‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 218 sur 573 · II. — De «830 à tSSO · texte numérisé non relu

II. — De «830 à tSSO

Si nous nous en rapportons à un document parlementaire (rapport de M. P. Bert, présenté à la Chambre des députés en 1879, à l'occasion de la loi du 9 août), quinze écoles normales nouvelles furent fondées dans le courant des années 1830, 1831 et 1832, à Guéret (1830), à Versailles, à Chartres, à

•Grenoble, à Privas, à Evreux, à Angers, dans le Puy-de-Dôme, dans la Somme (1831), dans l'IUeet-Vilaine, dans la Lozère, dans la Manche, dans Seine-et-Marne, dans l'Ain et dans le Vaucluse (1832); en sorte qu'au moment où M. Guizot entra, pour la première fois, au ministère de l'instruction publique, il y avait en France 29 écoles normales en pleine activité. D'après une autre statistique, qui

•a été établie le 30 novembre 1832 et qu'a publiée

le Manuel général de l'instruction primaire^ qui se fondait alors sous les auspices de M. Guizot, lo. nombre des écoles normales était de trente-six. Il règne donc quelque obscurité sur ce point d'ailleurs peu important : ce désaccord provient sans doute de ce que diverses tentatives faites à cette époque pour créer de nouveaux établissements n'aboutirent point, ou encore de ce que les écoles établies provisoirement dans de petites localités comme Heldefange, Saint-Remy, Courtefontaine, etc., ne sont pas entrées en ligne de compte dans le document parlementaire que nous avons cité.

Nous sommes arrivés au moment où le gouvernement va prendre en main la direction du mouvement et intervenir directement dans la fondation et l'organisation des écoles normales. Avant de le suivre dans cette voie nouvelle, il convient do jeter un coup d'œil en arrière et de préciser le caractère des écoles créées jusqu'alors, grâce à l'initiative des autorités locales. Evidemment, en vertu même de leur origine, ces écoles ne se ressemblent point; nées d'un même besoin, elles s'étaient formées sous des influences diverses et dans des conditions plus ou moins heureuses, suivant l'importance des départements, suivant les ressources dont elles pouvaient disposer, suivant l'idée que les autorités départementales se faisaient d'un tel établissement. A Heldefange, l'école normale fut installée dans un vieux château; à Toul, à Charleville, et sans doute ailleurs, elle fut annexée au collège; à Dijon, on lui donna une installation spéciale, avec un internat; à Versailles, on l'établit dans les dépendances du palais. Souvent l'école occupe des bâtiments communaux ou des bâtiments loués, à moins que, comme à Saint- Remy et à Courtefontaine, elle ne soit établie dans des immeubles appartenant à une congrégation. Souvent aussi, ce n'est qu'une « classe normale w, annexée à un collège. Diverse aussi était leur organisation : ici l'internat prévalait; là, c'était l'externat; d'ordinaire il y avait internes et externes. Dans certains endroits, l'école était en régie, ailleurs elle était au compte du directeur, qui traitait à forfait avec le département. En général, le prix des bourses et de la pension ne dépassait pas 300 francs. Les bourses étaient entretenues par le département, les communes ou des fondations particulières. L'Etat en accordait quelques-unes ici ou là. La durée des études était généralement de deux années; mais il y avait des exceptions, et les deux années étaient parfois réduites à une, ou portées à trois. La plupart des écoles étaient des établissements laïques ; mais il y en avait aussi aux mains des congrégations. Le programme variait de même ; mais il semble que partout on se préoccupât de donner aux études une direction pédagogique. Cependant, toutes les écoles normales n'avaient pas d'écoles annexes; en général les élèves-maîtres allaient se former à la pratique de l'enseigne ment soit dans les petites classes des collèges, soit dans les écoles de la ville, soit même, comme à Versailles, dans les cours d'adultes. Le personnel enseignant paraît, à l'origine, avoir été réduit à sa plus simple expression : un directeur et deux ou trois professeurs, empruntés au collège et choisis par le directeur, avec l'agrément du recteur. Le directeur lui-même appartenait, d'ordinaire, à l'enseignement secondaire : c'était un ancien principal ou un ancien régent. Il était, dans les écoles laïques, nommé par le ministre de l'instruction publique, sur la proposition du préfet et du recteur. Partout il y avait un aumônier, le plus souvent externe, et l'instruction religieuse et morale occupait la première place dans l'enseignement. Partout enfin, à côté des écoles laïques, fonctionnait une commission de surveillance dont le directeur faisait partie et dont les autres membres, au nom

NORMALES (ÉCOLES) — SOOi — NORMALES (ÉCOLES)

bre de quatre généralement» étaient nommés soit par le préfet, soit par le recteur. Cette commission avait les pouvoirs les plus étendus sur la gestion économique, comme sur le personnel des élèves et des maîtres. Nous ignorons quels étaient à cette époque les traitements des fonctionnaires attachés aux écoles normales; nous savons que onze ans plus tard, en 1843, le directeur de l'école normale de Bar-le-Duc touchait 1500 francs par an! Quant aux élèves boursiers, ils étaient tenus de s'habiller eux-raômes, de fournir un trousseau et de se procurer eux-mêmes les livres et autres objets h leur usage. L'âge d'admission variait de dix-huit à trente ans et môme à trente-cinq. Nous omettrions de signaler un des côtés les plus originaux des écoles normales de cette époque, si nous ne disions qu'elles étaient ouvertes aux instituteurs en exercice. Pendant les vacances, ils y venaient suivre de véritables conférences pédagogiques, qu'on appelait dans certains endroits l'école des méthodes; parfois même, ils y entraient comme élèves pendant toute une année, à la condition de se faire suppléer à leurs frais à la tète de leurs écoles. Comme on le voit, s'il y avait des points communs dans l'organisation des écoles normales d'alors, il y avait aussi des différences profondes. Mais le moment approchait où le nombre des écoles allait se multiplier et où une main ferme allait les rattacher plus directement à l'Etat, en leur donnant une réglementation uniforme dans ses lignes générales. Au régime d'indépendance relative sous lequel elles avaient vécu jusque-là allait succéder un régime de centralisation quij à certains égards, aura les conséquences les plus heureuses : c'est toute une révolution qui va s'opérer.

