‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 180 sur 573 · MINISTRES DES CULTES — 1934 — MINISTRES DES CULTES · texte numérisé non relu

MINISTRES DES CULTES — 1934 — MINISTRES DES CULTES

au moins une fois tous les mois, avec le maire, un adjoint, le juge de paix, un curé de l'arrondissement et un ecclésiastique, ces deux derniers délégués par l'archevêque, pour s'entendre au sujet de la surveillance locale et pour convenir des avis à transmettre au Conseil départemental. Les ministres des cultes non catholiques reconnus, s'il y a dans l'arrondissement des écoles suivies par des enfants appartenant à ces cultes, assistent à ces réunions avec voix délibérative. »

Enfin l'article 46, relatif aux commissions d'examen chargées de juger l'aptitude des aspirants au brevet de capacité, disait que « un ministre du culte professé par le candidat en fait nécessairement partie ».

La loi du 30 octobre 1887 sur l'organisation de l'enseignement primaire a abrogé toutes ces dispositions et enlevé au clergé tout droit de surveillance sur les écoles.

PAYS ÉTRANGERS

ALLEMAGNE. — Bade. — Le curé ou le pasteur fait partie de droit du comité scolaire local. Si l'école est confessionnelle, le membre ecclésiastique du comité scolaire est le ministre du culte auquel appartient l'école; si l'école est mixte, le comité comprend un ecclésiastique de chacune des confessions représentées. (Loi du 6 mars 1868, art. 15 et 16).

Bavière. — Les autorités ecclésiastiques, tant catholiques que protestantes, ont sur l'enseignement primaire un droit très étendu de surveillance. Non seulement l'enseignement religieux se donne sous leur direction exclusive ; mais encore elles ont le droit de signaler à l'autorité civile tout ce qui, dans le reste de l'enseignement scolaire, leur paraîtraitcontraireàl'orthodoxie, etl'autorité civile est tenue de leur donner satisfaction. Les autorités ecclésiastiques sont consultées sur le choix des inspecteurs de district et des directeurs d'école normale, ainsi que sur toutes les mesures et ordonnances concernant l'instruction primaire, dans lesquelles la religion et la morale peuvent se trouver intéressées. Dans la partie catholique de la Bavière, les inspecteurs scolaires de district doivent adresser chaque année un rapport à l'évoque. Dans la partie protestante, les doyens visitent régulièrement les écoles de leur ressort et font rapport au consistoire. Le curé ou pasteur est président de droit de la commission scolaire locale.

Prusse. — La loi du 11 mars 1872 a déclaré que le droit d'inspection sur tous les établissements d'i'nstruction appartient à l'Etat; en conséquence, tous les inspecteurs sont nommés par l'Etat et ne tiennent leur mandat que de lui. Mais en fait l'immense majoriié des inspecteurs locaux et des inspecteurs d'arrondissementsontdes ecclésiastiques (en 1883, 10 388 ecclésiastiques sur un total de 11 839 inspecteurs). La direction de l'enseignement religieux n'a pas cessé d'appartenir exclusivement aux autorités ecclésiastiques (constitution du 30 ianvier 1850, art. 24).

Saxe. — Les dispositions légales concernant l'inspection des écoles sont analogues à celles qui existent en Prusse. Le pasteur de la paroisse fait partie de droit du comité scolaire local (loi du 26 avril 1873, art. 25); mais ce comité tient de l'Etat seul son mandat et agit au nom de l'autorité civile (art. 29).

Wurtemberg. — L'inspection locale de l'école est exercée par l'ecclésiastique de la confession à laquelle appartient l'instituteur (loi de 1836, art. 72). Les inspecteurs de district sont des ecclésiastiques, et l'autorité de laquelle ils relèvent est un corps ecclésiastique, le consistoire évangélique pour les écoles protestantes, et le conseil

ecclésiastique catholique pour les écoles catholiques.

ANGLETERRE. — Les ministres des cultes n'ont pas d'attributions officielles dans rori^-anisation de l'enseignement primaire créée par les Education Acts. Mais comme les écoles fondées tant par l'Église anglicane que par les diverses autres « dénominations » religieuses jouissent de la qualité d'écoles publiques et participent aux subventions de l'Etat, le rôle des ministres du culte est, de fait, très considérable dans la surveillance de l'instruction primaire, et leur influence est prépondérante dans presque toutes les localités rurales.

