‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 219 sur 573 · IV. — De IS^O à nos jours · texte numérisé non relu

IV. — De IS^O à nos jours

Pendant les premières années de son établissement la troisième République, aux prises avec des périls et des difficultés de toute nature, attaquée parla coalition des partis monarchiques, menacée deux fois dans son principe (24 mai 1873 et 16 mai 1877), eut assez à faire de défendre son existence et de panser les plaies de la France ; elle ne put rien entreprendre de définitif en faveur de l'instruction primaire et par conséquent ges écoles normales. Ce n'est pas que cette mrave question ne préoccupât les esprits ; jamais, au contraire, les questions d'enseignetecnt n'inspiièrent de plus universelles sympahies, et diverses tentatives furent faites pour sehouerle joug de la loi de 1850 ; mais ces efforts éc ouèrent, à l'Assemblée nationale, devant les résistances d'une majorité mal disposée pour 'instruction primaire. Signalons, cependant, durant ces premières années, une lettre éloquente de M. J. Simon, qui, en plein siège(I3 octobre 1870), écrivait au maire de Paris pour le supplier de doter enfin la capitale de deux écoles normales primaires qui lui manquaient ; la circulaire du 4 mai 187:?, dans laquelle le môme ministre annonce aux recteurs qu'il se préoccupe de fortifier les études dans les écoles normales et d'y introduire l'enseignement des langues vivantes ; l'arrêté du 30 septembre de la même année et le décret du 20 novembre suivant, qui, complétant l'œuyre commencée par les décrets de 1855 et de 18G3, fixent les traitements des directrices et des maîtresses adjointes des écoles normales et relèvent ceux des directeurs et des maîtres adjoints.

En 1874, sous le ministère de M. de Fourtou, fut prise, à la date du 21 février, une mesure destinée à renforcer l'enseignement dans les écoles normales, mesure qui a soulevé plus d'une objec-

tion, qui a été atténuée dans ses effets par la circulaire du 12 juin 1883, et qui est appelée, nous n'en doutons pas, à disparaître dans un avenir prochain. Nous voulons parler de l'introduction, dans les écoles normah;», de professeurs externes empruntés aux lycées et aux collèf-es, et chargés d'enseigner les matières les plus difficiles du programme. Cette mesure, « qui n'était que transitoire et qui n'était prise qu'à titre d'ossai », pouvait avoir sa raison d'ôire en 1874 ; elle la perd chaque jour davantage, et elle l'aura perdu*i tout à fait quand les écoles de Fontenay et de Saint-Cloud auront pourvu les écoles normales primaires d'un nombre suffisant de professeurs.

Les années qui suivent sont à peu près dénuées d'intérêtpour l'objet qui nous occupe, et il nous faut arriver à l'année 1879, c'est-à-dire au premier ministère de M. J. Ferry (4 février 18"y-14 novembre 1881), pour trouver des faits nouveaux et, cette fois, de la plus haute portée, dans l'histoire que nous avons entrepris de raconter. A cette époque, la République est à l'abri de toute atteinte et les finances de la France sont prospères : c'est le moment de se mettre à l'œuvre. Avec une élévation d'idées et une siireté de méthode que nous n'avons pas à louer, M. J. Ferry profita de ces circonstances favorables pour reprendre et mener à bonne fin la réorganisation de notre enseignement primaire, sur les bases posées par la Révolution et depuis longtempsabandonnées, l'obligation, la gratuité, la laïcité. Les écoles normales ne pouvaient manquer d'avoir leur part dans cette œuvre de réorganisation. Aussi voyons-nous, pendant ces années fécondes, se succéder presque sans interruption, outre les grandes lois dont nous n'avons pas à parler ici, mais dont l'exécution devait exercer une si profonde influence jusque dans les écoles normales, les décrets, les arrêtés, les circulaires qui intéressent directement ces établissements. Nous ne pourrons qu'esquisser à grands traits cette page si intéressante des annales des écoles normales, et sur plusieurs points spéciaux nous renverrons le lecteur aux articles déjà parus ou à paraître.

