‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 23 sur 573 · INSTITUT DES JEUNES FRANÇAIS. — V · texte numérisé non relu

INSTITUT DES JEUNES FRANÇAIS. — V

Bourdon {Léonard) et Crouzet.

INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE. — V. Ecoles du gouvernement et Agriculture {Enseignement de 0, p. 36.

INSTITUTEUR, INSTITUTRICE. — Notre langue employait autrefois, à l'imitation du latin, le mot A' institution dans un sens équivalent à celui que nous donnons aujourd'hui au mot éducation. Tout le monde connaît le chapitre célèbre que Montaigne a intitulé De l'institution des enfants {Essais, liv. I, chap. xxv). Le verbe iiistituer signifiait élever, éduquer; on lit dars Rabelais: « Comment Gargantua ÎQXjXinstitué Tpar xin sophiste ès-lettres latines ; — Comment Gargantua feut institué par Ponocratcs en telle discipline quil ne perdoit heure du jour. » Sans prétendre épuiser les exemples connus, nous citerons encore, au XVI* siècle, la traduction du livre latin de Vives, De institutione christianse femiîne (1538), publiée

à Lyon sans date sous le titre d'fîistitution de la femme chrétiemie, tant en soji enfance que tiiariage et viduité; au xvii« siècle une phrase de Descartes : « La bonne institution sert beaucoup pour corriger les défauts de la naissance », et au xvin« ces passages de La Ghalotais (l7G3) : « Si l'humanité est susceptible d'un certain point de perfection, c'est par Vinstitiition qu'elle peut y arriver... Nier la force de l'éducation, c'est nier contre l'expérience la force des habitudes. Que ne pourrait point une institution formée par les lois et dirigée par des exemples! »

Il semblerait que des mots instituer et institution on eût dû former de bonne heure celui d'instituteur. Cependant ce dernier terme ne paraît pas avoir été employé avant la seconde moitié du xvjii'^ siècle. Rabelais et Montaigne ne connaissent que les mots de pédagogue, ■précepteur, régent, ou maître; Charron se sert du mot d'instructeur; les mots usités au xvii* siècle pour désigner les maîtres d'école sont ceux de régent *, escoUier, recteur , maître * écrivain, et dans les provinces du Nord coustre* OM cuistre. Rousseau, dans V Emile, où il s'agit d'une éducation particulière, met en scène un gouverneur, qu'il appelle de ce nom plutôt que de celui de précepteur, « parce qu'il s'agit pour lui moins d'instruire que de conduire. »

Qui a le premier employé le mot d'instituteur? Nous l'ignorons. M"^ de Genlis s'en sert dans son roman pédagogique d'Adèle et Théodore, qui parut en 178'}. On le rencontre aussi dans un ouvrage anonyme, publié la même année [Essai sur iéducation des hommes et particulièrement des princes par les feomies, Amsterdam et Paris), et nous constatons qu'à ce moment le mot d'institutrice n'était pas encore usité, car l'auteur a recours à cette périphrase : la femme-instituteur. Ce qui est certain, c'est que ces deux termes n'ont été introduits définitivement dans l'usage courant et dans la langue officielle qu'après 1 "89. Les hommes de la Révolution avaient à cœur de relever devant l'opinion la mission des maîtres et des maîtresses chargés de l'éducation de l'enfance, et ce fut pour les honorer qu'aux termes anciens de régent et de régente ils substituèrent ceux d'instituteur et d'institutrice. Le premier document officiel relatif à l'instruction publique, le projet de décret annexé au rapport présenté par Talleyrand à la Constituante, le 10 septembre 1791, n'emploie que le mot institutrice ;\q mot instituteur n'y figure pas encore: Talleyrand se sert du terme de maître d'écoh pri» maire. Mais un an plus tard, Condorcet présenta à son tour son plan à la Législative (20 et 21 avril 1792), et on y lit à l'art. 2 : « Les maîtres de ces écoles (primaires) s'appelleront instituteurs. »

Les autres langues ne possèdent pas l'équivalent exact de notre mot instituteur. L'allemand emploie le mot Le^rer (de lehren, enseigner), l'anglais le mot teacher (de to teach, enseigner) ; le terme consacré en Italie est maestro elementare ; en Espagne, maestro de primera ensenanza; en Portugal, professor; en Grèce, didaskalos; en Hollande, onderwijzer; en Danemark, skolelxrer; en Suède, lârare; en Russie, outchitel (de outchit, enseigner).