AUTRICHE-HONGRIE. — AUTRICHE. — Lcs ministres du culte n'ont d'autres attributions, en matière d'instruction primaire, que de donner ou de faire donner sous leur surveillance l'enseignement religieux. L'enseignement des autres branches est complètementindépendant de toute influence ecclésiastique. (Loi du 25 mai 18G8, art 2). La composition des comités scolaires locaux est du ressort des législations provinciales: un ecclésiastique de chacune des confessions existant dans la localité, et au besoin un délégué du culte Israélite, y représentent les intérêts de l'enseignement religieux.

Hongrie. — Les ministres des différents cultes existant dans une paroisse font partie de droit du comité scolaire local, auquel appartient la direction des écoles communales (loi du 5 décembre 1868. art. 117). A côté des écoles communales il y a des écoles confessionnelles, qui naturellement sont placées sous la surveillance des autorités ecclésiastiques de leur culte respectif, en même temps que sous celle des représentants de l'Etat [Ibid., art. 11 et 14).

BELGIQUE. — La loi de 1842 donnait aux ministres des cultes une part considérable d'autorité sur l'instruction primaire. A eux seuls appartenait le droit de surveiller u l'enseignement de la religion et de la morale », et d'approuver les livres employés pour l'enseignement de la morale et de la religion. Et la loi ajoutait (art. 7) : « Les ministres des cultes et les délégués du chef du culte auront en tout temps le droit d'inspecter 1 école. L'un de ces délégués pourra assister aux réunions cantonales des instituteurs, et diriger ces réunions sous le rapport de l'instruction morale et religieuse. L'évêque diocésain et les consistoires des cultes rétribués par l'Etat pourront se faire représenter, auprès de la commission centrale d'instruction, par un délégué qui n'aura que voix consultative. »

La loi du 1*' juillet 1878 a fait cesser cette intervention de l'élément ecclésiastique dans l'école primaire communale : elle a fait à l'enseignement religieux une place à part, en dehors du programme obligatoire, et s'est contentée de stipuler « qu'un local dans l'école sera mis à la disposition des ministres des cultes pour y donner soit avant, soit après l'heure des classes, l'enseignement religieux aux enfants de leur communion Iréquentant récole » (art. 4).

ESPAGNE. — Le curé de la paroisse est membre de droit de la junte scolaire locale (décret du 5 août 1874, art. 7). En outre, les évêques et autres prélats diocésains sont chargés de veiller sur la pureté de la doctrine, de la foi et des mœurs ; et si dans l'enseignement d'un maître ou dans le texte d'un livre classique ils découvrent dos doctrines préjudiciables à la bonne éducation religieuse de la jeunesse, ils doivent dénoncer le fait au gouvernement. (Loi du 9 septembre 1857, ait. 295 et 296).

GRÈCE. — Le prêtre desservant de la paroisse fait partie de droit du comité scolaire local ; s'il y a dans le même dénie plusieurs ecclésiastiques, le démarque désigne l'un d'eux comme membre de ce comité. (Loi du 6 février 1834, art. 34).

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HOLLANDE- — La '"i 8ur l'instruction primaire du V) août i8')7, confirmée sur ce point par la loi du 17 août 1K7H, n'accorde aux ministres du culte aucun droit de contrôle sur les écoles primaires publiques, qui doivent ôtre neutres au point de vue religieux. *• j •

1T\LIF — Il n'est fait aucune mention des ministres du culte ni dans la loi organique de l'instruction publique du 13 septembre 1859, ni dans aucun des décrets qui en ont réglé l'application.

PORTUGAL. — Les écoles sont surveillées par le conseil de paroisse, dont le curé fait partie. En outre la loi du 2 mai 1878 a établi des commissions'de bienfaisance et d'enseignement, qui doivent être organisées par les municipalités, et dont le curé est membre de droit (art. 28).

RUSSIE. - Dans les gouvernements où existe l'institution des états provinciaux, l'inspection des écoles est confiée au conseil scolaire de district, et un des membres de ce conseil est nomme par l'archevêque. Partout, du reste, l'intervention directe ou indirecte de l'autorité ecclésiastique dans la surveillance de l'instruction primaire est admise et reconnue.

SUÈDE. — Le pasteur est président de droit du conseil scolaire de la commune. L'évêque et son chapitre forment l'autorité scolaire supérieure de chaque diocèse, et c'est à eux que les inspecteurs doivent adresser leurs rapports.

SUISSE. — Dans certains cantons, l'instruction primaire est placée entièrement entre les mains des autorités laïques ; dans d'autres, le clergé possède un droit de surveillance sur l'enseignement primaire.

ÉTATS-UNIS. — Les ministres des cultes, comme tels, n'exercent aucune autorité en matière d'enseignement primaire public.