Dès son entrée au ministère, M. J. Ferry prescrivit une enquête sur l'état de l'enseignement scientifique dans les écoles normales, et cette enquête ayant révélé l'insuffisance des instruments de travail mis entre les mains des maîtres et des élèves, des mesures furent prises pour pourvoir, dans le plus bref délai, les collections, les cabinets de physique et les laboratoires de chimie des écoles normales. Le 18 février 1880, le ministre annonçait que les ressources mises à sa disposition lui permettaient de créer immédiatement un quatrième emploi de maître adjoint dans douze écoles normales ; la mesure ne devait pas tarder à s'étendre à toutes les autres écoles. Quelques semaines plus tard, — chose nouvelle et bien digne d'un gouvernement démocratique! — il réunissait en un congrès pédagogique les directeurs et un certain nombre de maîtres adjoints, et les consultait sur les questions qui touchent de plus près au régime des écoles normales. Le 7 mai, il décidait que l'indemnité de 100 francs accordée aux élèves-maîtres pourvus du brevet supérieur serait portée à 200 francs, et que des voyages d'études en France et à l'étranger seraient organisés en faveur des plus distingués de ces élèves. Le 5 juin, le certificat d'aptitude à la direction et à l'enseignement des écoles normales était créé et les conditions de l'examen réglées : désormais les établissements auront un personnel enseignant â la hauteur de ses fonctions. Les maîtres pourvus de ce certificat prendront le titre de professeur. Ce titre est confère aux maîtres adjoints et aux maîtresses adjointes qui, au moment de la promulgation du décret du 5 juin 1880, comotaient dix ans d'exercice et quarante ans d àse

fdcrrct du IG décembre 1882), et, pour rehausser la valeur de ce titre, le décret du 23 décembre 1882 décidait, sauf exceptions, que les candidats aux fonctions de directeur, de directrice d'école normale et d'inspecteur primaire devraient en être pourvus. Le 22 juillet 1881, un décret préludait à la réorganisation des écoles normales en introduisant dans le programme des études l'instruction morale et civique, la pédagogie, les travaux manuels, pour les élèves-maîtres, et l'économie domestique, pour les élèves-maîtresses. Ce même décret, reprenant le texte môme de l'article 2 de la loi du 28 juin 1833, garantissait la liberté de conscience des élèves- maîtres. Le 16 juin 1880 fut votée la grande loi de la gratuité de l'enseignement primaire, et ses bienfaits s'étendirent aux écoles normales : il n'y a plus dès lors de boursiers, de demi-boursiers, de pensionnaires libres, mais des jeunes gens que l'État prépare à l'enseignement et qu'il instruit gratuitement, assurant ainsi le recrutement des écoles normales non parmi les plus aisés, mais parmi les plus dignes. Ces candidats les plus dignes, il faut le reconnaître, ce n'est ni l'enquête confiée aux inspecteurs primaires, ni les épreuves d'un rapide concours qui peuvent suffire à les désigner : on réunira donc à Técole normale même, selon le vœu formulé par le congrès de 1880, tous les candidats déclarés admissibles, et là, pendant huit ou dix jours, une enquête sérieuse s'ouvrira, sous les yeux du directeur et de ses collaborateurs, sur « les qualités d'esprit et de caractère qui sont les indices sérieux de ce qu'on est convenu d'appeler la vocation ». (Cire, du 17 juin 1880.)

Enfin paraissent les décrets du 29 juillet, du l" et du 3 août 1881, dont l'ensemble forme la constitution actuelle des écoles normales. Nous ne parlerons pas du décret du l^r août, qui d'ailleurs a été abrogé par ceux du 29 juillet 1882 et du 16 avril 1883 qui règlent aujourd'hui la matière (V. Gestion économique). Nous nous arrêterons un peu longuement sur les deux autres décrets, et, en montrant en quoi ils diffèrent de celui de 186G, nous nous efforcerons d'en faire ressortir le caractère et la portée.

« Les écoles normales relèvent du recteur, sous l'autorité du ministre de l'instruction publique » (art. ler). Ce premier article est toute une révolution dans le régime des écoles normales. Sans doute, par certains côtés, les écoles normales sont encore des établissements départementaux, puisque leurs dépenses d'entretien sont prélevées sur les quatre centimes spéciaux des départements. A ce point de vue, les écoles normales relèvent encore du Conseil général et du préfet. Mais le recteur en a la haute direction, il dirige les études, contrôle tout le personnel enseignant, nomme les élèves-maîtres et. à l'aide des inspecteurs d'académie, exerce une autorité toujours présente. La commission de surveillance est maintenue ; elle peut continuer « à remplir une mission toute paternelle d'inspection et de surveillance ayant trait à la discipline, à la tenue générale de l'établissement, à Tordre intérieur, à la situation morale des élèves et des maîtres, à tout ce qu'on appelle d'un mot si juste l'esprit de la maison » (cire, du 18 oct. 1881); mais elle n'a plus qualité» pour intervenir dans le règlement des études, pour noter la valeur professionnelle de chaque cours et de chaque professeur ». Toutes choses sont donc remises à l3ur place.