Au mois d'octobre 1832, M. Guizot était arrivé au ministère de l'instruction publique. Il ordonna aussitôt une enquête sur la situation des écoles normales, et les résultats de cette enquête étaient à peine centralisés que parut le règlement du 14 décembre 1832, qu'on pourrait appeler la charte des écoles normales. Des modifications, quelquesunes importantes, ont été apportées depuis à ce règlement : le fond est resté le môme.

Jusqu'à cette époque, les écoles normales avaient été des établissements exclusivement départementaux; le règlement du 14 décembre ne rompt pas complètement cette attache ; mais, reliées au pouvoir central, ces écoles deviennent en même temps des établissements de l'Etat. Elles ontconservé depuis ce double caractère; mais tandis que le lien- qui les unit au département, très fort à l'origine, va en se relâchant de plus en plus, celui qui les unit au pouvoir central se resserre chaque jour, en sorte qu'on peut prévoir le moment où, comme les lycées, elles seront uniquement des établissements de l'Etat.

Le règlement du 14 décembre 1832 a une telle importance dans l'histoire des écoles normales qu'il nous paraît indispensable de l'analyser sommairement. Cette étude, en marquant mieux le point de départ, permettra de se rendre plus facilement compte des changements survenus dans la suite.

Les matières de l'enseignement sont déterminées par les art. 1 et 3. Elles comprennent « l'instruction morale et religieuse, la lecture, l'écriture, l'arithmétique, y compris le système légal des poids et mesures, la grammaire française, le dessin linéaire, l'arpentage et les autres applications de la géométrie pratique, des notions de sciences physiques applicables aux usages de la vie, la musique, la gymnastique, les éléments de l'histoire et de la géographie de la France ». Il faut y joindre «l'apprentissage des meilleures méthodes, auxquelles les élèves seront exercés dans une ou plusieurs classes primaires annexées à l'école nor- 1" Partie.

maie, la rédaction des actes de l'état civil, la greffe et la taille des arbres. « Si on compare ce programme avec celui qui est actuellement en vigueur, et môme avec les programmes adoptés dans les grandes écoles normales .?e l'Est, on ne peut s'empêcher de remarquer combien il est modeste. Nous ne parlons pas de la pédagogie ni des sciences sur lesquelles la pédagogie repose, la psychologie et la morale.' Nous ne parlons pas non plus, et pour cause, des travaux manuels, ni des langues vivantes, ni du dessin d'imitation; mais nous constatons que l'étude de la langue française se réduit à la grammaire, que la géométrie est à peine indiquée, que les notions les plus élémentaires d'algèbre sont passées sous silence, que les sciences physiques n'apparaissent en quelque sorte que pour mémoire, que les sciences naturelles ne sont pas mentionnées, et que l'enseignement de l'histoire et de la géographie est réduit à un minimum. Si nous relevons ces lacunes, c'est moins pour faire la critique du règlement de 1832, que pour montrer combien furent peu fondées les plaintes qui devaient retentir un peu plus tard contre le développement exagéré des études normales. Il est juste de rappeler aussi que, dans l'instruction qui accompagnait l'envoi de ce règlement, M. Guizot disait : « S'il arrivait que quelques articles de ce règlement général fussent contraire» aux règlements spéciaux déjà en vigueur dans certaines écoles normales et institués par leurs fondateurs, mon intention n'est pas d'abolir ces dernières dispositions ; elles devront, au contraire, être observées jusqu'à plus ample examen, car on doit les supposer mieux appropriées aux circonstances et aux nécessités locales. » Et, de fait, en ce qui concerne les programmes d'enseignement, bon nombre d'écoles normales conservèrent ceux qu'elles avaient adoptés, à la condition de les faire approuver par le Conseil royal. Le programme nouveau ne devait être obligatoire que pour les écoles qui allaient se créer, et il convenait, en somme, à des études dont la durée était fixée à deux années.

Le directeur était nommé par le ministre de l'instruction publique, sur la présentation du recteur et du préfet (art. 5). Il continuait à être chargé « d'une partie importante de l'enseignement ». Il était secondé par des maîtres « choisis par le recteur, sur la proposition de la commission spéciale chargée de la surveillance de l'école et sauf l'approbation du ministre » (art. 6 et 1). Une circulaire du 23 juillet 1835 fixa à deux le nombre de ces maîtres. Pour les cours spéciaux, des maîtres étrangers à l'école leur étant adjoints. Il n'était pas question d'âge ni de capacité. Directeurs et maîtres-adjoints furent encore pendant longtemps choisis parmi les fonctionnaires de l'enseignement secondaire. Ce n'est qu'en 1845 (Ord. du 18 nov.) que les directeurs furent « pris dans le service de l'instruction primaire ». On le voit, M. Guizot, si novateur sur d'autres points, ne songea même pas à réserver complètement à son représentant direct la nomination des fonctionnaires de l'école. Pour les directeurs, le préfet intervient conjointement avec le recteur ; pour les maîtres-adjoints, c'est la commission de surveillance qui exerce le droit de présentation. Cette commission reçut des attributions nombreuses autant qu'importantes : elle devint pour longtemps un des organes principaux de toute école normale. Le règlement du 14 décembre la chargeait de la surveillance « sous tous les rapports d'administration, d'enseignement et de discipline» (art. 17). Leurs membres éuient nommés, comme le directeur, sur la présentation du préfet et du recteur. Le règlement de 1832 n'en fixait pas le nombre. Le directeur assiste aux séances de la commission avec voix déUbératiYe,

« hors les cas où il s'agit de statuer sur des questions iniéressant sa personne ou sa gestion » (art. 16). La commission exerce donc une sorte de pouvoir disciplinaire sur le directeur lui-même. Elle détermine, chaque année, le nombre des élèves-maîtres à recevoir, d'après les besoins présumés de l'instruction primaire (ce droit a été dévolu, comme l'on sait, au Conseil départemental, à partir de 1854). Elle examine, chaque année, le compte et le budget qui lui sont présentés par le directeur (art. 20). Elle visite les classes, interroge les élèves sur tous les objets de l'enseignement et tient note des réponses. Elle reçoit, tous les ans, du directeur un rapport sur tout ce qui concerne la discipline et les études (art. 21). D'après ce rapport, elle désigne les élèves-maîtres qui seront admis à passer en deuxième année (art. 22). A l'expiration de la seconde année, tous les élèves subissent devant elle un dernier examen, à la suite duquel ils sont inscrits sur un tableau dont copie est adressée au recteur, au préfet et aux comités d'arrondissement (art. 23), Signalons encore l'article 24, aux termes duquel elle délivre à ceux des élèves qui ont satisfait à l'examen un certificat qu'ils doivent produire devant le jury chargé de délivrer les brevets de capacité. On voit, par ces citations, de quel pouvoir considérable était investie la commission de surveillance. Son action s'étendait sur toutes les parties du service, sur tout le personnel enseignant et sur tout le personnel des élèves depuis leur entrée à l'école jusqu'à leur sortie, et même au delà, puisque ses notes les suivaient jusque devant les comités d'arrondissement à qui appartenait alors la nomination des instituteurs.

