MAINTENON (M"" DE) — 1772 — MAINTENON (M"'" DE
C'est alors que commença entre M'"» de Montespan et celle que, d'après La Fare, elle n'avait jamais cessé do regarder comme une soubrette, la lutte qui devait se terminer par l'exil de la favorite : lutte tour à tour ouverte et sourde où M™« de Montespan s'abandonnait à tous les emportements d'une passion hautaine, sans dignité ni pudeur, tandis que M™' de Maintenon, soutenue par les conseils de l'abbé Gobelin, ne répondait au redoublement des attaques que par un redoublement de patience, de sagesse, de manège consommé, « faisant connaître au roi un pays tout nouveau », suivant le mot de Mm* de Sévigné, et prouvant une fois de plus par une prise de possession chaque jour plus sensible de son estime et de ses bonnes grâces, « que rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable ». — « Dieu a suscité M'a* de Maintenon pour me rendre le cœur du roi », disait la reine; et M"* de Maintenon n'avait en effet usé de sa faveur croissante que pour lui ramener Louis XIV. La reine ne devait pas jouir longtemps de ce bonheur; le 30 juillet 1683, elle mourait. Aussitôt après les funérailles, la cour se retira à Fontainebleau. Sur ce point décisif de la vie de Miii"' de Maintenon, il faut entendre directement le témoignage de M""* de Gaylus. « Pendant le voyage de Fontainebleau qui suivit la mort de la reine, écrit-elle, je vis tant d'agitation dans l'esprit de M""» de Maintenon que j'ai jugé depuis, en. la rappelant à ma mémoire, qu'elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes et de ses espérances ; en un mot, son cœur n'était pas libre et son esprit était fort agité. Pour cacher ses divers mouvements et pour justifier les larmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, <.4le 80 plaignait de vapeurs, et elle allait, disaitelle, chercher à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule M"** de Montchevreuil. Elle y allait même quelquefois à des heures indues. Enfin, les vapeurs passèrent ; le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin de ce même voyage. Je me garderai bien de pénétrer un mystère respectable pour moi par tant de raisons; je nommerai seulement ceux qui, vraisemblablement, ont été dans le secret ; ce sont M. de Harlay, en ce tempslà archevêque de Paris, M. et Mme de Montche- 'vreuil, Bontemps et une femme de M^e de Maintenon, fille aussi capable que qui que ce soit de garder un secret et dont les sentiments étaient tort au-dessus de son état. » Le mystère ne fut jamais complètement éclairci. Mme de Maintenon se prêta à être une « énigme pour le monde », et ne fit aucune tentative pour que son mariage fût déclaré : c'est dans les derniers mois de 1684 que, suivant toutes les vraisemblances, il s'accomplit.
« La place de M™» de Maintenon est unique — écrivait, quelques mois avant l'événement, Mme de Sévigné si attentive à suivre tous les mouvements de la cour, — il n'y en a point, il n'y en aura jamais de semblable. » La place est restée en effet unique dans l'histoire. Reine sans le paraître, M"* de Maintenon concentra entre ses mains toutes les prérogatives, toutes les faveurs. Le dauphin, les princes de la famille royale la consultaient avec respect; « des parlements, des provinces, des villes, des régiments .s'adressaient à elle dans tout ce qui devait aller au roi ; tous les grands du royaume, les cardinaux, les évoques, ne connaissaient pas d'autre route. » Mais, en public, elle n'acceptait aucun hommage et s'étudiait à se perdre dans la foule. « Je l'ai vue à Fontainebleau, dit Saint-Simon, en grand habitchoz la i-eine d'Angleterre, cédant absolument sa place et se reculant partout pour les femmes titrées, pour les femmes même d'une qualité distinguée, polie, affuble, parlant comme une personne qui ne pré-
tend rien, qui ne montre rien, mais qui imposait beaucoup. » Elle ne se distinguait que par sa simplicité. Suivant Languet, qui l'a connue pendant les vingt dernières années de sa vie, « une marchande de Paris était ordinairement plus richement vêtue ». Au fond, quelle était son action? Il n'est pas de question historique peut-être qui ait été plus controversée. L'accord n'existe même pas dans les témoignages de ses contemporains. Quelques-uns, parmi lesquels Saint-Simon, sont bien près de l'accuser d'avoir tenu les rênes du royaume pendant les trente dernières années du règne de Louis XIV, et contribué à tous les malheurs de la France. A l'entendre ellemême, et les dames de Saint-Cyr, elle n'était pas née pour la politique : « la droiture de son cœur