MIUABEAU.— Mirabeau mourut le 2 avril 1791, à l'âge de quarante-deux ans. Quelque temps après sa mort, son ami le médecin Cabanis, qui l'avait soigné dans sa dernière maladie, publia quatre discours que le grand orateur s'était proposé de prononcer à l'Assemblée constituante sur la question de l'éducation publique. Le volume contenant ces quatre discours est intitulé : « Travail sic- Céducation publique^ trouvé dans les papiers de Mirabeau fainé, publié par P.-J.- G. Cabanis, docteur en médecine, etc. ; Paris, de rimprimerie nationale, 1791. » Le premier discours traite « De l'instruction publique ou de l'organisation du corps enseignant » ; le second, « Des fêtes publiques, civiles et militaires » ; le troisième, « De l'établissement d'un lycée national m; le quatrième et dernier, « De l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne, et de la nécessité d'organiser le pouvoir exécutif. »

Il serait intéressant de pouvoir préciser d'une manière exacte le moment où la publication de Cabanis fut faite ; on serait curieux, par exemple, de savoir si elle a précédé ou suivi la lecture du rapport de Talleyrand à l'Assemblée constituante (10-25 septembre). Une note de l'éditeur, placée (în tête du quatrième discours, est ainsi conçue : « Ce discours est écrit depuis plus de huit mois. On n'en a rien retranché, pas même ce qui peut paraître le plus hors de propos, dans la circonstance actuelle. » Or, il résulte d'une lettre de Mirabeau , que nous citerons plus loin, que la composition des quatre discours est en tout cas postérieure au mois d'octobre 1790. Si nous plaçons celle-ci en novembre ou décembre 1790, nous obtiendrions pour la date de la publication, en tenant compte de l'intervalle de huit mois indiqué par la note de Cabanis, les mois d'août ou de septembre 1791.

Mais (jiii est l'auteur des quatre discours? C'est là un point qui n'a pas encore éiô éclairci. On sait que Mirabeau s'était entouré de collaborateurs

dont plusieurs étaient des hommes d'un grand talent, comme les Genevois Clavièro (qui fut ministre des finances en 1792 , Du Pioveray et Etienne Dumont. Un grand nombre des discours lus à la tribune par Mirabeau, de ces discours où les sujets les plus divers étaient traités avec une sûreté de connaissances spéciales qui faisaient l'admiration de l'Assemblée, avaient été rédigés pour lui par l'un ou l'autre de ses amis. Les discours sur l'éducation sont-ils de ce nombre? M. Lucas de Montigny, le fils adopliC de Mirabeau, n'en doutait pas. Il s'exprime en ces termes à ce sujet [Mémoires de Mirabeau, t. Vlll, p. 357) : « On a essayé de lui attribuer un Travail sur l'inslrurAion publique tro7ivé dans ses papiers, et imprimé en 1791 par Cabanis ; mais personne n'a jamais doutô que ce ne fût l'ouvrage do l'éditeur lui-même, qui est partout reconnaissable par ses idées républicaines, par sa métaphysique un peu subtile parfois, et qui n'a pris nulle part la moindre peine pour déguiser les formes de son propre style et pour imiter la manière bien moins correcte, bien moins élégante de l'orateur homme d'Etat. Cette considération, le témoignage unanime des amis et collaborateurs de Mirabeau, et notre conviction, d'accord avec celle du public, nous déterminent à ne rien ajouter à celte simple mention de l'ouvrage, composé de quatre discours, et d'autant de projets de loi qui, malgré un mérite fort reconimandable, n'auraient certainement été ni adoptés par Mirabeau, ni acceptés par l'Assemblée nationale. »

Cabanis lui-même, dans l'avertissement placé en tête du volume, nous paraît, malgré certaines précautions de langage habilement calculées, donner à entendre que les quatre discours n'avaient pas été écrits par Mirabeau. « Ces discours, dit-il, sont tels qu'ils existent dans le portefeuille de Mirabeau : l'on respecte ici scrupuleusement jusqu'aux taches qu'il y reconnaissait lui-même, et qu'il se proposait d'en faire disparaître. Les corrections dont il les jugeait susceptibles portent, il est vrai, plutôt sur certains détails et sur les formes de rédaction, que sur les vues générales ; mais elles auraient sans doute donné plus de poids à ses principes, plus d'éclat à ses idées, peut-être môme une force nouvelle à l'ensemble de son travail. Il voulait se retirer pendant quelques jours à la campagne, afin de préparer et d'achever ces corrections dans le recueillement de la solitude. — Tant qu'un orateur n'a pas prononcé un discours, ajoute Cabanis dans une note, ou qu'un écrivain n'a pas publié un ouvrage, il serait injuste d'imputer à l'un ou à l'autre les fautes et surtout les erreurs que l'ouvrage contient. Cette considération, très équitable en général, l'est peut-être encore plus à l'égard de Mirabeau, qui se servait souvent des idées d'autrui^ mais qui les remaniait et les perfectionnait presque toujours, et qui ne pouvait être censé les avoir adoptées que lorsqu'il les livrait lui-même au public sous son propre nom, soit à la tribune, soit par la voie de la presse. »

