‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 171 sur 573 · MILL · texte numérisé non relu

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ces premières années de la vie dont les procédés vulgaires qu'on décore du nom d'instruction ne tirent presque aucun parti. »

Le maître de John-Stuart Mill et l'inventeur de ce système d'éducation fut son père James Mill, connu par deux ouvrages principaux, une Histoire des Indes anglaises ^iViViQ Anal^^se des phénomè' nés de l'esprit humain : ce dernier ouvrage, fort dépassé aujourd'hui, est remarquable pour son époque. James Mill était une sorte de puritain, d'une probité inaltérable, travailleur infatigable, dur pour lui-même, rigide pour les autres. Une récente biographie, écrite par M. Bain, nous a fait connaître dans le plus menu détail la vie de cet homme qui, sans fortune (au moins au début de sa vie), chargé d'enfants, vivant de sa plume et absorbé par des occupations de toutes sortes, trouva moyen d'appliquer avec persévérance le mode d'éducation dont nous allons donner les principaux traits et qui lui imposait un travail et des soins de tous les instants.

On comprend que le premier principe pratique d'un tel homme ait été de ne jamais perdre son temps. Aussi se mit-il à l'œuvre de bonne heure et son fils nous dit : « Je n'ai gardé aucun souvenir de l'époque où je commençai à apprendre le grec; je me suis laissé dire que je n'avais alors que trois ans. » On lui fit apprendre des listes de mots grecs avec leurs correspondants anglais écrits par son père sur des cartes. On lui apprit plus tard un peu de grammaire (les inflexions des noms et des verbes), puis on le mit tout d'un coup à la traduction. Avant l'âge de huit ans, il avait lu, sous la direction de son père, Hérodote tout entier, quelques parties de Xénophon et de Diogène Laërce, et même six Dialogues de Platon, tt Mon père, dit Stuart Mill à ce propos, exigeait de moi dans toutes les parties de son enseignement non seulement tout ce que je pouvais, mais encore ce qu'il m'était souvent impossible de faire. On jugera par un fait de ce qu'il s'imposait à luimême pour m'instruire. Je préparais mes devoirs de grec dans la même pièce et à la même table où il écrivait. Comme il n'y avait pas alors de dictionnaire grec-anglais et que je ne pouvais me servir d'un lexique grec-latin, n'ayant pas encore commencé le latin, j'étais forcé de recourir à mon père et de lui demander le sens de beaucoup de mots. Il supportait ces interruptions incessantes, lui le plus impatient des hommes et qui travaillait alors même à son Histoire des Indes. »

L'arithmétique, après le grec, est la seule chose que Stuart Mill ait apprise à cette période de son enfance. Ce fut encore son père qui la lui enseigna : c'était le travail du soir. En même temps, c'est-à-dire avant qu'il eut atteint l'âge de huit ans, il avait entre les mains un assez grand nombre de livres d'histoire : Robertson, Hume, Gibbon, Watson, YHistoire ancienne de Rollin, etc. Il prenait des notes pour en rendre compte à son père. Celui-ci lui fit même lire des livres bien spéciaux : une Histoire de l'Eglise^ une Histoire des Quakers, etc. « Il aimait à me mettre entre les mains des livres qui présentaient l'exemple d'hommes énergiques et pleins de ressources, aux prises avec des difficultés graves qu'ils parvenaient à vaincre. » On comprend, d'après cela, que les livres de voyages ne devaient pas être oubliés; mais le plus curieux, c'est que James Mill fit lire à son fils un assez grand nombre de romans {Don Quichotte, les Mille et une Nuits, etc.). Il n'en avait presque pas; mais il les empruntait

A huit ans commence une nouvelle période dans ce système d'éducation. L'enfant entama l'étude du latin, en compagnie d'une sœur cadette à qui il devait l'enseigner au fur et mesure de ses pro-

f;rès. Puis d'autres frères et d'autres sœurs lui urent successivement donnés comme élèves, et une

grande partie de son travail quotidien consistait dans l'enseignement préparatoire qu'il leur donnait. « Cette lâche, dit-il, ne me plaisait guère, car j'étais responsable des devoirs de mes élèves presque autant que des miens. Toutefois, j'ai tiré de ce régime un grand avantage ; j'apprenais plus à fond et je retenais plus solidement ce que j'avais à enseigner. A d'autres points de vue, l'expérience de mon enfance n'est pas favorable au système d'instruction mutuelle des enfants, Cet enseignement, j'en suis sûr, ne produit par lui-même que des résultats médiocres, et j'ai pu me convaincre que les rapports de maître à élève ne sont une bonne discipline morale ni pour l'un ni pour l'autre. M De iiuit à douze ans, John-Stuart Mill étudia donc le latin, se perfectionna dans le grec et, toujours sous la direction de son père, apprit la géométrie élémentaire et l'algèbre à fond. En même temps, il subissait « un genre de composition qui était la partie la plus désagréable de tâche ». Il devait faire des vers anglais, et cependant il avait lu peu de poètes de son pays ; aucun parmi les modernes, dont son père faisait peu de cas.