et la justesse de son esprit l'éloignent de toutes les intrigues » ; pendant toute sa vie, elle n'assista que deux fois au conseil. Le roi s'adressait à elle volontiers : « Consultons la Rai^on^ disait-il. Qu'en pense Votre Solidité ?» Mai.s il restait le maître. Voltaire, qui ne se trompe d'ordinaire que lorsqu'il se laisse égarer par la passion, nous semble avoir établi la vérité dans sa mesure, lorsque, résumant en quelques traits expressifs le rôle de M«e de Maintenon, il la représente « ne s'empressant jamais de parler d'affaires d'État, rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence de cabale, beaucoup plus occupée de plaire à celui qui la gouvernait, que de gouverner, ménageant son crédit et ne l'employant qu'avec une circonspection extrême. » Les questions religieuses sont les seules qu'elle eût vraiment à cœur. Nul doute que, sur ce point, elle ait eu et tenu à avoir une influence. Autant elle manquait de goût pour l'administration du royaume, autant elle mettait de passion, passion froide mais persévérante, à administrer la conscience du roi. Cette intervention dans les choses de l'Eglise lui a fait attribuer une part considérable dans la révocation de l'Edit de Nantes. Voltaire semble sur ce point particulièrement la décharger de toute responsabilité. « Mme de Maintenon toléra cette persécution, dit-il, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine ; mais elle n'y participa pas; c'est un fait certain, » Tel est aussi le sentiment d'un étranger, Ezéchiel Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg, qui, sous le coup de l'événement, et témoin désintéressé, écrivait en 1690 : « On ne saurait rien dire sinon qu'elle a tout sacrifié au penchant du roi et à la résolution qu'il avait prise depuis longue main ; qu'elle a voulu s'en faire un mérite auprès de lui; qu'elle a pu même se flatter quelque temps qu'on viendrait à bout de ce grand dessein sa-is y employer des moyens aussi extraordinaires et aussi violents que ceux dont on s'y est servi daiis la suite ; qu'elle n'a pas eu alors ou le pouvoir on la volonté de l'en détourner et que la bigoterie ( si venue au secours de la prévention et d'ailleurs de son entière résignation aux volontés de l'engagement du roi. » A la distance où nous sommes aujourd'hui des faits, il semble bien difficile de croire que M'"°de Maintenon n'ait pas vu avoc satisfaction une entreprise qui avait pour objet de convertir les hérétiques. Elle était aussi enracinée dans sa foi nouvelle qu'elle avait eu de peine à se détacher de l'ancienne; mais il serait injuste de mettre à sa charge les rigueurs qui suivirent l'acte de 1685. « Je gémis, écrivait-elle à Fénelon, des vexations qu'on fait; mais, pour peu que j'ouvrisse la bouche pour m'en plaindre, mes ennemis m'accuseraient encore d'être protestante, et tout le bien que je pourrais faire serait anéanti. » Si cette plainte était beaucoup trop discrète, la petite-fille d'Agrippa d'.-\ubigné étant assez sûre de son crédit ponr avoir le courage de protester plus hautementjOn ne peut méconnaître,au moins, qu'elle
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avais mis du côté de l'humanité son cœur et sa raison.
On est aussi trop disposé peut-être à ne pas lui tenir assez de compte de l'action salutaire qu'elle a exercée sur les mœurs de la cour et du roi. Là aussi elle fit œuvre d'éducation, d'éducation patiente et mesurée, mais saine. Louis^XIV croyait volontiers expier ses fautes, quand il «'se montrait inexorable pour celles des autres. C'est M^o de Maintenon qui le dit; et il disait lui-môme au prédicateur qui lui avait fait entendre quelques véritésutiles:« Monsieur l'abbéjj'aime à prendre ma part dans les sermons ; mais je ne veux point qu'on me la fasse. » M°»o de Maintenon le ramena à un sentiment plus juste de ses devoirs. Elle ne pouvait lui inspirer des idées plus larges, plus élevées que celles suivant lesquelles elle s'était elle-même toujours dirigée ; mais elle avait le souci profond de ce que lui imposaient sa gloire et sa grandeur. M. Lavallée nous paraît avoir jugé son action générale avec exactitude, sans emportement d'enthousiasme comme sans esprit de dénigrement, lorsqu'il dit : « Elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l'homme et aux affaires de la religion ; l'on peut même dire qu'en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi ; mais elle ne lui donna que des conseils désintéressés, utiles à l'Etat et au soulagement du peuple; et, en définitive, elle a fait à la France un bien réel, en réformant la vie d'un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibnitz, faisait seul le destin de son siècle ; enfin, en le rendant capable de soutenir avec un visage toujours égal et véritablement chrétien les désastres de la fin de son règne. »