Il s'agit donc d'un travail préparé par l'un des collaborateurs de Mirabeau, travail que Mirabeau avait en portefeuille, qu'il avait probablement lu et approuvé quant au fond — sur ce point nous en croyons plus volontiers Cabanis que M. Lucas drt Montigny — , et qu'il se proposait de revoir et de corriger au point de vue de la forme. Ce collaborateur était-il. comme l'affirme M. Lucas de Montigny, Cabanis lui-même'? Ce qui pourrait donner de la vraisemblance à cette supposition, c'est la place considérable faite dans le plan d'instruction publique (premier discours) à l'enseignement de la médecine. Mais une autre hypothèse pourrait encore être hasardée. On ne connaît que depuis dix ans le rôle joué auprès de Mirabeau par le Genevois Reybaz, homme d'un mérite émi-

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nent et d'une rare modestie, qui fut, en 1793, envoyé de la Républiqiie de Genève auprès de la République française ; les lettres de Mirabeau à Reybaz, publiées en 1874 par M. Ph. Plan, nous ont révélé que Reybaz fut l'un des plus actifs parmi ces collaborateurs auxquels Mirabeau demandait de lui apporter le concours de leur savoir et de leur expérience : il composa pour lui, en 1*90 et 1791, plusieurs discours, entre autres sur le mariage des piètres, sur les assignats, sur Tépalité des successions, etc. Or une des lettres de Mirabeau, en date du 5 octobre 1790, invite Reybaz, dans les termes les plus formels, à élaborer un plan d'éducation que le tribun s'engage à présenter à l'Assemblée. L'intérêt historique qui s'attache à cette question nous engage à reproduire les passages essentiels de cette lettre ; on verra d'ailleurs, par ce document authentique, quelles étaient les idées personnelles de Mirabeau sur cette question, et quel cas il faisait du savoir et des talents de son collaborateur :

« Comment vous refusez-vous, écrit Mirabeau, à traiter un sujet si important et si neuf? Si vous étiez sensible à la gloire, je vous dirais que c'est une des plus belles couronnes qu'il reste à la philosophie à décerner, que le mérite d'avoir enrichi l'esprit humain d'un tel ouvrage, et que j'aurais assez pour moi de la gloire d'avoir promulgué et défendu la loi qui en serait l'application et le résultat... Que vous dirai-je que vous ne sachiez mieux que moi sur l'importance de ce travail, complément de tous nos autres travaux, ancre de la révolution, si je puis parler ainsi, et, après la liberté de la presse, le seul palladium de la liberté publique ? Que vous dirai-je que vous ne sachiez mieux que moi sur l'incommensurable avantage, et tout à fait nouveau dans l'histoire des hommes, d'une éducation nationale formée d'après la conception d'une seule tête et non d'après le choc des hasards et la lente, mais monstrueuse et inextirpable accumulation de tous les préjugés de la fausse science, mille fois plus funeste que l'ignorance ? Et quant à ce que vous m'avez déjà dit, que l'on ne parviendrait pas à exécuter un plan d'éducation nationale tout d'un jet, je ne puis pas convenir qu'il ne fût praticable, du moins, d'assurer des bases dont l'esprit des nouvelles institutions ne s'écarterait plus, et sur lesquelles la perfectibilité humaine rencontrerait les plus beaux développements... Allons, mon cher monsieur, laissezvous séduire par l'espoir d'un si grand bienfait. Laissez-vous amorcer par le charme de vos propres idées. Vous savez bien que la France ne peut devoir un code d'éducation nationale qu'à un penseur inoccupé aux affaires publiques. Le recueillenient et la méditation nous sont entièrement ravis; il nous est devenu presque impossible d'organiser un grand travail, lors même que nous en aurions des matériaux préparés. Jugez si nous pouvons nous flatter de saisir les idées mêmes d'un sujet si profond, si vaste, dont on n'a encore observé attentivement pas même les superficies. Venez à notre aide; faites-le pour moi; faites-le pour la révolution ; faites-le pour la grande famille dont vous êtes un des membres les plus éclairés, et je ne connais rien que vous n'ayez le droit de me demander en échange, rien que je ne tienne à faveur de m'entendre demander, rien que je ne tente indépendamment de mon tribut personnel pour que ce service soit aussi utile à vous et aux vôtres qu'il doit l'être à la régénération de la France et de l'Europe. Vale et me ama. »