! A douze ans, il commença l'étude de la physique et d'une science dans laquelle il devait acquérir plus tard un grand renom : la logique. Il l'apprit

I dans YOrganon d'Aristote, accompagné de ses commentaires scolastiques, et dans les ouvrages de Hobbes. Enfin, en 1819, c'est-à-dire à l'âge de treize ans, son père lui fit faire une étude approfondie de l'économie politique dans Ricardo et Adam Smith. A quatorze ans, il quitta l'Angleterre pour venir en France, et, à son retour dans son pays, il se livra à des travaux d'enseignement supérieur à peu près analogues à ceux qui occupent les jeunes gens de cet âge. On peut donc dire qu'ici s'arrête l'influence pédagogique de James Mill.

Avec son impartialité accoutumée, Stuart Mill a résumé les mérites et les défauts de ce système d'éducation. «La chose qui me frappe tout d'abord, c'est le grand soin que mon père a pris de me donner pendant les premières années de mon enfance une somme d'instruction comprenant les branches supérieures qu'on n'apprend qu'à l'âge d'homme, quand on les apprend. Le résultat de l'expérience montre avec quelle facilité on peut y arriver, et met fortement en lumière le misérable gaspillage de tant d'années précieuses qu'un si grand nombre d'écoliers consument à acquérir la maigre provision de latin et de grec qu'on leur enseigne d'ordinaire. C'est ce gaspillage quia conduit bon nombre de partisans des réformes de l'enseignement à soutenir l'idée fausse qu'il fallait complètement retrancher ces langues de l'éducation générale. Si j'avais été doué naturellement d'une grande facilité à apprendre, ou si j'avais possédé une mémoire très exacte et très fidèle, ou bien encore si j'avais eu un caractère éminemment actif et éhergique, l'épreuve n'aurait pas été concluante. Mais pour toutes ces qualités, je suis au-dessous de la moyenne plutôt que je ne la dépasse. Ce que j'ai fait, assurément un garçon ou une fille de capacité moyenne et de bonne santé peuvent le faire : mais l'éducation par laquelle mon père m'a formé, m'a donné, je peux bien le dire, sur mes contemporains, l'avantage d'une avance d'un quart de siècle. » Le point es* sentiel dans cette éducation consistait en ceci : u c'est que la plupart des enfants et jeunes gens à qui on fait apprendre beaucoup de choses, loia de se fortifier par là, n'en sortent qu'avec des^ facultés surmenées. Ils sont bourrés de faits^ d'opinions et de lormules d'autrui qu'ils acceptent et qui leur tiennent lieu du pouvoir de s'en faire eux-mêmes; et à l'âge mûr, ils débitent comma des perroquets ce qu'ils ont appris dans leur en-

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fance. Mon père ne permit jamais à me» leçons de dégénérer en exercice de mémoire. Il tâchait de mener mon intelligence non seulement du même pas que l'enseignement, mais encore de lui faire prendre les devants. Tout ce que je pouvais apprendre par le seul effort de la pensée, mon père ne me le disait jamais, tant que je n'étais pas à bout de ressources pour le trouver molmôme. » /-» j

Voyons maintenant les inconvénients. On a du remarquer que le système d'éducation de James Mill était rigoureusement privé. A cet égard, il était inflexible. Il craignait que, au contact des autres enfants, les siens eussent subi une contagion de pensées et de sentiments vulgaires. Il craignait aussi les comparaisons flatteuses, îes louanges et la suffisance qui en résulte. Jl négligea aussi l'éducation physique que les Anglais prisent pourtant à un haut degré et à juste titre. Grâce à un régime sobre et à de longues promenades, John-Stuart Mill grandit en bonne santé. « Toutefois, nous dit-il, je ne pouvais faire aucun tour d'adresse ou de force; je ne connaissais aucun des exercices du corps. Ce n'est pas que la liberté ou le temps de m'y livrer me fussent refusés. Je n'avais pas de congés, parce qu'ils rompent l'habitude du travail et exposent à contracter le goût de l'oisiveté, mais j'avais chaque jour beaucoup de loisir pour m'amuser. N'ayant pas de camarades et mon besoin d'activité physique se trouvant satisfait par les promenades, je m'amusais seul et sans bruit ou je lisais. Par suite, je restai longtemps maladroit pour tout ce qui exige l'adresse des mains, et je n'ai jamais CHSsé de l'être. En somme, l'éducation que me donna mon père était mieux faite pour me former au savoir qu'à l'action. »