Les écoles normales pouvaient recevoir des élèves internes et des externes. Les internes étaient seuls appelés à profiter des bourses entières ou partielles fondées par les départements, par les communes, par l'Université, par les donations particulières ou par des associations charitables (art. 8). Aucun élève, interne ou externe, ne pouvait être admis avant l'âge de seize ans et s'il n'avait subi un examen préalable (art. 11). Les connaissances exigées des candidats se réduisaient à peu de chose : ils étaient tenus de prouver qu'ils « savaient lire et écrire correctement, qu'ils possédaient les premières notions du calcul et de la grammaire française, et qu'ils avaient une connaissance suffisante de la religion qu'ils professaient. » Mais le principe énoncé à l'article 2 de la loi de 1883 ne devaitpastarder à s'appliquer aux écoles normales, et « le vœu des pères de famille fut désormais consulté et suivi en ce qui concerne l'instruction religieuse de leurs enfants » . Une autre disposition qu'il convient de signaler invitait les examinateurs, qui furent à partir de la loi de 1833 les mêmes que pour le brevet de capacité, à s'assurer « des dispositions des candidats, de leur caractère et de leur aptitude ». Enfin les candidats étaient tenus de produire un certificat de bonne conduite, délivré par le maire de leur commune, et de prendre l'engagement de servir pendant dix ans au moins dans l'instruction publique comme instituteurs communaux. Notons, pour terminer, l'article IG, aux termes duquel, conformément à un usage que nous avons déjà signalé, « des instituteurs primaires en exercice pouvaient être admis dans le cours de l'année et particulièrement pendant le temps où vaquent les écoles, à suivre, comme externes, les cours de l'école normale, afin de se fortifier dans les counaissances qu'ils possèdent et d'apprendre à pratiquer les méthodes perfectionnées. » C'est à cette mesure, qui répojidait à un besoin urgent en un temps où le nombre des instituteurs capables était si restreint, qu'il faut faire remonter l'origine des conférences départementales organisées, non

sans succès, dans diverses régions de la France.

Malgré son importance, le règlement du 14 décembre 1832 n'est pas l'acte de M. Guizot qui eut l'influence la plus décisive sur l'avenir des écoles normales. C'est dans la loi du 28 juin 1833 qu'il faut chercher l'origine des développements ultérieurs qu'a pris cette institution. Dans l'exposé des motifs de cette loi mémorable, après avoir indiqué àgrands traits l'organisation nouvelle qu'il préparait pour l'enseignement primaire, M. Guizot s'exprimait ainsi : « "Tous ces soins, tous ces sacrifices seraient inutiles, si nous ne parvenions pas à procurer à l'école publique un maître capable, digne des nobles fonctions d'instituteur du peuple. » Puis, ayant tracé de cet instituteur l'admirable portrait que tout le monde connaît, il concluait ainsi : « Faire des maîtres qui approchent d'un pareil modèle est une tâche difficile, et, cependant, il faut y réussir, ou nous n'aurions rien fait pour l'instruction primaire..., et pour cela, des écoles normales primaires sont indispensables : aussi nous vous proposons d'en établir une par département. » En effet, l'article 11 du projet de loi déposé par M. Guizot était ainsi conçu : a Tout département sera tenu d'entretenir une école normale primaire. Le Conseil général délibérera sur les moyens d'entretenir cette école. » Les Chambres se montrèrent moins libérales que le ministre, et l'article 11 de la loi de 1833 fut amendé de la façon suivante : « Tout département sera tenu d'entretenir une école normale primaire, soit par lui-même, soit en se réunissant à un ou plusieurs départements voisins. » Sans doute, il est regrettable que la rédaction de M. Guizot n'ait pas prévalu, car autoriser plusieurs départements à se réunir pour entretenir, à frais communs, une école normale, c'était fournir aux adversaires de la loi un moyen de l'éluder. Mais, cette fois encore, l'opinion publique eut raison des résistances qu'elle rencontrait, et malgré les efforts qui furent faits alors et l'encre qui fut dépensée pour célébrer les mérites des écoles régionales, les départements ne profitèrent pas de l'offre qu'on leur faisait, et la seule tentative de ce genre, qui eut lieu dans l'Ouest, ne réussit pas. Chaque département voulut, et avec raison, avoir son école normale. Aussi voyons-nous ces établissements se multiplier rapidement à partir de 1833. Dans cette seule année, dix-huit départements répondent à l'appel qui leur a été adressé, et l'Aisne, l'Allier, les Basses-Alpes, l'Ariège, l'Aude, .l'Aveyron, la Haute-Garonne, le Gers, l'Hérault, la Gironde, les Landes, la Loire, la Haute- Loire, la Marne, la Mayenne, les Basses-Pyrénées, les Hautes-Pyrénées, les Pyrénées-Orientales sont pourvus d'une école normale d'instituteurs. L'année suivante, huit autres départements suivent cet exemple : ce sont les Hautes-Alpes, l'Auce, le Calvados, le Loir-et-Gher, le Nord, la Sarthe, le Tarn-et-Garonne et la Vienne. En même temps, la Haute-Saône et la Meurthe ramenaient leur école normale au chef-lieu. Enfin, dans le cours de l'année 1835, trois nouvelles écoles normales s'ouvraient dans l'Yonne, la Dordogno et le Doubs. En sorte qu'en 183(î, quand M. Guizot quitta le ministère de l'intruction publique, la France comptait soixante-quatorze écoles normales d'instituieurs. Il ne restait plus qu'un effort à faire pour que les quatre-vingt-six départements en fussent tous pourvus ; il faud^a près de cinquante ans pour accomplir ce dernier effort!