La seule affaire où M°»« de Maintenon ne ménagea, no réserva véritablement rien d'ellemême, qui l'absorba et qui la révéla tout entière, c'est la création de Saint-Cyr. Après sa vie, qui, depuis le jour où elle put la conduire, fut un chef-d'œuvre d'habileté et de sagesse, Saint-Cyr a été son œuvre maîtresse . Là cependant, comme en toutes choses, elle n'est arrivée à son but que par degrés. Jamais elle n'avait perdu le souvenir des misères et des difficultés de toute sorte qu'elle avait eu à traverser et auxquelles aurait succombé une âme moins bien trempée que la sienne ; et, dès qu'elle put disposer des faveurs du roi, elle nourrit le dessein d'épargner aux jeunes filles pauvres ce dont sa propre jeunesse avait tant souffert. « Je voudrais, disait-elle, secourir la noblesse tout entière. » Elle avait commencé par payer la pension de quelques enfants à Montmorency (1680), puis à Rueil (1682) : et dès ce moment on peut dire que son cœur s'était donné. Elle écrivait à Mmo de Brinon, qu'elle avait successivement placée à la tête des deux établissements, tous les deux, d'ailleurs, fort modestes : « J'ai grande impatience de voir mes petites filles et de me trouver dans leur étable. J'en reviens toujours plus affolée. » — « Rueil, disait-elle à son frère, est un lieu admirable et où je me divertis fort. Dieu bénit tout ce qui s'y fait et le succès passe mon espérance. » Le succès était tel, en effet, qu'il fallut songer à une autre maison. Louis XIV venait d'acquérir, pour l'agrandissement du parc de Versailles, le château de Noisy; on y transféra le pensionnat (3 février 1684). Il fut bientôt en faveur. De toutes parts, on allait voir les filles de Mme de Maintenon. Le roi lui-même multipliait ses visites. Noisy devint à son tour insuffisant, et Samt-Cyr fut créé (1686). Mme de Maintenon n'avait d'abord songé « qu'à faire tout le bien possible pendant sa vie ». La pensée de le faire après sa mort ne lui était pas venue à l'esprit. « Dieu l^c PAivriK.
sait, disait-elle, que jo n'ai jamais conçu une aussi grande fondation. » Elle en appréciait l'importance et l'avenir. « Quel avantage, s'écrie dans ses Souvenirs la plus fidèle des ii terprètes de sa pensée, pour une famille aus.si pauvre que noble, et pour un vieux militaire criblé de coups, après s'être ruiné dans le service, de voir revenir chez lui une fille bien élevée, sans qu'il lui en ait rion coûte pendant treize années qu'elle a pu demeurer à Saint-Cyr, apportant même encore un millier d'écus, qui contribuent à la marier ou à la faire vivre en province ! Mais ce n'est là que le moindre objet de cet établissement; celui do l'éducation que cette demoiselle a reçue et qu'elle répand ensuite dans une famille nombreuse est vraiment digne des vues, des sentiments et de l'esprit de M^ie de Maintenon. »
Ces vues n'ont pas toujours été les mômes. L'histoire de Saint-Cyr peut être partagée en deux périodes : la période avant et la période après les représentations d'Esther (V. Saint-Cyr au Supplément). Dans la première, c'est l'esprit de Fénelon qui domine, l'esprit large et souple du traité de l'Education des filles. Effrayée ensuite du danger des exercices qui mêlaient ses élèves à la vie du siècle, M^e de Maintenon replie son essor et les règles de la maison deviennent plus étroites, presque austères. « Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées, écrit-elle, li faut renoncer à ce goût de l'esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces manières de railleries toutes mondaines, enfin à la plupart des choses que nous faisions. » Mais, après comme avant les réformes de 1691, toute sa pensée est à ses chères filles et les enveloppe : « Puisse cet établissement durer autant que la France, s'écriait-elle dans un généreux élan d'ambition, et la France autant que le monde ! Il y a de quoi renouveler dans tout le royaume la perfection du christianisme. Je m'offre avec tous mes gens pour servir ces chers enfants et je n'aurai nulle peine à être leur servante, pourvu que mes soins leur apprennent à s'en passer. Voilà où je tends; voilà ma passion, voilà mon cœur. » Elle est la première institutrice de la maison. C'est le seul privilège qu'elle s'arroge; c'est la seule qualité qui lui soit donnée, suivant son vœu, dans son acte de décès (15 avril 17Î9).