Le Dictionnaire a retracé brièvement, à l'article France (pp. 1052-1054), l'histoire des maîtres d'école sous l'ancien régime ; on trouvera en outre des chapitres détachés de cette histoire dans les nombreux articles consacrés tant aux départements qu'aux anciennes provinces. Notre intentioa n'est donc pas de l'écrire ici une seconde fois. Quant aux améliorations apportées à la condition matérielle et à la position sociale des éducateurs de la jeunesse par la Révolution et par les régimes politiques qui, à des degrés divers, se sont inspirés de son esprit, elles sont indiquées sommairement dans l'article général France, et avec

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plus de détails dans d'autres articles, parmi lesquels nous citoroiis Coniumlion, Directoire^ ot les biof^raphies des priiiripaux ministres de l'instruction publique. On pourra étudier chacune des questions spôrialcs qui se rattachent à ce sujet dans les articles Normales [écoles], lirevet, Nomination, i raitnnents, Avancement, încompatifnlitf^s, Règl'nntmts, Peines disciplinaires, Retraite {Pnsiôns de), Sociétés de secours mutuels, etc., et dans ceux auxquels ils renvoient. Ces articles contiennent, en général, des indications sur la manière dont les problèmes relatifs à ces diverses questions ont été résolus dans les pays étrangers, sans préjudice des renseignements généraux donnés par les articles consacrés à chacun de ces pays.

Il nous reste à dire en peu de mots quelle est, aujourd'hui, en France et sous la constitution républicaine que notre pays s'est donnée, la situation des instituteurs et des institutrices de nos écoles publiques, quels sont les devoirs que leur mission leur impose et les services que la patrie attend d'eux.

Cette étude peut être faite au double point de vue de leur situation professionnelle et de leur situation sociale.

Au point de vue professionnel ou pédagogique, il est évident que la notion môme dos fonctions de l'instituteur est depuis quelques années en voie de se transformer profondément. Théoriquement, on pourrait même dire que la transformation est accomplie. Après avoir commencé il y a quelques siècles par êire ce qu'on a appelé avec quelque brutalité, mais non sans justesse, le « manœuvre de l'alphabet », l'instructeur chargé d'apprendre le plus humble des arts, le maUr> de lecture et puis d'écriture, peu à peu l'instituteur a vu ses prérogatives s'étendre, ses attributions se relever, sa responsabilité croître. Le clergé, sans avoir l'intention de l'émanciper, a contribué pourtant à préparer son élévation en l'associant à l'instruction religieuse des enfants, en le prenant

f>our auxiliaire dans l'étude du catéchisme, dans a préparation ou l'accomplissement des devoirs religieux, dans les cérémonies du culte. A l'époque de la toute-puissance de l'Eglise, c'était être quelqu'un au village que d'être le secrétaire de M. le curé ; c'était surtout sortir du rôle un peu mesquin de magister que d'avoir à demi charge d'âmes et de coopérer, ne fût-ce que par l'explication littérale des mots ou la récitation machinale du catéchisme, à ceue forme d'instruction à laquelle l'opinion attachait la principale importance. La force des choses a successivement étendu ce domaine de l'instituteur: à mesure que le programme de l'instruction primaire est devenu plus vaste, la tâche du maître et sa dignité ont grandi d'autant. L'établissement du suffrage universel, en obligeant à donner au futur électeur le minimum des connaissances nécessaires à tout citoyen, ouvrait presque inévitablement à l'instituteur des horizons nouveaux : il n'aurait plus seulement à instruire des écoliers, il allait préparer les jeunes générations, exercer une action directe sur leur esprit, sur leur caractère, sur leur future direction morale et même politique. Si ces perspectives nouvelles avaient un instant, comme ou l'a prétendu, surexcité l'ambition des instiiuteurs et fait naître chez quelques-uns d'entre eux des illusions ou des prétentions exagérées, la réaction de 1850 et le second empire se soni chargés d'y mettre ordre, et au-delà. Il suffit de relire les règlements scolaires de 1852 et des années suivanies pour voir avec quelle dureté on ramenait les instituteurs au sentiment de la réalité, c'està-dire de la servitude. Il faut arriver jusqu'à M. Duruy pour leur entendre adresser quelques paroles viriles et pour les voir commencer à re-