Il nous semble extrêmement probable que Reybaz ne dut pas rester insensible à cet appel; mais, s'il rédigea le travail que Mirabeau lui demandait avec lant d'instances, ce travail est-il celui qu'a

publié Cabanis? ^lOus savons que le discours sur l'égalité des successions, que Talleyrand lut à l'Assemblée après la mort de Mirabeau comme un legs du grand orateur, était l'œuvre de Reybaz : ce fait ne nous autoriserait-il pas à supposer que Reybaz, s'il avait préparé un travail sur l'instruction publique, aura pu laisser Cabanis l'imprimer également sous le nom de Mirabeau ?

Sans nous arrêter plus longtemps à rechercher qui, de Reybaz ou de Cabanis, a dû prêter sa plume à Mirabeau dans cette circonstance, nous essaierons de résumer les idées essentielles contenues dans les quatre discours.

Le preùiier, intitulé De L'instruction publique ou de l'organisation du corps enseignant, est le plus important des quatre. Mirabeau — nous disons Mirabeau, puisque c'est sous son nom que l'ouvrage a paru — commence par y définir l'éducation. « L'art de l'éducation, dit-il, n'est que celui de faire prendre aux hommes les habitudes qui leur seront nécessaires dans les circonstances auxquelles ils sont appelés. » Par conséquent, suivant la nature de la société dont il s'agit de former les membres, l'éducation aura des caractères différents. « Tous les législateurs anciens se sont servis de l'éducation publique comme du moyen le plus propre à maintenir et à propager leurs institutions. Quelques-uns d'entre eux ont regardé la jeunesse comme le domaine de la patrie et n'ont laissé aux pères et mères que la satisfaction d'avoir produit des citoyens. C'est dans le premier âge qu'ils ont voulu jeter les semences de la moisson sociale... Mais les législateurs anciens cherchaient tous à donner à leurs peuples une tournure particulière, et ne prétendaient souvent à rien moins qu'à les dénaturer, pour ainsi dire, et à leur faire prendre des habitudes destructives de toutes nos dispositions originelles... Quant à vous, messieurs, vous n'avez pas d'opinions favorites à répandre ; vous n'avez aucune vue particulière à remplir; votre objet unique est de rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées, et la volonté générale de toutes les volontés privées. Il ne s'agit point de faire contracter aux hommes certaines habitudes, mais de leur laisser prendre toutes celles vers qui l'opinion publique ou des goûts innocents les appelleront... Ainsi, c'est peutêtre un problème de savoir si les législateurs français doivent s'occuper de l'éducation publique, autrement que pour en protéger les progrès, et si la constitution la plus favorable au développement du i)ioi humain, et les lois les plus propres à mettre chacun à sa place, ne sont pas la seule éducation que le peuple doive attendre d'eux. »

La rigueur des principes exigerait, selon Mirabeau, que l'Assemblée nationale ne s'occupât de l'éducation que « pour l'enlever à des pouvoirs ou à des corps qui peuvent en dépraver l'influence », et pour la livrer ensuite à elle-même ; c&r, dans une société bien ordonnée, u sans qu'on s'en mêle, l'éducation sera bonne ; elle sera môme d'autant meilleure, qu'on aura plus laissé à faire à l'industrie des maîtres et à l'éducation des élèves. » Mais il faut tenir compte des préjugés existants, et des difficultés d'une situation exceptionnelle. « L'ignorance du peuple est si profonde, l'habitude de regarder les établissements pour l'instruction pubhque et gratuite comme le plus grand bienfait des rois est si générale, et les idées que j'énonce se trouvent si peu conformes à l'opinion dominante, qu'en les supposant démontrées dans la théorie, il serait sans doute dangereux, peut-être même impossible, de les mettre en pratique sans de grandes modifications, u Aussi Mirabeau admet-il

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l'intervention des pouvoirs publics dans l'éducation ; cette intervention s'exercera pour faire donner l'éducation d'après des vues nationales. « Il convient que la volonté toute-puissante de la nation forme partout des centres, soit par les académies, Bolt par les écoles, d'où les lumières iront se répandre au loin. » D'ailleurs, il y a des études et des professions que le devoir des magistrats est d'inspecter soigneusement ou d'encourager d'une manière spéciale ; et ces études exigent des établissements publics.

