICTÉES HISTORIQUES
1. « Un épisode de la lutte du Sacerdoce et de l'Empire. — Le pape Grégoire VII avait lancé l'excommunication contre l'empereur d'Allemagne, Henri IV, qui avait osé y répondre en faisant dé|)0ser le pape. Mais ses vassaux révoltés lui signifièrent qu'ils ne lui obéiraient plus s'il n'obtenait immédiatement son absolution.
u Henri IV résolut d'aller la demander ; quelques jours avant Noël il partit de Spire avec un mince cortège. Grégoire VII, incertain des véritables intentions de l'empereur, alla l'attendre ;\ Canossa, château inexpugnable situé dans le duché de Modène et appartenant à la comtessse Maihilde, qu'il appelait la fille de Saint-Pierre.
V. D'abord arrivèrent les excommuniés, qui avaient franchi les Alpes avec mille dangers. C'étaient les seigneurs et les évoques qui, pour complaire à l'empereur, avaient déposé le pape au prétendu concile de Worms. Grégoire les reçut sévèrement, puis il sépara les évoques, leur donna à chacun
une cellule, leur interdit tout colloque et les condamna au jeûne.
« Après tous les autres, Henri se présenta à son tour, demandant grâce par l'intercession de Mathilde. Le pape se montra d'abord inflexible : il ne consentait ni à l'absoudre ni même à le recevoir avant qu'il eût déposé ses ornements roj^aux. Enfin il lui permit d'entrer à Canossa. Mais quand l'empereur, laissant dehors toute sa suite, eut pénétré dans la forteresse, qui avait trois enceintes de murailles, on le fit demeurer dans la seconde, sans aucune marque de dignité, nu-pieds, vêtu de laine sur la chair, et il passa tout le jour sans manger jusqu'au soir; il resta de même le second et le troisième jour en attendant l'ordre du pape. Les assistants mêmes étaient émus en voyant un si grand prince pleurer et gémir pendant ses longues et froides nuits de janvier. Quelques-uns s'écriaient que ce n'était plus là une sévérité apostolique, mais la dureté d'un tyran sans miséricorde. La porte s'ouvrit enfin, le pape donna audience au pénitent, mais il ne le réconcilia avec l'Église qu'à la condition qu'il se soumettrait absolument au pape et exécuterait tous ses ordres. L'acte fut dressé. Henri s'engagea par serment, et à ce prix l'excommunication fut levée (1077).
« Le lendemain, il sortit de Canossa absous, mais déjà parjure. Avant même de rentrer en Allemagne, il avait de nouveau déclaré la guerre au pape. » — (D'après Ruelle et H. Bréholles, Histoire du moyen âge).
2. « Dernières années de l'empereur Henri IV d'Allemagne, — Jamais prince ne fut plus cruellement puni de son orgueil et de ses fautes que l'empereur d'Allemagne Henri IV. Excommunié par le pape, abandonné de la plupart de ses sujets, il eut encore la douleur de voir son propre fils, son enfant de prédilection, Henri le Jeune, se mettre à la tête des révoltés et lui faire la guerre.
« Trahi par tous, errant de ville en ville, l'empereur se soumet enfin au jugement delà diète convoquée à Mayence pour le jour de Noël. Mais son fils ne veut pas qu'il y paraisse, craignant que sa vue ne ranime les sentiments d'une fidélité mal éteinte. Il obtient une entrevue de son père, le trompe par des larmes hypocrites et offre de le conduire luimême à la diète. En chemin, il décide son père à s'arrêter dans un château, où il le retient prisonnier. Là il l'oblige à déposer tous les insignes de la royauté, la croix, la couronne, la lance, le sceptre et le globe. Mais ce n'était pas assez. On transféra le malheureux empereur au couvent d'Ingelheim et il comparut devant une assemblée d'où se trouvaient exclus tous ceux dont la pitié était suspecte.