lever la tête. La République, après de longues années de tâtonnement, maîtresse enfin de ses destinées, n'a pas ou dn plus pressant souci que de reprendre la tradition libérale et de rendre à l'instituteur le rôle que lui assigne la consiitution de l'école moderne. C'est M. Ferry qui, ministre de l'instruction publique, a dit le premier publiquement et officiellement ce que devait être, ce qu'est désormais, en principe, l'instituteur français : un c< éducateur », l'éducateur laïque par excellence, celui qui, dans chaque commune, représente non pas tel parti dominant, non pas telle opinion ou telle croyance, mais la société elle-même en tant qu'elle s'occupe de préparer ses enfants pour l'avenir, en tant qu'elle les veut intelligents, instruits, libres, égaux et mûrs pour la vie civique. Les deux discours de M. Jules Ferry aux congrès pédagogiques de 1880 et 1881 ont à cet égard une importance historique, car c'est là que se trouve le commentaire autorisé des lois et des règlements nouveaux, et l'exposé sans détour ni réticence du programme que le ministre résume lui-môme par cette formule : « la transformation de l'instituteur en éducateur. » Les lois du 16 juin 18s] et du 28 mars 1882, en faisant de l'instruction primaire un service public dans toute la force du terme, en la rendant gratuite, obligatoire et laïque, ont consommé celte révolution : le maître d'école d'autrefois est devenu l'instituteur au sens moderne, du moment qu'à tous ses enseignements anciens et quelque peu mécaniques s'ajoute aujourd'hui cet enseignement bien autrement délicat, cet enseignement qui ne peut être que personnel et n'a de valeur que celle que l'homme même lui donne, l'enseignement de la morale. Si l'on remarque que ce maître, à qui M. Duruy disait en vain : « Faites des hommes » et qui n'en pouvait faire, n'étant pas lui-même traité en homme, se voit aujourd'hui, par la loi et par les règlements universitaires, investi d'une sorte de magistrature morale, garanti dans sa liberté de conscience, chargé de communiquer aux jeunes générations non seulement tout ce qu il sait, mais tout ce qu'il aime et tout ce qu'il honore, invité à être en quelque so rte leur premier gouverneur et le représentant attitré auprès d'eux de l'Etat moderne, il est facile de mesurer le chemin parcouru et de s'expliquer par la différence mémo des fonctions celle des situations entre l'ancien instituteur et celui d'aujourd'hui.

Au point de vue social, un progrès correspondant s'est accompli ou plutôt s'accomplit sous nos yeux. Bien que la situ ation matérielle de l'instituteur ne soit pas encore exactement réglée, puisque les lois spéciales qui doivent la déterminer ne sont pas encore votées, il est facile de reconnaître qu'il ne peut plus être question, pour l'instituteur français, d'une condition analogue à celle qu'il avait sous le régime des lois de 1833 et de 1860. Ce n'est pas seulement la quotité des ressources qui doit s'augmenter pour lui, c'est surtout leur nature, leur origine, leur caractère qui a changé

Après avoir éié tour à tour un maître prisa gage ou à bail par une réunion de familles, par la fabrique ou par la paroisse, puis un petit employé demi-salarié par la commune, demi-indemnisé par les parents, le tout de gré à gré, puis enfin un maître d'école assuré d'un traitement fixe de six cents et plus tard de neuf à douze cents francs, l'instituteur publie est sur le point aujouid hui de pouvoir s'appeler à la lettre uu fonctionnaire d'Etat. De quelque façon qu'il soit nommé, il le sera noti plus par les autorités locales, mais directement par une autorité centrale, il n'e^i déjà plus dans ladépe ulance, ni du conseil municipal, ni du château, ni de l'église, et cette situation va être affermie et régularisée par la prochaine

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