I. — De l'an III à
Le Comité de salut public, frappé « du retard occasionné dans l'éducation publique par les secousses et la durée de la Révolution », avait conçu, avant le 9 thermidor, le projet « de former à Paris une école où se formeraient des instituteurs pour les disséminer ensuite dans tous les districts. » iV. le rapport de Barère, du 13 prairial an II, art. Convention^ p. 657.) La pensée du Comité fut réalisée quelques mois plus tard. Sur le rapport de Lakaual, la Conven tion rendit le 9 brumaire an III (3u octobre 1794) un décret aux termes duquel, « voulant accélérer l'époque où elle pourra faire répandre d'une manière uniforme l'instruction nécessaire à des ciioyeus français, » elle décidait la création, à Paris, d'une « école normale où seront appelés, de toutes les parties de la République, des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles, pour apprejidre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l'art d'enseigner » (art. l^^j. Ceite école devait recevoir 1400 élèves, désignés par les administrateurs de chaque district, à raison d'un élève pour 20 000 habitants. Tous les élèves devaient être externes et âgés de vingt-un ans au moins. La durée des cours serait de quatre mois, après quoi « les élèves formés à cette école républicaine rentreraient dans leurs districts respectifs et ouvriraient, dans les trois chels-lieux de canton désignés par l'administration de district, des écoles normales dont l'objet serait do transmettre aux citoyens et citoyennes qui voudraient se vouer à l'enseignement public la méthode d'enseignement qu'ils auraient acquise à l'Ecole normale de Paris » (art. 11).
Le mot d'écoles normales était de création nouvelle. Lakanal en expliqua le sens dans une note de son rapport (V. Convention, p. 659) : « Normales, dit-il, du latin norma, règle. Ces écoles doivent être en effet le type et la règle de toutes les autres. »
Les cours de l'École normale de Paris s'ouvrirent le le' pluviôse an III (20 janvier 1795); ils durèrent jusqu'au 26 floréal (15 mai 1795) : à ce moment, l'école fut fermée par la réaction qui s'attaquait à toutes les créations de la période
révolutionnaire. L'école-mère étant brutalement i « Sous tous les rapport», la supériorité de l'école supprimée, il ne fut plus question des écoles à populaire dan» l'académie de Strasbourg est frapouvrir dans les districts. « Votre Comité, disait ; pante, et la conviction aussi juste que générale du
Daunou h la Convention au nom du Comité d'instruction publique, croit qu'il faut renoncer à l'idée d'établir des écoles normales secondaires dans les départements; il n'aperçoit plus aucun moyen d'elTecluer avec quelque utilité ce difficile et dispendieux projet. » — Pour plus de détails sur cette intéressante tentative de la Convention, consulter l'article spécial Ecole normale de Van m [p. 766).
Treize années s'écoulèrent. Napoléon venait de créer l'Université. Le décret organique du 17 mars 1808 ordonna (art. 107 et 108) « qu'il serait pris par l'Université des mesures pour que l'art d'enseigner à lire, à écrire et les premières notions du calcul dans les écoles primaires ne fût exercé désormais que par des maîtres assez éclairés pour communiquer facilement et siirement ces
pays l'attribue surtout à l'existence d-î l'école normale primaire. >» Cette supériorité, l'Alsace l'a longtemps gardée, et, comme le boi exemple est contagieux, celui que donnaient les déparlementa du Bas-Hhin et du Haut-Hliiu ne fut pas perdu. Le gouvernement de la Hestauraiion ne devaii pas voir de bon œil la création d'écoles normales: aussi ne fit-il rien pour la provoquer. La célèbre ordonnance du 29 février ISKJ se borne à recommander (art. 39) de « favoriser autant qu'il sera possible, dans les grandes communes, les réunions de plusieurs classes sous un seul maître et plusieurs adjoints, afin de former un certain nombre de jeunes gens dans l'art d'enseigner. » Mais si le gouvernement demeurait indifférent, et parfois môme se montrait hostile, les efforts d'hommes dévoués réussirent cependant à réaliser
premières connaissances nécessaires à tous les i quelques progrès. Deux départements, voisins de hommes. A cet effet, il sera établi auprès de [ l'Alsace, créèrent des écoles normales en 1820, le chaque académie, et dans l'intérieur des collèges I département de la Moselle à Heldefange, celui de
et des lycées, une ou plusieurs classes normales destinées à former des maîtres pour les écoles primaires. On y exposera les méthodes les plus propres à perfectionner l'art de montrer à lire, à écrire et à chiffrer. » Lire, écrire et chiffrer! le programme était modeste, et noms sommes bien loin des vues de la Convention ; mais l'intention était bonne. Malheureusement rien ne fut fait par le gouvernement impérial pour assurer l'exécution des articles 107 et 108 du décret de 1808. Un autre décret, daté des Cent-Jours et rendu sous l'inspiration de Carnot, portait qu' a il serait ouvert à Paris une école d'essai d'éducation primaire, organisée de manière à pouvoir servir de modèle et à devenir école normale pour former des instituteurs primaires. » Waterloo emporta le décret et le ministre.