Mais, en s'occupant de l'éducation pour lui donner de meilleures bases, et du corps enseignant, H qui ne sera pourtant plus un corps suivant l'accepiion commune », pour le réorganiser, l'Assemblée devra surtout chercher à simplifier la machine existante : c'est le vrai moyen de la perfectionner. ♦« Ce serait lindice d'un bien petit esprit, de croire qu'il y a beaucoup de roues nouvelles à mettre en jeu. Les législateurs français n'ont pas la manie de régler; ils aiment mieux que tout se règle de lui-même. »

Cette dernière phrase, qui serait aisément prise aujourd'hui pour une ironie, exprime très sérieusement la pensée du parti auquel Mirabeau servait d'organe. Comme la plupart des hommes de 1789, Mirabeau est un partisan déclaré du laisser- faire, ce qu'on appellerait aujourd'hui un tt libéral ». Nous le verrons même, dans son troisième discours, opposer à la conception antique de la société, à l'idée de cité ou do patrie, une conception toute différente et dont la formule semblerait devoir appartenir à un économiste de l'école de Manchester plutôt qu'au grand tribun de la Révolution française.

Les mesures que propose Mirabeau sont présentées sous la forme d'un projet de décret comprenant cinq titres : 1° Académie; 2° Collèges et Écoles publiques; S^Écolesde médecine; 4° Théâtre; 5** Musée, Jardin de botanique, et bibliothèques publiques.

« Toutes les académies du royaume, dit l'art. 3 du titre I*^"", et notamment les trois grandes Académies française, des sciences, des inscriptions et belles-lettres, 5on^ anéanties dès ce moment. Il en sera formé une seule à leur place, qui portera le titre d'Académie nationale. »

Ainsi le décret de la Convention du 8 août 1793, supprimant les Académies, n'a fait que réaliser une idée de Mirabeau.

Outre l'Académie nationale, dont parle l'article dont nous venons de donner le texte, Mirabeau propose la création d'une Académie des arts; il pourra se former également des Académies dans les départements, sous l'autorité des administrations départementales.

La disposition relative à l'abolition des Académies est précédée d'une déclaration de principe qu'il est bon de reproduire, parce qu'elle fait connaître la doctrine de Mirabeau concernant les fondations. « L'Assemblée nationale, lit-on à l'article 1*% conformément à des principes déjà discutés, établit que toute fondation quelconque ne pouvant avoir pour objet que l'utilité publique, et n'étant garantie que par la loi qui représente la volonté de la nation, la nation, seul juge naturel de cette utilité, reste toujours maîtresse de retirer sa garantie et de se mettre à la place des fondateurs pour expliquer leurs intentions. »

Quant à l'organisation des écoles et à la distinction des divers degrés d'enseignement, le projet de décret s'exprime ainsi (titre II) :

« Dans chaque endroit où l'organisation nouvelle du clergé conservera un curé ou un vicaire, il y aura une école d'écriture et de lecture, pour l'entretien de laquelle il sera affecté une somme depuis 100 jusqu'à 200 livres, payable chaque année sur les fonds du département. Le maître d'é-

cole sera autorisé à recevoir une rétribution do ses élèves : il enseignera à lire, à écrire, à calculer, et môme, s'il est possible, à lever des plans et arpenter. 11 se servira, pour enseigner à lire, de livres qui feront connaître la constitution, et qui expliqueront d'une manière simple et nette les principes de la morale. Tout maître d'école qui se distinguera dans ce genre d'enseignement recevra des récompenses qui seront fixées et distribuées parle directoire du département. La nomination des maîtres d'école de paroisse se fera de la manière suivante : La commune présentera trois sujets au directoire de district, qui sera tenu d'en choisir un ; et le sujet choisi ne pourra être destitué, sans que les motifs de la destitution aient été discutés et trouvés valables par le môme directoire. — Partout où il y a des écoles de lecture, d'écriture et d'arithmétique pour les jeunes filles, on les conservera, et l'on en créera de semblables dans toutes les municipalités. Les unes et les autres seront formées suivant les principes énoncés dans l'article ci-dessus. — L'établissement de toute école particulière pour les enfants de l'un et de l'autre sexe sera parfaitement libre.

» Dans chaque département il y aura au moins un collège de littérature. Le département fera en sorte qu'il s'en établisse un dans chaque district. Lorsque des congrégations religieuses, conservées par la constitution, se trouveront chargées des collèges, le pouvoir public considérera leurs membres comme de simples individus, et l'autorité de leurs chefs sera nulle dans tous les objets relatifs à l'éducation.

)) Tous les collèges et écoles publiques seront soumis aux départements.

» Les écoles de théologie seront toutes reléguées dans les séminaires.