Le directeur est toujours nommé par le ministre, mais il doit, comme nous l'avons dit plus haut, offrir des garanties de capacité qu'on n'avait pas jusqu'alors exigées de lui. Il reste chargé d'une partie de l'enseignement, mais de la partie la plus élevée, de celle par laquelle s'exerce sur les élèves linfluence la plus profonde, c'est-à-dire la péda- ,

SOgie, la psychologie et la morale. De plus, la création d'économes spéciaux le débarrasse, non du souci de la direction et de la surveillance générales de la maison, mais du tracas des menues affaires de détail et de la gestion économique ; il peut ainsi se donner tout entier à ce qui est sa mission véritable, former des instituteurs et des hommes. Sa situation, améliorée au point de vue matériel, l'est donc encore au point de vue moral, et son autorité s'en accroît.

Le personnel enseignant grandit, lui aussi, en indépendance et en dignité. Les maîtres, qui ont fait leurs preuves devant des jurys d'examen ou dans le service dei écoles normales, reçoivent un titre qui les relève aux yeux de leurs élèves et du public. Dès le mois de juillet 1879, le ministre, se préoccupant de ces modestes fonctionnaires, si oubliés et même si sacrifiés jusque-là, écrivait aux recteurs de prendre les mesures nécessaires pour que les conditions de leur vie matérielle, dans l'intérieur de l'école, fussent améliorées, pour qu'on mît à leur disposition une salle commune de travail, pour qu'on leur accordât des prestations en nature et que l'on se départît du règlement qui leur mesurait si parcimonieusement le vivre et le couvert. Ce n'était qu'un commencement : le 21 octobre de la même année, une nouvelle circulaire définissait, avec une grande largeur de vues, la mission et le rôle des maîtres adjoints et invitait les recteurs à rechercher les moyens de diminuer pour eux le poids de la surveillance, et particulièrement de la surveillance de nuit « qui les rebute », soit en confiant ce service à des maîtres célibataires, soit en augmentant le personnel, soit, comme le voulait M. Duruy, en associant les élèves eux-mêmes à la surveillance. Le décret du 29 juillet 1881, en autorisant les recteurs à nommer, là où besoin serait, des surveillants spéciaux, alla plus loin encore dans cette voie et l'on put craindre un instant que les maîtres adjoints et les professeurs ne se désintéressassent plus que de raison, en dehors des heures de classe, du travail des élèves, de la formation de leurs habitudes et de leur caractère. D'autre part, on s'imagina, Mena tort, que le ministre avait entendu créer, dans chaque école normale, un service spécial de surveillance, analogue à celui qui existe dansles établissements d'enseignement secondaire, alors qu'il s'agissait seulement de débarrasser le personnel enseignant de la tâche ingrate de surveiller les élèves dans des moments où il ne peut exercer sur eux aucune action éducatrice, et de former, en les associant à l'enseignement, une pépinière de jeunes maîtres que leur aptitude professionnelle aurait désignés au choix des recteurs et qui, ayant des loisirs, pourraient travailler à leur instruction personnelle et se préparer à subir des examens plus sérieux. La pensée du ministre ne fut pas comprise, l'institution dévia, et il fallut revenir en arrière. La circulaire du 12 juin 1883 signala l'abus et invita les recteurs à ne confier désormais le service de la surveillance intérieure à des maîtres spéciaux qu'autant qu'il ne se trouverait pas dans l'établissement de maître adjoint ou de professeur célibataire pouvant s'occuper de ce soin matériel. Enfin la circulaire du 5 février 1884 a réglé ce service sur les bases suivantes : Les professeurs et les maîtres adjoints ne sont pas tenus d'intervenir « dans les soins domestiques qui sont nécessaires au bon ordre de la maison, au bon entretien des objets, au bon emploi du temps, à la ponctualité des exercices, à l'uniformité des heures de travail, de repos, d'étude » ; c'est affaire de l'économe et du directeur ; mais ils doivent rester les amis et les guides des élèves, se préoccuper de leurs travaux et de leur éducation, comme un père vigilant se préoccupe des travaux et de l'éducation de ses enfants; ils visiteront les études, non pour y faire