A ces remarques, il serait superflu d'ajouter un commentaire. Notons cependant qu'à notre avis John-Stuart Mill fait encore la part trop belle à l'éducation qu'il a reçue et qu'il pèche par excès de modestie. Ce système a réussi pour un esprit très bien doué ; mais pour des natures moyennes et surtout inférieures, il courrait risque de conduire à des résultats déplorables.

Je n'ai rien dit de son éducation religieuse : elle fut nulle. « J'ai été élevé dès le début sans aucune croyance religieuse, au sens qu'on donne d'ordinaire à ces deux mots. » Né dans le presbytérianisme, James Mill avait rejeté, après de longues réflexions, non seulement toute révélation, mais la religion naturelle, et sa parfaite sincérité ne lui permettait pas d'inculquer à son fils des croyances qu'il rejetait. Gomme éducateur, il se tenait dans une sorte de positivisme. « Dès le début, il m'imprima dans l'esprit l'idée que la façon dont le monde avait commencé était un problème sur lequel on ne savait rien. Je suis donc une des rares personnes d'Angleterre dont on peut dire, non pas qu'elles ont rejeté une croyance religieuse, mais qu'elles n'en ont jamais eu. A cet égard, j'ai grandi dans un état négatif. » Mais il avait reçu dès son plus jeune âge une forte éducation morale, sous la forme de commentaires des ouvrages grecs qu'il étudiait. La justice, la tempérance, la véracité, la persévérance, la résignation à la douleur et surtout au travail, l'intérêt pour le bien public, l'estime des personnes d'après leur mérite et des choses d'après leur utilité : tels étaient les sujets ordinaires des leçons paternelles.

Pour terminer, il nous reste à mentionner le discours que Stuart Mill prononça sur Vlnstruction moderne dans les dernières années de sa vie. Nomme, suivant une habitude anglaise, recteur honoraire de l'université de Saint-André en Ecosse, il prononça, à cette occasion, une allocu- Uon qui est une œuvre de longue haleine et qui

eut un grand retentissement. Elle a été traduite en entier dans Vijievue des cours liUéraires (13 et 27 juillet et 3 août 1867). Dans ce discours, d'une grande élévation de vues, il se prononce avec beaucoup de force en faveur de l'éducation classique et des avantages générau"^ qu'elle apporte à tout homme qui l'a reçue et en a profité, ruême quand il doit se livrer à des travaux manuels. « L'éducation classique, dit-il, fera d'un homme un cordonnier plus intelligent que les autres, si tel est son état, non pas en lui apprenant à faire des souliers, mais en exerçant son esprit et en lui imprimant certaines habitudes. » Ce chaud panégyrique des lettres classiques et des beaux-arts surprit beaucoup de gens qui. à tort, ne voyaient en Mill que le philosophe positif et utilitaire et qui avaient oublié l'homme.

[Th. Ri bot.]

MILLET {M™e). Mme Eugénie Millet née Rioult (1800-1873) a pris une part importante à la création des salles d'asile dans notre pays.

En 1827, sur la proposition de M. Cochin, ie comité de dames, présidé par Mme de Pastoret, qui cherchait à introduire en France la méthode des Infant Schools, chargea Mme Millet d'aller étudier cette méthode en Angleterre, et voici, d'après un livre nouvellement publié sur M. Cochin, dans quelles circonstances : « M. Cochin, dit M. Gossot {Les salles d'asile en France et leur fondateur Denys Cochin, par M. Emile Gossot, Paris, Didier, 18*i), fit faire, dans ce temps-là (1827), son portrait par un peintre d'une réputation méritée comme miniaturiste, M. Frédéric Millet, le père du grand statuaire Aimé Millet. Tout plein de ses projets de salles d'asile, et pressé de trouver l'auxiliaire qu'il cherchait, il en parla devant M"^ Millet, en qui il avait sans doute déjà deviné cet amour de l'enfance qui fut la passion de sa vie. Il dit que, pour entrer complètement dans l'esprit de l'œuvre à créer à Paris, il était nécessaire d'aller à Londres et de se bien pénétrer de l'organisation des Infant Schools, pour en rapporter tout ce qui pourrait s'appliquer chez nous; qu'avec de l'intelligence et de l'activité il fallait surtout les grâces de cette difficile mission. Mme Millet, qui les sentait toutes vivre en elle, s'offre sans hésiter pour la remplir, persuadée que nul autre n'y apportera un sentiment plus profond des besoins de l'enfance pauvre. « Mais » vous ne savez pas l'anglais, lui dit M. Cochin. — » Tant mieux, répond-elle ; au moins je ne serai » pas distraite par les mois, et je n'en saisirai que » mieux l'esprit de la chose. » Elle part avec son mari, munie de lettres de recommandation dos dames du comité, et passe deux mois en Angleterre à visiter toutes les écoles. M. Cochin s'y rend Ifui-même, mais avec l'intention d'étudier surtout ce qui se rapporte à l'enseignement. M™* Millet, elle, s'était initiée à l'organisation matérielle et aux détails pratiques de ces établissements. »