Il ne pouvait pas se faire qu'une institution dont les services étaient si unanimement appréciés ne fût pas jugée indispensable pour le recrutement des institutrices. Tant que l'instruction des filles fut négligée et que les congrégations religieuses en détinrent le monopole, ce besoin ne se fit pas impérieusement sentir ; mais lorsque l'ordonnancQ

. du 23 juin 1830, appliquant aux écoles des filles * la plupart des dispositions de la loi du 28 juin 1833, donna une première impulsion àcet enseignement, de nouvelles écoles publiques s'ouvrirent et il 1 fallut pourvoir à leur direction. Les congrégations ■ religieuses s'emparèrent d'abord du mouvement; ' mais, soit qu'elles ne pussent suffire aux besoins . d'un lecrutement qui devenait chaque jour plus considérable, soit que certaines communes ne voulussent pas de l'enseignement congréganiste, , on dut s'occuper de former un personnel laïque. . Il se passa alors ce qui était arrivé lors de la ' création des premières écoles normales d'instituteurs : k côté d'une pension ou d'une école primaire supérieure de filles, on ouvrit une classe que l'on appela cours normal et où furent reçues les jeunes filles qui se destinaient à l'enseignement. Il va sans dire qu'à l'origine surtout, ces classes normales furent annexées à des écoles dirigées par des communautés religieuses. Les premiers départements où se fondèrent des cours normaux furent ceux de la Gironde (1834), des Basses-Pyrénées (1838), des Hautes-Alpes (1840), de rille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord, de la Lozère, de la Nièvre (1841), de la Manche, de la Sarthe (1844), de la Drôme, de l'Aisne, du Nord (1845), de la Charente-Inférieure (1847), des Landes et de la Loire-Inférieure (1849). On peut remarquer, en passant, que ce sont les départements les moins empressés à se pourvoir d'une école normale d'instituteurs, qui se donnèrent les premiers un cours normal d'institutrices, La raison s'en devine aisément. Quoi qu'il en soit, ce fut là l'origine dés écoles normales d'institutrices, et il fallait la noter.

Malheureusement le temps de l'enthousiasme était passé et déjà commençaient à se faire entendre contre les écoles normales de sourdes accusations, prélude de l'orage qui devait s'amonceler sur elles et éclater en 1850. Ce qu'on commençait à leur reprocher, c'était de sortir des limites que leur avait assignées le rèf^lement de 1832, d'étendre outre mesure les programmes de leur enseignement, et de former ainsi des instituteurs superficiels, impatients de leur sort, remplis d'eux-mêmes et mal préparés à l'humble condition qui les attendait. Peut-être, en effet, y eut-il des imprudences commises ici ou là; peutêtre, dans la ferveur du premier moment, dépassa-t-on quelque peu le but; mais quoil ne sont-ce pas là des erreurs excusables, et fallait-il partir en guerre contre les écoles normales pour corriger de tels abus? La vérité, c'est que les idées libérales perdaient du terrain; quant aux programmes, et môme celui d'histoire, tel qu'il était sorti des délibérations du Conseil royal en 1838, encore (|u'ils eussent été dépassés sur quelques points, Ils n'étaient qu'un prétexte aux récriminations du parti qui avait inspiré au gouvernement de Juillet les lois répressives de 1835, et qui profitait des émeutes do la rue, aussi bien que des attentais dirigés contre la personne du roi, pour ramener le pouvoir en arrière. Au lieu de chercher la cause de cet état des esprits dans l'insulfisance de la liberté et dans l'insuffisance <les lumières, on la vit, ou l'on feignit de la voir dans l'école. C'était l'école qui, avec sa demiscionce, éveillait les convoitises, aiguisait les appétits, faisait des déclassés, et des déclassés des mécontents et des periurbaieurs de l'ordre social. Et les ouvriers de cette œuvre de désorganisation, c'étaient les instituteurs, ces instituteurs que l'ormaieni maintenant les écoles normales!

Ces craintes, vraies ou simulées, gagnèrent les légions oUiciollos, et l'on vit, en 1838. l'Académie des sciences morales et politiques, cette même Académie (|ue M. Cuizot venait de relever de ses l'Uines, se prendre à douter de l'œuvre de son ion-

dateur et mettre au concours la question suivante : « Quels perfectionnements pourrait recevoir l'institution des écoles normales primaires, considérée dans ses rapports ave», l'éducation morale de la jeunesse ? » Il n'y avait pas à s'y méprendre : aux yeux de l'Académie, les écoles normales, telles que les avait conçues M. Guizot, n'étaient pas capables de concourir cfficacemenL à « l'éducation morale de la jeunesse » ; il fallait réformer l'institution ! Plusieurs concurrents se présentèrent, mais ils eurent la malencontreuse idée de rechercher les causes du malaise dont souffrait l'enseignement primaire dans la condition même de l'instituteur, dans l'insuffisance de son traitement, dans sa dépendance vis-à-vis des comités locaux, des maires, des curés, dans le manque de direction et de protection : ils n'avaient pas répondu à l'attente de l'Académie, le concours fut ajourné. En 1840, l'Académie fut plus neureuse ; on avait compris ses secrètes préoccupations. Le prix fut décerné à M. Barrau*, principal du collège de Chaumont,un parfait honnête homme, à coup sûr, et un homme dévoué, à sa façon, à l'enseignement primaire, mais dont, à ce moment, le jugement éiait véritablement troublé, comme celui de beaucoup d'autres. M. Barrau n'était pas l'ennemi de l'Université, ni même des écoles normales : il ne demandait que la conversion du pécheur. Tout son mémoire n'est qu'un long réquisitoire contre l'organisation des écoles normales, contre les programmes, contre les maîtres et contre les élèves, et le remède qu'il propose pour opérer laguérison, c'est, naturellement, d abaisser aussi bas que possible le niveau des études, do réserver, dans les écoles normales, le premier rang à l'aumônier, la première place à l'enseignement religieux, de recruter les élèves, non parmi les plus capables, mais parmi les plus dociles et les plus soumis, parmi ceux qui « se passionnent pour celte vie saintement cachée qui s'écoule dans l'église et dans l'école », de choisir toujoui-s le directeur parmi les membres de l'enseignement secondaire, et de lui donner « des aides qui soient entre ses mains des instruments dociles », d'inculquer enfin aux élèves ces sentiments d'humilité, de résignation et de renoncement qui lui feront « trouver plus lard le contentement dans peu ». Et l'Académie de proclamer par la voix de son rapporteur, M. Joutfroy, que l'auteur de ce mémoire a résolu le problème social et politique qui était proposé. « Ce problème », s'écrie M. Jouffroy, avec un lyrisme qui oépassait, lui aussi, la mesure, « ce problème, l'auieur du mémoire le pose avec une singulière et eflVayante énergie, déduisant un à un et comptant tous les périls dont il est plein. Et c'est alors, quand il a ainsi tout exposé, en présence du dang-r dont menace la société la demi-science orgueilleuse, l'ambition éveillée et trompée de cette nuée d'instituteurs imprudemment initiés dans nos écoles normales à une instruction trop haute, à des habitudes trop raffinées c'est alors que l'autour