Sur un seul point du territoire, le décret de 1808 avait reçu un commencement d'exécution. En 1810 fut ouverte à Strasbourg, par les soins du préfet Lezai-Marnésia*et du recteur Levraud, la première école normale de France, la première par la date et longtemps aussi la première par sa valeur pédagogique et les services qu'elle rendit. Cette école, organisée sur le plan des séminaires allemands, reçut tout d'abord soixante boursiers de seize à trente ans et un nombre illimité de pensionnaires libres. Le montant des bourses était réparti entre les communes du département proportionnellement à leur population, à leurs revenus et à l'importance de leurs écoles. Le budget de l'école normale fut à l'origine de 30 000 francs. La durée des cours, primitivement fixée à quatre années, fut dans la suite réduite à trois. L'enseignement comprenait la langue française, la langue allemande, l'arithmétique, les éléments de physique, la calligraphie, la géographie, le dessin, la musique, le chant, des notions d'agriculture et de gymnastique. On devait y étudier également les meilleures méthodes d'enseignement, c'est-à-dire la pédagogie ou plutôt la méthodologie, qui constituait toute la pédagogie d'alors. A l'exception de l'histoire, qu'on s'étonne de ne pas voir figurer dans ce programme, nous ne faisons pas beaucoup mieux de nos jours.
L école normale de Strasbourg prospéra rapidement, et sa bonne renommée détermina le département du Haut-Rhin à y envoyer des boursiers, à l'entretien desquels il consacra tout d'abord une somme de 6000 francs. En peu d'années ces deux départements furent pourvus d'un personnel enseignant d'élite, et c'est grâce à ce personnel que l'Alsace se distingua bientôt par la bonne tenue de ses écoles. Aussi M. Guizot *-t-il pu dire dans son Rapport au roi (mars 1833) :
la Meuse à Bar-le-Duc. La première de ces écoles, qui fut transférée à Metz en 1833, reçut une dotation annuelle de 10 000 francs, fournie par les cotisations du Conseil général et des communes. La seconde obtint une allocation départementale de 4000 francs, et le surplus de la dépense fut couvert par les subventions communales, par le montant des portions de bourse laissées à la charge des familles, et par le prix des pensions des pensionnaires libres. Le gouvernement entretint aussi quelques bourses dans ces établissements. A Heldefange et à Bar-le-Duc, on imita ce qui avait été fait à Strasbourg. Seulement la durée des cours fut réduite à deux années. Quant aux programmes de l'enseignement, ils présentaient quelques différences entre eux et avec ceux de l'école qu'on avait prise pour modèle. A Heldefange, on étudiait à peu près tout ce qui s'enseignait à Strasbourg, et, de plus, des notions d'histoire naturelle et d'hygiène, la géométrie, et aussi la tenue des livres et des registres de l'état civil, mais toujours pas d'histoire. C'est dans le programme de l'école de Bar-le-Duc qu'on voit apparaître, pour la première fois, cette branche de l'enseignement; en revanche, on n'y trouve plus ni l'allemand, ni la physique, ni l'histoire naturelle, ni la gymnastique, ni la rédaction des actes de l'état civil. Comme on le voit, l'Etat n'intervient en aucune façon dans la direction des études ; il laisse ce soin aux autorités locales, qui s'inspirent des besoins de la région. Quoi qu'il en soit, les nouvelles écoles gagnèrent vite les sympathies du public : à Heldefange, on compta bientôt quatre-vingts élèves, et soixante à Bar-le- Duc. Les écoles primaires se peuplèrent rapidement de maîtres instruits et préparés à communiquer leurs connaissances, et M. Guizot pouvait, dans le rapport que nous avons déjà cité, leur rendre ce témoignage : « Les départements de la Meuse et de la Moselle se distinguent par le petit nombre de communes privées d'écoles (il n'y en a que quatre dans la Moselle), par l'emploi de bonnes méthodes d'enseignement et par l'abandon presque complet de la méthode individuelle. » Quoi d'étonnant que nos départements de lEst aient toujours tenu le premier rang dans les cartes scolaires de la France?