C'est à peu près ce que M™e Millet a raconté elle-même, lorsqu'à son retour d'Angleterre elle publia ses Observations sur le système de^ écoles d'Angleterre pour la première enfance établies en France sous le nom de salles d'asile (broch. in-8 de 18 p., Paris, chez Henri Servier, l8"28j. « Je ne pense pas, dit-elle, que l'ignorance où j'étais de la langue anglaise ait été nuisible à mes observations; forcée de m'en rapporter à mes yeux, et prenant l'instinct pour seul guide, j'ai saisi l'esprit plutôt que la lettre de l'institution.. . >»

C'était surtout le côté aimable et maternel de cet esprit qu'elle avait saisi et qu'elle s'attacha à transporter en France, en adaptant à nos salles d'asile, conformément au goût et au tempérament français, la méthode anglaise : « Il faut, écrit-elle dans cette même brochure, beaucoup d«

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chants dans les écoles de la première enfance, des paroles simples qui retracent les actions de la vie, des airs faciles et doux. En se promenant, en parlant, on s'interrompt pour chanter; n'oublions pas que d'aussi jeunes enfants ont besoin d'exercice et d'air, et que, pour ranimer l'attention toujours trop tôt fatiguée de ces petits élèves, varier beaucoup est un point essentiel. Si la mémoire ne fournit pas assez, apprenez ou lisez un conte ; retenez-en l'esprit, et, avec des paroles à vous, qu'ils comprendront mieux que celles d'un livre, vous le leur répéterez. Cette leçon peut être faite avec avantage le matin, à la suite de la prière ; si elle les amuse, elle les rendra exacts h l'heure ; et, dans le cas où ils ne le seraient pas, ne point l'entendre sera une véritable punition. Le lendemain, recommencez le même conte, mais arrêtez-vous sur chaque phrase, et, si les enfants l'achèvent, vous voilà certain qu'ils ont été attentifs. Ne croyez pas qu'il soit nécessaire de faire à cet effet une grande provision d'anecdotes; on peut répéter souvent aux enfants les mômes récits, en les variant très peu, mais il faut que les circonstances en soient vraiment attachantes, et que la morale en soit évidente, afin de meubler leur mémoire de saines maximes et de vérités positives. »

Il y a dans ces lignes une grande connaissance et un grand amour des enfants; il semble que c'ait été là le fond de l'âme de M^e Millet. Ellemême en eut sept; mais, dit M. Gossot, elle aimait presque autant que les siens ceux que la charité lui confiait. « Pour moi, disait-elle souvent, il n'y a pas d'enfants laids ou sales. » M. Gossot conte que plus tard, quand elle était inspectrice des asiles de Paris, « elle fut un jour rencontrée en omnibus par un ancien ami de sa famille, qui s'informa de la santé de tous et lui dit : « Combien avez-vous d'enfants? » Elle, toujours préoccupée de la prospérité des asiles, lui répondit : « Justement, j'ai fait mon compte ce » matin : j'en ai 3600 ! » Un éclat de rire accueillit ce chiffre inusité d'enfants et la tira de sa distrac-

Ce fut dans la salle d'asile d'essai du comité des dames que Mme Millet commença à mettre en pratique la méiliode qu'elle avait étudiée en Angleterre. Puis le comité ouvrit, dans la rue des Martyrs, une ncuvelle salle que M^^ Millet organisa avec un plein succès. Le 25 février 1830, elle reçut du comité le titre d'inspectrice générale des salles d'asile de la ville de Paris, et son zèle s'étendit avec son action. L'un des créateurs des Infant Schooh, lord Brougham, étant de passage à Paris, y visita les salles d'asile. M""* Millet crut devoir lui faire remarquer qu'elle avait apporté quelques modifications à la méthode anglaise : 0 Vous appelez cela des modifications, lui répondit lord Brougham ; je dirai, moi, que ce sont d'évidents et notables perfectionnements. »