proclame le seul remède qu'il aperçoive à uu état de choses aussi menaçant. Ce remède, c'csl de ramener les écoles normales au véritable but de leur mission, dont elles commencent à s'écarte;', et qui est de former des instituteurs |;our la campagne, des instituteurs qui trouvent très beau d'arriver à une si belle position; qui non seulement s'en contentent, mais s'en félicitent; des instituteurs qui, par conséquent, n'aient rien de commun avec ces demi-savants, vains et vides, pleins de mots et d'orgueil, que se font gloire de former

certaines écoles normales C'est au nom de ceiie

solution que l'auteur, entrant dans los écoles normales, y crie anatlième contre toutes les suporfluités. tout le luxe matériel et intulle«:iuel i|n'il y rencontre, supprime, elVace jusqu'au dcruier

vestige de ce luxe, et que, nouvel abbé de Rancé, il en écrit l'austère réforme d'une main ferme et inflexible.» Voilà donc ce qu'on pensait en haut lieu des écoles normales! Et voilà ce qu'en pouvait dire un philosophe de la valeur de M. Jouffroy!

Nous avons cru devoir faire cette longue citation, parce qu'elle indique admirablement, à notre avis, les préjugés et les préoccupations de cette époque. Et si nous avions besoin d'autres preuves de l'esprit de prévention auquel étaient alors en butte les écoles normales, nous rappellerions qu'en 1840 le département de la Loire-Inférieure et, qui le croirait? le département des Vosges fermèrent leurs écoles normales. Nous citerions enfin ce fait significatif, qui se passa, vers le même temps, dans le département de Loir-et-Cher. Ce département, qui n'avait point encore d'école normale, envoyait ses boursiers dans celle de Versailles : or, une année, les jeunes gens désignés pour entrer dans cette école refusèrent de ^'y rendre, son enseignement étant entaché de « philosophisme » ! et le préfet de Seine-et-Oise ayant fait savoir qu'il y avait une chapelle et un aumônier dans cette école de perdition, cinq ou six seulement des élèves désignés osèrent affronter l'opinion publique! Disons cependant qu'il se trouva des voix autorisées pour prendre la défense des écoles normales, et qu'à l'époque même où l'Académie des sciences morales couronnait le mémoire de M. Barrau, un homme considérable et justement considéré, un membre du Conseil royal, M. A. Rendu*, se faisait l'avocat d'office des écoles menacées, et dans un plaidoyer habile et modéré établissait, avec pièces à l'appui, que la grande majorité des écoles normales avaient bien mérité du pays.

Les choses durèrent ainsi j,usqu*en 1848. Quand la seconde République fut proclamée, le pays conçut des espérances qu'un prochain avenir ne devait pas tarder à détruire cruellement. MM. Carnot, Barthélémy Saint-Hilaire et J. Simon avaient préparé des projets de loi libéraux sur l'instruction primaire : ce fut le projet de loi Falloux qui fut voté. Dans les débats qui eurent lieu, à l'occasion de ce projet de loi, devant l'Assemblée législative, on ne pouvait manquer de parler des écoles normales et de rééditer contre elles toutes les accusations, disons mieux, toutes les calomnies dont elles étaient depuis longtemps l'objet. L'auteur du projet de loi s'en chargea. « Quelle est la valeur morale des écoles normales primaires? » dit M. de Falloux dans son exposé des motifs. « Des voix sérieuses, impartiales, politiques, se sont élevées pour demander la suppression absolue do ces écoles. On n'a pas refusé de sincères hommages à un grand nombre de directeurs de ces établissements, fonctionnaires éminents et dévoués ; on a rendu justice à beaucoup d'instituteurs sortis de leurs mains ; mais l'institution a été attaquée en elle-même comme essentiellement vicieuse : on a dit que des jeunes gens audessous de vingt ans ne devaient pas passer dans une fermentation commune leurs plus difficiles années; qu'ils ne pouvaient voir de près les villes que la plupart n'habiteront pas, toucher à toutes les connaissances et n'en approfondir aucune, sans prendre un sentiment exagéré de leur situation, une trompeuse idée de leurs devoirs; qu'ils ne se voyaient pas décorés de titres auperficieliement acquis, sans en garder une ambition inquiète, et qu'il était d'une souveraine imprudence de ramener à la vie des champs des esprits qu'on avait préparés d'avance à la prendre on dégoût et en haine... Ces objections sont graves, ajoutait le ministre, cependant nous avons cru que l'é- i preuve pouvait être continuée. « Le projet de loi | ne demandait donc pas la suppression des écoles ' normales; on leur laisait grâce; nous allons voir.

à quel prix. Certains membres de la commission chargée d'examiner le projet de loi Falloux ne se crurent pas tenus à tant de ménagements, et proposèrent la mort sans phrase. Heureusement la commission n'osa pas les suivre jusqu'au bout» et l'art. 35 de la loi du 15 mars 1850 fut adopté dans les termes suivants par l'Assemblée: «Tout département est tenu de pourvoir au recrutement des instituteurs communaux en entretenant des élèves-maîtres, soit dans les établissements d'instruction primaire désignés par le Conseil académique (plus tard, par le Conseil départemental), soit aussi dans l'école normale établie à cet effet par le département. — Les écoles normales peuvent être supprimées par le Conseil général du département ; elles peuvent l'être également par le ministre, en Conseil supérieur, sur le rapport du Conseil académique. » VAmi de la religion, à&ïis^ des articles inspirés, dit-on, par l'abbé Dupanloup, put s'écrier : « Les écoles normales, si dangereuses, si puissantes pour le mal et qui ont si déplorablement dénaturé le caractère et la mission des instituteurs, sont supprimées. » Alors commence la troisième période de l'histoire des écoles normales.

tlll. — De «850 à tS'VO.