régner le silence, mais pour y distribuer des conseils et apporter une aide; ils se mêleront à la vie active des élèves, aux promenades, aux récréations, non pour y montrer le visage d'un surveillant morose, mais pour y exercer « cette succession d'influences intimes et pénétrantes qui constitue vraiment la discipline des esprits ». Quant à l'ordre matériel, il faut s'en remettre aux élèves pour l'établir eux-mêmes, sous la surveillance éloignée, mais toujours présente, du directeur. C'est ce régime nouveau d'un caractère à la fois « libéral et familial », qui est en vigueur aujourd'hui dans les écoles normales. Malgré ces hésitations dans la recherche d'un problème dont la solution n'est pas sans difficulté, on peut dire que le personnel enseignant des écoles normales est enfin délivré de la lourde chaîne qui pesait sur lui depuis de longues années : la muraille que le règlement du 24 mars 1851 avait élevée autour des écoles normales et dans laquelle le règlement do 18G6 avait fait une première brèche, est définitivement renversée. Le couvent laïque qu'on s'était ingénié à organiser a cessé d'exister non seulement pour les maîtres, mais aussi pour les élèves.

Les sorties, proscrites avec tant de soin par les règlements antérieurs, sont établies, et les élèvesmaîtres cessent d'être séparés du reste du monde. Les pratiques religieuses, qui leur étaient imposées, deviennent facultatives, et leur liberté de conscience reçoit une nouvelle consécration. L'aumônier ne réside plus dans l'école, et, la loi sur la laïcité ayant été promulguée peu de temps après, cette charge est supprimée (déc. du 9 janvier 1883). L'enseignement religieux n'est plus donné dans l'établissement, mais toute liberté est accordée aux élèves pour remplir au dehors leurs devoirs religieux. La retenue est supprimée ; l'exclusion définitive ne peut être prononcée que par le ministre; le secret de la correspondance doit être respecté (cire, du 26 décembre 1882) ; les années passées à l'école normale comptent, à partir de dix-huit ans, si l'élève est pourvu du brevet élémentaire, pour la réalisation de l'engagement décennal et pour Tavancement dans les fonctions . d'enseignement primaire.

L'âge d'admission est abaissé à quinze ans au !*>• janvier de l'année où les candidats se présentent, et, quelques mois plus tard, cette limite est reportée, par mesure provisoire, à quinze ans au l^r octobre. La production des certificats délivrés par les autorités locales est supprimée, comme une formalité inutile, mais les inspecteurs primaires restent chargés de s'enquérir des antécédents des candidats, et la nouvelle forme de concours, instituée par le décret du 21 janvier 1881, est confirmée.

Enfin, comme l'avait déjà fait prévoir le décret du 21 janvier 1881, le cadre de l'enseignement est définitivement élargi par le décret du 29 juillet 1881. Depuis longtemps, on réclamaitde toutes parts des programmes détaillés qui fixassent l'étendue et les limites de l'enseignement dans les écoles normales. Dès le mois de janvier 1881, le programme le plus impatiemment attendu, parce qu'il concerne des matières nouvelles et délicates, le programme de l'instruction morale et civique, ainsi que celui du cours de pédagogie, est arrêté en Conseil supérieur et porté à la connaissance du personnel enseignant. Le 3 août suivant, tous les autres programmes sont publiés et accompagnés d'une instruction générale sur la méthode à suivre pour les appliquer. Désormais le champ de l'enseignement est nettement circonscrit; la matière des études est judicieusement répartie entre les trois années du cours et le nombre de leçons que chaque enseignement comporte est déterminé. Les maîtres savent où ils doivent aller et jusqu'où ils doivent aller et par quelles méthodes : l'unité succède à la diversité dos interpréta-

tions; la règle, à l'incohérence. Peut-être faut-il regretter qu'une trop large place ait été faite dans ces programmes à l'enseignement scientifique ; qu'on ait réservé trop peu de temps pour les études littéraires, si étrangère x aux élèves jusqu'à leur entrée à l'école. L'expérionce le dira, et quand elle aura suffisamment parlé, rien ne sera plus facile que de rétablir un équilibre qui nous paraît rompu.

Nous ne pouvons donner ici le texte des programmes du 3 août 1881. On le trouvera, pour la plupart des matières d'enseignement, dans la II* Partie de ce Dictionnaire (deuxième tirage), à la suite des divers articles consacrés à ces matières. Mais nous croyons devoir reproduire inextenso VEmploi du temps et le Tableau de In répartition des matières d'enseignement. L'Emploi du temps étant le même, sauf quelques légères différences, pour les écoles normales d'instituteurs et les écoles normales d'institutrices, nous donnerons le texte relatif aux écoles d'instituteurs, en signalant au passage les points où le texte relatif aux écoles d'institutrices diffère de celui-là :

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