« Comme on l'avait déjà plusieurs fois menacé de la mort s'il n'exécutait promptement tout ce qu'on voulait, il fit en cette occasion ce qu'on exigeait de lui, il assura que c'était de son plein gré qu'il abdiquait, se sentant désormais incapable de gouverner l'empire. Il recommanda son fils à l'assemblée; il demanda pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir offensés ; il se prosterna même aux pieds du cardinal et lui demanda humblement l'absolution; mais celui-ci refusa, disant qu'au pape seul appartenait le droit de l'absoudre ; enfin il vit son fils couronné par les légats du pape et proclamé solennellement. Cela fait, on le laissa presque seul, en lui défendant de sortir.
u Mais le vieil empereur réussit bientôt à s'échapper; il se rendit à Cologne, où il fut reçu, non comme un exilé, mais comme un roi. Il se réfugia ensuite à Liège, sous la protection de l'évêque de cette ville et du duc de Basse-Lorraine, Henri de Limbourg. De là il écrivit à tous les princes, et en particulier au roi de France, des lettres touchantes où il racontait ses malheurs. Philippe 1'' n'osa prendre la défense d'un excommunie.
« Réduit à quelques vassaux fidèles, et vaillam-
ALLEMAGNE
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ment défendu par Henri de Limbourg, il tenta un dernier effort pour obtenir justice et obliger «on fils à cesser les hostilités. Il écrivit aux seigneui-s pour les supplier au nom de Dieu et de l'Église de ne pas prêter secours à ce fils rebelle. Mais cet appel ne fut point entendu, et Henri le Jeune ne répondit que par un manifeste insolent. Le parricide était consommé. L'empereur, après avoir mis ses bottes en vente pour se procurer du pain, après avoir supplié l'évêque de Spire de le recevoir comme clerc dans son église (ce qui lui fut refusé^, mourut de douleur el presque de faim (" août l lOB); avant d'expirer, il envoya son épée à son fils avec ces mots : « Voilà tout ce que vous m'avez laissé. » Ce fut son seul reproche. Ce fils dénaturé ne fut point ému. Comme le chapitre de Lié^e avait fait célébrer magnifiquement les funérailles du défunt, il exigea que le cercueil fût déterré et déposé hors d'un lieu saint jusqu'à ce que l'excommunication eût été levée. Le corps de Henri IV demeura cinq ans à la porte de l'église de Spire avant d'obtenir une place dans le tombeau de ses aïeux. » — (D'après Ruelle et BréhoUes, Histoire du moyen âge.)
3. « Le dernier des Hohenstaufen. — L'empereur d'Allemagne Frédéric II était mort (12.50). Ses fils étaient morts aussi ; il ne restait de la maison de Souabe que le petit-fils de Frédéric, le jeune Conradin. Il avait quinze ans. Il entreprit de disputer le royaume de Naples au conquérant français qui s'en était emparé, le terrible Charles d'Anjou. Il marcha résolument à sa rencontre. A Rome, il fut conduit au Capitule par une foule immense, harangua le peuple romain et l'institua son héritier s'il succombait dans sa périlleuse entreprise. Charles l'attendit auprès dupetitbourg de Tagliacozzo, dans le royaume de Naples. La bataille fut livrée le 23 août 126S. L'armée gibeline fut entièrement défaite. Conradin parvint à s'échapper avec son cousin Frédéric d'Autriche ; il voulait gagner la mer et s'embarquer pour la Sicile. Mais il offrit aux mariniers une bague d'un grand prix pour avoir une barque. Cette imprudence fit reconnaître les fugitifs. Un seigneur à qui ils demandèrent l'hospitalité, se voyant assiégé par les amis de Charles d'Anjou, livra les proscrits pour échapper à la ruine.
« L'implacable vainqueur fit comparaître le jeune prince devant un tribunal choisi par lui. Charles lui-même prit le rôle d'accusateur. Toutefois un jurisconsulte ne craignit pas de présenter la défense de Conradin. Quand on recueillit les avis, un seul juge. Provençal de nation, vota la mort; les autres se turent. Le roi confirma la sentence, et fixa l'exécution au lendemain.
« Les deux cousins jouaient aux échecs lorsqu'on vint leur annoncer l'arrêt qui les frappait. Le lundi -.9 octobre au matin, ils firent leur testament et furent conduits avec dix autres seigneurs, leurs compagnons de captivité, sur la place du Marché à Naples. Ils entendirent la messe dans une petite chapelle desservie par des frères du Mont-Carmel. L'échafaud était dressé à l'angle de la place, en vue de cette baie enchantée où le malheureux enfant avait espéré régner comme ses pères. Charles, entouré de toute sa cour, voulut être présent à l'exécution.