La loi du 15 mars 1850 ne détruisait pas les écoles normales, mais elle offrait à ses nombreux ennemis trois moyens de les détruire : une décision du Conseil général , un arrêté ministériel, les écoles stagiaires. Les écoles stagiaires eurent le sort qu'elles méritaient : elles vécurent sans gloire et moururent obscurément; aucun ministre n'usa du droit que lui conférait la loi, et il ne se trouva, dans toute la France, que deux Conseils généraux^ ceux du Lot et du Lot-et-Garonne, qui supprimèrent leurs écoles normales. Le Conseil général du Loiret, appelé à délibérer sur cette question, osa même faire entendre une énergique protestation, en demandant u le maintien de l'école normale primaire d Orléans, le maintien de ces établissements partout où ils existaient, et la création de nouveaux établissements dans les départements où il n'en existait pas » ; et par l'organe de son rapporteur, il déclara que « nos écoles normales sont l'honneur de la France et qu'il regarde comme malheureuse la pensée de les supprimer ».

L'événement trompa donc les espérances des adversaires des écoles normales. Bien plus, une fois le premier moment de réaction passé, les avantages qu'offraient ces établissements apparurent si clairement, que plusieurs déparlements, qui n'en étaient pas encore pourvus, reconnurent la nécessité d'en créer une. C'est ainsi que nous voyons des écoles normales s'ouvrir successivement dans les Alpes-Maritimes et la Savoie (1860), dans la Nièvre (1861), dans la Drôme (1862), dans l'Indre-et-Loire (1863), dans la Charente-Inférieure, et en Algérie (1865).

La loi du 15 mars était muette à l'égard des cours normaux; ils se développaient à l'ombre des couvei>ts : il n'y avait pas à s'en inquiéter. A cetteépoque, ils étaient déjà au nombre de 21. Il y en avait 50 en 1879.

Si la loi du 15 mars 1850 ne détruisit pas les écoles normales, elle n'en eut pas moins, pour ces établissements, les plus fâcheuses conséquences. Le troisième paragraphe de l'art. 35 portait que « le programme de l'enseignement, les conditions d'entrée et de sortie, celles qui sont relatives à la nomination du personnel, et tout ce qui concerneles écoles normales, serait déterminé par un règlement délibéré en Conseil supérieur ». Ce règlement parut le 2'i mars 1851. Le programme de 1832, déjà si modeste, était encore réduit : obligatoirement, on ne devait plus enseigner que l'instruction religieuse et morale, la lecture, l'écriture, les

éléments de la langue française, l'arithmétique, le système métrique et le chant religieux. Facultativement, on pouvait enseigner l'arithmétique appli- <iuée aux opérations pratiques, les cléments d'histoire et de gcograpliie, des notions de sciences physiques et d'histoire naturelle applicables aux usages de la vie, los éléments de l'agriculture, de l'industrie et de l'hygiène, le dessin linéaire, l'arpentage, le nivellement et la gymnastique (art. 1"). Le .U juillet 185], un arrêté détermina les limites €t l'esprit dans lesquels cet enseignement devait être donné, et pour faire connaître cet esprit il suffit de citer le titre des ouvrages de « lecture et de récitation ï> qui pouvaient seuls être mis entre les mains des élèves : c'étaient les Fables de Fénelon, un Choix de fables de La Fontaine, les Mœurs des Israélites et des Chrétiens, de Fleury, la Doctrine chrétienne, VHistoire de la religion et VHistoire de lEglise, de Lhomond, la première partie du Discours sur l'histoire universelle, de Bossuet, un recueil de Morceaux choisis dans les bons auteurs, des Manuscrits autographiés, dûment autorisés, \e Psautier, le Diiumal, etc. C'était là l'enseignement d'un petit séminaire et non d'une école normale, et il était clair que cette réglementation minutieuse n'avait qu'un but, déprimer le plus possible l'enseignement et former des instituteurs selon le cœur du clergé. « Il importe, dit une circulaire du 31 octobre 1854, que les instituteurs sachent parfaitement enseigner les matières comprises dans la partie obligatoire du programme, mais ne les excitez pas à sortir de ce cercle. »

Gomment, d'ailleurs, eût-on enseigné avec quelque profit les matières facultatives avec le nombre de maîtres que le décret attribuait à chaque école normale ? Le directeur est chargé de la « principale partie de l'enseignement », dit l'art. 7; le nombre des maîtres adjoints sera de deux au plus, non compris l'aumônier (art. 8). Le directeur et es maîtres adjoints sont nommés par le ministre, sur la proposition du recteur. Cette disposition, avec celle qui fixe à trois années la durée des éludes, est la seule que nous trouvions à louer dans ce règlement. Non seulement le directeur doit prendre pour lui « la principale partie de l'enseignement», mais il est chargé, en outre, de la surveillance générale, de l'économat, etc. Les maîtres adjoints doivent résider dans l'établissement. Ils sont admis à la table commune, à la condition de payer une pension égale au prix des bourses. La table commune est servie dans le réfectoire commun et de la même façon que celle des élèves. Disons cependant qu'à partir de 1855 (décret du 26 déceptibre), un dessert fut ajouté à l'ordinaire. Le directeur et le maître chargé de l'école-annexe, s'ils n'étaient pas mariés, ainsi que l'aumônier, pouvaient être autorisés à prendre leurs repas à la table commune.

Les pouvoirs attribués à la commission de surveillance par le règlement de 1832 sont confirmés. L'âge d'admission des élèves-maîtres est fixé à dixhuit ans ; le concours est supprimé ; il n'est pas même question d'examen préalable. La commission de surveillance dresse une liste d'admissibilité, d'après les résultats d'une enquête faite par les soins du recteur (de l'inspecteur d'académie, à partir de 1854J et des inspecteurs de l'enseignement primaire, sur la conduite et les antécédents des candidats, et c'est dans cette liste que le recteur (plus tard, le préfet) choisit les élèves-maîtres et nomme les boursiers (art. 17 et 18) On ne tarda pas à s'apercevoir qu'un tel mode de recrutement laissait tout au hasard, quand ce n'était pas à la faveur; et une circulaire du 2 février 1«55 enjoignit aux inspecteurs primaires de s'assurer, «u cours de leur enquête, non seulement de la moralité des candidats, mais encore de leur degré d instruction. Il fallait qu' « ils sussent au moins