Pour juger son œuvre d'éducation, il faut, d'une part, la comparer à celle de ses contemporains; il faut, d'autre part, la suivre elle-même dans les soins infinis auxquels pendant près de trente ans elle a voué sa vie. Qu'on nous permette de rappeler ici les pages où nous avons résumé notre jugement (De L'enseignement secondaire des filles) :
« Jamais le couvent n'a été plus en honneur qu'au dix-septième siècle. Il était le premier et le dernier asile : c'est là qu'on commençait ;i vivre et qu'on s'exerçait à mourir. Jamais aussi peut-être les dangers qu'il présente au point do vue de l'éducation n'ont été signalés avec plus de hardiesse. Hors de la famille, les ressources locales d'instruction manquaient. La nécessite, comme l'habitude, faisait un devoir d'envoyer la fille au couvent. On ne regardait pas à l'âge, lu deuil de famille, un départ, les circonstances en décidaient. M^e Guyon était entrée à deux ans et demi aux Ursuhnes de Montargis; Marie- Blanche de Grignan, « les petites entrailles » de Mme de Sévigné, à cinq ans et demi, à Sainte- Marie de la Visitation d'Aix. Or, veut-on savoir ce qu'était l'éducation du couvent dans l idéal conçu par Port-Royal ? Il suffit d'ouvrir le Règlement de sœur Sainte-Euphemie, Jacqueline Pascal. L étrange émotion que cause, mémo a des siècles de distance, le spectacle de ces enfants observant le
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silence ou parlant bas du lever au coucher, ne marchant jamais qu'entre deux religieusns, l'une devant, l'autre derrière, pour empcclicr que <i ralentissant le pas sous le prétexte d'une incommodité, elles aient entre elles quelque communication » ; passant d'une méditation à une oraison, d'une oraison aune instruction, n'apprenant, en dehors du catéchisme, que la lecture, l'écriture, et, le dimanche, « un peu d'arithmétique, les grandes d'une heure jusqu'à deux, les petites de deux heures à deux heures et demie » ; les mains toujours occupées pour empêcher l'esprit de s'égarer, mais sans pouvoir s'attacher à leur ouvrage, « qui devait plaire d'autant plus à Dieu qu'elles s'y plairaient moins elles-mêmes» ; combattant toutes leurs inclinations naturelles, méprisant les soins d'un corps a destiné à servir aux vers de pâture » ; ne faisant rien, en un mot, ijue dans un esprit de mortification. Qu'on se représente ces journées de quatorze ou de seize lieures, se succédant et s'appesantissant sur la lôle des, petites sœws, pendant six ou huit ans, dans une solitude morne, sans que rien y apportât le mouvement de la vie, rien que le son de la cloche annonçant le changement d'exercice ou de pénitence, et l'on comprendra le sentiment d'inquiétude et de tristesse dont était pénétré Fénelon, lorsqu'il parle des ténèbres de la caverne profonde où le couvent tenait comme enfermée la jeunesse des filles. Sans doute, il ne faut pas perdre de vue que cet idéal janséniste, approprié aux inclinations de certaines âmes, a formé des femmes qui ravissaient l'admiration de Racine et le respect de Boileau ; mais, en le proposant pour règle de l'éducation commune, Jacqueline Pascal n'oubliait-elle pas que, si les vers, les billets, les jolies choses de toutes sortes qu'elle composait il huit ans lui avaient fait connaître et goûter, trop tôt peut-être, les enivrements du monde, son enfance s'était écoulée doucement au sein de la famille, et qu'à près de quinze ans son frère, qui était chargé de l'élever, ne pouvait la détacher de ses poupées ? Sans doute aussi, tous les couvents ne poussaient pas au môme degré l'esprit de renoncement, et, d'ailleurs, quand les institutions sont si sévères, on risquerait de s'abuser à ne point faire la part de celles qui ne s'appliquaient pas : la nature humaine est plus forte que toutes les règles ; que de rigueurs s'adoucissent devant le regard d'un enfant I On le sentait, même à Port-Royal. Les mères cependant ne laissaient pas de s'en émouvoir. A la pensée du sort qui attend sa pauvre petite Marie-Blanche, M°i* de Sévigné ne peut se retenir. Son imagination, qui lui peint les choses, entre en révolte ; son cœur saigne: elle n'a plus ni joie ni repos; elle en rêve.