» L'Assemblée nationale ne prononce point sur le sort des écoles de droit, jusqu'à ce que la réforme des lois civiles et criminelles ait pu s'effectuer.

» Les écoles de la marine, du génie, des ponts et chaussées seront organisées dans le môme esprit par les départements où elles se trouveront situées.

« Toutes les écoles militaires se trouvent supprimées de droit par les décrets de l'Assembléo qui assurent l'égalité des hommes; elles le sont dès aujourd'hui de fait.

« Toute nomination à des bourses dans quelque école que ce puisse être est suspendue; et la nation se réserve à elle seule le droit d'en disposer, sauf à dédommager les nominateurs dans les cas où les départements le trouveront convenable. — Toutes les bourses se donneront à l'avenir au concours. »

Le titre III ordonne qu'il sera formé dans tous les départements des écoles de médecine. « Quant à la médecine, lit-on dans le discours, et à tout ce qui tient à l'art de guérir, c'est la partie la plus considérable des études que la loi doit surveiller... Vous ne serez donc point étonnés que la médecine occupe une place considérable dans mon plan d'instruction publique. » Les dispositions relatives aux écoles de médecine, en effet, ne forment pas moins de 29 articles.

Relativement aux théâtres, aux musées, aux bibliothèques (titres IV et V), le projet de décret ne contient rien qui offre un intérêt spécial. « Le théâtre, est-il dit, sera considéré comme faisant partie de l'instruction publique... Le théâtre, en qualité d'école publique, doit être soumis à l'inspection de la police ; mais il doit être parfaitement libre... Les bibliothèques publiques, le Cabinet d'histoire naturelle et le Jardin des plantes ressortiront aux mêmes magistrats que le présent décret charge de surveiller l'éducation. »

En résumé, Mirabeau veut soustraire l'instruc-

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tion publique à la direction des deux pouvoirs, l'Église et la royauté, qui en ont disposé jusqu'à ce moment. «La réforme la plus importante de toutes est de ne soumettre les collèges et les académies qu'aux magistrats qui représentent véritablement le peuple, c'csl-à-dire qui sont élus et fréquemment renouvelés par lui... Si les académies continuaient à dépendre immédiatement du pouvoir exécutif, il est clair qu'il disposerait à son gré des membres dont elles seraient composées, et, indirectement, des gens de lettres pour qui ces places seraient un sujet d'ambition; et peut-être quelqui^ jour, dans l'Académie française elle-même, qui servait nagnères d'asile à la philosophie, verrait-on des philosophes repentants écrire ou parler avec indécence contre la Révolution. »

Voilà une prophétie dont l'avenir n'a que trop démontré la justesse!

« Si le pouvoir exécutif, continue Mirabeau, était chargé d'organiser et de surveiller les écoles publiques, l'éducation et l'enseignement y seraient subordonnés à ses vues, ou plutôt à celles de ses ministres, lesquelles (nous en avons assez de preuves) ne sont pas toujours conformes aux intérêts du D'Annie. »

Même défiance à l'égard de l'Église et des corporations : « Tous les hommes employés à l'éducation, quel que soit d'ailleurs leur habit et leur genre de vie, doivent, quant aux fonctions d'instituteurs, dépendre uniquement des agents du peuple. Sous d'autres rapports, ils peuvent bien continuer à faire des corporations libres, telles que l'Assemblée les autorise; mais dans tout ce qui regarde renseignement et la direction de la jeunesse, ils ne seront plus que des individus, répondant de la tâche qu'on leur confie, et ne pouvant être maintenus, inquiétés, destitués que par ie même pouvoir dont ils tiennent leurs places... Sans rejeter entièrement les congrégations, qui, sans doute, ont, à certains égards, plusieurs avantages, je voudrais les voir employer avec ménagement; je voudrais qu'on se mît en garde contre l'esprit de corps, dont elles ne seront jamais entièrement exemptes. »

La gratuité de l'instruction paraît à Mirabeau une erreur de logique. Il y revient à plusieurs reprises. « Au premier coup d'œil, on peut croire l'éducation gratuite nécessaire au progrès des lumières; mais en y réfléchissant mieux, on voit que le maître qui reçoit un salaire est bien plus intéressé à perfectionner sa méthode d'enseignement, et le disciple qui le paie à profiter de ses leçons. Les meilleures écoles de l'Europe sont celles où les professeurs exigent une rétribution de chacun de leurs disciples... Enseigner est un genre de commerce : le vendeur s'efforce de faire valoir sa marchandise; l'acheteur la juge, et tâche de l'obtenir au plus bas prix... L'éducation gratuite est payée par tout le monde; ses fruits ne sont recueillis immédiatement que par un petit nombre d'individus; elle sort beaucoup d'hommes de leur place naturelle, elle favorise la paresse des instituteurs, elle diminue le prix de l'instruction aux yeux des disciples, elle retarde le progrès des sciences. » Aussi l'un des principaux mérites de son plan est-il, à ses yeux, de « resserrer l'éducation gratuite dans les bornes les plus étroites », et, tout en laissant subsister des bourses, de ne les accorder qu'à titre de récompense au mérite, et comme le prix dont la société paie les succès