j lire et écrire couramment, observer les règle? principales de la grammaire, posséder la pratique des quatre règles, et qu'ils fussent en état de répondre sur le catéchisme et l'histoire sainte. » Quant aux certificats que les candidats devaient fournir pour attester leur moralité, il va sans dire que c'était celui du curé qui était le plus qualifié. Ajoutons que, pour ne pas exposer à des contacts dangereux les bons principes qui allaient être inculqués dans les écoles normales régénérées, tout congé, toute sortie particulière étaient formellement interdits (art. 21), et que les vacances ne devaient pas durer plus de quinze jours. Et, comme la tâche des directeurs et des maîtres adjoints paraissait sans doute fort légère, le règlement décidait qu'il pourrait leur être accordé un congé d'un mois « lorsque les besoins du service le permettraient, sans que ce congé pût être accordé à plusieurs maîtres à la fois » (art. 22). Inutile do dire que les journées commençaient et finissaient par une prière, que la prière était suivie d'une lecture de piété, et que les élèves étaient conduits aux offices publics par le directeur et par les maîtres adjoints. C'était bien un couvent laïque qu'on s'eftorçait d'organiser : on n'y réussit que trop en certains endroits. La loi du 14 juin 1854, qui remit aux préfets la plupart des attributions conférées aux recteurs, ne fit qu'aggraver la situation, et le ministre, M. Fortoul, pouvait écrire, le 31 octobre 1854 : « Tout le monde s'accorde à reconnaître que le régime des écoles normales et la direction de leurs études ont été considérablement améliorés par le décret du 24 mars 1851. » A force de soumission et d'humilité, les écoles normales avaient acquis le droit de vivre.

Mais le temps des épreuves pour l'enseignement primaire et pour les écoles normales touchait à sa fin. En 1856, M. Rouland, un esprit libéral autant qu'il s'en pouvait rencontrer au pouvoir en ce temps-là, fut appelé au ministère de l'instruction publique. Son administration fut marquée, en ce qui concerne les écoles normales, par deux mesures qui annoncent qu'une ère nouvelle commençait pour elles, non pas une ère d'émancipa tion et de réorganisation vraiment libérale, mais de bienveillance relative, nous dirions presque do pardon. Les deux actes dont nous voulons parlei' sont le décret du 7 août 1861, qui autorisait la création d'un troisième emploi d'adjoint dans les écoles normales où la présence de ce nouvel auxiliaire serait reconnue nécessaire, et celui du 2 août 1862, qui accordait à tout élève-maître sortant des écoles normales une allocation de 100 fr. à titre de frais de première installation comme instituteur public. Au sujet du premier de ces deux décrets, on ne peut s'empêcher de remarquer avec quelle timidité le ministre entrait dans une pareille voie. « Satisfaire à toutes les exigences d'un programme qu'on a parfois trop étendu, disait-il, et qui n'est cependant partout que le développement naturel du programme légal de l'instruction primaire, donner tous les soins désirables à la préparation de cours nombreux et variés, exercer sur les élèves- maîtres une surveillance incessante, tenir journellement au courant les écritures d'administration et de comptabilité, c'est là une tâche à laquelle, aujourd'hui, trois fonctionnaires nu peuvent suffire,» (Cire, du 25 sept. 1861.) C'était l'évidence même, et l'on s'étonne qu'après un exposé si vrai de la situation, le ministre recommande aux recteurs de ne proposer qu'avec la plus extrême réserve la création d'un nouvel emploi d'adjoint. Quoi qu'il en soit, il ne fut pas difficile aux recleurs de bonne volonté de trouver d'excellentes raisons pour justifier la présence d'un troisième adjoint, et à partir de C3 jour seulement la position des directeurs et des maîtres devint moins intolérable.

NOIIMALES (ÉGOLIilS) — 20G6 — NORMALES (ÉCOLES)

Le ministère de M. Rouland (1856-1863) avait été une période de paix pour les écoles normales. Le ministère de M. Duruy (1863-1869) fut une période de réparation.

Un décret du 26 décembre 1855 avait, pour la première fois, fixé les traitements des directeurs et des maîtres adjoints des écoles normales et les avait répartis en trois classes. Le traitement minimum des directeurs avait été fixé à 2200 fr. et celui des maîtres adjoints à 1000 fr. ; le traitement maximum des directeurs à 3000 fr. et celui des maîtres adjoints à 1800 fr. Un des premiers actes de M. Duruy fut de faire signer le décret du 4 septembre 1863, qui relevait le traitement minimum des directeurs et des maîtres adjoints. C'était là comme le don de joyeux avènement du ministre. Quelques semaines plus tard (17 octobre), apprenant que des élèves-maîtres sortis des écoles normales attendaient vainement un emploi, il insiste auprès des préfets pour que les premiers postes d'instituteurs leur soient réservés, et, à défaut de postes de titulaires, les emplois d'adjoints; et, parlant des élèves-maîtres, il s'exprime ainsi : « Ces jeunes gens présentent d'incontestables garanties de capacité et de moralité. Ils forment, l'expérience l'a démontré, l'élite de nos instituteurs, m Cet éloge des écoles normales, cette sollicitude pour les élèves et pour leurs maîtres annonçaient un revirement rassurant dans l'opinion du gouvernement.

Pendant six années, l'intérêt qu'inspiraient les écoles normales à M. Duruy ne se démentit pas; il reste en communication constante avec elles. Le 13 août 18C4, il demande aux élèves et aux maîtres de seconder l'heureuse initiative de l'Observatoire de Paris et de relever exactement les observations météorologiques. Le 24 décembre suivant, il recommande l'enseignement de l'arboriculture ; le 30 juin 1865, l'enseignement de la musique est rendu obligatoire ; le 2 août suivant, l'école normale d'Alger est créée et reçoit une organisation spéciale ; le l^r septembre sont instituées les conférences pédagogiques de sortie « sur la mission et les devoirs des instituteurs »,et les recteurs sont invités à présider ces réunions ; le 17 mai 1866, nouvelle et pressante recommandation sur le même sujet; le 27 août 1867, l'enseignement agricole est fondé dans les écoles normales et un certain nombre de professeurs départementaux d'agriculture sont nommés ; le 30 décembre, paraît un arrêté réglant le programme de cet enseignement.