A Paris même, la Société pour l'instruction élémentaire *, qui s'était donné pour mission de propager la méthode d'enseignement mutuel, fonda une école modèle pour y former des maîtres capables de pratiquer et de répandre la méthode nouvelle. Cette école, véritable école normale, fut établie rue Saint-Jean-de-Beauvais. et reçut d'abord de* élèves des deux sexes. Mais en 1819,
un cours fat ouvert dans la ruo de la Halle-aux- Draps pour y former des institutrices. L'école d'instituteurs fut dirigée par M. Sa razin*, l'école d'institutrices par M"« Sauvan *, deux noms qu'il faut se garder de laisser tomber dans l'oubli. Mais les deux maisons fondées par la Société pour l'instruction élémentaire avaient un but spécial; c'étaient d'ailleurs de simples écoles libres, €t Paris devait attendre bien longtemps encore ses écoles normales publiques.
Pour clore la liste des écoles normales fondées vers cette époque, disons qu'en 1823 une quatrième •école normale fut créée à Rouen par les frères des écoles chrétiennes, mais ne put fonctionner que quelques années plus tard.
De 1823 à 1828, nous ne trouvons plus rien à signaler dans l'histoire des écoles normales, qui ne rencontraient, d'ailleurs, suivant l'expression de M. Guizot, que « les méfiances et la mauvaise Tolonté des pouvoirs ». Mais à cette dernière date arrive aux affaires le ministère libéral présidé par M. de Martignac, et le nouveau ministre de l'instruction publique, M. de Vatimesnil, s'honore en encourageant les efforts, jusque-là isolés, des particuliers et des départements. Le 6 mai 1828, le grand-maître de l'Université, s'adressant aux recteurs, leur tient ce langage assurément nouveau de la part d'un ministre de la Restauration : « Je ne saurais trop vous recommander de travailler à fornner, dans une des principales communes de votre académie, une classe normale, à l'imitation de celle qui a si bien réussi à Strasbourg. Je ne doute pas que vous ne soyez secondé, en cela, par les maires et par les préfets, qui verront dans une pareille mesure le moyen de donner à l'enseignement primaire tout le développement et toute la perfection dont il est susceptible, » Et quelques semaines plus tard, le 19 août suivant, le même ministre revient sur ce sujet, et, prenant pour exemple ce qui se fait en Alsace et en Lorraine, il donne, pour l'organisation des futures écoles dont il recommande la création, les plus sages conseils, les plus utiles indications. ■C'est la première fois que nous voyons TEtat intervenir d'une façon officielle dans la fondation des écoles normales, et, comme si ces établissements n'avaient attendu que la permission de naître, il s'en ouvre coup sur coup dix nouveaux, dans l'Est d'abord, puis sur différents points du territoire : à Mirecourt dans les Vosges, à Toul dans la Moselle, à Charleville dans les Ardennes, à Saint- Remy dans la Haute-Saône, à Courtefontaine dans le Jura, ces deux dernières dirigées par des congrégations religieuses, à Dijon dans la Côte-d'Or, èi Salers dans le Cantal, à Bourges dans le Cher, h Orléans dans le Loiret^ et à Ajaccio dans la Corse.
La chute du ministère Martignac n'arrêta pas l'impulsion donnée, et, quand les idées libérales triomphèrent en 1830, le mouvement en faveur des écoles normales s'étendit de proche en proche et gagna rapidement toute la France.