Nous avons vu que Mirabeau laisse subsister les écoles de théologie et les écoles de droit; mais il ne serait pas éloigné d'en proposer la suppression. Il désirerait que l'Assemblée « examinât si les écoles de théologie sont véritablement utiles à l'éducation des prêtres, qui doivent être à l'avenir bien plus des moralistes que des casuistes; si tout

ce qu'ils y apprennent ne s'apprendrait pas bien sans elles; si les chaires de droit, nécessaires avec des lois compliquées et barbares, ne deviendront pas inutiles avec des lois simples et peu nombreuses ; si la nécessité de répondre dans des examens sévères, en présence du peuple et de ses représentants, sur la constitution et les lois, avant d'être mis sur la liste des éligibles aux emplois qui demandent cette connaissance, ne sera pas un plus sûr moyen d'en rendre l'éiude générale que toutes les écoles de droit imaginables? »

Les dernières pages du discours sont consacrées à l'éducation des femmes. Les vues de Mirabeau sur cet objet sont tout l'opposé de celles de Condorcet, qui voulait, donner aux deux sexes une éducation identique. « Je proposerai peu de choses, dit Mirabeau, sur l'éducation des femmes. Les hommes, destinés aux affaires, doivent être élevés en public. Les femmes, au contraire, destinées à la vie intérieure, ne doivent peut-être sortir de la maison paternelle que dans quelques cas rares. En général le collège forme un plus grand nombre d'hommes de mérite que l'éducation domestique la mieux soignée; et les couvents élèvent moins de femmes qu'ils n'en gâtent... La constitution des femmes les borne aux timides travaux du ménage, aux goûts sédentaires que ces travaux exigent, et ne leur permet de trouver un véritable bonheur, et de répandre autour d'elles tout celui dont elles peuvent devenir les dispensatrices, que dans les paisibles emplois d'une vie retirée... Je conclus que l'éducation des jeunes filles doit être ordonnée de manière à faire des femmes telles que je viens de les peindre, non telles que les imaginent des philosophes égarés par un intérêt qui fait souvent perdre l'équilibre à la raison la plus sûre. La vie intérieure est la véritable destination des femmes; il est donc convenable de les élever dans les habitudes qui doivent faire leur bonheur et leur gloire; et peutêtre serait-il à désirer qu'elles ne sortissent jamais de sous la garde de leur mère.

» Je ne demande cependant pas la suppression de toutes les maisons d'éducation qui leur sont consacrées. Mais comme ces maisons ne peuvent plus être régies que par des associations libres, je voudrais qu'on en confiât le succès à l'initiative et à la considération publique. Il suffirait d'ailleurs de conserver les écoles de lecture, d'écriture et d'arithmétique qui existent pour les filles, et d'en former de semblables dans toutes les municipalités qui n'en ont pas, sur les mêmes principes que pour celles des garçons. »

Comme le montre cette conclusion, ce sont seulement les hautes études dont Mirabeau veut interdire l'accès aux femmes; mais il leur recon- j naît le droit à l'instruction primaire, et demande V que cette instruction leur soit partout assurée par la création d'écoles municipales.

Dans le second discours, sur les fêtes publiques, civiles et militaires, Mirabeau expose des idées qu'ont développées de leur côte Rabaut Saint-Etienne, Sieyès, M.-J. (.hénier, Robespierre, et bien d'autres. Il demande l'établissement de quatre fêtes civiles, savoir celles de la Constitution, de la Réunion des ordres, de la Déclaration des droits, et de l'Armement des gardes nationales ; de quatre fêtes militaires, celles de la Révolution, de la Coalition, de la Régénération, et du Serment militaire ; et d'une grande fête nationale, dite fête de la Fédération. Ces fêtes seront purement laïques ; et la façon dont Mirabeau s'y prend pour en exclure toute cérémonie religieuse est assez piquante : « La religion des Grecs, dit-il, entrait assez naturellement dans leurs fêtes. Destinée à rendre la vie plus chère et plus douce aux hommes, cette religion ne les détachait pas de la terre pour les

MIRABEAU

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