« Après avoir entendu lire sa sentence, Conradin détacha son manteau, se mit à genoux pour prier, et se relevant, il dit : « Ah ! ma mère ! quelle déplorable nouvelle vous recevrez de moi. w Se tournant ensuite vers le peuple, il jeta son gant dans la foule comme pour appeler un champion et tendit son cou au bourreau.
• • Quand il vit tomber cette tête si chère, Frédéric d'Autriche « poussa un rugissement terrible et mourut sans demander pardon à Dieu », dit un vieux chroniqueur. Ce fut ensuite le tour des Jiunes nobles.
a Cette sanglante, tragédie frappa vivement l'esprit dos hommes. On prétendit qu'au moment de l'exécution de Conradin, un aigle était descendu du haut des cieux jusqu'à terre, qu'aux yeux de tout le peuple il avait trempé son aile droite dans ce sang généreux et était aussitôt remonté dans les airs. C'était l'aigle de Souabe qui disparaissait pour toujours. En efl'etles destinées de cette illustre maison étaient accomplies. » — (D'après Ruelle et Huillard-BréhoUes, Jïis<oirec/w moyen âge.)
4. « La ligue hansêatique. — Les villes de Hambourg et de Lubeck avaient conclu en 124 1 un traité pour leur défense commune contie les pirates de la Baltique et contre les princes voisins ; d'autres villes de commerce entrèrent bientôt dans cette alliance, qui s'appela la ligue hanséaiique ou la hanse, d'un mot allemand qui signifie association.
c( Au XIV* et au xv* siècle, la ligue hansêatique, composée de quatre-vingts villes, occupait tous les rivages septentrionaaux de l'Allemagne et s'étendait sur ceux des Pays-Bas. Elle fut jusqu'au xvi* siècle la puissance dominante du nord. La salle immense de Lubeck, où se tenaient ces assemblées générales de la Hanse, atteste encore la puissance de ses souverains. Ils avaient uni par d'innombrables canaux l'Océan, la Baltique et la plupart des fleuves du nord de l'Allemagne. Mais leur principal commerce était maritime. Les comptoirs hansêatique de Londres, de Bruges, de Bergen, de Novogorod étaient analogues sous plusieurs rapports aux factoreries des Vénitiens et des Génois dans le Levant; c'étaient des espèces de forts. Les commis ne pouvaient s'y marier, de peur qu'ils n'enseignassent le commerce et les arts aux indigènes. Ils n'étaient reçus dans certains comptoirs qu'après des épreuves cruelles qui garantissaient leur courage. Le commerce se faisait encore presque partout les armes à la main. Si les gens de la Hanse apportaient à Novogorod ou à Londres du drap de Flandre trop grossier, trop étroit ou trop cher, le peuple se soulevait et en assommait quelques-uns. Alors les marchands menaçaient de quitter la ville, et le peuple alarmé en passait par où ils voulaient. Les habitants de Bruges ayant tué quelques hommes de la Hanse, elle exigea, pour rétablir son comptoir dans cette ville, que plusieurs bourgeois fissent une amende honorable, et que d'autres allassent en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et à Jérusalem. En effet, la punition la plus terrible que les Hanséatiques pussent infliger à un pays, c'était de n'y plus revenir. Lorsqu'ils n'allaient pas en Suèda, les habitants manquaient de de drap, de houblon, de sel et de hareng; dans les révolutions, le paysan suédois était toujours pour ceux qui lui fournissaient le hareng et le sel. Aussi la Hanse exigeait-elle des privilèges excessifs ; la plupart des villes maritimes de Suède laissaient occuper au moins la moitié de leurs magistratures par des Hanséatiques. » (Michelet. Précis d'Histoire moderne.)
6. L'Allemagne jugée par Edgar Quinet eu 1831. - Edgar Quinet écrivait, dès i8:il. ces paroles en quelque sorte prophétiques : « Il est un pays qui nous a toujours trompés dans nos jugements. Toujours nous l'avons cherché à un demisiècle de la distance où il était réellement, tant son génie est peu conforme au nôtre et nous donne peu de prise pour le saisir. Son mouvement sourd et tout intérieur se dérobe incessamment à nous et ne se laisse apercevoir que longtemps après qu'il est fini. Je parle du mouvement des nations germaniques.
« Nous nous représentons encore l'Allemagne telle que la dépeignait madame de Stacl, un pays d'extase, un rêve continuel, un enivrement de théorie : voilà pour les classes éclairées; puis des sympathies romanesques, un enthousiasme ton-