L'une des premières préoccupations de Mme Millet fut de former des maîtresses et des maîtres, puisque, selon l'usage d'alors, emprunté à l'Angleterre, les salles d'asile pouvaient être indifféremment confiées à des directrices ou à des directeurs. Elle choisit pour cela le bel établissement fondé par M. Cochin dans la rue Saint-Hippolyte, et elle fit de cette maison, comme elle le dit elle-même dans un rapport, « le point de départ de l'enseignement normal des salles d'asile ». Elle y organisa un « cours normal », et nous la trouvons encore mentionnée en 1846 comme dirigeant ce cours, où venaient se préparer les candidats au certificat d'aptitude.

Lorsque l'ordonnance royale du 21 décembre 1837 eut constitué officiellement les salles d'asile, en même temps que M™® Clievreau-Lemercier était nommée déléguée générale pour les salles

d'asile du royaume, M"» Millet, confirmée dans les fonctions que lui avait confiées le comité des dames, devint déléguée spéciale pour les salles d'asile du département de la Seine.

A ce titre, elle présenta au comité central d'instruction primaire, qui formait le comité supérieur de la ville de Paris, plusieurs rapports dont le premier (décembre 1837) est un document curieux et intéressant. Il contient un résumé historique de la création des salles d'asile, puis ce qu'on pourrait appeler la pédagogie pratique de la salle d'asile, et, comme application de ces principes, des notices critiques sur la situation matérielle et morale dos diverses salles d'asile alors entretenues par la ville de Paris. Mme Millet trace dans ce rapport un portrait idéal du directeur de salle d'asile, qu'elle termine ainsi : « Le tableau succinct que je viens de tracer doit faire conclure qu'un petit nombre de maîtres peuvent atteindre à la hauteur des fonctions auxquelles ils sont appelés.

» A l'égard de ceux qui possèdent la réunion de ces diverses qualités, j'ai remarqué qu'il existe en eux une vocation particulière et ordinairement des sentiments d'une piété vraie, d'une religion sincère. Le soin que l'on met à remplir un emploi par des vues ordinaires ne peut pas conduire à faire abnégation de soi-même pour se consacrer tout entier au culte de l'enfance, et pourtant cette abnégation devient un sacrifice plein d'attraits pour le maître animé de foi, de charité, d'espérance au-dessus de ses intérêts matériels.

» Aux yeux de quiconque ne connaît pas les salles d'asile, peut-être cette assertion paraît-elle exagérée; peut-être trouvera-t-on que c'est élever bien haut la mission des directeurs et des directrices que lui donner les inspirations d'un sacerdoce.

» Mais moi qui suis dévouée de coeur au service de ces établissements, moi qui vois autre chose dans cette institution qu'une maison de garde et de simple surveillance, je pense que toutes les vertus humaines et surhumaines sont nécessaires à invoquer pour réunir, en faveur des enfants, toutes les semences dont le développement concourt à l'ordre social, et que les maîtres d'asile sont toujours insuffisants lorsqu'ils ne trouvent pas dans leur propre fonds toutes les qualités nécessaires pour remplir leur mission. »

Telle était la haute idée que Mm° Millet se faisait de l'enseignement des salles d'asile. Les soins qu'elle leur donna eurent des résultats assez remarquables pour lui mériter d'être appelée à différentes époques, par les préfets de Seine-et-Oise, du Rhône, du Bas-Rhin, du Pas-de-Calais, à organiser dans les chefs-lieux de ces départements des salles d'asile sur le modèle de celles de Paris.

La fin de la carrière administrative de M^e Millet paraît avoir été assez attristée. En 1864, les salles d'asile furent placées, par un décret du 16 mai, sous la protection de l'impératrice Eugénie, et il fut institué un comité central de patronage dirigé, sous les auspices de l'impératrice, par le cardinal Morlot, archevêque de Tours. Le 21 mars de l'année suivante, un décret reconstituait les salles d'asile et fixait à nouveau les attributions des déléguées générales et des déléguées spéciales. A la suite de ce décret, le 11 juillet 1855, Mme Cauchois-Lemaire fut nommée déléguée spéciale pour l'académie de Paris, etM^o Millet fut alors mise à la retraite, u Après sa mise à la retraite des fonctions de déléguée à l'inspection des salles d'asile, en 1856, dit M. Gossot, le conseil municipal lui vota une pension annuelle qui fut inscrite sous le titre de pension de secours. Profondément blessée de cette humiliante qualification d'une récompense si bien méritée, elle reporta immédiatement l0

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