Mais de toutes les mesures prises par M. Duruy, celle qui a exercé l'influence la plus décisive sur l'avenir des écoles normales, c'est le décret du 2 juillet 1866, relatif à la réorganisation de ces établissements. Le but principal de ce décret est de relever le niveau des études et d'élargir le cercle où les avait enfermées le règlement du 24 mars 1851. Déjà la loi du 25 juillet 1865, portant création de l'enseignement secondaire spécial, avait permis (art. 9) d'ajouter au programme de l'enseignement primaire diverses matières, telles que le dessin d'ornement, le dessin d'imitation, la tenue des livres, les éléments de la géométrie et les langues vivantes. Il fallait donc munir les élèvesmaîtres en vue de ce nouvel enseignement : aussi la ligne de démarcation que le règlementde 1850 avait établie entre les matièresobligatoireset les matières facultatives fut-elle supprimée, et l'enseignement des matières dites facultatives, relégué dans la troisième année, fut réparti sur les trois années du cours. Il ne sera pas établi de programmes nouveaux ; mais ceux qui viennent d'être rédigés pour l'enseignement secondaire spécial permettent aux maîtres des écoles normales de donner à leur enseignement, sous l'approbation du recteur, tous les développements que les circonstances com-

porteront. A l'histoire et à la géographie de la France s'ajoutent des notions d'histoire et de géographie générales; les conférences de sortie sont converties en un cours régulier de pédagogie, des notions d'administration communale et la gymnastique deviennent matières obligatoires. La répartition des matières de l'enseignement dans les trois années est judicieusement fixée par un tableau qui accompagne le décret, tandis qu'une instruction détaillée indique dans quel esprit et dans quelle mesure l'enseignement sera donné désormais.

D'autre part, l'âge d'admission des élèvesmaîtres est abaissé de dix-huit à seize ans, au 1er janvier de l'année où a lieu l'examen, et, un peu plus tard (19 mai 1868), au l^r octobre de l'année où les candidats se présentent ; en sorte qu'on ne verra plus les jeunes gens qui ont passé par les écoles normales être en retard de deux ou trois années sur leurs concurrents du dehors. L'enquête sur les antécédents du candidat est maintenue, mais, du moins, c'est au maire seulement qu'il appartiendra de délivrer des certificats de bonne conduite. Chose plus importante, le concours d'admission est rétabli et les conditions du concours sont déterminées avec soin par l'arrêté du 31 décembre 1867. On ne se bornera plus à s'informer si les candidats savent lire, écrire, calculer et orthographier à peu près; on leur fera subir un examen sérieux dans lequel seront compris les éléments de l'histoire et de la géographie ; de plus, ils pourront demander à être interroges sur des matières facultatives, chant et dessin. Enfin, pour assurer le recrutement des élèves-maîtres et pour perpétuer dans les familles d'instituteurs les traditions qui font les maîtres d'élite, le ministre songe à créer (circulaire du 20 octobre 1868), auprès des écoles normales, une classe préparatoire où seraient admis gratuitement les fils d'instituteurs qui montreraient d'heureuses dis-' positions.

La condition des directeurs et des maîtres est aussi améliorée. Ils restent soumis à l'obligation de suivre la plupart des exercices ; mais il faut leur donner plus de temps et de liberté, et le ministre imagine un moyen qui a été remis en honneur récemment, et qui consiste à associer les élèves-maîtres de troisième année à la surveillance: outre qu'on soulagera ainsi les maîtres, on accoutumera les élèves à « un usage honnête de la liberté et au sentiment d'une responsabilité sérieuse ». Le ministre se réserve le droit de nommer le directeur, non plus seulement sur la proposition du recteur, mais en le choisissant dans tout le personnel enseignant. Les maîtresadjoints peuvent, avec l'autorisation du recteur, résider hors de l'établissement, et les vacances des élèves et des maîtres sont fixées à six semaines, non compris le congé de Pâques. Enfin les exercices de l'école annexe sont recommandés d'une façon toute particulière, et le maître chargé de la direction de cette école, qui avait été jusque-là considéré comme un sous-maître (déc. Cens. 3 juillet 1839), est assimilé aux autres maîtresadjoints. Quant à la commission de surveillance, elle garde les attributions étendues que lui avait conférées le décret du 24 mars 1851 et l'on ne peut que regretter de lui voir conservé le droit de donner, dans son rapport annuel, des notef sur le personnel de l'école.

Sans doute, on peut relever plus d'une lacune dans le règlement du 2 juillet 1866; mais tel qu'il est, il constitue un progrès considérable sur la législation antérieure, et il put rester en vigueur, àpeuprès sans modifications, jusqu'en 1881. Un des derniers actes du ministère de M. Duruy fut la circulaire du 6 juillet 1869, dans laquelle le ministre, qui avait tant fait pour relever le niveau de l'enseignement des filles, marquait son inten-

tion de convertir les cours normaux en écoles normales d'institutrices. Mais les événements politinues rempôcliôront de réaliser ce projet. Il quitta le ministère le 18 juillet 1869. Un an plus tard, l'Empire disparaissait. ,

Ce qu'avait voulu faire M. Duruy pour les écoles normales d'institutrices, l'initiative privée 1 avait déi!icommencé.Laloidel850avaitrenduobligatoire l'entretien d'une école primaire de filles pour toutes les communes de 800 habitants, auxquelles « leurs ressources le permettraient ». La loi du 10 avril 1SC7 ava-t étendu cette obligation aux communes de 500 habitants. De là des besoins nouveaux. Mais on s'était déjà aperçu, même dans les départements les moins hostiles à l'enseignement congréganiste, que les cours normaux n'offraient pas de sérieuses garanties. Bien qu'il entretînt dans ces établissements un nombre relativement important de bourses, l'Etat parvenait difficilement à y faire accepter son contrôle; les bonnes méthodes y étaient inconnues, l'enseignement médiocre et l'orientation des esprits en désaccord avec le but qu'on se proposait. Quant à l'éducation professionnelle, elle était à peu près nulle, ces cours étant dépourvus d'école annexe. On compara ces résultats avec ceux que donnaient les écoles normales d'instituteurs, et les départements où l'instruction était le plus en honneur commencèrent à convertir leur cours normal en école normale ou à créer de toutes pièces un de ces derniers établissements. Le Jura et l'Orne avaient donné l'exemple en 1842. Le Doubs, les Bouches-du-Rhône et le Loiret en 1843, les Ardennes en 1845, la Corse en 18ô4, la Haute-Savoie en 1861, le suivirent. L'ordonnance du 30 août 1842 avait régularisé la situation de ces nouveaux établissements et les avait assimilés aux écoles normales d'instituteurs. Presque tous d'ailleurs étaient, à cette époque, dirigés par des communautés religieuses.

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