» C'est l'austérité de ces règles qui donne aux premières constitutions de la maison de Saint- Cyr une originalité presque riante. Les arguments ne manqueront jamais à ceux qui n'aiment pas la politique et la personne de M'"« de Maintenon. Son œuvre pédagogique elle-même est loin d'être irréprochable ; mais, quoi qu'on en ait, il faut s'incliner, c'est un maître. M*^'^" de Scudéry, qui se plaisait à faire le magister, suivant le mot de Tallemant, et qui ne maniait pas toujours légèrement la férule ; M"»* de GenUs qui, dès l'âge de sept ans, s'amusait à enseigner à de petits paysans, du haut ue la terrasse du château de Saint- Aubin, ce qu'on venait de lui apprcnf're, et qui, trente ans plus tard, faisait sonner si haut son titre de « Gouverneur des enfants d'Orléans », n'ont échappé ni l'une ni l'autre au ridicule du rôle qu'elles prenaient. On peut critiquer la conduite pédagogique de M™» de Maintenon ; elle ne prête point à rire : tant il est manifeste qu'elle a d'amour sincère de l'enfance et le sens profond de
l'éducation ! Elle était née institutrice. De bonne heure elle s'essaie à sa vocation ; à Saint-Cyr, elle la remplit pleinement. La conception seule d'un établissement de cette nature, l'idée de faire payer par la France la dette de la France, en élevant les enfants de ceux qui lui avaient donné leur sang, procède d'un sentiment inconnu jusque-là. Mais c'est dans le détail de ses instructions qu'il faut la suivre pour apprécier la direction nouvelle qu'elle imprime à l'éducation de son temps. Rien de ce qui touche à ces enfants ne lui est indifférent. Elle se préoccupe du menu de leurs repas comme du programme de leurs études, du développement de leur taille comme du tour de leur caractère. Elle est au dortoir à l'heure où l'on se lève; elle arrive dans la classe au moment où on l'attend le moins, et, à peine entrée, elle prend la direction de la leçon. Elle se plaît à ces in-, structions communes ; elle en a laissé des modèles. Elle ne recherche pas moins les entretiens particuliers ; elle connaît le passé de chaque élève, son esprit, ses idées, et ce qu'elle dit porto juste sur le point qui appelle le conseil. Les qualités ne sont pas toujours ce qui l'attire le plus. Elle aime tout en ses chères filles : vertus et défauts, efforts et défaillances, leurs travaux, leurs ébats, tout, jusqu'à leur poussière. En passant le seuil de Saint-Cyr, elle est décidée à y faire pénétrer avec elle un rayon de bonne humeur. « Il faut égayer l'éducation des enfants », disait-elle ; c'est un des principes de sa pédagogie. Après la réforme qui assombrit la maison, elle éprouve comme le besoin de se rassurer. « Je ne crois pourtant pas, écrit-elle, qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre, ni d'éducation plus gaie. » Elle se rencontre sur ce point, jusque dans l'expression, avec l'Ariste de Molière, qui
Tient sans cesse Qu'il nous faut en riant instruire la jeuoesse.
» Toute cette passion, sans doute, est plus ferme que tendre. Dans le règlement de Port-Royal, sous la rigueur des prescriptions monacales, ou trouve çà et là, dans un mot, dans un trait, une préoccupation douce. Sœur Sainte - Euphémie recommandera, par exemple, « qu'on s'assure, en hiver, quand les pauvres enfants, ses petites colombes, sont déjà endormies, et sans qu'elles le voient, si elles sont bien couvertes. » Il y a là comme un touchant souvenir de la vie de famille dont le cœur de Jacqueline a été traversé. Rien de semblable chez M^^ de Maintenon, qui a connu à peine sa mère, et qui ne se rappelle avoir été embrassée par elle que deux fois, au front, après une absence. Ayant toute sa vie vécu de contrainte, habituée à veiller sur ses moindres paroles, sur ses gestes, sur ses regards, même à Saint-Cyr, où elle anime tout autour d'elle, même avec M'"e de Glapion elM^'ie de Maisonfort, qu'elle tient en si grande estime, elle reste froide et maîtresse d'elle-même. S'il serait rigoureux de dire que la grâce manque à ses attachements, ce qui assurément y domine, c'est la solidité. En assumant, à l'égard de ses filles, tous les devoirs d'une tutelle dévouée, elle s'en est arrogé les droits absolus : elle s'est chargée de les marier, et elle fournit ensemble la dot, le trousseau et le mari. Elle travaille à leur bonheur en dehors d'elles ; elle est décidée à le faire sans elles. Mais elle le fait pour elles. Aucune résolution, aucun sacrifice, — môme celui de ses idées personnelles, — ne lui coûte pour l'assurer. Ces enfant?, qu'elle a tirées de la médiocrité, coui'aient le danger de laisser enfler leurs espérances. Les reprcsentations à'Esthe)- et d'Athalie avaient ouvert la porte aux ambitions hautaines ; elle la referme brusquement. Si, dans co retour en arrière, eiU